Category: Recueil
Le maître du burg : Cent poèmes (dizains et douzains)
I/ Le maître du burg
II/ Histoires
III/ Absinthes
IV/ Célimène
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1
Quand une porte grince au milieu de la nuit
Et que vous êtes seul dans le noir d’une chambre,
Sous une couverture, inquiet de ce bruit,
Et le chêne dehors craque au vent de décembre,
Qu’il n’est dans le manoir antique, féodal
Personne autre que vous, un souffle glacial
En s’engouffrant soudain par une entrebâillure
Vous apprend que l’on ouvre un huis, déverrouillé.
Et le portail au fond du parc, vieux et rouillé,
A gémi sur ses gonds dans le grès qui l’emmure.
*
2
Quelle est cette sylphide errante sous la lune,
Dans le parc, lumineuse et blanche ? Je descends,
Je sors la retrouver. Ma présence importune
L’éloigne, elle franchit les moellons imposants
Du mur d’enceinte et va se perdre sous les chênes.
Je la suis, la forêt m’aspire, yeuses, frênes,
Érables, châtaigniers, entravent mon chemin.
J’entre dans le marais que flanque un vaste rouvre.
C’était une noyée, et l’onde me recouvre ;
Je meurs en lui tendant une impuissante main.
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I
LE MAÎTRE DU BURG
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(i)
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3
En cet amour blessé, dans cette solitude,
Je crois vivre en seigneur de château féodal,
Loin du monde et du bruit, loin de la multitude ;
Et, la nuit, noir écrin de ce burg sépulcral,
Enténébré j’attends un fantôme de femme.
Quand le chandelier fume et que s’éteint la flamme,
Dans un profond silence empreint de gravité,
Elle apparaît enfin, vapeur mélancolique,
Un flottement qui danse à pas lents, phosphorique,
Pour que je pleure encore en voyant sa beauté.
*
4
Dans mon château, la nuit, je crois te voir flotter
Devant mon lit, vapeur franchissant les murailles,
Et, ne sachant pourquoi tu me reviens hanter,
Sans le moindre soupir, me glaçant les entrailles,
Je suis tétanisé par ton vol transparent.
Pourquoi de jours défunts ce phosphore affleurant
Vient-il me rappeler l’inégalable joie ?
J’ai fermé sur le parc et les bois mes rideaux,
Car du soleil je fuis les importuns flambeaux.
Tu brilles dans le noir afin que je te voie.
*
5
Quand la bûche crépite et s’effondre dans l’âtre,
Je me tourne, pensant que l’huis vient de s’ouvrir
Et que j’entends ton pas ; mon cœur se met à battre
Plus vite un court instant, puis je pousse un soupir.
Le vent des combles souffle, et ce bruit m’ensorcelle :
Ne serait-ce ta voix, dans la nuit, qui m’appelle ?
En moi vit le passé. Quand courent les souris,
Apparaît dans le noir, droite comme une flamme,
Ton image, lucide et subtile, à mon âme,
Et tu pleures parfois, et parfois tu souris.
*
6
Dans cette solitude où ton fantôme est tout,
Dans les sombres couloirs, dans la bibliothèque,
Dans l’escalier couvert de son tapis, surtout
Dans la chambre gothique et byzantine, ou grecque,
J’aime que chaque nuit tu viennes pour flâner,
Flotter de-ci de-là, doucement chantonner,
Passer tes doigts fumeux sur la tranche d’un livre,
En faisant comme si tu ne me voyais pas.
Je regarde, accablé, tes lucides appas,
Puis tu redisparais où je ne peux te suivre.
*
7
Maintenant que revient ton fantôme à minuit,
Dans le manoir obscur de ma déliquescence,
Devant cette vapeur de mon passé, qui luit,
Perçant l’obscurité de sa phosphorescence,
Je sais que j’aurais dû – puisque à tout tu suffis –
T’aimer plus tendrement, mieux que je ne le fis.
Mais je payai tes vœux du seul amour frivole
Que mon cœur trop léger pouvait tirer de moi.
Maintenant – ô si tard ! – que me revient la foi,
Je revois ton fantôme et, contrit, me désole.
*
8
Je ne vis que pour être ami de ton fantôme,
Pellucide vapeur qui viens en ce manoir
Où je finis mes jours et flânes sans me voir,
Mais dont le flottement m’apaise comme un baume.
Tu traverses les murs, pour toi n’ont point de rets
Les tentures, les bois des meubles, les objets.
Et dans ma solitude opiniâtre et sombre,
Ta présence muette et transparente m’est
Cette clarté que j’aime et contemple dans l’ombre.
Je vis pour la lueur que ce beau double émet.
*
9
Son fantôme volant devant les boiseries,
Dans la nuit que cinglaient l’orage et les éclairs,
Franchissant les rideaux et les tapisseries,
Fit resurgir en moi tous les tourments soufferts
En ce funèbre amour de passion fatale.
Luisance de vapeur limpide et liliale,
Elle avait tous les traits que j’avais encensés,
Et je crus, dans le vent qui balançait les branches,
L’entendre murmurer ; ses belles mains si blanches,
Blanches, la voir les tendre à mes baisers glacés.
*
10
Quand je lève les yeux d’un livre, sous la lampe
Dans le salon obscur, parfois je vois flotter
Devant moi son fantôme, admirant une estampe
Ou flânant indécise et sans me regarder,
Traverser les fauteuils, les meubles de la pièce,
Un mur, puis revenir ; et, touché de tristesse,
Je repose le livre et l’observe longtemps.
Ce que fut notre amour, son double diaphane
Me le rappelle ainsi, clarté de cymophane.
Cette présence reste avec moi hors du temps.
*
11
Dans le sombre manoir où je vis en reclus,
Du monde séparé, ma porte reste close.
Un double hante ici, de temps qui ne sont plus
Évoquant les transports à mon âme morose.
C’est une blanche aura de femme, un diamant
Étincelant, la nuit, en un cercle fumant.
Elle passe en halo les pourpres palissandres,
Disparaît et revient, mais jamais ne me voit,
Et c’est elle qui vit, plus que moi, sous ce toit.
Elle est le feu qui reste après que tout est cendres.
*
12
Grille du fond du parc, il est temps que tu t’ouvres,
Roule donc sur tes gonds et me laisse passer.
Dans la forêt profonde où je veux m’enfoncer,
Le vent fait murmurer la frondaison des rouvres.
Et si je dois me perdre en ce vaste désert,
Si la nuit couvre enfin mon chemin rouge et vert,
J’écouterai le chant du hibou, note lente
Et gelée, envahir l’obscurité. – Portail,
À l’oriel m’attend la forme étincelante
D’un fantôme, dessin de gothique vitrail.
*
13
Solitaire, je suis le maître de ce burg,
Que ton fantôme hante, apaisant ma folie.
Je ne descends jamais de la colline au bourg,
Je reste avec ton double et ma mélancolie.
C’est un microcéphale, Ignace, qui me sert.
Rien ne vient déranger la paix de ce désert.
Et, la nuit, le silence irisé de ton spectre
Me visite, ornement gemmé, paranormal,
Mystère d’un passé d’amour monumental
Qui sur mon cœur tendu se pose ainsi qu’un plectre.
.
(ii)
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14
Hélas ! en ce manoir antique et sépulcral
Où je veux terminer mon absurde existence,
Ton fantôme n’est pas, non, la seule présence
À me hanter : il vient un tourmenteur fatal
Qui me veut, acharné, bourreler pour mes fautes,
Le poltergeist. La nuit, depuis les chambres hautes,
Quand ton cristal fumant à mes yeux est caché,
Il martèle les murs, les carreaux, ou le vide,
Et je suis, en ces lieux à jamais retranché,
Grès qui d’un égouttis sans fin percé trépide.
*
15
Le pendu
Il est en ce manoir une chambre interdite,
Où l’un de mes aïeux fut retrouvé pendu.
Le récit de sa vie est aujourd’hui perdu,
Et son nom oublié, car son âme est maudite.
C’est la cause, à coup sûr, des faits surnaturels
Dont je suis assiégé, des heurts incorporels
Qu’inflige à mon ouïe, éprouvée à toute heure,
Un glaçant poltergeist dans le burg ancestral.
Bourreau de ma poussière, adversaire fatal,
Pour me sauver de toi faut-il donc que je meure ?
*
16
Un aïeul corrompu fit de ce burg austère
Jadis un rendez-vous d’hérétiques damnés.
Le monde ne sait rien de ces faits, griffonnés
Sur un vieux manuscrit ne faisant point mystère
Des crimes de la secte, et que je découvris
Dans un secret de mur au dos de faux lambris.
Mon aïeul exerçait la sacrificature
Du culte que décrit l’effrayant parchemin,
Où des vierges mouraient, atones, sans vêture,
Sur un autel fumant, souillé de sang humain.
*
17
Comment, en vivant seul avec le simple Ignace,
Ne suis-je pas souvent dans mon burg attaqué,
Connaissant les instincts de toute populace,
Se demande sans doute un quidam intrigué.
C’est très simple, ce burg est piégé, mille trappes
Y guettent les intrus : puits sans fond, lourdes chapes
De plomb, pals dérobés, vierges de Nuremberg,
Murs électrifiés, fenêtres-guillotines
(En un sens littéral), caustiques gélatines…
Mon manoir est plus sûr que le fameux Spielberg !
*
18
Ambre
Comme l’ambre écoulé fige dans son limon
Translucide la forme atteinte d’une proie
Pour toute éternité, je voulus comme joie
Couler en un bloc pur ton apparition,
L’aspect de ton fantôme en chryséléphantine
Statuaire, et j’avais certaine gélatine
Qu’en électrifiant par le dû procédé
Je supposais pouvoir y garder ton passage !
Fallait-il que je fusse obsédé, possédé,
Pour couver en mon sein ce délire sauvage.
*
19
Ambre II
Quand, la nuit, retiré dans la paix de ma chambre,
Je n’entends point les coups du poltergeist frappeur,
Je sais que j’attendrai, dans l’obscurité, l’ambre
De ton double éthéré ; je n’aurai point de peur,
C’est l’unique soulas de mon cœur solitaire.
Si, léger, retentit un chant d’orgue de verre,
De ton opalescence écloront des zargons,
Et je croirai te voir ainsi que gélatine,
Quasi matérielle, et chryséléphantine,
En luisant, des lambris faisant des sang-dragons.
*
20
Ambre bleu
Tout comme l’ambre bleu dans la jungle birmane
Ébranle nos concepts des insectes au temps
Du Crétacé, je veux, châtelain monomane,
Dans une gélatine aux cristaux résistants
Figer ton apparence éthérique, ô fantôme !
Afin que cette image, aurale et monochrome,
Démontre ma hantise à la postérité.
J’élève donc un mur fait de cette substance ;
Tu le traverseras et, plein de ta présence,
Que m’enclose tes traits de l’électricité !
*
21
Il faut, pour te figer dans de la gélatine,
Que l’électricité soit bleue, entièrement
– Pour cela j’ai besoin d’un tore en diamant –,
Que l’exposition soit chryséléphantine
– Cela requiert l’effet de lampes art déco,
Que mon burg féodal devienne rococo –
Et que l’encens s’élève au son de la cithare.
Que, bourgeois gentilhomme et grand mamamouchi,
J’étale les splendeurs d’une pompe barbare
De janissaire albain ou d’esclave affranchi.
*
22
Nos concepts ébranlés, s’agissant des insectes
Au Crétacé, depuis qu’est connu l’ambre bleu,
Ce bouleversement, senti jusqu’en ce lieu,
Où j’avais pourfendu des doctrines suspectes,
C’est vrai, m’abasourdit ; et si le poltergeist,
Tant je suis sidéré par le nouveau zeitgeist,
Me laisse indifférent avec ses coups fébriles,
Ton beau fantôme, hélas, sans cesser de voler,
Toujours majestueux devant mes yeux flébiles,
Ne peut plus, je le crains, guère me consoler.
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23
Ylang-ylang
En ce château réduit à la sphère privée,
Quand j’eusse dû servir des intérêts plus hauts,
Défendre avec chaleur de nobles idéaux,
À quel « verpestergeist » ma valeur énervée
Oppose-t-elle en vain des flots d’ylang-ylang ?
Chaque pas qu’ici-bas je fais est un zugzwang,
Je ne crois plus du tout aux causes naturelles.
Le simple Ignace dit qu’un rat mort dans les murs
Empuantit mon lit, ma chambre, mes dentelles,
Mais je sais que ce sont des fantômes impurs.
*
24
Zugzwang
Il faut donc que s’achève ici, dans cette enceinte,
Un temps prochain, ma vie absurde et sans repos,
Et traverser du Styx fuligineux les eaux.
Je quitterai sans peine un sombre labyrinthe
Où chacun de mes pas fut contraint, un zugzwang.
Mes jours n’ont pas été fleuris d’ylang-ylang,
Tu fus le plus heureux de nous deux, brave Ignace.
Qu’importe les émois du cœur, qu’en reste-t-il ?
Tu ne sus jamais bien démêler ta tignasse,
Cela n’affectait point ton entrain puéril.
*
25
Morgenstern
Un aïeul – c’est, croit-on, celui qui s’est pendu –
Disait que notre burg se tient sur une faille,
Un abîme sans fond, en château suspendu
Au-dessus de l’Enfer, qui sous les douves bâille ;
Et que notre blason à la guivre ou wyvern
Évoque un Belphégor qu’un pesant morgenstern
Au salon d’apparat, exposé dessus l’âtre,
Servit à repousser dans le gouffre de feu.
Devant finir mes jours solitaire en ce lieu,
Je sais que vit en moi le démon à combattre.
*
26
Teutonique
L’ancêtre chevalier Teutonique et ministre
En Livonie, au burg majeur de l’Ordenstaat,
Revenu sur sa terre en suivant son fiat
Remeubla ce castel, dans la forêt sinistre
Et noire, où son passé d’homme d’État prudent
Occupait son loisir vide et sans accident.
Les pins de Tannenberg obsédaient sa retraite,
L’ambre de Marienburg, ses immuables nuits ;
Ses oraisons souffraient des bataillons détruits,
Ses lais à Dorothée† aussi, de la défaite.
† Dorothée de Montau, patronne de l’Ordenstaat.
*
27
Alfinger
Un autre aïeul, parti de ce même castel
Pour avec Alfinger trouver – dans quelles sylves ? –
L’Eldorado chanté par l’Espagnol en silves,
Revint pauvre, ennemi des hommes et du Ciel,
Avec un perroquet vert, bleu, vermillon, jaune,
Qui parlait notre langue, Arlequin d’une faune
Inconnue à nos gens, et qui le consola,
Avant que de mourir de heimweh exotique
En oiseau malheureux car né patriotique,
D’avoir un jour conquis le Venezuela.
*
28
Rouvres
Une nuit que, ton double absent, j’étais morose,
Et je n’entendais pas non plus de coups frappés,
Je marchais dans ma chambre hermétiquement close.
Les objets, d’un éclat de lune étaient drapés.
Vers la fenêtre mû, soudain étincelante,
Je vis un vol plongeant de soucoupe volante
Qui sur le boulingrin se posa sans un bruit.
J’en vis sortir alors je ne sais quelles drudes,
Quels alfes les servant, pour en ces solitudes
Se donner un ballet, sous les rouvres conduit.
*
29
Doppelgänger
Que ton doppelgänger hante toujours ce Schloß,
C’est tout ce que je veux pour cette vie absurde.
J’aurais dû gazouiller comme le merle – ou turde –
Mais je fus, dirait-on, le pesant albatros
Chanté par le poète, aux ailes inutiles.
Ton double est mon seul bien, dans ses vapeurs subtiles.
Sur un mur du salon funéraire, alangui,
Attendant ton aura d’éther je vois un pholque,
Immobile squelette, indifférent yogi.
Que vienne ton fantôme, aérien glutwolke.
*
30
Ce Schloß
Ce Schloß, que serait-il sans ton doppelgänger ?
Tu vas et viens, je veux, bien sûr, dire ton double,
Et sans toi je ne sais si me battrait un cœur,
Car ton double lui seul me remue et me trouble.
Certes, cela n’est plus Londres au temps du Blitz
En moi, non, c’est plutôt un bien-être de spitz
Casanier qui reçoit son maître une pantoufle
À la gueule, pourtant j’entends mon cœur qui bat.
Laissons aux poltergeists le goût pour le sabbat ;
Tu m’es tout, n’étant pas même un soupir, un souffle.
*
31
Mordaxt
Qu’en serait-il de moi, dans ce Schloß ténébreux,
Si tu n’y flottais point, blanche caryatide ?
Détachant de sa planche un mordaxt monstrueux,
J’en ferais l’instrument, je crois, de mon suicide.
Mais je suis grâce à Dieu l’heureux minnesänger,
Le céladon chantant de ton doppelgänger.
Lorsque, la hache en main, vers mon sort je titube,
Tu viens, claire vapeur : je pose ce jouet
D’un musculeux aïeul et rime un triolet.
Une nuit, tu viendras sous l’aspect d’un succube.
*
32
Téléphone
Une nuit, un quidam, surpris par la tempête,
À la porte frappa, manteau dégoulinant.
Par Ignace conduit au salon, frissonnant
Mélancoliquement, en foulant la carpette
Il s’assit prêt du feu qui ronchiait dans l’âtre
Et rendit des couleurs à sa mine grisâtre.
Comme enfin je parlai, ce faciès se troubla.
Il expliqua son fait, d’une manière atone.
On eût dit qu’il se vit aux mains de Dracula,
Quand je dis qu’en ces murs n’était le téléphone.
*
33
Le Frigidaire
J’achetai pour mon Schloß, un jour, un Frigidaire.
Malheur ! qu’avais-je fait ; le monstre, en ces vieux murs
Faits pour ensevelir des pensements obscurs,
Bourdonnait, pantelait ainsi qu’un dromadaire,
Ou bien qu’une momie en train de s’éveiller.
Les pierres en tremblaient jusqu’à mon oreiller,
Je ne pouvais dormir dans ce bruit mécanique,
Dont la brutalité me semblait sardonique.
Ah ! si le poltergeist, ainsi, n’existait pas,
Je l’aurais inventé par cet achat funeste.
Meure l’ingénieur d’un tel objet dantesque,
À bas cet ennemi de la pensée, à bas !
*
34
Le Frigidaire II
Funèbre sarcophage entré dans cette enceinte,
Mon Schloß, où ta présence inquiète les rats,
Quelle sombre momie enveloppent tes bras,
Car le burg tout entier résonne de sa plainte,
Ces soupirs de tombeau souterrains et glacés ?
Quel ingénieur fou, de rêves insensés,
Pensa que l’on voudrait de tes râles profonds,
De tes gargouillements hideux en nos demeures ?
Depuis ton arrivée ici, tu me morfonds ;
Et si tu n’es pas mort, je voudrais que tu meures.
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II
HISTOIRES
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Süzel
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35
Berlin-Stamboul
Berlin jusqu’à Stamboul, par Vienne, Belgrade
Et Sofia – Sagesse ! Un train gardant l’Elsaß
(Où n’est point « familier » comme ici le mot « schlaß »).
Nos zouaves, couleur d’azur et marmelade,
N’avaient pas, à la fin de Sedan, supporté
Devant l’Arc de Triomphe un Siegeszug botté ;
Il fallait revancher Süzel et Cäcilie
De Colmar. Le Kaiser est l’hôte du Sérail,
Bajazet lui décerne un croissant en émail ;
Et c’est la guerre sainte. Où donc est l’Italie ?
*
36
Süzel
Depuis Colmar Süzel se rendit à Berlin
Pour monter dans le train jusqu’à Constantinople,
Désirant pour ses kutts du rouge d’Andrinople
Et voulant comparer le voile zinzolin
Des belles du sérail à sa coiffe opulente.
Vienne, Budapest, Belgrade étincelante
De bulbes mordorés, flèches de Sofia,
Le Bosphore baignant le pin stambouliote :
Süzel vit ces beautés et s’en émerveilla,
Tandis que Lucien la vengeait dans la crotte.
*
37
Süzel sur le Bosphore
Süzel a pris le train de Berlin à Stamboul,
En kutt de vermillon et schlupfkap anthracite.
Les cyprès sur la mer où chante le boulboul,
Le zéphyr embaumé des limons d’Aphrodite,
À son cœur haut-rhénan aux élans colombins
Parlent le doux langage ami des chérubins.
Un officier feldgrau, hochant du pickelhaube,
Accompagne ses pas aux jardins tulipiers
Sur le Bosphore bleu… Ah Süzel ! quand dès l’aube
Sans pitié les Berthas pilonnent nos bourbiers.
*
38
Idylle
Elle ouvre ses volets sur le Bosphore à l’aube
Et remet son pimpant bonnet à nœud, Süzel ;
Sa chanson éjouit la chambre, au Grand-Hôtel.
Fou d’elle, un officier sangle son pickelhaube.
Sur le pont d’un voilier ils sont au paradis,
Où s’inclinent pour eux d’affables effendis.
Il lui montre les pins, leurs deux formes penchées,
Et lui touche la main, ô célestes débuts
De fatidique amour, Süzel ! Et les tranchées
S’effondrent sur nos lits quand pleuvent les obus.
*
39
Magnolias
Süzel, l’exquisité du gewürztraminer
Est moins ronde, opulente et douce que ta bouche,
Et le ravissement d’un doigt de kirschwasser,
Moins profond que celui de ta main que je touche…
Vois ces pins parasols et ces magnolias
Au bord de l’eau, jardins embaumés et villas
Derrière la dentelle à jours de la feuillée,
Et les citronniers verts et dorés des coteaux.
Le Bosphore éclatant, constellé de bateaux,
Accueille notre amour sous sa vigne émaillée.
*
40
Narguilé
Ainsi, ce jour finit, et la vie est changée.
Süzel m’aime. Un bonheur aussi grand que le mien
N’est-il point de ce monde et du temps l’apogée ?
Et c’est donc pour moi seul que parut tout le bien ?
Ô nuit ! quel immortel en ton sein dormirait,
Venant de se connaître ? Un homme le pourrait,
Mais cette extase-là n’est pas de cette terre.
Je veux au narguilé, devant le clapotis
De l’eau contre le quai, les remous amortis,
Repasser chaque instant de ce jour de lumière.
*
41
Narguilé II
Chaque instant de ce jour fut une vie entière,
Et je les revis tous, un par un, chacun d’eux,
Dans l’immobilité d’un orant en prière,
Jusqu’au bout de la nuit. Je suis un homme heureux.
Elle m’aime ! Le monde avait tant d’ambroisie ?
C’est l’Olympe chanté par notre poésie ?
Tout est si différent, pourtant rien n’a changé.
Chaque instant de ce jour suffirait à mon âme…
– Commandant ! – Lieutenant ? – Au fort on m’a chargé
D’annoncer le départ, nous changeons de programme.
*
42
Gaza 1917
Je vous écris, Süzel, depuis la Palestine,
Où nous avons gagné l’affaire de Gaza.
Freiherr von Kressenstein sans peine s’imposa
Face aux Anglais, avec la troupe levantine.
Vous êtes, ai-je appris, retournée à Colmar,
Où les bombardements français, selon Siegmar,
Font d’importants dégâts. Surtout, soyez prudente.
Et faites-moi savoir si votre père et vous
Viendrez à Schloß Altheim où vous attend ma tante.
J’espère vous revoir très bientôt, à genoux.
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Vaisseau spatial
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43
Vaisseau spatial « Leif Erikson »
C’est un jouet, parmi d’autres dans une chambre
Sur la table, la chaise, au tapis, sur le lit,
Un vaisseau spatial portant un nom sicambre.
Il va, son odyssée en secret s’accomplit.
Quelques navigateurs se trouvent à son bord ;
Sans doute pour manger vont-ils au smorgasbord,
À moins que les héros se passent de substance.
Les novas, les trous noirs, les périlleux vortex
Seront tous archivés par de puissants télex,
Dans cette chambre en haut d’un escalier, l’enfance.
*
44
Vaisseau spatial « Leif Erikson » II
C’était un pavillon de banlieue : un jardin
Au milieu d’un lacis de jardins, de ramures,
De lanternes, de fleurs, quartier ni citadin
Ni rustique, au loisir consacré d’âmes pures,
Au pur loisir, divin, poétique, élevé,
Des âmes en repos du labeur achevé.
Ni bazars ni bureaux ni champs pour les machines :
C’était la simple idée, auguste, de l’heur, tel
Que je veux, adorant, fumiger cet autel
De tout le rêve accru parmi ses églantines.
*
45
Tubes de Geissler
Je vis dans une nauf en tubes de Geissler,
Un vaisseau spatial sur un chemin d’étoiles.
Quand un astre lointain se démet d’un éclair,
Une aurore de pôle agite ses longs voiles.
Et c’est un pavillon, fenêtre sur jardin.
Cet arbre dans la nuit parle au ciel, et soudain
Je vois qu’il appelait d’étranges créatures
Mystérieuses qui, dans le plus grand secret,
Se déploient à mes yeux. Ô quel est mon regret
De ce silence ami d’insignes aventures !
.
Idylle
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46
Swensen’s
Suzy, d’extraction dano-norvégienne,
S’est laissé convier à l’ice cream parlor
Swensen’s, où le néon rougit les vagues d’or
Et le visage pur de la « collégienne ».
Carl est son cavalier, germano-suédois,
Et la boîte à musique, un Wurlitzer, je crois.
L’alacrité du cœur imbibe leurs haleines ;
Comme si les sodas étaient drogués, ma foi…
Et c’était au milieu des grandes, vastes plaines,
Où souffle un vent gelé loin, très loin devant soi.
*
47
Swanson’s
Un soir, à Chikago, mais plutôt la banlieue,
De long en large allait, sur la moquette Olson,
Carl attendant Suzy : il fit bien une lieue
Marchant de la télé, sigle Stromberg-Carlson,
Au meuble radio Bendix, quand la sonnette
Enfin tonitrua : « Fais choir la bobinette ! »
Elle entra, lui tendant quelques provisions
En sac de papier Kraft, et c’étaient des volailles
Aux petits pois de chez Swanson : ces victuailles,
Ces surgelés, des deux étaient trouvés fort bons.
*
48
Sur la Lune
Plus tard, Carl et Suzy vécurent en Floride,
Carl étant concepteur à Cap Canaveral.
C’est lui qui dessina le support de la bride
Du bras articulé de l’axe pivotal
De l’appareil photo des missions lunaires.
Ils coulaient donc des jours exaltants, balnéaires,
Sous les palmes, les pins, les fleurs de mimosa,
Dans une course intense avec les Soviétiques.
Qui ne s’étonna point, un peu, quand la NASA,
Son exploit fait, perdit les bandes magnétiques ?
.
Saudades
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49
Don Tiague
Don Tiague vivait, ayant quitté Lisbonne,
Au milieu des Bouddhas et de leurs talapoins,
Conseillant l’Empereur siamois comme on donne
Des ordres à l’enfant qui grandit sous nos soins.
C’est lui qui guerroyait contre les clans sauvages
Dans les vastes forêts, les Birmans lotophages
Aux peaux d’alligator, sur le dos d’éléphants,
Les pirates malais de Bornéo l’ogresse…
Sous son harnois niellé le souvenir l’oppresse :
Done Ulrique à Sintra, promenant les infants.
*
50
La grotte
Don Tiague forçant la pagode hantée,
Un brandon à la main descendit au caveau
Où son pas retentit sous la voûte effritée.
L’ombre des rats fuyait la lueur du flambeau. –
Les bonzes plaçaient là, naguère, leurs momies,
Mais par l’intrusion de forces ennemies,
Occultes, ce tombeau de vénérables saints
Était devenu l’antre, aranéen d’étoffes,
De morts-vivants damnés, grouillant de rhinolophes.
Les Bouddhas fienteux luisaient sous ces essaims.
*
51
Foï-tong
Nul ne doit ignorer dans la Gaule bourrue
Que si l’art culinaire au Siam est si haut,
C’est que le Portugais y servit la morue,
Dont le nom lusophone et juste est cabillaud,
Révolutionnant le curry jaune et rouge,
Tandis qu’il défendait le trône de sa vouge.
Ainsi, le chu-chi-pla vient d’un conquistador.
De même les desserts succulents ont pour reine
Maria Guyomar de Pinha, souveraine,
Créant les foï-tong, en français « cheveux d’or ».
*
52
François Xavier
Dans la forêt de Dieu mélodieux boulboul,
À Goa, Portugal ultramarin, tu fondes
La mission que porte un éléphant tamoul
Au pêcheur habitant le bord des vertes ondes.
Ayant charmé, conquis les Fo du Sri Lanka,
Tu vas répandre ailé la foi dans Malacca,
Avant de t’essorer, acolyte d’Ignace,
Pour l’archipel neigeux du zazen : au Japon,
Où de tes résultats, spirituel ippon,
Les persécutions n’ont pu noyer la trace.
.
Les singes de Sodome et le fongus panspermiste
.
53
Orgies égyptiaques
Les fils de Râ cachaient dans leurs temples sacrés,
Tout au fond des naos, d’étranges créatures,
Des monstres qu’ils vêtaient de longs manteaux dorés,
Se livrant avec eux à d’infâmes luxures.
C’étaient des nains bossus et des hommes-poissons
Pêchés dans les marais, et, pris dans les buissons,
Les bosquets du Nil blanc et forêts de Nubie,
Les verdoyants déserts de l’humide Libye,
Des singes nus ailés, au stupre sidérant.
Les matrones couraient se faire, aux temps d’orgie,
Monter par ces babouins de tératologie.
Ces rites ont passé jusqu’à Louis-le-Grand.
*
54
Singes
Célimène, mon cœur ! ce pays est pourri.
Les singes au pouvoir, s’ils découvraient vos courbes,
Voudraient me dépouiller d’un objet si chéri,
Tant ils sont vicieux, concupiscents et fourbes.
Ils voudront caresser de leurs longs doigts velus
Vos appas rebondis et doux, ces crépelus
Anthropoïdes nains ! Après tant d’onanisme,
Ils ne peuvent jamais émouvoir votre cœur,
Ils pensent que la force en amour est vainqueur,
Ils veulent polluer votre exquis organisme !
*
55
Fongus
Les singes au pouvoir, rongés par un fongus
Parasite venu de très loin dans l’espace
(Panspermie), introduit en eux via l’anus,
Nous paraissent vivants mais sont une carcasse
Délabrée éructant les mots du champignon
Ou de la moisissure attaquant le fignon,
Les intestins, le sang, le chyle et la cervelle
Qui les contrôle. Il fait applaudir ce navrant
Spectacle monstrueux de tout Louis-le-Grand,
Gymnase devenu formidable poubelle.
*
56
Fongus II
Par l’anus des babouins au pouvoir est entré
Un fongus de l’espace affamé qui les ronge !
Nous sommes subvertis par l’intestin chancré
Des politiciens, et notre pays plonge
Dans le chaos, aux chants de rampants bacheliers
Ignorant le danger pour leurs boyaux culiers
De se joindre au cartel à cause de leurs mères,
Dont les aïeules sont les prêtresses d’Isis
Qui servaient aux plaisirs des mânes d’Anubis,
Égayaient les babouins de leurs amples derrières.
*
57
Fongus III
Ce fongus xénomorphe entré par le fignon
Fait en quatre ou cinq jours de son hôte un zombie
Soumis aux idéaux moussus du champignon,
Accusant d’anarchisme et de xénophobie
La population à longueur de discours,
Bavant, vitupérant, au ra plat des tambours.
Le ministre babouin parasité s’exclame,
Vomissant des vapeurs de spores, du limon
Sulfurique, sa peau pareille au goémon ;
On ne comprend plus rien, Louis-le-Grand acclame.
*
58
La grande chauve-souris
Quand les babouins rongés par le fongus vireux,
Les crocs dégoulinants et le mufle morose,
Sont enfin devenus suffisamment nombreux,
Ils ouvrent dans les monts glacés la faille close
Que nos pères avaient condamnée à toujours…
Et cherchant dans les plis, les sinueux détours
De la baume hantée un être qu’ils ignorent,
Ils réveillent au fond des méandres pourris
Leur idole vivante, une chauve-souris
Géante, maléfique, et prostrés ils l’adorent.
.
III
ABSINTHES
.
59
Mon dégoût
Comprenez-vous pourquoi je n’ai que du dégoût
Pour ce pays de vice et de grandes écoles
Et de Louis-le-Grand qui s’étale partout,
Quand je lève les yeux, en blanches auréoles ?
Je croyais exister, en fait je ne suis rien ;
C’était l’illusion d’un fat béotien,
D’un palmier du pompeux décor de quelque scène,
Qui se voit personnage au milieu des acteurs,
Admirant son sommet touffu dans les hauteurs.
Comprenez-vous pourquoi j’éprouve de la haine ?
*
60
Ma haine
Ta beauté me console un peu des agoutis.
Quand l’agouti ne fait que passer dans la rue,
Anonyme et chagrin de n’avoir œil qui tue,
Je bâille indifférent, ces gestes sont petits.
Mais lorsque le mulot pavanant sur la scène
Est de Louis-le-Grand, alors j’ai de la haine.
Je vois autour de lui tout un réseau de fils,
Électriques ou non, en toile d’araignée,
Un complot ourdissant des écrits sots et vils,
Des rituels poisseux, dont l’âme est indignée.
*
61
Réponds-moi sans les mots : avec ta nudité.
Car j’ai beaucoup souffert de nos grandes écoles
Et, bien avant cela, de la sublimité
De Janson-de-Sailly, Condorcet, et de folles,
Sachant que je n’étais d’aucun préau connu,
Qui disaient que leur corps, quand j’en étais ému,
Pour me faire enrager, a les traits de la vache.
Que si j’aimais ces traits, c’est donc que j’étais bas ;
Et, de toute façon, pour discuter ébats
Louis-le-Grand faillait à mon humour potache.
*
62
Inventaire à la Louis-le-Grand
C’est tout de même assez drôle, même hilarant.
Nos écrivains ont beau, verbe haut, face blême,
Avoir quasiment tous purgé Louis-le-Grand,
C’est Prévert, qui n’a pas fait d’études, qu’on aime
Chez les Français… Pourquoi, pourquoi me dire alors
Que mes vers, désuets, me laissent en dehors
Du grand courant où tout est balayé, surnage,
Puisque vous n’êtes pas davantage goûtés,
Quasiment, dans le fond que moi, vous qui sortez
Du noble incubateur, par la plèbe sauvage ?
*
63
Rituel
Français, tes écrivains chantent si bien Paris !
De Toulouse ils n’ont cure, or il te faut les lire,
À Narbonne, à Rouen, à Montluçon, à Ris,
Les lire et déclamer : « C’est cela que j’admire »,
Pour espérer avoir ton baccalauréat.
Sublime rituel, cher vaillant lauréat !
Cependant, n’étant point passé par Henri-Quatre,
À toi cela ne sert de rien, ce qui s’apprend ;
Parce que tu n’a pas purgé Louis-le-Grand,
Même à Paris tu sens le mouton, comme un pâtre.
*
64
Louis-le-Grand précède l’essence
« La province est si plate et morne, philistine »,
Chantent nos écrivains après Louis-le-Grand,
« Que mon dégoût pourrait en faire une tartine,
Un gros livre de tout ce néant écœurant.
Car je n’ai pas choisi de voir le jour à Dole,
Je décidai de naître à mon gré : dans l’école.
Et cela conduit loin, au moins jusqu’au Marais.
C’est toujours à Paris que naissent les génies.
Au-delà du périph s’ouvrent les colonies.
Qu’au Flore avec bonheur de miettes je mourrais ! »
*
65
Pisciculture
Il raconte sa vie amusante au lycée
Comme s’il s’agissait d’une boîte lambda,
Celle de ses lecteurs, et sa vie est censée
Refléter notre vie à nous autres. Juda !
Oui, l’établissement de ce hideux potache
Est depuis deux cents ans et plus – c’est ce qu’il cache –
Le seul accès possible au statut d’écrivain,
Dans ce pays rongé par l’entre-soi fétide.
Et de l’extrême gauche à l’extrême insipide,
C’est dans un même trou que croît cet alevin.
*
66
Négritude
Ils disent t’admirer, poète Aimé Senghor,
Pour ce que tu nommas un jour ta négritude.
C’est ce qu’ils disent tous, en le répétant. Or
Tu n’existerais pas, nonobstant l’amplitude
Diffuse de ton vers et son bruit effarant,
Si tu n’avais écrit depuis Louis-le-Grand,
Où tu ne fus pas plus tropical, exotique,
Pour eux, que vos amis de Limoges, de Tours
Ou de Montbéliard, les sonores tambours
De ces patois locaux au timbre drolatique.
*
67
Au ciel
Comme, à Louis-le-Grand, je plaignais la misère !
Mes professeurs aimaient ce délicat sanglot
Et me disaient : Ton chant, plus haut que la grammaire,
Au cocotier t’aura grâce à nous le beau lot.
En ce gymnase altier frappe ton vers occulte,
La France veut l’ouïr et te vouer un culte.
Écris, ne pense pas au sens des mots, peu sûr.
Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait la presse !
Je sentais leur encens vaincre ma sécheresse,
Un choix de chérubins m’acclamait dans l’azur.
*
68
Lycée Bacchanale
Un des rares bijoux de l’immense banlieue
Où passer quelques ans peut n’être point perdu :
Pour cela les parents doivent faire la queue
Au cadastre et payer le tribut foncier dû.
Alors les rejetons s’en donnent à cœur joie,
Le bocard de Mme Alibaba festoie
Avec ces bons à rien ; c’est le chemin tracé
Vers les salons pompeux, la carrière publique,
Le sommet de l’affiche. Et surtout, règle unique :
Pas un mot de travers ou tout est exposé.
*
69
Académie
Nos lettres sont aux mains de cervelles malades,
Exégètes cherchant des vices nauséeux
Dans les alexandrins des hautes Franciades,
Ou ceux de leurs appuis ou leurs vices de gueux.
Je dénonce le bran puant dont nous conchie
Ce diplômé troupeau roulé de l’anarchie
Que dirige un bocard, depuis Louis-le-Grand.
Car cet aréopage, huileuse salmonelle,
De boucs efféminés, la gueule solennelle,
Veut nous voir avec lui noyé dans le courant.
*
70
Académie II
Ce n’est pas une aca / démi(e), c’est un asile.
Le psychiatre en chef est nommé par décret
Avec six contreseings, plus un avis secret
De Mme Giton, secret mais inutile.
Ce haut fonctionnaire est d’une loyauté
Exemplaire au cartel de la lubricité.
Quiconque a plané haut parmi nos gens de lettres
Doit être convaincu de perversion ;
Libres, notre pensum est d’abaisser les maîtres,
Notre hommage doit être une dérision.
*
71
Je marche dans la rue et tout est décadent.
L’illégalité suinte au grand jour, la police
Me voit froncer les yeux de dégoût : imprudent,
Je lui deviens suspect, à cette bienfaitrice !
Des femmes mendiant devant la tour Eiffel
Avec des enfançons : système industriel
Dans la tradition purulente de crimes
D’abjects robachicos de Babel en ferment,
Qui n’attend qu’un peu plus de notre abaissement
Pour arracher des yeux, mutiler ses victimes.
*
72
Dans mon château, je couds et recouds de la chair
Des fosses exhumée, arrachée à la tombe.
Je veux en ciselant ces tissus par le fer –
À l’amant que je suis ce noble office incombe –
Recréer le contour, le faciès de Philis.
Et quand j’aurai sculpté parfaitement ce lys,
Je sais comment son cœur battra par galvanisme.
Elle ouvrira les yeux, mon chef-d’œuvre inouï,
Et du néant tirée, enfin me disant oui,
Une Philis vivra sous mon déterminisme.
*
73
J’aime – mais c’est forcé ! – le plus français qui soit.
Il est beau comme un chou frisé de maraîchère,
Fait toujours ce qu’il veut et jamais ce qu’il doit,
Me pince le fessier en badinant : « Ma chère ».
Si romantique, un jour il m’apporte des fleurs :
« C’est sur notes de frais », dit-il. Saines valeurs !
Il est fin connaisseur de vins et de vignobles,
Dans le plus grand secret boit du coca-cola.
Je ne sais qu’ajouter, tant de vertus si nobles…
– Que « c’est plutôt Robert que Redford » ? – C’est cela.
*
74
Jours bénis
Jours bénis où, courant au marché de ma ville,
J’allais des choux frisés voir les ballons feuillus !
Quel meilleur aliment pour se faire du chyle,
Cette soupe vaut mieux que les cafés bouillus.
C’était tôt le matin, la ronde maraîchère,
Dont l’aspect à lui seul parlait de bonne chère,
Plongeait ses beaux bras nus dans les choux bien frisés,
Et moi, pendant ce temps, je palpais des bananes,
En regardant comment elle arrangeait les fanes
Des choux dont on eût dit qu’ils étaient irisés.
*
75
La maraîchère
Elle avait des choux-fleurs charnus, étincelants
Comme l’ivoire antique, et gros, la maraîchère.
Mais je ne croyais pas qu’il fût hors des lys blancs
De trésor et passai… Son image si chère
Aujourd’hui m’apparaît en des nimbes dorés :
Je pleure les gratins que j’eusse dévorés,
Chaque heure, chaque instant d’une vie abattue.
Le lys a par la foule été cent fois souillé
Et me glace, trognon à jamais effeuillé.
Le souvenir cuisant de beaux choux-fleurs me tue.
*
76
La laveuse de carreaux
Je m’en souviens encore… En haut de la bastille
Elle allait se jucher, pour laver les carreaux,
Avec un air mutin de la vieille Castille,
Ou d’une Andalousie alme d’azulejos.
Et moi, la revoyant sur cette citadelle
À frotter les carreaux, voilà je m’épris d’elle.
La mansarde où mon sort de poète déchut
Me vit souvent attendre, écrivant quelques lignes,
La brune Asuncion, pour lui faire des signes.
Me souriant un jour, dans le vide elle chut.
*
77
Au bout de la nuit
Dansez, belle Ingeborg, pour mes yeux dansez nue
Sous des voiles légers, vaporeux, transparents.
Au comble du bonheur enfin, mon âme émue
Ne veut plus revenir jamais de vos torrents.
À la fin de la nuit je peux mourir bien aise,
Oui, lever cette coupe où l’orage s’apaise,
Entrer dans un sommeil éternel, oublier
La blessure infligée à l’esprit par le monde,
Comme tombe la pluie en fils bleutés sur l’onde,
M’évaporer de voir votre jambe plier.
*
78
Soupirs
Mes soupirs s’entendaient au moins jusqu’à la Seine,
Mais les clochards, sans doute, assis sous le balcon
Couvraient ce chant avec leur bavardage obscène
Et vous n’entendiez point ma voix sur l’Hélicon.
Ce chant dont vos appas étaient la cause insigne,
Dont je désespérais de pouvoir être digne !
Et si vous l’entendiez, pourquoi n’avoir rien dit ?
Pourquoi m’avoir laissé bouillir dans mon vinaigre ?
Peut-être pensiez-vous : « Mais si c’était un nègre
Dont la négroïtude à jamais me perdît » ?
*
79
Au pied de l’alcôve
Quand la nuit les clochards beuglaient, leur campement
Sous votre alcôve avait des odeurs de vinasse
Et leurs propos devaient vous sonner rudement.
Car la police fut inutile et bonasse.
Las ! vous n’aviez rien fait pour mériter cela,
Et personne à vos maux ne mettait le holà.
Or si j’avais eu vent de cet ignoble trouble,
J’eusse coupé la gorge à ces rebuts humains
Et fait, dans leurs boyaux plongeant, rouges, les mains,
Avec votre bonheur ému le mien : coup double.
*
80
Au pied de l’alcôve II
Un soir, avant d’aller chercher vos somnifères
Et vos boules Quies en espérant dormir
Malgré le campement de clochards et d’ulcères
Aidés par la police et l’armée (à vomir),
Dans la rue où graillait cette orde métastase
Vous auriez entendu le silence… en extase.
Et depuis le balcon, vous prouvant ces douceurs,
Vous m’auriez vu couvert de sang, parmi les membres
Dispersés, les boyaux ; et de toutes les chambres,
Des femmes en peignoir qui me jettent des fleurs.
.
IV
CÉLIMÈNE
.
81
Madame, entendez-moi, j’aime plus que ma vie
Vos cheveux blonds, vos yeux d’azur, vos belles mains,
Le sourire céleste et profond qui convie
L’âme à l’évasion des occultes chemins
Dans la forêt où, seul, je vous parle et soupire.
Que ferez-vous, sachant le cas, de votre empire
Sur mes jours, sans beauté loin de vous, loin du rêve ?
N’avez-vous point d’orgueil de mon amour pour vous ?
Et comment de mon sort essuierai-je les coups
Si dans mon cœur se fige et se glace la sève ?
*
82
Madame, j’ai pour vous un amour si brutal
Que j’étouffe en pensant qu’un autre homme vous plaise
Et, quand votre statue est sur son piédestal,
Qu’autre Pygmalion sur la bouche vous baise.
J’enrage de savoir sur vous des yeux posés
Et ne sais quels tourments aux égards méprisés
Par vos appas pourraient apaiser ma colère.
J’ignore le moyen pour vous de me complaire
Assez dans cette rage hostile à tout venant,
Pour que je ne sois point fumant de jalousie
Quand vous ne distillez en moi douce ambroisie
Par de longs regards d’ange heureux m’illuminant.
*
83
Madame, je tuerais mon rival devant vous
Si vous imaginiez m’éprouver de la sorte.
Ne vous délassez point ainsi car mon courroux
D’un innocent irait se poster à la porte.
Si vous n’avez pitié de moi, jaloux méchant,
Faites pour le moins grâce au céladon touchant
Qu’il vous amuserait de placer sur ma route.
N’ayez de son trépas, Célimène, aucun doute :
Mon gant le giflerait sous un prétexte vain
Et mon estoc ensuite ouvrirait sa poitrine.
Soyez sage, brodez quelque idylle ou marine
Ou quelque bergerade avec nymphe et sylvain.
*
84
Madame, je tuerais devant vous mon rival
S’il vous prenait le goût de faire la coquette.
Un caprice peut être et frivole et fatal,
Veuillez ne point pousser trop loin votre conquête,
Si vous ne souffrez pas que soit versé le sang,
Quand me défend l’honneur de ravaler mon rang.
Agréez ce conseil d’un ami très fidèle
Et vous épargnerez à quelque parentèle
Le deuil, causé par vous, d’un pauvre malheureux.
Je ne puis vous laisser prétendre que vos charmes
Ont, m’étant réservés, d’autres suites qu’alarmes
Pour ceux qui se verront consumer dans leurs feux.
*
85
Loin de vous, cette vie est une mort cruelle.
Je ne sais, inquiet, si vous pensez à moi
Ou m’avez oublié, si vous demeurez celle
Qui régnait sur mes jours, qui me donnait ma loi,
Ou si pour vous mon cœur n’est plus qu’une ombre vague
Quand vous n’entendez plus son battement, la vague
Qui sans cesse venait sur le sable courir
D’un littoral heureux, avec un long soupir.
Loin de vous je n’ai plus d’espérance et de joie,
Je n’ai plus de soleil et n’ai plus d’horizon,
Il n’est plus dans mon île une belle saison,
Je ne vois plus vos yeux, pour qu’à l’amour je croie.
*
86
Loin de vous, cette mort qu’est la vie, à quoi bon
La vanter, lui prêter des beautés admirables ?
Leopardi l’a vu, la seule illusion
Qui nous rende les jours en ces ombres passables,
C’est l’amour, et mon cœur loin de vous s’est fané.
Célimène, pourquoi faut-il que je sois né ?
Notre amour, tout mon bien, vous l’immolez au monde,
Ô vous sacrifiez sa vérité profonde,
Sans pitié pour celui qui vous devait son port.
Que ne me versiez-vous du poison dans un verre,
En partant ? c’eût été clémence humanitaire.
Vous avez votre vie et moi, donc, j’ai ma mort.
*
87
Vous m’aviez dit, ce jour entre tous le plus beau,
Si beau ! que vous m’aimiez. Puis vous êtes partie,
Le jour où s’est ouvert devant moi le tombeau
Et sur mon cœur tombé la dalle appesantie.
Qu’ai-je donc entendu ? Ce propos mensonger
À qui n’était pour vous, ainsi, qu’un étranger,
Perfide, oserez-vous le déclarer sincère ?
Si c’était un serment, vous ne le tenez guère.
Était-ce une promesse, elle vous engageait.
Mais vous avez bientôt trahi cette parole
– Et me voilà perdu, sans chemin, sans boussole –,
Comme si cet amour, de vous rien n’exigeait.
*
88
Vous m’avez déclaré votre amour, ce fut beau,
Mais un jour je fus seul, car vous étiez partie.
Je regardais autour de moi, dans le tombeau
Où vous m’aviez laissé : fermé, pas de sortie.
Je n’osai point le croire, et j’attendis longtemps
Une clé, le retour avec vous du printemps,
Mais quand il devint clair que s’était envolée
Ma sylphide, je sus que ma prison gelée
Enfermait dans ses murs la fin de tout espoir.
Perçant, désabusé, le secret de mon être,
Qu’il aurait mieux valu pour moi ne jamais naître,
Puis-je vous accuser de me le faire voir ?
*
89
Je ne sais même plus si vous me l’avez dit,
Que vous m’aimiez, tout passe et de mon cœur ne reste
Que des cendres au vent, le désespoir grandit
Seul en mes jours sans joie, en ce vide funeste.
Tout passe… non, vos yeux sont restés ma prison.
Puisque je ne suis plus nef à votre horizon
Et je n’ai point de port en vos tendres caresses,
Je vous tends un bouquet de toutes les tristesses,
Et dans mon sein n’est plus qu’un abîme sans fond.
Ô je vous aime tant, mais vous êtes partie !
Dans le jardin désert ne pousse que l’ortie
Déchirant un autan qui tourne, tourne en rond.
*
90
Célimène, pourquoi faut-il que je sois né,
Quand, après m’avoir dit que vous m’aimiez – ô joie ! –,
Vous partez, me laissant hagard, abandonné,
Ne me relevant plus du jet qui me foudroie ?
C’est comme si, m’ouvrant pyxide avec trésor
Pour éblouir mes yeux de diamants et d’or,
On s’évanouissait tel un mirage ensuite
Sans que j’eusse fermé les deux mains assez vite.
Où vous trouver ? Je suis si loin d’être Sherlock.
Direz-vous, quand j’irai m’affliger aux corneilles,
Que me jouaient un tour bien fâcheux mes oreilles ?
Qu’êtes-vous donc, pour fuir avec le chant du coq ?
*
91
Ces mots… c’était un rêve, et vous êtes partie
Sans m’avoir adressé que les propos banals
Qu’on tient à ceux qui sont très loin de notre vie,
À moi pour qui vos yeux si beaux furent fatals.
C’était un rêve et si l’on veut vous faire un blâme
De mes discours, que tant soit maudite mon âme
Que chacun des enfers ait une éternité
Pour elle dans ses puits de tourments et de soufre.
Qu’on m’arrache la langue, au plus sinistre gouffre,
Cent fois par jour avec un coutelas denté.
*
92
Resplendissez, Madame ! Au banquet, je vous vois,
D’un châle étincelant les épaules couvertes,
Votre gorge à l’éclat de rutilant pavois
Ceinte de diamants et d’émeraudes vertes,
Avancer telle un cygne, en fendant la touffeur,
Sous les lustres versant leur cascadante fleur
Sur le rayonnement de vos cheveux si flaves
Et le poudroiement chaud de sourires suaves.
J’entends les chuchotis dans votre tourbillon :
« Quel homme est le secret de cette nitescence ? »
Quel enviable amour imprime son essence
En ce cœur débordant au féerique sillon ?
*
93
Telle un cygne fendant les eaux, miroir de lune,
Je vous vois dans la presse ébahie avancer,
Des pendants scintillants d’oreille peu commune
Sur un ondoyant lit de platine danser,
Tandis qu’une rivière étincelante et pure
Par ses bleus diamants dont votre col s’azure
Semble sur votre gorge un torrent d’oasis.
Et la tête me tourne, avec ce teint de lys
Et ce pas gracieux, ce port et cette ligne,
Quand vos doigts annelés d’opales arlequin
Passent sur vos cheveux d’or ou le casaquin.
Je meurs de vous aimer, tel est mon chant du cygne.
*
94
Quand la verte émeraude éclabousse ta gorge,
Je me sens enlevé vers un lieu tropical.
Tes cheveux, ces guérets dorés, ondoyants d’orge
De nos pays, soudain deviennent un métal
Précieux qu’Espagnol je prends à des caciques,
Aux dieux sanguinolents d’hallucinants Mexiques.
Mais aussi, je le vois ! que roulent ces ruisseaux
De perles qui sinuent en miroitantes eaux
Par d’agrestes vallons, de tremblantes collines.
Tu révèles tes doigts annelés de grenat –
Fallait-il que ton cœur, aimant m’abandonnât ? –
Et de diamants purs, d’ambre, de tourmalines.
*
95
Les yeux de Célimène ont ravagé mon âme,
Dévasté mon esprit, démoli ma raison,
Anéanti ce moi du brasier de leur flamme,
Rasé l’être pensant, ah quelle fauchaison !
Quel cyclone barbare, ah l’inouï déluge !
Le cataclysme énorme ! il n’est aucun refuge
Contre ces yeux, pitié pour mon cœur fulminé !
Est-ce pour ce chaos fatal que je suis né ?
Pour devenir un tas de décombres lyrique ?
Pour couler jusqu’au fond du gouffre glacial ?
Le pouvoir de ces yeux ! De quel nerf spécial
Sort un tel foudroiement de puissance électrique ?
*
96
Célimène a chassé ma raison, je suis fou.
Il ne faut pour cela qu’un regard, quelle vie !
Pourrai-je me soigner d’un tel coup de bambou,
Plus grave qu’un catarrhe ou qu’une synovie ?
On veut un jour enfin prétendre au doctorat,
Le lendemain on est fait, refait comme un rat ;
Un jour de Feuerbach et Foucault l’on pérore
Et puis le lendemain on jure qu’on l’adore
À Célimène, blonde, ô blonde comme blés.
On a beau d’Althusser et de Marx tout connaître,
En soupirant l’on dit qu’on vient juste de naître.
Et c’est que d’un regard nos sens sont endiablés.
*
97
Célimène, je veux m’immoler pour vos yeux.
Quelle existence vide et funèbre, en l’absence
Des supernels plaisirs et dons prodigieux
Dont chaque jour comblait mon cœur votre puissance.
Daignez faire de moi le docile instrument
De votre volonté souveraine : comment
Puis-je servir ? Veuillez me signifier l’ordre
Qu’au péril de ma vie accomplisse mon bras.
Je serai votre chien, défierai les ingrats
Et quiconque vous nuit : signalez-moi qui mordre !
*
98
Vos lèvres, Célimène, ont, je le sens, un baume
Pour mon esprit en feu, qui vous peint et repeint
À chaque instant de veille et de rêve, au royaume
Céleste où, vous aimant, épris mon cœur atteint…
S’il n’est à mon amour, aussi, rien de plus tendre,
Que n’avez-vous conçu qu’il importait d’attendre
Le jour où nous devions vous et moi nous trouver ?
Et lorsque ce jour vient, ainsi qu’une évidence,
Que c’est là ma moitié, don de la Providence,
Quelle part m’avez-vous bien voulu réserver ?
*
99
Si j’avais, Célimène, au bon endroit poussé,
Fait de Louis-le-Grand la course magnifique,
Je n’aurais point failli, non, point tergiversé,
En observant l’éclat de ton œil séraphique,
À te tambouriner sensiblement mes feux ;
Et, sûre de ton choix, tu me rendrais heureux,
Car tu m’aurais connu pour un sujet d’élite.
Tel que tu me voyais, tu ne pouvais savoir
Si je n’avais l’esprit, voire un fond de sang noir.
Et si je suis un clown, c’est sans aucun mérite.
*
100
Célimène, ton nom presse et passe ma bouche,
Quand je m’épanche ému dans la fraîcheur des bois.
Je vais seul en ce monde, avec un air farouche.
Je vais seul mais je t’aime, ô plus que tu ne crois.
Si haute, et moi si bas, n’étant l’ancien élève
D’aucun Louis-le-Grand où l’auguste s’élève,
Se fait un nom connu, peut devenir quelqu’un.
Point de Louis par qui le prestige déferle,
D’un pourceau la vertu sans sésame est la perle.
Et si je suis un clown, c’est sans mérite aucun.
Opales arlequines : Poèmes
Notre recueil Opales arlequines a paru en 2012 aux Éditions du Bon Albert (EdBA). Une présentation s’en trouve ici. Le recueil a reçu le prix Calliope de l’Académie Renée Vivien en décembre 2012.
Un peu plus de dix ans après, comme pour nos deux précédents recueils, dont Les Pégasides, le temps est venu de présenter une version améliorée de ces textes. En matière de poésie classique, le précepte de Nicolas Boileau Despréaux, « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage », fait fond sur une vérité d’expérience, ainsi que nous le rappelons en présentation de la version en ligne de notre recueil Le Bougainvillier. En plus des règles écrites de la versification, il existe des principes non écrits dont, si l’on en croit Paul Valéry, la transmission se faisait oralement de maître à disciple. Ces principes, dès lors que toute chaîne de transmission est aujourd’hui rompue, doivent s’acquérir solitairement par une pratique raisonnée. Dans ce travail, l’insatisfaction que peut ressentir le poète vis-à-vis de son œuvre passée ne lui apparaît pas toujours avec ses raisons congrûment étalées devant lui. Dans certains cas, où l’insatisfaction ne résulte pas d’un procédé forcé qui apparaissait en réalité déjà en tant que tel au moment de l’écriture mais que l’auteur laissa passer faute de mieux dans l’instant, et qui avec le temps devient intolérable, dans certains cas, disons-nous, l’insatisfaction peut naître d’une méconnaissance de principes supérieurs de la versification, notamment en ce qui concerne la sonorité des vers.
On peut lever un bout du voile sur l’un de ces principes non écrits de la manière suivante. Plus la sonorité d’un vers est variée, plus la beauté sonore de ce vers est complète : ce principe-là figure expressément dans les bons traités de versification. C’est le principe fondamental, avant de parler de l’usage des assonances et allitérations, qui y dérogent et doivent donc être évitées par principe, dans la mesure où elles réduisent la variété sonore d’un vers, et n’être employées, le cas échéant, qu’en vue d’un effet, tel que l’harmonie imitative, autrement dit pour faire prévaloir sur le principe général une exception motivée par un effet spécial. Ceci est supposé connu de ceux qui ont lu les bons traités de versification. Or il faut savoir, et ceci nous ne l’avons pas lu dans les traités mais appris au cours de notre pratique, qu’une sonorité appelle par association les sonorités les plus proches (voyant-voyou etc.), c’est-à-dire que la tendance de l’expression, quand elle se laisse conduire par l’inspiration plutôt que par un but utilitaire, est à la monotonie, quand la volupté de la réception est dans la variété. Nous donnerons, en commentaire à ce billet, des exemples, tirés de la poésie, de ces « monotonies » engendrées par ladite tendance, et qui paraissent sans doute à leurs auteurs des trouvailles intéressantes, bien que ce soit rarement le cas quand l’effet recherché n’est pas comique. Une fois, d’ailleurs, qu’une telle « trouvaille » est acceptée par l’auteur, la tendance de l’œuvre ainsi produite est comique ; d’où le grand nombre de loustics en poésie française. La poésie étant autre chose qu’une démonstration logique, le contenu en est, dans le psychisme de l’auteur au moment où il se met à écrire, particulièrement indéterminé, l’expression est par conséquent plus « libre » : c’est pourquoi cette tendance est à connaître spécialement pour un poète, car c’est dans la poésie qu’elle peut se donner le plus libre cours, alors même qu’elle est nuisible en général. C’est aussi là, dans la poésie post-classique, que ces « monotonies » comiques, et en fait grotesques, sont le plus présentes.
Pour la même raison, à savoir, du fait que l’expression poétique ne répond pas au but utilitaire d’une argumentation logique, c’est dans la poésie que le précepte de Boileau est le plus fondé en expérience. Un essayiste peut améliorer sa syntaxe ou l’acuité et la précision de ses arguments : ce travail est somme toute limité en comparaison de l’amélioration possible d’un vers. Car dans un vers classique la fonction de contenant se juge non seulement par le service au contenu, mais par le contenant lui-même, par l’effet qu’il produit au service du contenu, en tant que contenant. Quand c’est le contenu seul ou quasiment qui produit de l’effet, par l’originalité, la beauté, la profondeur de la pensée, même le style de Descartes ne nuit pas.
L’idée, par conséquent, que la remise de l’ouvrage « sur le métier » serait préjudiciable au travail littéraire en détruisant l’unité d’un poème, laquelle dépendrait du jet qui l’a produit, que la reprise d’un poème quelques années plus tard en brise nécessairement l’unité, n’est pas valide en tant que vérité générale, en poésie classique. Cela ne signifie pas qu’un poète ne puisse saccager sa propre œuvre en croyant l’améliorer ; ce genre de choses arrive. C’est l’idée que toute forme de reprise soit nécessairement un sabotage de cette sorte qui est erronée. Car il faudrait que le poète atteignît le sommet de son art au commencement plutôt qu’au zénith de sa carrière littéraire pour que ce fût vrai, et c’est ce que nul ne croira s’il considère la poésie comme un art. Le principe est valable dans tous les arts, et si cette remise sur le métier n’est pas plus fréquente dans les autres arts, c’est que leur matière s’y prête moins (Degas, peut-on lire cependant, repeignait, pour les améliorer, sur ses propres toiles, qu’il redemandait pour cela à ceux qui les avait achetées, quand il le pouvait). La carrière de l’artiste suit une courbe, fonction de la maîtrise et des facultés : on peut intuitivement poser que la maîtrise augmente plus longtemps que les facultés (lesquelles peuvent atteindre leur maximum très rapidement, comme la puberté physiologique), et qu’elle pourrait augmenter indéfiniment, car elle se nourrit de la pratique, n’était que le déclin physiologique des facultés (par l’âge mais aussi par bien d’autres facteurs, santé physique, santé mentale, motivation, etc.) l’entraîne avec lui dans sa pente. Il faut donc que l’artiste sache à quel moment il ne doit plus remettre son ouvrage sur le métier pour ne pas saboter son œuvre.
Ces principes esquissés, il faut également dire que ce qui peut passer aux yeux du profane – que la passion n’anime point – pour une accumulation inquiétante de contraintes implique la recherche d’un compromis entre les différentes dimensions. Parfois le poète sacrifiera une plus belle sonorité au nom d’une expression plus vigoureuse et vice-versa, et ainsi de toutes les contraintes l’une vis-à-vis de l’autre.
Dans la présente version de notre recueil, nous avons, comme dans Les Pégasides, placé la section des poèmes les plus anciens à la fin plutôt qu’au début. L’erreur du choix de la version papier était manifeste ; il était inutile de chercher à impressionner le lecteur en montrant que nous écrivions déjà des vers classiques très jeune, car ces vers n’avaient pas atteint le sommet de la maîtrise. La réécriture, suivant le conseil de Boileau, ne permet d’ailleurs pas toujours de donner un caractère satisfaisant à des pièces qui en manquent par trop considérées a posteriori. C’est pourquoi nous préférons supprimer purement et simplement certains de ces poèmes les plus anciens. Leur date de « premier jet » remonte à la même période que ceux du livre deuxième des Pégasides, c’est-à-dire 1999-2003, ce qui n’est pas non plus la prime jeunesse, représentée par les textes du livre troisième des mêmes Pégasides.
*
I
POÈMES À GALATÉE
.
C’est vous en dire assez : l’amour est un doux maître ;
Et quand son choix est beau, son ardeur doit paraître. (Corneille)
.
I
L’amour de Galatée
Le monde n’est plus roi,
Malicieux Protée :
Rien ne vaudra pour moi
L’amour de Galatée !
Par les flots, sans support,
Mon âme ballottée
Veut pour être son port
L’amour de Galatée !
De vertus le trésor
Dont cette aile est dotée !
Que prenne son essor
L’amour de Galatée !
Une nef ardemment,
Par mon feu pilotée,
Poursuit au firmament
L’amour de Galatée !
Est-elle d’un devin,
À la nuit chuchotée,
La phrase : « Il est divin,
L’amour de Galatée ! »
La foi dans cet amour
Ne pourra m’être ôtée.
Ô mériter un jour
L’amour de Galatée !
*
II
Cynégétique
Galatée, une flèche a transpercé mon cœur,
D’où l’amour a jailli comme un torrent céleste,
Rapide impétueux dont l’écume trop leste
Recouvre tout, de moi fatalement vainqueur !
Des grands halliers de l’homme incessant défricheur,
Le divin sentiment en fait un val agreste,
Un royaume de paix : plus un palud ne reste,
Et l’ombre des bosquets dispense la fraîcheur.
Quand les champs sont mouvants de la blondeur prospère
Du bon blé dont l’épi sous son poids s’exaspère,
C’est le temps des moissons et du labeur joyeux.
Monté sur le coursier qu’on disait indomptable
Pour conduire la meute aux bosquets giboyeux,
Je fus le daim traqué par le dieu redoutable !
*
III
Élégie
Si belle est Galatée, on en pleure la nuit,
On en pleure le jour, on en pleure de joie ;
Dans des rêves de vie on plonge, et l’on se noie,
En oasis d’amour sans retour on s’enfuit.
Si belle est Galatée, on en pleure sans bruit.
Quand le cœur inondé comme un lis se déploie,
Sous le fardeau sublime en soupirant l’on ploie ;
C’est l’émoi du bonheur où cet élan conduit.
Ces pleurs silencieux dont notre âme s’enivre,
Sans lesquels désormais nous ne pouvons plus vivre,
Jusqu’à la fin des temps nous accompagneront.
Et tout en approchant la main de son absence,
Nous pleurons du dépit de penser à l’affront,
Mais nous pleurons quand même, aussi, par innocence !
*
IV
Seul objet de mes vœux, mon amour n’est pas mort
Et je veux vous aimer jusqu’à mon souffle ultime
Malgré le froid dédain de votre mésestime,
En dépit du chagrin qui dans le cœur me mord.
Je n’aimerai que vous, de l’amour le plus fort,
Sans même qu’un regard de vous se fasse intime,
Flamboyant des soleils dont je suis la victime ;
Ô vous n’abattrez pas mon cœur sans réconfort !
Qu’y puis-je ? il ne sied point à votre sang de reine
D’agréer le soulas que cette flamme entraîne
Aux lieux où vous allez, ainsi qu’un tourbillon.
Qu’y puis-je ? vous voyez avec mépris mon âme ;
Elle loue à jamais le fatal aiguillon
Et vous n’arracherez à ma bouche aucun blâme !
*
V
Je vous salue, Marie-Galatée
Je vous salue, Marie-
Galatée, en priant ;
J’ai l’âme endolorie
D’un pauvre suppliant.
Je vous salue, Marie-
Galatée, à genoux.
La pomme était pourrie ;
Hommes, pauvres de nous !
Je vous salue, Marie-
Galatée, en féal
De la beauté nourrie
De céleste idéal.
Je vous salue, Marie-
Galatée, à l’autel,
Où l’image fleurie
Réjouit le mortel.
Je vous salue, Marie-
Galatée ! Oraison
Ou folle hâblerie :
J’ai perdu la raison.
Je vous salue, Marie-
Galatée ! Ai-je espoir
De ployer ma furie
Dans la blondeur du soir ?
Je vous salue, Marie-
Galatée, en pinçant
La lyre, effronterie
De poète naissant.
Je vous salue, Marie-
Galatée, ô Vénus !
Qu’ombrent d’idolâtrie
Des essaims de culs-nus.
Je vous salue, Marie-
Galatée, oui ! Le saint
Qui, foudroyé, s’écrie :
« Amour ! » est-il succinct ?
Je vous salue, Marie-
Galatée aux yeux bleus ;
Posez l’allégorie
D’un baiser sur mes yeux !
Je vous salue, Marie-
Galatée, et, trouvant
Dans la chevalerie
Un rôle de servant,
Je vous salue, Marie-
Galatée, en pleurant.
Que fonce en la prairie
Mon destrier errant !
Je vous salue, Marie-
Galatée, ô salut,
Dame d’amour pétrie,
Vous êtes le salut !
*
VI
Légende
Toi, géante hyperboréenne,
Ta pupille céruléenne
A comblé mon cœur de soupirs
Par les feux de mille saphirs
Et les aurores boréales
De ses voluptés idéales ;
Tu fais entendre dans mon cœur
La voix calme de son vainqueur.
Tes yeux de baie ensoleillée,
Cette aigue-marine taillée
Dans le pur éclat minéral
D’un rayonnement sidéral,
Le halo de cette prunelle,
Reflet d’une flamme éternelle,
M’a découvert de ta beauté
La sublime solennité,
Et, tel qu’au fond d’un précipice,
J’ai regardé ton œil propice
Se répandre ainsi qu’un soleil
Sur l’âme du monde en sommeil
Et de ses vagues faire naître
La foi tremblante dans mon être
Lorsque je levai vers tes yeux
Mon regard, comme vers les cieux.
Comme une tour marmoréenne
En sa grâce cyclopéenne,
Tu m’écrasas de ta beauté.
Était-ce de la cruauté ?
En frôlant ton ombre de reine,
De ma volonté souveraine
Je fis le deuil, sans grand regret,
Cela ne t’est pas un secret.
Car je sus – sans allégorie –
Que j’avais devant moi, Marie-
Galatée, un beau spécimen,
Plus mystérieux qu’un dolmen,
Oui, d’une espèce disparue
Qui déambulait dans la rue !
Et d’égal mon épatement
N’eut que mon ébahissement.
Car enfin la vérité nue
M’apparaissait, belle, ingénue ;
Tu ne pouvais point te cacher
À celui qui pour te chercher
Avait épuisé sa mémoire
Sur plus d’un rouleau, d’un grimoire
Et lu mille récits anciens
Écrits par des magiciens,
Tout foisonnants de maint prodige,
Hauts faits des héros morts, que dis-je ?
Exploits effrayants, merveilleux
Qu’accomplirent jadis les dieux.
Ô permets au fou qui s’épanche,
Mais se cache aussi dans sa manche,
Et qui chante pour écarter
Le songe qui le veut tenter,
Las ! de déposer une rose
Au perron de ta porte close.
Je voudrais tant, bouffon mesquin,
Plutôt que l’ami du faquin,
Appartenir à ta légende !
Pourquoi faut-il que l’amour tende
Vers ce qu’il ne saurait avoir ?
C’est l’amour d’un fou sans espoir…
*
VII
Encensoir
Écrire à Galatée un poème d’amour,
Encenser son image en son nimbe de jour,
Me plongeant dans sa voix et sa délicatesse,
Pleurer sans bien savoir si c’est de la tristesse,
L’aimer plus que moi-même, attendre sans espoir,
Espérer cependant un bonheur, et l’avoir
En cet élan fébrile et grave tout de même,
Cueillir quelques bouquets de l’âme en un poème :
Que puis-je désirer de plus en cet état ?
Galatée…
Ô je veux, par un Magnificat,
Rendre un culte à sa gloire insigne, incontestée,
Car je suis fou du ciel qui dort en Galatée !
Oui, je l’aime, et je meurs et je vis, et je vois,
Et je pleure, et je ris en chantant, et je crois,
Et je tombe, et je plonge ou je vole, et je l’aime !
Mes yeux sont consumés de voir son diadème,
Et je la vois toujours, sa grâce, sa pudeur,
Ébloui par le feu divin de sa blondeur,
Le golfe de ses yeux, l’éclat de cette étoile,
Le vent dans ses embruns, l’horizon dans sa voile…
L’anéantissement de ne jamais la voir,
Et l’amour de l’aimer, le cœur fait encensoir,
L’amour de la penser à ses côtés présente,
Et de la voir toujours, si claire et bienfaisante,
Toujours consolatrice, éternelle, un soleil
Pour qui plane l’oiseau dans le bosquet vermeil,
Pour qui le cœur éclôt au printemps qui l’enchante,
Pour qui l’âme s’exhale et que la rose chante,
Un sanctuaire, enfin, où le silence est roi
Et dans lequel agit le baume de la foi !
*
VIII
Oraculaire
Quand je prends Galatée, en rêve, par la main,
Je n’ai plus – quel bonheur ! – cure du lendemain,
Je suis rempli d’orgueil, de joie et de tendresse,
Et me sens tout entier dans la main que je presse.
Nous marchons sous la lune et ses pieds sont brillants
Sur le gazon soyeux ceint de vers scintillants.
« Où donc me mènes-tu ? », dit-elle, un peu plaintive.
« C’est toi qui nous conduis ! », fait mon âme, craintive.
Nous allons sans savoir. Qu’importe, désormais ?
Je voudrais que cela ne s’arrête jamais…
C’est une nuit d’été clémente et solennelle,
Une nuit du jardin de la joie éternelle,
Dans mon rêve une nuit de paradis perdu…
Sa beauté sans défaut, mon amour éperdu,
Dans un même triomphe, en un même délire,
L’éclat de son regard et le chant de ma lyre,
Ô la gloire d’aimer la reine de son temps :
Voilà pourquoi je reste à divaguer, longtemps !
Que m’importe la terre ici-bas, sa tristesse,
Quand je vis en oracle aux pieds de ma déesse ?
*
IX
Pardon !
Pardonnez-moi si je dis que je souffre,
Que cet amour me fait un vide comme un gouffre,
Si je suis assiégé par de cuisants remords,
Tenaillé par l’audace et craignant mille morts.
C’est bien sûr un méfait, un crime abominable
D’avouer son amour à la plus estimable,
À la plus vertueuse et noble en sa vertu !
Un homme digne d’elle, épris, se serait tu,
Dans son hommage au cœur qu’il ne saurait séduire,
Non plus qu’il ne saurait hors du bien la conduire
Sans s’avouer ainsi le pire scélérat !
Oui, celui-là trahit sa nature d’ingrat ;
S’il veut se résigner, devenir bon, docile,
Son démon lui dira qu’il est un imbécile.
L’orgueil démesuré d’un jacques, effarant,
Pour vous, supérieure, est tellement navrant.
Que fais-je ? Ainsi perdu, dans quels obscurs dédales,
Possédé j’ai fini par « perdre les pédales »…
Penser à vous ployer me comble de terreur !
Abandonner ce vœu, c’est trahir son seigneur !
Chaque porte est un piège, au cœur du labyrinthe.
D’autres sont morts avant de défunter : l’absinthe !
Enfant, je voulais être un poète maudit ;
J’ai cru ce temps passé mais cela n’est pas dit !
Je dois absolument me faire violence ;
Pour la paix de mon âme, acceptez mon silence !
Il me faut renfermer dans mon sein cet émoi.
Si je vous approchais, qu’adviendrait-il de moi ?
*
X
Épopée
Galatée, en vos yeux d’azur et d’hyacinthe,
Je vois tous les héros de votre race sainte,
Les tueurs de dragons, les vainqueurs des géants,
Tous fléaux rejetés dans les gouffres béants.
Je vois les paladins errant par les contrées
Délivrer nos pays des larves altérées,
Les chevaliers sans peur, ceints de leurs talismans,
Chasser le mauvais œil des spectres nécromants,
Les plus grands, les plus saints, triomphant des chimères,
Gagner l’éternité sur des jours éphémères.
Fille de ces héros, ineffable beauté,
Inconcevable grâce, aveuglante clarté,
Laissez-moi dans vos yeux reconnaître la gloire :
Vous êtes le tableau de notre sainte histoire !
Loué soit le Seigneur pour votre sein fécond,
Où s’agrippe à deux mains un Argonaute blond !
*
XI
Au piano
Puisqu’il faut se donner de l’assurance
Quand elle fait défaut au cœur troublé,
Je voudrais, ange d’or immaculé,
Te dire au piano mon espérance.
Que chaque note soit la délivrance
D’une part de ce rêve accumulé
D’avoir tant recueilli, tant appelé
Ton image, ma joie et ma souffrance.
Tu comprendras ainsi que j’ai pleuré.
Hélas, mon seul espoir, l’ai-je effleuré,
Je ne le puis garder, en ton nom même !
Jamais tu ne sauras comme j’aimais,
Mon secret – mon silence et mon poème –,
Je veux t’aimer toujours plus que jamais.
*
XII
Au piano (2)
Au piano j’écoute une musique tendre,
Mon cœur tinte d’extase et d’amour à t’attendre.
Je revois ton sourire illuminé de joie,
L’émoi dans un regard qui subjugue, foudroie.
Je veux t’aimer toujours comme à cette minute
Où je réalisai qu’était vaine la lutte ;
En cet instant si doux, éblouissant et grave,
Mon triomphe fut d’être agréé comme esclave.
Chaque moment qui passe, à ce désir me voue
D’aimer aveuglément pour qui je me dévoue.
*
XIII
Dès le premier regard je me savais perdu ;
À mon appel son cœur jamais n’a répondu.
Ce n’était pas un mot, ce n’était pas un geste,
L’image d’un sourire est ce qui seule reste.
Que peut la volonté, que l’on dit pouvoir tant,
Quand le destin se scelle au terme d’un instant ?
Ce n’était pas un geste et pas une parole ;
Des yeux me souriant m’ont rendu l’âme folle.
Qu’attendez-vous de qui s’en va le cœur brisé ?
Il quitte les chemins où son pas fut aisé.
Ce chagrin dont je meurs, ô qu’il soit mon seul maître !
Pour un amour sans fin le monde m’a vu naître.
*
XIV
Un sourire de femme est entré dans ma vie,
Je me frappe le sein de ne l’avoir suivie.
J’aurais été près d’elle au long de ce chemin
Qui nous conduit au ciel, en lui tenant la main.
Jusqu’à la fin savoir qu’elle est pour moi passée,
L’heure d’un pur soulas toujours recommencée !
Que mon cœur n’a battu pour de vrai qu’un instant,
Que ce moment, perdu, fut le seul important,
Que ma main retombée inerte dans le vide
Jamais ne pressera la main de ma sylphide,
Et que, mes jours passés dans la peine, à souffrir,
Je n’aurai dit « je t’aime » avant que de mourir !…
*
XV
Comme le fier vaisseau dans l’ouragan chavire,
Je plonge, par tes yeux, au plus profond délire.
Que m’emporte la vague aux fosses sans retour,
Je ne reviendrai pas de si fatal amour !
Depuis que ce despote a souhaité descendre,
Que reste-t-il des ans sans t’aimer ? De la cendre !
Que vive un cœur aimant, glorieux de souffrir ;
Que vive cette mort, si t’aimer c’est mourir !
*
XVI
Rêve
Cette nuit, j’ai rêvé que je vous faisais mienne,
C’est le plus beau moment que j’ai jamais connu.
En moi je cacherai cette faveur certaine,
Le souvenir du bien qui m’est ainsi venu.
(ii)
Je la vis, je l’aimai, joie ! et l’aime encore.
J’ai rêvé qu’elle aussi me voulait pour sien,
Le monde a disparu comme un météore :
Le souvenir d’un rêve est mon seul vrai bien.
(iii)
Si mon espoir doit être ainsi réduit à rien,
Je le dis à genoux :
Il ne sera jamais pour moi de plus grand bien
Qu’avoir rêvé de vous !
.
II
AUTRES POÈMES
.
XVII
Ô faisons choir la bobinette,
Ouvrons la porte au souvenir.
Je ne savais pas me tenir ;
Elle jouait de l’épinette.
Gauche, tel sa marionnette,
Près d’elle je n’osai venir.
Elle savait tout aplanir
D’un sourire, la mignonnette.
Pourrai-je chanter dans mes vers
Ce qui rend les cœurs émus fiers,
Ce qu’est le bonheur en famille !
Son prince charmant fut un roi,
Son garçon, beau comme une fille,
C’est le petit lord Fauntleroy.
*
XVIII
Hymen
Vierge était votre époux quand, vierge, il vous conquit.
Ces deux virginités se firent même offrande,
Dans l’échange des vœux solennelle guirlande ;
Ce que l’un comme l’autre offrit, il se l’acquit.
Ô jours de votre vie ensoleillés de joie !
À tous il est donné d’emprunter cette voie
Et d’accueillir l’hymen d’un noble cœur tremblant.
Bénis soient les enfants de la grâce éternelle !
Que sa lumière efface en nous le faux-semblant
Qui nous fait concevoir une essence charnelle.
*
XIX
Nos ancêtres
Ce gâteau de meringue rose,
Blandices aussi pour les yeux,
Cette gourmandise à la rose,
En mousse, est-ce pas merveilleux.
Tempérament gaulois, je glose
Sur le don d’appétit joyeux
Et boirai le vin qui dépose
En hommage à tes blonds aïeux.
Que ta beauté règne en tyran,
Sans pitié pour les cœurs à cran
Qui ne connaissent point la vie !
Moi, pour mieux jouir de ton nu,
Je m’enivre, tête ravie,
Dans le crâne d’un roi vaincu !
*
XX
Nos ancêtres (2)
Comme il se lamentait : « Hélas ! cette bedaine,
Ce ventre que je mets… Vous ne m’aimerez pas. »,
Elle, pour le calmer : « Quelle calembredaine !
Ce ventre ? L’important, c’est ce qui vient en bas. »
(ii)
« Suis-je à blâmer d’aimer de toutes la plus belle ?
Je ne puis vous avoir, je n’entends y compter.
Que vos attraits vers Dieu me fassent une échelle…
– C’est parfaitement clair : vous voulez me monter ! »
*
XXI
Nos ancêtres (3)
L’infortuné mari que sa femme harcèle
De désirs capiteux et d’âcres voluptés
Et du déchaînement de ses sens irrités
Au sein des dignités que le succès recèle !
Le malheureux époux qui sous le faix chancelle,
Connaissant les devoirs de son autorité
Mais harassé d’efforts et de lubricité,
Évoque en soupirant sa promise pucelle !
N’accablez point, Madame, un chevalier hors pair ;
Comblez ces appétits qui vous fouettent la chair
Sur un objet plus ferme en ses intempérances !
Qui pourra vous blâmer si, prodiguant vos feux
En courtois rendez-vous et tendres conférences,
Vous rendez tout son lustre au garant de vos jeux ?
*
XXII
Tonatiuh
XXIII
Los Desollados
Voyez « Sonnets des conquistadores » ici.
*
XXIV
Groenland médiéval
Le village de bois est bordé de glaciers
Et contemple une mer de tourmaline étale
Où l’iceberg errant, en nef monumentale,
Resplendit au soleil sous un vol d’échassiers.
Les trappeurs sont en quête, et les ours carnassiers
Redoutent ces intrus dans la forêt natale.
L’église, au bourg qui fume et qui bruisse, étale
Son ombre sur les cours des noueux mégissiers.
Au Groenland lointain élu des Valkyries,
Le tomte continue avec ses trolleries,
Le skræling est fâché du florissant hameau.
Pays vert des Sagas, où sont tes hommes braves,
Depuis qu’ils ont cédé leur terre à l’Esquimau,
Eux pour qui l’Océan n’eut aucunes entraves ?
.
Gentianes de Lozère
.
XXV
Le pré Célestine
À Nicole
Je savais qu’à le voir ce lieu m’enchanterait !
C’est au bout d’un chemin courant dans la prairie
Une conque boisée, odorante, fleurie
Où l’oiseau hennissant a son arbre secret.
Sur le bord du jardin les vaches en arrêt
Contemplent la gaîté de mainte chatterie,
Des canidés pattus, et la galanterie
Du paon qui pour sa belle accuse tant d’attrait.
Partir dans ces hauteurs lointaines planter, vivre
En nouveaux Robinsons, c’est, nous dit-on, poursuivre
Le rêve d’un fakir ou d’un romanichel :
Qu’aux maîtres du logis nul mot vil on n’accole,
Car vous ne trouverez pas beaucoup de Michel
Et je ne connais, vrai, qu’une seule Nicole !
*
XXVI
Le château de Ressouches
Voyez « Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert » ici.
*
XXVII
Le Versailles du Gévaudan
Surplombant une mer de mouvante pâture,
Non loin d’un lac bleui par le jour cristallin,
Comme sur l’imagier d’un précieux vélin,
La tour montre au sommet sa noble architecture.
Si l’on goûte en ses bois un parfum d’aventure,
Par l’aspect de la Baume à des rêves enclin,
Les trésors recueillis par le bon châtelain
Égalent les beautés de l’agreste nature.
Chaque siècle y reçoit sa part de souvenir,
Et l’histoire des lieux offerte à l’avenir
– L’âtre monumental des évêques de Mende,
L’arme du pastoureau contre le loup diablé… –
Au sublime français s’amalgame et l’amende :
L’appui de l’Empereur, Las Cases, dévoilé !
*
XXVIII
Le lac des songes
On raconte beaucoup de choses à propos du lac de Saint-Andéol : village englouti, vieux rites païens qui auraient perduré jusqu’à une époque assez proche de nous. (Nicole Lombard, Le cheval au bord du lac)
La Mesnie Hellequin entame sa ruée
Par la lande où ne croît ni bois ni boqueteau :
Il danse, il s’ébaudit, le vent du haut plateau,
Sur des eaux de cristal où roule la nuée !
Sous le saphir tremblant, l’opale remuée,
Ne croirait-on pas voir un antique château,
Un lugubre portail, sa herse, son linteau,
Une ville perdue, en sirène muée ?
Et que vénère-t-on au bord mystérieux
Du lac ensorceleur ? Beaucoup de curieux
Ont entendu chacun une histoire et l’ont crue.
Serait-ce un Waasensteffl†, mi-homme mi-poisson,
Fossile d’une race à présent disparue,
Mort solitairement sous un dais de cresson ?
† On trouva vers l’an 1750 en Waasen, pays de marais des bords danubiens, un enfant sauvage qui avait les mains et les pieds palmés, et qui fut appelé du côté autrichien le Waasensteffl ou « Stéphane des marais ». Son histoire est le sujet du roman Le château sans nom (1877) de l’écrivain hongrois Mór Jókai.
*
XXIX
Katmandou-sur-Aubrac
Voyez « Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert » (même lien que pour XXVI).
.
Encens de Siam
.
XXX
Le Bouddha d’émeraude
Dans son attraction de cristal chatoyant,
L’Éveillé devenu forme mythologique,
Le Bouddha tutélaire offre au pays croyant
Sa translucidité d’émeraude magique.
Sans lui disparaîtrait le haut renom thaï
– Sans, peut-être, l’espoir d’une métempsycose –,
L’héritier de Borom et de Sukhothaï,
Des feux d’Ayutthaya la cité grandiose.
C’est le palladium du Siam éternel,
D’où rayonne, éclairant les pagodes dorées
Jusque dans les forêts du vert sempiternel,
Le sens libérateur des maximes sacrées.
Au matin, quand l’oiseau léger prend son envol
Et qu’au nouveau soleil le gecko vient se cuire,
Le moine mendiant recueille dans son bol
Le riz de la journée, en feuilles de sourire.
Comme on n’est jamais sûr de discerner le bien
Et qu’on doit se garder de possibles tempêtes,
La volute d’encens nourrit l’ange gardien
Et le parfum des fleurs l’éléphant à trois têtes.
Et puisque nos destins sont écrits dans les cieux,
Le bonze a computé le jour du mariage,
Car il faut déjouer l’astre pernicieux
Qui ferait de la vie un sinistre voyage.
Et pour que les bambins soient beaux et bien portants,
Le bonze a ciselé l’argentine amulette
Que touchera la mère à venir en tout temps ;
Sa joie ainsi sera très pure et très complète.
L’époux peu diligent à remplir son devoir
Ira chercher au temple un talisman phallique,
Et l’amant délaissé recouvrera l’espoir
S’il suspend à son col un farfadet oblique.
Celui qui ne sait pas quel grigri lui revient
Demande à la pauvresse assise dans la rue
Lequel de ses cailloux informes lui convient
Et lui laisse une obole aussitôt qu’il l’a crue.
C’est que, de sa pagode aux flèches de rubis
Et d’or étincelant, en mirages de flammes
Sur le miroir de l’onde opalescent et bis,
Le Bouddha d’émeraude est le centre des âmes,
Jusque dans les halliers denses de ces climats,
Les temples souterrains des cavernes tortues,
Où la chauve-souris frôle les Gautamas
Et l’eau stalagmitique irise des statues,
Jusque dans les forêts d’âge immémorial
Où se sont établis de secrets monastères,
Où naît au temps voulu l’éléphant blanc royal
Propice à la couronne et témoin des mystères.
*
XXXI
Le Gurdwara de Bangkok
Crevant un ciel de cendre, au temps de la mousson,
Du bulbe lumineux de ses arches ventrues,
Le temple sikh au cœur du dédale des rues
Appose sur le jour son mystique poinçon.
Pahrat, « la petite Inde », entonne sa chanson
D’ateliers de saris, madras, toiles écrues…
Venir au Gurdwara des âmes secourues,
C’est goûter à l’amrit, séraphique boisson.
Sur les tapis carmin de la grand-salle ourlée,
Un orchestre dévot exalte l’assemblée,
Chacun ayant reçu le halva rituel.
Dans sa chapelle attend l’homme savant et sage,
Le chevalier coiffé du turban solennel,
Sous le dais en satin de porter le Message.
*
XXXII
Tiao Po : Le parrain
C’était dans un ballon de verdâtre cristal… (Ernest d’Hervilly, poème Le poisson rouge)
Le Chinois de Bangkok gardera le secret
Sur le nom du seigneur dont la puissance lie.
Personne, tenancier, rabatteur ou coolie,
Ne se départira d’un mutisme discret.
Le bavard, en sortant d’un joyeux cabaret,
Ainsi que le fumeur qui trop souvent oublie
L’échéance et le dû pour sa mélancolie,
Trouverait en chemin, vif un coupe-jarret.
Parmi les dragons d’or, les potiches de jade,
Les Bouddhas déridés par quelque galéjade,
Le maître se confie à ses épouvantails.
Et dans l’aquarium, aux conciliabules,
Acteur de tragédie avec ses éventails,
Le betta combattant réplique par des bulles†.
† Les poissons ne font pas de bulles, en général ; les mâles betta sont une exception, car ils construisent des nids de bulles.
*
XXXIII
Canon pali
Le vénérable Po, bonze thaïlandais,
Dont quelqu’un me vanta la sagesse infinie
Et que je vis conduire une cérémonie,
Daigna me recevoir, à l’ombre de son dais.
Ne sachant trop pourtant ce que j’en attendais,
J’écoutai son laïus sur la théogonie,
Le récit du séjour qu’il fit en Birmanie…
C’était déjà beaucoup, plus que je n’entendais.
Vous ne vous doutez guère – aveugle certitude ! –
Que vivent des savants consacrés à l’étude
Qui sont intitulés tipitakadharas.
Mais ils sont peu nombreux, les hauts aréopages
De qui savent par cœur, non point quelques mantras
Mais le canon entier, soit vingt-deux mille pages !
*
XXXIV
Théravada occulte
Le pèlerin fourbu nuite dans la forêt.
Il parviendra demain, sans doute, à l’ermitage
Si, tandis qu’il s’endort serrant son paquetage,
Le vampire des lieux devant lui n’apparaît.
Plus loin, c’est un hameau cachant un lourd secret :
Dans la maison sans vie au chancelant faîtage,
Quand les astres au ciel sèment leur pailletage,
Un fantôme soupire et gémit, sans arrêt.
Quel bonze vagabond donnera l’amulette
Au marcheur soucieux de sûreté complète ?
Qui chassera le mal du village hanté ?
Et qui donc bénira, pour la phase cyclique
Où me verra renaître un hymen enchanté,
Le puissant talisman de forme ithyphallique ?
.
Les Panites
.
Pilosi, qui Gaece Panitae, Latine incubi appellantur. (Isidorus Hispalensis)
Panida: Poeta o descendiente de Pan. (Dictionnaire de l’Académie royale d’Espagne)
.
Voyez « Les Panites » ici.
.
XXXV
Le Blob de l’espace
XXXVI
La nuit des goules
XXXVII
Swedenborg contre Frankenstein
XXXVIII
Télépathie
*
XXXIX
Marie-Antoinette à l’orgue de verre
Tableau
Qui ne connaît Schönbrunn n’est pas un bon Français,
Car c’est là que grandit notre Reine martyre.
Là l’enchanta Mozart de ses premiers succès ;
Là l’enfançon l’aima, comblé de le lui dire !
Quand au printemps l’oiseau s’en venait l’appeler,
Au milieu de ses sœurs belles comme des roses
Depuis la gloriette elle allait contempler
Sa Vienne resplendir sous des nuages roses.
Ses premiers ans charmés, en l’abri filial,
Par les airs d’Italie et les toiles des Flandres,
Elle goûtait la paix de l’orbe impérial ;
Ses jours comme son cœur étaient purs, étaient tendres.
Qu’as-tu fait, mon pays, de cette frêle enfant,
Ta mère aimante et douce, et trop infortunée ! –
Que ta peine, au revers d’un songe triomphant,
Blonde Antonietta, nous soit donc pardonnée.
Dans le donjon glacé, secoué de frissons,
Où te mirent l’émeute orde et le fou sévère,
Tu repensais peut-être aux plaisantes leçons
Qu’on te donnait jadis à ton orgue de verre.
Wolfgang a composé son dernier adagio
Pour ce bel instrument qu’on ne voit plus qu’en livre.
Avec lui, le prodige, et toi, brillant joyau,
S’en est allé le temps de la douceur de vivre†.
† Même remarque qu’à notre sonnet « La Suède à Versailles » : « Des personnalités aussi différentes que Talleyrand et Nietzsche s’accordent sur le fait que la fin du Grand Siècle marque la disparition historique de la douceur de vivre. »
*
XL
Bombe H
(Eros liebt blonde Haare)
Aphrodite au sein rose, ô Reine à tête blonde… (Leconte de Lisle)
Vous qui seriez contents de lire de l’anglais
En prémisse à ces vers de facture hellénique,
Ne me reprochez pas un mot alémanique,
Mais accusez plutôt vos titres incomplets.
Hellénique, comment ? Car c’est avec Pégase
Comme fringant coursier que la Muse s’en vient
Visiter son ami, que plus rien ne retient
De rhapsoder, son art s’escrimant dans la gaze.
Et je chante en aveugle un amour immortel
– Dût ma flamme par tous être morigénée –
Depuis que je connais la blonde hydrogénée
Qui me dégoûte un peu des ondoiements pastel.
Voyez donc quelle attrape ou bien farce est ma tombe :
Quoi, la femme que j’aime est un leurre vivant ! –
Et ton éclat serait d’un astre décevant,
Radieuse Vénus, wasserstoffblonde Bombe !
*
XLI
Acqua-Toffana, ou Les veuves de Naples
De Palerme en Sicile est venu le poison
Sous le cachet trompeur d’une manne sacrée†.
Ce leurre, ce faux suint de relique adorée,
Devait causer la mort en plus d’une maison.
L’épouse mécontente attendait livraison
De ces flacons pieux pour être délivrée ;
Naples, de ses maris encombrants épurée,
Louait la Toffana pour sa combinaison.
Mais l’État, dont la voie est juste et circonspecte,
Non sans raison jugea l’hécatombe suspecte.
L’enquête allait détruire un infâme alambic :
Avec effroi, bientôt on recueillit les preuves
De la toile de crime et d’odieux trafic
Que froidement tissait la mafia des veuves.
† Manna di S. Nicola di Bari
*
XLII
Les momies de Palerme
Voyez les « Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert » (au même lien que pour XXVI).
*
XLIII
Les treize lampes de sainte Philomène
La nuit tombe, étincelle aux nimbes des vitraux.
Dans l’ombre balsamique, en éternel hommage
Au cœur pur exalté, face à la sainte image
Brillent des lumignons, flaquant sur les carreaux.
C’est ici qu’est le sang – versé par ses bourreaux –
De sainte Philomène, aux côtés d’un roi mage.
Cette essence bénie a subi sans dommage
L’écoulement des jours aux antres sépulcraux.
Treize ans, c’était son âge à l’heure du martyre,
Mais Dieu, quand de ce monde à son heure il retire
Une telle âme, donne à croire aux malheureux.
L’huile du sanctuaire un matin recueillie
Réalise en onguent des miracles nombreux :
Pour l’œil enténébré, la couleur est jaillie !
*
XLIV
Santo Antônio Milagroso
Tableau de Coïmbra
Au milieu de la place où l’escalier amène,
Sous un dais pâle et bleu la marchande d’oignons
Semble un azulejo parmi ceux des pignons
Et ne se départ point d’une grimace amène.
Le passage des chats†, où nul ne se promène,
Conduit dans une église aux tremblants lumignons.
Les femmes ont couvert d’un voile leurs chignons
Pour se signer devant la douleur surhumaine.
Je ne parlerai pas des vestiges romains,
De la bibliothèque et de ses parchemins,
Ni des jardins, phénix de la pharmacopée,
Car mon esprit s’attache au seul miraculeux
Saint Antoine en sa bure, à vendre : une poupée
À la tête de noix, sombre marron calleux.
† Rua dos gatos
*
XLV
La luxure de l’Alhambra
Voyez « Le Diwân » ici.
*
XLVI
Le poisson Pompadour
Dans le lagon d’azur, un arc-en-ciel frétille
Lorsque majestueux un ban de Pompadours,
Effleurant le tapis de corail qui scintille,
Sur ces joyaux du sable étalent leurs atours.
Envoi
Prince, éclatant fanal de ces eaux merveilleuses,
Si grande est ta beauté, si bonne ta façon
Qu’il fallait pour fixer tes vertus glorieuses
Qu’offrît son nom pompeux la Pompadour-Poisson !
*
XLVII
Un Prussien
Le 1er août 1914, rien que dans l’armée prussienne, descendants d’exilés ou d’émigrés français, nous étions quatorze généraux, trente-deux colonels, et trois cents officiers. Je parle des gentilshommes. (…) Depuis Louis XIV, nous ne sommes plus allés en France que pour les invasions. Nous y retournerons. (Jean Giraudoux, Siegfried)
L’ancêtre catholique et d’Action française,
Félibre actif, auteur d’un fort glossaire audois,
Bienfaiteur du denier, pieux jusqu’à l’ascèse,
Et féal défenseur du trône de nos rois,
Cet auguste notable à la ligne constante
Ne put guère empêcher que son fils épousât
La femme de son cœur – elle était protestante –
Si fort que son penchant à leur vœu s’opposât.
Et j’ai beau posséder, dans un grand reliquaire,
Un fétu de la Croix qui me vient de l’aïeul,
Un brin de saint Stéphane, un cheveu solitaire
Que portait Bernadette à son front – mais un seul –,
Quand bien même j’ai lu dans sa bibliothèque
Déroulède et Maurras, Barrès, Louis Veuillot,
Vitupéré comme eux le rasta, le métèque,
Et qu’il faut que la France aille toujours plus haut,
Je ne peux me garder, à de certaines heures,
D’entendre en moi débattre une tout autre voix.
Cette voix, je ne sais que penser de ses leurres…
C’est la mienne pourtant, elle parle et j’y crois !
La Voix
Parpaillot, oui, je suis du sang et de la race
Du vainqueur de Sedan, par la France maudit ;
Dans tous mes sentiments se conserve la trace
D’une haine sans nom pour l’infamant édit†.
Nous avons émigré de France en Allemagne ;
Au temps de notre exode, où, défaits, sans un mot,
Nous partîmes vers l’Est, plus loin que Charlemagne,
Un Berlinois sur trois était un Huguenot.
Or qui ne sait vers où notre vengeance pointe ?
Qu’on selle sans retard mon fougueux destrier,
Qu’on m’apporte ma schlague, avec le casque à pointe,
Ma cuirasse, mon sabre, avec le baudrier !
Mes pères, vous n’aurez pas sujet de vous plaindre
D’un fils qui doit ou vaincre ou tomber en héros ;
Mais Paris peut trembler, ce pays peut tout craindre,
Car je veux à mon tour châtier vos bourreaux !
† De Fontainebleau, qui révoqua l’édit de Nantes.
*
XLVIII
Quand Dieu rappelle à Lui l’être qui nous est cher,
Rien ne peut consoler nos cœurs que Dieu Lui-même.
S’Il reprit l’ornement dont le monde était fier,
C’est parce qu’Il l’aimait et parce qu’Il vous aime.
Or il n’est point d’amour qui soit supérieur.
S’Il cache votre fille au monde, qui la pleure,
Vous la retrouverez avec notre Seigneur,
Et le doux souvenir vous la rend à cette heure.
Certes, comme de tout dans notre affection,
Jamais une douceur en ce monde n’est pure ;
La mémoire ravive en nous l’affliction,
Et la perte souvent vous paraîtra bien dure.
Oui, cette enfant a droit au sang de votre cœur,
Mais Jésus ne veut point qu’en sa peine il s’irrite.
En acceptant la Croix avec notre Sauveur,
Vous Le rendez témoin de tout votre mérite.
.
III
UNE JEUNESSE
.
Entre tous ces parfums…
(Supprimé)
*
Ta chevelure zinzoline…
(Supprimé)
*
Que suis-je maintenant…
(Supprimé)
*
XLIX
C’est le bonheur enfin, dispersant les nuages ;
C’est l’aube qui s’élève à la fin de la nuit.
Le calme est revenu sur l’or de nos visages ;
De cet amour, de notre amour naisse le fruit !
*
L
Je vais vous dire un rêve – oui, je rêve en parlant –
Mais vous allez trouver qu’il est un peu galant.
C’est à Jérusalem que la chose se passe.
Salomon, le roi sage, en sa cour se délasse :
« L’inspiré, me dit-il, qu’es-tu venu chercher ? »
Je lui réponds : « Crains-tu le châtiment des flammes ?
Car le danger te guette et je viens l’empêcher :
Roi, garde ta sagesse et donne-moi tes femmes ! »
*
LI
Ne me méprise pas, j’attendis si longtemps,
Si longtemps ce beau jour et me voilà conquise !
Mon voile s’envolait au souffle de la brise ;
Dedans tu rassemblas les roses du printemps.
Puissent autant que moi les cœurs être contents.
La clef de mes secrets, ton regard me l’a prise ;
Comment se défendra ma volonté soumise ?
Je veux boire sans frein le vin que tu me tends !
*
LII
Quelle source de maux m’est son indifférence !
Car je l’aime, ô terrible, ô fatale occurrence,
Cette étoile éclipsa jusqu’aux clartés du ciel !
Notre union devint mon but, essentiel,
Et le dégoût de tout hante ma solitude.
Tout le temps qu’elle accorde à ce monde honni !
Duquel je m’exilai pour la béatitude
De n’aimer, de ne voir qu’elle, dans l’infini…
*
D’où provient ce parfum…
(Supprimé)
*
LIII
La banshee
Dans les ténèbres pleure une âme labourée.
Tandis que sur les rocs se disloquent les flots,
Qu’en la lande de brume errent quelques halos,
La nuit règne. Sa plainte oppressante expirée
Se mêle aux aboiements de la dune inspirée,
Où semblent retentir de lugubres galops ;
Les vents soufflent l’effroi de fantasques grelots
En haut du promontoire où l’âme est attirée.
Sa misère immuable est le fruit d’un forfait,
Car une main inique a d’un seul coup défait
Le bonheur de ce lis comme son espérance.
Cœur dont la pureté ne connut la douleur,
C’est un spectre glacé ; morte sans délivrance,
Le cri de la banshee annonce le malheur.
*
LIV
Ma Julie
Touche
Sa jolie
Bouche
Et c’est l’heure,
Preste.
Moi je pleure :
« Reste ! »
Elle joue,
Fille ;
Ô sa joue
Brille !
Elle est telle
Celle
Que j’appelle
Belle !
*
LV
Délectation morose
J’ai dit que la luxure attirait l’ignorant ;
Il me faut déjuger ce propos péremptoire.
Si le mot n’est pas faux, l’intention est noire :
Ne souffrons-nous pas tous même état déchirant ?
L’homme dans son malheur est esprit désirant ;
Entre l’âme et la boue il vague, dérisoire.
Sans jamais de repos s’il ne consent à croire,
Il veut se délivrer de lui-même en mourant.
L’entendement souvent occupé par la chose,
La délectation est dite alors morose.
Je m’en dirais exempt, ce serait vous tromper.
Tous, en cet ici-bas, menons les mêmes luttes ;
Au prestige charnel comment donc échapper ?
Le bel esprit y pense au moins comme trois brutes !
*
LVI
Saudade
Comme un jour sans te voir, Marceline, est maussade !
J’y cherche ton sourire étoilant mon exil.
Supporter ton absence, un cœur le pourrait-il,
Quand tu verses dedans une douce saudade ?
N’emmènerons-nous pas l’amour en promenade ?
Dans nos regards, lien familier, très subtil,
À l’unisson vibrant aux deux bouts de ce fil,
Nous verrons haut le ciel, où notre amour s’évade !
Sur son col nous transporte un oiseau fabuleux,
Aux plumes de couleurs, joyaux verts, ambre, bleus,
Traversant la nuée illuminée, astrale.
Il nous dit qu’être unis, c’est cela, notre sort !
Et tu rougis alors, pivoine sidérale,
Nos cœurs battant plus vite et notre sang plus fort.
*
LVII
Marceline, avant toi je vivais dans l’attente ;
Un jour suivait un jour et j’en cueillais le fruit
Qui tombait en poussière au seuil de chaque nuit,
De mes ennuis sans but la ronde évanescente.
Nous nous vîmes miroirs d’une même âme ardente,
À l’aube d’un grand jour, lequel sur chacun luit,
Conduisant notre amour par-delà ce qui fuit,
Par-delà ce qui passe élevant notre entente.
Et le gai rossignol du domaine enchanté
Gazouilla tout le soir son couplet argenté
À l’approche des cœurs venus voir les étoiles.
Si j’osais – mais je tremble ! – inviter à genoux
Ta beauté solennelle à dénouer ses voiles,
Car ô l’inattendu s’est produit entre nous !
*
LVIII
Quand irons-nous ensemble à l’abri des regards ?
Je sens une chaleur merveilleuse, insolite,
Chaque fois qu’à ta lèvre un sourire m’invite
À des égarements, de plus secrets égards…
Mais tu gardes pour toi le doux de tes foulards,
Tu caches sous du lin ta blancheur interdite.
Et c’est pourquoi j’implore – en vain – la mort subite :
Je pâtis de désir, tous mes sens sont hagards !
Hélas ! autour de nous, la multitude amère
De mon amour me rend une image vulgaire ;
Elle souille les cœurs de ses propos scabreux.
Et tu prendras, hélas ! pour de l’indifférence
La crainte de blesser, le souci d’être heureux
Si, parmi tant de bruit, n’est brisé le silence !
*
LIX
Marceline, aimons-nous, tandis que dans les cieux
Les colombes de neige, en s’effleurant les plumes,
Roucoulent, ignorant les pleurs, les amertumes,
Enchantent le regard d’un long vol gracieux !
Marceline, aimons-nous car c’est délicieux ;
L’éclat pur de l’amour qui dissipe les brumes
Et du flot ténébreux fustige les écumes,
C’est pour le cœur ému si doux, si précieux !
Comment put faire naître une enfant, aussi frêle,
Blanche comme le feu du soleil quand se mêle
La Méditerranée à l’aube et l’infini,
Comment donc, Marceline, as-tu pu faire naître
Si lancinant amour et de tout démuni
S’il ne peut, te couvrant de baisers, te connaître ?
*
LX
Favola
Dans le ciel sans nuage un amour batifole ;
Je le vois car il vient de transfixer mon cœur.
Le foudroiement d’amour est un choc sans douleur :
Philis, n’entends-tu pas comme un air de viole ?
Il rit, l’angelot blond, tandis que je m’affole.
Dans mon regard, Philis, naît-il une lueur ?
Philis, si je m’approche, est-ce que tu prends peur ?
Tends l’oreille, à présent qu’un souffle est ma parole.
Ne vois-tu point, Philis, la pâleur de mon front ?
Ne prends pas cet appel ému pour un affront ;
Si tu doutes de moi, contemple cette flèche !
Car elle a mis à mal la pudeur que j’avais.
Au donjon du refus je veux faire une brèche ;
Épargne-moi ton blâme, enfant, si tu savais !
*
LXI
Pastorale
Au ciel sont retournés les vents de la tempête ;
L’espoir élève enfin mon cœur blessé d’amour,
Tandis que le jardin de roses tout autour
Regagnant des couleurs aux voluptés s’apprête.
De la haute montagne, en vagues sur la crête,
Ses rayons dévalant des flancs, l’astre du jour,
Flamboyant étendard au sommet d’une tour,
Fait monter les soupirs de la nature en fête.
Au loin se fait entendre un joyeux tintement ;
Le pastoureau conduit son troupeau noblement
Et son bouvier poursuit les brebis curieuses.
Aimer plus que je l’aime, aimer tant, le peut-on ?
Au milieu de ses sœurs moins vives, envieuses,
De la rose écarlate est éclos le bouton !
*
LXII
La dormeuse
Tu dormais près de l’onde, à demi découverte :
Cassandre, est-ce prudent, même en ces lieux fleuris ?
Le poète qui passe est aisément épris ;
Comme le rendra fou ta chemise entr’ouverte !
Tu rêves, sans me voir, sous la feuillaison verte,
Mais les lis, le sommeil ne sont point des abris ;
En te découvrant là, comme je fus surpris,
Ô vierge inconsciente à mes regards offerte !
Un poète, sais-tu, parfois peut tout oser ;
Il me vient à l’esprit de voler un baiser,
Peut-être un maléfice a fermé tes paupières.
La pénombre sur toi dessine ses réseaux ;
Ton cœur est palpitant sous des formes si fières…
Je passai, près de l’onde et des petits oiseaux.
*
Des gravures, amie…
(Supprimé)
*
LXIII
Méditerranée
LXIV
Crépuscule
Voyez « Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert » (Même lien que pour XXVI).
*
LXV
On n’entend plus le chant harmonieux des merles.
Sur le scintillement paisible et frémissant
De l’infini des cieux comme une mer de perles,
Éclat jamais éblouissant,
Se découpe la forme immobile des branches,
Et c’est dans le réseau de ces doigts effilés
Que se montre la lune en ses étoffes blanches,
Ses contours nets auréolés.
Il semble émaner d’elle une douce musique.
Joyau se dessinant sur un champ de clartés,
Cette présence impose à l’âme nostalgique
De longs vibratos répétés.
Et semblant près de nous mais tellement lointaine,
Elle tient séparés les mondes haut et bas,
Le domaine du spleen et de l’ombre incertaine,
Des soupirs et puis des combats,
De l’éternel abîme où gravitent les sphères
Tendant sur un tapis leurs divines splendeurs.
Le cœur connaît, plongeant dans la nuit de lumières,
L’accolade des profondeurs.
*
LXVI
Sainte Vierge Marie, éveille à piété
Ce cœur tout frémissant des coups et des blessures.
Du sublime rayon tombé de tes mains pures,
Ravive cet oiseau par l’orage emporté.
Puisse-t-il entrevoir le nuage enchanté
Où scintille l’encens, dans l’éclat de dorures,
Et d’amours potelés deviner les murmures
Dont la rumeur s’épanche autour de ta beauté.
Fais-lui de Salomon connaître la sagesse,
Ô du fruit de ton ventre évoque la promesse,
Quand sa propre injustice a cloué son essor !
Restaure de ce cœur les flamboyantes ailes,
Et qu’il fende l’azur, qu’il amasse un trésor,
Dans son plumage blanc, de vertus éternelles !
*
LXVII
Si comme une colombe il possédait des ailes,
Ce baiser qu’ont fait naître, en soupirs assourdis,
Vos lèvres de nectar, confins du paradis,
Droit dans le firmament s’envolerait vers elles.
Ce baiser rejoignant les jardins étoilés,
Vos yeux très doucement, de tendresse voilés,
Se fermant sur la nuit d’été délicieuse,
S’il parvenait au but, s’il ne craignait d’oser,
Messager traversant l’ombre silencieuse,
Il vous apporterait mon âme, ce baiser !
*
LXVIII
Soutras
Si du poids de son torse implacable, puissant,
Il ne maintient la vierge aux côtes bien bâties,
Ou ne la saisit point par ses molles parties
Fermement, sans fléchir, l’émoi l’envahissant,
Comment de ses assauts le choc étourdissant,
Inopportunément causant trop de sorties,
N’éloignerait de lui les grâces investies,
Dont la fragilité fait l’attrait ravissant ?
Seul à ce compte-là les princesses sont belles,
Les farouches bégums cessent d’être rebelles,
Au soulas de tenir un nabab dans leurs bras.
Marceline, il est bon d’avoir de la culture,
Puisqu’on peut faire assaut de louable ouverture ;
Ces choses, je les lus dans les Kama Soutras.
*
LXIX
Noblement aligné, ce nez de caractère
Imprime à son visage aux traits bien réguliers
Le cachet de la Dame, aux courtois chevaliers
Inspirant sous l’acier des feux que rien n’altère.
Possédant la blancheur des marbres de Cythère,
Ses mains, comme des lis, passant sur les colliers
Égrenés sous les doigts rêveurs et familiers,
Sont la coupe où l’amour brûle et se désaltère.
Que les esprits sournois, chassés hors de ces lieux,
Ne troublent point l’état le plus délicieux ;
Elle ne peut souffrir une abjecte nature.
Ses yeux sont un hanap bleu, providentiel ;
Délectable à l’amant servant avec droiture,
Son sourire est pour lui le plus beau don du ciel.
*
Rosemonde
(Supprimé)
*
LXX
Une fée
Au cœur des tourbillons que forment ses longs voiles,
Dans la clairière obscure elle danse aux étoiles
Quand le vent fait tinter la jeune frondaison,
Et ses chaussons à peine effleurent le gazon.
Sa beauté pétulante, accorte et non moins fière,
Irradie autour d’elle un halo de lumière
Qui brille sur le jais de ses cheveux bouclés,
Par ses mouvements vifs peu à peu déroulés.
Un sourire content ne quitte point sa lèvre
Tandis qu’elle évolue en lestes bonds de lièvre.
Puis elle rit soudain, et monte dans les airs ;
Zigzaguant dans le ciel comme un bouquet d’éclairs,
Son maelström joyeux va la mettre hors d’elle.
Se posant sur la mousse, expansive hirondelle,
Elle écoutera battre, avant de s’endormir,
Pantelant son grand cœur ; et, l’entendant gémir,
Les animaux des bois garderont sa cachette.
Mais l’homme n’entendra que le cri de la chouette.
