Documents. “Haz Godo” : Le Faisceau goth et la politique en Colombie dans les années 30

Extrait du livre El porvenir del pasado: Gilberto Álzate Avendaño, sensibilidad leoparda y democracia. La derecha colombiana de los años trenta (2007) (L’avenir du passé : G. Álzate Avendaño, sensibilité « léoparde » et démocratie. La droite colombienne des années trente), par César Augusto Ayala Diago. Passage tiré du chapitre VIII, avec l’interview retranscrite de G. Álzate Avendaño. Traduit en français par l’auteur du présent blog.

À l’époque où, en 2009-2010, nous nous documentions sur la vie politique en Amérique latine dans les années trente, notre attention fut attirée par un mouvement au nom imagé, El Haz Godo, le Faisceau goth, en Colombie. Le texte qui suit apporte des éléments sur les origines et l’idéologie de ce mouvement.

Il nous a semblé important de donner au public français et francophone le texte de l’auteur, l’historien colombien Ayala Diago, avec le pittoresque de l’époque et du pays dont ces pages sont embaumées. Le livre dont le passage est tiré est le premier d’une trilogie consacrée à la droite colombienne et en particulier à Gilberto Álzate Avendaño (1910-1960), qui en fut une figure influente en même temps que radicale.

Quelques éléments de contexte seront utiles à la lecture de cette traduction. La vie politique colombienne depuis l’indépendance fut essentiellement caractérisée par l’opposition entre deux partis, un parti conservateur, dont les membres et sympathisants furent appelés les « Goths » (nous y revenons plus bas), et un parti libéral. Ce bipartisme de fait fut tout sauf apaisé ou tranquille, et donna lieu à plusieurs guerres civiles, jusques et y compris au vingtième siècle (guerre des Mille jours 1899-1902). Au moment des faits qui vont être ici relatés, à savoir en 1936, le parti conservateur avait perdu le pouvoir, qu’il avait occupé pendant près de cinquante ans, longue période qui fut appelée « l’hégémonie conservatrice ». Les conservateurs colombiens faisaient donc face à une première alternance depuis des décennies, qui, associée à la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie à la fin de la Première Guerre mondiale et à leur politique internationale puis, à partir de 1936, la guerre civile dans l’ancienne métropole espagnole, devait à leurs yeux conduire la civilisation au chaos. La nouvelle politique libérale fit donc l’objet de résistances actives qui enclenchèrent, après les guerres civiles, une période connue en Colombie comme celle de « la Violence » (la Violencia), marquée par des attentats politiques et qui devait durer jusque dans les années soixante. Dans cette période se constituèrent et s’affrontèrent des guérillas armées libérales et conservatrices. (Une guérilla communiste comme les FARC est un phénomène comparativement récent, apparu seulement à la fin de « la Violence », puisque les FARC ont été créées en 1964.)

En 1936, la Colombie n’en était encore qu’à la « petite Violence » (la « grande Violence » n’apparut qu’après l’assassinat du leader libéral charismatique Jorge Eliécer Gaitán en 1948). Rejeté dans l’opposition pour la première fois depuis des décennies, le Parti conservateur voyait se constituer deux courants en son sein : l’un dit « civiliste », incarné par le chef du parti Laureano Gómez, et l’autre inspiré par un groupe d’intellectuels qui se baptisèrent les « Léopards » (Leopardos, ce qui est aussi l’acronyme de « Légion organisée pour la restauration de l’ordre social »), courant dit « nationaliste » ou « fasciste ». Les Léopards plaidaient depuis les années vingt pour l’adaptation en Colombie du modèle fasciste italien (c’est à leur nom que renvoie l’expression « sensibilité léoparde » dans le titre du livre d’Ayala Diago). Le courant majoritaire fut appelé « civiliste » car il entendait maintenir les principes démocratiques de la Constitution colombienne. Par la suite, après la victoire de Franco en Espagne, Laureano Gómez loua cependant le franquisme espagnol et se décrivit lui-même comme « phalangiste » ; exilé de Colombie dans les années cinquante, chassé par un coup d’État militaire alors qu’il était Président de la République (1950-1954), il trouva refuge en Espagne.

Le Faisceau goth s’inscrit dans l’histoire du mouvement « nationaliste » ou « fasciste » du Parti conservateur colombien. Il s’agissait d’une entreprise à la marge du parti en vue de transformer celui-ci dans le sens préconisé par les Léopards. La jonction avec le parti était assurée par le dirigeant conservateur Gilberto Ázalte Avendaño, El Capitán (Le Capitaine). Il s’agissait en un mot de fasciser le vieux Parti conservateur bourgeois, jugé inadapté aux nouvelles menaces. L’effort pour extraire le parti de sa tradition bourgeoise en vue de le transformer en organisation du type des faisceaux italiens avait d’autant plus de sens que le Congrès national du parti avait opté en 1935 pour une stratégie d’abstentionnisme intégral, c’est-à-dire qu’il refusait de continuer de participer aux élections. C’est ainsi que le candidat libéral Eduardo Santos fut élu Président lors d’une élection sans opposants en 1938. Les raisons invoquées par le Parti conservateur étaient entre autres que la violence politique empêchait de tenir des élections impartiales. (Le même argument fut invoqué en 1949 à leur tour par les libéraux, dont l’abstentionnisme conduisit Laureano Gómez à la Présidence de la République.)

Dans le nom du Faisceau goth, nous avons à la fois (1) le Faisceau emprunté au fascisme italien et (2) le vieux nom des conservateurs colombiens, affublés depuis longtemps de ce sobriquet voulu injurieux par leurs opposants et réapproprié ici par les conservateurs dans le sens d’une fierté identitaire. Le nom avait été donné aux conservateurs pour sous-entendre, alors que les guerres d’indépendance n’étaient pas si loin, qu’ils n’auraient jamais vraiment rompu avec l’Espagne ou la mentalité espagnole. Le peuple des Goths établit en effet la dynastie régnant sur la première Espagne, à la chute de l’empire romain, dont l’Ibérie n’était jusque-là qu’une province : c’est le royaume wisigothique de Septimanie, qui, après la bataille de Vouillé contre les Francs, fut réduit à la péninsule.

On peut se demander si, de la part des fondateurs du Faisceau goth, il ne se mêlait pas dans le choix de ce nom quelque volonté de maintenir présent un élément germanique dans l’identité revendiquée par eux, à la suite de l’arrivée au pouvoir en Allemagne du Parti national-socialiste. La puissance industrielle allemande pouvait en effet donner aux sympathisants fascistes, de Colombie et d’ailleurs, la voyant passer aux mains d’un mouvement partageant à bien des égards la même philosophie que le fascisme originaire, une assurance nouvelle : dans ce cadre, insister sur un héritage germanique de l’Espagne et de ses anciennes colonies, dont les conservateurs restaient indubitablement plus proches que les libéraux par leur insistance sur une civilisation ou culture commune (c’était avant que la droite latino-américaine ne devienne un sous-produit de la culture états-unienne), pouvait avoir un sens. D’une telle motivation il n’est rien dit dans le texte qui suit, et nous ne la présentons qu’à titre de spéculation. Toujours est-il que le « gothisme » est depuis Charles Quint une donnée constante, même si elle n’est pas toujours centrale, du nationalisme espagnol : les Wisigoths font partie de l’héritage civilisationnel transpyrénéen.

Un dernier mot sur notre traduction. Comme en français, il existe en espagnol deux adjectifs dérivés du nom des Goths : godo (goth, -e) et gótico (gothique). Ce dernier n’est jamais employé par les personnes dont il est ici question et n’apparaît donc pas non plus dans notre traduction, même si l’adjectif « goth » et a fortiori son féminin « gothe » sont plus rares dans notre langue.

Les notes entre crochets [ ] dans le texte ainsi que les notes, plus longues, en fin de texte sont du traducteur.

Gilberto Álzate Avendaño

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La presse conservatrice d’Antioquia et de Caldas annonça le 21 septembre 1936 la création du Faisceau des jeunesses gothes (Haz de Juventudes Godas) dans le but de donner « un alignement belligérant à l’avant-garde du conservatisme antioquien ». C’était le point d’arrivée où confluait l’effort de Página Universitaria (Page Universitaire) de 1929 et de Jerarquía (Hiérarchie) l’année précédente. Le mouvement fut formé au terme de deux réunions constitutives, la première avec quarante participants, la seconde, quatre-vingts. Les bureaux de la revue Tradición (Tradition) servirent pour les délibérations. Les jeunes revendiquèrent le nom de Goths. « En plus d’avoir un enracinement populaire, il comporte en soi une définition programmatique, car les partisans de Bolivar à la Convention d’Ocaña, les premiers hommes de droite dans le pays, furent affublés de ce vocable qui a maintenu à travers le temps sa noble signification historique. » Ses organisateurs parlèrent dès lors du Front goth (Frente Godo) pour l’opposer au Front populaire, et le définirent comme une opposition intégrale, antilibérale et contre-révolutionnaire.

Álzate Avendaño participa aux réunions constitutives du nouvel organisme politique. Il fut reconnu comme chef et caudillo des droites et salué à la romaine. Au cours de l’une de ces réunions, il dressa le tableau historique du Parti conservateur et présenta les nouvelles méthodes tactiques ainsi que la nouvelle plateforme programmatique du mouvement. Il suggéra qu’au syndicat rouge devaient être opposées des corps de métiers (gremios de oficios) et à la violence exercée par le pouvoir des brigades de défense du conservatisme. Pour la première fois fut proposée la formule « Pas d’ennemis à droite »1 pour attirer toutes les forces politiques congénères. Les membres du Faisceau goth seraient identifiés par une « carte gothe » (carné godo) et le nouveau mouvement se doterait d’un ordre hiérarchique : un Conseil suprême du Faisceau (Consejo Supremo del Haz), un secrétariat général, ainsi que des commissions techniques. Des filiales seraient créées dans toutes les municipalités de la région et les personnes de toutes les classes sociales pourraient rejoindre le mouvement. Le Conseil suprême fut formé par Juan Roca Lemus, José Mejía Mejía, Abel Naranjo Villegas, Guillermo Fonnegra Sierra, Víctor Carvajal Ortega, Manuel Betancur et Gabriel Congote, et Gabriel Aramburo fut élu secrétaire général. Pour l’organe du mouvement, la parution de l’hebdomadaire El Clarín (Le Clairon) fut annoncée ; le journal serait placé sous la direction de Juan Roca Lemus, José Mejía Mejía et Víctor Carvajal Ortega. Entre-temps la revue Tradición serait le porte-parole du mouvement. Au cours des premières réunions fut étudiée la possibilité de convoquer au mois de novembre à Medellín un Congrès national des droites réunissant la jeunesse conservatrice de tout le pays. Le Faisceau goth adopta une proposition de salutation à Laureano Gómez [sur ce dernier, voyez notre introduction] et au général Pedro J. Berrío, « les plus éminents chefs de l’opposition ».

José Mejía Mejía, l’idéologue de Jerarquía, fit partie du Faisceau goth. Il s’y sentait à l’aise et avait toutes les qualités requises pour éclairer le groupe. Il apporta purement et simplement dans la nouvelle maison les vues qu’il exprimait dans Jerarquía. Il introduisit notamment parmi les piliers du nouvel édifice le décalogue idéologique connu sous le nom de « Positions et Propositions ». C’est ainsi que s’établit le vase communicant entre les deux, Página Universitaria (1925) et Jerarquía (1935) d’un côté et le Faisceau goth (1936) de l’autre.

Dans les trois, Mejía Mejía comptait avec la supervision et collaboration d’Álzate Avendaño. Les deux se sentaient travailler dans la même direction. Ainsi, à la fin du programme du nouveau mouvement, Mejía écrivit la chose suivante : « Gilberto Álzate Avendaño et l’auteur de ces lignes ont établi depuis l’année 1931 une nouvelle mentalité dans le parti [conservateur]. Fondateurs, animateurs, luminaires d’une brillante geste de droite, nos actions manquaient, peut-on dire, de résonance, le parti était plongé dans la sensibilité gouvernementiste de la période hégémonique [sur ladite période hégémonique du Parti conservateur, voyez notre introduction]. Des intelligences insulaires comme celle d’Álzate Avendaño et la nôtre ouvrirent la voie à l’agitation dure et cimentée que nous voyons aujourd’hui. Les prémisses de cette époque, posées contre le chœur presque tout entier de notre génération pusillanime, forment le statut mental des présentes journées. Sur nos épaules pèsent ces commandements audacieux. Telle est la responsabilité de ceux qui par le sang et l’esprit peuvent répondre avec la sincérité de ces principes. »

Le soutien du journal El Colombiano (Le Colombien) au Faisceau goth fut immédiat. Mejía Mejía y reprit sa colonne « Rubrique » et put même bénéficier de l’espace de l’éditorial pour diffuser et amplifier la voix du nouveau mouvement. « Convention nationale gothe » fut le titre d’un de ses éditoriaux, publié le 12 septembre 1936. Dans ce texte, l’idéologue définit une supposée extrême gauche colombienne comme l’adversaire du Faisceau goth. Selon lui, il fallait opposer à cette force politique belligérante un autre style, distinct du lyrisme et de la poésie. Témoin de la vocation poétique et littéraire du conservatisme, il pensait que sans changements il serait impossible que le parti reconquît le pouvoir : changer de tactique était nécessaire. Il fallait être clair : « Les nouvelles générations de droite doivent aller chercher l’homme anonyme et non l’intellectuel prétentieux et pédant. Descendre dans la place publique pour aller vers les masses, qui attendent un programme de certitudes. »

Mejía invitait à « opérer avec la matière première de la restauration nationale » qu’étaient les masses conservatrices, mais sans manifestes littéraires et bien plutôt par l’action, « l’extraordinaire réalité des bras en mouvement ». Il demandait d’oublier l’homme pusillanime qu’est le littéraire, « débilité par les jouissances intellectuelles sans avoir jamais contracté un muscle pour l’action ». C’était là la proposition du principal idéologue du Faisceau goth pour la convention qui devait être programmée à Antioquia afin de recevoir les jeunesses gothes de tout le pays. Il déclarait cette région [Antioquia] forteresse de la droite et se disait assuré que sortiraient d’elle les conditions de la restauration nécessitées par « l’heure présente ». Il concluait avec un appel : « Lançons-nous dans l’action sans préambules lyriques. Les masses gothes et catholiques nous attendent. »

Mejía Mejía et avec lui le Faisceau goth souhaitaient que le conservatisme accueillît leur point de vue, qui était celui du fascisme : « C’est une véritable impertinence rhétorique que de nous croire situés dans le sous-sol des principes fascistes qui régissent aujourd’hui la vie d’autres peuples […] Le Faisceau goth aspire justement à une adaptation rigoureuse des idées aux faits, et à ce que le parti conservateur travaille l’histoire au corps avec une doctrine à sa hauteur. »

Le Faisceau goth s’organisait rapidement. L’épicentre du mouvement était Medellín. L’éclatement de la guerre civile espagnole renforçait ses membres dans leur façon de penser. Dans les bureaux du mouvement, les mêmes que ceux de la revue Tradición, située dans la salle 14 de l’Edificio Comercial, au centre de la ville, au moment de s’inscrire les jeunes signaient une déclaration d’adhésion au gouvernement provisoire de Burgos [franquiste, en Espagne], considéré « le restaurateur de la civilisation espagnole menacée par le bolchévisme ». Les commissions furent constituées : orientation sociale, relations extérieures, organisation et statuts, mobilisation, finances, propagande, universités, salariés, et la création de commissions ouvrière et rurale fut annoncée. Les places furent occupées par des hommes qui avaient de l’expérience dans le militantisme de droite. Juan Zuleta Ferrer et Abel Naranjo Villegas intégrèrent la commission d’orientation sociale, Juan Roca Lemus la commission des relations extérieures, Jorge Luis Arango la commission des finances, et Mejía Mejía la commission de la propagande. La commission de la mobilisation convint de mettre en place la formation d’une brigade composée de mille hommes répartis entre dix sous-brigades, de même qu’une milice infantile et une arrière-garde gothe. C’était un leadership masculin ; les femmes apparaîtront plus tard. Le mouvement diffusait de façon quotidienne des bulletins d’information généreusement relayés dans les pages principales d’El Colombiano, qui publiait en outre des entretiens avec ses animateurs. L’enthousiasme était délirant, tout le monde proposait des initiatives : ajouter une photo à la carte de membre, dédier une page spéciale dans un journal, convoquer une grande convention des jeunesses de droite des pays de la Grande Colombie2, organiser une brigade de volontaires pour défendre le Parti conservateur.

En novembre, le Faisceau goth féminin fut lancé. Juan Roca Lemus s’adressa à un auditoire de trois cents femmes, réunies pour entendre la mission historique qui leur incombait dans l’organisation : le culte des héros. « Rubayata » [pseudonyme de J. Roca Lemus] leur parla d’une Colombie passée qui fut bolivarienne, auguste et aristocratique. Il les invita à jouer un rôle déterminant dans cette époque de nivellement des classes sociales que le pays était en train de vivre. Les femmes, premier élément national, devaient intervenir pour conserver ce qui restait de l’esprit aristocratique de la société d’hier, éviter, enfin, les abus propres à ce processus. Le célèbre « Rubayata » notait que des hordes barbares (« hordas cafreras ») étaient répandues sur le monde, fusillant des images saintes, blasphémant contre Dieu et contre un sentiment vigoureux de la patrie, réclamant des lois qui dégradaient la morale du foyer, créant un milieu de libertinage et de vandalisme. Il déclara les femmes prédestinées et les enjoignit à instiller le sentiment catholique dans les usines et les ateliers, à enseigner des préceptes de moralité. « Les nations dans lesquelles le sentiment nationaliste n’existe pas s’effondrent », disait-il, et les femmes du Faisceau goth devaient donc travailler dans ce sens : « Intronisez dans vos foyers, si possible au cours d’un acte solennel, le portrait de Bolivar de façon qu’il reste devant la sacro-sainte image du Seigneur. La force divine et la force nationaliste ainsi jointes, la patrie gagne en santé. » Dans le schéma idéologique du Faisceau goth, les femmes de l’organisation devaient se joindre aux travailleuses, « en leur enseignant qui fut le Libertador [Bolivar], qui furent nos autres grands hommes, qui sont les héroïnes qui tracèrent la voie que vous suivrez ».

 La conversion d’Álzate en personnage de première ligne au sein du Parti conservateur atténua son rôle dans le mouvement des droites. Il était considéré plutôt comme leur représentant à l’intérieur du parti. Son arrivée au Directoire régional était le résultat de son travail comme organisateur des masses. C’est ce qui paraissait être la stratégie. Mais Álzate était bien présent, influent, donnant des conférences, formulant des directives sur les tactiques du mouvement et ses programmes. Le Faisceau goth se pensait comme l’élément dont le conservatisme avait besoin pour se ranimer et se préparer à la conquête du pouvoir. Une fois reconquis le pouvoir grâce à cette stratégie, les nationalistes deviendraient les hommes du nouveau gouvernement. Un de ses militants disait : « Le Faisceau goth est une légion d’attaque du conservatisme. Celui-ci est le tout, celui-là une partie. Ce qui peut se passer, c’est que la partie se confonde avec le tout. »

Il s’agissait aussi d’une autre stratégie : la sienne propre pour gravir les positions à l’intérieur du Parti conservateur et de la société colombienne. Les idéologues du Faisceau goth reconnaissaient cependant la présence d’Álzate dans le mouvement. C’est comme s’ils travaillaient pour lui. Selon Abel Naranjo Villegas, Álzate était l’homme prédestiné. C’est ce qu’il déclarait en expliquant que la cause à l’origine du mouvement était la menace soviétique qui s’observait dans le pays et le barbare régime libéral qui ne faisait rien pour l’éviter. Il disait qu’Álzate sentait « l’urgence d’adapter notre droite à la tendance universelle et a cherché le contact avec des groupes d’intellectuels qui dans l’ensemble du pays fissent la promotion auprès des cadres du conservatisme des atmosphères d’héroïsme que l’époque et le régime rendent nécessaires pour répondre à leur insolence déchaînée ». Naranjo affirmait qu’il s’agissait d’un noyau d’intellectuels universitaires intéressés à recourir au « gothisme » (godismo) comme fait historique. Ils étaient peu nombreux, certes, mais sur eux pesait l’influence du Christ et du christianisme. Le Christ avait, avec ses apôtres, commencé comme eux et cette action avait converti au christianisme un troupeau immense : « Nous jouons le rôle de Baptistes mais nous sommes confiants en notre mission messianique car nous avons la certitude que ce qui doit advenir est déjà en nous. Nous préparons le terrain. » Il était sans doute question ici d’Álzate.

Le Faisceau goth et l’usage public de l’histoire

En plus de proposer une autre lecture de l’histoire de Colombie, le Faisceau goth entendait réaffirmer ce qu’il considérait être un héritage et un avantage : la tradition historique. Il s’agissait de la renforcer, d’y revenir et de gagner grâce à elle des prosélytes. Le secrétaire de l’organisation l’exprimait de la façon suivante : « Nous, les jeunes qui voulons un meilleur état de chose au sein de notre harmonie historique et d’une conception catholique et conservatrice de l’État, nous prêcherons loyalement à l’électorat national tout le contenu spirituel de la pensée de Bolivar, en cherchant surtout à l’adapter à son esprit et à ses véritables conceptions politiques. Nous serons les véritables exégètes de la politique historique pour harmoniser les conceptions sociales d’aujourd’hui avec celles du voyant Simon Bolivar, père de la Patrie. »

À son tour, Mejía Mejía en appelait à ce que le Parti conservateur saisisse l’histoire avec une doctrine à sa hauteur, soulignant : « Le passé est le meilleur aliment du présent. Nous autres ne le rejetons pas. » Et sur le plan extérieur, comme nous l’avons déjà dit, la nouvelle formule consistait à introduire dans le pays le modèle de l’État corporatiste, « qui est le meilleur pour défendre les intérêts des peuples », selon le secrétaire général, répétant ce que disaient ses pairs. Selon Gabriel Aramburu, qui n’occupait pas pour rien ce haut rang parmi les jeunes nationalistes, « la structure en corporations professionnelles où tous sont des techniciens et connaissent par expérience les problèmes serait une structure idéale de l’État […] Le Parlement actuel pourrait être remplacé par des Chambres professionnelles où les cadres techniques respectifs auraient un vote consultatif sans considération de leur origine sociale ni de leurs appartenances politiques antérieures. »

Juan Roca Lemus, intellectuel de renom qui, comme nous l’avons vu, signait sa rubrique « Périscope » dans El Colombiano du pseudonyme « Rubayata », devint à la fin du mois de septembre le président du Conseil suprême du Faisceau goth. Un cycle de conférences, où était annoncé un exposé d’Álzate sur la politique, lancerait la création d’une école de formation politique. Les premières conférences traiteraient du processus de la guerre civile espagnole, à un moment où les nationalistes se croyaient justement prêts à crier victoire. En octobre, le travail d’organisation du Faisceau goth touchait à sa fin. La commission ouvrière entra pleinement en activité. On imagina une ceinture bleue pour distinguer les personnes inscrites et on lança une campagne dynamique de collecte de fonds pour le mouvement. Un manifeste d’adhésion initia la commission de la femme gothe. Gilberto Álzate Avendaño faisait l’aller et retour de Manizales à Medellín. Il était pleinement engagé dans la configuration du mouvement nationaliste. Le 14 octobre, il participa aux délibérations où le Conseil suprême approuva un « Plan biennal » dressant une trajectoire en trois étapes pour le mouvement : agitation, organisation et mobilisation. Dans la première étape, l’enregistrement des affiliés serait intensifié et le nouvel esprit militant à l’intérieur du parti promu avec acharnement dans les villes et les campagnes ; dans la seconde serait assuré l’encadrement en avant-gardes juvéniles et formations d’adultes dotées d’un potentiel d’organisations de choc ; et au cours de la troisième période on procéderait à la mobilisation des effectifs du Faisceau goth dans la lutte contre la politique du régime. Álzate intervint sur les perspectives tactiques et programmatiques du mouvement. La réunion salua la parution du premier numéro d’El Clarín, l’hebdomadaire de l’organisation, sous la direction de Roca Lemus et José Mejía y Mejía. On approuva l’organisation d’un concours pour les paroles du futur hymne du mouvement, et comme blason fut adopté le même que celui de l’Action nationale de droite (Acción Nacional Derechista) avec le Libertador encadré par la croix latine. On adopta en outre le salut à la romaine, bras levé. Finalement, Álzate, qui devait se rendre sans tarder à Manzanares pour assister à un rassemblement politique, fut salué avec effusion. Ses disciples firent des vœux pour le prompt retour du caudillo et le succès de ses projets politiques.

La parution d’El Clarín, comme il fallait s’y attendre, fut bien reçue dans la communauté des droites. Le Diario del Pacífico (Quotidien du Pacifique), où les jeunes nationaliste de Valle del Cauca, tenaient la page universitaire « Foi et Doctrine », s’exprima ainsi : « Nous accueillons avec un salut romain le nouveau collègue d’Antioquia. Nous suivrons avec ferveur ses déclarations en faveur des principes de la droite. » (…)

En même temps, Fernando Gómez Martínez, directeur du Colombiano, soutint les activités du Faisceau goth. Il répéta et ratifia ce que disaient ses idéologues, à savoir que le Faisceau dotait le conservatisme des éléments de combat qui lui étaient nécessaires en changeant la psychologie du parti pour l’adapter à sa situation de parti d’opposition opprimé et isolé. Le contenu d’un article de sa plume publié dans El Clarín fut reproduit dans son journal en position d’éditorial, rien de moins. José Mejía Mejía publia le programme du mouvement, qui, comme nous l’avons dit, était le même que celui de Jerarquía, sans en changer une virgule. En octobre, peu de temps après la création du Faisceau goth, Álzate donna une interview au journal La Patria (La patrie). Le Capitaine – comme on l’appelait – y fit des déclarations où se confirmait son tempérament. Il se montra tout autant partisan de l’abstentionnisme intégral que l’aurait fait Laureano Gómez. Avec l’expérience des élections qu’il avait, il sourit quand on lui demanda son opinion sur les quelques conservateurs qui considéraient nécessaire de retourner aux urnes : « Personne n’imaginerait ces honorables messieurs de la capitale dans des élections caligineuses de province, devant des foules inertes, affrontant le risque physique et la responsabilité du débat […] Nous refusons de sacrifier des militants sans défense pour donner des emplois à la Chambre à des gens si éminents. Il n’est pas possible de subordonner une tactique de grande envergure à la nostalgie de quelques parlementaires privés de sièges. »

Mais il est ici nécessaire de retranscrire l’entretien pour comprendre l’Álzate Avendaño de ce moment historique.

Journaliste (J) : Quelle est votre opinion sur les négociations politiques entre les deux partis ? (C’est la première question qui fut posée à Gilberto Álzate Avendaño.)

Gilberto Álzate Avendaño (GAA) : Le conservatisme ne coopère ni ne vote. Les notables peuvent s’amuser avec leurs dialogues platoniques, chercher un accord avec une persistance polie ; cela ne changera rien à notre tactique. La politique conservatrice d’aujourd’hui ne se décide pas depuis le confort des divans, en discussions courtoises, loin des masses, sans tenir compte de leurs motivations, de leurs conditions psychologiques, de leur obscure impulsion à quelque chose de mieux. Le parti – pour citer la phrase d’un politicien péninsulaire un peu galvaudée par son usage – n’est pas un navire prêt à lever l’ancre vers n’importe quel port. Il possède une conscience, une discipline, une route, un objectif. Il n’est pas disposé à changer d’itinéraire au prétexte que quelques poltrons s’inquiètent dans l’équipage.

J : Si le gouvernement offre des garanties pour le suffrage, le conservatisme peut-il et doit-il voter de nouveau ?

GAA : Non. Ces garanties ne dépendent pas de la loi électorale. Il n’est pas non plus au pouvoir du gouvernement de les créer. Il existe un divorce entre les lois et les faits, entre la norme et les actes. Même dans l’hypothèse où les hauts pouvoirs souhaiteraient vraiment un retour à la normalité démocratique pour que le conservatisme se place à nouveau dans les cadres constitutionnels de l’État, cela me paraît impossible à réaliser en pratique. La canaille, l’esprit et la chair de ce régime factieux, n’y consent pas. La tourbe a débordé. Ces dernières années, sa brutalité triomphale a été stimulée sans retenue. Le gouvernement et les dirigeants politiques se sont mis à sa remorque, servilement, au lieu de la contenir et de la conduire. La lie du pays, en marées basses sociales, nous noie sous ses torrents, sans digues ni écluses. Personne ne retient cette pègre belliqueuse, dont la force et l’appétit ne font que croître. Elle ne tolère aucune coexistence. Et les petits maîtres libéraux ne le proposent pas non plus loyalement, car nous laisser voter serait pour eux suicidaire, ce serait perdre le pouvoir et les emplois.

J : Que faudrait-il alors pour que le conservatisme retourne aux urnes ?

GAA : Un encadrement de choc. Le conservatisme ne peut se fier à d’autres garanties que celles qu’il peut se donner en vertu de sa propre volonté et efficacité. Ni la piété patriotique ni notre désir nazaréen de concorde n’établiront la paix civile. Le repli de la violence factieuse doit résulter de la tension et de l’équilibre de forces opposées avec un pouvoir égal et une vigueur offensive comparable, et qui se respectent mutuellement. Quand le conservatisme, débarrassé de sa chrysalide de mansuétude et de ses superstitions de prétoire, disposera d’équipes de défense mobiles, il n’y aura plus de massacres impunis ni de nouveaux martyres dans notre panthéon laïque. Pour le moment il faut continuer d’armer les esprits, de maintenir vivante la volonté de revanche.

Tant que la collectivité restera béate, conservera ses vieilles habitudes mentales et tendances volitives, toute organisation d’un nouveau genre restera une structure inerte, une coquille vide. Ce dont le parti a besoin au départ, c’est d’une volonté de dominer, d’une vivace levure psychologique pour effectuer sa métamorphose de confraternité en phalange.

J : Quelques personnalités conservatrices insistent pour dire qu’il est possible et nécessaire de voter…

GAA : Laissez-moi rire doucement. Quelles sont ces personnalités ? Les abstentionnistes, ceux qui ne votent pas et sont à la marge de notre belligérance dramatique. Personne ne les imaginerait dans des élections caligineuses de province, devant des groupes inertes, affrontant le risque physique et la responsabilité du débat. Nombre d’entre eux savent que le parti paye pour le crédit qui leur vient d’un lointain fief politique. Mais nous refusons de sacrifier des militants sans défense pour donner des emplois à la Chambre à des gens si éminents. D’aucuns affirment que le parti doit voter pour se maintenir en activité. La gymnastique électorale peut être remplacée par d’autres stimulants. Au contraire, les masses sont démoralisées par un vain et cruel épisode sans d’autre objet qu’une minorité parlementaire.

J : Que pensez-vous de l’intervention du docteur Gonzalo Restrepo Jaramillo ?

GAA : Le docteur Gonzalo Restrepo Jaramillo est un homme parfaitement sincère qui réunit en lui les qualités et vertus d’une excellente lignée. Orateur et écrivain de grande valeur, capitaine d’industrie, citoyen exemplaire et sans tache. Après la monumentale figure patricienne du général Pedro J. Berrío, guide et sommet du conservatisme antioquien, il n’y a pas de personnalité plus énergiquement façonnée par nos montagnes. Tous ses mobiles sont nobles mais, absorbé par des tâches de nature privée, un peu à la marge de la vie politique, il voit le panorama quelque peu brouillé et a commis des erreurs de perspective. Le docteur Restrepo Jaramillo propose un front national, phonétiquement semblable au Rassemblement national, même si l’étiquette est mise à jour et fait vaguement allusion à un cartel contre-révolutionnaire. Le conservatisme s’est opposé au régime d’Olaya Herrera, qui avait une devise « rassembliste »3, parce qu’il se faisait délabrer, écraser sous couvert d’une phraséologie patriotique diffuse. Le parti ne souhaita pas se convertir en appendice bureaucratique du gouvernement, ni se résigner à des minorités arbitraires, ni consolider le nouveau régime en tant qu’opposition de sa majesté.

Nous avons opté pour une politique d’abnégation et d’intrépidité, sans autre passion et boussole que le pouvoir. Nous avons déjà bien avancé sur ce chemin difficile vers la reconquête et ne voulons pas atterrer nos recrues en trahissant notre destin. Pour prévenir un accord avec le gouvernement nous plaçant dans sa zone d’influence et menant une politique tributaire, il suffirait de faire le compte de tant de morts, de leurs ombres vengeresses, cette brume d’âmes qui nous coupe toute voie de retraite. Le docteur Restrepo Jaramilllo évoque les avancées du communisme, il entend le galop des troupes révolutionnaires dans le pays. Ce n’est pas ça. Le communisme comme collectivité idéologique pure, avec une tactique, un programme et une cause humaine, n’est pas encore présent sur notre scène historique. Ce qui existe, c’est l’invasion verticale des barbares, la prolifération des instincts antisociaux, un obscur désordre localisé dans le gouvernement et l’ensemble de ses affluents politiques. Ce serait une erreur de faire de subtiles distinctions scolastiques et de planter le décor de façon abstraite. On ne peut séparer le libéralisme des autres forces anarchiques. Carlos Barrera Uribe, chef honoraire du libéralisme de Caldas, est socialement un animal plus nuisible que ceux qui prêchent l’évangile marxiste.

Nous sommes aujourd’hui la réserve politique du pays, intacte et compacte. Tout compromis avec des groupes, petits ou grands, d’une autre devise que la nôtre nous ferait perdre notre cohésion interne et notre dynamique, sans bénéfice équivalent. Ce que certains appellent le libéralisme d’ordre ou la droite libérale, avec un défaut de rigueur expressive ou de sagacité politique, n’est rien d’autre qu’un minuscule cortège « apenin »4, une abjecte bourgeoisie qui a fomenté la révolution par ses votes, parce qu’en elle la haine historique à l’encontre du conservatisme, ou la panique, ou le snobisme, était plus fort que son propre intérêt et sa responsabilité patriotique. Ces gens croient qu’on ne se sauve qu’en capitulant. La même chose se passe dans tous les pays. Politiquement, la bourgeoisie est un club de suicidaires. Un pacte avec elle servirait seulement d’entrave, de boulet, car elle manque de toute force numérique et de belligérance.

J : On ne peut nier qu’il existe au sein du conservatisme certains secteurs disposés à faire la paix avec le régime.

GAA : Évidemment. Personne n’ignore que certains bourgeois conservateurs sont « olayistes »5, ouvertement ou souterrainement. Ils sabotent l’opposition mais c’est en vain. Dans leur sordide conception de la vie, ils considèrent que nous pouvons pardonner nos morts au candidat sanguinaire en considération de ce que c’est la réaction ploutocratique, un serviteur de la haute finance. Pour eux le conservatisme n’a d’autre mission que de monter la garde pour la défense de leurs bourses.

Eh bien ils se trompent. Le conservatisme a un concept de la propriété exposé dans ses programmes, mais ce n’est pas une simple patrouille apenine [voyez la note 4]. Il existe une pensée sociale de droite, une doctrine qui n’a pas vocation à servir de tranchée à la ploutocratie pour ses privilèges mais qui cherche des moyens non catastrophiques d’expier le désespoir dramatique de ceux d’en bas. Le conservatisme préconise que l’État intervienne en faveur du travail, qui n’est pas une marchandise inerte mais quelque chose qui sue, qui souffre et qui pense. C’est pourquoi il condamne la candidature d’Olaya Herrera non seulement pour des raisons politiques, car elle emporte avec elle la guerre civile, mais aussi parce que c’est une avancée du capitalisme apatride.

J : Où l’opposition et l’abstention intégrales conduisent-elles le conservatisme ?

GAA : Au pouvoir. À la marge de la vie civile, le parti maintient ses effectifs intacts, il les organise et les entraîne. Le chômage, si grave dans les années de la crise économique, est en voie d’être résolu au moyen d’une adaptation progressive des activités privées. Déjà commence à naître dans le parti, qui n’était jusqu’alors qu’une foultitude d’employés au chômage, une énergique volonté de domination, un sentiment militant de la vie et la responsabilité d’une mission. Pendant ce temps, ce cartel des gauches qu’on appelle libéralisme, sans le ciment de notre présence dans les bureaux de vote, se divise en opposition et gouvernement contraint de nous remplacer au sein du mécanisme démocratique. C’est une fatalité historique, supérieure à l’opportunisme de leurs chefs. Quand une collision interne les aura démantelés et anéantis, aucune des forces de gauche restantes ne pourra résister devant notre charge au pouvoir.

J : Mais cela affecterait le pays.

GAA : C’est ce que pensent certaines âmes timorées et ce qu’assurent aussi les écrivains du régime. Or le pays ne souffrira aucun préjudice dans son rythme historique, car nous autres conservateurs ne sommes pas des citoyens mais des sujets, des animaux de charge publique. Mais en outre ce petit interrègne de chaos est nécessaire pour provoquer un subit et violent retour à l’ordre. C’est seulement de cette manière que deviendra possible une nouvelle étape créatrice. Ce pays doit être refondé, transformé de fond en comble, parce que la république libérale l’a désorganisé moralement et socialement, dans son économie et son esprit. Aussi un précaire accord de partis n’a-t-il pour nous aucun attrait, c’est le projet désespéré et voué à l’échec de nous faire coexister dans des zones hermaphrodites (« zonas epicenas ») au centre. Les douleurs nationales d’aujourd’hui ne se guérissent pas avec des emplâtres mais requièrent la chirurgie du fer. Ce cataplasme verbal rassembliste [voyez la note 3] transformerait l’abcès en gangrène. La dernière tentative des politiciens centristes a échoué.

Et cela vaut mieux. Toute l’ambigüité de la politique contemporaine est un intérim. À présent, nous allons nous définir et nous situer, car il n’y a pas de pont-levis entre l’ordre et la révolution. Nous savons que surviendront quelques temps hasardeux de chaos mais nous sommes prêts à affronter le fleuve de feu des événements. Il faut suivre la logique de ce destin extraordinaire. Quelqu’un a dit qu’on ne peut être un incendiaire professionnel avec une âme de pompier…

J : Que dites-vous des droites ?

GAA : Dans le prochain numéro, je parlerai des perspectives tactiques et programmatiques du mouvement. Pour le moment il me suffit de dire qu’à mon avis le conservatisme au pouvoir devra appliquer le programme politique et social des droites. Nous sommes nécessaires et inévitables. Nous devons nous préparer à entrer dans l’histoire à dos de cheval et à participer de l’agonie des créateurs.

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Notes du traducteur

1 « Pas d’ennemis à droite » : C’est la réponse au « Pas d’ennemis à gauche », une formule qui aurait été forgée par l’homme politique radical-socialiste français René Renoult et qui fut le mot d’ordre de tous les « Fronts populaires » voyant le jour à cette époque dans différents pays. La formule « Pas d’ennemis à droite » est ici le mot d’ordre d’un « Front goth » en opposition au « Front populaire » colombien. À l’époque, la politique de front populaire, d’alliance des partis de gauche du centre jusqu’aux extrêmes, pouvait d’autant plus inquiéter à droite que nul ne savait quelles tendances l’emporteraient dans ces alliances. Par ailleurs, si l’on se plaît en France à rappeler ce qu’une telle politique, le Front populaire élu en 1936, a produit de réformes sociales importantes, certains, sans doute de mauvais esprits, soulignent que nombre de ces réformes avaient déjà été adoptées dans l’Allemagne voisine après 1933, sans qu’il fût question de front populaire dans ce cas bien que le mouvement responsable de ces réformes eût le mot « socialiste » dans son nom.

2 Grande Colombie : Il s’agissait donc d’externaliser autant que possible le mouvement vers les pays voisins qui avaient constitué de 1819 à 1831, avec la Colombie, une République de Grande Colombie, l’Équateur, le Venezuela, le Panama, ainsi que des parties du Pérou, du Brésil et du Guyana, sans doute avec l’idée à plus long terme d’une reconstitution de la Grande Colombie.

3 « Rassembliste » : Pour comprendre ce passage il faut développer un peu l’histoire de la fin de « l’hégémonie conservatrice » en Colombie. Cette hégémonie prit fin en 1930 avec un gouvernement dit de Concentración Nacional (d’où le néologisme concentracionista employé par Álzate dans l’interview), gouvernement bipartisan avec pour Président le libéral Henrique Olaya Herrera. Cette « concentration » bipartisane fut rendue possible par le ralliement de certains conservateurs dont les affaires dépendaient des échanges économiques avec les États-Unis, car ces derniers soutenaient Olaya (qui avait été ambassadeur à Washington). Parce qu’une partie du Parti conservateur avait ainsi soutenu la candidature d’Olaya, après la victoire de ce dernier le dirigeant du parti, Laureano Gómez, lui apporta son soutien. Cette période « concentracionista » dura jusqu’en 1934, date à laquelle le Parti conservateur fut, après qu’il eut exercé une hégémonie totale dans le pays pendant quarante-cinq ans, rejeté purement et simplement dans l’opposition et où le Parti libéral se montra davantage enclin à former un « Front populaire » avec les partis à sa gauche. Le Parti conservateur ne revint au pouvoir qu’en 1946. – Dans notre traduction, nous parlons, de manière plus conforme à l’usage de la langue française, de Rassemblement national, et forgeons par conséquent le néologisme « rassembliste ».

4 « apenin » : Traduction de « apenino » forgé par les conservateurs colombiens à partir du nom de l’Action patriotique économique nationale (APEN), un mouvement politique « rassembliste » (voir n. 3) colombien des années trente.

5 « olayistes » : Partisans d’Olaya Herrera (voyez n. 3).

Documents. Cartel Aguilar et Pétrole pour le Reich : Le Mexique et l’Axe

Dans notre série Documents, voici notre traduction française de deux textes sur le thème « Le Mexique dans la stratégie de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale », recueillis à des fins de documentation en 2009 et que nous traduisons pour le public francophone.

Les informations présentées sont en réalité tirées d’un seul et même livre, Los nazis en México (Ed. Debate, 2007), du journaliste mexicain Juan Alberto Cedillo, un livre qui valut à son auteur le prix 2007 du livre de reportage dans son pays. Le texte de la première partie est un extrait du livre lui-même, en libre accès sur internet ; le second, un compte rendu par l’agence de presse EFE.

Les sources de Cedillo sont en grande partie, notamment pour ce qui a trait au trafic de drogue, les services de renseignement nord-américains, documents rendus publics en 1985. Il n’est pas besoin de rappeler que ces sources ne sont pas forcément dignes de foi, surtout en temps de guerre. Il s’agit cependant des premières lumières jetées sur un sujet et elles peuvent donc être intéressantes au moins pour indiquer qu’il existe un sujet, si ce n’est pas une pure et simple fabrication.

En l’occurrence, il s’agit de deux sujets : (1) celui d’une opération d’« empoisonnement » des États-Unis par les stupéfiants via la frontière mexicaine, opération conduite par de hauts fonctionnaires mexicains à l’instigation du Troisième Reich allemand et du Japon pendant la guerre, et qui serait de fait le premier « cartel » mexicain, et (2) les moyens mis en œuvre par le Troisième Reich pour garantir son approvisionnement en pétrole mexicain malgré l’entrée en guerre des États-Unis. D’où un plan en deux parties :

I/ Le cartel Aguilar dans la Seconde Guerre mondiale
II/ Le Führer et les émirs aztèques

Le corps du texte de ces deux parties est, nous l’avons dit, la traduction de sources en langue espagnole. Les notes sont du traducteur, soit entre crochets [ ] dans le corps du texte pour de courtes indications, soit en notes numérotées à la fin de chaque partie pour de plus longs développements. Certaines de ces notes expriment notre scepticisme quant à la plausibilité de certaines affirmations, en l’occurrence sur le cartel Aguilar et le trafic de drogue.

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I/ Le Cartel Aguilar pendant la Seconde Guerre mondiale

Source

Jusqu’aux commencements de la Seconde Guerre mondiale, le trafic d’opium, de marijuana et d’héroïne en direction des États-Unis s’était maintenu à des niveaux stables, mais il connut à la fin des années trente un accroissement considérable. Le Reich allemand et le Japon décidèrent en effet de « droguer » le sud du pays, en se servant des routes ouvertes par les Chinois et consolidées par les Mexicains qui s’étaient lancés dans ce commerce illicite.

Les résultats de cette opération ne furent pas longs à se faire connaître : le Trésor états-unien estima par exemple que la production d’opium mexicaine en 1943 se montait à 60 tonnes, trois fois plus qu’en 1942. Mais l’accroissement de la production ne se limitait pas à la résine d’opium. Le représentant du Trésor au Mexique, H. S. Creighton, souligna « le grand nombre de saisies réalisées par les douanes des États-Unis à la frontière, ce qui indique une augmentation de la disponibilité d’opium et de marijuana au Mexique ». Les agents des stupéfiants indiquaient quant à eux que l’opium saisi dans la ville d’El Paso était « de qualité supérieure ».

Il ne fait pas le moindre doute que ce boom de la drogue était le résultat d’un travail conduit par les agents allemands et japonais dont le but était d’utiliser les drogues en vue d’« affaiblir le moral » des soldats et marines stationnés dans les bases navales sur la côte du Pacifique. Le narcotrafic formait partie d’une opération de grande ampleur ayant pour but de saboter la production d’armement. Les alliés allemands aux États-Unis volaient des pièces nécessaires aux machines, freinant ainsi l’industrie de guerre nord-américaine ; il y eut même des cas où ils vidèrent ou brûlèrent des usines entières.

La stratégie des pays de l’Axe fut conduite pendant plusieurs années de manière lente, exacte et souterraine. C’est au cours des dernières années de la décennie 1930 que se fit le travail de préparation1, et l’afflux de stupéfiants commença au début des années quarante. La presse mexicaine rapporta pendant les premiers mois de 1939 un accroissement du trafic de drogue à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, principalement dans la localité de Naco, dans l’État de Sonora. Le 8 avril de la même année, la première page du journal El Porvenir (L’Avenir) rapportait : « Le Japon et l’Allemagne cherchent à empoisonner la jeunesse des États-Unis avec de l’opium. Ils font passer la drogue par notre pays. Plusieurs contrebandiers ont été arrêtés ces derniers mois à Douglas, Arizona. »

Non seulement la presse mexicaine parlait de ce qui était en train de se passer, mais l’« opération secrète » fut également découverte par les autorités mexicaines, en particulier les services du procureur général de la République, qui dénoncèrent l’existence d’ « un plan entre l’Allemagne et le Japon pour introduire des stupéfiants aux États-Unis avec l’objectif de débiliter les jeunes hommes de ce pays ». Le cartel nazi fut identifié par les services de renseignement états-uniens, qui indiquèrent qu’il s’agissait d’« une organisation de sabotage et d’espionnage » conduite par des militaires et politiciens mexicains ; selon ces rapports, il s’agissait de recueillir des informations sur les mouvements militaires états-uniens et les navires du golfe du Mexique et du Pacifique.

Bien que ce soit étrange à considérer, les rapports envoyés à Washington par les agents états-uniens au Mexique ont peut-être toujours la même valeur aujourd’hui qu’à l’époque où ils furent rédigés. Les informations relatives aux membres de ce premier cartel de narcotrafic et surtout au modus operandi de celui-ci conservent en effet une grande importance puisque nous parlons en l’occurrence de la naissance des cartels contemporains. Ce travail devrait pouvoir nous aider à déchiffrer un élément clé du trafic de drogue actuel, à savoir l’infiltration des cercles de la haute politique par les cartels.

Un rapport rédigé le 4 janvier 1942 expose aux autorités états-uniennes « la pénétration de forces étrangères dans la politique mexicaine ». Le document, envoyé par un agent du renseignement naval identifié seulement par les initiales O.N.I. affirme que les chefs de ce groupe qui faisait entrer de la drogue aux États-Unis était dirigés par le général Francisco J. Aguilar, un militaire qui conduisit des opérations de contrebande durant toute sa carrière2.

Le rapport précisait : « Une organisation d’espionnage et de sabotage travaille depuis quelque temps pour les Nazis et les Japonais sous la direction du général Francisco Aguilar. Ses principaux assistants sont les chefs d’un trafic illégal de drogues et de groupes de contrebande. Lui-même contrôle les espions et agitateurs qui travaillent pour les groupes nazis et nippons. Aguilar semble avoir été préparé pour cette tâche pendant une longue période. »

C’est durant son second séjour à Washington comme attaché militaire, vers 1933, que le général commença ses activités de contrebande ; c’était en effet l’époque de la prohibition de l’alcool et du tabac aux États-Unis3. Ces activités furent dénoncées longtemps après, devant le Président Adolfo López Mateos [Président de 1958 à 1964], par un des supérieurs d’Aguilar à Washington, le général José Beltrán M., qui révéla les lieux et dates des opérations d’achat et de vente, ainsi que les points de dépôt et de livraison.

Entre 1935 et 1938, Aguilar fut ministre plénipotentiaire de l’ambassade mexicaine au Japon. Ce fut durant ces années qu’il établit des relations avec le gouvernement de ce pays, des liens qui le conduisirent par la suite à collaborer avec les services de renseignement des pays de l’Axe.

Sur le front politique du premier cartel mexicain, le gouverneur de San Luis Potosí, Gonzalo N. Santos, joua un rôle fondamental. C’est ce politicien ambitieux, que les agents états-uniens qualifiaient d’« assassin notoire, qui tua de ses propres mains des étudiants et des femmes », qui tenait les tenailles avec Aguilar. Participait également au cartel Donato Bravo Izquierdo, ex-gouverneur de Puebla, « associé au trafic de drogue depuis qu’il occupa ce poste », selon le rapport à Washington. Gonzalo N. Santos et lui avaient acquis pour leurs activités illicites une grande expérience dans les milieux diplomatiques et politiques.

Les rapports envoyés à Washington affirment que ces trois personnalités « s’entendirent sur le projet d’introduire de la drogue aux États-Unis ». Le renseignement naval s’aventurait même à décrire les activités de chacun d’eux : tandis qu’Aguilar était à la tête de la contrebande et N. Santos à la tête des relations politiques, Bravo Izquierdo était chargé de blanchir l’argent généré par le trafic de drogue. Pour mener à bien cette tâche, l’ex-gouverneur de Puebla s’appuyait sur un homme d’origine syrienne nommé Habed, « qui fut pendant de nombreuses années le banquier de toute l’activité de narcotrafic ».

L’organisation dirigée par le général ne se contentait pas de trafiquer de la drogue. En réalité, le premier cartel mexicain était le plus grand réseau d’espionnage au service des agents de la Gestapo et de l’Abwehr [ce n’est pas une affirmation anodine]. Aguilar, N. Santos et Bravo parvinrent à placer des espions jusque dans les équipes du Président Manuel Ávila Camacho. Ce réseau était chargé d’informer sur les activités au Mexique des agents des nations alliées et de dissimuler les actions des espions allemands et japonais, en particulier celles relatives au trafic de matières premières – lesquelles étaient envoyées à l’industrie militaire allemande pour la fabrication d’explosifs – et à la vente d’hydrocarbures.

Le premier cartel mexicain prépara même des plans pour voler les puits de pétrole américains au cas où le conflit en cours le rendrait nécessaire. Un rapport confidentiel remis au Président Lázaro Cardenas par les services de renseignement soulignait que « la possibilité d’un sabotage de la production de pétrole est des plus sérieuses ». Ce document précisait que les agents allemands avaient des alliés parmi les fonctionnaires « travaillant pour Petróleos Mexicanos, tant dans l’administration que dans les raffineries et sur les sites d’extraction. Il y travaille de nombreux employés et techniciens nazis, dont les activités doivent faire l’objet d’enquêtes. »

Conrad Eckerle, un important agent allemand faisant partie du projet du cartel, fut identifié dans un rapport envoyé au Département d’État comme le responsable du centre d’opérations allemand chargé de droguer les États-Unis. Le bunker se situait dans un établissement commercial appelé La Germania, au 2 rue Ayuntamiento. Eckerle, qui avait été officier de la marine allemande, fut envoyé au Mexique par l’ambassade nazie à Washington. Sa principale mission, avant qu’il se vît confier le trafic de drogue, fut d’organiser le parti et de conduire des actes de sabotage. Le groupe dirigé par Aguilar, N. Santos et Bravo maintint des contacts étroits avec lui.

Le modus operandi du réseau constitué d’Allemands et de fonctionnaires mexicains était présenté de la manière suivante par les agents du Département d’État : « Ils ont fait de la vente illicite d’héroïne une activité quotidienne. La drogue est apportée depuis Hambourg jusqu’à Veracruz par le vapeur allemand Orinoco. Ensuite, elle est envoyée à la ville de Puebla dans des voitures conduites par des messagers personnels [« mensajeros personales » : quèsaco ?]. Elle passe par Mexico de San Lui Potosí et Laredo. »

L’agent des stups M. Monroy envoya à Washington le document suivant, montrant que le gouverneur de Veracruz [et ministre fédéral de l’intérieur] Miguel Alemán Valdés participait aux activités du cartel. Les renseignements de Monroy s’appuient sur le témoignage de l’un de ses informateurs, Luis R. León Avendaño, qui travailla dans la Garde côtière mexicaine sur l’Atlantique. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, un grand yacht privé sous drapeau des États-Unis et de nom Blue Eagle se conduisait de manière suspecte près de Veracruz. Interrogé, le capitaine répondit de manière évasive. En arraisonnant le yacht, les autorités mexicaines trouvèrent un chargement d’opium et de morphine [on observera au passage que ces substances, en particulier la morphine, étaient employées en médecine et faisaient donc aussi l’objet d’un commerce licite, ce qui pourrait éventuellement expliquer la démarche du gouverneur Alemán qui va suivre]. Elles arrêtèrent le bateau et le conduisirent au port. Quelques heures plus tard, le gouverneur de Veracruz, qui deviendrait plus tard Président du Mexique [de 1946 à 1952], Miguel Alemán, se rendit aux bureaux de la Garde côtière et demanda que le bateau fût rendu à son capitaine. Sa demande fut rejetée car il n’avait pas l’autorité pour la formuler. Deux jours plus tard, des ordres arrivèrent de Mexico et le bateau fut rendu. Il poursuivit son voyage vers une destination inconnue. »

Un autre gouverneur qui bénéficia de l’argent généré par le trafic de drogue fut Maximino Ávila Camacho, gouverneur de Puebla et ami intime de Gonzalo N. Santos.

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Notes du traducteur sur la partie I

1 Pourquoi, nous permettra-t-on de demander, préparer un empoisonnement des États-Unis dès la fin des années trente, alors que les États-Unis ne sont pas entrés en guerre avant Pearl Harbor en décembre 1941, c’est-à-dire quelque deux ans plus tard ? Et si l’afflux de drogue commença bel et bien au début des années quarante, comme l’auteur l’écrit (en un autre endroit, les deux étant cités ici, le texte parle même pour cet afflux des « premiers mois de 1939 », c’est-à-dire un an avant la fin de la décennie !), pourquoi cette hostilité en acte envers un pays non belligérant ? Et pourquoi, s’il est avéré, un tel machiavélisme du régime hitlérien empoisonnant les États-Unis avant leur entrée en guerre n’est-il pas davantage connu ? La presse mexicaine ou une certaine presse au Mexique (voyez ce qui est rapporté du journal El Porvenir) faisait état d’actes hostiles de l’Allemagne et du Japon envers les États-Unis au moment où ceux-ci étaient non belligérants. Quelle réaction ces accusations graves et, au cas où elles étaient fausses, diffamatoires, ont-elles suscité dans les chancelleries allemande et japonaise ? Ce qui manque dans cette présentation, c’est l’explication d’une telle conduite de la part des pays de l’Axe car, encore une fois, l’intérêt à agir contre des soldats (selon l’auteur les premiers visés par ce trafic : « le but était d’utiliser les drogues en vue d’affaiblir le moral des soldats et marines stationnés dans les bases navales sur la côte du Pacifique ») stationnés dans des bases militaires d’un pays non belligérant n’est pas du tout évident, tandis qu’on voit bien pourquoi on chercherait à les viser si c’étaient des soldats ennemis.

2 Francisco Javier Aguilar González avait participé à la Révolution mexicaine dans l’armée de Pancho Villa. Après le Japon de 1935 à août 1938, il fut ambassadeur du Mexique en France, auprès du régime de Vichy, de décembre 1940 à 1942. Il se trouvait donc en France, est-il permis de penser, pendant une grande partie des activités imputées par les services de renseignement états-uniens au cartel qu’il était censé diriger. Il aurait eu pour tout organiser sur place, au Mexique, les mois d’août 1938 à décembre 1940 et ne pouvait vraisemblablement, en tant qu’ambassadeur en France, suivre la suite des opérations que de loin.

3 1933, date « vers » laquelle (« hacia 1933 ») Aguilar aurait fait son second séjour à Washington, séjour qui vit le début de ses activités de contrebande, est aussi la date où fut mis fin à la politique de prohibition de l’alcool aux États-Unis. Quant à la prohibition du tabac, dans quinze États de ce même pays, elle avait entièrement pris fin en 1927. On ne voit donc pas très bien comment un séjour d’Aguilar aux États-Unis en 1933 peut être intellectuellement rattaché aux trafics auxquels ces politiques avaient donné lieu : il était trop tard pour commencer à s’en mêler.

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Miguel Alemán Valdés

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II / Le Führer et les émirs aztèques

Source

Adolf Hitler utilisa du pétrole mexicain pour sa guerre éclair (Blitzkrieg) en Europe, en s’appuyant sur un réseau clandestin de fonctionnaires du gouvernement mexicain, selon un nouveau livre du journaliste Juan Alberto Cedillo.

« Les Nazis au Mexique », récompensé par le prix 2007 du livre de reportage, révèle que du pétrole mexicain fut livré en Allemagne en secret au début de la Seconde Guerre mondiale, sous la présidence de Manuel Ávila Camacho (1940-1946).

Le journaliste, collaborateur de l’Agence EFE à Monterrey, a mené pendant une dizaine d’années des recherches dans les archives secrètes déclassifiées par le Département d’État nord-américain en 1985, les Archives nationales mexicaines, ainsi que les registres du Secrétariat de la défense nationale du Mexique (Sedena).

Selon Cedillo, quand le Président Lázaro Cardenas (1934-1940) expropria [nationalisa] l’industrie pétrolière [en 1938], l’Allemagne et l’Italie furent les deux seuls pays à continuer d’acheter du pétrole au Mexique, les autres clients souverains adoptant à l’encontre de cette mesure une politique de boycott.

Durant le mandat d’Ávila Camacho, les États-Unis étant engagés dans la guerre, le commerce de pétrole entre le Mexique et l’Allemagne devint clandestin, dirigé par un réseau d’agents allemands et de fonctionnaires mexicains4.

Le pétrole mexicain était déterminant dans la stratégie de Blitzkrieg allemande. Avant la sortie de Cardenas [c’est-à-dire avant l’élection de son successeur, Ávila Camacho, en 1940], Hitler avait envoyé au Mexique des agents de haut niveau pour en assurer la fourniture. Parmi eux se trouvait Hans Werner, un milliardaire suisse, l’homme le plus riche du monde en son temps5, et Hilda Krüger6, une espionne qui eut dans son réseau des fonctionnaires très proches du Président Ávila Camacho.

D’après l’enquête conduite par Cedillo, Hilda Krüger établit une relation sentimentale avec le ministre de l’intérieur et gouverneur de Veracruz, Miguel Alemán, qui allait devenir Président du Mexique de 1946 à 1952.

Le frère du Président Manuel Ávila Camacho, Maximino, intégra le réseau de fourniture de pétrole à l’Allemagne, ainsi que plusieurs autres gouverneurs du pays, assure également le journaliste dans son livre. [On a vu en I qu’il serait également impliqué dans le trafic de drogue du cartel.]

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Notes du traducteur sur la partie II

4 Il faut donc comprendre qu’au début de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’entrée des États-Unis dans le conflit, l’Allemagne et l’Italie achetaient du pétrole au Mexique de manière tout à fait officielle, comme par le passé, et que ce n’est qu’avec l’entrée des États-Unis dans le conflit et, faut-il supposer sans doute, des pressions de ces derniers sur le Mexique, que le commerce officiel de pétrole entre le Mexique et les pays de l’Axe cessa, et que commença alors un commerce clandestin, au nez et à la barde des États-Unis belligérants.

5 Nous n’avons pu trouver aucune information sur cette personnalité à partir des éléments fournis. Il est vrai que le nom Hans Werner, s’il est d’ailleurs complet, ne facilite pas une recherche sur internet, tant, s’agissant de deux prénoms très communs, il y a de résultats. En précisant la recherche autour du Mexique, on n’obtient guère non plus de résultats pertinents. Cette absence de résultats a quelque chose d’étonnant, s’agissant d’une personne qui passait selon le présent article pour l’homme le plus riche de son temps.

6 Hilda Krüger est le nom de scène mexicain d’Hilde Krüger, qui avait d’abord joué dans une quinzaine de films en Allemagne à partir de 1934. L’auteur dont nous citons et discutons ici le livre, Juan Alberto Cedillo, lui a par ailleurs consacré un ouvrage entier, Hilda Krüger: Vida y obra de una espía nazi en México (Hilda Krüger : Vie et œuvre d’une espionne nazie au Mexique, 2016).

Cedillo a également continué d’écrire sur les relations du Mexique avec les pays de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, avec un México, ¿socio estratégico del Tercer Reich? (Mexique, allié stratégique du Troisième Reich ? 2023), dont la présentation indique un gros plan sur les relations entre Adolf Hitler et Lázaro Cardenas (une approche assez neuve et pour le moins inattendue dans la mesure où Cardenas faisait de l’antifascisme un de ses chevaux de bataille). Cedillo a par ailleurs continué d’écrire sur les cartels mexicains : Las guerras ocultas del narco (Les guerres occultes du narcotrafic, 2018).

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Pour des éléments sur la pénétration du fascisme italien et du national-socialisme allemand au Mexique dans les années trente, voyez notre essai « De D’Annunzio, du fascisme et de la Révolution mexicaine » ici.