Documents. L’Ariosophie de Jörg Lanz von Liebenfels : Un aperçu

Le présent billet appartient à la série Documents de ce blog à la fois parce qu’il comporte des textes que nous nous sommes borné à traduire et que, pour le reste, il s’agit du pur et simple compte rendu de la pensée d’un auteur, même quand nous apportons, à partir d’autres lectures, des éléments pouvant corroborer tel ou tel propos. Si nous n’avons pas écrit « selon Lanz von Liebenfels » à chacune de nos phrases, c’est pour d’évidentes raisons de lisibilité.

En l’occurrence, notre propre philosophie est celle exposée dans le livre Apologie de l’épistémologie kantienne (x) et, plus particulièrement, concernant les questions anthropologiques ici traitées, dans notre essai Vraie Science et Pseudo-pensée (x). Notre point de vue est que la pensée raciale ne peut nullement se voir opposer une fin de non-recevoir en tant que « pseudo-science » et que c’est bien plutôt la science elle-même qui est en question : à la manière dont Hegel, dans sa Phénoménologie, s’oppose longuement à la physiognomonie de Gall et Lavater (dont Lanz von Liebenfels fait d’ailleurs usage) non comme pseudo-science mais comme science, et à la manière dont Heidegger développe une phénoménologie du Dasein, de l’existence humaine selon laquelle cette dernière ne se laisse appréhender par la moindre anthropologie ou science de l’homme.

À l’occasion de la mise en ligne sur notre page Academia (ici) de notre traduction française de 2008 de la Théozoologie (1905) de Jörg Lanz von Liebenfels, nous publions un aperçu de la pensée de cet auteur tiré d’écrits de 2011 qui devaient servir à un vague projet de livre pour accompagner la traduction, projet qui ne vit jamais le jour.

L’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels (1874-1954) est l’un des auteurs völkisch les plus originaux et prolifiques de son temps. Moine cistercien de 1893 à 1899, il fonda en 1900 un Ordre du Nouveau Temple, Ordo Novi Templi (ONT), qui végéta, semble-t-il, jusqu’en 1907 et l’acquisition du château de Werfenstein en Haute-Autriche, dont Lanz fit le premier prieuré de son Ordre. À la fin de l’empire austro-hongrois, en 1918, Lanz s’établit en Hongrie où il fonda un deuxième prieuré à Szent Balázs, qu’il nomma Marienkamp, et où il collabora à partir de 1920 à des organes de presse soutenant le régime de l’amiral Miklós Horthy. Ses écrits furent interdits sous le Troisième Reich comme tous ceux de la mouvance völkisch occultiste, sans qu’il y ait lieu de discuter ici si c’est pour exactement les mêmes raisons.

Nos sources pour l’essai qui suit ne sont autres que les textes de Lanz, à savoir, principalement, en dehors de la Théozoologie (1905) que nous avons traduite, la revue Ostara. Briefbücherei der Blonden und Männerrechtler (Ostara : Journal pour les blonds et défenseurs des droits virils) publiée de 1905 à 1917, et la série Bibliomystikon oder die Geheimbibel der Eingeweihten (La Bible ésotérique des initiés), de 1930 à 1935, développant livre par livre l’interprétation ariosophique de la Bible présentée dès les premiers écrits de Lanz. (Dans le sous-titre du journal Ostara, le terme Briefbücherei, littéralement bibliothèque de lettres ou collection de lettres, n’est guère courant et semble même être le seul cas d’un tel emploi. Lanz donne à ces brochures ou fascicules le nom de lettres sans doute en référence aux épîtres apostoliques du Nouveau Testament ; du reste, il s’agissait bien de lettres envoyées à ses amis et soutiens.)

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Ex Libris Ordinis Novi Templi Archipr. Ad Werfenstein, sur une image du Burg Werfenstein, prieuré de l’ONT. Capture d’écran d’une vidéo YouTube « Jorg (sic) Lanz von Liebenfels » par Anderson Montenegro.

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I/ Théozoologie (Bibliomystikon)

(i) Les six thèses de l’ariosophie
(ii) La Bible en tant que document anthropologique : « Idoles » et « Démons »

II/ Anthropologie raciale (Ostara, Bücherei der Blonden)

(i) L’Aryen dolichocéphale blond
(ii) Dépigmentation ; Indice céphalique

III/ Anthropologie sexuelle (Ostara, Bücherei der Männerrechtler)

(i) Ariosophie et Lebensreform (réforme de la vie) : Callipédie
(ii) La femme et l’Occident

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I/ Théozoologie
(Bibliomystikon)

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(i)
Les six thèses de l’ariosophie

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Tirées de Geisteswissenschaftlichen Schriften Nr. 35, Manserie Szt. Balázs, Hongrie, 1930 (il s’agit d’un écrit relativement tardif, postérieur de plus de dix ans au journal Ostara), et traduites de l’allemand.

Première thèse. Tout ce qui vit vient de Dieu, d’en haut, du spirituel et de l’âme, et ne procède pas du corporel et du matériel mais inversement : Dieu, ainsi que des âmes et des esprits intelligents, ont créé la matière et les organismes. Les organismes sont dans la même relation à Dieu et ces esprits qu’un appareil de radio-réception avec un émetteur central et une pluralité de relais.

Deuxième thèse. L’antique religion aryenne, la religion la plus ancienne, ainsi que les mythes et légendes qui en découlent ne sont pas des spéculations littéraires ou mythologiques mais les documents d’une philosophie théozoologique et paléoanthropologique. En un mot, c’est la préhistoire de l’humanité.

Troisième thèse. Les types préhumains les plus anciens (ondins, simiens, nains, géants et griffons ailés) se sont conservés en petit nombre jusque dans les temps historiques.

Quatrième thèse. Ces êtres archaïques firent dans les temps historiques, principalement dans des lieux de culte, l’objet d’un élevage soit à des fins d’orgie soit comme oracles magiques, et furent croisés par accouplement avec des humains et des bêtes. Que de tels croisements puissent être fertiles, c’est ce que montrent les récentes expériences de croisement entre loups, renards et chiens, et même entre chiens-loups, chats angoras et ovins. Ma théorie du croisement, pour expliquer l’apparition d’espèces nouvelles, se trouve ainsi confirmée par les plus récentes expériences d’élevage.

Cinquième thèse. Parmi ces êtres préhumains archaïques, en particulier parmi ceux des espèces ailées, certains étaient de véritables stations d’émission et réception électriques, et étaient ainsi quasiment tout-puissants, doués d’ubiquité, omniscients et immortels, pouvaient se matérialiser et dématérialiser à volonté. Ils étaient vénérés comme des « dieux » ou demi-dieux et sont de fait les créateurs de toutes les formes de minéraux, plantes et animaux.

Sixième thèse. Ces créatures que j’appelle des Elektrozoa et qui sont les « Anges », « Muses », « Nornes », « Valkyries », « Grâces », « Griffons » etc. des écrits anciens, sont ceux qui ont enseigné le savoir, la religion, la culture primordiaux. Naturellement, ce sont aussi les créateurs de la langue originelle unique, et la méthode que j’emploie dans le présent dictionnaire pratique, comparatif et étymologique (Schlüsselwörterbuch zur Esoterik des Altertums und Mittelalters) est fondée scientifiquement. Les langues gotique et lithuanienne, ainsi que les dialectes sémites originels, de même que l’ancien égyptien et les langues iro-celtiques sont, d’après mes recherches, les plus proches de cette première langue.

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(ii)
La Bible en tant que document anthropologique :
« Idoles » et « Démons »

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Nous donnons ici quelques passages de la Bible cités dans la Théozoologie de 1905, dans trois traductions : (a) la Vulgate latine (Nova Vulgata), (b) la traduction française de la Bible de Jérusalem, catholique, et (c) la traduction française de la Bible suisse protestante de Louis Segond. Un commentaire succinct de ces passages et de leurs traductions quant au sens réel, ésotérique, de la Bible suit.

Lev. XVII, 7

Nequaquam ultra immolabunt hostias suas daemonibus, cum quibus fornicati sunt.

Ils n’offriront plus leurs sacrifices à ces satyres à la suite desquels ils se prostituaient.

Ils n’offriront plus leurs sacrifices aux boucs, avec lesquels ils se prostituent.

Is. II, 18-19

Et idola penitus conterentur. Et introibunt in speculas petrarum et in voragines terrae

Les faux dieux, en masse, disparaîtront. Pour eux, ils iront dans les cavernes des rochers

Toutes les idoles disparaîtront. On entrera dans les cavernes des rochers

Is. XXXIV, 14

Et occurrent hyaenae thoibus, et pilosus clamat ad amicum suum

Les chats sauvages rencontreront les hyènes, le satyre appellera le satyre.

Les animaux du désert y rencontreront les chiens sauvages, et les boucs s’y appelleront les uns les autres.

Ezec. XXIII, 37

Cum idolis suis fornicatae sunt

Elles ont commis l’adultère avec leurs ordures

Elles ont commis adultère avec leurs idoles

Ezec. XXIII, 49

Et peccata idolorum vestrorum portabitis

Vous porterez le poids des péchés commis avec vos ordures

Vous porterez les péchés de vos idoles

De plus amples citations se trouvent dans nos commentaires à la traduction de la Théozoologie. À la lecture de ces seuls passages, on voit que le lecteur ordinaire de la Bible est très dépendant de la traduction pour sa compréhension des Écritures, et qu’en réalité il n’en a qu’une appréhension vague s’il ne cherche pas à savoir ce que peuvent être ces « satyres » qui sont pour les autres des « boucs », et ces « ordures » là où un autre a sous le yeux le mot « idoles ». Les obscurités du texte ou de la traduction sont imputées à un style poétique qu’il ne servirait à rien de tenter de pénétrer, et c’est ainsi que les croyants des diverses confessions chrétiennes croient débrouiller le sens des Écritures et s’y appuyer pour conduire leur existence ici-bas.

Le fait que des « idoles » se cachent dans les cavernes des rochers (Is. II, 18-19) passe ainsi pour du style poétique. Cependant, cela a paru tellement extraordinaire aux deux traducteurs français cités ici qu’ils ont préféré envelopper leur texte d’un voile opaque. Ainsi, alors que le texte latin ne laisse aucune ambiguïté quant au fait que ce sont les idoles elles-mêmes qui s’enfuiront dans les cavernes, L. Segond écrit « On entrera », sans que l’on puisse savoir de qui il s’agit, et pour sa part la Bible de Jérusalem ajoute un « Pour eux » purement explétif qui, en alambiquant la phrase, ôte toute clarté au passage : on peut croire que ce « Pour eux » signifie que le sujet n’est plus les « idoles ».

C’est pour la même raison, choqué par cette anthropomorphisation trop absolue des « idoles », que le traducteur de la Bible de Jérusalem parle d’« ordures ». Le texte latin dit pourtant bien que les Hébreux forniquent avec leurs idoles et que les idoles commettent des péchés.

Enfin, il est également question dans le texte latin de prostitution aux démons (Lev. XVII, 7), ce qui est traduit tantôt par « satyres » et tantôt par « boucs ». La Bible de Jérusalem ne veut d’ailleurs pas garder le sens littéral (cum quibus, c’est-à-dire « avec lesquels » ils se prostituent), mais elle écrit l’expression vague « à la suite desquels ils se prostituent ». On sait que ce passage et d’autres ont pourtant servi aux Inquisiteurs du moyen âge à dresser des actes d’accusation contre les sorcières, coupables selon ces accusateurs de commerce charnel réel avec le démon. Les démons lubriques et violeurs, les incubes, tirent leur nom du latin incubones, qui désigne les « satyres » de l’Antiquité gréco-latine. Aujourd’hui, l’Inquisition n’existe plus, et ces expressions de fornication ou de prostitution avec les idoles et les démons seraient à prendre au seul sens poétique et métaphorique, comme des figures de style. Dans ce cas, que ne prennent les croyants les anges aussi au sens métaphorique ? En réalité, ces idoles, ces démons renvoient, de même que les anges, à la quatrième thèse de l’ariosophie (supra), c’est-à-dire à des créatures existantes, dont maints passages de la Bible, un document anthropologique selon Lanz von Liebenfels, décrivent les actions et les mœurs. Et c’est justement l’objet de la « théozoologie » que d’établir un tableau scientifique de ces créatures.

À cet égard, livrons-nous à un examen succinct du terme latin pilosus (Is. XXXIV, 14). Le mot signifie « couvert de poils ». Il est traduit, dans ce passage de la Bible, tantôt par « bouc », tantôt par « satyre ». Voici ce que dit le glossaire latin de Du Cange à cet égard : « Isidorus : Pilosi, qui Graece Panitae, Latine incubi appellantur (…) Eucherius Lugdunensis : Pilosi, in Esaia, daemonum genera. Nonnulli etiam hos doctissimorum incubones, vel satyros, aut quosdam silvestres homines intelligendos putaverunt. Mammotrectus : Pilosi, monstra sunt ad similitudinem hominum, quorum forma ab humana effigie incipit, sed bestiali in extremitate terminatur, vel sunt daemones incubones, vel satyri, vel homines silvestres. » Le pilosus est un satyre, un incube, mi-homme mi-bête, un « homme sylvestre », homme des forêts, ainsi nommé parce que son corps est couvert de poils ; c’est un homme-singe, Äffling, c’est l’udumu des Assyro-Babyloniens (cf. infra). C’est, dans la Bible, un démon et une idole, un démon car il fait partie de ces races que Dieu a demandé aux Hébreux de passer au fil de l’épée, une idole car il était vénéré dans des cultes orgiaques, contribuant par la fornication à la dégradation du type aryen ou ario-héroïque (homo ario-heroicus).

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II/ Anthropologie raciale
(Ostara, Briefbücherei der Blonden)

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(i)
L’Aryen dolicocéphale blond

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L’homme des origines est l’Aryen. C’est une création des dieux. Le type aryen pur est le plus ancien, les autres races du genre homo sont issues de croisements avec des espèces anthropoïdes : udumi, ou anthropoïdes simiens adamiques, baziati, ou nains, paguti, ondins ou tritons (amphibies), issuri, anthropoïdes ailés, selon l’onomastique des documents assyro-babyloniens examinés dans la Théozoologie. La multiplication des croisements entre espèces ont donné naissance aux hominidés aujourd’hui disparus en tant que tels (homo neanderthalensis etc.) ainsi qu’aux singes de la faune historique.

Le type aryen est nettement défini et toute variation est la conséquence d’un croisement. Ce type se définit notamment par la dépigmentation des cheveux (blonds) et des yeux (bleus ou gris), la dolichocéphalie (angle facial et indice crânien compris entre telle et telle valeur numérique : vide infra), des indices numériques spécifiques de la taille, des mains, des pieds, des bras, des jambes, du tronc, etc., et de leurs rapports entre eux : rapport du tronc aux bras, du tronc aux jambes, etc.

Ces caractéristiques ne sont pas arbitraires et traduisent au contraire une efficience du rendement métabolique. Ainsi, la pigmentation de la peau a pour corollaire un travail d’élimination des toxines par la surface du corps au détriment du fonctionnement des organes internes, moins sollicités et donc moins robustes. Ce travail d’évacuation par la peau est d’autant plus poussé que la peau est plus pigmentée, d’où l’odeur caractéristique des peaux pigmentées1. Le corollaire psychologique de ces variations de pigmentation se trouve dans la plus ou moins grande intériorité psychique : les types les plus pigmentés subissent un appauvrissement de la vie intérieure, laquelle fait fond sur le métabolisme des organes internes.

De même, l’importance de la dolichocéphalie est liée aux résultats de la physiognomonie (Gall, Lavater et al.). La forme du cerveau est différente dans un crâne dolichocéphale et dans un crâne brachycéphale. Or, les différentes facultés intellectuelles étant localisées dans les différentes parties de la masse cérébrale, il en résulte que leur répartition selon les individus dépend de la valeur de l’indice crânien. La personnalité la plus riche et la plus équilibrée est associée à la dolichocéphalie : les facultés cognitives et psychiques supérieures, telles que la faculté de pensée abstraite, sont en effet localisées dans ces parties de l’encéphale qui sont à leur plus haut développement dans la boîte crânienne dolichocéphale.

Enfin, parmi les autres traits de l’efficience du type aryen, on peut citer la courbure de la colonne vertébrale. La station debout caractéristique de l’homme nécessite une certaine courbure de la colonne pour amortir les chocs de la marche, ainsi qu’un ressort mécanique. Une colonne vertébrale rectiligne donne une démarche de marionnette, caractéristique de certains types. Le caractère rectiligne de la colonne vertébrale est le résultat d’un croisement qui, dans les cas extrêmes, empêche la station debout : ce sont les actuels singes de la faune historique.

Lanz von Liebenfels conçut une échelle anthropologique permettant de définir la variation d’un individu par rapport au type racial pur. De son vivant, l’examen anthropologique devait donner un résultat d’au moins 70 % (100 % étant le type aryen originel pur) pour qu’une personne puisse être reçue membre de l’ONT.

De même, Lanz préconisait un ordre social dans lequel les fonctions de direction et d’encadrement seraient confiées, non plus comme dans des pays tels que l’Allemagne et la France à la suite d’une procédure de concours toute scolaire, dont la nature même, en insistant sur les capacités de mémorisation et d’imitation, est au détriment des Aryens, mais par des concours où l’examen anthropologique jouerait un rôle de premier plan. De même, l’assistance sociale devrait selon lui se fonder sur un tel examen.

Le type aryen est selon Lanz en voie d’extinction. Le dogme égalitariste moderne est en réalité une arme contre lui. Mis en contact, à l’école égalitariste, avec les multiples produits de croisement des sociétés européennes, l’enfant aryen peine à développer pleinement ses talents, quand il ne dégénère pas purement et simplement par l’exemple.

1 Cette odeur caractéristique a un nom dans le castillan parlé en Amérique, catinga, dont le Diccionario de Americanismos de F. J. Santamaría donne la définition suivante (1942) : « catinga (f) : (voz guaraní) 1. en Bol. y Arg., olor sofocante y desagradable que despiden naturalmente algunos animales 2. olor intenso de la traspiración de los negros. » On trouve également le mot grajo : « grajo (m) : 1. sobaquina, catinga, mal olor de los negros 2. (Eugenia tuberculata) planta cubana de olor semejante al de los negros. » Ce dernier terme a donné l’adjectif grajiento : « en Antillas, que huele mal. Dícese de persona, del negro principalmente. Lo mismo en el Perú. » (Catinga : « En Bolivie et en Argentine, odeur suffocante, désagréable que dégagent naturellement certains animaux. 2 Forte odeur de la transpiration des Noirs. » Grajo : « Odeur d’aisselles ou mauvaise odeur des Noirs. 2 En Colombie, scarabée noir dégageant une odeur nauséabonde et qui vit dans les maisons. 3 Plante de Cuba dont l’odeur est semblable à celle des Noirs. » Grajiento : « Aux Antilles, cet adjectif signifie puant et s’applique à des personnes, en particulier de race noire. Même sens au Pérou. »)

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(ii)
Dépigmentation ; Indice céphalique

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Dépigmentation

D’aucuns affirment que nous n’avons pas une idée exacte de l’apparence physique des Aryens originels. C’est une erreur, selon Lanz. Nous savons au contraire que les Aryens étaient blonds aux yeux bleus, pour la simple raison qu’ils doivent être par définition parfaitement dépigmentés. S’ils ne l’étaient pas, les anciens ou les actuels Nordiques blonds aux yeux bleus seraient racialement plus purs. Or il n’y a pas à cet égard évolution mais involution. L’Aryen actuel ne peut être plus aryen que l’Aryen des origines ; dans la plupart des cas, il a au contraire dans son patrimoine génétique du sang non aryen. L’Aryen est le dépigmenté parfait (à ceci près que l’albinisme que l’on rencontre parfois, et qui est une pathologie, n’est pas viable).

La pigmentation, c’est-à-dire la production par le métabolisme de mélanine, associée à quelques autres molécules pour les yeux et les cheveux2, a cette conséquence sur le psychisme que la régulation, thermique et autres, de l’organisme a lieu directement à l’interface avec le monde extérieur3. En sorte que la vie de l’individu elle-même se situe à cette interface, à cette surface : la vie de l’esprit est superficielle. L’individu dépigmenté présente quant à lui une activité des organes internes beaucoup plus importante, qui compense cette faible activité des surfaces : il est l’homme intériorisé par excellence. Il peut développer des capacités mentales spécifiques, incluant les phénomènes paranormaux considérés de nos jours avec le plus grand scepticisme, et pour cause.

2 La couleur de la peau, des yeux et des cheveux fournit un indice certain de la quantité de production de mélanine par l’organisme, une quantité qui peut être exprimée sous forme numérique, par exemple sur une échelle de 0 à 100.

3 D’où la forte production de sueur (et d’odeur corporelle) – régulation thermique – par les peaux pigmentées.

Indice crânien (IC) et angle facial

Nous savons également que l’Aryen des origines est dolichocéphale (IC<75 ; IC = 100.l/L [l largeur, L longueur]). Les travaux archéologiques qui ont amené à considérer l’histoire de l’Aryen établissent la prépondérance, voire la présence exclusive de crânes dolichocéphales dans les sépultures des classes sociales supérieures des civilisations de l’Antiquité.

Il existe une corrélation directe entre l’indice crânien, ou indice céphalique, et les facultés intellectuelles, dans la mesure où le crâne dolichocéphale représente une forme différenciée et fonctionnelle par rapport à la forme intégrale du crâne simien, par exemple.

Il est également possible de recourir à la notion d’angle facial, formé par l’écartement des deux lignes partant de l’épine nasale supérieure et se dirigeant l’une horizontalement en arrière, l’autre en haut, de manière à toucher la partie la plus avancée du front. « L’angle facial est d’autant plus aigu que le front est plus fuyant, et que le type observé appartient à une race moins intelligente ; il devient plus ouvert à mesure qu’on s’élève du quadrupède au singe, du singe à l’homme, de l’homme noir à l’homme blanc. » (Larousse du XIXe siècle, article sur Petrus Camper, anatomiste hollandais à l’origine de la notion)

Réfutations

Il n’est pas permis de considérer, comme le généticien Othmar von Verschuer, que le patrimoine génétique se distingue en « traits physiques » et « traits psychologiques » distincts de telle façon qu’une personne d’un type racial physique donné puisse montrer les dispositions mentales d’une autre race. En réalité, les dispositions mentales sont conditionnées par les valeurs numériques de l’anatomie individuelle. L’examen des indices céphalique et facial complété par des examens physiognomoniques de la surface du crâne correspondant aux différentes parties du cerveau où sont localisées les aptitudes, est de nature à révéler l’intégralité de la personnalité innée d’un individu et par là-même les modalités selon lesquelles cet individu interagira avec les différents environnements dans lesquels il sera conduit à évoluer.

Ce point fondamental se heurte à l’idéologie contemporaine qui, en tant que pensée métaphysique et dogmatique, s’oppose à la connaissance de l’homme. Cette impossibilité psychologique, pour le type qui pullule dans nos universités, de considérer ces données scientifiques est d’autant plus remarquable que les préhistoriens ne peuvent s’en passer dans leurs travaux. Il en va ainsi pour déterminer l’espèce de tel squelette de préhominien. Exemple : « Cette empreinte montre que la structure de l’avant du cerveau, siège des pensées abstraites, est plus évoluée et plus complexe que chez les australopithèques. » (Article du Figaro « Un petit ancêtre de l’homme doué de la tête et des mains », septembre 2011) La recherche paléoanthropologique s’appuie sur les indices anatomiques et, spécifiquement, céphaliques pour tirer des conclusions : c’est la preuve de la validité scientifique de ces indices et il y a d’autant moins de raison de vouloir limiter leur validité aux préhominiens et de refuser de l’étendre aux races humaines que, dans la conception darwinienne en vigueur, les uns sont les ancêtres des autres.

[Ajout 2025. Parler, sur la foi d’examens crâniens, de pensée abstraite plus évoluée d’un hominidé à l’autre, en admettant la théorie de l’évolution issue de Darwin selon laquelle il n’existe pas de différence ontologique entre l’homme et le singe, ne permet pas en cohérence de nier la portée de l’examen crânien des races humaines actuelles au plan de la faculté de pensée abstraite. C’est tout simplement une erreur de raisonnement. Par conséquent, ou bien l’ontologie du scientisme est vraie et cet examen crânien doit être passé à Lanz, ou bien cette ontologie est fausse et l’homme ne descend pas du singe, puisque s’il en descend il n’y a pas de différence ontologique de l’homme au singe, seulement une différence dans une histoire naturelle de l’évolution qui ne permet pas d’appliquer diverses formes d’examen s’agissant d’un organe comme le cerveau, commun aux deux.]

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III/ Anthropologie sexuelle
(Ostara, Briefbücherei der Männerrechtler)

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(i)
Ariosophie et Lebensreform (réforme de la vie) : Callipédie

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Le numéro 66 de la revue Ostara traite de la culture aryenne de la nudité, opposée à l’exploitation de l’obscénité. Il défend l’idée que c’est la répression de la première qui permet en définitive la seconde.

Ces considérations, à l’opposé des conceptions bourgeoises et conservatrices de l’époque, s’inscrivent dans le mouvement culturel de la Lebensreform. Ce mouvement repoussait les normes de la société industrialisée. D’un point de vue ariosophique, les conditions de l’industrialisation et du développement technologique et économique, en ce qu’elles sont pour une large part, tout en reposant sur l’exploitation du génie d’invention aryen, conduites par des caractères raciaux non aryens, est nuisible à l’épanouissement de l’homme blond. Le milieu de la métropole « tchandalisée »4 est aussi malsain pour ce dernier, physiquement, qu’un marais paludique, avec la corruption morale qu’elle induit de surcroît.

Ce mouvement de Lebensreform, dont l’une des figures proéminentes fut le peintre allemand Karl-Wilhelm Diefenbach, membre de l’ONT, a été le premier de divers mouvements de retour à une vie plus respectueuse de la nature, y compris des hippies américains, avant que ces derniers ne sombrent dans les stupéfiants, voie sans issue.

Le retour à des valeurs naturelles implique pour l’Aryen un retour à sa culture – foncièrement eugéniciste – de la nudité et de la beauté, et donc au « combat contre la pudibonderie tchandalique ».

Culture raciale et culture de la nudité dans le combat contre la pudibonderie (Muckertum) tchandalique

La pudibonderie est fondamentalement une entreprise commerciale qui entend exploiter la sexualité de façon monopolistique. En un mot, elle est le trust sexuel des tartuffes et des abâtardis ! Ces bourreaux pudibonds poussent chaque année des milliers d’hommes à se tirer une balle dans la tête, des milliers de jeunes filles à se jeter dans les rivières, chaque année ils acculent au poison des milliers d’individus, brisent de douleur et de chagrin des milliers de cœurs et remplissent les asiles d’aliénés, tout cela à cause d’une chimère qu’ils appellent « immoralité » et qui n’est en réalité de leur part qu’un vil ressentiment, d’essence commerciale ou érotique. Ils chassent du râtelier les esprits débonnaires dépourvus de malice, c’est-à-dire le plus souvent les individus de race supérieure, pour s’y faire une plus grande place. Ces hypocrites n’ont cure de ce que, pour posséder davantage, il leur faille passer sur des tas de cadavres. Ils se sentent bien dans leur peau de Tchandalas cannibales, et la police veille à ce qu’ils ne soient pas dérangés dans leurs plaisirs. Nous ne sortons donc pas de là : l’immoralité et la pudibonderie, comme tous les maux, sont le résultat du tchandalisme. Le Tchandala est un hypocrite et un pandore né, le pandore des mœurs.

Éthique et esthétique de la nudité

Rien n’excite davantage la haine de la pudibonderie tchandalique que la nudité et la beauté. Sa cruauté satanique et simiesque est déchaînée contre elles ; la nudité, la beauté, jusqu’au sens de la propreté passent pour « immoraux » ! Même parmi les personnes éclairées et tolérantes, il n’est pas rare de rencontrer les opinions les plus fausses sur la nudité et sa signification morale.

Une des qualités les plus remarquables de la nudité est sa vertu éducative. De même que la culture hypocrite des Tchandalas est une culture de l’immoralité et de la laideur, la culture aryenne de la nudité est celle de la moralité et de la beauté. Pour la jeunesse, il n’existe pas d’instrument éducatif plus indiqué et plus sûr que la culture de la nudité. L’éducation des antiques Aryens, visant à une formation harmonieuse du corps et de l’esprit, faisait largement appel à la nudité, comme en témoigne le nom même des instituts grecs d’éducation de la jeunesse, les gymnases. « Gymnase » signifie littéralement : institut de nudité. Tout le contraire de nos écoles contemporaines, qui sont les fondations de la pudibonderie et dans lesquelles les enseignants et les élèves de race noble sont pareillement foulés aux pieds !

Lorsque Tacite évoque le vêtement des anciens Germains, qui doivent être considérés comme représentatifs de toutes les autres nations de la race des héros, il affirme que ce peuple vit nu ou à moitié nu. Ils avaient pour tout vêtement de belles et précieuses fourrures ou chemises de lin. Même les femmes portaient des robes sans manches qui ne couvraient que partiellement la poitrine. Et pourtant (en réalité, de ce fait), ce peuple était d’une chasteté irréprochable. « Les bonnes mœurs ont chez eux une plus grande force que les bonnes lois partout ailleurs. » Quelle parole profonde et juste ! Aucun règlement de police, aucune loi de moralité, aussi sévères et brutaux soient-ils, ne peuvent rendre un peuple ou un État foncièrement moral et chaste quand les hommes ne sont pas, par leur nature même, c’est-à-dire par leur race, des hommes vertueux, dont la décence et la mesure sont inscrites dans le corps et l’âme.

La culture de l’habit et des tailleurs est une culture de trafiquants, et elle est fondamentalement antisociale car elle aggrave les différences de classe entre riches et pauvres. Le vêtement classe. C’est pourquoi les femmes gaspillent des fortunes en vêtements et alimentent une industrie du luxe si socialement nuisible. Une femme en singe une autre, et ces singeries s’appellent la mode. La mode féminine actuelle n’est rien d’autre que le fait délibéré de recouvrir les caractères sexuels secondaires de la femme – en même temps que les caractères primaires –, de draper dans des tissus l’immoralité, la frivolité et l’hypocrisie afin que les passions masculines soient enflammées mais jamais – sans bakchich – satisfaites. Cette torture d’hommes, qui produit chaque année des hécatombes par la neurasthénie, les maladies mentales et la perversité, va de soi selon la police des mœurs. Cette dernière laisse se montrer nus « athlètes » et autres culturistes, elle laisse ouverts les rings abrutissants parce que les imprésarios sont des étrangers et que cela plaît aux « dames de la haute société ». Voilà comment, point par point, se répète la chute de l’empire romain sur son déclin.

Plus une époque est entichée de mode, plus elle est pudibonde, tchandalisée, malade, dépravée. La nudité innocente et pure est le plus sûr critère de la moralité et de la santé d’une époque. Celui qui cherche à dissimuler son corps cherche également à dissimuler ses pensées. L’habit est le symbole du mensonge, de l’imposture et de la pruderie. Aussi nu et découvert qu’était leur corps, le tempérament des antiques Aryens était nu, innocent, naïf, sans dissimulation. À son époque déjà, Tacite le reconnut. La vanité vestimentaire s’accroît toujours en même temps que la dépravation.

La culture de la nudité mène contre la pudibonderie et pour la vraie beauté, pour les plus hauts idéaux esthétiques, un combat sans merci. Que s’étonne-t-on qu’en ces temps tchandalesques, qui ne possèdent pour toute morale que des critères vestimentaires, naissent autant d’individus hideux ! Étonnons-nous plutôt que les femmes n’accouchent pas d’enfants binoclards, en blouse et caleçons de bain conformes aux arrêtés de police.

(…)

Enfin, la nudité de l’individu laid et racialement inférieur est également un repoussoir excellent pour ses vertus pédagogiques, dont l’hygiène raciale des antiques Aryens usait avec prédilection.

Ostara-Heft n° 66 (Extrait)

4 Les termes Tchandala, tchandalisés, etc. sont empruntés à la philosophie de Nietzsche, qui est le premier à avoir recouru à ce concept de la culture indienne des castes et l’a popularisé dans la langue allemande. Le Tchandala est, dans sa culture d’origine, le plus banni des hors-castes en ce qu’il est le produit d’une femme de la caste des Brahmanes la plus haute avec un Sudra, un homme de la caste la plus basse. C’est pour Lanz l’expression du chaos racial.

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(ii)
La femme et l’Occident

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Le titre complet de la revue Ostara est Ostara. Briefbücherei der Blonden und Männerrechtler. Le terme Männerrechtler est un néologisme forgé par Lanz en opposition et réaction au mot lui-même récent à l’époque de Frauenrechtler, c’est-à-dire celui ou celle qui défend les droits des femmes. Le Männerrechtler est celui qui défend les droits des hommes, du sexe masculin.

Le fait que le terme apparaisse dans le titre même de l’organe de communication le plus connu de l’ONT indique l’importance de cette question dans la pensée de Lanz. L’ariosophie ne se conçoit pas sans cette dimension, aussi fondamentale que le racialisme, et sans la nécessité de rétablir la prééminence juridique et sociale de l’homme. Une société qui perd de vue les « droits des hommes » pour ne se consacrer qu’aux « droits des femmes » est vouée à sa perte.

a/ Voile intégral

Dans l’histoire de l’Occident, l’émancipation des femmes est un épisode qui, bien que le dernier en date et l’état actuel de notre culture, ne peut se targuer que d’une fort brève existence de quelques dizaines d’années, ce qui fait bien peu – n’était l’effet d’optique dû à la proximité – après plusieurs millénaires de minorité légale. On trouverait même difficilement un exemple plus pur de minorité légale (la femme a le statut d’un mineur, c’est-à-dire qu’elle mène une existence sociale sous la tutelle de son père puis de son époux) que dans l’antiquité grecque et romaine. Une conception reprise par les Pères de l’Église : outre les Écritures, tous les auteurs grecs et latins sont mobilisés par eux pour légitimer la minorité légale des femmes en civilisation chrétienne. Enfin, le code civil de Napoléon est un autre exemple classique de ce statut de minorité pour le sexe féminin. Autrement dit, il s’agit d’une donnée de l’Occident, dont la disparition archi-récente n’est, à preuve du contraire, qu’un événement fortuit, certes singulier mais nullement caractéristique. Il est à préciser que cette conception va en Occident de pair avec une grande sévérité pour les actes de brutalité envers les femmes et qu’elle est liée à l’esprit chevaleresque.

Si l’on veut parler du voile islamique, de ce voile cachant le visage de la femme et qui serait si étranger à nos traditions, nous nous bornerons à citer le très classique Dictionnaire des antiquités romaines et grecques d’A. Rich, traduction française de M. Chéruel de l’Académie impériale de Paris (1864), à l’article Caliptra (qui n’est autre que le mot grec pour « voile ») : « Caliptra ou Calyptra. Voile porté en public par les jeunes femmes de la Grèce et de l’Italie, et destiné à dérober leurs traits aux regards des étrangers (cit. Festus, Homère, Sophocle). Il était tout à fait semblable à celui dont se servent les femmes turques. On le plaçait sur le haut de la tête et on s’en entourait la figure de manière à la cacher entièrement, excepté la partie supérieure du nez et des yeux (cit. Euripide). On laissait tomber ce voile sur les épaules jusqu’au milieu du corps (…) Un voile de cette sorte était aussi porté par les jeunes mariées en Grèce (cit. Eschyle), et c’est avec ce même costume que paraissent encore à Rome, à la fête de l’Annonciation, les jeunes femmes qui reçoivent une dot de l’État. »

Au moyen âge, ensuite, les coiffures féminines, hennins et autres, étaient confectionnées de façon à comporter ou à pouvoir recevoir un voile, lequel était abaissé ou relevé selon les circonstances, à savoir qu’il était porté en public, hors de la maison de l’époux. La littérature médiévale en comporte maints témoignages. Par exemple : « Une demoiselle descendit devant le palais, accompagnée d’un chevalier tout vieux et tout chenu. En entrant dans la salle, elle laissa tomber son voile, et l’on vit une pucelle d’une grande beauté » (Galehaut, sire des îles lointaines, Les Romans de la Table Ronde par Jacques Boulenger, 1923). Boulenger n’écrit pas « le voile qu’elle portait » mais « son voile », car c’était un élément imprescriptible de la toilette des femmes de condition. Ces voiles permettaient à celles qui les portaient de voir au travers sans que leurs traits fussent distincts.

Au cours des siècles, cet accessoire, si tant est que l’on puisse désigner ainsi un élément que les mœurs ne permettaient pas d’omettre, a évolué. En plusieurs endroits, il fut remplacé par le loup, ce masque qui couvre la partie supérieure du visage et qui permet de voir à travers deux ouvertures ménagées au niveau des yeux. Le loup n’est plus aujourd’hui qu’un accessoire de carnaval. Les dames le portaient sur le visage ou en face-à-main.

Il est fort possible que cette époque un tant soit peu corrompue que fut le dix-huitième siècle et qui s’est achevée en France par la Révolution, ait vu un recul de l’usage du voile ou du loup. En matière de condition de la femme, il y eut, avec le code civil, ce que l’on pourrait appeler une réaction napoléonienne.

Le dix-neuvième siècle a consacré l’usage de la voilette, étymologiquement « petit voile », qui se fixait au chapeau. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et encore au-delà, une femme de condition ne sortait pas sans voilette. Si le dictionnaire Robert définit celle-ci comme un « petit voile transparent », il ajoute une citation de Maupassant qui montre qu’elle n’était nullement transparente dans les deux sens : « Elle avait relevé sa voilette et Morin, ravi, murmura : Bigre, la belle personne ! » Morin ne pouvait distinguer clairement les traits de cette femme tant qu’elle n’avait pas relevé sa voilette.

b/ Gynécée

Au long article « femme » du Larousse du dix-neuvième siècle, on peut lire la chose suivante sur les femmes de l’antiquité grecque et romaine :

« Dans les petites cités grecques, où toutes les affaires publiques et privées se débattaient devant le peuple assemblé, le citoyen passait sa vie sur la place publique. Si l’homme vivait toujours au dehors de sa maison, la femme, au contraire, ne pouvait en sortir. Tristement reléguée dans son gynécée, où les plus proches parents avaient seuls le droit de pénétrer, elles ne pouvaient se laisser voir au dehors que dans des cas rares et déterminés par la loi. »

« Les matrones [romaines] sortaient toujours accompagnées ; au dehors, leur figure était soigneusement voilée. Une longue stole leur descendait jusque sur les talons, et un large manteau, les enveloppant, ne laissait pas voir leur taille. Une troupe de gardiens, nous apprend Valère Maxime, les entourait et empêchait la foule d’approcher d’elles. Presque toutes, au temps d’Auguste, portaient encore des voiles et se conformaient ainsi à la vieille loi qui défendait aux Romaines de sortir le visage découvert. »

On voit que la réclusion au gynécée et le voile au dehors dont elle est le corollaire ne concernent que les femmes mariées (c’est le sens du mot « matrone »), c’est-à-dire, en réalité, les femmes qui doivent assurer une descendance à l’homme. Il faut relever, puisque nous avons parlé du code civil napoléonien, que celui-ci reconnaît en droit une égalité civile entre hommes et femmes (art. 8), mais que cette égalité cesse dans le mariage, la femme mariée acquérant un statut d’incapacité, qui cesse si elle devient veuve. Il est inutile de souligner ce qu’une telle conception a de dangereux pour l’institution du mariage.

L’obligation de la réclusion et de son corollaire, le voile, n’a pas à s’étendre au-delà des femmes qui sont épouses et mères, et même au-delà des épouses des « citoyens », c’est-à-dire des hommes qui comptent dans la vie de la cité. Si l’islam impose le voile à toutes les femmes en âge d’être mariées, c’est en raison à la fois de son égalitarisme religieux et du fait qu’il ne conçoit pas d’autre état pour la femme que celui du mariage (la seule alternative possible, le célibat, est un accident).

Tel n’était pas le cas des sociétés grecques et romaines (ni même des sociétés occidentales ultérieures), comme en témoigne ce propos de Démosthène : « Nous avons des hétaïres pour la volupté de l’âme, des pallaques pour la satisfaction des sens, des femmes légitimes pour nous donner des enfants de notre sang et garder nos maisons. » C’est quelque chose qui se retrouve dans la doctrine ariosophique telle que la conçoit Lanz von Liebenfels5. Les hétaïres et les pallaques correspondent aux courtisanes et aux prostituées modernes, les premières cultivant des talents artistiques de musiciennes, danseuses, comédiennes, les secondes se bornant au commerce charnel. Pour Lanz, il serait dangereux de vouloir supprimer la courtisanerie car les femmes perverses, dès lors qu’il ne leur est laissé d’autre choix que le mariage, ne peuvent que ruiner cette institution et ruiner les familles en altérant par leur adultère, en adultérant le sang des meilleures lignées.

Ces institutions historiques témoignent de l’effort de l’Aryen pour préserver son capital génétique au contact des populations assujetties par la conquête. Il n’y a pas trace de tels efforts chez les populations aryennes vivant en vase clos, comme ce fut relativement le cas pour les anciens Germains, où de telles garanties n’ont pas lieu d’exister et où les relations entre les sexes sont différentes et caractérisées par un véritable culte chevaleresque de la femme (qui ne cesse pourtant pas de voir en elle un être naturellement moins doué à de nombreux égards et qu’il convient de protéger comme un enfant).

5 Le rhéteur Démosthène est en fait, selon Lanz, un représentant de la décadence grecque, dont le type physico-racial correspond à l’universitaire contemporain, parangon d’une intellectualité pervertie. Le propos cité ne fait cependant que décrire une situation déjà ancienne à son époque et qui a sa logique dans une perspective ariosophique.

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Ces propos sur le voile peuvent sembler contradictoires avec ce qui précède au sujet de la culture de la nudité. À cela il convient de répondre de la manière suivante.

Le nudisme concerne principalement la jeunesse : « Pour la jeunesse, il n’existe pas d’instrument éducatif plus indiqué et plus sûr que la culture de la nudité » (Ostara n° 66 supra). Associée à une éducation à la beauté aryenne (callipédie), la culture de la nudité doit être pratiquée de manière quotidienne parmi les adolescents et les jeunes adultes, en particulier au cours de leurs exercices physiques. Il ne convient sans doute pas que garçons et filles pratiquent ensemble les mêmes sports, car les différences physiques ne le permettent guère de manière satisfaisante, mais, outre le fait que certaines activités peuvent être pratiquées en commun, telles que certains échauffements, la gymnastique, la randonnée, etc., les activités séparées peuvent avoir lieu dans des gymnases communs, qui permettent aux uns et aux autres de considérer leur nudité réciproquement. Il ne s’agit là rien d’autre que de la mise en pratique de l’éducation à la beauté qui doit être dispensée à la jeunesse.

D’autre part, en parlant du voile dans notre histoire, l’idée n’est pas tant de proposer de le rétablir que de signaler à l’attention des uns et des autres les moyens par lesquels l’Aryen a cherché à préserver son capital génétique dans les sociétés multiraciales qu’il dominait. Dès lors que l’objectif de l’ariosophie contemporaine est de permettre aux Aryens de vivre entre eux, selon leurs besoins spécifiques en vue de leur plein épanouissement, et de faire en sorte que les tâches jusqu’alors réservées (tant qu’était respecté un ordre traditionnel aryen) aux populations soumises ont vocation à être assurées à l’avenir par des machines, y compris des machines organiques (cf. Théozoologie) dans un État social-eugéniste, la stratégie du voile n’apparaît plus aussi fondamentale.

Il ne faut pas attendre de la femme qu’elle développe les mêmes qualités rationnelles et intellectuelles que l’homme, pour la simple raison que son anatomie et la structure de son cerveau, avec prédominance relative du cervelet, siège des émotions et des sentiments, ne le permettent pas. L’homme profond, intellectuellement puissant, est absolument seul du point de vue de sa relation à la femme : elle ne peut tout simplement pas le comprendre. La seule chose qu’elle puisse faire et qui doit lui être demandée, c’est de témoigner du respect pour ce mystère en présence duquel elle se trouve. La « femme libre », la femme émancipée, a toujours été et sera toujours l’ennemie de la culture, par sa prédilection pour les hommes inférieurs. Lanz va jusqu’à dire que la femme a orienté la sélection génétique de ces deux mille dernières années ad grandiora genitalia, sur la foi de la statuaire grecque antique, qui présente les formes les plus excellentes du corps masculin.

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ANNEXE

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Il n’est pas sans intérêt d’examiner les erreurs commises au sujet de l’ariosophie par un auteur qui en a traité, le Français Jean Mabire, dans son livre Thulé, le soleil retrouvé des Hyperboréens.

Cet auteur nuit par ses jugements péremptoires et erronés, qui sont autant de balourdises, à la connaissance de la pensée dont il s’agit. Or Mabire est le premier à reconnaître son ignorance : « L’introuvable collection de cette revue [Ostara] fera rêver quelques générations d’occultistes et de pamphlétaires. » Il avoue ainsi, cela semble indéniable, ne pas avoir lu une seule ligne des cahiers Ostara ; et il faut également se rendre à l’évidence qu’il n’a pas lu une seule ligne d’un quelconque ouvrage de Lanz. À preuve ce qu’il dit de la Théozoologie : « un volumineux ouvrage de 3.500 pages », alors qu’elle n’en compte qu’une centaine. Il confond avec le Bibliomystikon en quinze volumes, puisqu’il affirme que la Théozoologie « comprendra une quinzaine de livraisons ». En bref, Mabire ne connaît pas le moins du monde le corpus du sujet qu’il traite.

Aussi n’est-il pas étonnant que son texte soit un tissu d’inexactitudes et d’âneries. Par exemple, « Dans cet étrange bestiaire métaphysique, deux races se disputent le monde : les ‘sombres’, qui descendent des singes, et les ‘clairs’, qui remontent à l’Hyperborée. » Un tel schématisme n’appartient pas à la pensée de Lanz, qu’il ne fait que caricaturer. Prétendre ou croire que Lanz ignorerait l’existence de la pluralité des races humaines est une sottise. En revanche, il est clair que Lanz en distingue une de toutes les autres, mais il ne la qualifie pas de l’appellation primaire « les clairs ». Qu’on dise tant qu’on veut que cela n’est ni plus ni moins ce que nous avons exposé plus haut sur les conséquences de la pigmentation, on ne peut prétendre que cette présentation de Mabire soit sérieuse.

Il poursuit : « Il importait assez peu que Lanz se donnât tant de mal pour nous prouver que le premier homme était un authentique Germain », en ajoutant immédiatement : « Adam n’est pas plus allemand que Dieu n’est français ! » Ou comment se faire passer pour une intelligence en donnant autrui pour sot. Lanz n’a pas évidemment cherché à prouver qu’Adam était allemand ; en présentant les choses en termes aussi absurdes, l’auteur fait preuve d’une grande légèreté.

Il est en revanche plus étonnant de lire sous sa plume : « Malgré ses outrances polémiques et ses prophéties hasardeuses, la revue Ostara reste une étape capitale dans la redécouverte de l’esprit de Thulé », un esprit de Thulé que Mabire prétend servir, à sa manière. Une fois compris que Mabire ne connaît rien à l’ariosophie, on peut en effet s’étonner qu’il lui impute une quelconque importance dans la redécouverte de cet esprit. C’est d’autant plus étonnant que dans ces quelques pages les injures pleuvent : « ce défroqué au persistant délire hallucinatoire », « hantise maniaque », « un charlatan, qui n’avait quitté le christianisme que pour inventer une nouvelle révélation fantasmagorique ». Injures faciles qui ne s’appuient, encore une fois, sur aucune connaissance précise. Toujours est-il que cette « étape capitale » est bien mise à mal, quelques lignes plus loin : « En tout cas, les fidèles de ce pseudo Ordre du Nouveau Temple tomberont à jamais dans les oubliettes d’où ne les tireront que quelques publicistes en mal de sensationnel. »

Dans son livre, Mabire s’attache à grandir la personne de Rudolf von Sebottendorf, comme il s’attache à grandir celle d’Ernst Röhm dans un autre ouvrage consacré à ce dernier, Röhm, l’homme qui inventa Hitler (sic). Cette tendance à vouloir grandir des figures historiques somme toute mineures au détriment d’acteurs de bien de plus de poids objectif en dit long sur la psychologie de l’auteur. Il est indéniable, d’une part, que l’œuvre intellectuelle de Lanz est sans commune mesure avec celle de Sebottendorf, ne serait-ce qu’au seul plan des connaissances mobilisées, qui sont dans le rapport de l’encyclopédie au traité de vulgarisation, et, d’autre part, qu’Ernst Röhm est un personnage historique de second plan.

Quelques lignes à peine après avoir écrit que les fidèles de l’ONT sont dans les oubliettes de l’histoire, ne voilà-t-il pas que notre Mabire affirme que « parmi les fidèles de l’ONT on comptait d’indéniables chercheurs de vérité et des hommes de valeur, comme lord Kitchener, si l’on doit en croire les spécialistes des sociétés secrètes de ces époques ». Suivent les noms de plusieurs autres personnalités connues. Il ne se rend même pas compte qu’il se contredit d’un paragraphe à l’autre.

Quant à Lord Kitchener, le maréchal britannique, ministre des armées pendant la Première Guerre mondiale, ce ne sont pas d’abord les « spécialistes des sociétés secrètes » qui le placent parmi les « fidèles de l’ONT », mais Lanz lui-même, à plusieurs reprises dans Ostara. Aucun élément documentaire n’est venu corroborer jusqu’à présent cette affirmation. Il est avéré que Kitchener parlait l’allemand, du fait de ses années d’éducation en Suisse, et qu’il aurait donc pu lire la revue ; c’est tout ce qu’on peut dire à ce sujet.

Les inexactitudes de Mabire ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’ariosophie. Dans un autre chapitre de son livre, il affirme par exemple que le prêtre catholique Bernhard Stempfle, éditeur du journal antisémite Miesbacher Anzeiger, relecteur de Mein Kampf avant sa publication et plus tard homme de liaison d’Adolf Hitler avec le Vatican, était un « moine barnabite », alors qu’il appartenait à l’ordre de saint Jérôme.

Futurisme 6 : Autre Poésie futuriste italienne en prose

Le présent billet complète nos traductions de poésie futuriste en prose ici (poètes divers) et (Mario Carli). Les textes sont tirés de la même anthologie.

Bruno Corra, Emilio Settimelli et dame Maria Ginanni figurent déjà dans le premier des deux billets dont le lien figure au paragraphe précédent. Quant à Arnaldo Ginna, Remo Chiti et Primo Conti, ce sont ici les premiers textes que nous traduisons d’eux.

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Photo : Futuristes italiens à Florence en 1916. De gauche à droite : Remo Chiti, Nerino Nannetti, Bruno Corra, Emilio Settimelli, Arnaldo Ginna, Maria Ginanni, Vieri Nannetti, Filippo Tommaso Marinetti.

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Goutte de bonheur (Goccia di felicità) par Bruno Corra

Tandis que les fleurs restantes des deux mimosas, à l’angle de la villa, paraissent des morceaux de crépuscule accrochés dans les branches, tandis que les énormes sapins qui s’assombrissent submergés par le soir assument leur cruelle apparence nocturne de vertigineux tourbillons d’aiguilles vertes impatients de produire des sortilèges, tandis que le ciel quasi noir dédaigne de me suggérer la moindre image, moi, perdu dans l’habituel fauteuil monumental, dans le salon habituel chauffé à trente degrés, je pense au moment de pur bonheur que j’éprouverais si m’était offerte une grande et belle émeraude taillée en forme de singe accroupi ses coudes pointus sur les genoux et les poings contre le museau.

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Instant (Attimo) par Bruno Corra

Je marche droit dans la vie : je suis composé de millions de vertiges en un équilibre lucide qui me donne de l’assurance mais me prive de force physique. La logique me rend sûr de moi mais elle m’étouffe. Je n’ai jamais connu une manifestation de la vie qui échappe à la logique. La seule issue serait de s’ouvrir une route vers d’autres vies, vers le surnaturel. Et je cherche une fente vers l’au-delà de la nature.

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Soupirail (Spiraglio) par Bruno Corra

Trouvées au fond d’une nuit banale, cinq minutes imprévisibles : quelque chose de semblable à une immobilité conçue comme synthèse de mouvements infinis ;

ennui si profond et soudain qu’il me tira de ma sensibilité habituelle ;

tendance lucide à investir la réalité avec des moyens d’enquête si nouveaux qu’on hésite à les employer ;

cercle froid sur mon front ;

violence sensible de l’ossature orbitale qui force l’œil à rester fermé ;

désir de gestes à peine esquissés avec les doigts de la main droite seulement ;

série de découvertes extrêmement rapides et incomplètes ;

volonté obstinée d’observer avec exhaustivité, vacillant sous les coups d’une agitation anxieuse de passer tout de suite à autre chose ; souvenir d’une brindille droite sur la dernière branche d’un arbre comme un doigt levé qui fait signe, croyant ne pas être vu, à quelque chose au loin, l’invitant à s’approcher ;

conviction que chacun de mes actes, quel qu’il soit, a des conséquences et des correspondances qui en font partie et que j’ignore complètement ;

vision interne extrêmement claire d’un scintillement de flaque boueuse me faisant signe dans une rue noire ;

conception d’un chaos de merveilles délicieuses en train de s’élaborer dans un espace attentif ;

et puis le sentiment d’être abandonné peu à peu par cette sensibilité nouvelle ; la tentative de rester dans cet état ; me trouver déjà au-dehors, avec la main droite sur le front libéré.

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Boulevard par Bruno Corra

Ndt. Le mot boulevard existe en italien.

Je comprends mon calme, l’évaporation de mes nerfs dans ces journées. J’ai eu le sentiment d’être comme suspendu dans une douceur irréelle. C’était vrai. Dans l’air de cette chambre on respirait une somnolence ambiguë. Il suffisait de se reposer un peu pour devenir incapable de la moindre idée ou pensée définie : mon cerveau ne savait plus produire qu’une vapeur d’idées, qu’une pulvérulence de pensées. Tout cela s’explique en regardant depuis le balcon le boulevard tellement long qui, venant Dieu sait d’où, se termine à peu près ici. En considérant les neuf lettres qui forment ce mot (car le mot, qu’on le sache, est un être vivant†), on voit bien que la dernière, le d, doit correspondre plus ou moins à ce dernier segment, de l’Opéra à la Madeleine : or le Grand Hôtel est justement situé dans ce d qui reste seul, au bout d’un long mot, si fatigué et mélancolique qu’il renonce à se faire prononcer, fatigue et mélancolie qui se transmettent de manière contagieuse. Et je crains que ma chambre ne se trouve précisément au point d’attache des organes de cette lettre hypocondriaque, ici-même : – d.

Note. – Je suis allé regarder dans le Baedeker : il n’a pas conscience de ces inconvénients.

Citation en français d’un alexandrin de Victor Hugo, tiré des Contemplations.

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Symphonie (Sinfonia) par Emilio Settimelli

Thème de la symphonie : Un peintre américain explique quelques poèmes d’un jeune poète morphinomane, mort à vingt-cinq ans et tout de même déjà difficile et profond avec ses vingt volumes de poésie et de méditations : ce poète dont le nom m’échappe ne voyagea jamais en Europe et pourtant écrivit ses plus belles pages en décrivant nos paysages et nos saisons.

SYMPHONIE

Mon ami le peintre brun au grand visage de mime vit dans un monde étrange, a pour poser les pieds quelques mètres seulement de terrain boueux et son monde s’élève en forme de nuage de fumée sortant d’un tube, d’abord droit puis s’élargissant peu à peu : sacciforme.

Et ce monde qui est le sien, formé de quelques paumes de terre marécageuse avec des poignées de reflets précieux et d’une forêt plaintive de lianes tombantes, emperlée de rosée corrompue par les rayons du soleil (la partie de ce monde qui s’allonge et grandit comme un nuage), est tout irradié de tons violets, jaunes, rouges, parfois. Tons, touches de couleur, traits vifs, fragments d’arbres qui deviennent couleurs…

Ne me demandez pas où sont plantés les arbres de ces bois, je ne le sais pas et ne comprends pas que ce soit possible…

Certaines splendides taches de rouge intense non pas réparti sur les feuilles mais écrasé en grumeaux çà et là ; voile superficiel ou rouge infini ?

Et mon ami est en Amérique et ce bois traverse l’océan et se termine en montant au ciel européen. C’est un couloir de couleurs saoules où de l’Amérique on voit l’Europe, ce sont les poèmes tombés de la bouche du peintre et qui sont devenus réalité devant moi, c’est une météorite vaporeuse enfoncée dans l’Amérique qui avec sa traîne de ramures parvient en Europe…

Et partout est répandu un criaillement de touches violacées sur les flaques où tape le soleil, étincelles de couleur que donne la lumière dans son frottement sur les eaux, et partout une vapeur grisâtre qui se débat dans l’air parmi les ramures des bois plaintifs de lianes tombantes…

Vapeurs grisâtres, errant çà et là, êtes-vous peut-être les âmes exilées des défunts tubes de morphine brisés par la colère fébrile du poète américain, avide de votre perfidie ?

… grand volumes manuscrits, exhalant une sagesse millénaire (ils ne furent pas publiés car le poète n’avait de temps que pour ses tubes de morphine, mais ne peuvent-ils paraître tels car antérieurs à la découverte de l’imprimerie ?) ; chambre décolorée, le jeune poète électrifié surgissant d’eux avec les mouvements épileptiques d’un asphyxié, entièrement composé de marques violettes et de courbes qui ne donnent pas les traits de son visage mais en dépeignent le mouvement subit, l’hystérique contraction, laquelle colorie ces marques d’orange, de vert, de mauve…

Oh ! comme s’harmonise bien le chapeau gris de mon ami peintre avec cette forêt de lianes tombantes (statues fidèles aux gestes ruisselants de mille magiciennes ridées) barbouillées de couleurs saturées !

C’est une merveille d’harmonie et une esthétique nouvelle ! Le gris du chapeau est tendre, semble être une plume, ici dans le bois il y a des oiseaux princiers, gris avec une tache rouge sur le poitrail, ce sont les animateurs synthétiques de cette harmonie, de cette esthétique nouvelle qui mêle les vitrines parisiennes aux forêts annelées de touches de couleur semblables à des bagues patriciennes !

Au fond, au cœur des bois, une tête diaphane apparaît à ce moment-là. C’est une tête de femme (non, il ne me plaît pas d’imaginer la tête isolée du corps, et l’imagination corrige aussitôt : la tête d’une femme qui est presque entièrement couverte par les branches). C’est une tête diaphane aux cheveux blonds, si longs qu’ils se répandent à travers toute la forêt, et transparente, un dieu du matin lui a flagellé le visage avec un fouet de rosée…

Elle est silencieuse, elle est immense, elle a les yeux de la fraîche constitution des méduses qui sont cartilagineuses (chose plutôt aride), a les lèvres d’un rouge intense. Avec quoi sont-elles colorées ? Un caillou pourpre du crépuscule (c’est parfois un tas de cailloux pourpres) a été lancé sur ces lèvres soutenues par les dents les plus dures, et elles se sont colorées de cette façon…

Jetez une brique sur la pierre, le point où elle a frappé est plus rouge que sa propre couleur ; à la couleur s’ajoute l’intensité du bruit qui devient teinte… Et ce visage a été heurté, il a un air douloureux…

Curieuse ! ses cheveux avancent, avancent à travers la forêt et, rassemblés sur la flaque aux pieds de mon ami, se replient à la surface de l’eau semblables à des brins de paille fléchis car heurtés contre un mur… sont comme des jambes d’araignées jaune paille (mon ami m’a dit que certains peintres américains s’obstinent, dans leur grande ingénuité, à peindre les reflets de la lumière…).

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De la raison de se masquer (Il proposito di mascherarsi) par Emilio Settimelli

Pourquoi, pourquoi ne rien savoir d’autre que fixer des arantèles d’images sur des pages soporifiques ?

Pourquoi tendre à un domaine de fantaisie au lieu de descendre dans la réalité la plus dure ?

Pourquoi, si ma plume est serrée entre des doigts d’acier et trace les contours d’une image avec la force nécessaire à la signature d’une condamnation à mort ?

Pourquoi, si ma volonté peut façonner comme bon lui semble mon corps et mon esprit ?

Ah ! oui ! il faut vivre ! il faut vivre ! Et de toutes les façons et avec toutes les douleurs et toutes les voluptés ! Être autoritaires, aristocratiques, plébéiens, cruels, chastes, dissolus. Tenter, expérimenter la vie !

Aller à la chasse de cette flamme qui me fuit quand je montre le bout de mon nez mais que je ferai peut-être parler demain à une foule qui veut me condamner à mort et n’y parvient pas, faisant trembler par ma présence un ambassadeur ennemi !

On l’attrape, ce secret universel, bien autrement qu’avec les paroles écrites : la douleur de tout mon être peut seule saisir cette lumière, ce secret de la vie, cette âme de la totalité, ce contact avec Dieu ! Ah ! je veux, je veux le vivre, cet instant supérieur où tout m’apparaîtra clair, logique, divin !

Je veux me sentir en communication directe avec l’Univers. Un trou, un tout petit trou magique, fixé dans l’air et au travers duquel s’élancera un courant d’infini, me donnera l’explication du phénomène Existence.

À présent il rugit tout autour de moi, hermétique et menaçant. Non que je tremble. Mais l’Inconnu me séduit irrésistiblement.

Et je veux, je veux, je veux admirer son visage au moins une fois, dussé-je en rester foudroyé !

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Histoire d’une queue sortant d’un trou (Storia di una codetta che stava fuori da un bucchetto) par Arnaldo Ginna

Dans un jardin public, un groupe d’enfants faisait un vacarme de tous les diables.

Au milieu de l’allée de gravier, il y avait un trou.

Ils criaillaient tous triomphalement comme s’ils venaient de découvrir l’Amérique. Et en fait d’Amérique, c’était seulement un trou d’où sortait une queue frétillante.

Le plus petit, qui avait une frimousse rouge et ronde comme une pomme, fit un pas en avant, écarta les jambes comme le font certains généraux avant un mouvement stratégique, et posant son index au milieu du front s’exclama : « Cette queue doit appartenir à un lézard ou à une taupe. »

« Le fait est, interrompit le plus grand, que cette bestiole est imbécile, puisqu’elle ne peut plus ni entrer ni sortir. »

Une petite vieille fripée qui battait le sol de sa canne apparut, marmottant furieusement : « Comme ces canailles ont vite fait d’appeler les gens des imbéciles ; moi, par exemple, je ne sais si je dois me décider à mourir ou non, je ne sais si je dois entrer ou sortir de la tombe où j’ai déjà les pieds ; et je suis pour cela une imbécile ?!… Mieux vaut que je m’envole d’ici, pfuit !… » Elle sortit de sa poche une pompe à vélo, gonfla ses jupons, qui prirent la forme d’un drachen-ballon, attachée auquel elle s’envola à la vitesse du vent.

« Sorcières modernes ! », s’exclama philosophiquement un bouledogue qui observa le départ de la vieille avec une longue-vue de marine. Pendant ce temps, le plus grand des enfants faisait le fanfaron. Ayant enlevé sa veste et son chapeau, il se retroussait les manches en criant : « Vous voulez parier que je la sors de là, cette bestiole ?! » Il saisit la queue d’une main et se mit à tirer, tirer, tirer, son visage devenant violet.

Mais, chose étrange, un grand arbre commença de se balancer de-ci de-là en toussant d’une grosse voix catarrheuse : « C’est moi qui ai le tuyau de poêle ! c’est moi qui ai le tuyau de poêle ! »

Et, de fait, à la pointe de chacune de ses branches principales se trouvait enfilé un chapeau haut-de-forme.

Les enfants regardaient bouche bée. Et l’arbre se balançait, se balançait en crescendo continu. Les chapeaux remuaient sur la pointe des branches, en faisant un bruit comme s’ils étaient de fer-blanc. Et les énormes racines commencèrent à sortir de terre, laquelle se soulevait comme si la charrue y passait.

Deux gardiens du jardin regardaient ce spectacle, l’air complètement résigné, semblant se dire : il n’y a plus rien à faire… À la fin, les racines longues de plusieurs mètres furent complètement sorties du sol.

Ce n’étaient plus des racines mais de véritables tentacules en mouvement. Ce n’étaient plus des tentacules en mouvement mais de vraies jambes tordues, bosselées et enroulées comme des serpents.

Tout à coup, le gros arbre cessa de se balancer, commençant un mouvement circulaire sur soi-même comme une toupie. On aurait dit un grand tourbillon de vent. Et tel un tourbillon de vent, en tournant impétueusement, il s’éloigna dans l’allée à la vitesse de l’éclair. Un grand silence succéda à ce fracas. Les deux gardiens s’étaient endormis debout appuyés l’un sur l’autre comme deux paquets de chiffons.

…..

Je me trouvais dans le même jardin, mais loin de là. J’étais assis sur un banc avec un magnifique artichaut dans la main, me délectant de cette grotesque admiration.

Pendant ce temps, un gardien s’était planté devant moi jambes écartées, prenant sa panse énorme entre ses mains et la secouant en riant comme un fou.

Puis il agita les bras en criant pour me faire peur : « Je suis Briarée aux cent bras. »

J’en restai cloué sur place avec dans ma main l’artichaut, que je tenais haut et droit comme une lampe votive.

« Ah, vous l’avez volé dans notre jardin… hein ! », poursuivit l’homme. « Bravo, bravo, mon petit monsieur ! Apparemment vous l’avez chouravé, ou, si vous voulez, en langage plus châtié, vous l’avez subtilisé… »

Alors il sortit de sa poche une loupe énorme et me la plaçant devant un œil de façon à produire un gros œil de bœuf, il me cria en pleine figure : « Voleur ! » À ce moment je perdis toute retenue et lançai l’artichaut avec les bouts pointus de ses feuilles sur la face rouge du gardien. Il devint alors doux comme un agneau, et comme un petit enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, s’essuyant le visage avec un mouchoir plus petit qu’une main.

Vous pensez bien qu’avec la chaleur de cette face rouge et brûlante comme le soleil, les larmes étaient instantanément converties en vapeur.

Elles devenaient des vapeurs d’une blancheur extraordinaire qui montaient, montaient formant rapidement des files de petits nuages couleur de lait. Et les petits nuages couleur de lait devenaient rouges et dorés comme si là-bas, au loin, le soleil se couchait. Ou bien était-ce vraiment que là-bas le soleil rouge et or descendait à l’horizon lointain ? Ou bien était-ce encore la trogne du gardien ? Non, non, le cauchemar était fini, et là-bas était véritablement le soleil, le beau soleil enfin flamboyant, bordé de chapelets de nuages blancs chatoyants comme des fils de perles. Et au-dessous il y avait aussi la mer qui réfléchissait tout, comme un immense miroir, dupliquant cet effet magnifique. Je ne saurai jamais si c’était un rêve ou la réalité.

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Portrait d’Arnaldo Ginna par Emilio Notte, 1917. Rome, collection privée. (Photo de Pietro Zigrossi, Vatican Museums Photographic Archive)

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Dieu Horloge (Dio Orologio) par Remo Chiti

Une pause. Quelques instants d’exil sur cette feuille blanche, petite glèbe déserte où j’écrirai une demande au Néant, en caractères squelettiques.

L’aube colle ses lèvres étirées sur les carreaux de la fenêtre, et je ne rêve pas ; non. La terrible main imaginaire qui dehors montre du doigt une à une les choses de la vie, pourrait m’écraser là sur la table sans que je frémisse le moins du monde.

J’ai un petit Dieu devant moi : l’horloge : rigide, impeccable, égoïste ; sans la moindre apparence de créature, sans le moindre fluide humain ; je l’adore ; elle marque l’heure avec une extrême propreté sentimentale ! Donc : avoir la formidable propreté du métal. Je sais : la commune exaspération de l’insistant épilogue apathique de toutes les passions demande cette fixe et consolante chasteté. La vie a besoin d’un drame immense, déchirant, qui l’élève et la console : un drame unique qui l’endurcisse. La vie n’est pas habillée de sentiments : elle en est barbouillée.

« L’homme est semblable à Dieu » : c’est du petit lyrisme de Bochiman ambitieux. Belle figure ! Les hommes ont donné à la Matière l’expression du visage ; il faudrait tout refaire. Ils ont inondé les forêts et les déserts de leur perpendicularité et de leurs peurs. Ils ont créé l’incertitude et la duperie, insaisissables, inopportunes, inconcluantes. Comment ne pas rire de leurs douleurs ? Un arbre est plus tragique qu’un homme.

Une douleur sous un chapeau gris ! Une exaltation sous une perruque ! Observer l’univers la pipe à la bouche ! Dormir avec l’amour à ses côtés ! Les idéalismes se sont mêlés au bon sens. Au milieu des plus pénibles destins, on fait parade de pubescences et de pendentifs anatomiques. La foule se heurte sans exploser. Et les membres se balancent maladroits, consommant l’espace sacrosaint ! À une femme advient le phénomène qui a quelque chose de divin, elle a un bébé : et elle le jette dans les chiottes. Le Titien avant de se tuer s’empiffra de friandises. Une belle jeune fille se tira une balle pour une paire de bottes. Mieux, Caïus se suicida pour causer du dépit à une dame. Deux se sont battus au pistolet à propos d’un mot inconnu. Un autre prit femme à la suite d’un pari. Un autre encore fit un larcin à l’église et se mit à pleurer. Il y a beaucoup de fous. Les génies sont décevants. La gloire, l’amour, l’honneur deviennent des monuments. La liberté est à la discrétion des voisins. La réalité est un livre. Le mystère, une chemise. La religion, un bouche-trou. La science, provisoire.

Et puis il est si facile de mourir ! c’est tellement à la portée de tout le monde. Et la grandeur de la vie consiste tout entier dans une dette pressante envers la mort. Et alors ?

Mais il est donc vrai que l’apparente illogicité de la destruction est un raisonnement inusité de la Matière vindicative ? la dynamite lance en l’air sa suavité dominatrice, patiemment, dans l’espoir de l’entendre à la fin vibrer aiguë comme un tube de métal.

Oh, parler à peine de la vie, de façon seulement partielle ! Il y a tant de choses, tant de choses. Je le sais. Néanmoins, il y a peu de choses à dire de la vie : et après un long voyage de milliers d’années, envoyée et renvoyée à travers des forêts philosophiques, agrandie, diminuée, distillée, oubliée, célébrée, après une longue maturation, elle s’est toujours spontanément résumée ainsi : « La vie c’est, etc., etc. » Ça suffit. Rien.

C’est pourquoi il n’y a rien de plus fascinant que la violence.

Il est permis de supposer que dans une gifle pourraient s’épuiser vingt volumes d’atroces problèmes insolubles. Résultat glorieux. Comme dans certains lieux, dans des salons baroques, décrépits ou luxueux, où parfois l’esprit se perd comme en rêve : un blasphème sonore pourrait suffire à nous reconduire à la normalité et assigner aux personnes et aux choses une place décente et concevable dans l’univers.

Et à ce que Hamlet devienne un boxeur, pourvu que le loqueteux ne soit pas blessé, traînant les bandages de ses plaies, découvertes avec un exhibitionnisme insatiable. (Il est ennuyeux, déloyal, grossier.)

S’il ne nous est pas donné de parler de la douleur avec un respect constant, si la mort peut devenir un jouet puéril, si toute notre tragédie est condamnée aux coulisses de papier mâché, et au chahut final, je pense que nous avons besoin de beaucoup de silence, de beaucoup de réserve. Nous sommes peu d’hommes, fatalement sympathiques, à dépasser la comique machine mondiale avec la simplicité de notre sourire méprisant, avec la force bienveillante de nos larges mains de travailleurs, saturés d’une science si profonde qu’elle nous immunise contre tout étonnement, sobres, silencieux, capables de tout.

Il me plaît de m’imaginer ouvrier athlétique dans mon noir atelier, marié à une femme féconde ! Je le serais volontiers. Si pouvaient être tués les surhommes distraits ou escrimeurs devant mon atelier…

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L’aube a levé la tête, comme moi ; dehors tout est lumière ; et si ancien, prosaïque, mais avec tant de grâce légère que devant moi s’illumine un amandier en fleur… Que dire ? Se venger ? Appeler au soulèvement : (qu’alors que le printemps éclôt, une rivière de sang… etc.) Ah non ! laissons les arbres fleurir en secret.

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Lyriques ingérences d’autres mondes dans le mien (Liriche ingerenze di altro mondi sul moi) par Maria Ginanni

J’ai pu retrouver sur la palette nébuleuse des parfums perdus quelques couleurs de leur vie esquissée : je les ai recueillies et les attache délicatement à mes souffrances… sans savoir s’il me viendra du mal d’avoir dérobé leur secret à ces vibratiles fragilités… Voici les parfums dont je parvins le mieux à m’emparer.

          Azuristre
Froufrou et caresse de soie dans la robe hâtive d’une petite étoile capricieuse qui en sa course imprudente faillit rompre sa tête blonde en trébuchant sur la courbe pachydermique de la terre.

          Kli-Klo
Pantoufle multicolore laissée par terre par une étoile verte, cendrillon.

          Oriar
La chevelure d’une comète folle pénétrant dans notre atmosphère. L’un de ses cheveux, infiniment long, s’est perdu dans mon mouchoir infiniment petit.

          Violargenté
Les aspirations à la grandeur émanées d’un cerveau et de l’âme d’une dame sélénite.

          Sans paraître
Secret angoissé perdu dans l’âme d’un habitant de la rouge Mars…

En français dans le texte.

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Entre deux doigts (Fra due ditta) par Maria Ginanni

Mon esprit s’ouvre tout grand, doucement, sur cette soirée brumeuse comme pour s’y abriter confortablement, comme pour se soustraire à la haine trop réelle de la vie.

La vie nous entraîne comme une poix pesante et obstinée : ici, au contraire, on est léger.

…..

Sentir cette soirée comme une solitude flottante et parallèle à celle des rues et du fleuve.

Désir de s’allonger entre ces deux solitudes comme entre les immenses draps-silence de cet énorme lit étendu qui coule et reste ferme comme le fleuve au-dessous, en anéantissant en nous la sensation du mouvement.

Les choses se sont imprudemment endormies sur la rive et sont tombées dans l’eau avec leurs reflets.

Dehors, la partie mortelle de leur corps appesanti car resté sans âme.

Les reflets sont les rêves des architectures et des silhouettes : peut-être n’existent-ils pas – comme les rêves – malgré leur évanescente existence ? ne sont-ils pas une réalité irréelle vécue par les choses ?

Je retrouve sous le calme du sommeil-eau à travers lequel passent et filtrent les cerveaux-pensées de cette file immobile de maisons et de coupoles une ville entière de fantaisie, embrumée seulement par la nuit comme les rêves du sommeil.

La brume endort aussi les lampadaires et les fait rêver comme des fous débonnaires et mégalomanes : arrondis et frangés par la brume, ils arborent tant de rayons et d’iridescence, se font signe les uns aux autres sournoisement en clignant de leur seul œil ouvert : certes ils s’illusionnent, se croyant des soleils possédant chacun un petit système planétaire.

La brume effilochée, bleuâtre.

La brume : tous les atomes gris-noirs qui nichaient dans les maisons et sur les ponts trapus se volatilisent envahissant l’atmosphère ?

Les ponts et les maisons en sont restées invraisemblablement légers : on croirait possible de les briser avec le doigt.

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Réveil (Sveglia) par Primo Conti

Sans rancune pour ceux qui nous ont fait souffrir (statisticiens et professeurs de calligraphie), devant chaque nouveauté de la vie à peine ouverte la porte, on devient méfiants même au premier souffle de mistral parmi les branches des arbres.

Conscience ouverte qui nous fait presque peur, se sentir définitivement nus, sans abri, assiégés par le soleil tapageur qui saute de caillou en caillou pour bouillir sur notre poitrine en une autre jeunesse que nous aurions pu perdre à l’instant !

Quand le matin je me réveille, et que dans la fumée du premier regard je déplace l’estampe grise des rêves sur les couvertures, j’éprouve l’immobilité de la nuit passée comme un rocher à franchir.

C’est alors dans une ferme incertitude que je conçois le premier geste : pensant au fragment à jeter contre les carreaux pour briser le paysage insomniaque, je sens avec précision la pesanteur de mes mains enfoncées dans deux plis blancs découpés autour de moi. C’est ainsi que je me pousse dehors, sans tristesse si mon vol s’accroche aux paniers pleins des marchands de légumes, aplati par une féminine vision éreintée qui cherche à marcher à mes côtés dans une soudaine douceur.

J’ai une parfaite appréciation des impossibilités matinales et la conscience de me sentir conduit par des pas que je ne connais point, parallèles aux trottoirs fleuris.

Matin : des gens qui courent et moi aussi vers quelque chose de vert, d’extrêmement vert. N’avons-nous pas tous laissé une poupée immobile sur le seuil de notre maison encore dense des agonies nocturnes ? Corps agile, qui pourrais claquer au vent comme un drapeau si tu ne te menais en laisse par la volonté, un jour viendra où je te planterai dans le vent hors des limites d’une ville solitaire, et dans cette respiration plus facile je te ferai ondoyer dans la simplicité des heures.

Alors, sous la dernière étoile, tu prendras dans l’aurore l’intacte virginité des maisons.