Documents. « Panameñismo » : Arnulfo Arias et le panaméisme dans les années 30-40

La principale force politique panaméenne à avoir été éclaboussée par le scandale des Panama Papers en 2016 fut le Parti panaméiste (Partido panameñista), vieux parti panaméen qui, soutenant le pouvoir d’Arnulfo Arias Madrid, fut la formation politique qui dota le Panama de sa première Constitution d’État souverain, en 1941, le Panama ayant été jusqu’alors un protectorat des États-Unis.

La doctrine panaméiste est (ou était, car le scandale des Panama Papers trahit une corruption de ses hommes et de ses principes) un nationalisme anti-impérialiste réclamant une véritable souveraineté pour ce pays détaché de la Colombie en 1903 par des manœuvres états-uniennes visant au contrôle sur le canal de Panama : il était en effet plus simple pour les États-Unis de contrôler le canal quand l’entité politique avec laquelle ils devaient compter pour cela était non plus la Colombie mais un démembrement, une fraction de celle-ci.

Arnulfo Arias Madrid (1901-1988) entra en politique au sein d’une organisation connue sous le nom d’Action communale (Acción Comunal), fondée en 1923 et que le premier texte que nous avons traduit ci-dessous présente à grands traits. Il s’agissait d’une organisation inspirée du fascisme européen, comme son imagerie le démontre assez (cf. photo ci-dessous). Le coup d’État conduit par cette organisation en 1931 conduisit Harmodio Arias Madrid, le frère d’Arnulfo, au pouvoir. Arnulfo fut quant à lui trois fois Président du Panama, à la suite d’élections : (1) d’octobre 1940 à octobre 1941, date où il fut renversé par un coup d’État militaire téléguidé par les États-Unis, (2) de novembre 1949 à mai 1951, à nouveau chassé du pouvoir, cette fois par des émeutes déclenchant un vote du Parlement, et (3) du 1er octobre au 11 octobre 1968, renversé à peine élu par un coup d’État militaire conduit par le général Omar Torrijos. Il participa de nouveau à l’élection présidentielle en 1984 mais l’armée faussa les résultats de cette élection pour faire élire son opposant. On a rarement vu, que ce soit en Amérique latine ou ailleurs, un homme politique aussi plébiscité par les urnes et aussi empêché de gouverner qu’Arnulfo Arias.

Pour introduire le public français et francophone à l’idéologie du panaméisme, nous avons traduit de l’espagnol trois textes. Le premier (I) est celui qui insiste le plus sur le fascisme d’Arnulfo Arias, avec des approximations que nous soulignerons. Le texte est tiré de la littérature du mouvement nord-américain de Lyndon LaRouche, représenté en France par le haut-fonctionnaire Jacques Cheminade. Le texte que nous avons traduit ressemble, s’agissant du cadre interprétatif, à une resucée des thèses de Ludendorff en leur temps sur les puissances supra-étatiques, dont les sociétés secrètes, le mouvement d’Action communale panaméen, embryon du Parti panaméiste, étant décrit comme un appendice de l’Ordre de la Rose-Croix, lequel semble être pour le mouvement auquel appartient Cheminade une sorte de fil rouge dans l’histoire du national-socialisme hitlérien. Par ailleurs, l’auteur de ce texte prend pour argent comptant des rapports des services de renseignement états-uniens, ce qui signifie qu’il ne s’agit nullement d’un travail d’historien : en s’appuyant sur ce seul genre de sources, dont au prétexte qu’elles sont déclassifiées on peut facilement penser qu’elles font enfin la lumière sur des faits méconnus, en réalité c’est la même chose que si l’on prenait pour fin mot d’une affaire judiciaire des rapports de police en ignorant tout jugement par une cour. Encore une fois, les historiens sérieux ne commettent pas cette erreur, mais des militants politiques ne sont pas toujours aussi regardants. Même dans les régimes démocratiques, et même en temps de paix, il arrive que ces services jouent un rôle malsain de police politique au service des gouvernements en place. Nous soulignerons les points contestables dans ce texte.

Le second texte (II) est quant à lui tiré de la littérature panaméiste elle-même. Elle confirme de manière euphémistique la présentation générale du I quant aux influences du fascisme européen sur la doctrine panaméiste, tout en apportant d’autres éléments sur la constitution d’un parti de masse dans le cadre des institutions démocratiques du pays.

Enfin, nous donnons en Complément des extraits de la Constitution panaméiste de 1941.

Pour conclure cette introduction, un mot du terme panaméisme. Le mot espagnol est panameñismo, forgé à partir de l’adjectif panameño. Une traduction correcte consiste donc à prendre l’adjectif français « panaméen » pour appliquer le même traitement, ce qui donne « panaméisme ». Le terme « panamisme » que certains emploient, par exemple le Wikipédia français, est pauvre : si Arnulfo Arias l’avait voulu, il aurait appelé son parti « Partido panamista » mais il l’a appelé « Partido panameñista ».

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Photo : L’emblème d’Action communale figurait sur la page de titre de l’organe de presse du mouvement, comme on le voit sur cette photo. Ce symbole complexe comporte un faisceau lictorial comme dans le fascisme, et même deux, un grand et un petit, le petit ayant les lettres A au-dessus et C en-dessous (ce qui ne se laisse pas déchiffrer par le profane que nous sommes), une croix gammée, un livre ouvert surmonté d’une dague, qui évoque sans aucun doute les rites initiatiques décrits ci-dessous en I, et d’autres choses encore, dont une devise, « Veritas imperabit orbi panamensi », « la vérité dirigera le monde panaméen ». (Source photo : El Digital Panamá)

Les notes entre crochets [ ] dans le texte sont de nous. Des commentaires numérotés font également suite aux traductions.

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Plan

I/ Les éléments empruntés au fascisme dans la doctrine d’Arnulfo Arias

II/ Un fascisme démocratique ?

III/ Complément : La Constitution panaméenne de 1941 : Constitution panaméiste, la première véritable Constitution du Panama en tant qu’État souverain

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I/ Les éléments empruntés au fascisme dans la doctrine d’Arnulfo Arias

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Traduction :

En 1931, le Dr. Arnulfo Arias Madrid prit la tête d’un coup d’État contre le Président Florencio Arosemena, au cours duquel furent assassinés plusieurs membres de la Garde présidentielle du Palacio de las Garzas [siège de la Présidence de la République], et qui imposa comme Président Harmodio Arias Madrid, le propre frère d’Arnulfo Arias Madrid. L’organisation à la tête du coup d’État était le Mouvement d’action communale, une organisation secrète et clandestine de tendance nationaliste, fondée en 1923. De nombreux membres de l’organisation entrèrent dans les équipes du nouveau gouvernement.

Le Mouvement d’action communale était une organisation secrète dotée de rites d’initiation, comme l’a expliqué en 1964 l’un de ses membres, Víctor Florencio Goytía : « Après le serment de rigueur et la signature avec le sang, scellée dans un livre noir, au terme d’une cérémonie mystique, les membres étaient organisés en escadrons de combat ; les membres initiés d’Action communale utilisaient des capuches blanches, et les chefs des capuches noires1, qui permettaient seulement de voir les yeux ; ils avaient en outre un salut spécial, avec les mains croisées, pour reconnaître plus facilement un membre de la communauté. »

Le Mouvement d’action communale était organisé en escadrons paramilitaires en uniforme, adoptant la symbologie fasciste, avec un emblème qui incluait le svastika2, les faisceaux, une dague et un livre ouvert [voyez photo ci-dessus]. Une telle affirmation n’a pas de quoi étonner, car le Dr. Arnulfo Arias Madrid avait découvert et pratiqué l’occultisme durant son séjour de spécialisation médicale en Europe en 1925. Il entra en contact avec la société des Polaires qui avait des liens avec la société Thulé [Thule-Gesellschaft] en Allemagne, dont étaient membres le professeur Karl Haushofer, Rudolf Hess, Alfred Rosenberg et Adolf Hitler lui-même. Peu après l’arrivée au pouvoir d’Harmodio Arias Madrid, son frère Arnulfo Arias Madrid fut nommé ambassadeur du Panama en Italie, pendant le gouvernement fasciste de Benito Mussolini3, puis en France, de 1936 à 1939, où le Dr. Arnulfo Arias Madrid fut initié personnellement dans la société rosicrucienne, à laquelle il resta lié toute sa vie, de même qu’un grand nombre de ses partisans au Panama, comme nombre d’autres hommes de gouvernement liés au Troisième Reich allemand.

Le Mouvement d’action communale finit par se dissoudre, ses membres en venant à constituer diverses forces politiques, mais à la fin de la décennie 1930 la majorité d’entre eux se réunirent dans le parti fondé par Arnulfo Arias Madrid et qui allait le porter au pouvoir en 1940, le Parti national révolutionnaire (Partido Nacional Revolucionario), renommé par la suite adopterait Parti panaméiste (de tendance droitière et nationale-populiste), copiant le modèle de structure politique du NSDAP allemand.

En 1937, comme ambassadeur du Panama dans l’Italie de Mussolini [voyez note 3], Arnulfo Arias rencontra Adolf Hitler, Herman Goering, Adolf Himmler, Joseph Goebbels et d’autres dirigeants nazis, selon des rapports déclassifiés des Archives nationales du FBI nord-américain : « … il devint un nazi convaincu, corps et âme, et à son retour au Panama créa un parti politique nazi, le Parti national révolutionnaire ; en 1940, en tant que Président, Arias ordonna la création d’un escadron militaire de haut niveau dont l’entraînement fut confié au nazi guatémaltèque Fernando Gómez Ayau, qui travaillait sous l’autorité directe de l’ambassadeur d’Hitler au Panama, Hans von Winter, lequel les conseillait dans la formation d’une police secrète appelée la GUSIPA, la Garde silencieuse panaméenne (Guardia Silenciosa Panameña). »

Arnulfo Arias s’entoura de sympathisants nazis parmi ses amis intimes, ses partisans politiques et ses ministres, parmi lesquels Manuel María Valdéz (proche collaborateur politique d’Arias), José Ehrman (secrétaire d’Arias quand celui-ci était ambassadeur à Paris), Cristóbal Rodríguez (secrétaire général de la Présidence d’Arias), Antonio Isaza Aguilera (secrétaire privé d’Arias), le colonel Olmedo Fabrega (doyen et chef des escortes d’Arias durant sa présidence), le lieutenant-colonel Luis Carlos Díaz Duque (chef de la Garde présidentielle durant sa présidence), Julio Heurtematte (qui s’associa à Arias pour créer la société d’importation de voitures allemandes et japonaises Heurtematte & Arias), le capitaine Nicolás Ardito Barletta (chef de la Gusipa, coreligionnaire d’Arias dans la société rosicrucienne et ex-maire de la ville de Panama pour le parti d’Arias ; c’était en outre le père du Dr. Nicolás Ardito Barletta, un adversaire politique d’Arias qui lui disputa la Présidence en 1984, se faisant élire à une marge étroite – sous l’accusation de fraude électorale soulevée par Arias – en tant que représentant du Parti révolutionnaire démocratique, fondé par le général et révolutionnaire charismatique Omar Torrijos, qui avait renversé Arias en 1968).

Au cours de sa carrière politique initiale, Arnulfo Arias Madrid entendit « purifier » le Panama des « races inférieures ». En tant que ministre de la santé en 1933, dans le gouvernement de son frère Harmodio, il proposa une législation sanitaire pour la stérilisation des Noirs d’ascendance antillaise4, ainsi que l’application de l’euthanasie aux personnes âgées. Cette législation fut à l’époque rejetée par l’Assemblée nationale mais fut appliquée pendant le gouvernement d’Arnulfo Arias en 1940, à l’hôpital Santo Tomás de la ville de Panama.

De même, dans la nouvelle Constitution qu’imposa Arnulfo Arias Madrid en 1940, se trouvaient un article définissant comme « races interdites d’immigration les Afro-antillais, Chinois, Japonais, Hindoustanis et Juifs », ainsi qu’un article disposant que « les commerces de détail ne peuvent être gérés que par des Panaméens de naissance ». Un mémorandum du Département d’État nord-américain, produit juste avant le renversement d’Arias en 1941 – renversement promu par les États-Unis en raison des sympathies d’Arias pour l’Axe – rapporte la chose suivante : « … que le gouvernement d’Arias prévoit de prendre un décret-loi pour exclure des activités commerciales les Juifs, Hindoustanis, Chinois et Espagnols »5 (29 septembre 1941, N.A. 819.55J/4). (…)

De tels faits ressortent aussi du rapport confidentiel cité plus haut et envoyé en 1943 au Département d’État par l’ambassadeur nord-américain au Chili, Claude Bowers, dans une section intitulée « Activités subversives et déclarations d’Arnulfo Arias », qui décrit une entrevue d’Arias avec un informateur de l’ambassade nord-américaine : « … quand l’informateur entra dans la chambre de l’hôtel à Santiago du Chili où logeait l’ex-Président du Panama, le Dr. Arnulfo Arias, l’informateur leva la main en un salut nazi avec les mots ‘Heil Hitler’, à quoi le Panaméen Arnulfo Arias répondit de la même manière ; Arias dénonça la politique impérialiste des États-Unis et, interrogé sur son opinion quant au résultat de la guerre, il répondit qu’il avait cru une victoire des Alliés possible mais qu’avec les récents triomphes d’Hitler en Russie et en Afrique du Nord il pensait que la situation avait changé, que la Russie serait ‘liquidée’ au cours de l’hiver et qu’avec la victoire prochaine de l’Axe arriverait ‘le jour où nous serons libres’ ; enfin, quand il lui fut demandé s’il était partisan du nazisme, Arias dit qu’il était panaméen avant tout mais que si les nazis contribuaient à ‘notre émancipation latino-américaine’ il en serait un fervent admirateur. » (12 septembre 1942, N.A. 819.001/311, Arias, Arnulfo).

Rapport spécial de 1986 de l’Executive Intelligence Review, Lyndon LaRouche Foundation, Washington D.C. (décembre 2009)

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1 Il se pourrait que ces capuches ressemblassent à celles du Klu Klux Klan, c’est-à-dire avoir été coniques avec un sommet pointu. Un mot sur ce point. Il est évident que le KKK, qui se développa d’abord et surtout dans les États du Sud des États-Unis, a emprunté ce costume aux cofradías espagnoles de la Semaine Sainte, qui s’étaient répandues dans toutes les possessions américaines de l’Espagne, y compris aux États-Unis, dont la Louisiane espagnole de 1762, après le traité de Fontainebleau signé avec la France, jusqu’à 1800. Cette Louisiane espagnole couvrait plusieurs États où le KKK se développa par la suite. – Il est permis de supposer que le nom même du Klu Klux Klan est une allusion à ce costume emprunté : l’un des noms de cette capuche conique en espagnol est en effet cucurucho, et klu-klux peut être le son cu-curuch par déformation. Le nom du KKK reste un mystère à ce jour, et notre hypothèse semble moins fantaisiste que celle qui consiste à y voir le bruit d’un fusil que l’on réamorce. Le sens en est selon nous : le clan du (de ceux qui portent le) cucurucho.

2 En supposant qu’Action communale se fût doté de cet emblème avec svastika dès sa création, en août 1923, il convient de souligner que le NSDAP allemand dont le svastika était le symbole depuis 1920, n’avait guère encore fait parler de lui à cette date. Le putsch de Munich, par exemple, n’eut lieu qu’en novembre 1923, tandis que les fascistes italiens étaient au pouvoir depuis la Marche sur Rome d’octobre 1922. Il ne paraît donc pas absolument certain que le svastika d’Action communale fût un « emprunt » au national-socialisme allemand. Une autre possibilité est qu’il se fût agi d’un symbole indigène, la croix gammée étant, comme on le sait, un symbole ubiquitaire des civilisations amérindiennes. C’est le cas au Panama, parmi les Indiens Gunas (ou Cunas) de l’archipel de San Blas, qui obtinrent leur autonomie à la suite de la « Révolution de 1925 » et adoptèrent un drapeau orné d’un svastika, drapeau toujours en vigueur de nos jours. C’est une simple hypothèse de notre part. Du reste, la Constitution panaméiste de 1941 ne fait aucune mention des accords d’autonomie de mars 1925 concernant l’archipel de San Blas et l’autogestion accordée aux Gunas, si bien qu’on peut penser qu’Arnulfo Arias n’était pas un farouche défenseur de cet accord. Le titre XIV de la Constitution sur les « Provinces et le Régime municipal », est absolument muet quant à une quelconque spécificité de l’archipel.

3 Toutes les sources ne concordent pas sur le séjour d’Arias en Italie en tant qu’ambassadeur. La chose figure certes dans les les pages Wikipédia en anglais, par exemple, mais non dans celles en français ou en espagnol, ni par le texte ci-dessous en II. Selon ces dernières sources, le champ d’action d’Arnulfo Arias comme ambassadeur couvrait différents pays européens parmi lesquels l’Italie n’est pas nommée, et avait son siège à Paris. Il est fréquent que les petits pays nomment un seul ambassadeur pour plusieurs pays.

4 L’affirmation paraît sans fondement et mériterait à tout le moins d’être précisée. Les Noirs dont la langue maternelle n’est pas le castillan sont une catégorie parmi d’autres de « migrants interdits » dans la Constitution de 1941. Mais les autres catégories sont définies de manière plus extensive : par exemple, les personnes de race jaune sont toutes interdites d’immigration au Panama par cette Constitution sans que celle-ci fasse une différence selon la langue maternelle dans ce cas. D’un côté, par conséquent, la race noire est davantage acceptée que la race jaune dès lors que le texte constitutionnel fait jouer pour la première et pour celle-ci seulement un critère de langue. Les Noirs dont le castillan est la langue maternelle pouvaient immigrer au Panama. D’un autre côté, le fait qu’une personne née au Panama d’une personne appartenant à la catégorie des migrants interdits a tout de même la nationalité panaméenne si l’autre parent est Panaméen, connaît une exception quand le père appartenant à la catégorie de migrant interdit est un Noir dont la langue maternelle n’est pas le castillan (art. 12), c’est-à-dire que la Constitution semble en effet réserver le traitement le plus strict envers les personnes qui réunissent dans leur personne deux traits : (a) être de race noire et (b) ne pas avoir le castillan pour langue maternelle. De toute évidence ce sont les Noirs anglophones et francophones qui sont visés. Voyez la note 5 et notre choix d’articles de la Constitution de 1941 ci-dessous. Par conséquent, l’expression de « race inférieure » à éliminer par stérilisation est une grossière erreur ou une diffamation : pourquoi ce régime aurait-il cherché à éliminer les Noirs en tant que race inférieure alors qu’il n’interdisait pas d’immigrer aux Noirs de langue espagnole ? Cela n’a aucun sens. Soit l’auteur a mal compris le rapport des services secrets états-uniens dont il rend compte, soit c’est ce rapport qui est un tissu de faussetés. Sur la base de faits vrais, à savoir l’existence constitutionnelle d’une catégorie de « migrants interdits », l’un ou l’autre élucubre. S’il y a eu un programme de stérilisation envers les Noirs, il ne peut avoir visé ceux qui étaient libres d’immigrer dans le pays, mais seulement ceux, au maximum, à qui faisait défaut un certain trait culturel, à savoir la langue espagnole. Et même concéder ce point semble absurde ; l’un ou l’autre semble avoir allègrement mêlé deux dispositions de nature différente, à savoir une législation migratoire et une législation de nature eugéniste, appliquant sans fondement les moyens de la seconde aux objectifs de la première. S’il s’agissait d’une politique de nettoyage ethnique, comme l’un et/ou l’autre le laisse entendre, la stérilisation est bien moins propre à ce résultat que l’expulsion ou la pure et simple élimination physique directe. Bref, tout cela n’a aucun sens.

5 C’est l’article 23, alinéa 3, de la Constitution qui définit la catégorie des personnes interdites d’immigration. Il est rédigé comme suit : « Sont interdits d’immigrer : la race noire quand la langue maternelle n’est pas le castillan, la race jaune et les races originaires de l’Inde, de l’Asie mineure et de l’Afrique du Nord. » Il y a dans l’article, au paragraphe en question, deux citations qui ne se recoupent que partiellement. L’une omet les Japonais, l’autre omet les Espagnols. Chinois, Japonais et Hindoustanis relèvent des sous-catégories « races jaunes » pour les deux premiers et « races originaires de l’Inde » pour les troisièmes. En revanche, les Espagnols ne paraissent relever d’aucune des sous-catégories établies par la Constitution et le décret-loi évoqué en ces termes par les services secrets nord-américains était donc forcément inconstitutionnel : le plus probable est que ce rapport des services secrets n’est pas fiable. Quant aux juifs, nommés dans les deux citations, la constitutionnalité de leur interdiction serait également problématique mais cette interdiction pourrait à la rigueur signifier que le gouvernement entendait la catégorie « races originaires d’Asie mineure et d’Afrique du Nord » comme incluant, outre les Arabes et les Berbères, les Juifs dans toutes leurs composantes.

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II/ Un fascisme démocratique ?

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Arnulfo Arias Madrid

Traduction de « L’Ordre Arnulfo Arias : Sa mémoire est bien vivante », par Enrique de Obaldía, avocat.

En 1925 le Dr. Arias fut témoin de l’intervention militaire des États-Unis qui étouffa la grève des loyers6 en causant morts et blessés, cet événement influa sur le sentiment nationaliste du Dr. Arias, le poussant à rejoindre le Mouvement d’action communale.

En ce temps-là, le pays souffrait d’un état grave de décomposition politique, économique et sociale, produit de la structure semi-coloniale imposée par le traité antinational Hay-Buneau Varilla de 1903, et cette situation empêchait la croissance et le progrès de la Nation.

C’est comme conséquence de cette réalité que, le 2 janvier 1931, malgré les risques d’une intervention nord-américaine prévue par la Constitution et le traité du Canal, Action communale mène un coup d’État contre le Président Florencio Harmodio Arosemena, le renversant. La participation du Dr. Arnulfo Arias fut prépondérante et fondamentale pour l’exécution de la « Révolution libertaire » (Revolución Libertaria) du 2 janvier 1931, car il fut l’un des chefs les plus habiles et déterminants pour l’action armée de ce coup d’État. C’est en effet le Dr. Arias qui dirigea les opérations, en particulier la prise du palais présidentiel.

Après cette geste héroïque d’Action communale, le Dr. Arnulfo Arias occupa sous l’administration du Dr. Ricardo J. Alfaro (1931-1932) et de son frère le Dr. Harmodio Arias Madrid (1932-1936) des fonctions publiques importantes, en tant que ministre des travaux publics et ministre de la santé.

En reconnaissance de ses contributions à la campagne électorale de 1936, le Président Juan Demóstenes Arosemena nomma le Dr. Arnulfo Arias envoyé extraordinaire devant les gouvernements de France, d’Angleterre, de Suisse et du Danemark, établissant à Paris le siège de sa mission diplomatique. Durant son séjour en Europe, de 1936 à 1939, il fut en outre délégué du Panama devant la Société des Nations, à Genève en Suisse, et envoyé spécial au couronnement du monarque britannique George VI.

En Europe, Arias entra en contact avec les idéologies alors en vogue et qui comportaient une forte charge nationaliste. Ces manifestations patriotiques fascinèrent Arias. Il fut également impressionné par la législation sociale avancée qu’adoptaient presque toutes les nations du vieux continent. Il profita de cette expérience pour étudier différentes formes démocratiques de gouvernement, promotrices d’un nouvel ordre social et de l’intervention ordonnatrice de l’État.

Fin 1939, le Dr. Arias Madrid accepta depuis son séjour parisien la candidature à la Présidence de la République pour son parti, le Parti national révolutionnaire (PNR), auquel s’associèrent les partis conservateur, libéral national, démocrate, et libéral uni. Devant ce défi, le Dr. Arias était décidé à engager de nouvelles politiques pour le pays, fondées sur les principes nationalistes d’Action communale et les nouvelles idéologies naissantes en Europe7.

De retour au Panama pour conduire sa campagne électorale, devant un rassemblement de masse sans précédent dans l’histoire politique du pays, le 22 décembre 1939, devant la gare ferroviaire de la ville de Panama (l’ancien Musée panaméen de l’Homme « Reya Torres de Araúz », aujourd’hui l’École des beaux-arts de la Place du 5 Mai), le Dr. Arias présenta une nouvelle doctrine politique qu’il nomma « Panaméisme » (Panameñismo).

Cette doctrine était inspirée par un nationalisme culturel, démocratique et économique, basé sur l’exaltation de nos racines historiques et sur notre droit à bénéficier de notre position géographique8. Elle avait pour idées directrices l’intervention ordonnatrice de l’État, en remplacement du caduc laisser-faire, et l’adoption de droits sociaux.

Le Dr. Arias définit la doctrine panaméiste dans les termes suivants : « Panaméisme sain, serein, basé sur l’étude de notre géographie, de notre flore, de notre faune, de notre histoire et de nos composantes ethniques. C’est seulement de cette manière que nous pourrons parvenir à l’excellence d’institutions équilibrées et au gouvernement parfait qui produira la plus grande somme de bonheur possible, la plus grande sécurité et stabilité sociale et politique. » Cette déclaration peut se structurer en trois principes de base :

  1. Le nationalisme d’Action communale, tendant à défendre, à développer et à dignifier la nationalité panaméenne ;
  2. La pleine démocratie, la participation effective du peuple au pouvoir public pour forger son destin et son développement socioéconomique ; et
  3. La souveraineté nationale sous la devise « Le Panama aux Panaméens », dans le but de fortifier et grandir notre image de nation souveraine et indépendante.

Le Dr. Arias remporta une victoire éclatante aux élections de 1940 face au candidat du Front populaire, une alliance de socialistes, libéraux et communistes dont le candidat, Ricardo J. Alfaro, pour éviter l’intensification du climat de violence politique, s’était, curieusement, retiré de la campagne électorale de manière anticipée.

Une fois au pouvoir, le 1er octobre 1940, le Dr. Arias appliqua un plan de développement national fondé sur la doctrine panaméiste et commença l’application d’un programme de gouvernement qui poursuivait l’œuvre nationaliste et innovante des administrations des Présidents Harmodio Arias Madrid (1932-1936), Juan Demóstenes Arosemena (1936-1939) et Augusto Samuel Boyd (1939-1940), approfondissant au maximum un authentique processus révolutionnaire.

La première et principale décision du gouvernement révolutionnaire du Dr. Arias fut l’abrogation de la Constitution conservatrice et antinationale de 1904, qui fut remplacée par la Constitution du 2 janvier 1941 modernisant les structures de l’État panaméen et complétant l’abrogation du droit d’intervention des États-Unis.

Le travail gouvernemental, s’agissant de la législation, fut complété par 103 lois et six décrets-lois qui développèrent les nouveaux principes constitutionnels et introduisirent des changements importants tels que : l’inscription des femmes sur les listes électorales et le vote féminin, la création de la Banque centrale d’émission de la République chargée d’émettre le papier monnaie panaméen, la protection de la faune et de la flore, la protection de la famille, de la maternité et de l’enfance, la promotion de la sécurité publique et de la sécurité sociale, le développement de la santé publique, le patrimoine familial (patrimonio familiar) inaliénable des classes pauvres ouvrières et agricoles, la promotion de l’éducation populaire, des arts, du sport, de la culture vernaculaire et du folklore national, la protection du patrimoine historique, la nationalisation du commerce de détail, la première loi organique d’éducation, la création de la Banque agricole, la création du tribunal de tutelle des mineurs, la défense de la langue, la régulation des contrats de travail et le droit des travailleurs à des congés annuels payés, l’indemnisation des accidents, le droit de grève, l’égalité salariale entre hommes et femmes, la maternité ouvrière, l’établissement de la journée unique de travail dans les administrations publiques, la promotion de logements populaires et la planification urbaine, l’habeas corpus, le recours en protection des garanties constitutionnelles, le tribunal des contentieux administratifs, la fonction sociale de la propriété privée, la réorganisation de la police nationale, déclarant le Président de la République chef suprême de cette institution, et son œuvre majeure : la Caisse de sécurité sociale.

De même que le 10 mai 1951 et le 11 octobre 1968, le 9 octobre 1941 des secteurs oligarchiques, rétrogrades et antinationaux conduisirent un coup d’État contre le Dr. Arias, le renversant et freinant ainsi le prodigieux développement économique, politique et social dont jouissait alors le pays.

Il convient de souligner que l’opposition du Dr. Arias à l’établissement de bases militaires des États-Unis sur le territoire national en dehors de la Zone du canal pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que son refus d’employer militairement les navires sous pavillon panaméen, furent les principaux éléments qui occasionnèrent ledit coup d’État9.

Par une mesure du Président Enrique Adolfo Jiménez, le Dr. Arnulfo Arias Madrid put retourner dans son pays en 1945, après avoir subi l’exil. À son retour, le Dr. Arias s’engagea de nouveau dans la vie politique nationale.

tupolitica.com, 4 août 2008 (organe de presse panaméiste).

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6 « Huelgas inquilinarias » : Ces grèves des loyers par les travailleurs panaméens n’étaient pas une petite affaire puisqu’il arriva au gouvernement de demander à l’armée nord-américaine présente dans la Zone du canal de les réprimer par la force, dans les années 1920, ce dont il est dit ici qu’Arnulfo Arias fut témoin. Voyez le poème Chant au quartier du Marañón d’Álvaro Menéndez Franco que nous avons traduit en français dans notre billet de « Poésie anti-impérialiste du Panama » ici.

7 C’est une façon euphémistique de décrire l’influence des régimes totalitaires européens. Toutefois, comme il s’agit essentiellement d’interventionnisme étatique, et que pour le reste Arias resta partisan de l’élection, on pourrait tout autant rattacher son action à celle du Front populaire en France ou le situer dans une même classe qu’un de Gaulle en 1958.

8 C’est-à-dire le droit des Panaméens d’être souverains chez eux, ce qui devait inclure à terme la souveraineté sur le canal.

9 L’auteur nord-américain de I apporte des éléments des services secrets états-uniens pour dénoncer ces mesures de pure et simple neutralité comme étant motivées par une sympathie envers les pays de l’Axe. Comme si l’on ne vouloir être neutre sans avoir d’intentions hostiles. Quoi qu’il en soit des motivations d’Arnulfo Arias, il est impossible de voir dans les deux refus mentionnés autre chose qu’une politique de neutralité. Or il fut renversé en raison de cette politique, I et II s’accordent à le dire bien qu’ils ne portent pas la même analyse. La maxime « Qui n’est pas avec moi est contre moi » est souvent associée à Staline : on voit que les États-Unis la pratiquaient pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Complément :
La Constitution panaméenne de 1941

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La Constitution panaméenne, et panaméiste, de 1941 fut en vigueur jusqu’en 1946. Tirant les conséquences de l’accord Hull-Alfaro de 1939, elle mit fin au régime de la première Constitution panaméenne de 1904 qui faisait du Panama un protectorat des États-Unis. L’accord Hull-Alfaro et la Constitution de 1941 maintenaient cependant l’existence d’une Zone du canal sous souveraineté nord-américaine, qui ne fut supprimée qu’avec les traités Carter-Torrijos de 1977.

La Constitution de 1946 fut à son tour abrogée et remplacée en 1972, après le coup d’État de 1968 qui renversa de nouveau Arnulfo Arias. Cette dernière Constitution de 1972 est encore en vigueur aujourd’hui ; c’est la quatrième plus ancienne d’Amérique latine, après celles du Mexique (1917), du Costa Rica (1939) et de l’Uruguay (1967). Ce classement appelle quelques remarques. La Constitution du Mexique est purement et simplement l’imitation – on n’ose même dire une adaptation – de la Constitution fédérale des États-Unis. Elle fut le cadre d’une hégémonie du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) issu de la Révolution mexicaine longue de plus de soixante-dix ans. Quant au Costa Rica, la longévité de sa Constitution traduit la stabilité politique de ce pays au vingtième siècle, d’autant plus remarquée qu’elle en fait une exception parmi les petites républiques d’Amérique centrale. Cette stabilité fut imputée par le célèbre intellectuel mexicain José Vasconcelos à l’homogénéité raciale du pays : « Tout le monde sait que le Costa Rica est un pays civilisé et civiliste, démocratique et cultivé, peuplé par une race pure d’origine galicienne, sans presque aucun Indien et seulement quelques Noirs sur la côte qui ne créent pas de problèmes. Le Costa Rica échappe ainsi aux maux du métissage et du prétorianisme et ne connaît ni dictateurs ni caudillos. » (in José Vasconcelos, El Proconsulado, 1939, notre traduction)

Parmi les articles intéressants de la Constitution panaméenne de 1941, on relèvera (notre traduction) :

Art. 10 : Le castillan est la langue officielle de la République. Il relève des missions de l’État de veiller à sa pureté, sa conservation et son enseignement dans tout le pays.

Art. 11 : La qualité de Panaméen s’acquiert par la naissance ou par un acte de naturalisation. Art. 12 : Sont Panaméens de naissance : a) ceux qui sont nés sous la juridiction de la République, quelle que soit la nationalité des parents, à condition que ceux-ci n’appartiennent pas à la catégorie des migrants interdits (siempre que ninguno de éstos sea de inmigración prohibida) ; b) ceux qui sons nés sous la juridiction de la République, même si l’un des parents appartient à la catégorie des migrants interdits, à condition que l’autre soit Panaméen de naissance. Cette disposition ne s’appliquera pas quand le père appartenant à la catégorie des migrants interdits est de race noire et que sa langue maternelle n’est pas le castillan.

Art. 23, alinéas 2 et 3 : L’État veillera à ce qu’immigrent des éléments sains, travailleurs, adaptables aux conditions de la vie nationale et capables de contribuer à l’amélioration ethnique, économique et démographique du pays. // Sont interdits d’immigrer : la race noire quand la langue maternelle n’est pas le castillan, la race jaune et les races originaires de l’Inde, de l’Asie mineure et de l’Afrique du Nord.

Art. 27, alinéa 2 : Personne ne pourra être détenu plus de vingt-quatre heures sans être déféré aux ordres de l’autorité compétente pour être jugé.

Art. 31 : Il n’y aura pas de peine de mort au Panama. Il ne se pourra pas non plus prononcer de peine de bannissement contre les Panaméens.

Art. 38 : La profession de toutes les religions est libre ainsi que l’exercice de tous les cultes, sans autre limitation que le respect de la morale chrétienne. Il est reconnu que la religion catholique est celle de la majorité des habitants de la République. Elle sera enseignée dans les écoles publiques, mais son apprentissage ne sera pas obligatoire pour les élèves dont les parents ou tuteurs en feront la demande. La loi disposera de l’assistance qui doit être prêtée à ladite religion et pourra confier des missions (encomendar misiones) à ses ministres parmi les tribus indigènes.

Art. 47 Sont garantis la propriété privée et les autres droits acquis par un titre valable, conformément aux lois civiles, par les personnes physiques ou juridiques, lesquels droits ne pourront être méconnus ni lésés par des lois postérieures. // Quand du fait de l’application d’une loi justifiée par des motifs d’utilité publique ou d’intérêt social les droits des particuliers entreront en conflit avec la nécessité reconnue par la loi, l’intérêt privé devra céder à l’intérêt public ou social. // La propriété privée implique des obligations en raison de la fonction sociale qu’elle doit remplir.

Art. 53 Le travail est une obligation sociale et sera sous la protection spéciale de l’État. // L’État pourra intervenir par la loi pour réglementer les relations entre le capital et le travail en vue de réaliser une meilleure justice sociale de manière que, sans causer de préjudice injustifié à aucune partie, il assure au travailleur les conditions nécessaires à l’existence, et les garanties et rétributions congruentes aux raisons d’intérêt public et social, et au capital la juste rémunération de ses investissements. // L’État veillera à ce que le petit producteur indépendant puisse obtenir de son travail et de son industrie un fruit suffisant pour ses nécessités et spécialement pour le bien-être et le progrès des classes agricoles et ouvrières.

Art. 103 : Les loi n’auront pas d’effet rétroactif.

Nous avons discuté une disposition constitutionnelle identique au présent art. 103 dans la Constitution paraguayenne de 1940 (ici). Ici comme là nous ignorons quelle étendue était donnée à cette disposition, sachant que la même disposition figure aussi dans la Constitution des États-Unis (Article I, Section 9, clause 3) et que la Cour suprême nord-américaine a très tôt jugé que cela ne s’appliquait qu’aux lois pénales et non aux lois civiles (Calder v. Bull, 1798). Dans la Constitution panaméenne, nous avons cependant cité un autre article, l’art. 47, dont le premier alinéa pourrait apporter une réponse à la question : « Sont garantis la propriété privée et les autres droits acquis par un titre valable, conformément aux lois civiles, par les personnes physiques ou juridiques, lesquels droits ne pourront être méconnus ni lésés par des lois postérieures. » Cela semble indiquer la non-rétroactivité des lois civiles.

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Annexe :
Création de l’ordre Arnulfo Arias Madrid

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Loi du 8 janvier 2003. Est créé l’ordre Arnulfo Arias Madrid avec sa décoration. Sa finalité est de rendre l’hommage du peuple panaméen à l’un de ses plus distingués hommes d’État, qui fut élu à trois reprises Président de la République par le vote populaire, et, en commémoration du centenaire de la République, de promouvoir les vertus démocratiques et civiques qui sont au fondement de l’État panaméen, ainsi que les contributions les plus notables au développement durable dans les domaines scientifique, littéraire, artistique, intellectuel et humanitaire.

Documents. „Platinkrieg“ : La guerre du platine en Colombie pendant la Seconde Guerre mondiale

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Opération « Poussière d’argent » :
La guerre du platine en Colombie

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Traduction française par l’auteur du présent blog d’un compte rendu en allemand du livre Unternehmen Silberstaub. Deutsch-amerikanischer Platinkrieg im Dschungel Kolumbiens (Druffel, 1984) (Opération « Poussière d’argent » : La guerre du platine entre Allemands et Américains dans la jungle de Colombie), par Arturo Molinero. Le compte rendu fut publié sur une page n’existant plus du site nexusboard.net, où nous l’avons trouvé en octobre 2007. La page ayant disparu, nous ne pouvons, faute de l’avoir noté en son temps, dûment créditer l’auteur de ce compte rendu ; il se pourrait être agi d’une opération de promotion du livre par son auteur lui-même ou la maison d’édition. Ayant eu ce livre entre les mains, nous pouvons confirmer que le compte rendu en est fidèle. Le livre n’est pas un travail d’historien : il s’agit d’un récit sous forme romancée, comme il n’est pas rare d’en trouver dans le monde de l’édition du livre historique quand il s’agit de viser le grand public. Dans une partie « Commentaires » à la fin de la traduction, nous comparons le contenu du livre avec des travaux sourcés, et cette comparaison nous paraît plaider pour la véracité des faits relatés dans le livre de Molinero.

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TRADUCTION

Au commencement de la guerre, de nombreux Allemands d’Amérique du Sud se rendirent en Allemagne afin de s’enrôler. D’autres qui ne pouvaient faire le voyage s’engagèrent dans des organisations allemandes dont le but était de garantir l’approvisionnement de l’Allemagne en matières premières importantes.

L’Amérique du Sud fut de cette façon organisée dans le grand style comme une colonie géante. Le nombre d’Allemands immigrés en Amérique du Sud au cours du temps se montait à quelque cinq millions. Depuis Berlin furent posées les bases pour qu’après la victoire militaire la plupart de ces pays devinssent des partenaires. L’Argentine suivie du Chili étaient de loin les États dont la probabilité aurait été la plus grande qu’ils devinssent des alliés de l’Axe.

L’une des plus importantes missions du réseau d’agents allemands pendant la guerre fut l’approvisionnement en platine de Colombie [la seule source d’approvisionnement en platine de l’Axe], pays où opérait un groupe étoffé, le « cercle des seize » (Ring der Sechzehn). Se procurer le platine colombien et le transporter via l’Équateur jusqu’aux fonderies d’Argentine était la tâche principale de ce groupe, à laquelle s’ajouta par la suite la contre-offensive armée contre les agents nord-américains.

Une importante priorité des opérations d’agents allemands en Amérique du Sud fut ainsi le maintien de l’approvisionnement du Troisième Reich en platine. En 1936 déjà, un Allemand établi en Colombie, Theodor A. Barth, fut chargé de garantir pour l’Allemagne la production de platine des orpailleurs (Platinwäscher) travaillant en Colombie. Theodor A. Barth s’était installé en Colombie après la Première Guerre mondiale d’abord comme marchand d’émeraudes. Par la suite, il était parvenu à recruter un groupe d’orpailleurs parmi les quelque 30.000 indigènes qui, avec un équipement des plus rudimentaires, se livraient à l’orpaillage de l’or et du platine dans les nombreux affluents du Rio San Juan et du haut Rio Cauca. Il parvint en quelques années à réunir dans ses mains, avec seize points de contact, le monopole de l’orpaillage de platine. Pour cela il payait ses ouvriers 20 % plus cher que les comptoirs d’État. Le paiement se faisait en dollars depuis des comptes allemands aux États-Unis.

Quand, en juin 1941 [quelques mois avant l’entrée en guerre des États-Unis], les avoirs allemands aux USA furent gelés, le marché colombien du platine semblait devoir échapper au Troisième Reich. Cependant, le financement nécessaire put rapidement être assuré par le biais de banques argentines, ce qui permit d’entamer une nouvelle phase d’approvisionnement pour le Reich.

Ce n’est qu’en octobre 1941, quand la Wehrmacht commença d’avancer vers Moscou, que les achats allemands de platine furent stoppés d’un coup. Ceci fut la conséquence de l’acquisition par les Nord-Américains de l’ensemble de la production minière de platine que la Choco Pacific Company réalisait avec ses excavatrices géantes, lorsque les États-Unis décidèrent d’acheter purement et simplement la compagnie. Deux tiers de l’exploitation ne pouvaient plus désormais parvenir en Allemagne ; il ne restait que les orpailleurs. Les activités de ce réseau furent par conséquent amplifiées, avec l’aide de l’Allemagne. Par la route Madrid-Bogota furent envoyés à Theodor A. Barth des assistants et du matériel, tels que des postes radios, des bateaux hors-bord, des armes (mitrailleuses MG, 2-cm-Flak 38), et même un petit sous-marin de fabrication italienne.

Après l’achat de la Choco Pacific Company par les États-Unis, s’ensuivit encore un traité entre la Colombie et les États-Unis par lequel ces derniers devaient recevoir l’ensemble du platine colombien. Ce qui incluait le platine des orpailleurs, qui étaient ainsi exposés, désormais, à la répression d’État. Les orpailleurs furent menacés de lourdes sanctions s’ils étaient pris en train de vendre du platine aux Allemands.

Le groupe de Barth établit alors des points clandestins de collecte dans l’arrière-pays et continuait de payer entre 20 et 30 % plus cher que l’État colombien. Les orpailleurs continuèrent par conséquent de vendre du platine aux collecteurs allemands. En quelques semaines, la tension sur l’approvisionnement de platine fut résorbée et les contrebandiers de Barth réunirent une quantité de platine satisfaisante. À des prix toujours plus élevés cependant. Au début de l’année 1942, un kilo de platine coûtait 4.600 dollars ; un dé de 10 x 10 cm de côté (21,45 kilos) coûtait ainsi 98.670 dollars.

C’est alors que commença l’intervention d’agents du SIS [Secret Intelligence Service] états-unien en Colombie en vue d’annihiler le cartel allemand du platine. Le platine était utilisé dans l’aviation et d’autres industries équipementières en Allemagne. Un arrêt des livraisons de platine aurait conduit à une chute brutale de la production.

Les agents du SIS avaient donc pour mission de « démanteler la contrebande allemande et détruire ses points de collecte par tous moyens, même illégaux ». En cas de problème, ils étaient livrés à eux-mêmes et ne pouvaient compter sur l’aide des USA. Dans ce contexte, il arriva que les Allemands en Colombie réalisèrent un échange de prisonniers avec les agents du SIS. Cela resta cependant quelque chose d’exceptionnel : la situation normale de part et d’autre était de ne pas faire de prisonniers.

L’organisation allemande avait entre-temps établi de nouvelles routes et la guerre des espions entra quelques mois plus tard, en 1943, dans une nouvelle phase. Cependant, en dépit d’importants moyens mobilisés, les Nord-Américains ne parvinrent pas à stopper l’approvisionnement en platine du Reich, tout en subissant de rudes défaites dans les jungles de Colombie.

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COMMENTAIRES

Le livre d’Arturo Molinero (ce nom est sans doute un pseudonyme ; il ne s’agit pas d’un nom d’auteur connu) n’est pas un livre d’historien et ne présente pas de sources. Dans la mesure où certains faits rapportés ne sont pas connus des historiens, il s’agit nécessairement (si tout n’est pas inventé) du témoignage de personnes impliquées dans ces événements, par exemple le personnage principal lui-même, Theodor Barth, ou ses anciens collaborateurs. Que la source ne soit pas précisée, c’est-à-dire que les témoins restent anonymes, est nécessité par le fait qu’il s’agit de faits illégaux, vis-à-vis de la législation économique, notamment de la Colombie (trafic clandestin), comme, surtout, du droit de la guerre (il est dit que la pratique normale, dans l’un comme dans l’autre camp, était de ne pas faire de prisonniers). Pour juger de ce récit, il convient donc d’examiner sa plausibilité au regard des faits connus. Une cohérence avec ceux-ci indiquerait au moins la possibilité que les faits fussent vrais.

Première chose, voir si le Troisième Reich subit pendant la guerre des chutes de production en raison de platine insuffisant. Sur ce point, il est certain que le Reich subit à la fin de la guerre des chutes de production, mais celles-ci sont présentées par les historiens comme le résultat des bombardements alliés sur les sites de production et les réseaux de transport de marchandises à l’intérieur des territoires sous contrôle allemand. Nous n’avons pas trouvé mention d’une chute de production faute de platine colombien. Cela ne signifie pas qu’une telle carence ne s’est pas produite, car notre recherche est tout de même relativement sommaire, mais il est probable que, si l’effort de supprimer l’approvisionnement du Reich en platine colombien avait été couronné de succès, l’histoire serait davantage connue (par exemple, il existerait un film hollywoodien tiré de ces faits).

La page Wikipédia en anglais « Colombia During World War II » comporte deux paragraphes sur le platine. Nous les traduisons ci-dessous. La source en est Latin America During World War II, 2007, par T. Leonard et J. Bratzel.

« Les réserves en platine de Colombie étaient un autre sujet important. La Colombie était la seule source de platine pour les industries de guerre allemande et japonaise, et les États-Unis agirent rapidement pour acheter l’ensemble de l’offre via la Metals Reserve Company, une agence de la Reconstruction Finance Corporation. Dans la mesure où les États-Unis nécessitaient eux aussi une quantité croissante de platine pour leur effort de guerre, ils assistèrent la Colombie en vue d’augmenter la production, via la Foreign Economic Administration.

Parce que le platine était si important, même en petites quantités, et que les agents de l’Axe étaient prêts à le payer au prix fort, la contrebande devint un problème. En conséquence, la Colombie tenta de contrôler les exportations de platine en exigeant de tous les producteurs de vendre leur production à la seule Banque centrale. Cependant, des producteurs des régions isolées furent capables de contourner le contrôle gouvernemental et de vendre leur production sur le marché noir en Argentine. La contrebande de platine resta un problème durant la plus grande partie de la guerre, mais elle était devenue ‘résiduelle’ à la fin de 1944. »

On voit donc que le scénario décrit par Molinero dans son livre s’inscrit sans difficulté dans le cadre présenté par l’historiographie à ce jour (cadre peut-être, la source étant de 2007, mis en lumière de manière plus tardive que le livre de Molinero qui date de 1984). Avec une légère différence de perspective quant au résultat de cette guerre du platine : selon l’historiographie, l’effort nord-américain contre la contrebande finit par porter ses fruits vers la « fin de 1944 », l’existence d’une contrebande « résiduelle » semblant indiquer un résultat satisfaisant, tandis que Molinero est moins convaincu de l’efficacité des actions nord-américaines au final.

On notera aussi le brouillard que laisse planer la page Wikipédia sur deux points, compte tenu des éléments avancés par Molinero. (1) D’une part, cette page affirme que la Colombie contraignit ses producteurs à vendre à la Banque centrale colombienne pour lutter contre la contrebande, après avoir dit que les États-Unis intervenaient pour accroître la production de platine colombien en vue d’alimenter leur propre effort de guerre : il va de soi que la Banque centrale de Colombie n’était qu’un intermédiaire et que le véritable client étaient les États-Unis, qui s’érigeaient en monopsone. (2) D’autre part, la rédaction du second paragraphe n’est pas extrêmement rigoureuse quant au fait que la contrebande en question est une organisation de l’Axe, voire purement allemande.

Il convient de bien noter que la Colombie était la seule source d’approvisionnement en platine des pays de l’Axe. La question n’est pas sans intérêt aujourd’hui. En cas de conflit entre grands blocs tels que, par exemple, l’OTAN contre la Chine et la Russie, ce dernier bloc possède avec les territoires qu’il contrôle un monopole ou quasi-monopole sur diverses matières premières, terres rares et autres, nécessaires pour mener une guerre. Au cas où le bloc de l’OTAN serait coupé de cet approvisionnement par l’éclatement d’un conflit, la question serait nécessairement de savoir dans quelles conditions un approvisionnement clandestin serait possible.

Que la contrebande de platine colombien en direction du Reich fût pour les Nord-Américains « un problème durant la plus grande partie de la guerre » paraît décrire une véritable prouesse des Allemands, compte tenu des moyens mis en œuvre pour empêcher la livraison de platine à l’Axe depuis juin 1941.

Pour conclure, un mot des mesures hostiles prises par les États-Unis non belligérants contre l’Axe. Les États-Unis ne sont entrés en guerre qu’en décembre 1941, après Pearl Harbor. Quand, en juin 1941, ils gelèrent les avoirs financiers allemands, ils commirent envers l’Allemagne un acte hostile non militaire. De telles mesures hostiles non militaires furent également prises par les États-Unis vis-à-vis du Japon avant Pearl Harbor. Cela signifie concrètement que, sans être belligérants avant décembre 1941, les États-Unis n’étaient cependant pas restés neutres. C’est la même politique conduite par l’administration Biden et l’Union européenne vis-à-vis de la Russie de nos jours. Sur les principes de droit international relativement à ces questions, voyez notre essai « Casus Belli : Réflexions sur la guerre en Ukraine » dont le PDF est disponible sur notre page Academia (ici).

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COMPLÉMENT

Le document suivant, traduction française d’une interview d’août 2007 dans le journal colombien El Espectador, est ajouté comme complément afin d’apporter un éclairage à l’affirmation de l’auteur des lignes ci-dessus, au début de son compte rendu, sur la loyauté envers le Troisième Reich des émigrants allemands en Amérique du Sud. Dans l’entrevue en question, Enrique Gómez Mejía, un homme de la presse régionale de Santander, journaliste et propriétaire de journal, d’ascendance allemande, donnait à connaître son attachement aux principes du national-socialisme, en 2007, quelque soixante ans après les événements.

On observera à cette occasion que, si l’Allemagne fut « dénazifiée » au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un tel processus ne pouvait être étendu à l’ensemble des communautés allemandes à l’étranger, qui avaient pourtant plus ou moins fortement adhéré à l’idéologie nationale-socialiste elles aussi.

On peut d’ailleurs douter du réalisme d’une politique de dénazification, au-delà de la condamnation des crimes de guerre et d’une interdiction et répression générale du parti, de ses symboles, etc. En effet, comme il s’agissait forcément – outre cette prohibition générale et la condamnation par des tribunaux d’un certain nombre de personnes pour crimes de guerre – d’une dénazification des structures institutionnelles, il n’était pas possible de maintenir le moindre État en Allemagne en menant cette politique de manière parfaitement cohérente puisque précisément l’État national-socialiste avait adopté pour politique de ne confier de responsabilités institutionnelles qu’à des membres du Parti national-socialiste. Si cette dénazification avait été absolue, il n’aurait plus existé d’État en Allemagne. Ceci intervenait certes dans des zones sous administration étrangère et lesdites administrations pouvaient purement et simplement se substituer à l’administration nationale-socialiste. Menée de façon absolue, encore une fois, une telle politique impliquait un transfert de souveraineté de l’Allemagne vers ces pays occupants. Comme ce ne fut pas le choix retenu, par aucun des pays occupants, un grand nombre de membres du NSDAP continuèrent de porter les structures institutionnelles à des postes de responsabilité dans l’Allemagne (les deux Allemagnes) d’après-guerre. Dès lors, la « dénazification » a forcément été, pour tout ce qui ne relevait pas de la condamnation de crimes de guerre ou crimes contre l’humanité, un processus plus ou moins arbitraire, avec des limogeages selon de vagues critères de profondeur ou d’intensité de l’engagement national-socialiste, voire de psychologie.

Quoi qu’il en soit de la situation en Allemagne, le contrôle des populations d’origine allemande dans les pays d’Amérique latine, dont la Colombie, et notamment leur internement dans des camps de concentration quand ces pays eurent déclaré, sous la pression des États-Unis, la guerre à l’Allemagne, ne s’étendit pas au-delà de la situation de guerre qui avait justifié de telles mesures.

Venons-en à notre document. En août 2007, le journal colombien El Espectador publia une interview d’Enrique Gómez Mejía (1918-2009), copropriétaire avec ses deux frères du journal El Frente à Bucaramanga, dans la région de Santander, et auteur d’éditoriaux et d’articles dans ce journal. L’interview intervenait après que Gómez Mejía eut fait paraître dans le journal El Frente, en deux articles, une apologie du national-socialisme hitlérien.

Le journal El Frente est un journal colombien local ancien, qui continue d’exister et est présent sur les réseaux sociaux. Voyez par exemple son site internet ici.

Nous avons traduit (de l’espagnol) la plus grande partie de cet entretien, en laissant de côté des déclarations pouvant aller à l’encontre de la législation française. C’est aussi pourquoi nous ne donnons pas de lien vers le texte original, ne sachant si le simple fait de produire ce lien ne serait pas en soi une infraction (sait-on jamais). L’interview de 2007 n’est plus sur le site du journal El Espectador mais a été reprise par des blogs où elle est toujours.

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Le général Juvenal Díaz Mateus, représenté sur cette photo, n’a certainement rien à voir avec les idées de l’interview qui suit, pas plus qu’avec les faits qui précèdent. Mais comme il va être assez question de la région de Santander en Colombie, nous avons voulu montrer l’actuel gouverneur de Santander (depuis janvier 2024) avec son écharpe aux couleurs officielles de la région. C’est une illustration de l’article 1er de la Constitution de 1991, selon lequel « la Colombie est un État social de droit organisé en République unitaire et décentralisée ». La source de la photo est le site officiel du gouvernorat de Santander.

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Traduction de l’entretien d’Enrique Gómez Mejía dans El Espectador, août 2007.

Enrique Gómez Mejía a publié, avec deux récents éditoriaux dans le journal El Frente de Bucaramanga, une vigoureuse défense d’Hitler, dans laquelle il affirme que, comme de nombreuses personnes dans la région de Santander qui disent descendre d’Allemands, il porte la croix gammée – le svastika –, symbole de l’Allemagne nazie, dans son cœur.

« Hitler, grand entre les grands. Hier, aujourd’hui et toujours », écrit Gómez Mejía, qui avec ses frères Gustavo et Ciro fut copropriétaire du journal El Frente au milieu du siècle dernier.

Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce genre de déclarations si controversées ?

Le fait que je sois un grand admirateur d’Adolf Hitler et du peuple allemand. Je suis de Zapatoca et nous, les fils de cette terre, avons un passé allemand et sommes de race allemande. Mais même sans cela Hitler me plaît beaucoup, et mon père aussi était un nazi convaincu. À San Vicente de Chucurí, nous étions très anxieux de la façon dont la Seconde Guerre mondiale tournerait et avons vécu des moments très intenses. Pour toutes ces raisons, j’aime beaucoup Hitler.

Ne craignez-vous pas, en vous déclarant sympathisant d’Hitler en plein vingt et unième siècle, de recevoir des lettres ou des coups de téléphone injurieux ?

Non, pas du tout. Et personne ne m’a écrit ou appelé. Je dois dire que dans la région de Santander beaucoup de gens admirent Hitler, bien qu’ils soient également nombreux à ne pas oser parler car ils regrettent que l’Allemagne ait perdu la Seconde Guerre mondiale.

Le journal El Frente vous fit-il quelques difficultés à vous exprimer de cette manière ?

Au contraire. Son directeur, mon compatriote [de Santander] Rafael Serrano Prada, est également conservateur et en général, ici, les conservateurs sont de cette tendance hitlérienne. Il m’a dit être très content et m’a demandé de publier d’autres articles sur le sujet. J’ai même l’intention d’écrire un livre sur Hitler, évoquant l’époque agitée de la fin de la Seconde Guerre. Avec la défaite, mon père et moi souffrîmes beaucoup. Il mit le drapeau en berne et personne ne lui dit rien car c’était un homme important et respecté. Nous considérions que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale avait été injustes avec Hitler, qu’ils l’avaient insulté, lui et son peuple, et nous nous sentions nous-mêmes blessés par cela.

Vous attendiez-vous à ce qu’Hitler, acculé dans son refuge, se suicide avec sa maîtresse et demande à ses subordonnés d’en faire de même, pour ne pas tomber entre les mains des soldats russes en 1945 ?

Non, je ne m’attendais pas à une telle fin. Et quand la guerre était déjà perdue, j’espérais jusqu’au dernier moment qu’Hitler quitterait l’Allemagne et se réfugierait au Brésil, en Argentine ou au Chili, comme firent beaucoup d’autres. Je fus très affecté par son suicide.

Pourquoi cela vous a-t-il irrité que la Chancellerie allemande rende récemment hommage à des personnalités telles que Ludwig Beck et le lieutenant-colonel Claus von Stauffenberg qui, de manière infructueuse, le 20 juillet 1944 attentèrent à la vie d’Hitler, lequel ne sortit malheureusement qu’avec quelques brûlures superficielles du centre d’opérations de Prusse orientale ?

C’est de mauvais goût et en outre c’est une injustice, ils n’auraient pas dû. Heureusement, il survécut à l’attentat et ils ne purent se moquer de lui. Ceux qui attentèrent contre sa vie étaient des traîtres, tous les attentats contre lui furent une grossière erreur, et comme je le dis dans mon article : « Bonne ou mauvaise, la personne du dirigeant, comme celle de toute personne, mérite le respect de chacun. » La déclaration des autorités allemandes était aberrante, monstrueuse.

(…)

Vous aventureriez-vous à dire que ce que vous avez dit dans El Frente et dites dans cet entretien si vous étiez dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? Comment seraient reçues vos déclarations ?

L’Allemagne est aujourd’hui contre la politique d’Hitler mais il ne laisse pas de s’y trouver de nombreux sympathisants qui l’apprécient et gardent sa mémoire. Je le ferais mais j’ignore quelle serait la réaction dans ce pays.

(…)

Est-il raisonnable d’affirmer que les habitants de Zapatoca, à Santander, descendent de Geo von Lengerke et que pour cette raison ils peuvent se considérer de race aryenne ?

Dans notre grande majorité, nous autres habitants de Zapatoca sommes de race aryenne, et nous nous sentons allemands.

D’où tirez-vous qu’à Bucaramanga « ne vivent pas moins de 30.000 descendants de l’Allemagne impériale » et que « la majorité, si ce n’est même tous ont le svastika au cœur » ? Où sont-ils ?

C’est un calcul un peu à vue de nez. Je ne sais pas où ils sont… ils doivent être comme moi dans leurs quartiers d’hiver. Mais beaucoup de gens à Santander pensent et sentent comme moi. Ils voudraient qu’Hitler domine le monde car ce n’était pas l’homme que croyaient ses ennemis ; c’était un homme sain, un homme d’idées.

Le nazisme peut-il être vivant dans un pays ?

Il l’est. Et de surcroît en Allemagne se sont manifestés des mouvements nationaux-socialistes de jeunesse qui souhaitent se renforcer.

J’insiste : êtes-vous fou ?

Non. Au contraire, de nombreux nazis me loueraient pour mon courage à dire ces choses. Je n’ai aucune crainte.

Que disent vos proches quand ils vous entendent parler de cette façon ?

Je ne parle pas de ces choses avec eux.

Vous considérez-vous chrétien, athée ou autre chose ?

Je suis chrétien par héritage mais ne suis pas très lié à l’Église. Je ne vais pas à la messe et n’éprouve aucun intérêt pour le catholicisme. Au contraire, je ne crois pas grand-chose de la religion catholique, comme l’impartialité de Dieu, car comment est-il possible que nous soyons en Colombie dans une telle situation de guerre, de narcotrafic et de misère ? Mais je ne suis pas athée.

Alors sous votre oreiller ce n’est pas la Bible que vous avez mais Mon Combat, le pamphlet écrit par Hitler quand il était enfermé à la prison de Landsberg, en Bavière ?

J’ai Mon Combat et je le lis et le relis.

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L’auteur de l’interview termine en disant qu’Enrique Gómez se lève pour aller chercher quelques livres, dont Mi Lucha (Mein Kampf en traduction espagnole), et il illustre son article d’une photo de Gómez montrant ce livre, dont la couverture arbore une croix gammée. Il ajoute que Gómez, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, fut journaliste à El Frente, Vanguardia Liberal, El Siglo, El Tiempo, et publia un livre d’essais sous le patronage de l’Assemblée de Santander. Il semble en réalité qu’il ait publié au moins deux ouvrages, car on trouve sous ce même nom et publiés à Bucaramanga les livres Un poco de nada (1989) et Cabos sueltos (1997).