Ecrit le visage vers le ciel : Poésie de Juan Sánchez Lamouth

Juan Sánchez Lamouth (1929-1968) est un poète afro-dominicain. Son nom figure dans notre étude sur « la littérature latino-américaine engagée… à droite » ici. Parler d’un engagement politique pour ce poète est d’ailleurs sans doute exagéré, compte tenu d’une œuvre largement apolitique – mais on se rappelle que, pour le philosophe Alain, « l’apolitisme est de droite »… Dans l’essai susnommé, nous l’avons classé dans cette catégorie en raison du titre d’un de ses recueils, qui nous a ici servi, le Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes, de 1959 (cf. Rafael Trujillo, dictateur de République dominicaine de 1930 à 1961). Poète tombé dans un relatif oubli dans son pays, il a sans doute souffert de cet « engagement ».

Les éditions Cielo Naranja, qui ressortent néanmoins ses œuvres, ont décidé de les publier sans les textes engagés « politiques ». Ainsi le recueil Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes a-t-il été épuré du poème qui lui donnait son titre, si bien que l’éditeur a dû sortir le recueil sous un autre titre, Les chiens et autres poèmes (Los perros y otros poemas). Il se justifie en disant que les textes politiques de ce genre étaient à l’époque « quasiment obligatoires » (casi obligatorios) pour qu’un auteur fût publié en République dominicaine, mais le choix n’en est pas moins contestable de faire passer le poète pour servile plutôt que convaincu par le projet politique porté par un homme, fût-il, cet homme, intolérant à toute forme d’opposition politique. Nous rendons ci-dessous son titre original au recueil.

Sachant que les œuvres du poète ont été épurées par les éditions Cielo Naranja, qu’est-ce qui peut justifier que l’éditeur écrive, en présentation des Poésies complètes (sur Amazon) : « Tempranamente asumió su condición negra de manera crítica, frente a los órdenes excluyentes de la Era de Trujillo » (« Il [JSL] assuma très tôt sa condition d’homme noir de manière critique face aux ordres excluants de l’ère de Trujillo ») ? Cette formule, d’ailleurs assez obscure, décrit-elle un opposant à la dictature ? Ce serait un révisionnisme franchement grossier que de se permettre une telle interprétation dès lors qu’on veut rendre celle-ci possible par une édition tronquée ! Qui plus est, dans la présentation d’un autre livre, El pueblo y la sangre (Le peuple et le sang), le même éditeur appelle ce poète une « voz crítica de los órdenes dictatoriales » (une voix critique des ordres dictatoriaux), ce qui est confondant, compte tenu de ce qui vient d’être dit, puisque cet éditeur se sent obligé de censurer la voix qu’il décrit de cette manière. Par ailleurs, dans les deux recueils que nous avons lus (dans un volume publié par Cielo Naranja, qui a sorti, en plus d’un volume des œuvres poétiques complètes de JSL, plusieurs volumes comportant chacun un ou deux recueils), le thème de la négritude ou de la condition noire est d’une extrême discrétion, pour ne pas dire entièrement inexistant en tant que sujet distinct.

La poésie de Juan Sánchez Lamouth, de tendance surréaliste, fait montre d’une religiosité (complètement absente du surréalisme français) qui lui confère, plutôt que le prétendu thème de la négritude, sa véritable originalité. Le fait que l’éditeur le fasse passer pour un être de compromission pourrait étendre la suspicion quant à la « fausseté » du poète à d’autres tendances de son œuvre, par exemple, précisément, sa religiosité : dans quelle mesure celle-ci ne serait-elle pas elle aussi, à côté de poèmes en hommage à la dictature, un moyen opportuniste de s’insérer dans les cadres de l’ère de Trujillo, à supposer que ce régime s’appuyât sur l’Église ? Non, selon nous, Juan Sánchez Lamouth est un poète intègre, la beauté de sa poésie en est le signe, et s’il a publié des poèmes en hommage à la dictature, ces poèmes sont eux aussi sincères et il ne faut point les mettre sur le compte d’une résignation mêlée de fourberie ou de lâcheté, voire de l’opportunisme, mais les imputer au contraire à la conviction, plus ou moins profonde, qu’un tel régime pouvait être utile à la nation dominicaine, un peu comme les Français restent fiers, en général, de leur empereur Napoléon. Nous insistons d’ailleurs sur la formule « quasi obligatoires » employée par l’éditeur et qui, manifestement, indique que d’autres écrivains qui ne souhaitaient pas louer le régime de Trujillo parvenaient tout de même à être publiés dans le pays. – Et, encore une fois, l’apolitisme d’un auteur, voire, dans le cas d’un auteur supposé apolitique qui écrirait des hommages politiques, son opportunisme, ne peut le racheter aux yeux de ceux qui ne conçoivent pas l’écrivain comme détaché des questions politiques et sociales. Comme nous faisons partie de ces gens, nous affirmons que Juan Sánchez Lamouth, si l’on ne veut pas considérer seulement son talent, ne peut être sauvé par un opportunisme supposé mais seulement par son intégrité.

Le fait de le présenter comme un opportuniste est plus grave encore quand on affirme en outre que la véritable pensée du poète était « critique des ordres dictatoriaux ». L’éditeur prétend faire un critique des dictatures de celui dont il publie les œuvres purgées, on l’a dit, de ses quelques textes politiques. Pardon pour ces développements un peu longs, s’agissant de pratiques éditoriales qui, si elles ne sont sans doute pas encore banales, sont appelées à se répandre, partout où sévit le « politiquement correct » le plus flétrissant.

Ce billet complète nos précédentes traductions de poésie dominicaine ici.

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Automne et Poésie
(Otoño y Poesía, 1959)

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Élégie automnale pour les marins morts (Elegía otoñal por los marinos muertos)

Enfants démissionnaires d’un téton cancéreux
qui sur les docks allument leurs lampes à alcool,
le matin les oint à l’huile de poisson
quand ils partent sur les mers, visage tourné vers le soleil.

Ah musicale botanique d’yeux perdus,
odyssées émergeant des eaux dormantes !

Pour eux, depuis des siècles, des cloches submergées
sonnent le glas. Ô surface homicide !
Pourquoi au lieu d’aimer, de s’enivrer de terre
cherchent-ils le triste méridien du départ ?

Ils descendent le long de l’escarpement bleu des écumes
en récitant un poème de voilures inouïes ;
un coquelicot froid leur interdit l’oxygène,
la mer est un écran d’inquiétantes images.

Quand les bateaux partent, ils savent tous chanter
– le temps est bon, le vent en poupe – jusqu’à ce qu’ils tombent à la mer.

Les ondins de l’abîme font alors danser leurs bras,
des papillons translucides giguent la ronde autour de leur pauvre fleur,
de leur sang échoué sortent de lentes bulles
qui deviennent corail à la lumière du soleil.

Les jardins de l’océan fleuris de mâtures
donnent chaque jour des récoltes de naufrages ;
parce qu’ils voient les mouettes les marins savent
que les vents noirs leur portent d’horribles présages.

La terre bien souvent connaissant leur volonté
dans son amour maternel, souffre quand ils s’en vont.

Les phares brisés de leurs yeux engloutis
font souvent naître le chagrin,
ils descendent avec leurs bateaux – polyèdre d’ombres –,
une rosée verte sourd dans leurs lits de sable.

Dans les fonds océaniques, les saumâtres champs d’algues
prient pour ceux qui jamais ne surent prier…
Ô douleur ! ils ont forme de troncs horizontaux.
Pourquoi les sèvre-t-elle, la nourrice de la mer ?

Les marins morts descendent dans l’abîme
comme des scaphandriers à la recherche de leurs propres ancres flétries,
ils endossent les scaphandres légers du silence
se condensant en âcres larmes de stalactites.

Leurs ossements sont mordus par les eaux criminelles,
quand bien même les pleurs métalloïdes implorent compassion.

Pour eux la mosaïque lilas des crépuscules
brode une grande oraison funèbre sur la soie de la mer ;
pour eux les calanques se dénudent de chant,
pour eux volent si lugubrement les albatros.

Ils chargent leurs illusions comme des cotres en fuite
la rose des vents les aimante par son essence
en partant ils ne consultent pas leur horoscope
ni ne songent aux coups de vent d’amertume et de clémence.

Et à la fin ils caressent les lèvres des eaux
dans la paix liturgique de l’amour sous-marin,
c’est pourquoi les matelots, en jetant l’ancre dans les bars,
colorent leurs passions avec des lampes à alcool.

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Melba Marrero de Munné

NdT. Poétesse dominicaine (1911-1962).

Parce que tu es comme le fleuve courant sur la peau de la beauté,
c’est ma ferveur de te dire que te bénissent mes dieux intérieurs.

Parce que tu es comme les rayons des soleils à venir,
je te nomme dans toutes mes ruelles obscures.

Là-bas, devant la voix de la montagne
quelqu’un joue de ton luth…

Parce que tu es la question et la réponse des fleurs,
parfois je dis MELBA en regardant les étoiles,
parfois la terre a pour moi l’odeur de ton silence,
parfois sur ton attelage de bourres de coton je dis
que les automnes peuvent bien s’oublier.

Sans connaître ton visage je te peins amie faite de soleil et d’hirondelle.
Ramant jusqu’à ton nom,
je veux peindre ton âme de mails† isolés.

À présent que je te cherche, je comprends
pourquoi Dieu s’est endormi dans tes yeux.

Femme végétale… ?
Ou bien seulement l’intuition bleue qu’a la beauté.

Je te pressens dans tes horizons de prières,
femme si profondément en fleur – voix qui s’annelle
aux desseins des choses tristes.

La ronde de ma rose souterraine suit ta forme pure ;
ne laisse point solitaire le moment de nous délivrer ton message,
tous tes poèmes ont l’odeur des papillons.

mails : Il ne s’agit pas d’e-mails mais d’un bon mot français, un mail, c’est-à-dire une allée bordée d’arbres pour la promenade. Le mot espagnol est alameda, qui désigne une peupleraie, un lieu planté de peupliers (álamos), et, par extension, une promenade bordée de peupliers ou de tous autres arbres.

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Ronde de ma rose souterraine (Ronda de mi rosa subterránea)

[En dix-huit chants, cinq ici traduits]

Chant I

Rose telle
plus amour que parfum,
quelque chose de toi ont gardé les fourmis
sur la couleur sacrée
des racines.
Dans tes cheveux se trouve incurvée
mon épine de chansons.
Rose de chair fugitive
sur la douleur des icebergs anciens.
Ma flèche d’élégie va volant
vers ta foi et la miséricorde des feuilles,
attirées par ta ronde
mes mains laissent tomber leur soleil en modèle réduit,
je comprends que dans ton cristal exubérant
les chasseurs dansent,
je comprends que de mon silence
quelque chose monte
par ton escalier de grâces ;
pour couper tes pétales
je voudrais les ciseaux du crépuscule.
Brûlée par les ombres
viens à moi depuis le pollen des morts.
Rose souterraine
de ton miroir transparent
je veux faire une vierge endormie entre des poupées dolentes.

Chant III

Avec mon épée forgée dans les douleurs
je vais vers les statues,
à la lumière de ton littoral
mon âme s’éclaire.

Puisque je vois ta ronde
je ne veux mentionner ce fragment de croix
qui m’emplit de vexations profondes.

Ces derniers mois
ont voyagé dans ma solitude
de grises cargaisons de surprises.

Près de ces pierres
j’ai le pressentiment
que quelqu’un va me dire – « Prends »
et ce sera un enfant avec une hirondelle dans les mains.

Rose-fenêtre d’amour
mon cœur sait imiter ton nom
pour l’air propriété de ton parfum,
qui s’adapte à qui le cherche,
pour ton corps.

Ivre de poèmes
te voilà au soleil des lutins,
pour toi il pousse des tournesols aux noyés
sur le fauteuil des paroles dernières.

Chant IV

Si seulement tes pétales profonds
reconnaissaient mon vent privé d’enfance…

Je te chante ainsi, te regardant
lointainement proche,
car je comprends
que d’une Rose morte
peut naître un merle
et que dans ta douleur de ciel
il tombe des statues de neige entre les feuilles.

Je ne veux pas mentionner
ton passé, ton présent ni ton avenir ;
je sais seulement que je tiens mes prières
près des concerts de tes rivières.

Emmène-moi dans ta galerie distante,
ta venue me blesse tant,
comme ces poèmes morts me blessent
de leur rumeur d’oiseaux de mer.

Dans ma chambre ta ronde aveugle,
ta chaleur a brûlé mes herbes,
tes larmes mûries sous la terre
ont fait fuir ma colombe rêvée ;
tout se cache en ta présence.
…Mon âme parle à la rose
car la rose est pure comme le ciel.

Chant XVI

Quiconque détruit une rose
aura une lampe en moins dans son temps de joie
et son cœur périra
comme les roses abandonnées dans l’incendie.

Que la grâce de ton nom
aujourd’hui soit avec mon esprit
fille des oiseaux endormis.

Ta bonté ne se termine pas avec mes chants ;
il est déjà là
le long de ton visage mon ange élève sa tranche d’iambes
ton nom est un astre attaché
à mon aveugle cerf-volant
que ta musique ne monte au ciel
par le chemin des rossignols.

Rose innombrable
verse tes graines sur mes aurores,
je suis émerveillé par ta ronde
d’abeille répétée.

Chant XVIII

Ne détruis pas ta fenêtre ailée ;
ici se multiplient les étoiles.

Rose seule-épiée
ta religion me fait chercher la route
des taupes et des racines aujourd’hui je te chante en sachant bien
qu’entre une rose et Dieu
il n’y a de place que pour un poète.

Déjà par les orifices de mes pleurs
on voit flotter ta vierge chevelure,
les hirondelles qui cherchaient ta ligne équatoriale
trouvent accueil dans mes mains,
je ne voulais pas rester hors de ta présence,
aujourd’hui je goûterai ton parfum sans précédent.

Par ce langage
toujours possible dans mon rêve de ciel
je chante à ta forêt-message ;
Plus rien ne sert de regarder la terre,
en toi se trouve tout l’univers.

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Chant aux légions de Trujillo et autres poèmes
(Canto a las legiones de Trujillo y otros poemas, 1959)

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Panorama des chiens regardant le firmament (Panorama de los perros mirando el firmamento)

Dans la paix de samedi les chiens passent tristes
et contemplent le ciel comme leur unique maître ;
les chiens ont toujours su
ce qu’est la nuit pour les poètes
et même quelque chose de la tristesse des saules solennels.
Quand les chiens éprouvent
les jets de cailloux du soleil dans leurs aboiements,
ils suivent le sentier à la force du poignet blessé
sans le plaisir d’admirer les lys.
Et leurs gueules se referment sans l’os,
et ces yeux se meuvent sans lunettes,
et ce bosquet d’amour devient poussière.
Pour les pauvres chiens tout est triste,
même l’oiseau bleu traversant la rivière.
Cependant, il y a quelque chose que les gens ignorent
et c’est qu’il se trouve plus d’excellence dans un chien sans maître ;
car un chien solitaire est comme une aurore
sur la douce léthargie des fleurs.
Ma chanson aux chiens
a la noire saveur de raisins sans âge ;
néanmoins, je continuerai de chanter
jusqu’à ce que je voie la tempête mourir.
« Lecteur, mon frère », pitié pour les chiens,
pour les pauvres chiens, lecteur, pitié, pitié.

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Psaume marin (Salmo marino)

1–Seigneur, la mer, la mer, la mer est un enfant aveugle.
2–Mes fruits immatures
ne sont pas, Seigneur, les fruits de la terre ;
mon esprit n’est plus éclairé par la lampe du doute.
3–Seigneur, ce psaume vient de ton nom
pour monter vers mes levers de soleil.
4–J’invoque ce psaume marin pour voir si les poissons à fleur d’eau
m’offriront des « Alléluias ».
5–Ce flanc inconnu de navire
saigne des escargots.
Venez lire ce psaume formé avec des illuminations d’algues
vous qui tournez le dos aux épines.
6–Parce qu’il est temps de régler ses comptes,
je veux élever ce psaume :
peut-être que la mer est le sang de Dieu rendu transparent.
7–Je chante parce que je comprends en regardant le cours des choses
que l’être humain
est moins qu’un brin d’herbe sur la mer.

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Poème écrit le visage vers le ciel (Poema escrito con la cara hacia el cielo)

Je suis un invité en retard,
mes poèmes se sont perdus
dans les heures grises.
Les lamentations du temps
détruisent ma ruche
mais il faut être content
tout tend vers une fin
qui ne finit jamais
et c’est la même chose de dire
clocher ou violette
quand l’amour chuchote
son oraison sans givre ;
car si une heure de pluie
rend les champs joyeux
une minute de poésie
rend joyeuse mon âme.

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Lettre à un homme de mer (Carta a un hombre de mar)

Pour mon frère spirituel
Ramόn Rivera Batista

Homme de mer, mon ami, je ne sais que te dire
je te trouve étrange et silencieux, aussi voudrais-je te parler d’algues et de marées hautes
et de navires maculés par les sels marins.
Homme de mer, elle est pour toi cette collection de fous de Bassan.
Homme de mer, j’ignore jusqu’à quel point je me définis dans ton éventail d’écumes ;
il est pour toi ce livre mentionnant un Atlantique en modèle réduit.
Aujourd’hui ma voix va vers toi comme une navigation en direction des raisiniers du crépuscule.
C’est pourquoi je suis soumis en pensant au mystère sacré de la vie.
Homme de mer, je t’écris car je te vois exténué, car je sais que tu penses aux poissons
aux débris de bateaux funèbres.
Je t’ai tant regardé avec la longue-vue du silence
ces regards de toi faits à force de gréements et de mouettes.
Homme bon,
toi qui connais le pourquoi de la houle
et te réjouis en voyant voler des bandes d’oiseaux marins.
Je te salue, je te salue ! Ô funeste homme sans fortune !
Par ton maillot rayé de noir,
par ta barbe en communion avec les cyclones,
par ton dos carré éclaboussé de savon marin,
par cet escargot que tu portes dessiné sur le front.
Homme de mer, mon ami,
je t’écris et me réjouis de tes regards couleur du littoral,
je t’écris et me réjouis car je te vois comme le dernier gardien de l’océan.

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Résistance dans les larmes (Resistencia en el llanto)

Seigneur ! Ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.
Je défriche le chemin de la jouissance
dans ce terroir sans printemps ;
je déclare avoir dans les larmes de la résistance à revendre
je déclare être plus solitaire que ces cimetières
à l’heure du crépuscule.
Hors de cette terre et de ses choses banales
je n’aurai point de paix… Que dis-je ?
Là-bas se trouve la rive aux lilas en fleur
de cette rive panoramique.
Nous autres les habitants de la douleur
nous ne disons jamais de quelle couleur est le visage de la misère ;
mais il faut vivre
même si la pensée marche à contre-courant
de ce qui lui appartient.
Aujourd’hui mes pauvres vers sont
comme ces vieux phares qui meurent bénis par la mer.
J’ai de la résistance dans les larmes ;
je suis comme un chêne pérenne qui même sans feuilles
conserve la vie face à la tempête.
Je me résigne à cette dure condamnation sans motif,
pour cette raison et parce que je ne peux verser mes larmes sur le printemps.
Seigneur ! ne m’accorde pas de jouir sur cette terre.

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L’arbre (El árbol)

Il y a toujours quelque chose à donner aux hommes
parmi tes nombreuses branches vertes…
Pourquoi nous suis-tu tel un pénitent dans les profondeurs de la terre ?
Arbre, nous autres poètes te chantons car nous savons
que puisque tu es là tout n’est pas perdu.
Comme un ange avec des fleurs, et seulement ainsi, tu gardes la plaine ;
je me réjouis en te voyant et même j’aimerais être toi,
car je sais que ton psaume de verdure pérennise l’ombre du ciel ;
à la lumière de tes fruits ma voix reste endormie.
Arbre, cher arbre, en te regardant j’évoque le berceau de ceux en train de naître
et le cercueil de ceux en train de mourir.
Arbre, pour te donner mon chant
je garde en mon cœur le parfum des rouges méridiens ;
je ne sais pourquoi je pense aux anges aussi
en voyant cette verte cathédrale de ton feuillage.
Quand tu manques de fruits
alors tu donnes aux êtres ce fruit mat de ton ombre.
Arbre, monde des oiseaux, statue de silence,
croix du Christ, liturgique encensoir,
il devrait tomber sur ton calme des gouttes d’étoiles en guise de rosée.
Arbre, tu es tout.
Tu es la somme de la patience.
Je te chante parce que dans l’écoulement tu temps
toujours tu es comme celui qui attend Dieu.

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Mon ancre pour ton bateau de papier (Mi ancla para tu barco de papel)

À la délicate poétesse Luz Echavarría

Les anges qui forment l’équipage de ton bateau de papier
ont besoin de mon ancre de tendresse.
Mon ancre qui t’attend entre les fleurs
a l’odeur de ton blanc sourire.
Je ne sais pourquoi je cherche la grande fenêtre bleue de ton silence
en ce jour où le vent rafraîchit ta carte marine.
Sans mon ancre d’énigmes amoureuses ton bateau
dessinera dans les vagues ses anges noyés.

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Trèfle (Trébol)

La quatrième feuille du trèfle
Est d’écume
Et en elle se baigne
Le grillon de l’avenir.
La quatrième feuille du trèfle
N’est pas verte mais violette
Et la nuit venue la détache
Un ange sans cœur.

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Portrait du poète Manuel Luna Vásquez (Retrato del poeta Manuel Luna Vásquez)

Regardons-le, il sait imposer le silence
quand il lève son verre aux lèvres du ciel
pour chanter la rose qui s’illumine dans son âme…
À présent la voix des hirondelles est nécessaire…

Dans le nord de son rêve volent des anges tristes
émergeant du parfum de la mer et des astres !
Les sucres profonds de son idéal d’été suffisent pour adoucir
l’âcreté des forêts !

Regardons-le, son visage baisé par les muses
qui embellissent la forme des bateaux à l’ancre…
Sous sa plume est amour l’hémorragie du soleil levant
et des papillons dansent dans la paix de ses fleurs.

Les psaumes de temples lointains couverts de mousse
émergent de ses vers, à la lisière du temps…
Quand il écrit, on dirait qu’il interroge les chemins
et qu’il dénoue les clauses organisant les vents !

Regardons-le, observant les mystères marins,
comme si dans son esprit naissait le soleil !
Regardons-le, et taisons-nous, car dans sa veille
il pense contempler la présence de Dieu !

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Par-delà les ombres (Más allá de las sombras)

Par-delà les ombres où l’amour sourit
j’irai chercher les larmes fanées de la flore ;
là-bas tombent peut-être les flocons de mon âme
pour que soit bonne ma récolte poétique.
La lampe du pain dans ma tour jaune
n’éclaire plus le portrait des temps sonores.
Mon cœur marche parsemé d’holocaustes
sur le chemin indéfini que lui donnèrent les vents.
J’aspire à ces paroles à l’odeur de crépuscule
pour lesquelles l’art toujours vole vers les cieux.
J’aspire à ce tintement aigre-doux des cloches
poussées par les mains des vents de la campagne.
Au-delà des ombres on voit mieux les fleurs
et la terre respire par mon psaume de feuilles
au-delà des ombres mes voix trouveront
où pouvoir habiter leur méridien blanc.
Moi qui ai si souvent chanté l’absence des choses
je ne sais pourquoi à présent je souffre près des lampadaires
un horizon en fleur multiplie ces ronces
jusqu’où creusent mes messages nocturnes.
J’aime ces galets foulés par les morts
où pousse le chanvre aux célestes verdeurs.
Pourquoi dire la mort si nous observons la rose
décoiffant son essence dans la voix de la brise ?
Par-delà ces lieux saturés de cristaux
où des lianes brûlées tracent des courbes de paix
je porterai la grappe encore acide de cette âme mienne
sans penser aux miels captifs de mon signe.
Je partirai avec le souvenir de riens étranges
sur la terre opaque aux racines flamboyantes,
sur le contour de forêts humides
je veux me sentir l’âme comme un arbre sans feuilles.

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Seulement les choses tristes (Sόlo las cosas tristes)

Ce que j’aime dans ton amour ce sont les choses tristes.
Sans te regarder
j’ai touché ton corps miraculeux dans l’air,
le soleil, les branches.
Tu verras bientôt, tes sandales approchant,
mon chemin couvert de poussière,
c’est pourquoi je bâtis
ce blanc château de tendresse.
Je désire, mon amour, les choses tristes seulement
et te voir venir avec l’automne.
Déjà mes lys refusent à l’air leur parfum
le réservant pour ton sourire
amour, mon amour,
aujourd’hui je me sens maître de l’aurore
et suis ancré à la tristesse.
Sur ton mur ensoleillé
grimpent mes regards
ton visage est frais et doux
comme l’eau qui vient de tomber.
Mon amour,
de toi je désire seulement les choses tristes
et te voir venir avec l’automne.

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La marchande de fleurs de mon quartier (La florista de mi aldea)

La pauvre marchande de fleurs
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche.
Quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs
plus belle
que ces roses,
que ces œillets,
que ces hortensias
qu’elle vend.
Hélas ! si elle voulait,
de toute mon âme
je lui donnerais mon cœur ;
car cela m’attriste
de voir que cette jeune femme
pour vivre honorablement
a marché
toute la sainte journée
et n’a vendu
qu’une rose blanche
que je lui achetai, moi.
Hélas ! quelle peine me cause
la pauvre marchande de fleurs.

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Fable de mon enfance (Fábula de mi infancia)

La méditation suffit
regarder mon portrait entre les feuilles
blesser cet œillet plein d’espoir
je crois aux fruits qui se perdent
dans la poussière du temps solitaire
LES FEUILLES de ma jeunesse
changèrent de couleur avec mes veilles
c’est pourquoi désormais je préfère m’éloigner
des choses qui s’ornent de pureté
c’est pourquoi je vais chargé de silence et de solitude
SEULS les arbres
surent me donner leurs musiques lentes
ma douleur alors avait la forme
d’un patio abandonné.
Je me souviens qu’un jour je dis :
les fleurs sont si belles
hélas ! depuis lors je sens que mon âme est vieille
comme le ciel.

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Les roses qui s’en vont de mon âme (Rosas que se me van del alma)

Bah ! tant de fillettes mélancoliques
ont pleuré dans l’ombre
en poursuivant ces roses qui s’en vont de mon âme.
Ô cœur !
Pourquoi contractes-tu ta morte toile d’araignée ?
Je marche ce soir comme sur un quai désert
le long d’un fleuve de coquelicots.
Bah ! même les roses fuient mon âme.
Pêcheur, la pitié est un poisson sans éclat,
il faut être prêt pour la danse de l’amour et de la mort.
Dans la paix huileuse de ces raisiniers
la brise a déposé ses nocturnes anneaux.
Pêcheur, pêcheur, parce que les prophéties sont en train de s’accomplir
mon ange laisse dormir son cœur blessé.

Philo 40 : L’échec cumulatif de la science

ÉPISTÉMOLOGIE

L’échec cumulatif de la science

Dans le cadre d’une réflexion sur l’épistémologie (cf. Apologie de l’épistémologie kantienne, essai qui présente mon interprétation de l’histoire des sciences), je me suis intéressé aux théories alternatives en physique, tout particulièrement dans le monde germanique : Hans Hörbiger (Welteislehre), Viktor Schauberger, la critique des théories de la relativité… Ma réflexion philosophique me porte cependant à considérer les théories fondées sur des dimensions « surnuméraires », à l’instar de la théorie de « l’effet Vialle » (de Richard Vialle), comme fourvoyées. J’ai un fort apriori contre une théorie qui parle d’un espace à quatre dimensions plutôt que de trois dimensions de l’espace plus une dimension de temps, ainsi que d’autres singularités tout aussi paradoxales que celles contenues dans les théories les mieux acceptées.

Hörbiger est connu pour une théorie cosmologique fondée sur un espace plein plutôt que vide. La théorie newtonienne étant fondée sur des interactions dans le vide, on explique que la matière est tellement diffuse que c’est comme si, pratiquement, l’espace était, dans l’ensemble, vide. Pour Hörbiger, les orbites sont en fait en spirale, du fait des frictions de la matière (même diffuse), et les corps célestes sont voués à entrer en collision les uns avec les autres dans le temps astronomique long. Mais la principale singularité du modèle de Newton est l’action à distance : la gravitation est bel et bien, dans le modèle, une action à distance, c’est-à-dire une impossibilité en physique 101. Que la relativité einsteinienne ait raffiné sur le modèle en introduisant de nouvelles singularités, comme des régions physiques de densité infinie dans les trous noirs relativistes et autres, ne doit étonner personne, mais ce sont précisément ces singularités qui doivent écarter tout dogmatisme en la matière et toujours laisser la porte ouverte aux modèles alternatifs, ce qui n’est malheureusement pas le cas parce que les savants sont en général des esprits obtus : ce qu’ils ont appris leur sert de dogme, au-delà duquel ils ne veulent ou ne peuvent rien connaître.

Une « vitesse infinie », dans la théorie de Vialle, est une autre singularité. Comment une qualité physique quelconque pourrait-elle avoir une valeur infinie ? On touche ici à la limite de l’instrument mathématique dans les sciences empiriques et donc à la limite de celles-ci. Une valeur infinie est quelque chose en mathématiques pures mais n’a aucun sens physique. Certains esprits un peu simples s’émerveillent des réalisations permises ou espérées par quelques résultats paradoxaux de mécanique quantique, en termes d’ordinateurs quantiques. J’ai l’habitude de répondre à ces enthousiastes puérils que, quand j’allume la lumière chez moi, je produis un phénomène encore plus incroyable et merveilleux que n’importe quel ordinateur quantique du futur, car le phénomène en question est à la fois ondulatoire et corpusculaire, ce qui est un paradoxe insoluble. Certaines expériences montrent que la lumière est corpusculaire à l’exclusion d’un caractère ondulatoire et d’autres expériences tout aussi valides, comme celle des fentes de Young, montrent qu’elle est ondulatoire à l’exclusion d’un caractère corpusculaire. Pourquoi, dès lors, s’émerveiller de la bilocation de telle ou telle particule quantique, quand nous avons déjà dans notre corpus de connaissances, depuis longtemps, le phénomène paradoxal que je viens de décrire ?

S’agissant, par ailleurs, de la conclusion de la relativité einsteinienne selon laquelle il n’existe pas de simultanéité absolue, j’ai démontré dans l’Apologie de l’épistémologie kantienne que l’expérience des fentes de Young dément cette affirmation. La simultanéité absolue ne peut être vérifiée par une mesure traditionnelle (« les horloges ») mais les résultats des fentes de Young conduisent nécessairement à conclure à une simultanéité absolue. C’est d’ailleurs une remarque au fond superflue, car la négation absolue de la simultanéité absolue n’est qu’un résultat de métrologie, c’est-à-dire une conclusion restreinte dans le cadre restreint d’une science de la mesure. Une simultanéité absolue est entièrement conforme, en dehors de ces considérations restreintes, à notre conception a priori du temps.

L’outil mathématique ne permet à lui seul aucune traduction en termes empiriques des phénomènes empiriques. Les équations rendent les modèles prédictifs mais non descriptifs. En termes de description, nous ne pouvons dire que la lumière est quelque chose de connu, car notre description selon laquelle elle est un phénomène à la fois corpusculaire et ondulatoire est une contradictio in adjecto sans validité discursive possible. Dans ce cadre, un tesseract n’est ni plus ni moins descriptif que la lumière corpuscule-onde, c’est-à-dire nullement descriptif car nullement conforme aux lois de notre entendement. Or ce que l’on attendrait de modèles alternatifs, c’est justement qu’ils évitent ces écueils des modèles prédictifs non descriptifs, et qu’ils fournissent des capacités prédictives s’insérant dans les cadres de notre entendement.

L’hypothèse de plusieurs univers (dont l’un serait celui des « âmes », selon un certain courant disant s’appuyer sur la théorie de Vialle) n’a, en dehors d’un postulat matérialiste, guère de sens. La nature est une et unifiée par les lois de la nature. Si plusieurs univers coexistent, ou bien ils sont dans la même nature et obéissent aux mêmes lois physiques ou bien ils sont dans des natures différentes et obéissent à des lois physiques différentes. S’ils sont dans la même nature, ce ne sont pas en réalité plusieurs univers mais un seul et même univers, unifié par les mêmes lois. S’ils obéissent à des lois différentes, l’hypothèse est sans intérêt car il ne peut y avoir aucuns « passages ou couloirs communicants » entre ces univers ou natures, car nous ne pouvons rien connaître empiriquement en dehors des lois de la physique qui unifient notre univers. Pour comprendre l’âme, il faut écarter le postulat matérialiste, afin de considérer qu’il existe, non pas plusieurs univers, mais quelque chose d’autre que la nature. L’âme est cette part de l’homme en dehors de la nature. Une explication de l’âme en termes physiques (relatifs aux lois de la nature) est vouée à l’échec. La nature est le monde réel tel que notre entendement l’intuitionne, c’est-à-dire elle est le monde selon notre connaissance par les sens et l’entendement. Si notre connaissance ne venait pas de l’âme et ne précédait pas, ainsi, la nature, elle serait un produit de la nature plutôt que la nature un produit de notre faculté de connaître. Dans l’hypothèse matérialiste, nous sommes liés par des conditions naturelles particulières, ce qui pourrait laisser supposer d’autres conditions naturelles particulières, d’autres ensembles de lois, d’autres univers, mais, encore une fois, nous n’aurions aucun accès possible à ces autres univers, notre connaissance et l’ensemble de notre être ayant été formés par cet univers-ci. Tout ce à quoi notre technique peut nous donner accès est de notre univers, c’est-à-dire de la nature : par exemple, les ultrasons qu’entendent les chiens et que n’entend pas notre oreille, et le spectre des ultrasons n’est pas un autre univers. Si, au contraire, l’univers est le monde tel que notre entendement le représente par ses facultés, il y a bien autre chose que l’univers, mais cette autre chose n’est pas un univers physique, car notre représentation des objets dans l’espace et le temps est précisément la nature physique. Cette autre chose est la chose en soi, tandis que la nature est la chose pour nous.

Dans cet univers, dans la nature, les valeurs négatives n’ont pas de réalité physique. « Moins trois oranges », cela n’existe pas. Une température de « moins trois degrés » est encore positive par rapport au zéro absolu, ce n’est une valeur négative que sur une échelle arbitraire. Dès lors, comment une masse négative, un temps négatif (théorie de Vialle) auraient-ils une réalité physique et non pas seulement mathématique ? Une telle description doit se heurter aux mêmes oppositions de fond que les modèles physiques plus courants, qui, tirés d’équations permettant de mettre en forme des résultats expérimentaux, rendent possibles sur cette base restreinte des prédictions locales mais ne servent à aucune description valable. Tant que l’on défendra le caractère allant de soi d’un phénomène à la fois ondulatoire et corpusculaire, on se heurtera à l’objection légitime qu’une onde n’est pas un transport de matière et qu’un corpuscule en mouvement est un transport de matière, parce que de cette manière on parle, selon l’expression allemande, de « silbernes Gold », d’or en argent, une contradictio in adjecto qui répugne à l’esprit. Que ces contradictions dans la description n’empêchent pas ceux qui les professent de me permettre de lire à la lumière électrique, ne rend pas ces contradictions moins contradictoires. Nous ne reprochons pas à ces savants de ne pas être de bons techniciens, mais nous leur disons, sans nous laisser impressionner par le fait qu’ils tiennent le destin de l’humanité entre leurs mains par la production d’armes ultrasophistiquées, qu’ils ne savent pas produire une description valable des phénomènes naturels avec lesquels ils produisent tant de choses.

Si l’âme et l’éther sont une même chose, ainsi que certains souhaitent le croire sur le fondement de la théorie de Vialle, pourquoi, d’ailleurs, parler de plusieurs univers ? L’éther n’est-il pas de notre univers ? Moyennant une simple reformulation dialectique, il serait possible de ne plus parler de plusieurs univers mais de plusieurs régions de l’univers ; cependant, la modélisation en plusieurs univers a toujours cet avantage qu’elle permet de s’affranchir des lois physiques connues dans et pour ces autres univers hypothétiques, où il serait permis de supposer des choses extraordinaires, tandis que ce ne serait pas cohérent dans un seul et même univers.

De même que les dimensions surnuméraires, l’antimatière est posée par certains physiciens comme une conséquence nécessaire de telle ou telle prémisse ou résultat ; on ne peut pas identifier l’antimatière, seulement l’inférer, c’est-à-dire inférer quelque chose que nous avons décidé de décrire comme de l’antimatière, mais c’est comme parler de la « couleur » des particules : ces couleurs comme cette antimatière ne sont ni des couleurs ni de l’antimatière, pas plus que le spin ne répond aux caractéristiques physiques de ce mouvement dans le monde visible à l’œil nu. Il s’agit simplement de « dé-mathématiser » des résultats d’équations pour faire des objets empiriques considérés (bien qu’échappant à l’œil nu, mais j’insiste sur le fait que tout ce qui est empirique, c’est-à-dire tout ce qui se laisse intuitionner par nos sens, aussi sophistiquée que soit la technologie qui permet cette appréhension en palliant les carences des sens limités, est physique, tandis qu’une dimension 4 ne se laissera jamais appréhender, quelle que soit la sophistication de notre technologie, et restera donc une abstraction non physique) de faire de ces objets empiriques, dis-je, des objets discursifs, dialectiques, ce qui est à la fois largement arbitraire (on aurait aussi bien pu parler d’odeurs de particules, pour ce que vaut l’appellation de couleur à ce niveau) et peine perdue dans les modélisations actuelles. La tâche est d’ailleurs vaine dans l’ensemble, en raison de la synthèse inductive continue qu’est par essence la science positive. Autrement dit, il n’y a rien à demander à la science en dehors de résultats pratiques, et, ces résultats pratiques étant toujours incomplets par définition de la synthèse continue, le progrès est le mouvement qui conduit les civilisations à leur perte (parce que, en un mot, la science accroît l’effet de l’action humaine au-delà de l’effet local et limité conforme aux « prédictions locales », comme nous les avons appelées plus haut, que la synthèse permet). L’inévitable effondrement de nos sociétés sous la pression d’un progrès déchaîné est une idée admise aujourd’hui par beaucoup, et les efforts pour tenter d’empêcher cet effondrement passent, chez un nombre croissant d’esprits pourtant convaincus de la réalité de ce qui nous attend, pour absolument vains.

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PHILOSOPHIE DU DROIT

FR-EN

Août-Septembre 2023

Conflicts of Interest and Politicians’ Naiveté

“NATO Nation PM Faces Fury After Husband’s ‘Secret Russia Deal’ Exposed. Estonian PM Kaja Kallas’ husband has landed her in hot soup over the Russia link amid the Ukraine war. A firm co-owned by Kaja Kallas’ husband ‘kept working with Russia’ despite EU sanctions.” (Hindustan Times, Aug 2023)

“It’s true that I am married to Arvo Hallik.” As if the question were: Are you married to Arvo Hallik?

“It’s true that I am married to Arvo Hallik, but I have no idea about his business.” Estonia is a member state of the European Union; therefore, its political system complies with a package of membership conditions, among which are rules about conflicts of interest (COI) that make her statement “I have no idea about my husband’s business” out of place. She must have declared her and her husband’s business to comply in her position with COI rules, so, if it is true that she has no idea about her husband’s business, it means she made frivolous statements regarding COI.

“My husband told me that his activities in Russia were terminated in March 2022.”  They were not, and it is most unfortunate that she did not try to assess the true situation of the business herself, since her credibility as PM and, more importantly, Estonia’s reputation were at stake.

Her defense is self-contradictory. After saying she has “no idea about her husband’s business,” she tells what she knew about his business, namely that he told her the company had terminated business with Russia in March 2022. Of course, she had to have an idea about her husband’s business, because of the COI rules that apply to people in government positions in EU countries. The “no idea about his business” out-of-place defense casts some doubt on her sincerity about what she knew about his business.

The company’s CEO admits there remained some residual activity with Russia after March 2022, so her husband obviously knew the situation, as a stakeholder in a company where the CEO does not try to conceal the situation. (Unless the CEO first concealed and only later admitted the truth.) Her husband told her, she says, that the company abided by the sanctions against Russia as soon as March 2022, and she took his words as a satisfactory answer. Admitting this scenario is true, she would still be liable for gross neglect. As a PM under strict duties regarding conflicts of interest, she took these duties quite lightly. She has a duty to avoid COIs, and she is telling Estonians she did her duty by asking her husband and taking him to his word, even though he only had, she says in her defense, a “minority stake” in the company, that is, he may not be overly informed of what happens. What she gives away as a point in her defense (he is only a minority stakeholder, as if this implied a minor responsibility), turns out to be damning: Precisely because he is a minority stakeholder, she had a COI duty to double check his words in order to make sure the minority and perhaps remote owner knew the situation as accurately as wished or expected.

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“Qin Gang Sacked As China Foreign Minister Over Extramarital Affair in US?” (Crux, Sep 2023)

In France the so-called free media never report on politicians’ “affairs.” For them it is a privacy issue, and if a minister or whatever public official has become a puppet in foreign hands because of blackmail after private misconduct, they consider this is none of French citizens’ business. How free and democratic.

Consider, also, the idiocy of a political class passing laws against conflicts of interest (COI) which demand strict scrutiny of the spouses and family of public officials but preventing anyone from inquiring about the same people’s extramarital affairs, as if COIs could only arise in marital and legitimate family relationships and never in relationships with extramarital lovers and natural children. These people are preposterous.

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Niger : Un ambassadeur français otage de la France

Les faits. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) au pouvoir au Niger donne 48 heures à l’ambassadeur français pour partir. Le gouvernement français refuse que son ambassadeur quitte le pays, au motif que la France ne reconnaît d’autre autorité légitime que le Président destitué. Passé l’ultimatum, l’ambassadeur vit reclus dans son ambassade, le Président français affirmant alors qu’il est otage au Niger. (Entre le moment où les lignes qui suivent ont été écrites et la publication sur ce blog, le Président français a finalement annoncé, le 24 septembre, que la France rappelait son ambassadeur, c’est-à-dire le Président annonçait sa volte-face.)

Analyse. La France n’a pas le droit de chercher à se servir d’un de ses fonctionnaires comme appât pour saisir le prétexte de sa détention, voire de sa mort, en vue de déclencher une intervention armée au Niger. C’est contraire aux droits de l’homme de ce fonctionnaire.

Quel intérêt de faire arrêter son ambassadeur par un pays qui demande son départ ? Le gouvernement français n’a d’ailleurs pas le droit, selon le droit national et ses propres lois nationales, de demander un tel sacrifice à l’un de ses fonctionnaires. L’ambassadeur est délié de son devoir d’obéissance quand l’ordre qu’il reçoit, en l’occurrence rester sur place après un ordre d’expulsion par les autorités effectives, fait courir un risque exorbitant sur sa personne. Ce n’est pas un militaire mais un fonctionnaire civil.

« Le Quai d’Orsay a aussitôt indiqué que les putschistes n’avaient pas autorité pour faire cette demande. » Le ministère français n’a pas autorité pour demander à son fonctionnaire de rester sur place, au risque de sa liberté, voire de sa vie, dès lors que les autorités effectives au Niger demandent son départ. Si le gouvernement français entend forcer son fonctionnaire civil à rester là où sa présence est indésirable pour les autorités effectives, il met la liberté, voire la vie de ce fonctionnaire en danger ; celui-ci est délié, en raison de ses droits humains imprescriptibles, de tout devoir envers une administration qui lui impose un tel risque exorbitant. Ce qui arrivera à ce fonctionnaire au Niger après l’ultimatum, l’État français en est responsable devant les juridictions de son pays et la Cour européenne des droits de l’homme.

Les autorités que le gouvernement français appelle légitimes ne sont pas en mesure d’assurer la sécurité de ce fonctionnaire civil indésirable dans le pays. C’est comme si ce gouvernement entendait sacrifier cet homme. La France a pourtant rapatrié ses ressortissants, pour leur sécurité. Elle sait donc parfaitement ce que risque l’ambassadeur, mais elle ne semble en avoir cure : le gouvernement français déclarant que les autorités effectives au Niger n’ont pas autorité pour faire cette demande, l’ambassadeur, sa famille et ses proches ont du souci à se faire, car on lui demande de rester alors que la France n’a pas les moyens, sur place, d’empêcher sa détention. En d’autres termes, le gouvernement français ne peut demander à son fonctionnaire de rester au Niger contre la volonté des autorités de fait, qu’il ne reconnaît pas, car il met en danger la vie de son fonctionnaire civil, à tout le moins sa liberté. Bazoum est certes la seule autorité légitime selon le gouvernement français, mais il se trouve que Bazoum est aux mains de ceux qui l’ont destitué. Une autorité aux mains d’une autre autorité est peut-être légitime mais ce n’est pas une autorité de fait. L’ambassadeur français au Niger dépend, pour sa sécurité, de l’autorité de fait et non de Bazoum aux mains de celle-ci. Si le gouvernement français lui demande de rester contre la volonté de l’autorité de fait, cet ordre est illégal. Merci pour l’ambassadeur et son personnel, qui seront assignés à résidence dans l’ambassade, comme un Julian Assange à l’ambassade d’Équateur, parce que la France ne prétend reconnaître que l’autorité d’un homme sans pouvoir. Nous savons à présent que, pour ce gouvernement français, les fonctionnaires civils peuvent être sacrifiés par les autorités comme bon leur semble.

Il y a encore une chose irrégulière dans la démarche française. La procédure normale en cas de contestation de ce qui se passe sur place est le rappel d’ambassadeur. Par exemple, quand la France était mécontente que l’Australie annule un contrat de sous-marins, elle a rappelé son ambassadeur depuis l’Australie. Autre exemple, la France ne reconnaît pas le régime des Talibans et par conséquent n’a plus d’ambassadeur en Afghanistan. Ici, la France fait tout le contraire : elle ne veut pas reconnaître le nouveau pouvoir mais, au lieu de rappeler son ambassadeur, ce qui serait la procédure attendue, elle refuse qu’il quitte le territoire. Comment cela peut-il s’interpréter autrement que comme la volonté de la France de faire servir son ambassade à des actions hostiles au pouvoir en place ? C’est de la folie.

Addendum. La présentation de l’affaire au contentieux administratif ne verrait pas forcément le juge français aller dans le même sens que nous dans ces pages, parce que, traditionnellement, le juge administratif français est réticent à juger de questions ayant trait aux relations internationales de la France. Il paraît cependant hors de doute que la Cour européenne des droits de l’homme développerait des arguments comparables aux nôtres, et par ailleurs le juge français est censé tenir compte de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme dans sa propre jurisprudence.

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“The envoy backed by president Macron” (a turn of phrase used by media Hindustan Times)? The envoy made no decision for his government to back, he was ordered by his government to stay. This is how things work in the administrative state: civil servants are at the order of politicians. Anything happening to the envoy in Niger will be the French president’s fault because the order is illegal. Even if the decision was the envoy’s, the executive would be responsible for backing an illegal decision of one of his agents.

Anything happening to the ambassador will be Macron’s fault. The procedure in case of contestation is ambassador recall, not ambassador sacrifice.

A military intervention by France after duress suffered by the French ambassador in Niger would be, in these circumstances, sheer aggression according to international law, and Niger’s self-defense rightful. France has the right to not recognize the new government in Niger, but this right has only one legal translation, which is to cancel diplomatic relationships, the opposite of imposing one’s envoy to the country. On the side of French law, a government’s imposing this to a civil servant is contrary to the international conventions on human rights ratified by France.

France’s president said “a diplomat is a sometimes risky commitment, which requires a spirit of responsibility” (translation by Hindustan Times). Such spirit of responsibility is due to the laws, not to illegal orders by an unhinged executive. The French president’s examples, in the same speech (Afghanistan…), are classic cases of civil war; they are not instances of the use of a country’s envoy to challenge and provoke a new government. This justification before a civil servant who is coldly asked to risk his life, that his job is “sometimes risky,” is cynical beyond belief. (In parentheses, for typically risky service, as of police and military, agents are provided with weapons to defend their lives. A diplomat’s commitment is not risky by nature, it is risky by accident, but Macron justifies his order as if diplomacy were risky by nature, which is simply not true, and the situation of the French envoy in Niger is currently risky only because of an illegal order of his government.)

Take Afghanistan: France does not recognize the Talibans as legitimate authorities; therefore, there is no French envoy in Afghanistan. Likewise, as France does not recognize Niger’s new authorities, France has no legal choice but to recall its envoy back to France. Macron’s justification for the illegal order is cynical chicanery. He says Bazoum did not resign and thus remains the only legitimate authority in Niger. Let us apply this reasoning to Afghanistan. The Talibans took power, chasing the Western-backed governmental clique. Did this clique formally resign, or did they just pack their cases and run away? Where is the official resignation letter? If there is no resignation letter, why is Macron asking for a resignation letter from Bazoum in Niger, where the new Nigerien authorities are as effective authorities as the Talibans in Afghanistan?

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De la perpétuité incompressible

« Attentats de Bruxelles : Salah Abdeslam échappe à la prison à vie. » (TV5 Monde, septembre 2023)

« Échappe à la prison à vie » est erroné puisque cette peine, en l’occurrence, n’a pas été prononcée en Belgique parce que Salah Abdeslam, condamné pour terrorisme, est déjà sous le coup d’une peine de « prison à perpétuité incompressible » en France. La demande ou le souhait qu’il soit condamné à deux ou plusieurs peines de prison à perpétuité est étrange, car dans la matérialité des faits cette accumulation de peines ne changerait rien, Salah Abdeslam n’ayant qu’une seule vie. Échapper à une seconde perpétuité purement symbolique n’est pas échapper à la première perpétuité bien réelle, une peine qui ne se laisse pas dépasser dans notre droit.

S’agissant, à présent, de l’incompressibilité de cette peine, elle est manifestement contraire aux droits de l’homme. En effet, la possibilité des réductions de peine est une nécessité de l’administration pénitentiaire : la suppression de la peine capitale et son remplacement par la perpétuité incompressible, c’est une pure hypocrisie qui fait du détenu un animal de laboratoire. On ne veut pas le tuer, prétendument au nom des droits de l’homme, mais il doit lasciare ogni speranza en passant ce seuil, comme c’est bénin ! D’ailleurs, on a compris, je pense, que cette incompressibilité a un sens technique échappant au commun des mortels, et que Salah Abdeslam ne mourra en prison que s’il n’a pas de chance, et qu’il n’est pas possible de procéder autrement sans droguer des personnes désespérées en l’absence de leur consentement ou d’intervenir sur elles neurochirurgicalement (lobotomie) en l’absence de leur consentement. Une peine incompressible en droit français est donc tout sauf incompressible. Ou bien elle est contraire aux droits de l’homme.

Les réductions de peine sont un instrument nécessaire de l’administration pénale. Une perpétuité incompressible supprime a priori cet instrument. Par conséquent, de deux choses l’une, pour que Salah Abdeslam ne se conduise pas comme un fou dangereux en prison : ou bien on lui fera savoir que sa peine incompressible n’est en fait pas intouchable, et cela passera par ce qu’on appelle un « aménagement de peine », c’est-à-dire que, sa peine restant inchangée sur le papier, on l’aménagera, il pourra sortir de prison avec un bracelet, par exemple, ou sous simple contrôle (il ne finira donc ses jours en prison que s’il n’a pas la chance de bénéficier d’un tel aménagement), ou bien il faudra lui administrer des drogues ou lui faire subir une opération qui le transforment en légume. Les drogues neuroleptiques sont déjà le quotidien de maints détenus, sur une base volontaire. Dans le cas d’un désespéré dangereux, il pourrait être tentant pour l’administration d’utiliser ces drogues de force. Mais le plus probable est que la peine incompressible fera l’objet d’un aménagement qui conciliera les nécessités pénitentiaires pratiques avec la condamnation telle que prononcée, purement rhétorique, illusoire.

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Israeli Envoy Detained At UNGA [United Nations General Assembly] For Protesting [President of Iran] Raisi’s Speech. (Crux, Sep 2023)

Israel sends a hooligan as ambassador. The UN should cancel this person’s accreditation.

Raisi is invited at the UN, and as a UN guest it is UN’s duty to accommodate him like all other guests and to prevent hooligans from heckling him. The Israeli hooligan was duly detained by UN security for his misconduct. I urge UN authorities not to stop at this and to make full use of the organization’s regulations to punish this misconduct in the clearest way. The man was detained, he must now be punished for his blatant disregard of the organization.

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Est-ce que dire que l’homosexualité est un péché est passible d’un an d’emprisonnement en France ?