Category: Littérature
Journal onirique 18
Ces rêves datent de janvier-mars 2021 (I) et mai-juin 2021 (II). Le journal a donc été complètement interrompu quelque deux mois. Pendant un temps il me fut impossible de me souvenir de mes rêves. Puis, quand la faculté de mémorisation me revint, je n’étais plus motivé pour continuer ce journal, comme si j’interprétais la période d’amnésie comme en marquant la fin naturelle.
Le PDF de l’intégralité du journal 1-17 est disponible dans l’Index/Table of Contents du blog.
Comme pour les entrées précédentes, les initiales des prénoms des personnes connues de moi ont été rendues aléatoires par jet de dés en ligne.
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Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. (Baudelaire)
I
Train de banlieue. Alors que le train est presque à l’arrêt dans une gare (une gare découverte comme le sont les gares de banlieue), il se produit un incident : une personne a tenté d’ouvrir violemment une porte du train depuis le quai alors que le train n’était pas encore complètement à l’arrêt. Cette personne est une adolescente, membre d’un gang de jeunes femmes qui occupe le quai et compte entrer en masse dans le train.
L’incident, et peut-être aussi l’invasion prévisible du train par une bande de « loubardes » si le train s’arrête, décident le conducteur à renoncer à marquer l’arrêt à cette gare, et le train reprend de la vitesse. Les filles courent le long du quai à côté du train en lançant des insultes au conducteur. Alors que le train s’éloigne, il me vient à l’idée que ces jeunes femmes cherchaient peut-être à fuir un danger, comme une bande d’hommes.
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Alors que je suis dans la rue une belle femme blonde aux cheveux bouclés en attendant un moment propice pour l’aborder (ce qui n’est pas, je le précise, dans mes habitudes), la poignée de mon porte-documents se casse : le cuir de l’une des extrémités de la poignée s’est rompu et la poignée ne tient plus à la boucle de cette extrémité. Je n’ai donc d’autre choix que de porter l’attaché-case sous le bras, ce qui est très incommode en même temps que, me semble-t-il, ridicule, et j’arrête de suivre la femme.
J’entre dans un centre de conférences pour assister à une rencontre qui doit se tenir en salle 514. Dans le couloir, je vois que les salles sont numérotées 500 et suivantes, je suis donc au bon endroit. Mais je ne parviens pas à trouver le numéro 514. Au bout de plusieurs allées et venues dans le couloir en vain, je décide de suivre un jeune homme – un étudiant à l’allure de punk – en supposant qu’il se rend à la même conférence. Il entre dans une salle dont l’existence m’avait complètement échappé et qui porte bien le numéro 514. Je l’y suis et découvre, perplexe, qu’il n’y a presque aucune chaise dans la salle.
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Je fais faux bond à mon éditeur pour sa petite fête annuelle à R… Cette année, il a décidé de la filmer et de diffuser le live sur internet, si bien que je peux la suivre depuis chez moi. Le live commence très avant la fête proprement dite puisque je tombe sur le petit déjeuner de mon éditeur, sans sa femme mais avec ses petits-enfants, que les parents de ces derniers leur ont visiblement laissés pour les vacances. Si je m’étais rendu cette année à la fête, parce que, venant en train, j’arrive toujours en avance des autres, pour être embarqué à la gare, je me serais donc retrouvé dans cette cuisine avec les mioches qui mangent leurs tartines en faisant des pitreries. J’aurais senti le poids de ma solitude…
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O. (♂) et moi regardons une vidéo filmée par les Américains sur la Lune. C’est une vieille vidéo en noir et blanc dans laquelle sont filmés à distance les astronautes présents sur le sol lunaire – à distance comme si les astronautes étaient dans une vallée et le caméraman sur une colline en hauteur. Je constate plusieurs événements étranges et inexpliqués. Une souris traverse le champ de la caméra mais au loin elle aussi, ce qui veut dire que c’est une souris géante, de la taille d’un dinosaure. Puis nous voyons des sortes de papillons dans le ciel lunaire, qui ne font à leur tour que passer un bref instant. Enfin, on voit furtivement un homme en uniforme entrer dans le champ de la caméra et en ressortir aussitôt, juste devant celle-ci, et son uniforme est un uniforme soviétique. Je dis à O. que ces anomalies, dès lors qu’elles ont été passées sous silence par la NASA, indiquent que la vidéo est un faux, n’a pas été filmée sur la Lune, que c’est une mise en scène.
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Devant moi se dresse une tour de verre viridescent avec oriels et balcons. Pour m’y rendre, je peux emprunter l’une de plusieurs allées parallèles entre lesquelles se trouvent des bassins au bord desquels des gens sont assis. M’avançant sur l’une de ces allées, je constate que les bassins sont en réalité des piscines, où des gens se baignent. Ce constat à peine fait, je vois dans l’une des piscines un homme en costume noir viser dans ma direction avec un pistolet. Une femme se trouvant là, je l’emporte avec moi de propos délibéré dans le plongeon que je fais dans la piscine du côté opposé de l’allée, pour éviter le tir et la protéger, elle, d’une balle perdue. Quand nous sortons la tête de l’eau, j’explique mon geste à la femme, que je continue de tenir du bras par la taille tant que le danger n’est pas entièrement écarté. L’homme a tiré ; son pistolet n’est pas chargé de balles mais d’un fil dont la fonction m’échappe. La femme m’explique qu’il n’y avait pas de danger, qu’il s’agit seulement d’une épreuve d’athlétisme. Comme je lui demande des explications, non sans un peu de honte pour mon geste bien qu’elle ne semble pas mal prendre la chose, elle répond que c’est une des épreuves du dodécathlon.
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Je suis réfugié au Luxembourg parce que j’ai pris en France le parti du président de Bolivie Evo Morales forcé de quitter ses fonctions et son pays par un putsch militaire. Avec d’autres réfugiés politiques, nous sommes conviés à une cérémonie officielle dans un grand palais des congrès où de nombreux enfants des écoles entonnent un chant en français faisant partie du programme de la cérémonie. Le refrain de ce chant politique est : « Quel monde pourri ! » Les meilleurs élèves sont ceux qui chantent ces paroles avec le plus de fausse conviction – fausse conviction car, étant donné leur âge, ils ne peuvent savoir d’expérience que ce monde est pourri, surtout pas les meilleurs élèves, issus des milieux les plus favorisés.
[Hélas, trop d’enfants de par le monde sont soumis à des cruautés, et si j’avais eu leur sort à l’esprit dans ce rêve, je n’aurais pas rêvé ces réflexions que je viens d’écrire.]
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La fille de Viktor Ioutchenko, le dirigeant ukrainien, est en fait la fille de Donald Trump.
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Lors d’une soirée, je prends le micro pour chanter une chanson : « Je suis chanteur de charme, mais ce qui fait ma différence avec les autres chanteurs de charme, c’est que j’écris moi-même mes chansons. »
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Les femmes d’expatriés ne travaillent pas. Pour passer le temps, elles s’invitent avec leurs enfants les unes chez les autres à la moindre occasion. À chaque fois, les enfants invités doivent apporter des cadeaux aux enfants de la maison et la fréquence de ces occasions est telle que, pour les moins importantes d’entre elles, les mères se contentent de mettre une pâtisserie sous papier cadeau.
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Dans l’Ouest américain, nous sommes trois pionniers qui regagnons notre campement. Nous débouchons au pied d’un promontoire qu’il nous faut longer pour parvenir à destination. Alors que nous lui faisons encore face, nous voyons apparaître au sommet une immense troupe d’Indiens. Nous nous mettons à courir (nous ne sommes pas à cheval et les Indiens non plus) vers notre camp. La troupe d’Indiens dévale le promontoire à notre poursuite et les flèches fusent autour de nous. Par miracle, nous parvenons tous les trois indemnes au camp, où la nouvelle de cette énorme congrégation d’Indiens hostiles suscite la consternation, car il est certain qu’ils entendent attaquer et détruire le camp d’un moment à l’autre. On discute de ce qu’il convient de faire. Je dis qu’il faut se battre et résister jusqu’à la mort, mais je comprends vite que c’est ce que souhaitent éviter les membres les plus influents de notre communauté. On finit par se mettre d’accord sur le fait qu’il faut donner le droit de vote aux Indiens pour les pacifier. Quelques toits de charpente de maisons en bois (car c’est en fait plus qu’un simple camp, une véritable bourgade qui se construit) sont alors transformés en baffles (ne me demandez pas comment) et le pianiste s’assied à son piano : ce sont les préparatifs pour recevoir les dignitaires indiens à une soirée électorale.
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L’inscription runique géante de vingt mètres de long et plusieurs mètres de haut sur une falaise en Amérique du Nord est un faux avéré. C’est la découverte de l’inauthenticité de cette inscription qui a jeté le doute, ensuite, sur la pierre de Kensington.
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Au moment où V. et moi allons sortir de chez lui, nous voyons voleter une mouchule. C’est une sorte de petite mouche dont le corps est une braise incandescente. Une mouchule chez soi, c’est le risque, si elle se pose sur une matière inflammable, comme de la moquette, d’un incendie. Nous nous employons donc à la tuer avant de sortir. Comme son vol est peu rapide, je parviens à plusieurs reprises à claquer mes mains sur elle, comme quand on tue un moustique, mais cela ne fait rien à la mouchule, dont le corps résiste à ces chocs. (Par ailleurs, le choc est trop rapide pour que je ressente distinctement la brûlure de la braise.) Changeant de tactique, je parviens à l’écraser de la main sur le parquet, mais quand, ne laissant que le pouce sur elle, je vois que la mouchule est toujours aussi vivace, je comprends qu’il est vain de chercher à la tuer par ce genre de moyens et je demande à V. d’apporter un bocal dans lequel nous enfermerons l’insecte, pour peu que je parvienne à l’y faire entrer. Et je lui dis de se presser, de crainte que la braise ne finisse par me brûler le doigt. Une fois qu’elle sera dans le bocal bien fermé, nous pourrons sortir tranquilles.
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Une grande partie des provinces françaises ont été vidées de leurs habitants. Dans une de ces régions redevenues sauvages, une famille d’Afrikaners ayant quitté l’Afrique du Sud est devenue propriétaire d’une immense étendue de terres. Le fils de la famille nous invite, un ami et moi, à passer la nuit dans leur ferme. Ce jour-là doit avoir lieu une fête sur la propriété, avec d’autres Afrikaners établis dans la région.
La fête réunit beaucoup de monde, tous Afrikaners du type hollandais blond. Bien que cette homogénéité produise indéniablement une forte impression esthétique, elle complique singulièrement l’intégration à cette fête, dans laquelle je me contente de déambuler en spectateur. L’une des filles de la famille se fait remarquer par quelques frasques, comme quand elle se hisse nue sur une poutre de la grange qui sert de salle de danse. Quand elle redescend, je vois qu’elle n’est en fait qu’à demie nue car elle porte un pantalon, mais si transparent qu’il se remarque à peine, et l’on voit d’ailleurs les poils dorés de son ctéïs.
Quand la fête est terminée, vers une heure du matin, nous couchons, mon ami et moi, dans la chambre du fils de la famille, où des matelas ont été installés pour nous. C’est alors que nous entendons une conversation animée dans une pièce voisine. Une jeune femme s’est introduite dans la maison et prétend avertir les propriétaires qu’ils hébergent chez eux deux délinquants échappés du pénitencier. Et c’est vrai. Le fils de la famille, avec qui nous avons fait connaissance ces derniers jours, ne le sait pas mais l’ami et moi sommes deux fugitifs. Le père de famille ne veut pas croire l’intruse et lui demande de partir.
Le lendemain, quelques membres de la famille nous accompagnent un bout de chemin alors que nous nous séparons d’eux. Nous avisons au loin un chain gang de prisonniers affectés à des travaux de cantonnier. Nous craignons d’être reconnus par les gardiens, et alors que nous cherchons un prétexte pour rebrousser chemin ou quitter la route, une mutinerie éclate parmi les prisonniers. Nous profitons de la confusion pour nous carapater dans les bois.
II
Taos l’irréductible est un nom antique du chaos. L’irréductibilité s’entend au sens mathématique : de même que certaines fractions ne peuvent être exprimées que par un entier arrondi, de même l’ordre dans le monde est une forme arrondie dont l’existence ne supprime pas le chaos.
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Dark Vador est une allusion à Salvador, le Sauveur en espagnol, c’est-à-dire le Christ. La Guerre des étoiles est une métaphore cryptée de la résistance des peuples païens à l’expansion du christianisme, un exemple de plus de l’antichristianisme viscéral d’Hollywood.
[N.B. Le nom du personnage dans l’anglais original est Darth Vader et c’est en français seulement qu’il s’appelle Dark Vador.]
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Tandis que je mange un sandwich sur un banc, dans un hall sombre et délabré en Inde, j’entends deux Indiens, les seules autres personnes présentes, discuter, l’un disant à l’autre quelque chose qui me laisse entendre qu’il va me chercher noise. Il s’approche et s’assied près de moi, sur mon sac à dos posé sur le banc. C’est fait en manière d’affront. Quand il se relève, m’attendant à des violences de sa part, je le menace d’un couteau : un laguiole. Il me saisit aussitôt le poignet et cherche à faire entrer la lame dans ma poitrine. Au cours de la lutte qui s’ensuit, je finis par le poignarder et il meurt.
Je quitte les lieux sans chercher à prévenir la police car je pense qu’elle ne me croira pas – qu’elle ne croira pas un étranger après qu’il a tué un Indien. Je dévale alors des escaliers tout aussi sombres et délabrés que le hall, sur plusieurs étages. Dans ces escaliers pas mal d’Indiens font la causette et j’en bouscule quelques-uns dans ma précipitation. Même quand je passe à côté d’eux sans les toucher, ils expriment du mécontentement et je sens que tous pensent de moi, en me voyant ainsi courir : « Typical white jerk. »
Quand je sors enfin dans la rue, mon espoir est de trouver un taxi rapidement pour quitter le quartier avant qu’il soit bouclé par la police, car si la police boucle le quartier avant que j’en sois sorti, elle m’arrêtera parce que je suis un étranger (et de plus mon laguiole est resté planté dans le cadavre, ce qui me désigne comme l’assassin). Je marche un moment sur le trottoir (je ne cours plus pour ne pas attirer l’attention) puis, en traversant la rue, je vois un autobus foncer sur moi ; un Indien traversant en même temps, je m’agrippe instinctivement à lui. L’autobus pile devant nous. Le piéton auquel je me suis agrippé, qui n’a quant à lui manifesté de l’inquiétude à aucun moment, rit de ma peur : j’aurais dû savoir qu’il n’y a pas de code de la route en Inde et que traverser la rue où roule un bus est un moyen de l’arrêter pour y monter. Ce qu’il fait. D’autres Indiens, des passants qui ont vu la scène, rient également. On meurt beaucoup écrasé par des véhicules en Inde mais on continue de traverser la rue et de rouler sans respecter aucune règle ni faire attention à quoi que ce soit.
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Si vous voulons tous être riches, la pauvreté est un défaut de faculté.
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J’entends une chanson dont le refrain est : « Oun galout, oun galout, oun galout frout ! » L’interprète est une jeune chanteuse d’un pays d’Europe de l’Est, chantant dans sa langue slave, et le refrain veut dire : « Une galoche, une galoche, une galoche française », ce qui est la même chose qu’un French kiss en anglais, à savoir ce qu’on appelle vulgairement chez nous « rouler des galoches ».
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Dans le métro, les écrans publicitaires servent aussi à diffuser des informations sur le fascisme. Ces informations sont discrètement à la gloire du fascisme. Le but est de réduire le nombre d’actes de délinquance dans le métro. Je note l’idée sur un ticket, ce qui n’est pas évident faute d’espace pour écrire.
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Un jeune homme et une jeune femme épris l’un de l’autre souhaitent se marier mais la jeune femme prend subitement du poids et doit donc être soumise à une certaine épreuve. Dans la réalité, elle suivrait un régime ; ici, on m’explique ce qu’est cette épreuve mais je ne le comprends pas bien. Il s’agit de manger. Je demande s’il s’agit de manger puis de se faire vomir (comme les anorexiques). On me répond que non. Mais alors comment perdre du poids s’il s’agit de manger ? On me dit qu’il faut convertir la nourriture en gaz pour que, en l’expulsant sous forme de gaz, on perde du poids.
La jeune femme se soumet donc à cette épreuve et semble n’y pas trop mal réussir. Elle se dit contente de la subir car c’est par sa faute que le mariage a été compromis. Mais il faut encore savoir si cela marche, si son aimé va vouloir d’elle à nouveau. Il faut, quand ils sont mis en présence l’un de l’autre, qu’un signe descende et se pose. Cela n’arrive pas, chacun s’en rend compte.
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Je dîne avec O. (♀) dans un restaurant chic. Nous commandons la même chose, une sorte de soufflé qui grésille quand le serveur verse une sauce dessus. Puis le serveur incise avec un couteau la surface du soufflé, qui crève et répand son contenu au fond de l’assiette creuse. On peut alors manger. Parmi les ingrédients il y a des morceaux de saucisse, comme dans un rougail ; O. trouve la saucisse délicieuse mais selon moi la saucisse n’a pas de goût et j’ai le sentiment qu’on m’a servi une saucisse de soja car je trouve aussi sa couleur suspecte. J’appelle une serveuse, qui finit par m’apporte un bout de saucisse de viande qu’elle me demande de goûter : le goût est le même, j’ai donc fait tout un cirque pour rien.
Au dessert, la serveuse vient nous montrer un plateau de gâteaux divers parmi lesquels nous pouvons choisir. O. ne prend pas de dessert et quant à moi je choisis une part de gâteau au chocolat. Les parts, volumineuses, sont déjà coupées, mais au lieu de me servir tout de suite la part choisie, la serveuse remporte le plateau puis m’apporte une assiette avec quelques miettes de chocolat esthétiquement présentées en zigzag et dont je ne fais qu’une bouchée. Ils ont simplement prélevé une fine pellicule de chocolat sur la part et l’ont servie – la fine pellicule – de cette manière.
Quand O., enfin, me dit que c’est mon tour de payer, alors que je croyais qu’elle m’invitait, je ne parviens plus à cacher mon irritation. Je me lève sans attendre que la serveuse ait effectué le paiement avec ma carte sur son appareil. La serveuse me dit que l’appareil fonctionne mal, que cela peut prendre un peu de temps, et m’invite donc à me rasseoir. Quand je finis par me rasseoir, aussitôt la machine a fini son opération et la serveuse me tend le ticket.
O. et moi sortons dans un dédale de rues sombres. Je lui demande au bout de quelques instants si elle a son porte-monnaie avec elle, car j’ai vu sur la table en partant un porte-monnaie couleur chamois. Elle regarde dans son sac et me dit, consternée, qu’elle ne l’a pas. Je lui explique alors qu’elle l’a laissé au restaurant et lui demande d’y retourner tandis que je l’attends. Elle repart. Je ne lui ai pas proposé d’y retourner avec elle car je suis fâché de la façon dont la soirée s’est passée, mais, dans ces rues sombres et vu son âge (près de quatre-vingts ans), je crains d’avoir commis une imprudence et m’en veux.
Pourtant, plus tôt dans la journée, c’est elle qui nous avait conduits, B. et moi, en avion particulier. L’atterrissage, parmi des vignes, avait été un tantinet cahotant mais dans l’ensemble tout s’était bien passé. Je m’étais fait la réflexion, vu son âge, qu’il n’était peut-être pas prudent qu’elle continue à piloter – mais aussi, ne sachant pas piloter moi-même, que c’était ma faute si elle continuait de prendre les commandes plutôt que de me les laisser.
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Un jeune prêtre portugais devient impliqué dans l’opposition au dictateur Salazar en fréquentant une pastelaria tenue par une veuve dont la fille a des activités politiques clandestines. En même temps naît entre le prêtre et la jeune femme un amour qui n’ose se déclarer.
Un jour, les deux sont arrêtés par des supplétifs de la police politique dans une maison isolée à la campagne où devait se tenir une réunion secrète entre plusieurs personnalités de l’opposition. Les supplétifs armés laissent en fait planer le doute sur leur véritable fonction et, la nuit tombée, leur chef dit au prêtre qu’il peut partir, en lui indiquant un chemin qui, dit-il, le mènera à bon port. Le prêtre demande où mène ce chemin. « Au village le plus proche », répond l’autre. On peut croire que le prêtre n’a pas compris qu’il sera tué dehors. Il sort dans la nuit mais, au lieu de suivre le chemin indiqué, s’en écarte. Depuis la maison on allume une lumière extérieure : si le prêtre avait été naïf, il aurait cru qu’on lui éclaire le chemin mais il s’agissait en fait de l’éclairer, lui, pour lui tirer dessus. Or il n’apparaît pas dans la lumière.
Le prêtre se met à courir à travers la campagne, en se doutant que ses ennemis vont lancer d’important moyens de chasse. Il court ainsi toute la nuit et encore au petit matin, franchissant des palissades, dévalant des talus en pente raide, sautant même depuis une hauteur dans des frondaisons d’arbres avant d’en descendre et de poursuivre sa course… Il arrive au matin dans une petite ville où, pour ne pas s’y trouver piégé comme un rat, il décide de prendre un autocar et de quitter la région, voire le pays. La jeune femme le retrouve à la gare routière, et ils quittent la ville en autocar.
Elle explique que c’est lui que les supplétifs voulaient et qu’ils l’ont laissée seule quand ils se sont mis en chasse. Le prêtre lui demande de partir avec lui, c’est une manière de lui déclarer sa flamme. Mais, malgré leur amour réciproque, elle descend à la prochaine ville et lui dit adieu.
La suite de son voyage conduit le prêtre en France, où il découvre depuis l’autocar les mœurs européennes de l’époque en traversant une ville côtière où, sur des plages entre les églises et la mer, des femmes se font prendre en photo les seins nus.
[Bien que la dictature portugaise s’appuyât sur le clergé en tant qu’élément traditionnel de la société, il existait une opposition ecclésiastique au régime. Du reste, dans ces dictatures anticommunistes qui se réclamaient volontiers de l’Église, les autorités n’hésitaient pas à traiter son clergé comme leurs autres opposants, s’il sortait des clous, comme le savent ceux qui connaissent l’histoire de l’archevêque Romero du Salvador, assassiné en pleine messe dans un pays où les soutiens du régime militaire circulaient des tracts « Sea un patriota, mate a un cura » (Sois un patriote, tue un curé).]
Poèmes des ateliers populaires de poésie du Nicaragua sandiniste
Nous avons précédemment traduit (ici) des poèmes des ateliers de poésie organisés par Ernesto Cardenal et Mayra Jiménez à Solentiname, au Nicaragua, avant le triomphe de la Révolution sandiniste de 1979. Nous annoncions à cette occasion de futures traductions des ateliers populaires de poésie (talleres populares de poesía) après la Révolution. C’est l’objet de la présente publication.
Les poèmes suivants sont tirés de la revue du ministère de la culture, alors dirigé par Ernesto Cardenal, Poesía libre, à savoir de ses numéros 1, de juillet 1981, 3, de décembre 1981, et 8, de juillet 1982.
La revue, entièrement consacrée à la poésie, peut être divisée en deux parties : l’une présente des poèmes des ateliers de poésie organisés dans l’ensemble du pays et l’autre des poètes connus et moins connus du Nicaragua et du monde entier. Le n° 1 consacre ainsi, entres autres, quelques pages à la « poésie palestinienne de combat » (poesía palestina de combate), avec des poèmes de Taoufik Ziyad (orthographié Tawfik az-Zayad) et Samih Al Qassim, le n° 3 propose un choix de haïkus japonais, et le n° 8 donne la part belle à des poètes révolutionnaires du Honduras.
La poésie des ateliers est une poésie populaire en vers libres. Elle est assez souvent narrative. Ce point appelle une remarque : en espagnol le passé simple n’est pas comme en français cantonné à la langue écrite, littéraire, de sorte que ces poèmes au passé simple restent, dans leur langue originale, proches de la langue populaire, n’ont pas un effet littéraire comme le passé simple en français, si bien qu’une traduction française devrait, pour éviter une distorsion stylistique rendant ces textes plus « précieux » (dans le sens de la préciosité littéraire) qu’ils ne sont en réalité, transposer le passé simple en passé composé, mais cela rendrait parfois la narration assez lourde ; j’ai donc jonglé entre l’un et l’autre temps pour essayer de parvenir au meilleur compromis. – Je ne sais pas ce que donneraient des ateliers de poésie chez nous ; je doute que le passé simple soit fréquent dans ce qui sortirait.
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José Luis Chévez Savogal
D’abord nous avons été amis,
puis camarades
quand nous nous rencontrions lors des occupations d’églises,
de lycées
(tu portais ta chemisette n° 22)
dans les manifestations
contre le capitalisme,
et c’est pourquoi
tu rejoignis la lutte clandestine.
Nous nous donnions rendez-vous dans la rue
pour peindre des slogans sur les murs, faire des meetings, à Chinandega.
Tu travaillais toujours sous ton pseudonyme Carlos.
Tu disparus.
Le 30 mai 1978 la garde nationale te captura.
Aujourd’hui que nous sommes libres, je te cherche
parmi les équipes de charpentiers
qui reconstruisent le Nicaragua.
Mais je ne te trouve pas.
Karla Chévez,
Atelier de poésie de la police d’État
*
Claudia
Je ne vais pas à ta cantine seulement pour acheter
mais aussi pour voir ton sourire Claudia
et tes gestes derrière le comptoir
où je t’ai vue pour la première fois
(en ce lieu où ta sœur m’a dit
que tu avais dix-sept ans et étais déjà milicienne).
Et j’ai pensé t’écrire un poème
que je rédige sans autre lumière que le clair de lune
en regardant Managua
au loin
et le lac est toute cette distance.
Claudia, ton amitié me manque
et ton sourire, et t’écouter, amie milicienne.
Je suis amoureux de toi
disent
ceux qui nous connaissent.
Salvador Velásquez
Atelier de poésie du Bataillon d’ingénierie militaire
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Route 88 (Ruta 88)
À La Havane
en attendant le bus de la route 88
je regardais, devant l’arrêt, le Capitole
(réplique de celui des États-Unis)
dont la Révolution cubaine fit une Académie des sciences.
Main dans la main des pionniers1 traversaient l’avenue
pour se rendre au Musée Felipe Poey.
En même temps que passaient ces enfants socialistes
j’observais
dans l’entrée latérale du théâtre
une pianiste brune à son piano
et je suis resté à regarder cette camarade cubaine
Quand elle eut terminé
le bus était parti sans moi
Luis Carcache
Atelier de poésie de Ciudad Darío
1 Pionniers : Les pionniers sont les membres de l’organisation de jeunesse cubaine Organización de Pioneros José Martí.
*
Poèmes à Claudia (Poemas a Claudia)
Je t’aimais
mais nous nous sommes quittés.
Tu m’aimais aussi, Claudia
et j’étais heureux.
Je t’aimais
et tu as été heureuse avec moi.
Un jour si tu reviens Claudia
je ne te repousserai pas.
J’ai cru que tu m’avais trahi
mais j’ai su que tu étais partie pour apprendre aux enfants à lire.
Tu l’as fait pour la Révolution.
– Je sais que nous nous aimons. –
Miguel Quijano Macanche
Atelier de poésie de Niquinohomo
*
Mateo
Le poète Roberto Salinas nous parle de Mateo,
internationaliste qui combattit au Nicaragua.
Mateo sur une photo du Nuevo Diario
actionnant une calibre cinquante
dans la lutte avec son peuple.
Des milliers de Salvadoriens
quittent le lycée, les universités
les usines et les ateliers
pour se joindre à la lutte
et les paysans combattent, et sèment dans les zones libérées ;
soldats qui désertent
veuves des assassinés
par les paramilitaires de l’ORDEN2
orphelins de parents tués par la Main blanche3.
C’est le souvenir d’Óscar Arnulfo Romero4
guidant son peuple par ses homélies
c’est Juan Chacón soulevant
les masses dans les rues.
C’est le peuple qui ne se soumet pas
aux soldats entraînés par le Commandement Sud des États-Unis
ni à ceux qui apprirent à tuer à West Point.
Ce sont les combattants du Front Farabundo Martí
dans leurs tranchées
luttant pour que bientôt
des maisons décentes remplacent les taudis ;
pour construire des cliniques, des dispensaires, des hôpitaux :
pour que naissent ceux qui ne naissent pas
à cause de la malnutrition de leurs mères.
Vraie réforme agraire.
La terre à ceux qui la travaillent.
La production pour tous.
Des écoles,
les étudiants apprenant à lire aux paysans
aux ouvriers et tous ensemble avançant dans la Révolution.
Gonzalo Martínez
[L’atelier n’est pas indiqué]
2 ORDEN : « Ordre », Organisation démocratique nationaliste : paramilitaire. On peut lire mes traductions de poésie révolutionnaire du Salvador ici.
3 Main blanche : La Mano blanca, organisation paramilitaire d’origine guatémaltèque (voyez mes traductions de poésie révolutionnaire du Guatemala x).
4 Oscar Romero : « L’archevêque des pauvres », archevêque du Salvador, assassiné en pleine messe en 1980.
*
19 Juillet (19 de Julio)
Ndt. La Révolution sandiniste triompha le 19 juillet 1979.
Sur cette Place de la Révolution
nous célébrons le premier anniversaire de la victoire.
– Les gens à pied dans tout Managua
portent des pancartes et des drapeaux.
Les caravanes de véhicules
entrant dans la capitale
amènent tout le peuple du Nicaragua. –
Nous crions des slogans
pour animer la foule.
Émus par la présence de Fidel Castro,
Maurice Bishop et George Price5
nous montrons que nous sommes organisés et forts.
Peu importe de parcourir des kilomètres
la pluie menaçant.
Nous avançons. Personne ne recule, tous déterminés,
sous le soleil, malgré la soif
par la volonté d’être présents
d’imiter et honorer ceux qui sont morts pour la cause.
Eliseo Jerez Guadamuz,
Atelier de poésie Colonie 14 Septembre, Managua
5 Bishop, Price : Maurice Bishop dirigea le gouvernement révolutionnaire de la Grenade de mars 1979 à octobre 1983 (voyez mes traductions de poésie révolutionnaire de la Grenade ici). George Cadle Price fut premier ministre du Bélize de 1961 à 1984 et de 1989 à 1993.
*
L’inconnu (El desconocido)
Au camarade Ricardo Talavera,
assassiné par la garde nationale le 20 décembre 1978
Ce soir-là de novembre 78
je me trouvais à un arrêt de bus urbain
devant le cinéma Blanco,
tenant une veste en jeans
sur mon épaule gauche
avec dans une poche
un calibre 38 spécial court hammerless.
Du trottoir opposé
un inconnu s’approcha, grand, mince,
brun, les cheveux courts avec des lunettes
regardant un papier
qu’il tenait entre les doigts de la main droite.
(J’éprouvai de la méfiance car il venait vers moi et ce pouvait être un ennemi.)
D’une voix tranquille il me demanda :
Tu es Chopa ?
– Oui, répondis-je.
Nous marchâmes un bon kilomètre vers le sud
où attendait une voiture
avec une fille aux cheveux frisés au volant,
et nous partîmes pour un lieu de Managua.
Cet inconnu c’était, originaire de Rivas,
Ricardo Talavera Salinas.
Carlos Latino Guerrero
Atelier de poésie de l’Armée de l’air sandiniste
*
La dernière fois que je t’ai vu Alejandro (La última vez que te miré Alejandro)
La dernière fois que je t’ai vu Alejandro
c’était dans le parc San José de Matagalpa,
tu portais un polo de coton blanc
et avais les cheveux en bataille.
Aujourd’hui Luis m’a dit qu’il t’avait vu près de Matagalpa,
un sac sur l’épaule
et une paire de bottes à la main
marchant en silence avec d’autres Sandinistes.
María Elena Benavidez A.
Atelier de poésie de Palacagüina
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À Rebeca Guillén
Assassinée par la garde nationale avec ses parents le 2 mai 1979
Je me souviens tu t’asseyais
sur le trottoir devant ta maison
pour me raconter des histoires de Walt Disney
ou un programme de télé
(tu n’avais que onze ans).
À présent que tu es morte
je t’imagine toujours assise sur le trottoir
mais tu ne me racontes plus des histoires de Walt Disney :
tu lis un livre de la Révolution.
Fabricio Talavera
Atelier de poésie de Condega
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Le soir où je t’ai vue Martha (La tarde que te vi Martha)
J’étais assis
sous l’oranger
en fleur.
Je la vis venir par l’allée verte.
Elle pressa le pas devant moi
et alla se perdre sur le vieux boulevard.
Seul son parfum resta dans l’air.
La nuit tombait,
le soleil d’avril se cacha derrière l’horizon rouge
et dans mes yeux montèrent les larmes de mon échec.
José Domingo Moreno
Atelier de poésie de Jinotega
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Brenda
Quand je suis à la campagne
je vois les bandes d’oiseaux
qui vont dormir dans le grand guanacaste.
C’est presque la nuit
on commence à voir
des lucioles dans le champ de café
et j’entends le sifflement des chauves-souris qui passent tout près.
Brenda, avec toi sont parties
les abeilles qui étaient dans le jardin.
Gerardo Blandón
Atelier de poésie de Condega
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Qu’il me dise merde (Que me diga mierda)
J’imagine les Salvadoriens
tirant des coups de fusil depuis les tranchées,
et les maisons détruites par les tanks Sherman
ou par les avions envoyés des États-Unis.
Je pense aux enfants qui meurent dans les rues du Salvador.
Tués par les roquettes, les Sherman, les avions de chasse,
les mercenaires commandés par les Nord-Américains
et qui n’ont rien pu faire au Nicaragua.
Que le président des États-Unis me dise merde
si ces roquettes n’ont pas été fabriquées chez eux,
si je n’ai pas vu ces roquettes quand ils ont voulu intervenir ici ;
tout cela fut envoyé et fait par eux.
Qu’il me dise merde
si ces mercenaires et ces tanks et ces avions
ont pu quelque chose au Nicaragua.
José G. Ramos Salinas
Atelier de poésie du Barrio San Sebastián, León
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Guérillero (Guerrillero)
Des lys pour l’église
et un crayon pour écrire ton nom.
Grethel Cruz
Atelier de poésie de Ciudad Darío
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À Managua (En Managua)
À Managua j’ai vu
des bus et des camions envoyés d’Allemagne
du Mexique et du Brésil
pour le peuple,
des garçons et des filles planter des arbres
le long des routes.
J’ai vu des marchés qui ressemblaient à de petites villes.
Le soir la jeunesse inaugurait un festival de musique
en présence de la chanteuse nord-américaine Joan Baez.
Les gens applaudissaient avec impatience
et lui demandaient de chanter.
Elle commença par la chanson Gracias a la vida.
Un policier lui remit une gerbe de fleurs
au nom des Forces armées.
Justo Fernando Vallejos
Atelier de poésie de Ciudad Darío
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2 Mai (2 de Mayo)
Justo Pastor
c’est l’anniversaire de ta mort
et je ne t’ai pas oublié.
J’entends encore tes paroles
celles que tu me disais quand tu jouais de la guitare
et quand tu m’apprenais à monter et démonter un fusil Garand
et comment se retrancher quand l’ennemi approche
et tu souriais,
tu me parlais de Leonel Rugama,
de ses exploits clandestins
tu me racontas l’attaque des casernes de Matagalpa
d’Estelí, de Condego et d’autres.
Un an après ta mort
je n’irai peut-être pas sur ta tombe
– comme tu me le demandas un jour –
mais je continuerai de lutter pour l’organisation,
la dignité de la patrie
avec amour
comme tu le fis.
Marly Hernández
Atelier de poésie de Jinotega
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Amour pré-insurrectionnel (Amor pre insurreccional)
Je suis passé devant sa maison.
Là où bien des fois je l’ai embrassée la nuit
tandis que nous écoutions le chant des grillons.
Où pour les noctambules nous n’étions que deux silhouettes amoureuses
quand l’ampoule du lampadaire au coin de la rue ne marchait pas.
Où nous nous sommes confié nos secrets.
Où elle ouvrit ma chemise une nuit
pour poser ses lèvres sur ma poitrine
et resta ensuite haletante.
C’est là qu’aujourd’hui je suis passé
alors que depuis l’insurrection d’avril à Condega
je n’étais plus venu.
Aussi étais-je ému.
Pendant un moment je me suis cru de nouveau avec elle
et je voulus rester là
pour me souvenir.
Passer
et voir le même trottoir
la même maison, le quenettier devant
le ciel couvert, les flaques de la rue
et au coin le lampadaire éteint,
c’était comme me sentir avec elle
comme l’embrasser,
comme entendre à nouveau sa respiration dans mon oreille,
quand elle me disait de lui donner un baiser ;
c’était comme l’aimer à nouveau.
Je marchai lentement avant d’arriver
là où tant de fois nous nous quittâmes
avec un long baiser et puis son sourire.
Je passai le coin de la rue, un drapeau rouge et noir
à la porte d’une maison
m’a rappelé
que deux ans se sont écoulés depuis notre amour.
Juan Ramón Falcón
Atelier de poésie Ernesto Castillo, Managua
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Ivania
Dans la lettre que tu m’as envoyée
le 5 mai
tu me racontes ton voyage à Ulasquín,
dans le département de Jinotega.
À Pantasma
le véhicule s’est embourbé au milieu de la rivière.
(Les brigadiers, pantalon roulé et couvert de boue,
poussaient,
aidant trois paires de bœufs
à dégager le camion.)
Ils ont continué dans un autre véhicule vers Wiwilí
pour arriver à Wamblán.
Tu as continué à pied puis en bateau à rames
sur le fleuve Coco.
(Deux jours de voyage jusqu’à Ulasquín.)
Tu étais attendue à la maison de Federico Suaréz.
Aujourd’hui tu enseignes à manier le stylo
à lire et à écrire.
– Ma fille, tu es loin, dans les montagnes,
dans une École Nouvelle.
Eliseo Jerez Guadamuz
Atelier de poésie de la « 14 septembre », Managua
*
Miriam
Ma joie était si grande
de recevoir ta lettre
qu’en la lisant la première fois
je ne me suis pas rendu compte
que tu écrivais
que tu ne m’aimes pas.
Modesto Silva
Atelier de poésie de Palacagüina
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Tu es partie (Tu partida)
Seule
avec ton fusil VZ
le regard vers la verte végétation
dans ton trou de tireur
alerte, tu surveillais le secteur de tir sous le soleil
dans la base militaire d’Amayito
ce matin-là
je me suis approché
et tu m’as dit que tu t’appelais Yelba Fátima.
De près je contemplais ton visage
tes yeux gris, tes cheveux courts,
ta peau blanche bronzée par le fort soleil
tes lèvres desséchées.
Dimanche arriva.
Tu partais pour Jinotega.
Je fus triste d’apprendre que tu t’en allais
(j’étais suis tombé amoureux).
Les jours avec toi ont été courts
et tu ne m’as pas dit quand je te reverrais.
Erwin Antonio Alvarado
Atelier de poésie du Bataillon Camilo Ortega Saavedra, Diriamba
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Tu ne sais pas (Vos no sabes)
Quand je suis arrivé à Quebrada Honda
tu ne sais pas, Ileana,
la rose que je t’ai offerte l’an dernier
a repoussé au bord du chemin.
Les mangues pourries tombées au sol ;
la petite école a de nouveaux pupitres
et davantage d’élèves.
Les garçons de Miguel sont grands maintenant
et la maison de Doña Sara
où j’enseignais à lire et à écrire
est peinte à la chaux
et tu ne sais pas que je me souviens
quand je suis à Quebrada Honda.
Ervin García
Atelier de poésie de Masaya
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Sergio
C’est en jouant au foot que nous nous sommes connus.
Nous parlions beaucoup
mais tu ne me dis pas que tu étais guérillero.
Le 7 juin 1979 à l’aube
on entendit les coups de feu des Garand, des Enfield, les mitrailleuses
et les tirs de 22.
On entendait les slogans et puis le silence retomba.
Le matin tout San Juan de Oriente regardait
les morts.
Tu avais reçu une balle dans la tempe droite
Pedro et Luis avaient été mitraillés
un garde national continuait de leur donner des coups de pied en disant
– Fils de pute, je me paye des tirs que j’ai ratés. –
Ensuite il prit ta montre
demanda si nous les connaissions.
Nous ne répondîmes pas.
C’était où se trouve aujourd’hui la Place du 7 Juin.
Juan José Jiménez
Atelier de poésie de San Juan de Oriente
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Je suis vivant (Estaba vivo)
Le 19 juillet j’étais sur la Place de la Révolution
et regardais depuis le camion militaire,
pris à la garde nationale à León,
les enfants qui se mêlaient à la foule, libres.
Alberto me salua surpris
car il n’imaginait pas
que j’étais guérillero.
Je pensais à ma famille
et les cherchais dans la foule.
Avant de repartir pour León
mon cousin Juan José me trouva
et je partis heureux
parce qu’il pourrait dire à ma mère
que je suis vivant.
Luis Castro
Atelier de poésie de l’Armée de l’air sandiniste
*
À l’asile des fous (En el manicomio)
Je dis au camarade Pedro
(mon second responsable à la caserne)
partons pour le Kilomètre Cinq
je veux aller voir les fous.
Il était 16:22
comme on dit chez les militaires.
Quand nous entrâmes dans l’hôpital
un camarade faisait la garde avec un M-16,
une grosse infirmière nous dépassa pressée
et un patient de quelque 55 ans tournait en rond
en regardant les murs sales de l’édifice
tandis qu’à côté une petite vieille
marchait rapidement en riant toute seule ;
d’autres vieilles avec des chemisettes vert-foncé
en regardaient une qui chantait frénétiquement
des chansons mexicaines
– toutes avec les cheveux en bataille –
et se réjouissaient parce qu’elles se croyaient au cinéma.
Nous marchâmes dans les allées
quand une gamine d’une quinzaine d’années s’approcha
nous salua et Pedro dit :
– Regarde, regarde comme la mignonne me fixe.
Je lui dis
ce n’est pas toi
mais l’étoile que tu as sur la manche.
Elle voulait déchiffrer l’étoile rouge de la police.
Et sortit en courant.
Nous étions pleins de tristesse
devant ce que nous voyions :
grimaces à travers les grilles
gémissements dans les pavillons
la souffrance d’un épileptique en se mordant la langue
la puanteur des chambres
et peu de personnel pour tant d’infirmité
augmentée par la guerre.
Les rayons du soleil tombaient sur les branches d’un laurier
et un oiseau quiscale se mettait le bec sous l’aile
dans le parc Las Piedrecitas
au retour de l’hôpital psychiatrique ;
mon camarade commentait tranquillisé ce que nous venions de voir,
en chemin vers notre Unité de sécurité et protection des ambassades.
Francisco Martínez Herrera,
Atelier de poésie U.P.E. (Unidad de Seguridad y Protección de Embajadas)
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Emilia Ramos
Tu travaillais à la récolte du café
dans la hacienda Santa Isabel
qui appartenait au propriétaire terrien José Arévalo
et appartient aujourd’hui au peuple.
Tu semais le maïs, cueillais les haricots, désherbais le riz.
Tu ne comprenais pas bien comment tu étais exploitée
mais tu me faisais plaisir quand tu disais
– Tout sera différent quand la Révolution triomphera –
parce que Manuel Lezama du Front sandiniste
te l’avait fait voir.
Ensuite tu fus contente
parce que je participais à la lutte.
Aujourd’hui tu t’engages et travailles comme volontaire
à la construction d’une école dans le quartier Bertha Díaz.
Ainsi contribues-tu à consolider ce processus
comme Arlen Siu6,
comme les belles volontaire pour l’alphabétisation qui réalisent le rêve de Carlos Fonseca,
comme les femmes qui donnent le meilleur de leurs jours
et saisissent le fusil au Salvador, en Uruguay, au Chili, au Paraguay,
comme les femmes d’El Cuá et Blanca Aráuz
qui combattirent aux côtés de Sandino,
Maman.
Segundo Ramos
Atelier de poésie de l’Armée de l’air sandiniste
6 Arlen Siu : Révolutionnaire nicaraguayenne d’origine chinoise, tuée au combat à vingt ans en 1975 et considérée comme un des premiers martyrs de la Révolution sandiniste. Elle a laissé des écrits, comme des chansons.

