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Poésie révolutionnaire d’Angola

Le dictateur Salazar aimait rappeler que le Portugal fut le premier pays colonial européen en Afrique. Ce fut également le dernier pays d’Europe à quitter ses colonies africaines, après la chute de la dictature en 1974 au moment de la Révolution des œillets provoquée en grande partie par le mécontentement de l’armée et des conscrits face à des guerres coloniales enlisées depuis des années.

La guerre coloniale en Angola dura de 1961 jusqu’à l’indépendance en 1975.

Les poèmes qui suivent, que j’ai traduits du portugais, sont tirés du livre Poesia angolana de revolta (Poésie angolaise de révolte), une anthologie réunie et présentée par Giuseppe Mea, et parue en 1975 (Paisagem Editora, Porto). Comme l’indique G. Mea en introduction, une telle publication était impossible au Portugal comme en Angola sous la dictature.

L’indépendance de l’Angola marqua le début d’une guerre civile entre factions, dans un contexte de fort interventionnisme des puissances étrangères. Craignant les conséquences du retrait d’Afrique du dernier pouvoir colonial blanc, l’Afrique du Sud, alors sous régime d’apartheid et de plus en plus bunkerisée, envahit l’Angola de manière « préventive », dans le cadre de ce que Pretoria appelait la défense de ses frontières (et qui comportait d’autres fronts en Namibie et, plus indirectement, au Mozambique) et en soutien de l’une des factions, l’UNITA. Les États-Unis et l’OTAN appuyèrent l’intervention militaire sud-africaine.

Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (Movimento Popular de Libertação de Angola, MPLA) envisageait un développement socialiste du pays. Il reçut de ce fait l’appui de l’URSS et surtout de Cuba, qui envoya de nombreuses troupes en renfort du MPLA : le contingent cubain sur place en vint à atteindre 52.000 soldats, sans compter quelque 50.000 coopérants civils sur quinze années, selon la page Wikipédia en espagnol « Operación Carlota ». Cuba se désengagea en 1988-1990 en contrepartie du retrait sud-africain d’Angola et de Namibie. L’amitié entre Cuba et l’Angola reste forte à ce jour. Le nombre d’experts techniques cubains en Angola en 2017 est d’environ 4.000 (journal cubain Granma, 23 décembre 2017). L’Angola demande régulièrement la levée de l’embargo américain contre Cuba.

La guerre civile en Angola a pris fin en 2002, avec le désarmement de l’UNITA.

Les poèmes qui suivent appartiennent à la mouvance révolutionnaire de la lutte pour l’indépendance de l’Angola. Les poètes sont : Agostinho Neto (dirigeant du MPLA et premier Président de République populaire d’Angola de 1975 à 1979), Aires de Almeida Santos (emprisonné sous la dictature portugaise), Deolinda Rodríguez de Almeida (fondatrice et dirigeante de l’organisation féminine du MPLA, tuée en 1968 à 29 ans), Eduardo Brazão Filho, Eliseu Areia, Emanuel Corgo, Fernando Costa Andrade (MPLA, secrétaire d’État à l’information après l’indépendance), Maurício Gomes, Ngudia Wendel, Octaviano Correia, Pedro de Castro Van Dunen (sic ; il s’agit sans aucun doute de Pedro de Castro Van Dúnem, alias « Comandante Loy », MPLA, ministre des affaires étrangères) et Rui de Matos (poète, peintre et sculpteur, MPLA, général).

La lutte pour l’indépendance n’a pas suivi une ligne de démarcation selon la couleur de peau. Parmi les douze poètes ici représentés, Eduardo Brazão Filho, Fernando Costa Andrade et Octaviano Correia sont blancs.

*

La voix de la vie (A voz da vida) par Agostinho Neto

La Vie vous attend
La Vie vous appelle
Venez Frères !
Vous qui allez enchaînés
à des préjugés et à la misère
Vous dont les yeux sont bandés
aveuglés par les idées reçues
Vous les abouliques
qui vous couchez sur vos malheurs
Vous les timides
qui marchez dans les coins obscurs
effrayés par des ombres
Vous les hypocrites
qui mendiez votre pain
à la porte de vos ennemis
Vous qui recevez des coups de fouet
et souriez
Vous qui regardez la nature
et ne voyez pas ce qu’elle a de plus beau
– L’Homme
Vous les abusés
Vous qui devez aimer
Venez !
Cherchons le chemin de la vie
qui nous appelle
Souvenez-vous du rire cristallin de l’enfance
sans peur
les hommes chantant
joyeux en leur liberté
du sourire de leur mère
de la dure tâche de ceux qui construisent
de la satisfaction de ceux qui accomplissent leur devoir
Ceci est la vie
et sa voix
le désir bat dans vos poitrines

*

Sous contrat (Contratados) par Agostinho Neto

Une longue file de porteurs
parcourt la piste
à pas rapides
les corps dolents
arrosant la poussière des chemins
de leur sueur

Sur le dos nu
ils portent de pesants fardeaux

Et ils marchent
regards lointains
cœurs timides
bras forts
sourires profonds comme des eaux profondes

De longs mois
les séparent des leurs

Ils marchent pleins de nostalgie
et de crainte
– mais ils chantent

Fatigués
recrus de travail
– mais ils chantent

Pétris d’injustices
silencieuses au tréfonds de l’âme
– et ils chantent

Avec des cris de révolte
noyés dans les larmes du cœur
– et ils chantent

Ils sont passés
se perdent au loin
au loin se perd leur triste chant

Ah !
ils chantent…

*

Sanglants et ascendants (Sangrentes e germinantes) par Agostinho Neto

Nous
……….de l’Afrique immense
et par delà la trahison des hommes
à travers les grandioses forêts invincibles
à travers le courant de la vie
inquiète, fervente, torrentielle des rivières rugissantes
au son harmonieux des marimbas en sourdine
par les regards jeunesse des multitudes
multitudes de bras, d’aspirations, d’espérances

……….de l’Afrique immense
……………sous la griffe
sanglants de souffrance et d’espoir, de peine et de force
saignant sur la terre éventrée par le sang des pioches
saignant sur la sueur des champs de l’asservissement du coton
saignant la faim, l’ignorance, le désespoir, la mort
sur les plaies du dos noir de l’enfant, de la mère, de l’honnêteté
sanglants et ascendants

……….de l’Afrique immense
noire
et claire comme les matins de l’amitié
ardente et forte comme la marche de la liberté

Nos cris
sont les tambours annonciateurs du désir
nos voix babéliques l’harmonie des nations
nos cris sont des hymnes à l’amour pour les cœurs
fleurissant sur la terre comme le soleil dans les semences
cris de l’Afrique
cris des matins mort-nés dans la mer
enchaînés
sanglants et ascendants

……….– Voici nos mains
ouvertes à la fraternité du monde
pour l’avenir du monde
unies dans la certitude
pour le droit, la concorde, la paix

Entre nos doigts poussent des roses
aux parfums de l’indomptable Zaïre
grandioses comme les arbres du Mayombé
Dans les esprits
la marche d’amitié à travers l’Afrique
à travers le monde
Nos yeux sang et vie
tournés vers les mains faisant des signes d’amour partout dans le monde
mains d’avenir-sourire inspiratrices de foi en la vitalité
de l’Afrique, de cette humaine terre d’Afrique

……….de l’Afrique immense
ascendants au soleil de l’espérance
créant des liens fraternels dans la liberté du vouloir
de l’aspiration à l’entente
Sanglants et ascendants

Pour l’avenir voici nos yeux
pour la Paix voici nos voix
pour la Paix voici nos mains

de l’Afrique unie dans l’amour.

(Note. J’ai trouvé sur internet une version sensiblement différente de ce poème. Je m’en suis tenu à celle qui figure dans l’anthologie de G. Mea, 1975.)

*

Le collier de pacotille (O colar de missangas) par Aires de Almeida Santos

Dans cette ruelle du marché…

…..C’est là que je l’ai vue
…..et connue

Et j’aimais
la regarder passer
avec son panier sur la tête…
Je ne remarquais pas la couleur de ses robes
ni ce qu’elle venait vendre.
Je remarquais seulement
et admirais
son collier de pacotille.

…..Je sus par la suite
…..que c’était le souvenir
…..d’un homme avec qui elle avait vécu…
……………………………………………..

Un jour
– il y a longtemps –
elle était à la Baia de Luanda
quand ce soldat,
ce chauffeur de soute
ou ce marin
de cabotage
passa par là.

…..Il la vit
…..l’invita,
…..elle alla avec lui
…..et il lui offrit le collier.

Puis il suivit sa route
et la vie suivit son cours.

…..Quelques mois plus tard
…..elle eut un enfant.
…..Il lui plut,
…..elle fut contente.
…..Puis
…..son enfant mourut.
…..Elle pleura
…..et devint folle.
……………………………..
…..À présent
…..tous les matins
…..on peut la voir passer
…..dans la rue du marché
…..avec son panier sur la tête.

Et elle compte les jours
passés à attendre son fils,
sur les perles de pacotille
rouges, de la couleur des cerises de Cayenne,
qu’elle enfile,
jour après jour,
sur son collier.

…..Hier
…..quand je la vis passer
…..le collier
…..avait dix rangs…

*

Quand mes frères reviendront (Quando os meus irmãos voltarem) par Aires de Almeida Santos

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

…..Nous aurons à construire de nos mains
…..une jolie petite maison
…..d’adobe
…..où nous habiterons tous.
…..Elle sera rouge
…..et couverte de chaume.

…..Il sera facile de pétrir
…..car la glaise est déjà rouge
…..de tant et tant de sang
…..qui a si longtemps coulé.

Il y aura aussi un jardin
avec des roses et des bougainvillées.

…..Ce sera facile
…..car même si la pluie tarde
…..elles seront arrosées
…..par les larmes tombées
…..de nos yeux à tous.

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

Et nous mangerons le poisson braisé…
Et nous boirons la bière de mil
qui nous viendra du Bié.

Et nous dormirons sur la natte
bercés par la brise
qui souffle dans les faubourgs du Musseque.

…..Nous nous reposerons
…..après le long chemin parcouru.

…..Nous nous reposerons
…..avant le long chemin qui nous reste à faire.

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères
elle sera bien petite notre maisonnette

……….(Car j’ai des millions de frères !)

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères,
nous disperserons
les cendres de ceux qui sont partis au front,
et nous chanterons,
nous ferons courir
notre joie
à flanc de montagnes,
sur le sable des dunes,
dans les vallées,
sur les collines,
sur la berge des fleuves
près des fontaines.

……….Il faut que nous chantions !

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères,
des feux seront allumés
sur le bord
de tous les chemins
et l’éclat
de chaque étoile
sera plus grand…

……….Petite Maman, entends ton fils.

NE TARDE PAS, MÈRE,
HÂTE-TOI…

*

Maman (Mamã) par Deolinda Rodríguez de Almeida

Afrique
Maman Afrique
Tu m’as engendrée de ton ventre
Je suis née pendant l’ouragan colonial
J’ai sucé ton lait de couleur
J’ai grandi
atrophiée mais j’ai grandi
jeunesse rapide
comme une étoile filante
quand meurt le féticheur
Aujourd’hui je suis femme
je ne sais plus si femme ou si petite vieille
mais c’est à toi que je viens
Afrique
Maman Afrique

Toi qui m’as engendrée
ne me tue pas
ne maudis pas ton rejeton
sinon tu n’as pas d’avenir,
ne sois pas infanticide.
Je suis Angola, ton Angola
ne te joins pas à l’oppresseur
à l’ami de l’oppresseur
ni à ton fils bâtard
Ils se moquent de toi
Tu es entrée dans la souricière
trompée
tu ne distingues pas le vrai du faux
dans ta candide et séculaire vigueur
tu t’es aveuglée
À présent c’est toi

Afrique
Maman Afrique
qui donnes à mon frère bâtard la force
de m’asphyxier
de me clouer sa sagaie entre les côtes

L’oppresseur, l’ami de l’oppresseur
ton fils bâtard
(toi aussi, Maman Afrique ?)
se divertiront
en m’écoutant mourir

Mais Afrique
Maman Afrique
par amour de la cohérence
je veux quand même croire en toi.

*

Pluie (Chuva) par Eduardo Brazão, Filho

La pluie n’est pas venue
n’est pas venue voir les pauvres.
Cela fait deux ans, presque trois,
que la pluie tombe sur la terre des riches
et n’est pas venue voir les pauvres Noirs
qui lui font fête quand elle vient.

Peut-être que la pluie n’aime pas la fête
et que c’est pour ça qu’elle tombe ailleurs,
sur les terres des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

Cela fait deux ans, presque trois, qu’on ne récolte plus
l’igname, le manioc et les haricots.
Les bœufs n’ont plus de fourrage
Ni d’eau.
C’est un malheur,
le malheur de la pluie qui ne vient pas,
qui va sur la terre des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

*

Comparaison (Comparação) par Eduardo Brazão, Filho

Dans le silence de ses lèvres s’est perdu
le cri de révolte.
La nuit est venue tenir compagnie
à la lumière de la lampe à pétrole.

Un air moribond se jette violemment
contre les murs de la case de glaise et de chaume
puis flotte
sur la natte de l’enfant mort.

Un chien hurle furieusement.

   Et le lettré dans son petit palais
s’endort dans un fauteuil de la maison Maple
avec dans les mains Géographie de la faim.

*

Identité (Identidade) par Eduardo Brazão, Filho

Il avait un pagne
et une case.
Il avait une étable, avant.

Avant, il avait la forêt
où marcher librement.
Il avait des percussions, des fétiches
et la savane où chasser.

Et soudain
dans la collision du temps
je le rencontrai là, sur la route.

Il portait un pantalon
avec dans sa poche trouée
une carte d’identité.
Mais il n’avait rien.

*

Le fouet et le café (O chicote e o café) par Eliseu Areia

Dans le champ,
implacable
le fouet trace un nouveau trait
rouge sur les flancs du travailleur.
Enfin fatigué
le contremaître crie dédaigneusement :
« Ça t’apprendra, animal ! »
en s’épongeant le front.

Et tous vont au travail
en silence,
dans les oreilles gardant
les sifflements du fouet
déchirant la peau de leur camarade.

À Luanda,
un monsieur distingué
après avoir bien déjeuné
demande un café.

*

Option (Opção) par Eliseu Areia

Si être noir c’est
être esclave ;
Si être blanc c’est
fouetter des esclaves…

Alors je préfère être noir !

*

Le sang (O sangue) par Eliseu Areia

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’esclave
pour ne pas se résigner à être esclave…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par le guérillero
dans la lutte pour la libération d’un peuple…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’Homme
en défendant la Justice et la Vérité…
comme vous êtes naïfs !

Seul est amer le sang
versé en vain.

*

Contre la négritude (Contra a negritude) par Emanuel Corgo

Les anneaux des chaînes nous ont mangé les chairs
…..dans les cales des bateaux négriers
…..dans les plantations de coton
…..ou parmi les caféiers
Mais nous ne demandons pas réparation pour le passé

Le fouet a lacéré nos flancs nus
…..dans les mines de charbon
…..dans les plantations de canne à sucre
…..ou quand nous disions NON
Mais nous ne sommes pas prisonniers de l’histoire

La férule nous a mordu les mains
…..quand nous ne payions pas l’impôt
…..ou quand nous n’acceptions pas
…..la faim que l’on nous imposait
Mais le jour de la victoire approche

Chaque jour notre peau noire fut insultée
…..en Afrique
…..en Europe
…..ou en Amérique
Mais nous ne haïrons pas les hommes

Aujourd’hui les peuples demandent que nous nous battions
…..les armes à la main
…..et que nous luttions
…..et que nous luttions
…..une, deux, mille fois
Jusqu’à l’édification d’un monde meilleur

*

Augusto Ngangula par Fernando Costa Andrade

Je veux voir ici
auprès de ce héros silencieux
de douze ans
les hommes qui contemplent debout
l’égalité des hommes.
Je veux voir ici
sur ce sol éclaboussé
par le sang d’un gamin de douze ans
les mères des enfants libres
du même âge.

Je veux voir ici
près de ce corps défait
la dissonance de ceux qui crient contre la guerre
ici
près de la poitrine courageuse
de ceux qui meurent à douze ans
ceux qui parlent du lendemain
et promettent des horizons.

Je veux voir ici
les hommes qui sondent l’espace
et accompagnent les vols cosmiques
et transplantent des cœurs
et décryptent l’électronique du son
et chantent déchiquetant les diapasons
et peignent des motifs
et idéologisent des causes
devant ce corps démantibulé à douze ans.

Ici
près de cet enfant
fauché à douze ans
je veux voir les océans
les lacs
et les palmeraies
et les bateaux de papier.

Ici
les armes de toutes origines
solidaires
de la certitude des routes
et de la vie.

Et je veux voir ici
près de ce corps rigide souriant
de douze ans
des enfants avec des crayons et des cahiers
pour qu’ils apprennent
à écrire son nom simple.

Et enfin dépouillé
de la colère des rochers
le jour résonner
de chansons de ronde
sur l’herbe toujours verte
autour de sa stèle commémorative.

*

Chant d’accusation : troisième poème (Canto de acusação: poema terceiro) par Fernando Costa Andrade

Où êtes-vous mères
qui ne voyez pas mourir les mères d’Angola ?

Où êtes-vous frères du monde
qui ne voyez pas mourir mes frères d’Angola ?

Où êtes-vous gouvernements maîtres du monde
qui ne voyez pas vos amis tuer l’Angola ?

Où êtes-vous millions d’hommes libres du monde
qui ne voyez pas mourir debout tout l’Angola ?

…..Mourir debout pour la liberté
…..Mourir debout pour être des hommes
…..Mourir debout pour être des Hommes

*

Chant d’accusation : treizième poème (Canto de acusação: poema décimo terceiro) par Fernando Costa Andrade

Le coton d’Angola sera blanc
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui noir
…..et maculé de rouge
…..dans Baixa de Cassanje1.

Les barrages d’Angola seront un bienfait
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Ils sont aujourd’hui la faim
…..les gens chassés de leurs villages
…..dépouillés de leurs biens

Le sucre d’Angola sera miel
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui amertume
…..fouet et prison
…..travail à mort

le café d’Angola
le diamant
le fer
le pétrole
le maïs
le palmier
le ciment
la mangue
la viande
la mer
la farine
l’hydromel
le ciel et le vent
empêchaient
le clair de lune et la nuit
le jour
l’homme
l’Angola

…..L’homme d’Angola
……….indépendant arrive
……….des forêts
……….et des montagnes
……….de la guérilla

1Baixa de Cassanje : La révolte de Baixa de Cassanje, en 1961, initiée par les travailleurs des plantations de coton et durement réprimée par les Portugais, est considérée comme le point de départ de la guerre d’indépendance.

*

Drapeau (Bandeira) par Maurício Gomes

Nous sommes un peuple à part
méprisé
incompris,
un peuple qui lutta et fut vaincu.

C’est pourquoi dans mon chant de foi
je demande et propose, homme noir,
que notre drapeau
soit une toile noire,
noire comme une nuit sans lune…

Sur cette obscurité de deuil et de peine
de la couleur de notre couleur,
écris, frère,
de ta main rude et hésitante
– mais forte –
le mot-force

……………Union !

Trace ensuite, obstiné,
ces mots fondamentaux,
édifiants :

……………Travail, Instruction, Éducation.

Et en lettres d’or
resplendissantes
(la main déjà plus ferme)
écris, homme noir :

……………Civilisation, Progrès, Richesse.

En roses caractères
trace avec émotion
le mot clé de la Vie :

……………Amour !

En lettre blanches
inscris avec amour
le mot sublime :

……………Paix !

Ensuite
en rouge vif,
en rouge sang,
avec le pigment des corps noirs écrasés
dans les luttes que nous livrerons,
en rouge vif
couleur de notre sang malaxé
et mêlé de larmes de sang,
larmes versées par des esclaves,
écris, homme noir, ferme et confiant,
en lettres majuscules
le mot suprême
(idéal éternel,
noble idéal
De l’Humanité souffrante,
qui lutte pour lui
et souffre pour lui)
écris, homme noir,
écris, mon frère,
le mot suprême :

……………LIBERTÉ !

Autour de ces mots-leviers
sème des étoiles à pleines mains,
toutes rutilantes,
toutes de premier ordre,
belles étoiles de notre Espérance
belles étoiles de notre Foi
étoiles qui seront certitude sur notre DRAPEAU !

*

Triomphe des humiliés (Triunfo de humilhados) par Ngudia Wendel

Révolution,
il n’y a rien de plus sublime
ni de plus juste.
Elle fait naître en chaque homme
un titan.
En elle reçois, mon peuple
– ancien esclave –,
le baptême du feu.
NOUS VAINCRONS !

*

Afrique (África) par Octaviano Correia

Roses noires
dans des mains blanches
fermées
larmes noires
arrosant
des roses noires
écrasées

*

Commandant Henda2 (Comandante Henda) par Pedro de Castro Van Dúnem

Là dans les campagnes
vertes
baignées de sang
comme tu marches à pas de géant !

Et dans les forêts silencieuses
quelles brillantes étoiles tu apportes !

Que chaque pas soit une victoire…
Que tous les yeux entrevoient l’avenir !…

(Chœur)

Il est celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Avec lui
le peuple combattant lutte
Guidé par le Commandant Henda
il avance !
Pour détruire le colonialisme
et construire un Angola socialiste.

II

Tu es le pilier
de la révolution
Ton héroïsme est pour nous un grand exemple
Ton courage
et ton dévouement
nous ouvrent les portes de la liberté

Nous marcherons, oui, avec toi !…
Ô avec plus grande vigueur encore
dans ces campagnes arrosées de ton sang
de ton sang héroïque
et pur
nous marcherons, oui !…

(Chœur)

Tu es celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Ton courage, invincible décision
ta volonté, énorme sacrifice
sont pour nous le symbole de la victoire,
toi qui vis à jamais
parmi ceux qui vivent et luttent.

2 Commandant Henda : Hoji-ya-Henda, héros de l’indépendance, mort au combat en 1968.

*

Leçon de géologie (Lição de geologia) par Rui de Matos

La terre est un amalgame
de sable, d’humus et d’argile.
La terre est un mélange
de triques, d’os et d’excréments.

La terre est faite de sang,
de minéraux,
de sueur et de l’expectoration des esclaves.

La terre est faite de souffrance,
de sels minéraux,
de misère et de racines.

La terre est faite de roches
et de grincements de dents.

La terre est un amalgame
de haines de pierre et d’amour,
d’argile et d’espoirs de fer.

La terre est le lieu des déserts,
des savanes, des montagnes et de la mer.

La terre est le lieu de l’homme.

La terre est le lieu des hommes
qui la font libre
pour être libres.

La terre est faite de terre
par ceux qui ont une terre.

Le peuple au pouvoir MPLA

Lexique wolof d’après Cheikh Anta Diop

Contribution à l’étude des croyances et pratiques au Sénégal et en Afrique de l’Ouest

Le présent lexique a été constitué à partir du livre Nations nègres et Culture. De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui (1954) de Cheikh Anta Diop. L’objet de l’auteur bien connu de ce livre, avec les travaux linguistiques dont il rend compte, est de démontrer l’unité des langues africaines et de l’égyptien ancien, laquelle peut être mise à profit pour une renaissance culturelle de l’Afrique :

L’unité de l’égyptien et des langues africaines étant un fait (…) les Africains doivent bâtir des « humanités » à base d’égyptien ancien, de la même manière que l’a fait l’Occident à partir d’une base gréco-latine. A priori, on pourrait enrichir une langue nègre quelconque à partir de racines égyptiennes. (p. 408)

Sous l’aspect linguistique, la théorie de Cheikh Anta Diop se veut une réfutation de la « théorie chamito-sémitique », selon laquelle l’égyptien ancien serait une langue sémitique. En particulier, l’auteur affirme que la supposée trilittéralité des bases du vocabulaire égyptien de même que la supposée non-transcription des voyelles, qui rattacheraient cette langue au groupe des langues sémitiques, sont une pure fantaisie, qu’il fait remonter aux notions de « l’École de Berlin » (Kurt Sethe, Adolf Erman). Il considère, logiquement, que l’étude de l’égyptien ancien peut être éclairée par la connaissance des langues africaines existantes.

La population de l’Égypte ancienne serait originellement et principalement de race noire, et non une race blanche sémitique. En dehors des tenants de la thèse d’une civilisation égyptienne « nègre », il me semble que les chercheurs insistent assez peu sur la dimension anthropologique, et je ne sais au juste quelle représentation ils se font de l’Égyptien, ni quelle représentation je dois m’en faire.

Le lexique wolof (ou valaf) que je tire du livre de Cheikh Anta Diop consiste principalement en termes culturels et religieux. Certaines définitions sont un peu réécrites, dans un souci de concision, et/ou accompagnées de mes propres observations entre crochets.

Kheredouankh, mère d'Imhotep (Musée du Louvre)

Kheredouankh, mère d’Imhotep (Musée du Louvre)

LEXIQUE WOLOF (Cheikh Anta Diop)

Ba-Four. « Une remarque sur les légendaires Ba-Four, dont on dit tantôt qu’ils étaient rouges, tantôt qu’ils étaient noirs. Ba est le préfixe collectif qui précède tous les noms de peuples en Afrique. (…) On peut donc concevoir que Ba-Four = les Four. Il est intéressant de constater, sans qu’on ose tirer une conclusion, qu’en valaf Pour = jaune. Ba-Four pourrait désigner non une tribu d’hommes rouges ou de Noirs dont les Sérères seraient les descendants, mais une tribu de race jaune ; ce qui expliquerait non seulement les traits mongoloïdes qu’on trouve en Afrique Occidentale mais peut-être aussi les relations culturelles entre l’Afrique et l’Amérique attestées par la communauté de mots, tels que etc. » (p. 368). [À l’attention de ceux qui poursuivent des recherches dans le sens de Cheikh Anta Diop et collectent des faits de nature à corroborer ses théories, je discute ici de tribus d’Amérique précolombienne qui seraient de race nègre : Chillales, Jancanes, Lecropios, et Gallincones, Raidos.]

Bôtal. Surveillant des circoncis. [Les enfants venant d’être circoncis, qui peuvent avoir un âge assez avancé, sont réputés être particulièrement vulnérables aux attaques magiques, raison pour laquelle ils sont placés sous la protection d’un bôtal.]

Buru-buru. Petites boules de farine qu’on porte en offrande. (Cheikh Anta Diop rapproche ce terme de l’égyptien Bu, « objet indéterminé que l’on offrait aux dieux », dans la définition du dictionnaire de Pierret.)

Demm et Nohor. « Au Sénégal, comme en Ouganda, on croit aux sorciers « mangeurs d’hommes ». Dans l’imagination populaire, un tel sorcier a le pouvoir de provoquer miraculeusement la mort d’un individu, de déterrer le cadavre de celui-ci, de le ranimer pour le tuer réellement afin de consommer sa chair et de constituer des réserves de graisse avec les parties adipeuses de la victime. Un tel sorcier passe pour avoir des yeux invisibles sur la nuque, diamétralement opposés aux yeux ordinaires, lui conférant ainsi la faculté de voir par derrière, sans tourner la tête. Il a des bouches puissamment dentées aux articulations des bras et des avant-bras. Si c’est une femme, son sexe peut se transformer en bouche dentée. Le pouvoir de sorcellerie lui vient périodiquement sous forme de crise. Pour être un sorcier complet doué de toutes les aptitudes, il est indispensable d’être de mère sorcière. Nous saisissons ici en passant une survivance du matriarcat paléo-nigritique. Une telle sorcellerie est héréditaire. Elle ne se transmet pas par initiation comme certaines pratiques occultes qu’on a baptisées à tort « sorcellerie ». Si le père seul est sorcier, le fils est doué d’une « vision surnaturelle », mais il sera incapable de provoquer la mort miraculeuse d’un sujet, c’est-à-dire qu’il est incapable de pratiquer réellement la sorcellerie. Il peut voir à loisir les viscères, les entrailles de ses convives, mais c’est tout. Ce dernier sorcier se dit Nohor en valaf, et le premier Demm. » (p. 469). [On trouve dans les légendes malaises un personnage de sorcier à la fois mangeur d’hommes, d’apparence partiellement monstrueuse, et dont les pouvoirs sont héréditaires, le Pelesit.]

Fay. (Se dit d’une femme) Quitter le foyer conjugal par suite d’un différend en général de peu d’importance, manœuvre souvent frivole destinée à obtenir des cadeaux du mari avant le retour.

Fuñ-fuñi. Expression de mauvaise humeur d’une personne qui n’adresse plus la parole à personne et qui n’a pas la force de se retirer complètement ; elle respire alors fortement et d’une façon rythmée pour attirer l’attention sur elle.

Haharu ou Hahar. Quand la nouvelle mariée rejoint la maison conjugale, une coutume (qui tend à disparaître) consiste pour les femmes de castes à organiser une danse dans la cour et à profiter de cette danse accompagnée de paroles rythmées pour révéler à l’époux des défauts imaginaires imputés à sa femme ; l’épouse ainsi calomniée est en quelque sorte moralement contrainte de se conduire de telle façon que ces paroles restent de pures calomnies.

Hamham. Connaissance divinatoire, occulte, religieuse ; science, érudition. (Égyptien Hamham : invocation religieuse.) Heram ou Herem. Science secrète, magie. Set. Pratique divinatoire ; prêtre (Égyptien Set : prêtre ; Mestet : le troisième des sept Scorpions célestes ou constellations.)

Hasida. Poèmes chantés (de l’arabe). L’arabe a emprunté à l’égyptien, qui est une langue nègre, pendant toute l’époque pré-islamique ; à l’époque post-islamique, c’est l’ensemble des langues nègres parlées dans les pays islamisés qui subissent l’influence de l’arabe dans le domaine du vocabulaire. On assiste à la fermeture du cycle : l’arabe retourne aux langues nègres des mots qu’elle avait empruntés à leur langue-mère, l’égyptien. [Les vues de Cheikh Anta Diop sur l’histoire de l’islam sont particulières. Pour lui, les habitants de l’Arabie antique, les Adites, nommés dans le Coran, étaient des Noirs (Kouschites), et, de plus, « à la naissance de Mahomet, l’Arabie était une colonie nègre avec La Mecque comme capitale ». L’islam serait « une épuration du Sabéisme » – religion des anciens habitants kouschites d’Arabie – « par l’envoyé de Dieu ».]

Hat. Grand geste destiné à effrayer d’abord celui que l’on va frapper. Huli. Grand regard féroce ; écarquiller les yeux en vue de faire peur à quelqu’un. Kaññu. Se louer tout en dansant rythmiquement devant l’adversaire, juste avant de rencontrer celui-ci dans une lutte ou une bataille.

Haviku. (S’applique surtout aux femmes) Se mettre à nu brusquement en public, en signe de scandale, ou, dans le cas d’une mère, pour jeter une malédiction sur son enfant qui se conduit mal.

Kar. S’ajoute après l’appréciation excessive d’un objet ou des qualités d’une personne afin que l’objet ou les qualités ainsi appréciées ne se détériorent pas par suite du pouvoir maléfique de la parole ou de la « langue ».

Koï. « Selon Muraz (…), les Saras croient à l’existence d’un esprit malfaisant qui voyage avec le vent et qui aime pénétrer les femmes par le vagin. Ils l’appellent Koï. Or, le koï, en valaf, désigne les parties génitales de l’homme. Le caractère phallique de cet esprit ne fait aucun doute, car les femmes, pour s’en protéger, portent autour des hanches des bâtons taillés en forme de phallus : ceci implique que le semblable doit chasser le semblable. » (p. 491).

Kondrong. Habitant nain de la forêt. Le terme recèle le souvenir d’une cohabitation avec le Pygmée dans une région forestière avant l’installation des Valafs sur les plaines du Cayor-Baol, où forêts et Pygmées sont absents. [Pour Cheikh Anta Diop, les différentes ethnies africaines rayonnèrent depuis la vallée du Haut-Nil, c’est-à-dire depuis l’Égypte et la Nubie, vers le reste du continent, la dernière migration en date étant celle des Zoulous au Natal et vers les autres provinces d’Afrique du Sud, où ils rencontrèrent l’homme blanc, arrivé par la mer. La plupart de ces migrations auraient déplacé des peuples de pygmées, aujourd’hui presque partout disparus.]

Kopoti. Petit bonnet blanc de sage, qui épouse exactement le sommet du crâne. (Égyptien Xepers/Kepers : casque de guerre.)

Matu. Se mordre les lèvres en signe d’amertume. (Égyptien Matu : amertume.) Metatu. Protestation résignée, bruit caractéristique fait par la bouche, indiquant rancune et haine. (Égyptien Mestetu : haïr, haine.)

Nohor. Voir Demm.

Rèn. Racines de plantes médicinales, médicament administré sous forme de breuvage. On fait tremper les racines. (Égyptien Reru : ingrédients, médicaments, pilules.)

Rog. Chez les Sérères non islamisés, dieu du ciel faiseur de pluie dont la voix est le tonnerre. À comparer avec le dieu égyptien Ra.

Seru. Crier de toutes ses forces ses forces. Dans ce cas, on a toujours la main devant la bouche, en signe de protection contre les esprits qui pourraient entrer dans le corps par cette voie. Il en est de même quand on bâille : dans ce dernier cas, on précise que, sans cette mesure, un esprit peut vous gifler et la bouche deviendrait « tordue ».

Tem. Taxer quelqu’un de mangeur d’hommes et l’exclure en conséquence de la communauté. (Égyptien Tem : celui qu’on repousse.) [Voir Demm]

Tere et Tôlé. « Selon Baumann [Hermann Baumann] (…) chez les Bandas, tere, désigne un être farceur, mi-humain, mi-animal, à caractère astral très net, surtout solaire. Ce même être farceur s’appelle tule chez les Banziris, et thole chez les Pygmées Bingas. Tere, en valaf, signifie grigri, talisman protégeant contre le mauvais sort : il signifie, par extension, ce qui est écrit, livre sacré ou profane. Tôlé désigne la dernière des castes de farceurs et de quémandeurs, affranchis de toute discipline sociale. » (p. 492)

Tul. Invulnérable : les coups ne produisent sur la personne en état d’invulnérabilité que des bosses dues à la coagulation du sang.

Yeramtal. Faire pleurer quelqu’un en le plaignant cyniquement.

Mai 2014