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Au gré de la brise du matin : La poésie de Karl August Tavaststjerna

Karl August Tavaststjerna (1860-1898) (le nom se prononce tavast-chêrna) est un écrivain finlandais de langue suédoise. Il vécut et mourut à l’époque du Grand-Duché (1809-1917), quand la Finlande était une province autonome de l’Empire russe. Quelques mots d’histoire en introduction permettront de contextualiser certaines de nos traductions ci-dessous.

Avant le Grand-Duché, la Finlande était suédoise depuis les 12e-13e siècles : ce sont les « Croisades suédoises » qui rattachèrent ce territoire à la Couronne de Suède, sous Éric le Saint puis Birger Jarl. La Finlande fut ainsi pendant quelques six cents ans une partie intégrante de la Suède, qui perdit avec elle, en 1809, près de la moitié de son actuel territoire. (La Suède possédait encore, à l’époque, des territoires en Poméranie, qui furent cédés peu après, en 1814, à la Prusse, après avoir contrôlé un territoire englobant en outre des parties des actuels États baltes et de l’actuelle Norvège.)

La langue autochtone, le finnois, était parlé par la majorité de la population à l’église et dans la vie quotidienne mais n’avait aucun statut officiel jusqu’au dix-neuvième siècle. L’élite était suédoise et suédophone. Quand la Finlande fut cédée à l’Empire de Russie, le tsar s’engagea à en respecter les coutumes et institutions. Le statu quo fut tout de même conduit à évoluer, notamment avec un « manifeste » du tsar de 1863 établissant le finnois sur un pied d’égalité avec le suédois. C’est en effet à l’époque du Grand-Duché qu’une revendication culturelle finnoise commença véritablement de voir le jour : à ses promoteurs, les « fennomans » (ou fennomanes), appuyés par le tsar, s’opposèrent les tenants du statut quo linguistique, les « svécomans » (ou svécomanes). Il convient cependant de souligner l’action décisive d’intellectuels d’origine suédoise dans le mouvement fennoman lui-même : par exemple, la publication du Kalevala, l’épopée finnoise, en 1835, est due au philologue d’origine suédoise Elias Lönnrot.

Parallèlement, à la fin du dix-neuvième siècle, la Russie commença de remettre en cause l’autonomie du Grand-Duché. Le poète Tavaststjerna, mort en 1898 à trente-sept ans, ne connut que les prémisses de cette évolution. La première vague concrète de russification (1899-1906), sous le gouverneur Bobrikov chargé de cette politique (avec notamment la suppression en 1899 du pouvoir législatif exclusif de la Diète finlandaise dans le Grand-Duché), fut interrompue à la suite des événements de 1905 en Russie, avant de donner lieu à une seconde vague, de 1908 à 1917, c’est-à-dire jusqu’à l’indépendance de la Finlande, que cette dernière a conservée jusqu’à nos jours, malgré la tentative d’invasion soviétique en 1939.

Tavaststjerna, qui était d’une famille noble d’origine suédoise, se situe politiquement dans le nationalisme finlandais. Face aux inquiétudes que donnaient les évolutions de la politique tsariste dans le Grand-Duché à partir de 1890, une partie considérable de l’intelligentsia ressentit la nécessité d’affirmer l’existence d’une nation finlandaise, forcément bilingue.

Un autre fait historique important pour l’œuvre de Tavaststjerna est celui des grandes famines qui touchèrent au dix-neuvième siècle la Suède (1867-1869) et la Finlande (1866-1868) et déclenchèrent une émigration de masse en Amérique. Ces deux famines furent sévères, mais celle de Finlande, dont on estime qu’elle causa directement la mort de près d’un dixième de la population, bien plus encore que celle de Suède. L’apport scandinave aux États-Unis d’Amérique à la suite de l’émigration atlantique est un fait important de l’histoire américaine (voyez notre étude « Scandinavian America: A Chronology », ici, ainsi que nos traductions de poésie suédo-américaine : le second billet ici). Le roman Hårda tider (Temps difficiles) de Tavaststjerna, publié en 1891 et qui passe pour le premier représentant d’une littérature « réaliste » en Finlande, se situe à l’époque de la grande famine. Sa poésie également présente une dimension « réaliste » ; certains y voient en outre des influences fin-de-siècle. Elle est en vers suédois classiques.

Les présentes traductions sont tirées de trois recueils du poète.

Portrait de K. A. Tavaststjerna par Akseli Gallen-Kallela (célèbre peintre du Kalevala), 1890.

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Au gré de la brise du matin
(För morgonbris, 1883)

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Au gré de la brise du matin (För morgonbris!)

Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui fait se balancer le mât.

C’est ainsi que je naviguais dans ma jeunesse ;
la brise chantait dans le gréement,
le nuage versait une larme mélancolique
mais moi je souriais.

Le sifflement de la brise m’inspirait courage,
le courage d’agir et de vivre,
et quand les nuages quittaient le ciel
je n’avais pas besoin de réduire la voilure.

Viens et suis-moi si tu veux,
à travers le golfe suis-moi,
mène contre le vent la lutte que je mène,
et vois le monde comme je le vois !

Si tu as du cœur, si tu as du courage,
c’est merveilleux de défier les éléments,
c’est beau de sentir son jeune sang
couler dans ses veines, sans faire semblant !

Beau d’évoluer parmi les écueils et hauts-fonds,
de tracer son cap à vue,
beau quand la vague à crête d’écume
veut mugir par-dessus la proue !

Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui rend le mât dangereux.

*

Intérieur de bateau à vapeur (Ångbåtsinteriör)

La nuit est tombée sur le pont du vapeur,
comme dans les cabines et salons.
Seul le bruit sourd des pistons
trouble le silence. Contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.

Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.

Au salon, une lampe solitaire
éclaire des coussins de velours,
et le rayon jailli de l’applique murale,
effleurant les portières,
descend sur le tapis devant la cabine,
foulé de petits pieds.

Une main vient d’ouvrir la porte,
deux grands yeux baignés de larmes
ont scruté la cloison dorée,
comme s’ils s’attendaient
à trouver un étrange réconfort
dans l’ombre mystérieuse qui s’y dépose.

Mais l’ombre n’a nul réconfort à donner,
et sur le tapis de toile cirée
la jeune femme s’avance, ouvrant
grand la porte, – et la laissant ainsi.
Elle veut monter prendre l’air
pour apaiser sa tristesse.

C’est la nuit sur le pont du vapeur,
une nuit humide dans un brouillard froid,
les bateaux du port, tels des ombres nagent
alentour. Comme avant, contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.

Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.

*

Bal (Bal)

Les flammes ténues par milliers
répandaient leur sombre clarté à travers le verre cannelé,
une guirlande pendait en vagues luxuriantes
et les parfums montaient des vases de Sèvres.

L’estrade ornée de bouquets parlait
la langue des fleurs à la foule charmée,
et tout le monde trouvait la fête réussie,
le décor magnifique.

La danse offrait ses plaisirs capiteux,
les bijoux étincelaient sur les gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.

Bien que le regard fervent appuyât le flirt,
que le geste fébrile montrât de la tendresse,
on se sentait au fond de soi glacé
et les réponses étaient distraites.

Mais dans un coin de la grande salle,
à l’écart se reposait un couple,
à moitié caché par le piédestal
qui brisait d’ombre le flot de la lumière du gaz.

Les joues encore colorées par la danse,
le sein palpitant, les yeux brillants,
elle laissait sa tête reposer dans sa main ;
et ce qu’elle ressentait, il le ressentait aussi.

Mais dans l’air flottait une tristesse
pesant sur la poitrine du jeune homme,
c’était un souffle de l’atmosphère du bal
qui faisait du printemps un froid automne.

Les mots tendres qui tremblaient sur les lèvres
durent y rester, non prononcés ;
et quand ils se regardèrent dans les yeux,
chacun vit une gêne muette.

Un souffle, que tous deux pourtant fuyaient, de frivolité,
de vains faux-semblants, les saisit en même temps,
et c’est pourquoi leurs yeux discernèrent mal
le printemps au fond d’eux.

Et c’est pourquoi, dans le silence, la main restait
si froide dans celle qu’elle avait pressée,
et pourquoi le soupir trahit
ce que le regard ne laissait que soupçonner.

Mais sur le parquet, au rythme joyeux de la musique,
la frivolité virevoltait, avec exclamations, plaisanteries,
après que les forces timides de la jeunesse
se furent retirées de la salle bruyante.

Et il y avait de la jeunesse et du plaisir,
des bras nus et des gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.

*

Seule (Ensam)

Stridence des lourds wagons de train,
cris et saluts et hochements de tête,
porteurs et confusion de bagages,
hâte fébrile, regards froids.

Emportée par le courant,
une jeune femme seule, à moitié stupéfaite,
cherche inutilement à dissimuler son anxiété,
personne ne la reconnaîtra.

Ses regards vont et viennent,
en appellent en silence à ses voisins,
son baluchon est plein d’angoisse,
elle s’arrête dans un coin, désemparée.

Le courant la reprend, elle suit
le sombre flot humain,
jusqu’à ce que la nuit d’hiver
la recouvre – avec tout le reste.

*

Héritage (Arvedel)

Elles avaient marché d’un pas égal,
ces deux dizaines d’années
qui me virent devenir jockey
dans le sport plaisant de la vie.

Dieu bénisse la mémoire de mes parents,
qui, dans leur belle espérance pour moi,
cherchèrent à parer de fleurs
le chemin qu’ils m’avaient tracé.

J’allais pouvoir faire le bien
qu’il ne leur fut possible de faire,
j’allais atteindre à la félicité
qu’aucun de nos pères n’avait atteinte.

Mais le temps vint, et m’avertit,
et la vie perdit de son lustre ;
j’allais à mon tour, jusqu’à la tombe,
suivre la commune marche du monde.

J’allais frayer ma propre voie
malgré tout ce qu’ils avaient fait,
j’allais poser les mêmes questions
qu’ils avaient déjà posées.

Et j’allais recevoir les mêmes réponses
qu’ils avaient déjà reçues,
et enseigner à la génération suivante
à atteindre ce que je n’atteignis pas.

Ils devraient faire le bien
que moi-même je ne pus faire,
ils devraient trouver le bonheur
qu’aucun de nos pères n’a trouvé !

*

Mon églantine (Min vildros)

Elle n’a pas grandi en pot,
n’a pas ouvert son premier bourgeon
pour être acclamée, admirée,
et dépouillée à la fin de sa beauté.

Elle ne tolère pas de tuteur, elle pousse libre ;
que d’autres soient attachées à un bâton,
que d’autres, faibles, maladives,
tirent leur force vitale d’un… pot !

Sa tige ne rompt point
à la première brise franche et rude,
elle n’est pas fragile, mais elle plie
et montre ainsi sa force.

Elle fleurit joyeusement à l’air libre,
au soleil et sous la pluie, le jour et la nuit,
elle s’épanouit vers la lumière
mais reste dans la terre enracinée.

Elle a un parfum qui ne s’envole pas,
une teinte pourpre, si fugace soit-elle,
et dans sa splendide corolle
se trouve la plus belle leçon du Créateur.

Ennoblie, dans sa sève monte
la force cachée de la terre en bas,
et rencontre le rayon qui la colore
en baisant le calice plein de rosée.

*

Le cristal de glace (Iskristallen)

Crépuscule incolore, le jour de décembre tirait à sa fin,
le son des cloches de midi venait de se dissiper
quand le pâle soleil descendit derrière la forêt givrée,
emportant l’étincellement de cette journée d’hiver.

Pâle comme les congères, un peu de lumière restait ;
pauvre en nuances, ce n’était que le fantôme
de l’éclat qui, les jours passés, donnait au soir ses rayons
et sa couleur de pourpre à la danse d’été des vagues.

Sous les arbres au riche habit de givre,
je vis comment le soleil venait d’éteindre son flambeau ;
plus aucun rayon ne jouait sur la neige,
dont la robe ne recevait plus de couleurs du crépuscule.

C’est pourquoi je posai cette question silencieuse :
N’as-tu, soleil, plus aucun reflet de couleur chaude
pour les froides journées, quand la beauté s’épuise ?
la pourpre sur les vagues était-elle empruntée ?

D’une branche, alors, un cristal de glace tomba,
et dans cette chute la pâleur du crépuscule fut vaincue,
en mille tons subtils de couleurs
ce petit cristal apportait la réponse du crépuscule.

*

Bourdonnement de mouches (Flugsurr)

Nous nous élançons comme des mouches contre les fenêtres,
et nous avons tous des ailes, aucun de nous n’en est privé.

Nous bourdonnons, rampons, prenons notre élan, et tombons,
et nous recommençons, car il nous faut sortir.

Nous sommes dans la maison ; dehors, contre le mur d’enceinte,
le vent souffle, et c’est la nature !

Alors nous nous élançons à nouveau contre les fenêtres,
le verre finira bien par se briser – oui, c’est certain !

À l’intérieur, dans la salle, banquètent sur la table
les autres mouches, en fait la plupart des mouches.

Elles se goinfrent de dessert, se noient dans les verres,
souillent la nappe et perpétuent la race.

Elles se rassemblent joyeusement autour de la saucière,
nous volons contre les carreaux et maigrissons à force de bourdonner.

Nous vivons pour la lumière du soleil, mourons sans elle,
et nous volons en vols frénétiques contre les carreaux – les carreaux !

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Nouveaux Poèmes
(Nya vers, 1885)

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Ndt. Le recueil est composé de trois nouvelles en vers. Ces nouvelles sont découpées en poèmes, chacun développant son propre élément de l’histoire, mais, compte tenu du fait que les poèmes sont à proprement parler les parties d’un tout où se situe la véritable unité, il ne nous a pas semblé pertinent d’opérer des coupes. Nous ne traduisons donc ici que le premier poème de la première nouvelle, pour donner une idée du genre de poésie, narrative et « réaliste », qu’il comporte.

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En Suisse (I Schweiz)

Et l’hiver suivit son cours habituel
dans la pension pour jeunes filles,
bien qu’il parût souvent interminable
aux pensionnaires qui s’y trouvaient cloîtrées.

On s’efforçait de donner la dernière main
aux études de cette jeune fille de dix-sept ans
qui devait bientôt retourner dans son pays,
bien qu’il eût resté beaucoup à faire.

C’était une tâche difficile
d’en faire une femme accomplie,
car l’enfant triomphait toujours, à la fin,
de chacune de ses enseignantes.

À l’approche du printemps, grandit le mal du pays,
de sa maison et de ses obligations ;
elle en avait eu tôt la nostalgie
parmi divers petits conflits.

Les choses seraient différentes, dehors,
quand elle retournerait chez elle ;
c’est comme si désormais elle allait
éprouver la véritable force de la vie.

Elle serait bonne, heureuse,
aiderait en tout sa mère !
Et ses pensées la ramenaient chez elle,
par-delà les montagnes et les fleuves.

Elle a oublié son devoir de français,
et comment le terminer ?
l’encrier renversé a vidé
son contenu sur le cahier.

Mais la jeune fille n’a rien remarqué,
elle se laisse enchanter par l’avenir
ne jette que de temps à autre autour d’elle
le regard enfantin de ses grands yeux clairs.

Elle reste là des heures,
presque incapable de penser à présent,
et le crépuscule s’étend sur la vallée,
mais la cime des montagnes continue de luire.

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Poèmes en attendant
(Dikter i väntan, 1890)

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Un hommage (En hyllning)

C’est un jour de mai froid, à Helsingfors1,
les arbres nus attendent sur l’esplanade,
avec la croix de l’église aucun rayon ne joue,
et la parade militaire arpente la place.

Parmi le cliquetis des armes, les notes des cuivres,
les bataillons gris, odorants, défilent,
tournent aux rudes cris de commandement ;
la rue est secouée par les coups de canon.

La foule rassemblée reste muette d’admiration,
gardée avec zèle par la police municipale ;
de temps à autre un passant jette un coup d’œil tiède
sur cette pompe militaire et s’éloigne.

Tandis que le soir tombe, dans une rue latérale
attend, mutique, une autre foule.
Les forces de l’ordre elles-mêmes n’y voient
la moindre trace de danger.

Des regards sérieux se lèvent
vers une rangée de fenêtres sur la façade grise,
tandis que les étudiants marchent en ordre serré
parmi la foule qui lui fait place.

Le maître de chant lève doucement sa baguette,
l’hymne de Suomi2 est entonné par une centaine de voix ;
en ce chant, l’ancien passé du pays parle gravement
d’un peuple qui souffre, endure et succombe.

Comme un écho joyeux du pays de l’espoir,
neuf hourras résonnent en conclusion.
M. le sénateur ouvre lui-même
sa double fenêtre à la fraîcheur du printemps.

Il remercie la jeunesse par un discours,
avec une telle gravité que même le censeur s’incline ;
à son front, puissant et légèrement dégarni,
le froid du printemps joue sur les boucles clairsemées.

Il est celui qui vient, ce jour, de démissionner,
Mechelin3, professeur et homme d’avenir,
celui qui parle virilement, comme il le doit,
le langage du cœur national à son puissant voisin.

Ces accords finlandais, ce chant de Savonie né
à la frontière, où le combat était l’hôte de chaque jour,
sont suivis de près par le cri « Eläköön! », qui suscitait
hier encore la division et les protestations.

Les deux langues à présent vont main dans la main,
tandis que les chapeaux de cent têtes sont levés
pour un « Notre pays » partagé, uni, vibrant,
et un dernier vivat pour notre professeur !

1 Helsingfors : Le nom suédois d’Helsinki.

2 L’hymne de Suomi : Suomis sång, chant patriotique finlandais sur une musique de Fredrik Pacius et les paroles en suédois d’Emil von Qvanten. Plus loin, à l’avant-dernier vers du poème, « Notre pays », Vårt land, est le chant composé par le même Pacius sur des vers tirés d’un poème de Johan Ludvig Runeberg, adopté en 1867 comme hymne national, en suédois et en traduction finnoise (Maamme).

3 Mechelin : Leo Mechelin (1839-1914), entrepreneur, fondateur en 1871 de Nokia comme producteur de pâte à papier, et homme d’État finlandais. Il démissionna en 1890 de son poste de sénateur. Les campagnes hostiles envers l’autonomie de la Finlande s’étaient multipliées en Russie, le « puissant voisin », dans les années 1880. En 1890, le « manifeste postal » impérial édictait le rattachement, par un acte administratif, du service postal finlandais à la direction du service russe. Mechelin considérait à juste titre que cela enfreignait les prérogatives constitutionnelles de la Finlande. C’était le premier acte d’une campagne de russification qui allait, comme nous l’avons dit en introduction, se déployer pleinement à partir de 1899.

4 Eläköön : « Hourra » ou « Vivat » en finnois.

*

Encore un prologue (Också en prolog)

Ndt. Ce poème est « encore un prologue » car il évoque le premier pavillon finlandais de l’histoire dans une exposition universelle, en l’occurrence l’Exposition universelle de Paris en 1889 à l’occasion du centenaire de la Révolution française. Le pavillon finlandais est le « prologue » à la reconnaissance d’une véritable nation finlandaise sur la scène internationale. C’est aussi le sens, à peine voilé, d’« en attendant » dans le titre du recueil, Poèmes en attendant : en attendant l’indépendance. C’est dire que le poète était à ce moment, avec d’autres, dans une attitude de confrontation avec la Russie, dont les projets d’absorption pure et simple de la Finlande, projets qui n’allaient pas tarder à être mis à exécution, n’étaient déjà plus douteux.

Au jardin zoologique de Paris,
où le public peut admirer et applaudir
l’éléphant et le gnou ainsi qu’au paradis,
où l’on peut voir pour un prix modique le lion et le tigre
se promener et rugir comme dans la forêt,
parmi d’autres bêtes sauvages on trouve
une brave famille de Lapons.
Vêtus de peau de renne de la tête aux pieds,
avec leurs skis, leur hutte et leurs enfants,
c’est un appas excellent
auquel les Parisiens mordent bien.

Je me souviens d’un compatriote, un Finlandais,
qui fit l’école des beaux-arts à Paris.
Il était finnois jusqu’au bout des ongles,
sûr de soi, calme et plutôt lent, les yeux clairs.
Une bande de joyeux camarades
qui aimaient se moquer de lui
le convainquirent de venir dans le costume polaire
que l’on porte traditionnellement à Kola.
Mais le peintre trouvait trop impertinent
que les Français lui disent librement :
« Ne devrais-tu pas porter un anneau dans le nez ?
Tu as oublié ton pays et ton peuple finlandais
en devenant français pendant ton séjour.
Tu nous dois une entrée gratuite au zoo,
pour que nous allions te voir parmi tes concitoyens.
Tu es un snob qui cherche à ressembler aux Français ! »

Bien que ce fût une plaisanterie plus qu’à moitié,
il ne s’y trouvait pas moins quelque chose de sérieux :
les Français distinguent à peine
un Finlandais d’un Samoyède.
Dans leur cité sur la Seine, ils ont monté
d’immenses salles d’exposition
pour tout ce que nos temps peuvent produire,
et sous les énormes voûtes d’acier
ils ont convoqué la culture.
Là, les progrès de l’Amérique
mettent au défi la vieille Europe,
là le Japon et l’Inde apportent chacun du leur
dans cette arène pacifique.
Il y a cent ans ce sol
a chèrement été payé du sang de la liberté,
et les moissons ont poussé car la terre était forte,
et les fruits seront bons.

Dans cette parade mondiale de la culture,
la Finlande a pour la première fois
dans le cercle fier des nations
pris sa place. Dans chaque ville,
chaque foyer, les gens se sont unis avec joie
pour tenir les fantômes à distance.

Le pavillon finlandais a dressé
ses pignons et poutres de sapin
aux lieux où la tour Eiffel touche le ciel,
où l’idée de l’avenir est conservée,
où se tient le service du temple de la liberté.
Et même si beaucoup prophétisent
des calamités, notre pays a conquis sa place
dans l’histoire de la culture
et jeté une passerelle vers l’avenir.

Nous avons affirmé notre droit à hisser notre drapeau
parmi les peuples, pour la paix des peuples,
dans l’immense travail commun,
car la lande de pins et la maigre bruyère de Finlande
n’ont pas fait du Finlandais un Samoyède
et le seigle est aussi bon que le blé5 !

5 Le seigle est aussi bon que le blé : En lisant nos billets de traduction de poésie suédoise, on verra que le seigle y est la céréale la plus présente. Les pays nordiques n’ont pas un climat favorable au blé, dont la culture est en revanche privilégiée depuis longtemps dans les zones plus tempérées. Aujourd’hui, avec les progrès de l’agronomie, les pays nordiques produisent davantage de blé. À l’époque où Tavaststjerna écrivait son poème, le pain de blé, ou pain blanc, était une rareté en Finlande. Le pain blanc était considéré comme supérieur dans toute l’Europe, en raison de son raffinage, plus facile qu’avec le seigle : c’est le sens de l’expression française « avoir fini de manger son pain noir ». L’ironie est qu’en termes de valeur nutritionnelle nous savons aujourd’hui que le pain noir est supérieur. Mais valeur nutritionnelle et valeur culinaire sont deux choses différentes…

Le vers précédent, affirmant que les Finlandais ne sont pas des Samoyèdes, ainsi qu’un autre vers plus haut, selon lequel les Français ne font pas la différence, impliquent de savoir que, selon l’anthropologie de l’époque, Lapons et Samoyèdes de Sibérie appartiennent à une même famille ethnographique. Cette famille inclut en outre les Finnois (touraniens brachycéphales) selon quelques-uns. Matthias Alexander Castrén, traducteur du Kalevala en suédois en 1841, détermina la parenté linguistique des langues finno-ougriennes et samoyèdes.

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Escale (Transitofart)

Ndt. Évocation de l’émigration finlandaise vers les États-Unis d’Amérique, qui se faisait via Stockholm.

Givre et crépuscule hivernal sur la ville de Stockholm,
à Södermalm les lumières s’allument, brillent en rangs ;
plus bas, le quai baigne dans le blanc de l’éclairage électrique,
tandis que le courant de l’écluse empêche les eaux du Mälar de geler.

L’obscurité plane au-dessus du port, noire de charbon, en contraste
avec le givre suspendu au gréement des bateaux à l’hivernage,
tandis que les lampadaires de Blasieholmen poudroient, comme infiniment loin,
et que sur le pont Skeppsbron des douaniers plaisantent pour passer le temps.

Des vagues noires, agitées, bercent les lumières de la rive
flottant sur leur clapot comme des flaques de pétrole,
mais une petite lanterne de bateau trace son propre sillage
dans l’obscurité, où l’on entend le bruit sourd des pistons.

Une carène de navire émerge, blanche de givre,
exhalant des nuages de vapeur, presque cachée à la vue.
Le gréement argenté brille d’innombrables cristaux de glace
quand l’éclat fantomal des lanternes électriques éclaire cette splendeur.

C’est le vapeur d’hiver de Finlande ! Migrants, courrier… !
Paysans finlandais passant à la douane : habits de vadmal, provisions !
Naguère, une Finlande différente envoyait ses fils
à la vieille mère patrie pour qu’ils échappent à la misère de leur sol.

L’agent d’émigration rassemble des hommes aux épaules robustes
aussi nombreux que ceux que levaient jadis les rois, –
sauf que la tunique galonnée ne remplace plus l’habit de vadmal
et que les paysans n’ont plus à remercier pour la grâce royale.

Ils vont en longues files, noueux et trapus,
leurs casquettes en peau de chien rejetées vers l’arrière, le visage calme ;
leurs affaires ne pèsent guère, les portefeuilles sont cousus contre la poitrine,
ils sont bien décidés à aller de l’avant, à ne pas céder devant l’adversité !

Quelques enfants et femmes suivent cette foule grise.
Une famille entière est sur le départ ;
même la grand-mère, à soixante ans passés, partage le sort des siens,
avec son chat sous le bras, – la minette devait-elle rester seule ?

Les cloches du matin de Noël sonnent au-dessus de la glace natale,
et l’on discerne les lumières des églises à travers la brume ;
la ferme est abandonnée, la cendre a froidi dans l’âtre,
père et mère, enfants, grand-mère sont en route pour l’Amérique !

Ô mon pauvre pays, qui cuis le pain de la fatigue, dur comme la pierre,
ne t’attriste pas de perdre ainsi tes meilleurs soutiens !
Tu as sacrifié tes fils avant, pour la nation,
– sacrifie-les avec double patience quand c’est pour l’humanité !

*

Social (Socialt)

C’était à Copenhague, un soir comme les autres,
lumière du gaz, brouillard, dégel sempiternel ;
je flânais sans but,
l’esprit vide, les pensées engourdies.
Dans Vesterbro, les cafés dansants signalent leur présence
par des becs de gaz, flamboyants et transparents,
et devant l’entrée la joie se donne libre cours…
Je n’éprouvais aucune envie d’en ramasser les miettes.

Un peuple famélique, qu’il faut amuser, amuser,
pour qu’il oublie les clameurs de la presse de gauche.
Un banc de chapeaux, parapluies et boas. –
Au bras de la jeune fille toujours un lourdaud,
à la moue dédaigneuse pour le potin du jour,
et l’œil brillant d’assurance.

À travers les portes, on saisit au passage
un bout du french-cancan le plus en vogue.

Brr ! c’était sinistre ! Avec quelle frénésie les pauvres
cherchent à oublier leur misère dans l’ivresse des sens !
Dans les bureaux du journal en face, on écrit
pour demander de la lumière pour le peuple – plus de lumière !
Mais le peuple entend la lumière littéralement :
comme des mouches qui s’y collent la nuit,
se brûlent les ailes aux becs de gaz,
et la presse écrit, sans optimisme.

Où la foule est le plus dense près de l’établissement,
une rangée de voitures attend.
Une dame, qui dans le temps ouvrait ici le bal,
décrit de grands cercles autour des portes d’entrée,
et sur les pierres glissantes et la saleté de la rue
la lumière électrique est aveuglante.
– C’étaient des allées et venues incessantes pour téter
le plaisir à ses mamelles chaudes.

Je ne sais pourquoi mon humeur devint philosophique,
alors qu’habituellement je hurle avec les loups
et me sens bien en banc avec le menu fretin,
jouissant de cette manière de la vie et du moment.
À présent cela me semblait une dérision, tout était
si cyniquement grossier et dénué de la grâce
que je prête si facilement aux choses ordinaires de la vie.
– Je fus brutalement tiré de ma bonhommie.

J’éprouvai le besoin qu’on mît fin à ces rires
par le retentissement aigu d’une sirène d’alarme,
le besoin de les voir soudain pâlir, ces chasseurs de plaisirs,
le danger arrachant d’un coup leurs œillères,
et de les voir crier de désespoir et se piétiner
en s’élançant dehors, pour y recevoir des volées de fusils !
et puis de voir l’homme qui puisse les rassembler,
qui les comprenne et soit compris d’eux.

Pures imaginations ! Les gendarmes en bleu du Danemark
comme des bergers conduisent le peuple en troupeau vers son lit,
et le champion du peuple est peut-être encore
simple farmer du libre Illinois dans l’Ouest lointain.
Et le parquet saturé du local de danse
peut s’ébranler encore longtemps au rythme de la polka,
et toute tentative de cri d’alarme n’est qu’une convulsion ridicule,
car la foi comme les volontés fortes manquent.

J’allai chez une connaissance, un forçat de la poésie
ayant sué sang et eau pour s’avancer dans les rangs de la presse libre.
Il envisageait un changement, devenir homme de loi
pour rendre la justice selon les usages du temps.
Il me reçut en bâillant, mais poliment,
et m’écouta ; quand j’eus fini de parler,
il dit beaucoup de choses vraies au sujet du peuple :
« Ah ! laisse-le mûrir, il est encore vert !

C’est le devoir de chacun de se résigner,
de nos jours. Qui n’a pas eu dans sa vie un moment
où son cœur voulait s’enfler
car il croyait à sa propre force ?
Rappelle-toi nos années d’attente comiquement tendue,
vestiges des jours du romantisme !
Mais la vie s’est avérée être ce qu’elle a toujours été,
une rente indigente sur notre chair et notre sang. »

*

Viens ! (Kom!)

Viens, incline ta tête contre la mienne,
et je caresserai doucement tes joues,
les verrai alterner le rouge et le blanc,
et sentirai ton sein se soulever doucement
de l’émotion qu’il enserre !

Chaque désir informe qui pour moi
resta longtemps obscur et fantastique,
a pris ta forme de chair et de sang,
avec ta peau chaude, élastique.
Bénissons donc l’heureux moment
où nos regards se croisèrent
et tends-moi ta belle bouche insolente,
par un baiser rends mon être frais et sain
et possède moi tout entier, jusqu’au fond du cœur !
– Nous trouverons une autre fois
comment conduire notre bonheur !

*

Réticence (Reservation)

Tu te donnerais bien, chaleureusement, pleinement,
de tout ton cœur et toute ta pensée
– on dit pourtant que tu as un défaut :
une réserve au plus profond de toi !

Et c’est la vérité, mon amie ! Tu ne parviens pas
à déchiffrer l’énigme de ton être,
car si ne coule pas le nectar de l’amour,
si ne soufflent pas de douces brises,
il ne sert à rien de donner libre cours
à tes facultés d’entendement.
– Tu te fais un cœur de ta raison,
mais il ne peut verser de larmes.