Category: poésie

La Négritude dans la poésie révolutionnaire hispano-américaine (traductions)

C’est quelque peu à contre-cœur que j’emploie le terme « négritude » dans le titre de la présente série de traductions, car la famille de pensée révolutionnaire s’accorde généralement sur le fait que le concept a servi la politique conservatrice du parlementarisme bourgeois. Ainsi, la poétesse espagnole (longtemps exilée à Porto Rico) Aurora de Albornoz, coauteur avec Julio Rodriguez-Luis de l’anthologie dont les poèmes suivants sont tirés, rappelle en introduction (je traduis de l’espagnol) :

« Frantz Fanon rejette en 1961 la négritude (en français dans le texte) en tant que concept susceptible d’aggraver l’humiliation du Noir en le convertissant en exhibitionniste s’efforçant d’affirmer l’existence d’une culture africaine ancestrale ; mais en 1956 déjà Césaire lui-même [qui avait forgé le mot en 1939 NDT] déclarait que l’unique dénominateur commun entre les Noirs à travers le monde était leur situation coloniale, et il reconnaissait en 1968 que le terme de négritude avait fait l’objet d’une distorsion croissante, le convertissant en dogme, en notion d’une essence noire opposée à une essence blanche (Senghor déclara par exemple que la raison était hellénique et l’émotion noire), une forme de racisme, alors que son intention était à l’origine de faire naître un sentiment de fraternité. » (Introduction à Sensemayá: La poesía negra en el mundo hispanohablante, Editorial Orígenes, Madrid, 1980 [Sensemaya : La Poésie noire dans le monde hispanophone])

Le lecteur aura noté le trait décoché à Léopold Sédar Senghor, parlementaire français de 1945 à 1958, ministre du général de Gaulle et enfin Président du Sénégal pendant vingt ans aux jours bénis de la « Françafrique » prétendument décolonisée.

J’ai cependant choisi de garder « négritude », faute de mieux. J’ai en effet considéré qu’il n’aurait pas été rigoureux de parler de « poésie révolutionnaire afro-hispanique » dans la mesure où les poètes en question ne sont pas tous Afro-Américains. Si les auteurs de l’anthologie parlent de « poésie noire », ils sont contraints de préciser d’emblée ce point, à savoir qu’ils traitent en fait de poésie sur le thème noir. L’expression « thème noir », dans mon titre, aurait été relativement peu claire, en raison de la polysémie de l’adjectif « noir », et par ailleurs « thème nègre » pouvait susciter un doute compte tenu du sens en partie péjoratif du terme « nègre ». Faire référence à « l’Afrique » (« le thème africain ») n’était pas non plus possible en raison des spécificités de la culture afro-hispanique d’Amérique ; et « le thème afro-américain dans la littérature révolutionnaire afro-hispanique » était sans doute un peu lourd. Je conserve donc le terme de « négritude » en dépit des réserves exprimées et en me désolidarisant de la manière la plus vive des sénateurs gâteux qui l’emploient. Je renvoie également au poème Contre la négritude du poète angolais Emanuel Corgo, que j’ai traduit du portugais dans Poésie révolutionnaire d’Angola ici.

Les poètes hispano-américains du vingtième siècle dont le lecteur trouvera ci-après quelques poèmes traduits en français sont l’Argentin Luis Cané, le Dominicain Manuel del Cabral, les Vénézuéliens Andrés Eloy Blanco et Miguel Otero Silva, et les Cubains José Rodríguez Mendez et Nicolás Guillén (j’ai déjà traduit un poème de ce dernier dans Poésie cubaine de la Révolution ici).

*

La petite fille noire (Romances de la niña negra) par Luis Cané (Argentine)

I

Elle est toute de blanc vêtue,
amidonnée, apprêtée,
la petite fille noire
sur le seuil de sa maison.

Un chignon blanc dressé
ornait sa tête,
des colliers de perles rouges
entouraient son cou de plusieurs rangs.

Les autres petites filles du quartier
jouaient sur le trottoir ;
les autres petites filles du quartier
jamais ne jouaient avec elle.

Toute de blanc vêtue,
amidonnée, apprêtée,
dans un silence sans larmes
la petite fille noire pleurait.

II

Toute de blanc vêtue,
amidonnée, apprêtée,
la petite fille noire repose
dans son cercueil de sapin.

Un ange la conduit
en présence de Dieu ;
la petite fille noire ne sait pas
si elle doit être triste ou se réjouir.

Dieu la regarde avec douceur,
lui caresse la tête
et lui ajuste
une paire de belles ailes blanches.

Les dents de flocon d’avoine
de la petite fille noire brillent.
Dieu appelle tous les anges
et leur dit : « Jouez avec elle ! »

*

Noir privé de tout dans ta maison (Negro sin nada en tu casa) par Manuel del Cabral (République dominicaine)

   Je t’ai vu creuser des mines d’or
– Noir sans terre – ;
Je t’ai vu sortir de grands diamants de la terre
– Noir sans terre – ;
Et comme si tu extrayais ton corps en morceaux de la terre,
je t’ai vu sortir du charbon de la terre.
Cent fois je t’ai vu semer du grain dans la terre
– Noir sans terre –.
Et toujours ta sueur qui n’arrête pas
de tomber sur la terre.
Ta sueur si ancienne, mais toujours nouvelle,
ta sueur dans la terre.
L’eau de ta souffrance qui fertilise
plus que l’eau des nuages.
Ta sueur, ta sueur. Et tout cela pour celui
qui possède cent cravates, quatre voitures de luxe,
et n’a jamais foulé la terre.
Seulement quand la terre ne sera pas tienne,
la terre sera tienne.

*

Noir sans souliers (Negro sin zapatos) par Manuel del Cabral

Il y a sur tes pieds nus : de graves aurores.
(On ne pourra pas dire que ce siècle était petit.)
Le ciel fond en roulant sur ton dos :
humide de travail, brillant de travail,
mais sombre de salaire.

Je ne t’ai pas vu dormir… Je ne t’ai pas vu dormir…
ces pieds nus
ne te laissent pas dormir.

Tu gagnes dix centavos, dix centavos par jour.
Cependant,
tu les gagnes si propres,
tu as des mains si propres,
qu’il se peut que ta maison ait seulement :
du linge sale,
un lit sale,
de la chair sale
mais, lavé, le mot Homme.

*

Le Noir qui ne rit pas (Negro sin risa) par Manuel del Cabral

Noir triste, tellement triste
qu’en chacun de tes gestes je peux voir le monde.

Toi qui vis si près de l’homme sans l’homme,
un sourire de toi me servira d’eau
pour laver la vie, que l’on ne peut pratiquement
pas laver avec autre chose.

Je veux aller à toi, mais je viens comme
le fleuve à la mer… De tes yeux parfois
sortent des océans tristes renfermés dans ton corps
mais qui ne peuvent tenir en toi.

Quelqu’une de tes choses te rend toujours triste,
quelqu’une de tes choses, par exemple ton miroir.
Ton silence est de chair, ta parole est de chair,
ton inquiétude est de chair, ta patience est de chair.

Tes larmes ne tombent pas
comme des gouttes d’eau…

(Les paroles
ne tombent pas à terre.)

*

Peins-moi des angelots noirs (Píntame angelitos negros) par Andrés Eloy Blanco (Venezuela)

Ah, quel monde…, ce qui vient d’arriver
à Juana la Noire !
Son petit est mort ?
Oui, monsieur.

Ah, petit compagnon de mon âme,
comme il était bon.
Je ne lui regardais pas l’embonpoint,
je ne lui regardais pas les os ;
alors que je maigrissais,
je me servais de mon corps pour comparer,
et il maigrissait
comme je maigrissais.

Mon petit est mort,
Dieu l’a voulu.
Il lui a donné une place
parmi les angelots du ciel.
– Détrompe-toi, mon amie,
Il n’y a pas d’angelots noirs.

Peintre de saints de boudoir,
peintre sans terre dans le cœur
qui lorsque tu peins tes saints
ne te souviens pas de ton peuple,
et quand tu peins tes Vierges
peins de beaux angelots
mais n’as jamais pensé
à peindre un ange noir.

Peintre né sur ma terre
avec dans la main le pinceau étranger,
peintre qui suis le modèle
de tant de vieux peintres,
même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.

Il ne s’est pas trouvé de peintre
pour peindre des angelots de mon peuple,
un ange de bonne famille
ne suffit pas à mon ciel.
Je veux des angelots blonds
et des angelots bruns.
Même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.

S’il reste un peintre de saints,
s’il reste un peintre des cieux,
qu’il peigne le ciel de ma terre
avec les couleurs de mon peuple ;
avec ses anges café au lait,
avec ses anges d’ébène ;
avec ses anges blancs,
avec ses anges noirs ;
avec son ange de la haute société,
avec son ange de la classe moyenne,
qui mangent des mangues
dans les faubourgs du ciel.

De la même façon que tu peins ta terre,
c’est comme ça que tu dois peindre ton ciel,
avec un soleil qui tape sur les Blancs,
avec un soleil qui tape sur les Noirs,
car c’est pour cela
qu’il est pour toi chaud et bon.
Même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.

Si je vais au ciel un jour,
je dois te rencontrer là-bas,
petit ange du diable,
séraphin de charbon.
Il n’existe aucune cathédrale
ni aucune petite église de village
où l’on ait fait entrer
le tableau « Angelots noirs ».
Alors où vont
les angelots de mon peuple,
les petits aiglons noirs de Guaviare,
les petits merles noirs de Barlovento ?

Si tu souhaites peindre ton ciel
de la même façon que tu peins ta terre,
quand tu peins des angelots
souviens-toi de ton peuple
et à côté de l’ange blanc
et à côté de l’ange café au lait,
même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.

Ndt. J’ai trouvé de ce poème, sur internet, plusieurs versions différentes, ce qui tient sans doute au fait qu’il a été mis en musique de différentes façons, avec des variations textuelles. Une de ces adaptations musicales est très connue dans toute l’Amérique latine.

*

La chanson du Noir Lorenzo (El corrido del negro Lorenzo) par Miguel Otero Silva (Venezuela)

Je suis le Noir Lorenzo !
Noir du Tuy, Noir noir.
Nuit avec âme. Tambour
dormant dans ma poitrine.
Dormant dans ma poitrine
une douleur d’incendies,
cœur rouge au dedans,
cœur noir au dehors.
Cœur noir au dehors,
cœur ombre du blanc,
si j’ai le cheveu rebelle,
rebelles aussi sont mes mains.
Rebelles aussi sont mes mains
mains entrelacées avec le vent
quand je lance au vent mon cri :
Je suis le Noir Lorenzo !
Je suis le Noir Lorenzo,
petit-fils et arrière-petit-fils d’esclaves,
couvert de cicatrices
comme un tronc d’arbre noir.
Comme un tronc d’arbre noir
debout j’épie la savane
qui invite à la traverser en courant
avec des drapeaux rouges.
Avec des drapeaux rouges
et un battement de tambour
devant des cris noirs
fondus en une seule voix.
Fondus en une seule voix
j’entends les noires lamentations
des cicatrices noires.
Je suis le Noir Lorenzo !
Je suis le Noir Lorenzo !
nuit noire, noire l’âme,
Noir à la poitrine nue,
Noir coupeur de canne.
Noir coupeur de canne
comme mon grand-père et mon père,
esclave noir de tous,
je ne suis l’esclave de personne.
Je ne suis l’esclave de personne
car je suis ce que je ne suis pas,
j’ai une douleur d’incendies
et un battement de tambour.
Et un battement de tambour
descendra les ravins
comme la voix des morts,
les Noirs morts esclaves.
Les Noirs morts esclaves,
mon grand-père et mon arrière-grand-père.
Noire et rebelle est ma main.
Je suis le Noir Lorenzo !

*

Couverture de Tricontinental, revue de l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL) à La Havane, Cuba

Poèmes du camp des coupeurs de canne (Poemas del Batey) par José Rodríguez Mendez (Cuba)

I

   Le fouet du contremaître mortifiait nos flancs épouvantés pour que nous marchions dociles, comme des poulains à la bride.
Près des bœufs,
nous mourions nous aussi comme des bêtes,
mortifiés par le dard esclavagiste.
Et pour nous « consoler » de nos plaies brûlantes,
ils nous parlaient
du ciel.
Mais toujours leurs crucifix,
pour nous approcher,
venaient escortés par le fouet du contremaître.
Comme nous avions la nostalgie silencieuse des noix de coco de notre terre sauvage,
la ridicule grappe du rosaire dans les mains !

II

   Vingt,
trente,
quarante ans courbés sur la terre
à semer pour autrui,
et dans nos maisons,
collée à la bouche de nos femmes
et dansant dans les yeux secs de nos enfants,
LA FAIM.
Aujourd’hui encore nous sommes esclaves,
car nous transpirons et nous déchirons les mains
pour un salaire de misère,
car nous avons vu les « tickets »1,
car nous connaissons la voracité des magasins
et parce que, pour que nous restions tranquilles,
nos frères sont tombés,
ornés de plomb, à nos pieds.

Avant, nous chantions lorsque arrivait le temps de la récolte de canne,
ensuite, pendant le temps mort,
les jours de la faim revenaient
nous paralyser les mains.
Mais nous savons aujourd’hui que la récolte n’est pas à nous,
car même pendant la récolte
nous avons faim.

Nous sommes des esclaves affamés pendant le temps mort !
Nous sommes des esclaves affamés pendant la récolte !

1 tickets : En anglais dans le texte. Je ne sais pas précisément à quel mécanisme d’exploitation économique (ou à l’inverse à quel privilège) le terme fait ici référence. Peut-être l’obligation d’acheter aux magasins du patron ou choisis par lui, et donc aux conditions du vendeur, le ticket étant dans ce cas un paiement du salaire en bons d’achat pour ces débits uniquement ; une pratique qui fut très répandue un peu partout dans le monde.

III

   Cela fait des siècles
que ma race mâche le mauvais tabac de notre misère ;
mais un jour
tout ce qui à présent nous effraie,
tout ce qui nous badigeonne les yeux d’épouvante
– fantômes créés par l’exploitation capitaliste
pour nous maintenir dans le giron de la peur –,
tombera devant nous,
nous le prendrons dans nos mains
et l’extirperons de la vie
comme une mauvaise herbe du champ de cannes.
Je sais que ma génération verra
la mort des baraquements pleins de punaises
et du contremaître avec ses paroles et ses regards blessants comme le fouet.

*

West Indies Ltd, 3-7 par Nicolás Guillén (Cuba) (1934)

3

Les cannes – longues – tremblent
de peur devant la machette.
Le soleil brûle et l’air est pesant.
Les cris des contremaîtres
résonnent secs et durs comme des coups de fouet.
Au milieu de la sombre
masse des misérables qui travaillent,
jaillit une voix qui chante,
naît une voix qui chante,
surgit une voix pleine de colère,
s’élève une voix ancienne et d’aujourd’hui,
moderne et barbare :

– Couper des têtes comme des cannes,
tchac, tchac, tchac !
Brûler les cannes et les têtes,
la fumée montant jusqu’aux nuages,
quand viendra l’heure ? quand ?
Ma machette a une lame,
tchac, tchac, tchac !
Ma main tient une machette,
tchac, tchac, tchac !
Et le contremaître est près de moi,
tchac, tchac, tchac !
Couper des têtes comme des cannes,
brûler les cannes et les têtes,
la fumée montant jusqu’aux nuages…
Quand viendra l’heure ?

Et la chanson élastique, dans le soir
de récolte et d’agonie,
tremble, brille et brûle,
suspendue à la voûte concave du jour.

4

La faim erre par les arcades
pleines de visages jaunes
et de corps fantomatiques ;
et assise sur les chaises
des parcs municipaux,
ou grouillant en plein soleil
et à la pleine lune,
cherche l’alcool problématique
qui efface et aveugle
mais ne se vend en aucune
taverne.
Faim des Antilles,
souffrance des ingénues Indes occidentales !

Nuits pleines de prostituées,
bars pleins de marins ;
à la croisée de cent routes
de bandits et de boucaniers.
Antres de vendeurs de morphine,
de cocaïne et d’héroïne.
Cabarets pour tromper l’ennui
avec l’illusoire cordial
d’une bouteille de champagne,
dans l’efficacité duquel les gens se fient
comme en un Néosalvarsan d’allégresse
contre la « syphilis sentimentale ».
Soif de pénétrer l’avenir
et de tirer de son intimité secrète
une formule concrète
pour vivre.
Fureur des pirates en redingote
qui comme de Sorre ou « l’Olonnais »2
s’irrite face à la misère
et se résout en coups de pied.
Dramatique cécité de l’armée,
le fusil toujours prêt
à tirer sur qui proteste ou siffle
parce que le pain est dur ou la soupe trop claire !

2 De Sorre et « L’Olonnais » : Jacques de Sorre et François l’Olonnais étaient deux pirates français. Le premier pilla La Havane en 1555, première opération de ce genre dans la région, et le second, qui passe pour avoir été particulièrement cruel, pilla Maracaïbo au Venezuela en 1666.

5

Cinq minutes d’intermède. Fanfare de Juan le Barbier.

– Pour gagner son pain,
il faut travailler dur ;
pour gagner son pain,
il faut travailler dur :
plus encore que courber le dos,
tu dois courber la tête.

De la canne vient le sucre,
le sucre pour le café ;
de la canne vient le sucre,
le sucre pour le café :
ce qu’elle sucre a pour moi
goût de fiel.

Je n’ai nulle part où vivre,
ni femme à aimer ;
je n’ai nulle part où vivre,
ni femme à aimer :
les chiens aboient contre moi
et personne ne me dit « vous ».

Les hommes, quand ils sont des hommes,
doivent avoir un couteau ;
Les hommes, quand ils sont des hommes,
doivent avoir un couteau :
j’étais un homme et j’avais un couteau,
et l’on m’a mis au bagne !

Si je mourais à l’instant,
si je mourais à l’instant,
si je mourais à l’instant, mère,
comme je serais heureux !

Ô je te donnerai, je te donnerai,
je te donnerai, je te donnerai,
ô je te donnerai
la liberté !

6

West Indies ! West Indies ! West Indies !
Voici le pays échevelé,
de cuivre, polycéphale, où la vie rampe,
la boue sèche collée en plaques sur la peau.
Voici le bagne
où tout homme a les pieds attachés.
Voici le siège grotesque des compagnies et des trusts.
Ici la fosse à bitume, les mines de fer,
les plantations de café,
les port docks, les ferry boats, les ten cents
Voici le pays du all right,
où toute chose est en mauvais état ;
le pays du very well
où personne ne va bien.

Ici viennent les serviteurs de Mister Babbit.
Ceux qui envoient leurs enfants à West Point.
Ici viennent ceux qui crient Hello baby,
et fument des « Chesterfield » et des « Lucky Strike ».
Ici viennent les danseurs de fox trots,
les boys du jazz band
et les vacanciers de Miami et Palm Beach.
Ici viennent ceux qui demandent bread and butter
et coffee and milk.
Ici viennent les absurdes jeunes syphilitiques
fumeurs d’opium et de marijuana
exhibant leurs tréponèmes en vitrine
et se faisant tailler un costume par semaine.

Ici vient la crème de Port-au-Prince,
le meilleur de Kingston, la high-life de La Havane…
Mais ici vivent aussi ceux qui rament dans les larmes,
galériens tragiques, galériens tragiques.
Ils sont là,
ceux qui travaillent avec un faisceau de lumières
la pierre dure sur laquelle peu à peu se ferme
le poing d’un titan. Ceux qui attisent l’étincelle
rouge, sur le champ desséché.
Ceux qui crient : « Marchons ! » et à qui répond l’écho
d’autres voix : « Marchons ! » Ceux qui en tumultueuse émeute
sentent battre leur sang avec des syllabes d’insulte.
Que faire avec eux,
s’ils travaillent avec un faisceau de lumières ?

Ils sont là, ceux qui coude à coude
risquent tout ;
donnent tout, à pleines mains ;
ils sont là, ceux qui se sentent frères
de l’homme noir, qui courbé sur la tranchée, front obscur,
se dissout en pure sueur,
et de l’homme blanc, qui sait que la chair est argile
mauvaise quand la blesse le fouet, et pire si on l’humilie
sous la botte car alors elle élève
la voix, comme un tonnerre dans la gorge.
Ceux-là sont ceux qui rêvent éveillés,
ceux qui luttent au fond de la mine
et y écoutent la voix
avec laquelle crient les vivants et les morts.
Ceux-là, les illuminés,
les parias inconnus,
les humiliés,
les ignorés,
les oubliés,
les décontenancés,
les inhibés,
les transis,
ceux qui face au mauser s’exclament : « Frères soldats ! »
et roulent à terre blessés,
un fil rouge pendant de leurs lèvres violettes.
(Que l’émeute suive son cours !
Que flottent au vent les bannières barbares
et que s’embrasent les bannières
au-dessus de l’émeute !)

7

Cinq minutes d’intermède. Fanfare de Juan le Barbier.

– Ils me tuent si je ne travaille pas,
et si je travaille ils me tuent ;
toujours ils me tuent, ils me tuent,
toujours ils me tuent.

Hier j’ai vu un homme regarder,
regarder le soleil se lever ;
hier j’ai vu un homme regarder,
regarder le soleil se lever :
l’homme restait très sérieux,
car l’homme ne voyait pas.
Hélas !
les aveugles vivent sans voir
le soleil se lever,
le soleil se lever,
le soleil se lever !

Hier j’ai vu un enfant jouer
à tuer un autre enfant ;
hier j’ai vu un enfant jouer
à tuer un autre enfant :
il y a des enfants qui ressemblent
aux hommes qui travaillent.
Qui leur dira quand ils sont grands
que les hommes ne sont pas des enfants,
ils ne le sont pas,
ils ne le sont pas,
ils ne le sont pas !

Ils me tuent si je ne travaille pas,
et si je travaille ils me tuent :
toujours ils me tuent, ils me tuent,
toujours ils me tuent !

*

J’ai (Tengo) par Nicolás Guillén (1964)

Quand je me vois et me palpe,
moi, simple Jean sans Rien hier,
aujourd’hui Jean ayant Tout,
aujourd’hui ayant tout,
je regarde, je scrute,
je me vois et me palpe
et me demande comment c’est possible.

J’ai, voyons voir,
j’ai le goût de voyager dans mon pays,
maître de tout ce qui se trouve en lui,
regardant de près ce qu’auparavant
je n’avais ni ne pouvais avoir.
Je peux dire récolte,
je peux dire montagne,
je peux dire ville,
dire armée,
miennes pour toujours et tiennes, nôtres,
et un grand rayonnement
de lumière, d’étoile et de fleur.

J’ai, voyons voir,
j’ai le goût d’aller
moi, paysan, ouvrier, petite gens,
j’ai le goût d’aller
(c’est un exemple)
m’assoir sur un banc et parler avec l’administrateur,
non en anglais,
non à un monsieur,
mais en l’appelant camarade comme on dit en espagnol.

J’ai, voyons voir,
que bien que je sois noir
personne ne peut m’empêcher de passer
la porte d’un dancing ou d’un bar.
Ou bien à la réception d’un hôtel
me crier qu’il n’y a plus de chambre,
une petite chambre et non une grande suite,
une simple petite chambre où je puisse me reposer.

J’ai, voyons voir,
qu’il n’existe pas de milice rurale
qui me traîne pour m’enfermer dans une cellule
ni ne m’arrache à ma terre pour me jeter
sur la voie publique.

J’ai que de même que j’ai la terre j’ai la mer,
pas de country,
pas de high-life,
pas de tennis ni de yacht,
mais de plage en plage et de vague en vague
un gigantesque bleu ouvert démocratique :
en somme, la mer.

J’ai, voyons voir,
que j’ai appris à lire,
à compter,
j’ai que j’ai appris à écrire
et à penser
et à rire.

J’ai que j’ai maintenant
où travailler
et gagner
ce qu’il faut pour manger.

J’ai, voyons voir,
j’ai ce que je devais avoir.

“Nous détruirons l’impérialisme de l’extérieur, ils le détruiront de l’intérieur” : Journée de solidarité internationale avec le peuple afro-américain (nord-américain), OSPAAAL, Cuba

Poésie révolutionnaire d’Angola

Le dictateur Salazar aimait rappeler que le Portugal fut le premier pays colonial européen en Afrique. Ce fut également le dernier pays d’Europe à quitter ses colonies africaines, après la chute de la dictature en 1974 au moment de la Révolution des œillets provoquée en grande partie par le mécontentement de l’armée et des conscrits face à des guerres coloniales enlisées depuis des années.

La guerre coloniale en Angola dura de 1961 jusqu’à l’indépendance en 1975.

Les poèmes qui suivent, que j’ai traduits du portugais, sont tirés du livre Poesia angolana de revolta (Poésie angolaise de révolte), une anthologie réunie et présentée par Giuseppe Mea, et parue en 1975 (Paisagem Editora, Porto). Comme l’indique G. Mea en introduction, une telle publication était impossible au Portugal comme en Angola sous la dictature.

L’indépendance de l’Angola marqua le début d’une guerre civile entre factions, dans un contexte de fort interventionnisme des puissances étrangères. Craignant les conséquences du retrait d’Afrique du dernier pouvoir colonial blanc, l’Afrique du Sud, alors sous régime d’apartheid et de plus en plus bunkerisée, envahit l’Angola de manière « préventive », dans le cadre de ce que Pretoria appelait la défense de ses frontières (et qui comportait d’autres fronts en Namibie et, plus indirectement, au Mozambique) et en soutien de l’une des factions, l’UNITA. Les États-Unis et l’OTAN appuyèrent l’intervention militaire sud-africaine.

Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (Movimento Popular de Libertação de Angola, MPLA) envisageait un développement socialiste du pays. Il reçut de ce fait l’appui de l’URSS et surtout de Cuba, qui envoya de nombreuses troupes en renfort du MPLA : le contingent cubain sur place en vint à atteindre 52.000 soldats, sans compter quelque 50.000 coopérants civils sur quinze années, selon la page Wikipédia en espagnol « Operación Carlota ». Cuba se désengagea en 1988-1990 en contrepartie du retrait sud-africain d’Angola et de Namibie. L’amitié entre Cuba et l’Angola reste forte à ce jour. Le nombre d’experts techniques cubains en Angola en 2017 est d’environ 4.000 (journal cubain Granma, 23 décembre 2017). L’Angola demande régulièrement la levée de l’embargo américain contre Cuba.

La guerre civile en Angola a pris fin en 2002, avec le désarmement de l’UNITA.

Les poèmes qui suivent appartiennent à la mouvance révolutionnaire de la lutte pour l’indépendance de l’Angola. Les poètes sont : Agostinho Neto (dirigeant du MPLA et premier Président de République populaire d’Angola de 1975 à 1979), Aires de Almeida Santos (emprisonné sous la dictature portugaise), Deolinda Rodríguez de Almeida (fondatrice et dirigeante de l’organisation féminine du MPLA, tuée en 1968 à 29 ans), Eduardo Brazão Filho, Eliseu Areia, Emanuel Corgo, Fernando Costa Andrade (MPLA, secrétaire d’État à l’information après l’indépendance), Maurício Gomes, Ngudia Wendel, Octaviano Correia, Pedro de Castro Van Dunen (sic ; il s’agit sans aucun doute de Pedro de Castro Van Dúnem, alias « Comandante Loy », MPLA, ministre des affaires étrangères) et Rui de Matos (poète, peintre et sculpteur, MPLA, général).

La lutte pour l’indépendance n’a pas suivi une ligne de démarcation selon la couleur de peau. Parmi les douze poètes ici représentés, Eduardo Brazão Filho, Fernando Costa Andrade et Octaviano Correia sont blancs.

*

La voix de la vie (A voz da vida) par Agostinho Neto

La Vie vous attend
La Vie vous appelle
Venez Frères !
Vous qui allez enchaînés
à des préjugés et à la misère
Vous dont les yeux sont bandés
aveuglés par les idées reçues
Vous les abouliques
qui vous couchez sur vos malheurs
Vous les timides
qui marchez dans les coins obscurs
effrayés par des ombres
Vous les hypocrites
qui mendiez votre pain
à la porte de vos ennemis
Vous qui recevez des coups de fouet
et souriez
Vous qui regardez la nature
et ne voyez pas ce qu’elle a de plus beau
– L’Homme
Vous les abusés
Vous qui devez aimer
Venez !
Cherchons le chemin de la vie
qui nous appelle
Souvenez-vous du rire cristallin de l’enfance
sans peur
les hommes chantant
joyeux en leur liberté
du sourire de leur mère
de la dure tâche de ceux qui construisent
de la satisfaction de ceux qui accomplissent leur devoir
Ceci est la vie
et sa voix
le désir bat dans vos poitrines

*

Sous contrat (Contratados) par Agostinho Neto

Une longue file de porteurs
parcourt la piste
à pas rapides
les corps dolents
arrosant la poussière des chemins
de leur sueur

Sur le dos nu
ils portent de pesants fardeaux

Et ils marchent
regards lointains
cœurs timides
bras forts
sourires profonds comme des eaux profondes

De longs mois
les séparent des leurs

Ils marchent pleins de nostalgie
et de crainte
– mais ils chantent

Fatigués
recrus de travail
– mais ils chantent

Pétris d’injustices
silencieuses au tréfonds de l’âme
– et ils chantent

Avec des cris de révolte
noyés dans les larmes du cœur
– et ils chantent

Ils sont passés
se perdent au loin
au loin se perd leur triste chant

Ah !
ils chantent…

*

Sanglants et ascendants (Sangrentes e germinantes) par Agostinho Neto

Nous
……….de l’Afrique immense
et par delà la trahison des hommes
à travers les grandioses forêts invincibles
à travers le courant de la vie
inquiète, fervente, torrentielle des rivières rugissantes
au son harmonieux des marimbas en sourdine
par les regards jeunesse des multitudes
multitudes de bras, d’aspirations, d’espérances

……….de l’Afrique immense
……………sous la griffe
sanglants de souffrance et d’espoir, de peine et de force
saignant sur la terre éventrée par le sang des pioches
saignant sur la sueur des champs de l’asservissement du coton
saignant la faim, l’ignorance, le désespoir, la mort
sur les plaies du dos noir de l’enfant, de la mère, de l’honnêteté
sanglants et ascendants

……….de l’Afrique immense
noire
et claire comme les matins de l’amitié
ardente et forte comme la marche de la liberté

Nos cris
sont les tambours annonciateurs du désir
nos voix babéliques l’harmonie des nations
nos cris sont des hymnes à l’amour pour les cœurs
fleurissant sur la terre comme le soleil dans les semences
cris de l’Afrique
cris des matins mort-nés dans la mer
enchaînés
sanglants et ascendants

……….– Voici nos mains
ouvertes à la fraternité du monde
pour l’avenir du monde
unies dans la certitude
pour le droit, la concorde, la paix

Entre nos doigts poussent des roses
aux parfums de l’indomptable Zaïre
grandioses comme les arbres du Mayombé
Dans les esprits
la marche d’amitié à travers l’Afrique
à travers le monde
Nos yeux sang et vie
tournés vers les mains faisant des signes d’amour partout dans le monde
mains d’avenir-sourire inspiratrices de foi en la vitalité
de l’Afrique, de cette humaine terre d’Afrique

……….de l’Afrique immense
ascendants au soleil de l’espérance
créant des liens fraternels dans la liberté du vouloir
de l’aspiration à l’entente
Sanglants et ascendants

Pour l’avenir voici nos yeux
pour la Paix voici nos voix
pour la Paix voici nos mains

de l’Afrique unie dans l’amour.

(Note. J’ai trouvé sur internet une version sensiblement différente de ce poème. Je m’en suis tenu à celle qui figure dans l’anthologie de G. Mea, 1975.)

*

Le collier de pacotille (O colar de missangas) par Aires de Almeida Santos

Dans cette ruelle du marché…

…..C’est là que je l’ai vue
…..et connue

Et j’aimais
la regarder passer
avec son panier sur la tête…
Je ne remarquais pas la couleur de ses robes
ni ce qu’elle venait vendre.
Je remarquais seulement
et admirais
son collier de pacotille.

…..Je sus par la suite
…..que c’était le souvenir
…..d’un homme avec qui elle avait vécu…
……………………………………………..

Un jour
– il y a longtemps –
elle était à la Baia de Luanda
quand ce soldat,
ce chauffeur de soute
ou ce marin
de cabotage
passa par là.

…..Il la vit
…..l’invita,
…..elle alla avec lui
…..et il lui offrit le collier.

Puis il suivit sa route
et la vie suivit son cours.

…..Quelques mois plus tard
…..elle eut un enfant.
…..Il lui plut,
…..elle fut contente.
…..Puis
…..son enfant mourut.
…..Elle pleura
…..et devint folle.
……………………………..
…..À présent
…..tous les matins
…..on peut la voir passer
…..dans la rue du marché
…..avec son panier sur la tête.

Et elle compte les jours
passés à attendre son fils,
sur les perles de pacotille
rouges, de la couleur des cerises de Cayenne,
qu’elle enfile,
jour après jour,
sur son collier.

…..Hier
…..quand je la vis passer
…..le collier
…..avait dix rangs…

*

Quand mes frères reviendront (Quando os meus irmãos voltarem) par Aires de Almeida Santos

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

…..Nous aurons à construire de nos mains
…..une jolie petite maison
…..d’adobe
…..où nous habiterons tous.
…..Elle sera rouge
…..et couverte de chaume.

…..Il sera facile de pétrir
…..car la glaise est déjà rouge
…..de tant et tant de sang
…..qui a si longtemps coulé.

Il y aura aussi un jardin
avec des roses et des bougainvillées.

…..Ce sera facile
…..car même si la pluie tarde
…..elles seront arrosées
…..par les larmes tombées
…..de nos yeux à tous.

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

Et nous mangerons le poisson braisé…
Et nous boirons la bière de mil
qui nous viendra du Bié.

Et nous dormirons sur la natte
bercés par la brise
qui souffle dans les faubourgs du Musseque.

…..Nous nous reposerons
…..après le long chemin parcouru.

…..Nous nous reposerons
…..avant le long chemin qui nous reste à faire.

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères
elle sera bien petite notre maisonnette

……….(Car j’ai des millions de frères !)

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères,
nous disperserons
les cendres de ceux qui sont partis au front,
et nous chanterons,
nous ferons courir
notre joie
à flanc de montagnes,
sur le sable des dunes,
dans les vallées,
sur les collines,
sur la berge des fleuves
près des fontaines.

……….Il faut que nous chantions !

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères,
des feux seront allumés
sur le bord
de tous les chemins
et l’éclat
de chaque étoile
sera plus grand…

……….Petite Maman, entends ton fils.

NE TARDE PAS, MÈRE,
HÂTE-TOI…

*

Maman (Mamã) par Deolinda Rodríguez de Almeida

Afrique
Maman Afrique
Tu m’as engendrée de ton ventre
Je suis née pendant l’ouragan colonial
J’ai sucé ton lait de couleur
J’ai grandi
atrophiée mais j’ai grandi
jeunesse rapide
comme une étoile filante
quand meurt le féticheur
Aujourd’hui je suis femme
je ne sais plus si femme ou si petite vieille
mais c’est à toi que je viens
Afrique
Maman Afrique

Toi qui m’as engendrée
ne me tue pas
ne maudis pas ton rejeton
sinon tu n’as pas d’avenir,
ne sois pas infanticide.
Je suis Angola, ton Angola
ne te joins pas à l’oppresseur
à l’ami de l’oppresseur
ni à ton fils bâtard
Ils se moquent de toi
Tu es entrée dans la souricière
trompée
tu ne distingues pas le vrai du faux
dans ta candide et séculaire vigueur
tu t’es aveuglée
À présent c’est toi

Afrique
Maman Afrique
qui donnes à mon frère bâtard la force
de m’asphyxier
de me clouer sa sagaie entre les côtes

L’oppresseur, l’ami de l’oppresseur
ton fils bâtard
(toi aussi, Maman Afrique ?)
se divertiront
en m’écoutant mourir

Mais Afrique
Maman Afrique
par amour de la cohérence
je veux quand même croire en toi.

*

Pluie (Chuva) par Eduardo Brazão, Filho

La pluie n’est pas venue
n’est pas venue voir les pauvres.
Cela fait deux ans, presque trois,
que la pluie tombe sur la terre des riches
et n’est pas venue voir les pauvres Noirs
qui lui font fête quand elle vient.

Peut-être que la pluie n’aime pas la fête
et que c’est pour ça qu’elle tombe ailleurs,
sur les terres des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

Cela fait deux ans, presque trois, qu’on ne récolte plus
l’igname, le manioc et les haricots.
Les bœufs n’ont plus de fourrage
Ni d’eau.
C’est un malheur,
le malheur de la pluie qui ne vient pas,
qui va sur la terre des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

*

Comparaison (Comparação) par Eduardo Brazão, Filho

Dans le silence de ses lèvres s’est perdu
le cri de révolte.
La nuit est venue tenir compagnie
à la lumière de la lampe à pétrole.

Un air moribond se jette violemment
contre les murs de la case de glaise et de chaume
puis flotte
sur la natte de l’enfant mort.

Un chien hurle furieusement.

   Et le lettré dans son petit palais
s’endort dans un fauteuil de la maison Maple
avec dans les mains Géographie de la faim.

*

Identité (Identidade) par Eduardo Brazão, Filho

Il avait un pagne
et une case.
Il avait une étable, avant.

Avant, il avait la forêt
où marcher librement.
Il avait des percussions, des fétiches
et la savane où chasser.

Et soudain
dans la collision du temps
je le rencontrai là, sur la route.

Il portait un pantalon
avec dans sa poche trouée
une carte d’identité.
Mais il n’avait rien.

*

Le fouet et le café (O chicote e o café) par Eliseu Areia

Dans le champ,
implacable
le fouet trace un nouveau trait
rouge sur les flancs du travailleur.
Enfin fatigué
le contremaître crie dédaigneusement :
« Ça t’apprendra, animal ! »
en s’épongeant le front.

Et tous vont au travail
en silence,
dans les oreilles gardant
les sifflements du fouet
déchirant la peau de leur camarade.

À Luanda,
un monsieur distingué
après avoir bien déjeuné
demande un café.

*

Option (Opção) par Eliseu Areia

Si être noir c’est
être esclave ;
Si être blanc c’est
fouetter des esclaves…

Alors je préfère être noir !

*

Le sang (O sangue) par Eliseu Areia

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’esclave
pour ne pas se résigner à être esclave…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par le guérillero
dans la lutte pour la libération d’un peuple…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’Homme
en défendant la Justice et la Vérité…
comme vous êtes naïfs !

Seul est amer le sang
versé en vain.

*

Contre la négritude (Contra a negritude) par Emanuel Corgo

Les anneaux des chaînes nous ont mangé les chairs
…..dans les cales des bateaux négriers
…..dans les plantations de coton
…..ou parmi les caféiers
Mais nous ne demandons pas réparation pour le passé

Le fouet a lacéré nos flancs nus
…..dans les mines de charbon
…..dans les plantations de canne à sucre
…..ou quand nous disions NON
Mais nous ne sommes pas prisonniers de l’histoire

La férule nous a mordu les mains
…..quand nous ne payions pas l’impôt
…..ou quand nous n’acceptions pas
…..la faim que l’on nous imposait
Mais le jour de la victoire approche

Chaque jour notre peau noire fut insultée
…..en Afrique
…..en Europe
…..ou en Amérique
Mais nous ne haïrons pas les hommes

Aujourd’hui les peuples demandent que nous nous battions
…..les armes à la main
…..et que nous luttions
…..et que nous luttions
…..une, deux, mille fois
Jusqu’à l’édification d’un monde meilleur

*

Augusto Ngangula par Fernando Costa Andrade

Je veux voir ici
auprès de ce héros silencieux
de douze ans
les hommes qui contemplent debout
l’égalité des hommes.
Je veux voir ici
sur ce sol éclaboussé
par le sang d’un gamin de douze ans
les mères des enfants libres
du même âge.

Je veux voir ici
près de ce corps défait
la dissonance de ceux qui crient contre la guerre
ici
près de la poitrine courageuse
de ceux qui meurent à douze ans
ceux qui parlent du lendemain
et promettent des horizons.

Je veux voir ici
les hommes qui sondent l’espace
et accompagnent les vols cosmiques
et transplantent des cœurs
et décryptent l’électronique du son
et chantent déchiquetant les diapasons
et peignent des motifs
et idéologisent des causes
devant ce corps démantibulé à douze ans.

Ici
près de cet enfant
fauché à douze ans
je veux voir les océans
les lacs
et les palmeraies
et les bateaux de papier.

Ici
les armes de toutes origines
solidaires
de la certitude des routes
et de la vie.

Et je veux voir ici
près de ce corps rigide souriant
de douze ans
des enfants avec des crayons et des cahiers
pour qu’ils apprennent
à écrire son nom simple.

Et enfin dépouillé
de la colère des rochers
le jour résonner
de chansons de ronde
sur l’herbe toujours verte
autour de sa stèle commémorative.

*

Chant d’accusation : troisième poème (Canto de acusação: poema terceiro) par Fernando Costa Andrade

Où êtes-vous mères
qui ne voyez pas mourir les mères d’Angola ?

Où êtes-vous frères du monde
qui ne voyez pas mourir mes frères d’Angola ?

Où êtes-vous gouvernements maîtres du monde
qui ne voyez pas vos amis tuer l’Angola ?

Où êtes-vous millions d’hommes libres du monde
qui ne voyez pas mourir debout tout l’Angola ?

…..Mourir debout pour la liberté
…..Mourir debout pour être des hommes
…..Mourir debout pour être des Hommes

*

Chant d’accusation : treizième poème (Canto de acusação: poema décimo terceiro) par Fernando Costa Andrade

Le coton d’Angola sera blanc
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui noir
…..et maculé de rouge
…..dans Baixa de Cassanje1.

Les barrages d’Angola seront un bienfait
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Ils sont aujourd’hui la faim
…..les gens chassés de leurs villages
…..dépouillés de leurs biens

Le sucre d’Angola sera miel
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui amertume
…..fouet et prison
…..travail à mort

le café d’Angola
le diamant
le fer
le pétrole
le maïs
le palmier
le ciment
la mangue
la viande
la mer
la farine
l’hydromel
le ciel et le vent
empêchaient
le clair de lune et la nuit
le jour
l’homme
l’Angola

…..L’homme d’Angola
……….indépendant arrive
……….des forêts
……….et des montagnes
……….de la guérilla

1Baixa de Cassanje : La révolte de Baixa de Cassanje, en 1961, initiée par les travailleurs des plantations de coton et durement réprimée par les Portugais, est considérée comme le point de départ de la guerre d’indépendance.

*

Drapeau (Bandeira) par Maurício Gomes

Nous sommes un peuple à part
méprisé
incompris,
un peuple qui lutta et fut vaincu.

C’est pourquoi dans mon chant de foi
je demande et propose, homme noir,
que notre drapeau
soit une toile noire,
noire comme une nuit sans lune…

Sur cette obscurité de deuil et de peine
de la couleur de notre couleur,
écris, frère,
de ta main rude et hésitante
– mais forte –
le mot-force

……………Union !

Trace ensuite, obstiné,
ces mots fondamentaux,
édifiants :

……………Travail, Instruction, Éducation.

Et en lettres d’or
resplendissantes
(la main déjà plus ferme)
écris, homme noir :

……………Civilisation, Progrès, Richesse.

En roses caractères
trace avec émotion
le mot clé de la Vie :

……………Amour !

En lettre blanches
inscris avec amour
le mot sublime :

……………Paix !

Ensuite
en rouge vif,
en rouge sang,
avec le pigment des corps noirs écrasés
dans les luttes que nous livrerons,
en rouge vif
couleur de notre sang malaxé
et mêlé de larmes de sang,
larmes versées par des esclaves,
écris, homme noir, ferme et confiant,
en lettres majuscules
le mot suprême
(idéal éternel,
noble idéal
De l’Humanité souffrante,
qui lutte pour lui
et souffre pour lui)
écris, homme noir,
écris, mon frère,
le mot suprême :

……………LIBERTÉ !

Autour de ces mots-leviers
sème des étoiles à pleines mains,
toutes rutilantes,
toutes de premier ordre,
belles étoiles de notre Espérance
belles étoiles de notre Foi
étoiles qui seront certitude sur notre DRAPEAU !

*

Triomphe des humiliés (Triunfo de humilhados) par Ngudia Wendel

Révolution,
il n’y a rien de plus sublime
ni de plus juste.
Elle fait naître en chaque homme
un titan.
En elle reçois, mon peuple
– ancien esclave –,
le baptême du feu.
NOUS VAINCRONS !

*

Afrique (África) par Octaviano Correia

Roses noires
dans des mains blanches
fermées
larmes noires
arrosant
des roses noires
écrasées

*

Commandant Henda2 (Comandante Henda) par Pedro de Castro Van Dúnem

Là dans les campagnes
vertes
baignées de sang
comme tu marches à pas de géant !

Et dans les forêts silencieuses
quelles brillantes étoiles tu apportes !

Que chaque pas soit une victoire…
Que tous les yeux entrevoient l’avenir !…

(Chœur)

Il est celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Avec lui
le peuple combattant lutte
Guidé par le Commandant Henda
il avance !
Pour détruire le colonialisme
et construire un Angola socialiste.

II

Tu es le pilier
de la révolution
Ton héroïsme est pour nous un grand exemple
Ton courage
et ton dévouement
nous ouvrent les portes de la liberté

Nous marcherons, oui, avec toi !…
Ô avec plus grande vigueur encore
dans ces campagnes arrosées de ton sang
de ton sang héroïque
et pur
nous marcherons, oui !…

(Chœur)

Tu es celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Ton courage, invincible décision
ta volonté, énorme sacrifice
sont pour nous le symbole de la victoire,
toi qui vis à jamais
parmi ceux qui vivent et luttent.

2 Commandant Henda : Hoji-ya-Henda, héros de l’indépendance, mort au combat en 1968.

*

Leçon de géologie (Lição de geologia) par Rui de Matos

La terre est un amalgame
de sable, d’humus et d’argile.
La terre est un mélange
de triques, d’os et d’excréments.

La terre est faite de sang,
de minéraux,
de sueur et de l’expectoration des esclaves.

La terre est faite de souffrance,
de sels minéraux,
de misère et de racines.

La terre est faite de roches
et de grincements de dents.

La terre est un amalgame
de haines de pierre et d’amour,
d’argile et d’espoirs de fer.

La terre est le lieu des déserts,
des savanes, des montagnes et de la mer.

La terre est le lieu de l’homme.

La terre est le lieu des hommes
qui la font libre
pour être libres.

La terre est faite de terre
par ceux qui ont une terre.

Le peuple au pouvoir MPLA