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La Lune chryséléphantine: Poèmes
Le recueil poétique La Lune chryséléphantine, présenté ici, a paru en 2013 aux Éditions du Bon Albert et reçu le deuxième prix du Prix Stephen Liégeard 2015.
C’est le quatrième et dernier recueil que nous avons publié par la voie d’un éditeur. Les recueils suivants ont été publiés directement sur ce blog.
Le Bon Albert nous avait été présenté par un ami commun, c’est grâce à nos relations que nous avons pu faire paraître des recueils chez un (micro-)éditeur. Notre tentative auprès des maisons d’édition parisiennes, avec le précédent recueil Opales arlequines, ne reçut que les réponses de refus polies et génériques dues aux gueux, y compris de la part de L’Harmattan, maison qui fait pourtant payer les écrivains qu’elle édite et ne risque donc pas d’essuyer des pertes financières. Je n’ai pas cherché à réitérer l’expérience.
Je n’entends pas, avec la publication en ligne de mes recueils réécrits, donner raison aux pontes de notre culture commercialisée de leur choix de m’appliquer le traitement par défaut, car s’ils avaient pensé qu’une réécriture eût pu sauver quoi que ce fût dans mes vers, ils n’eussent pas manqué de me le dire, au lieu de m’envoyer leur lettre générique de refus (y compris, pour l’un d’entre eux, manuscrite, à savoir, d’une belle écriture à la main polycopiée, ce qui montre une rare cuistrerie et nullement de l’élégance, comme il semble le penser). Pour qu’ils sussent dans quelle mesure un poème versifié peut gagner le moins du monde à être remis sur le métier, il eût fallu qu’il se trouvât parmi eux des gens à qui cette pratique littéraire n’est point étrangère. Or nous savons que la versification leur est étrangère depuis bien longtemps, et qu’ils sont même parfaitement xénophobes à cet égard. Je ne pouvais donc même pas être incité par ces refus à améliorer mon écriture poétique, leur jugement sur ce point étant celui de profanes ténébreux.
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I
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I
Le parc
Souviens-toi du printemps de nos quatorze années.
Des lilas embaumaient le parc luxuriant,
Aux enfants amoureux tellement attrayant
Par ses bosquets profonds, ses vasques surannées.
D’être ensemble si bien deux âmes étonnées,
Étoilés, souviens-toi, de clair-obscur brillant,
Nous vîmes dans nos yeux des pleurs, en souriant,
Partageant vœux secrets, promesses devinées.
En ce jour du printemps, tous les jardins de fleurs
Firent à notre amour don de mille couleurs
Afin que nous sachions quelle grâce est la vie.
Aujourd’hui me voilà sur ces lieux retourné,
Seul, séparé de toi par la route suivie.
Pardon pour le baiser que je n’ai pas donné !
*
II
Si nul ange des cieux ne nous dit ces paroles,
Aux accents ravissant ceux qui les ont ouïs :
« L’amour est descendu dans vos cœurs éblouis
Ainsi qu’une onde pure en de blanches corolles »,
Chacun de vos regards, chastes et doux moments,
Est une effusion de tendres sentiments
Dont le cher souvenir en mes songes essaime.
Un sourire céleste a fait voler mon cœur ;
De ma timidité son éclat fut vainqueur ;
Je sais que vous m’aimez, et vous que je vous aime.
*
III
Vous me faites languir, Madame, sans raison.
Enfin ! vous qui goûtez la belle prosodie,
Vous que les vers bien faits rendent toute ébaudie,
Que des sonnets galants jettent en pâmoison,
Où sont-ils, mes rivaux en cet art d’oraison ?
S’il n’en est point, le jeu tourne à la comédie.
Et si la nation se trouve d’art grandie,
Retenir les lauriers n’est-il point trahison ?
S’il faut encourager le goût parmi nos gens,
Cultiver ce don-là, dont ils sont indigents,
Examinez l’effet de vos rigueurs extrêmes.
Votre sévérité me met au désespoir.
Soyez la volupté des cours d’amour suprêmes :
Vous trouverez la paix en ce noble devoir !
*
IV
In Pace
I
Hélas, c’est dans les cieux que sont tes lendemains
Et dans l’éternité que tu grandis encore.
Le monde t’avait vue, âme de rose, éclore
Caressant le bonheur dans tes petites mains.
Ô noble ange d’amour pourvu de traits humains,
Pourquoi laisses-tu seul l’univers qui t’adore ?
Nous souffrons, nous pleurons, chacun s’afflige, implore,
Et tout a goût de cendre, et nos rêves sont vains.
Nous n’avons plus de jeux, nous n’avons plus de joie ;
Nous tremblons au malheur que le ciel nous envoie ;
Nul de nous n’aperçoit ce qui nous sauverait.
C’est la captivité, Babylone fulmine,
C’est le désert encore où tout le peuple errait,
La déréliction, catastrophe, ruine !
II
Quoi ! la terre te voit la quitter pour le ciel,
La quitter pour toujours, sans cesser de tourner !
Et nous éprouverions le goût d’y séjourner,
Après un sacrifice aussi démentiel !
Le déluge retient son flot torrentiel !
Le noir Léviathan ne vient pas l’enfourner !
Ô le temps ne peut-il sur ses pas retourner
Et nous rendre la joie, où n’est plus que le fiel ?
La main qui te donnait sa plus tendre caresse,
Las ! se pose aujourd’hui sur un sein en détresse.
Comme saigne ce cœur si pénétré de toi !
Excuse ma révolte et reçois cette offrande ;
Que ne puis-je adoucir, d’un moins débile envoi,
En son cœur maternel une peine si grande…
III
Comme une frêle fleur par le vent détachée,
Comme une fleur qui tombe, à ses sœurs arrachée,
Et qu’appelle vers lui l’azur étincelant,
Comme une fleur qui va dans la nue en tremblant,
Que ne cueille la main, que la main n’a touchée,
Que l’averse n’a point sur la terre couchée,
Comme une fleur qui naît au ciel en s’envolant
Et que porte la brise aux nuages dorés,
Ton enfant est en Dieu ; ton enfant te regarde.
Si tu n’entendras plus ses rires adorés
En ce monde imparfait,
l’Amour divin la garde.
*
V
Quand je veux m’épancher en vers tendres et doux,
Je tremble à chaque mot, Philis, de vous déplaire ;
Je ne sais si mon cœur est pur, mon âme claire,
Ni si mes sentiments sont bien dignes de vous.
*
VI
Ô laissez-moi pleurer mes extases perdues,
Alors que la jeunesse a passé sans retour ;
Pleurer un doux émoi, plus beau de jour en jour,
Qui nous voyait unis, nos âmes confondues ;
Un sourire de sœur, ses mains vers moi tendues,
Pleurer un rêve fou de soulas et d’amour !
La jeunesse est finie et j’ai passé mon tour,
Je ne connaîtrai pas les grâces attendues.
Plus vieux de jour en jour, mon cœur n’a plus d’espoir,
Plus d’élan, plus de rêve, et lorsque vient le soir
Je vois en étranger mon passé, sa promesse.
Tant que j’aimais, j’avais encore un avenir.
Mais ce hère, si seul, éploré, sans tendresse,
Quel bien lui reste-t-il, qu’un cruel souvenir ?
*
VII
Présent trop insensé d’un Destin négligent,
Quel chagrin, quelle honte en mon âme asservie !
À qui puis-je avouer le secret de ma vie ?
L’objet de mon désir a des cheveux d’argent.
Las ! faut-il que je sois bien inintelligent
Pour que d’appas plus frais mon cœur ainsi dévie,
Et que ce crépuscule attise mon envie,
Qu’une ruine, enfin, me trouve diligent !
Est-ce d’avoir, si jeune, assommé par l’effort,
Bravé les passions, méditant sur la mort,
Que je veuille aujourd’hui d’une telle amertume ?
Ou bien que de ce corps glissant vers son tombeau
Ne montent des parfums plus forts que de coutume,
Échauffant jusqu’à la froideur de mon cerveau ?
*
VIII
Le faune
Ah, que mon chalumeau de roseau dur est triste !
Mais dès que j’aperçois au milieu de la piste
Le dessin de tes pieds, je cueille des bouquets.
Nymphe dont la blondeur est la seule tunique,
À l’affût de tes jeux, satyre des bosquets,
Je rêve à chaque instant, moi, que je te panique.
*
IX
Certes, si votre époux, comme Candaule épris,
En moi voulait bien voir un Gygès incrédule
Pour le faire témoin du joyau qu’il adule,
« Volontiers », lui dirais-je, et j’en connais le prix !
Hérodote I, 8-11
*
X
L’automne est revenu, drapé de feuilles mortes,
Et les jours sont moins longs, l’obscurité grandit,
Les gens rentrent chez eux, le froid les engourdit,
Les boulevards muets m’ouvrent leurs tristes portes. –
Saluons ton retour lugubre et diligent,
Compatissant automne aux lumières d’argent,
Ange annonciateur des funèbres étreintes !
Parmi l’or mat des bois angoissés de leur fin,
Je m’en vais, solitaire, en proie à tant d’atteintes,
Vers la nuit de l’amour, comme au fond d’un ravin.
*
XI
Nos cœurs l’un dans l’autre abîmés,
Comme nous nous sommes aimés !
Je vois encore ton sourire,
Et comme alors mon cœur soupire.
Je pense toujours à nos jeux :
C’étaient, en riant, nos aveux.
– Et les fleurs que tu m’as données
Pour moi ne se sont point fanées.
Leur parfum me rappelle à toi.
– Que j’étais heureux sous ta loi !
Mais je ne sais pas – ô comprendre ! –
Ce qui brisa ce nœud si tendre,
Ce qui m’a de toi séparé…
Qui de nous a le plus pleuré.
Je crois que des mots m’échappèrent,
Des mots fous qui me désespèrent.
Et comme si rien ne restait
Du rêve qui nous exaltait,
Chacun reprit ses habitudes.
Au lieu d’amour, deux solitudes !
C’était un jeu, n’est-il pas vrai ?
Dis-moi que non, je le croirai !
– J’ai gardé toutes ces années
Les roses que tu m’as données ;
Dans mon cœur, dans mon souvenir,
Tant de beauté ne peut finir…
*
XII
Des lanternes vénitiennes,
Une nuit de bal en été.
Je voudrais tant que tu retiennes
Contre toi mon cœur exalté.
Ne serai-je rien dans ta vie ?
Je n’ose pas me déclarer.
Toi que j’aurais partout suivie,
Tu pourras toujours l’ignorer ?
Et tu passeras sans comprendre,
Toi pour qui j’aurais tout donné,
Tout ce que je devais te rendre,
Tout ce qui t’était destiné ?
Le bonheur de t’aimer, la joie
De connaître ce sentiment
Qui m’élève quand il me ploie,
Veut mon éternel dévouement.
Et j’ai si peur de perdre l’âme
Si tu ne prends ce qui t’est dû,
Si je ne peux offrir ma flamme
Pour t’être à jamais confondu ! –
Apaise, ô nuit étincelante,
Ma trop grande fébrilité,
Accorde à mon âme brûlante
L’ombre de ton immensité !
*
XIII
Galatée lointaine
Quatrains
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Commisération
Ô toi la compassion même,
Qui plains ceux qu’atteint le malheur,
Tu pleurerais de tout ton cœur
Si tu savais comme je t’aime !
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Le jars
Sur un tableau du musée d’Oslo
Le jars qui voit passer son peuple migrateur
Dans le ciel automnal, lié par une corde,
N’est pas plus malheureux, plus triste que mon cœur
Soumis à cet amour pour toi dont il déborde !
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Quand je vois que d’aucuns, en liens trop étroits
Avec vous, n’ont pas même une face pâlie,
N’ont pas l’air obsédé par une âpre folie,
Je comprends mieux comment des borgnes sont nos rois !
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Puisque tu ne veux point de mon amour fidèle,
T’en réjouir serait signe de vanité ;
Mais moi qui chaque jour souffre par la plus belle,
J’aurai raté ma vie, et c’est là ma fierté !
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Si j’étais un roi maure en sa cour de Séville,
Et que tu fusses mienne – on peut toujours rêver –
Mille épouses perdraient le goût de se lever,
Sûres de ne plus voir mon œil qui s’écarquille !
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Sur un îlot comme une fleur,
Si tu m’y donnais ton suffrage
En te pressant contre mon cœur,
Que je voudrais faire naufrage !
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Dites-moi qu’elle dort en un château dormant
Gardé par un dragon dans un hallier d’épines ;
Alors je baiserai ses lèvres purpurines ;
Mais ne me dites pas qu’elle a son jugement !
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Il faut souffrir pour être belle ?
Et moi qui m’afflige en tout lieu !
Comme elle est à plaindre, mon Dieu !
Personne ne souffre autant qu’elle.
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Enfant, il m’en souvient, j’imaginais longtemps
Dans un Éden lointain une parfaite idylle.
Quand parurent, plus tard, tes appas éclatants,
Pantois je reconnus l’âme sœur de mon île !
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Le vain conseil rassis, que je crus bon de suivre :
J’ai fait le tour du monde et n’ai pu t’oublier.
Quels que soient les tourments et l’échec, mon cœur ivre
En roseau délirant ne cesse de plier !
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Eussé-je quelque crainte envers sa chasteté,
Piqué j’entreprendrais aussitôt sa conquête,
Mais pour être jaloux elle n’est point coquette.
J’admire sa pudeur, je hais ma lâcheté !
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Ne croyez pas mes feux endormis sous le sceau !
Mais depuis vos rigueurs mon air est si morose
Qu’une femme rirait si j’osais quelque chose.
Je finirai peut-être où commença Rousseau† !…
† Les confessions, début du troisième livre.
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La chair est si peu triste, hélas, qu’elle me tente
Quand ta rigueur m’accable et m’ôte tout moyen ;
Les livres, j’en ai lu je ne sais pas combien,
Mais je reste en amour un pauvre dilettante.
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Oui, je puis me flatter que tu me distinguas,
Que tu me fis entendre être fort prévenue.
Mais c’était malgré toi, bonne et douce ingénue :
Tu ne peux réparer tes immenses dégâts !
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Bénédiction du chevalier servant
Étendu devant vous bras en croix, face à terre,
J’entendrai le latin qu’un rendu nous lira.
Béni de vous garder dans mon cœur solitaire,
Tout ce que je ferai pour vous réussira.
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Les jours nous sont comptés. Sans doute, un beau matin,
La flatteuse vigueur aura triste visage,
Et même avant son temps, faute d’en faire usage !
La vertu qui te plaît me vaudra ton dédain.
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Elle m’a laissé seul trop longtemps à chanter.
Quel dépit, quel dégoût pour la force caduque
Quand ma chanson finit un jour par la tenter,
Et qu’au lieu d’un amant elle embrasse un eunuque !
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Vois, je n’eus de vertu que le temps de creuser
La fosse où s’engloutit ma misère spectrale.
Je suis cette momie avide et sépulcrale
Qui veut connaître enfin le goût de ton baiser !
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Tu est une autre
– Votre visage hier évoquait certain conte,
Aujourd’hui vous avez un tout autre profil ;
Or laquelle des deux êtes-vous ? qu’en est-il ?
– Deux ? Attendez demain : vous êtes loin du compte !
*
XIV
Autres Quatrains
Le docteur me voyant hâve, les traits tirés,
Conseilla du repos à la montagne, en cure.
Oui, dis-je, c’est mon vœu ! bien loin, dans la nature,
Que ma peine s’exhale en chants désespérés.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours… (Alfred de Musset)
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Les brahmes, véritables dieux
Sur la terre, avaient l’âme chaste ;
Mais leurs enfants n’étaient pas d’eux,
Ils ne purent sauver leur caste.
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Qu’est donc le Taj Mahal ? La lumière du jour
Sur le sein de la mort, le tombeau d’une femme.
Son époux l’a pleurée, et de toute son âme ;
La sagesse d’Allah a permis cet amour.
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Je suis du Languedoc : si j’ai le profil grec,
Je me sais tout de même une âme sarrasine.
De mon ancêtre Eldin† j’ai reçu, sans lésine,
Le don de m’enflammer comme du bois bien sec.
† C’est le même nom qu’Aladdin !
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Si j’étais convaincu, quand elle s’est offerte,
Qu’une femme pût vivre en dehors de ma loi
Et se bien consoler d’une si grande perte,
Je n’aurais pas pitié d’elle plus que de moi !
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Lourdes
C’était le vœu de qui devait changer de peau
Et, devant sa débâcle, expier, être austère.
Mais quelle place prendre au milieu du troupeau ?
Les insultes pleuvaient sur mon cœur solitaire.
*
XV
Le costume d’Ève
Ta vénérable aïeule, une attique matrone
Ou sa nièce latine, endossait, au dehors,
La calyptra, le sceau digne de sa personne,
La dérobant aux yeux du manant, des butors.
Leur fille, un peu plus tard, paraissait sous un voile
Ou bien une mantille, une mante, ou le loup ;
Eût-elle la splendeur de la plus belle étoile,
C’était assez qu’un seul en essuyât le coup.
Oui, voilà ce qu’était naguère la toilette !
Et leur petite-fille, il n’est pas si longtemps,
Ne sortait pas sans mettre au chapeau sa voilette,
Qui rendait indistincts ses attraits éclatants.
Mais toi, tu vas et viens dans le costume d’Ève
– Quasiment ! –, tous voyant ton charme ensorceleur ;
À quel danger s’expose un regard qui se lève
Quand tu passes ainsi, te l’apprend mon malheur.
*
XVI
Du mérite
la colère du rang contre le mérite (Stendhal)
Si ton ambition, jeune homme, est élevée,
Que ma plume t’enseigne une voie éprouvée :
Recours au fascinum autant que tu pourras.
Un aspect cornichon est de nul embarras
(Je ne te parle point ici de ta prestance :
Elle n’aura jamais qu’une faible importance)
Et telle asymétrie aisée à constater
Est bien normale et ne doit pas t’inquiéter.
Tu me comprends, esprit indompté, solitaire ;
Ton angoisse d’enfant ne m’est pas un mystère.
Gagne-toi les faveurs, et ta place au soleil.
Quand d’aucuns prétendront te donner ce conseil
En taisant le moyen du plus grand avantage,
Savoir en écartant les doutes de ton âge,
Tu sauras qu’ils pouvaient faire ton désespoir
Si tu n’étais vraiment certain de ton pouvoir.
–
Dans la préaucratie, où le bachoteur monte,
Recours au fascinum à chacun de tes pas !
Si tu crois que l’amour ne te le permet pas,
Ce scrupule ne peut te sauver de la honte.
*
XVII
Lex
Aldhane, fille, ayant mis au monde Merlin
Et tu devant la cour dûment instituée
Le nom du séducteur (car c’était le Malin)
Devait, suivant la loi, ou bien être tuée
Ou, parce que sa faute introduit le déclin,
Se faire sur le champ vile prostituée.
*
XVIII
Je ne vois pas comment l’on peut tromper sa femme.
Vous avez avec elle un rapport régulier –
Mettons qu’une ou deux fois par semaine elle pâme
Entre vos bras – eh bien, il serait singulier,
Si vous avez ailleurs jeté votre semence,
Qu’elle n’observât point comme la quantité
Que vous lui servez là n’a pas cette abondance
Qui la porte si bien à la félicité.
Elle voudra savoir si vous êtes malade !
À moins qu’elle ne songe à votre thème astral,
Au flux de la marée, à quelque galéjade
Que vous débiteriez d’un ton professoral…†
† La solution du paradoxe se trouve dans notre livre The Science of Sex: Psychology and Competition, de 2016. La quantité de sperme éjaculée n’est pas principalement une fonction « mécanique » intuitive mais une fonction « téléologique » dans le cadre de processus de « compétition spermatique ». (En gros, un homme éjaculera la même quantité de liquide séminal dans deux rapports consécutifs avec sa maîtresse puis sa femme, tandis qu’il éjaculera une quantité décroissante au cours de rapports consécutifs avec la même femme.) Si même le tractus féminin peut être supposé suffisamment « précis » pour faire la différence entre la quantité de deux éjaculats. On admettra que ce tractus est particulièrement sensible, pour des raisons évidentes, mais que cette sensibilité rende possible la transmission au cerveau analytique d’une information de cette nature était sans doute déjà une hypothèse hardie, même dans un modèle mécanique. Le poème est bien sûr à prendre au second degré : qui pourrait douter que les femmes sont trompées ? (2025)
*
XIX
Éprends-toi d’une femme au-dessus du troupeau
Et fais de ton serment l’aune de ton mérite ;
Opiniâtre-toi dans un rêve trop beau,
Le cœur tout dolent, l’âme expectante et contrite ;
Ne cesse pas de croire, au nez des rodomonts,
Qu’en ce monde tu vins pour t’y montrer fidèle,
Et qu’il faut récolter après que nous semons ;
Repousse tout plaisir qui ne te viendrait d’elle.
Comme ce sexe est faible, elle doit te céder
À la fin, c’est normal. Cependant ta posture
Aura d’abord fini par te déposséder
De ta vigueur. Alors ? Tant mieux. Tant pis, Nature !
*
XX
Le dieu-vampire
Le soleil dans sa chute, en diamants de feu,
En gerbes de rubis évanescents éclate
Sur le miroir stagnant du Cénote écarlate.
Le soupir des forêts s’exhale peu à peu.
En l’azur envoilé de pourpre camaïeu,
Comme après l’holocauste arde la pierre plate,
La nuit a bu le sang du jour et se dilate,
Tonatiuh s’éteint ; s’élève un autre dieu.
Gouffres cyclopéens, cavernes éthérées
Soufflent des tourbillons de stryges altérées,
Essaims silencieux, par leurs mufles béants ;
Et de l’abîme noir, du profond labyrinthe
S’enfonçant dans la terre en limaçons géants,
Jaillira Camazotz à la hideuse étreinte.
*
XXI
Les zouaves à Veracruz
Où l’aigle mord, crachant et déroulant ses nœuds,
Le serpent qui se tord en sifflements de rage,
Les zouaves français abordent au mirage
Surplombé par les pics de monts fuligineux.
D’écarlate et d’azur dans le jour lumineux,
Quel obstacle pourrait dominer leur courage ?
Non, la nuée altière, augure de l’orage,
Ne les fléchira point sous son vol moutonneux.
À travers les halliers où plane le vampire,
Les cañons colossaux d’un fantôme d’empire,
Napoléon déploie un ost en diamant.
Et Maximilien à la barbe dorée,
Ainsi que Zorrilla le grave au firmament†,
Dans la légende, en preux maudit, fait son entrée.
† Le célèbre écrivain espagnol José Zorrilla fut poète de cour sous le règne de Maximilien Ier du Mexique. Il écrivit sur Maximilien et le Mexique le long poème « El drama del alma ».
*
XXII
Magnus de la Gardie
Non, Magnus, chancelier du trône suédois,
Que tu fusses l’amant de la reine Christine,
Ce n’est point à cela que ma plume destine
Un hommage vibrant au plus grand des Audois.
– Je crains tant d’échouer que m’en tremblent les doigts –
Si Ponce, ton aïeul à l’âme adamantine,
N’avait quitté le mas de sa terre latine,
Quel Français eût reçu les vers que je te dois !
Upsal, où ta sagesse insigne l’a conduite,
A la Bible d’argent, par Ulfila traduite
En idiome goth, jadis sacramentel.
Et tu fus le soutien d’un esprit des plus nobles,
Rudbeck, qui dédia son ouvrage immortel,
Sa nordique Atlantide au fils de nos vignobles !
*
XXIII
Gargouilles à Manhattan
Surplombant la rumeur de la vaste cité
Qui telle un diamant dans la nuit étincelle
Et lance à l’univers l’éclat qui l’ensorcelle,
New-York, son grand tumulte et sa célérité,
Contienne l’air du soir tant d’électricité,
Le difforme animal dont la gueule ruisselle,
Qui domine le gouffre et jamais ne chancelle,
Atone, est accroupi, couvert d’obscurité.
Habitant des créneaux, sous la flèche gothique,
Paraissant détenir un secret fantastique,
La gargouille contemple et la foule et le ciel. –
Ô grotesques démons exhalés des ténèbres,
Indifférents témoins du malheur éternel,
Vous grimacez sur nous et nos destins funèbres !
*
XXIV
Minneapolis-sur-Seine
Voyez le billet ici.
*
XXV
La chute des Arabes du Congo
D’après The Fall of the Congo Arabs (1897), par Sidney Langford Hinde, capitaine dans « l’État indépendant du Congo », chevalier de l’Ordre royal du Lion.
Voyez le billet ici.
*
XXVI
Le rescapé d’Oman
Voyez le billet ici, où ce poème a été mis en ligne sous un titre alternatif « Le survivant du Yémen » (avec les raisons d’un tel flottement, à savoir que les faits historiques réels sur lesquels le poème est fondé se sont en réalité produits au Yémen).
*
XXVII
Les mystères de Bandar Seri Begawan
XXVIII
L’union mystique
XXIX
Mina de Batavia
Voyez « Le Diwân » ici.
*
XXX
Lesseps
C’est l’homme d’une idée, ergo c’est le grand homme.
Vous qui riez déjà, faites un peu la somme
De tous les livres lus par vous, et dites-moi
Quelle idée en jaillit dans votre tête. Eh quoi !
Que me déclamez-vous vos gloses byzantines,
Ces jeux pour écoliers, ces leçons enfantines :
On pourrit, avec ça, pendant quatre cents ans
Et puis on disparaît après deux mots plaisants.
Lesseps, c’est le grand homme, il a changé le monde,
C’est par sa volonté que cette terre est ronde !
Il a bouclé la boucle avec le feu sacré,
Avec la vision d’un esprit libéré,
Hors des sentiers battus ; de son pas solitaire,
Il a suivi la route inconnue au vulgaire.
Il avait devant lui le but, la mission,
C’était son leitmotiv, sa seule passion :
L’idée était Lesseps, Lesseps était l’idée,
Une idée incroyable et si coordonnée
Qu’il fallait qu’elle fût aussi réalité
Par l’acte de Lesseps, son organe entêté.
Que vouliez-vous qu’il fît des auteurs à la mode
Du jour au lendemain déjà plus vieux qu’Hérode,
De ces ratés contents, enflés, bavards, en toc
Qui touchent leurs cachets au ministère ad hoc,
Et de tout ce parti dit de l’intelligence
Qui n’est qu’un vil rebut, de la pire indigence ?
Intelligence, soit, mais avec l’ennemi :
L’ennemi du génie accablé, las, blêmi !
Voyez Lesseps en proie à ses tortionnaires,
Les financiers véreux, les hauts fonctionnaires,
Les politiciens, ce lugubre magma
Qui lui fait dégorger tout le sang : Panama !
Panama, Panama ! Les hâbleurs contre l’âme,
Les pets-de-loup élus et la basoche infâme,
Les crochets bien plantés dans la chair du héros,
Remplissent les égouts de leurs ventres bourreaux,
Vivant sur le génie en sales parasites !
Par d’ignobles moyens, des brigues illicites,
La nullité s’acquiert un air condescendant :
Sa pompe, c’est le trou du moustique obsédant !
*
XXXI
Je n’ai pas oublié Chaville, près des bois,
Ses pavillons fleuris de lilas et de roses,
Les jardins chatoyants de nos amours écloses…
Je n’ai pas oublié, j’y pense bien des fois.
Qui d’autre connaîtra volupté si suave ?
J’en demande pardon à la postérité,
Chaville est le pays où croît la liberté :
Celui qui n’en est pas a tout pour être esclave.
Ailleurs, qui recevra pareille élection ?
Avoir eu le bonheur de grandir à Chaville,
C’est devenir celui pour qui tout est facile,
À qui donne l’Amour sa prédilection.
Sous un ciel enchanteur, que les filles sont belles !
Ô Cassandre, ô Philis, avez-vous oublié
Que je vous fus, riant, à tout jamais lié ?
Je me rappelle, moi, ce jeu grave, ô cruelles !
Cruelles, est-ce vous qui donnez de la voix :
Il me fallait choisir, j’étais bien peu sincère !
Sincère, je l’étais tellement que la terre
Ni le ciel n’aurait pu me décider au choix.
Mais vous ne parlez pas et je m’illusionne ;
Je suis seul, loin de tout, loin de l’Éden en fleurs,
Vivant dans je ne sais quel monde sans couleurs.
Mon cœur veut s’épancher et ne trouve personne.
Que d’amis, que d’amour, de rires et d’émois,
Que de printemps joyeux, de rêveurs clairs de lune !
Que j’y retourne encore une heure, une seule ! Une !
Quelle brume m’a pris Chaville près des bois ?…
*
XXXII
Ses jours de passion sont des jours pleins d’angoisse ;
Un malaise profond le tourmente, le froisse,
L’accable, mais il rit, car il voudrait pleurer ;
Peine ou soulas, son cœur ne peut rien endurer.
Pourtant, le souvenir de ce temps a du charme !
Quand il veut surmonter ses faibles, quand il s’arme
Contre les violents délires de l’amour,
Son existence prend alors un nouveau tour :
La paix entre en son âme, il goûte une sagesse
Prodiguant à l’esprit ses dons avec largesse ;
Son mal-être prend fin, le doute est emporté,
Il conçoit cet état comme la Vérité.
Le temps passe, il est mûr, il moque ses folies.
Mais le temps passe encore, en vagues affaiblies,
Et l’attrait du désir n’est jamais bien vaincu :
Il songe et puis un jour dit qu’il n’a pas vécu.
*
XXXIII
Agir, je ne le puis sans un auxiliaire,
Mais les valets rendus il n’est plus de seigneur,
Et je dois contempler la kermesse vulgaire
Quand de géants désirs me labourent le cœur ! –
Dans son sourire, hier, que de tendres promesses !
Il faut que je sois fou pour en croire mes yeux.
Non, elles disent vrai, les hautes allégresses
Qui me chantent, depuis, des airs délicieux.
Que faire ? Que vouloir ? La fenêtre est bien close ;
La porte, sans sa clef, jamais ne s’ouvrira ;
Ses amis sont d’accord pour traverser ma cause,
Où donc est le Crispin qui me les distraira !
Hélas, elle sait bien, pourtant, ce que j’éprouve :
Tel geste imperceptible était tout à fait clair.
Et comment se fait-il alors qu’elle ne trouve
Quelqu’une à m’envoyer quérir comme l’éclair ?
Va, tais-toi, fanfaron, ces jactances sont vaines.
Mais je donnerais tout pour la voir un instant !…
Toujours tu porteras ces invincibles chaînes,
Et tu les baiseras toujours, en sanglotant !
*
XXXIV
Un sourire
Un sourire, dis-tu, décide de ton sort :
Depuis dix ans, un charme ineffablement fort
Gouvernerait ta vie, et toutes tes pensées,
Si je t’en crois toujours, avides, oppressées,
Voleraient sans répit vers l’objet singulier
Que tu n’as plus revu sans pouvoir l’oublier…
– En effet.
– Je ne sais s’il faut pleurer ou rire.
Concevoir ça : dix ans sous l’effet d’un sourire !
– Dix ans, et plus encore ! Il faut bien l’accepter
Puisque ce souvenir ne me veut point quitter.
Un sourire, oui, mais tel qu’il fit trembler mon âme
Et que, toutes les fois que j’y pense, je pâme ;
Mais tellement puissant que, s’il avait duré,
Tu n’aurais devant toi qu’un esprit égaré ;
Un souris, le plus beau des moments de ma vie :
À peine une seconde, et que n’ont point suivie
D’autres douces comme elle, à croire que mes yeux
Se sont fermés à tout ce qui vit sous les cieux
Depuis ce jour, ou bien que désormais personne
N’aura gratifié mon cœur, qu’elle emprisonne,
De pareilles faveurs, et qu’il n’est plus pour moi
De sourire en ce monde auprès d’un tel émoi !
Avoir vu ce sourire et quand même fait taire
Le désir subjuguant de me jeter à terre,
À ses pieds, aussitôt, lui jurant son bonheur,
Eussé-je dû passer pour un fou, sans honneur,
Cela reste le point dont j’ai le plus de honte.
Car je fis prévaloir sur le seul bien qui compte
De sottes vanités et des mots de néant.
Ainsi, puisque j’ai craint un geste malséant,
Il convient que j’expie, en amant solitaire
Qui ne peut décider s’il prie ou désespère.
Ce sourire, ce n’est pas de quoi se vanter,
Mais cela change tout, et je veux le chanter,
Qu’importe si l’on doit rire d’un tel spectacle.
Parce qu’un tel moment, crois-le, c’est un miracle !
Dieu n’en concevant plus de son côté – pourquoi ? –
Je vais vers ce qui peut m’affermir dans la foi.
Et je le dis bien haut : si j’avais vu les ondes
Ouvrir et refermer leurs tentures profondes,
Débusquer les démons des fous et des pourceaux,
Multiplier les pains et marcher sur les eaux,
Béat j’aurais suivi le troupeau des fidèles !
Ce qui m’a frappé, moi : d’angéliques prunelles
Effusant jusqu’au cœur leurs flammes de clarté.
Qu’elle m’ouvre le ciel de la divinité
Ou me laisse gémir dans la nuit ténébreuse,
Elle décidera si ma vie est heureuse,
Si j’ai cause de croire, ou si je ne suis rien…
– Ne voudrait-elle pas que tu fisses le bien ?
Et si ta convoitise, au fond, était mauvaise ?
– J’ai gagné de savoir, par dix ans de malaise,
Que le bien ne serait pas plus à respecter
Pour peu qu’on en jugeât sur ce qu’il doit coûter…
*
XXXV
Corps médical
J’arrivais au collège, à peine. Un bruit courait,
Dont s’amusaient beaucoup les grands. Qui le croirait :
Certain collégien de quatorze ans, non, treize,
Réglementairement avait, mal à son aise,
Subi l’inspection de ses moindres défauts ;
L’infirmière scolaire est l’objet du propos :
Il pensait cette épreuve arrivée à son terme
Quand elle demanda… Quoi ? S’il avait « son sperme ».
– Je ne sais pas. – Alors masturbe-toi ce soir.
Je pense qu’il suivit l’ordre ; il ferait beau voir
Que non ! L’autorité de la science est telle,
Il devait obéir. (En s’excitant sur elle ?)
Méconnaissant la cause, en ignorant l’effet,
Je me fis quant à moi révéler le bienfait
De la main comparée à poigne simienne ;
Son initiatrice est donc aussi la mienne.
Il ne serait pas dit que je resterais coi
À cette question si cruciale en soi.
(Espérais-je en secret que lançant, à l’épreuve,
Un oui bien net, je dusse en apporter la preuve ?)
Cinq ou six ans plus tard, nouvelle inspection :
L’infirmière me pose une autre question.
Vous me direz un jour si cela vous étonne,
Elle voulait savoir, cette brave personne,
Las ! si j’utilisais… Quoi ? Le préservatif.
De crainte de paraître un poil intempestif,
Je répondis : « Bien sûr ! » ; pour le coup, sur sa fiche
Un grand P fut porté : fraude, mensonge, triche !
Je répondis « bien sûr » mais, à la vérité,
L’instrument ne m’était d’aucune utilité,
N’ayant jamais eu l’heur d’en pouvoir faire usage !
Et je ne savais trop qu’en penser à mon âge…
Aussi, la question m’assomma, je pâlis,
Les destins sans retour se voyaient accomplis :
Malgré tous mes efforts pour séduire des femmes,
Camarades de classe et dédaigneuses âmes,
J’étais dans mon genus un cas de nullité
Que la Nature hait et repousse, un raté
Qui n’utilise pas le plastique, et pour cause !
J’aurais été Werther, ma séance était close :
Après un tel éclair révélateur sur moi,
Comment ne pas vouloir fuir le glaçant effroi ?
Dieu merci, j’en causai, pour me sauver du Diable.
Entendant mon récit, une âme charitable
Me dit que, dans son cas, il n’en fut point parlé,
Le mot « préservatif » ne fut articulé.
Ô joie ! ô quel bonheur ! La bourde prometteuse !
La question, en fait, m’était plus que flatteuse !
On avait en moi vu le beau Don Juan fatal
Que je promettais d’être, ah c’est monumental !
*
XXXVI
Nuage d’hélicoptères
XXXVII
Retour au civil, ou L’histoire d’un tueur en série
Voyez le billet « Guerre du Vietnam » ici.
*
XXXVIII
Cendre verte
Je sais que j’ai passé le point de non-retour.
Et si j’ai pu quitter ce délire sauvage,
Je sais bien qu’il faudra que j’y revienne un jour,
Car je suis l’ennemi d’un monde qui m’outrage.
Certes, je reculai, tant ce dérèglement,
Puissant dérivatif au poison de ma haine
Pour la routine absurde et son accablement,
Prit, avec l’habitude, un aspect de géhenne.
Quelles hauteurs, d’abord, dans le songe éveillé,
Dans la possession de terres inconnues,
Accueillantes ! Quels jeux pour l’esprit égayé,
Pour le moi qui s’étend à l’échelle des nues !
C’est donner, conquérant d’un plus noble univers
Enfin débarrassé de toutes ses scories,
À son morne destin des succès sans revers,
À sa soif de beauté des palmes refleuries.
La Beauté pour seul guide, être le souverain
D’un lointain paradis se donnant à notre âme,
L’Idéal embrassé si fort, d’un tel entrain
Que l’on voudrait mourir fondu dans cette flamme,
C’est la source de tant, oui ! de tant de plaisir
Que l’orgueil en devient la garde nécessaire.
Ce qui ne connaît point le rêve doit moisir
Dans l’hectique et puant pourrissoir qui l’enserre.
Mais qui voit apparaître, en un long rituel,
Une perfection de quiétude aimée,
Jouit de son idole et se montre cruel
Pour la foule profane, et comme inanimée.
Il revient du sommeil accablé par le bruit,
Par le foisonnement d’un marché qui lui crie
La médiocrité de l’humain ; il la fuit
Avec des mots secrets de franc-maçonnerie,
Méprisant, haïssant les non-initiés
Un peu plus chaque jour, certain de la sagesse ;
Quel écœurant troupeau que ces suppliciés
De l’ennui, ne pouvant aimer avec largesse !
C’est loin d’eux seulement qu’il se retrouvera,
Dans l’extase buveur d’onirique fumée,
Et dans l’obscurité douce qu’il goûtera
La pipe de jasmin en tremblant allumée.
Mais voilà, plus ce culte au bonheur est rendu,
Plus la réalité devient cauchemardesque.
Je daubai sur le monde en l’appelant tordu,
Puis j’eus peur, j’eus très peur de ma cible grotesque.
Je ne pouvais croiser personne sans frémir,
Sans voir dans les regards une flamme assassine.
Je me sentais si haut : non, l’homme, sans blêmir,
Ne pouvait endurer majesté si voisine !
Cela devenait fou ; d’ailleurs, je savais bien
Que l’on n’ignorait pas dans quel état critique
J’étais ; et chacun donc, me traitant comme un chien
Malade, de frapper son coup bas, diabolique.
C’est moi, poète, moi qu’on traita de robot,
Parce que j’errais seul dans la cité du vice !
C’est moi que l’on voulut convaincre de nabot,
Dans ce harcèlement, cet ignoble supplice !
Själakamp†, le complot des pantins contre moi :
Par la suggestion, les venimeux murmures
Dans le dos, et les mots taraudeurs, et la loi
Du plus lâche, ô le tas de viles pourritures !
Cela devenait fou, je me suis donc sauvé.
Une mystique ad hoc, un brutal ascétisme
Forcèrent le poison dont j’étais abreuvé.
Je vécus quelque temps dans un noir fanatisme.
Triomphant de mon moi, j’en tirai vanité,
Car c’était bien toujours le mépris de ce monde
Qui m’élevait plus haut, plus haut que la cité,
Vers le trône de Dieu, contre le siècle immonde !
Mais j’ai passé, je sais, le point de non-retour.
L’ambition me ronge et j’ai gâché ma vie,
J’ai perdu trop de temps, et ne suis bien en cour,
Pour glaner les honneurs que l’imbécile envie,
Et puisque cela fait qu’on me traite en laquais,
Que l’on peut se payer de la condescendance,
Et puisque je n’ai plus la foi, que je manquais
À mes vœux, que je suis pourri de décadence,
Je sais bien qu’il faudra que j’y revienne un jour…††
† Strindberg : « le combat des âmes ». Dans cette transposition au plan spirituel et paranormal de la lutte darwinienne pour la survie, l’écrivain suédois a forgé cette expression en vue de décrire les malheurs de sa vie, de manière comparable au Rousseau juge de Jean-Jacques.
†† Une certaine considération m’induit cependant à penser que ma situation, relativement à celle de mes contemporains, n’est pas si grave, car, au cas où l’abus ici décrit m’aurait « déglingué », je suis assuré qu’un autre n’a pas non plus laissé indemne les hommes de ma génération. Cette autre « abomination », que je ne prétends certes pas ne pas connaître moi aussi, est, selon l’immortel Kant, dans sa Pédagogie, irrémédiablement grave : « Rien n’affaiblit plus l’esprit et le corps de l’homme que la forme de volupté tournée vers elle-même ; elle est en totale opposition avec la nature humaine. D’elle non plus il ne faut faire mystère au jeune homme. Il faut la lui représenter dans toute son abomination, lui dire que par elle il provoque la plus grande ruine de ses forces physiques, qu’il attire sur lui une vieillesse précoce et que son esprit en subit de graves atteintes, etc. » Je ne vois pas ce qui pourrait être pire. Que ceux qui voudraient me reprocher l’abus des forces que Dieu m’a données examinent s’ils ne sont pas eux-mêmes, dans la fleur de l’âge, ces vieillards décrépits à l’esprit taré dont parle le philosophe.
*
XXXIX
Invasion
Auch könnte unmöglich, wenn diese Welt von eigentlich denkenden Wesen bevölkert wäre, der Lärm jeder Art so unbeschränkt erlaubt und freigegeben sein, wie sogar der entsetzlichste und dabei zwecklose ist. – Wenn nun aber gar schon die Natur den Menschen zum Denken bestimmt hätte, so würde sie ihm keine Ohren gegeben oder diese wenigstens wie bei den Fledermäusen, die ich darum beneide, mit luftdichten Schließklappen versehen haben. (Arthur Schopenhauer)
Tu ne peux échapper à ce grésillement
Qui franchit les cloisons et partout s’insinue,
Ce bruit qui te conduit presque au vomissement,
Cette horrible marée, insane et continue,
Ce taraudage affreux qui dégoutte des murs !
Quand tu lis dans ta chambre, il vient d’un autre étage,
Nauséeux clapotis de fruits tombant trop mûrs ;
Quand tu vas au salon, t’y poursuit le battage :
Le voisin d’à côté, vieux fou, n’éteint jamais.
La machine à palabre a des mains colossales.
Si le silence est d’or – ah, comme tu l’aimais ! –
Les paroles sans fin sont de la rouille, et sales.
Quand tu fuis aux waters, la ventilation
T’envoie un air pesant d’infernal borborygme.
Tu ne peux échapper à la pollution
Par le bruit, devenue un nouveau paradigme.
Quel placard ténébreux, clos à cet univers,
Quel humble cagibi t’ouvrira son refuge ?
Où jouir d’un repos de prés lointains et verts,
D’une sérénité de jardins fébrifuge ?
Fais toi-même du bruit, chuchote ton démon,
Couvre de décibels bien à toi ton martyre !
Mais si je me livrais à cet abus sans nom,
Si j’opposais, dis-tu, l’escalade au délire,
Je ne me croirais pas digne de vivre heureux ;
Et sans l’être aujourd’hui, tant j’ai besoin de calme
Et tant je dois subir mille voisins fiévreux,
Du moins puis-je espérer, innocent, cette palme !
« Regarde, maintenant ! car je suis un Esprit
Venu de loin et j’ai des pouvoirs insolites. »
Soudain les murs rendus lucides, il comprit
Quel cauchemar c’était que tout !
Des satellites
Habités, dans l’espace, avaient jusque chez nous
Envoyé les essaims de leurs crabes difformes
Aux pinces et suçoirs dégoûtants, aux genoux
Cagneux, aux bras ballants, aux bedaines énormes.
Qui dira le succès de leur invasion ?
Chaque crabe pouvait d’un claquement de pinces
Se métamorphoser en télévision.
Nos chances de salut aujourd’hui sont très minces.
Le pauvre hère vit, dans les appartements,
Inertes, ses voisins cloués sur des causeuses,
Le crâne perforé de hideux téguments,
D’où coulaient à grands flots leurs méninges vaseuses
Vers le cloaque noir des goulus crustacés ;
Et le grésillement infini, monotone,
C’est le bâfrement long des cancres engraissés
Qui pompent nos cerveaux de bétail à la tonne !
Non, n’ouvre pas la porte au voisin souriant :
Il vient t’assassiner, âme par trop discrète !
Il n’entend pas chez toi le son stupéfiant,
Ce bruit d’homme déchu : d’où sa haine secrète.
N’ouvre pas ! n’ouvre pas ! car il est commandé
Par les monstres ; dis-lui que d’un moment à l’autre
Doit passer le marchand de ton écran 3D,
Le même que celui sous lequel il se vautre !
*
XL
Aux supérieures intelligences extraterrestres
Sagacités supérieures,
Nous savons que vous existez.
Au juste en quoi vous consistez,
Pour être plus grandes, meilleures,
C’est ce qu’on ignore toujours.
Pour pénétrer autant de choses
Que vous, saisir autant de causes,
Nos bulbes sont bien un peu courts ;
Notre soif reste inassouvie.
Puisque vous avez le savoir,
Vous nous apprendrez comment voir
Et donner un sens à la vie.
Vous avez ce qui fait défaut
Sur la terre notre planète :
Votre conscience est plus nette,
Votre jugement comme il faut.
Apparaissez, je vous en prie !
Vous n’avez pas besoin de nous
Mais sans vous nous devenons fous,
Nous sombrons dans la barbarie.
Le pourquoi, vous nous l’apprendrez ;
Le comment, vous savez le faire ;
Votre existence m’est si chère,
Je sais que vous me comprendrez !
.
II
UNE ADOLESCENCE
.
XLI
Ce siècle avait seize ans dans le cœur de la belle.
Elle avait trop vécu, déjà, si lasse qu’elle
N’aimait plus rien. La pierre occupait tout son sein.
Sa jeune chair, empreinte à jamais du malsain
Toucher de l’être impur, rejetait l’existence.
Jeune, elle avait voulu, après la folle transe
D’une passion noire avec un chaste amant
Qui vivait de soleil, étrange immensément,
Que son passé ne fût qu’un ennui pauvre et vague.
Le cœur du mal-amant fut pour elle une vague
Qui ne lui laissa rien du rêve et du désir,
Rien du mensonge humain, du mensonger plaisir,
Rien des illusions… Non, rien que la lumière
De la vérité : jeune, elle avait la poussière !
*
Ô mes amours, ô mes néants
(Supprimé)
*
Bourgeois suants d’hypocrisie…
(Supprimé)
*
XLII
Sur le piano poussiéreux
Grincent les doigts longs d’un squelette
Qui ricane bien malheureux
D’être un pauvre fou de poète
On danse on rit on boit le vin
Sa musique vous plaît mesdames
Mais vous lui souriez en vain
Il n’a pour vos cœurs que des blâmes
Dans la chambre on éteint le feu
On entend les cris des pucelles
Qui se lamentent C’est bien peu
En se pétrissant les mamelles
La lune est comme une tumeur
Le sang jaillit de la fontaine
Et les angelots prennent peur
Et les noceurs sont pleins de haine
Les étoiles pleurent ce soir
Jusqu’à mes yeux sous la tonnelle
Sur mes lèvres le désespoir
Trempe l’amour
Elle est trop belle
*
XLIII
La belle a les yeux noir citron
Quand on la regarde on s’envole
On est marquis on est baron
La belle est triste et fait la folle
Mais elle n’aime pas qu’on l’aime
Malheur j’ai passé l’interdit
Comme elle a ri de mon poème !
Souffre d’aimer Jésus l’a dit
La belle est un peu violette
Avec ses cheveux zinzolins
Dans les ombres où tout est bête
Où tortillent des gobelins
La belle a le sein ferme et rond
Quand on la regarde on s’envole
On chute de haut on se rompt
Les os on dit la vie est drôle
*
XLIV
J’appelle. Qui me répondra ?
Je suis dans le vent des ruines
Sur les cœurs soufflant des bruines.
J’ai froid. Personne n’entendra.
Je marche. Qui m’accueillera ?
Je suis le vagabond des nues,
Mes plantes de pied sont chenues.
Je cours, mais on m’arrêtera.
J’aime, mais qui me le rendra ?
Je suis un papillon des brises,
Je hume des saveurs exquises.
J’offre. Personne n’en voudra.
Je vis, ô mon Dieu, quel émoi !
Je vais, je viens, c’est rien, c’est bête ;
Fou, je me suis nommé poète ;
Je ris mais on rira de moi.
*
XLV
Marchand d’étoiles !
Chiffons !
Navires ! Voiles !
Chiffons !
Marchand de lunes !
Paniers !
Rivages ! Dunes !
Paniers !
Marchand de nuits !
Brocante !
Vins ! Rires ! Fruits !
Brocante !
Marchand de joie !
Cartons !
Satin et soie !
Cartons !
Marchand de ciel !
Cageots !
L’essentiel !
Cageots !
Marchand d’étoiles !
Chiffons !
*
XLVI
Si douce que le sang perle sous le soyeux
Tapis blanc de sa peau comme un rubis opaque
Si brune que mes mains tremblent et que mes yeux
Ne peuvent échapper à ces longs flots de laque
Si fraîche que les fruits de l’Éden ont un goût
Moindre que celui fort de sa lèvre qui laisse
Un papillon tremblant dans le creux de mon cou
Que celui merveilleux de sa folle paresse
Si pâle que le ciel peut peindre sur son cœur
Les teintes de l’amour d’un trait sombre et d’un rose
Et d’un halo d’azur tout son être est couleur
Dès que le doigt de Dieu sur sa tempe se pose
Si belle que l’étoile a couronné son front
Pour m’éblouir Amour ! et mêle dans la soie
Au parfum de la rose un parfum de citron
Au parfum de sa peau le parfum de ma joie
*
XLVII
Embrasse
L’amour
Du jour
Qui passe.
Tout lasse !
Ton tour
De cour
La glace.
Ce pied
Qui sied
Aux lèvres
Se vend
Aux fièvres
Du vent.
Les Pégasides : Poèmes
Le recueil Les Pégasides, dont on trouvera la présentation ici, a été publié aux Éditions du Bon Albert (EdBA) en 2011, la même année que le précédent, Le Bougainvillier.
Les mêmes remarques introductives s’appliquent aux deux recueils en ce qui concerne leur version numérique : il s’agit d’une version révisée, suivant les conseils de Nicolas Boileau. Ici, outre des changements dans les poèmes, le plan même du recueil a été modifié. En effet, la version papier, dont le plan est à peu près purement chronologique, répartit les poèmes par période de composition, en plaçant les plus anciens au début, les plus récents à la fin. Or les premiers poèmes selon cette présentation sont des œuvres de la plus tendre jeunesse, ce qui fait que nous donnions à lire en premier nos tâtonnements, une erreur assez monumentale. Un poète connu et apprécié pourrait se permettre ce genre de fantaisie et toucher le lecteur en lui montrant ses premiers pas en exergue d’un recueil, pour que le lecteur se dise : « Voilà qui promettait, annonçait le maître. » Mais pour un poète obscur tel que nous, il eût fallu suivre la voix de la raison et placer en tête ce que l’on pouvait penser être le plus abouti, afin que l’appréciation de ce matériau, si elle était acquise, conduisît à l’indulgence pour les pièces qui suivent. Nous avons donc adopté, dans la présente version, l’ordre inverse, en commençant par les plus poèmes les récents et en terminant par les plus anciens. Les livres premier (années 2007-2011) et deuxième (1999-2003) pourraient à la rigueur se placer dans l’un ou dans l’autre ordre, c’est surtout le livre troisième (1991-1992) qu’il importait de remettre à sa place finale en tant qu’art encore tâtonnant (quoi que l’on pense de l’inspiration dominante dans chacune de ces périodes). Les sections qui figurent ici au sein des livres premier et deuxième ont été ajoutées (les sections du présent livre troisième étaient quant à elles déjà dans la version papier) ; l’ordre des poèmes eux-mêmes au sein de chaque période n’a pas été grandement modifié.
Les années séparant ces périodes sont dues, pour celles qui séparent les présents livres 2 et 3, au renoncement provisoire à la poésie classique (essentiellement pour de la poésie en vers libres, dont nous n’avons quasiment plus rien aujourd’hui en raison d’un « autodafé » frénétique survenu entre-temps), et, pour celles qui séparent la période 1 et 2, à l’abandon de toute forme d’écriture littéraire, au profit d’autres recherches intellectuelles. On voit ainsi le cheminement chaotique de cette poésie, dont la production ne s’est cependant pas laissé empêcher par toutes sortes de conditions adverses et de considérations hétéroclites, à commencer par la solitude littéraire irrémédiable à laquelle se voue de nos jours le poète empruntant cette voie classique, tombée dans l’abîme. Mais la passion a jusque-là été pour nous la plus forte, l’étrange passion d’écrire des vers classiques en une époque où la quasi-totalité du milieu des lettres, quand il commente pompeusement ses champions vers-libristes, ne manque pas de diffamer le « carcan », voire la bastille de la métrique, dont l’humanité s’est proprement « libérée », et où les professeurs qui continuent d’enseigner les rudiments de cet art au rebut (pour que les enfants continuent de vaguement savoir ce que faisaient les poètes qu’on les force tout de même à lire) sont devenus des archéologues de la littérature. Mais le secret de cet état de choses, c’est, nous osons le croire, une mauvaise honte parmi les gens de lettres, du moins ceux ayant quelque culture, de l’abandon des règles de l’art, justifié par de vaines philosophies sur les changements de la société et de la psyché humaine, changements en réalité complètement superficiels eu égard à ce dont il s’agit. L’unique changement qui justifierait de renoncer, comme l’ont fait nos poètes, à l’art des vers, c’est la mort de l’art lui-même (annoncée par Hegel et Nietzsche), de tout art, de la vie esthétique dans sa totalité, c’est-à-dire un changement qui impliquerait de ne plus écrire de poésie, de littérature.
Aussi nous est-il indifférent de n’avoir pas suivi la voie scolaire étroite qui conduit depuis deux cents ans à quelque considération dans les lettres de ce pays, puisque, si nous l’avions suivie en manifestant notre goût de l’écriture, la passion que nous éprouvions déjà d’écrire des vers classiques eût été vraisemblablement étouffée par les pressions bienveillantes et les facilités à publier d’autres choses, tandis que, dans la voie sans lustre (bien qu’honorable) où nous avons été engagés tout au long de notre formation intellectuelle institutionnelle, aucune voix extérieure n’a pu peser sur nos choix, et les enseignements et conseils dont nous n’avons pas bénéficié ne peuvent non plus faire défaut au développement de notre art dans sa partie classique puisque précisément plus personne dans la voie royale ne connaît aujourd’hui ces choses autrement qu’en pet-de-loup.
Des quatre recueils que nous avons publiés chez un éditeur, tous au Bon Albert (les neuf autres à ce jour l’ont été en ligne sur ce blog), Les Pégasides sont le seul à n’avoir pas été primé, bien que nous l’ayons présenté comme les autres à divers concours. Le recueil est donc passé entièrement inaperçu. Outre le défaut de composition exposé ci-dessus, nous pensons que son volume (119 poèmes, 116 ici car nous en supprimons trois dans la partie des textes juvéniles) le rendait trop copieux pour un jury.
*
La présente introduction appelle également une remarque sur l’emploi des rimes embrassées dans notre recueil, en guise de justification.
Note sur les rimes embrassées
« Le cas des rimes embrassées. Jamais une rime masculine ne doit être suivie d’une rime masculine différente (ou une rime féminine d’une rime féminine différente). Beaucoup de poètes débutants font la faute en commençant un quatrain par une rime du même genre que celle qui a terminé le quatrain précédent. » (Cette citation, qui n’est pas de nous, se trouve dans notre essai sur la versification ici.)
Ceci est démenti par la structure des deux quatrains d’un sonnet, qui reste cependant exceptionnelle. Nous avons publié dans le présent recueil des poèmes où des quatrains à rimes embrassées suivent le modèle du sonnet et sont donc fautifs, mais nous revendiquons l’exemple de Baudelaire, dont le poème liminaire des Fleurs du mal, Au lecteur, est lui-même ainsi construit, sur dix quatrains :
La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
etc.
Ici le « débutant » Baudelaire fait commencer un quatrain avec une rime féminine (lâches) alors qu’il a terminé le précédent par une rime féminine (vermine), et ainsi de suite. Baudelaire ne réitère pas cet écart dans le reste du recueil, mais la mise en exergue, à la place liminaire, d’un poème présentant une structure considérée comme fautive, est significative. Quoi qu’il en soit, ceux de nos poèmes que nous avons écrits ainsi se réclament de ce modèle, le poème Au lecteur des Fleurs du mal.
On trouve le même genre d’« anomalie » dans des stances de Malherbe :
Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle ?
Et les vœux que j’ai faits pourront si peu sur moi,
Que je quitte Madame, et démente la foi
Dont je lui promettais une amour éternelle ?
Que ferons-nous, mon cœur, avec quelle science,
Vaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés ?
Courrons-nous le hasard comme désespérés ?
Ou nous résoudrons-nous à prendre patience ?
Non, non, quelques assauts que me donne l’envie
etc.
Ces stances se trouvent pp. 46-7 des Poésies de Malherbe dans l’édition de 1971 chez Poésie/Gallimard. C’est le seul exemple de rimes ainsi embrassées dans l’ensemble du volume.
Mêmes rimes embrassées « baudelairiennes » ou « malherbiennes » dans le poème Captive de Marie Noël (en son recueil Les Chants de la Merci, 1930) :
Il était une fois une joyeuse enfant
Dans mon pays. Son âme en elle était plus gaie
Que l’oisillon des champs sautillant sur la haie,
Plus vive que le vent.
Quand elle s’en allait à l’herbe le matin,
Mêlant ses pieds aux fleurs le long de la venelle,
L’espérance en secret voltigeait devant elle
Sur la menthe et le thym.
Et quand elle vaquait aux soins de la maison
etc.
On trouve également des rimes de cette façon dans la pièce Dom Garcie de Navarre de Molière (1661). La pièce est en rimes suivies, à l’exception d’une lettre lue sur la scène qui comporte trois quatrains en rimes embrassées (Acte II, scène VI). Les rimes de ces quatrains ne respectent pas la règle énoncée.
Quoique votre rival, Prince, alarme votre âme,
Vous devez toutefois vous craindre plus que lui ;
Et vous avez en vous à détruire aujourd’hui
L’obstacle le plus grand que trouve votre flamme.
Je chéris tendrement ce qu’a fait Dom Garcie
Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs ;
Son amour, ses devoirs ont pour moi des douceurs ;
Mais il m’est odieux, avec sa jalousie.
Ôtez donc à vos feux ce qu’ils en font paraître etc.
On trouve encore de telles rimes dans le poème « Arcades ambo » du recueil posthume Invectives de Verlaine. Dans ce poème de six quatrains, les deux premiers et les deux derniers quatrains ne respectent pas la règle ; il y a en revanche alternance du deuxième au troisième et du troisième au quatrième. Plus qu’une intention délibérée, il faut très vraisemblablement y voir une indifférence du poète, dans un recueil qui, entre autres négligences prosodiques, rime « prussien » et « messin », ce qui est l’occasion de cette note de bas de page par l’auteur : « Ça rime mal, / Mais m’est égal. »
On voit que « l’erreur » en question apparaît de manière sporadique chez certains de nos poètes. Cet usage irrégulier des rimes embrassées est, dans le présent recueil, systématique. La cause en est certes une erreur consécutive à l’oubli de la règle, mais, cette erreur se recommandant de précédents illustres, elle devient admissible. En l’occurrence, cela ne concerne tout de même, sur les 116 poèmes du recueil, que quatorze poèmes ainsi composés en « rimes embrassées baudelairiennes », ou « malherbiennes » (malherbiennes pour ce qui est de l’antériorité, baudelairiennes pour l’assomption de la pratique dans un poème liminaire), étant entendu qu’un tel nom, s’il était adopté, ne peut s’appliquer qu’à des poèmes en dehors de la forme du sonnet puisque par construction les rimes embrassées d’un sonnet n’alternent pas les rimes masculines et féminines d’un quatrain à l’autre. Après avoir pris ou repris connaissance de la règle dans sa rigueur, nous avons renoncé à cet usage irrégulier.
*
LIVRE PREMIER
(2007-2011)
.
(i)
La guerre en dentelles
.
I
Croyez-vous que j’ignore, en vous aimant, le prix
De la noble vertu dont je me trouve épris ?
Et qu’en y renonçant vous perdriez encore
Plus que je ne puis rendre à celle que j’adore ?
Je ne peux donc vouloir ni cesser de vouloir.
Vous aimerais-je autant si je croyais pouvoir
Compenser une perte à mes yeux inouïe ?
L’âme pleure le ciel dont elle est éblouie.
*
II
De ses larmes mon cœur fait son unique bien :
Connaissant mon secret, vous ne dites plus rien !
J’avais votre amitié, votre appui, votre estime,
Et me pris à rêver d’amour – tel est mon crime.
Las ! il aurait fallu que je gardasse en moi
Ce sentiment coupable, et périr de l’émoi
Qui me brûle et devait se répandre en lumière
Pour élever mon cœur ainsi qu’une prière !
Las ! il aurait fallu vous celer à jamais
La seule vérité qui compte désormais,
Et baiser votre main, à cet ami tendue
Qui manque d’y pleurer sa tristesse éperdue !
*
III
En vos yeux d’horizon où la mer et le ciel
Unis en un seul bleu lumineux, irréel,
Rayonnant en éclats d’émeraude sentante,
Effusent les reflets d’une aurore éclatante,
Sans douter du trésor qu’ainsi je divulguai,
En ce saint tabernacle un jour je regardai…
Et moi qui me drapais dans la mélancolie,
Je sus ce que veut dire aimer à la folie.
L’impertinence, hélas, du vil profanateur
Appelait un dédain juste et réparateur !
Depuis que le repos m’a quitté, pour mon crime,
Je déclame mon mal, honteux, rime après rime.
Mais le pire de tout, en ce long châtiment,
C’est qu’il ne peut produire aucun amendement,
Car j’espère toujours – est-ce scélératesse ? –
Que vous aurez un jour pitié de ma détresse.
*
IV
Ô fuir où je pourrai me cacher pour toujours !
Vous dites me bannir à jamais de vos jours.
Mon cœur se glace, un froid m’étreint, c’est l’hébétude,
Et pour toujours, à tout jamais, la solitude !
Le jugement des dieux, fatal, est donc rendu.
Ma déraison vous choque, hélas ! j’ai tout perdu.
Et vous marquez mon front du sceau de l’infamie
Pour que me prenne en haine une tourbe ennemie
– Qui se trouve un délit plus grand que ses forfaits ! –
En détournant de moi vos augustes bienfaits.
*
V
Comment, mais vous pleurez à l’abri des regards !
Et moi qui ne voyais en vous qu’indifférence
– Hormis votre beauté, cause de ma souffrance –,
Je découvre ces traits brouillés, ces yeux hagards !
Moi qui voulais rejoindre un couvent de bégards
Afin d’y renoncer à jamais l’espérance,
J’entends de votre cœur la chaste remontrance :
Cassandre, vous étiez sensible à mes égards !
Mais comment, pensiez-vous, accueillir cet hommage
Sans qu’il en vînt pour vous et moi quelque dommage ?
Le monde est si méchant, si cruel envers nous !
Faut-il donc que des pleurs, renouvelés sans cesse,
Naissent fatalement d’un sentiment si doux,
Que l’amour soit toujours ce qui le plus nous blesse ?
*
VI
Non seulement, hélas, vous n’entendez céder
Mais vous dites peut-être à qui veut bien l’entendre
Que l’on ne pouvait guère en mon cas rien attendre
Et que vous regrettez d’avoir voulu m’aider.
Ce litige est absurde, il nous faut le vider.
Cassandre, vous vivez dans le pays du Tendre,
Votre vue au-delà ne saurait point s’étendre
Et vous blâmez l’élan que je n’osai brider.
Soit ! je confesse avoir dérogé sans scrupule
Aux clauses qu’à jamais courtois amour stipule,
Abusant de mes droits et vous causant souci.
Or si j’ai haut loué vos attraits, dans mes larmes,
C’est qu’ils sont le reflet de l’âme. C’est ainsi,
Pas plus que l’âme, non, ne pâliront vos charmes.
*
VII
Dans le pays du Tendre où vous vivez, ma mie,
Le plus prisé de tout, le plus aimable bien,
Nul ne peut l’acquérir : il est donné pour rien.
Quel est donc le secret de cette économie ?
Le résultat en est la plus belle harmonie.
Et, surtout, c’est celui qui met le plus du sien
Le mieux récompensé, du nom de citoyen.
Donner vaut tout. La loi, c’est cette antinomie.
Madame, j’ai compris, le vide inquiétant
Qu’oppose la pudeur au désir insistant
Sollicite l’aveu de ma folle conduite.
Je vous tins des propos… Je ne l’aurais point dû
– Reconnaître sa faute, est-ce en bouter la suite ? –.
La demande fait choir le don, alors perdu.
*
VIII
Sans doute je conçois, et j’approuve, Marquise,
Que vous vous indigniez d’un banal compliment,
Mais que vous répétiez le même mouvement
En présence de vers dont vous êtes conquise,
C’est abuser, vraiment, d’une pudeur exquise !
Sachez-le, ce n’est pas votre ami seulement
Que punit ce rebut si fort cruellement,
Mais c’est l’Art, dont la loi sur nous tous est acquise.
Veuillez considérer aussi ce qu’est l’état
Qui s’atteste limpide en un tel attentat
Et que d’autres devoirs ne veulent point connaître.
Votre amour est certain, autant qu’on puisse l’être ;
Souffrez donc à bon droit que je l’appelle mien.
Il faut céder, Madame, et vous en trouver bien.
*
IX
Je vous ai fait du tort, le chagrin me tourmente.
Hélas, en vous prêtant un dessein irrité,
J’ajoutais à l’affront pour votre dignité
Un mépris déplacé pour la vertu clémente.
La pudeur assurant l’audace véhémente
Qu’elle ne prévaudrait sur sa sécurité,
Quoi ! j’arme le dépit contre la vérité.
Ô que de déplaisirs le désir nous fomente !
Pour ce qu’un tel excès dût vous causer d’horreur,
Ce qui le plus vous blesse, en cette grave erreur,
C’est de me découvrir un début de bassesse.
Et m’entendant frémir devant quelque embarras,
Vous ne pouvez celer un soupir de tristesse…
Que tout serait plus simple et plus beau dans vos bras !
*
X
« Cette flamme importune, à la fin que veut-elle ? »
Ah, Madame, à vos pieds une place pour moi !
Pourquoi flétrissez-vous du nom de bagatelle
Ce qui suscite en nous un aussi doux émoi ?
Madame, pour la France et sa palme immortelle,
N’ai-je point tout quitté, commandé par mon Roi ?
N’ai-je point combattu nos guerres en dentelle ?
Pas plus que ma valeur n’a défailli ma foi.
En bravant les dangers je voyais votre image,
Au triomphe éclatant je lui rendais hommage ;
La nuit, je composais pour vous maintes chansons.
Et c’est cette chaleur dans le cœur, bien vivante
– Dont, si j’en crois vos yeux, tous deux nous jouissons –
Qui forme les héros dont un pays se vante !
*
XI
Croyez-vous que m’arrête un silence confus ?
Pensez-vous que j’oublie, en pleurant, votre absence ?
Et quand vous opposez à mes vœux la décence,
Croyez-vous apaiser mes feux par un refus ?
Ô si vous haïssez cet ami que je fus
Pour l’audace sans tact de sa concupiscence,
Pensez-vous provoquer une résipiscence,
Quand tout est balayé par ce torrent profus ?
Eh, lequel de nous deux est-il le moins blâmable ?
Moi qui ne craignis point votre souris aimable ?
Vous qui cachez vos rets, ou bien les ignorez ?
Réduirez-vous ma voix à vous être importune ?
Vous finirez mes jours ou vous vous donnerez :
D’une ou d’autre façon, cesse mon infortune !
*
XII
Zaïde, je caresse un rêve – farfelu ? –,
Devenir éminence et, par ton entremise,
Pouvoir ainsi combler en prince de l’Église
Un appétit d’honneurs, de gloire et d’absolu.
Cette bureaucratie inclite de prélats,
Cardinaux en cuirasse et flanqués de maîtresses,
J’en rêve, en suscitant tes romaines caresses.
Sa pompe, dans tes yeux, brille de mille éclats.
C’est impie ? Et pourtant, j’ai seulement cité
Les exemples connus de bergers estimables,
Ou ne sort-il jamais que des ragots damnables,
D’odieuses rumeurs de l’Université ?
Selon d’aucuns, l’Église en maître temporel
Ignore de Jésus le sublime message :
Un régime chrétien ne peut donc être sage ?
L’Église est pure enfin n’étant rien ? C’est cruel.
Comme je n’ai jamais, en dehors de tes bras,
Connu des voluptés plus belles, plus profondes,
Je comprends qu’ont grandi tes nobles tresses blondes
Dans l’enclos consacré du meilleur des haras.
Et tel un cardinal dont les gants de velours
S’ornent de grands rubis, stigmates symboliques,
Je te vénérerai : mes vers mélancoliques
Soient les joyaux saignés de mon cœur, à toujours !
.
(ii)
.
XIII
Je te regarde, tu souris,
Cette minute est solennelle ;
Dans sa splendeur presque irréelle,
Je suis complètement épris.
Je ne sais quelle gravité
S’empare alors de mes pensées
Quand, toutes choses effacées,
Ne reste plus que ta beauté.
C’est pourtant le plus grand plaisir,
C’est une véritable ivresse !
J’éprouve comme une caresse,
C’est la clef d’un secret désir.
Troublé ? Serein ? Je suis lié ;
En tous lieux tu seras suivie.
Avec le monde, avec la vie,
Je me sens réconcilié.
*
XIV
En pleurant j’ai lavé mon cœur de ses souillures
Et j’accueille l’amour, la beauté, le bonheur.
À présent les oiseaux cachés dans les ramures
Font descendre du ciel un babil enchanteur.
Je sens sourdre en mon âme une joie infinie.
Sur les rayons sonnant au rythme de l’azur
Passent les doigts d’un ange, et tout est harmonie
Quand la harpe céleste accompagne un cœur pur.
*
XV
Où sont parents, amis, souvenirs, projets fous ?
Je me regarde ma vie et ne vois rien que vous.
Cette joie est si forte, avec vous survenue :
Je ne vis que du jour où je vous ai connue.
L’angoisse que je ne cessais pas d’éprouver,
C’était la crainte, ainsi, de ne point vous trouver !
Le jour où je vous vis me sourire, Madame,
Vous fîtes pour toujours le bonheur de mon âme.
Mais un nouvel effroi me vient effaroucher :
Celle qu’un jour, bientôt, j’ose vous approcher !
*
XVI
Je ne peux plus rien dire. En effet, dire quoi ?
Mon cœur en est brisé, tu ne veux pas de moi.
C’est un coup imparable. À quoi bon la défense ?
Rien ne peut me sauver, ni l’humour ni l’offense.
Je ne vois qu’un désert, devant mes yeux s’ouvrir,
Qu’il me faut désormais sans un mot parcourir.
Tous mes projets d’amour abattus, tous mes rêves
Anéantis, ma joie envolée, heures brèves,
Douces, que je vécus croyant que tu m’aimais
Et qui – mon seul bonheur – ne reviendront jamais…
Étais-je sot ? naïf ? étais-je fou ? le suis-je ?
Tu ne veux pas de moi, c’est tout, voilà, qu’y puis-je ?
Pardon de l’avoir cru, pour moi c’était trop beau !
C’était si merveilleux, ah ! c’était si nouveau,
Je crus ce que mon feu voulut me faire croire.
Maintenant je comprends dans quel monde illusoire
J’ai vécu tout ce temps de mon soulas heureux.
Je suis seul, à jamais dans le froid ténébreux.
*
XVII
Une Ase
Exemple singulier de sagesse abarique†,
Oyez, chétifs badauds, cette grande leçon !
L’éthique des aïeux vous donne le frisson,
À l’instar des exploits du jarl Théodorique.
Fille de Langobard et joyau dynastique,
Elle s’appelait Grudrr et portait bien son nom,
Fière princesse à qui l’on ne dit jamais non,
Belle comme une Gothe, Ase mégalithique.
Un Hérule, omettant de méditer les lois,
Lui tint en aparté quelques propos grivois,
Dont elle fut – au sens de chatouille – irritée.
Las ! quand il dut prouver qu’il était homme, et fort,
Par ses proportions minimement flattée,
Elle appela sa cour et le fit mettre à mort !††
† D’Abaris, poète hyperboréen.
†† Tiré de Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, hormis le nom de Grudrr qui est une pure invention.
*
XVIII
« Prenez votre courage à deux mains. » Ah ! Madame,
Le diable le pourrait, un séducteur infâme,
Un corrupteur sans âme et de sens frelaté,
Fort irrespectueux de votre chasteté ;
Mais quand je pense à vous, pour moi c’est impossible,
Car je n’ai qu’une main, hélas ! de disponible.
Devant à la fureur de l’inspiration
La rage d’exprimer ma vive passion,
Et jetant ce sanglot sur de la cellulose,
Après m’être vidé, je ne vaux plus grand-chose.
D’où ma sauvagerie et ma banalité,
Ma platitude en fait d’originalité,
Ce ton de morne plaine et de fauteur de troubles,
D’indigne virtuose en sous-entendus troubles,
Ma brusquerie insane et mon orgueil têtu
Qui me font dire « tu » quand vous me dites « tu » !
Muet comme une tombe entre deux logorrhées,
Impassible et, d’un coup, expert en simagrées.
Peu me chaut d’être froid dans un tel clair-obscur !
Cette règle ne souffre au fond qu’un bémol dur :
Pas de sang-froid possible en vous voyant si belle,
Ô Vénus, ô Marie, Isis, Freya, Cybèle !
Je croyais caresser vos longs cheveux dorés,
Votre peau d’abricot douce aux reflets nacrés,
Vos lèvres de lilas sur des perles ouvertes,
Vos deux mains sur mon cœur, palpitantes, offertes,
Vos melons si primeur, vos noix de coco d’or,
De vos vierges forêts vaillant conquistador…
« Vous rêvez », dites-vous ? Ces bruits sur votre compte,
Cette histoire de vous que partout l’on raconte,
Que vous seriez épouse et mère, sont-ils vrais
Ou bien un plan conçu pour qu’on vous laisse en paix ?
Blasphème, impiété, simonie, anathème,
J’ai commis un tel crime ! et c’est que je vous aime.
« Or le crime n’est pas de m’aimer, insensé,
Car tout le monde m’aime. » En effet, c’est forcé :
Nous sommes tous pécheurs, Aphrodite isiaque,
Blonde comme un lagon bleu paradisiaque !
Tenter le moindre geste en matière d’amour,
C’est passer à jamais le point de non-retour ;
Le détour est permis mais non pas un virage.
Espérer, c’est un crime, ne le pas, un outrage.
Aimer, c’est être esclave et superstitieux.
Le nectar, on le sait, est la boisson des dieux,
Mais un simple mortel féru de poésie
Peut s’enivrer de même au ruisseau d’ambroisie.
Dans vos veines circule un fabuleux ichor !
L’histoire de Jason et de la Toison d’or
Est une allusion à votre grâce insigne
Dont, le Roi mis à part, un héros seul est digne.
*
XIX
Neige de feu
« Si vraiment vous m’aimez, vous prendrez patience. »
J’attendrai, pour vous plaire, ayant bien conscience
Que cet amour m’est tout, que le temps n’y fait rien,
Ne pouvant altérer le prix de votre bien.
Si d’aucunes – beaucoup – se préparent aux larmes,
Les ans ne peuvent guère attenter à vos charmes.
C’est même le contraire : un blond mieux platiné,
Quelques légers sillons sur un front éburné,
Un regard attendri, plus doux et plus céleste,
Une main ciselée au geste toujours leste,
Un grain de peau plus mûr, au fond moins irréel,
Du fait que vous soyez un archange du ciel,
Rehausseront encore un peu plus cette grâce.
Ce déclin pour quiconque est pour vous une grâce
Et vous serez toujours plus belle avec le temps.
Nos ébats ne feront d’envieux mécontents ;
Quelques vieux soupirants me maudiront peut-être,
Rendus inoffensifs par la loi de tout être.
N’ayant plus de soucis, nous vivrons ignorés ;
J’enlacerai sans peur vos appas adorés.
Détachés d’ici-bas, nous ôterons les voiles
Qui cèlent à nos yeux la beauté des étoiles.
Je n’attends pas en vain. Ah ! quand nous serons vieux,
Non comme des humains, nous aimerons en dieux !
Ronsard en ses sonnets dit de bien pauvres choses,
Sur la neige de feu resplendissent les roses !
*
XX
Cratès et Hipparchie
La morale, instrument de toute ambition,
Un penchant comme un autre, une inclination :
Ô voilà ma réponse à votre long silence,
Qui m’est, vous le savez, pis qu’une violence.
Ne m’en veuillez pas trop d’exprimer du dépit :
Cet amour ne me laisse, hélas, aucun répit.
Pourtant, si vous venait le goût de me répondre,
Je croirais que le ciel sur ma tête s’effondre
Et j’en mourrais peut-être. Aussi, tout en pleurant,
Je louange l’esprit qui me laisse ignorant.
Si peu de sérieux que l’on me subodore,
Tout ce que je sais, moi, c’est que je vous adore !
Je vous dirai cela qui me rendrait heureux.
Connaissez-vous Cratès, qui, sans être lépreux,
N’en demeurait pas moins, par choix, au ban du monde,
Méprisant tous les biens, cette trappe profonde,
Et se riant des us en vigueur de son temps ?
C’était un philosophe, et des plus compétents :
Cratès, entre les chiens, fait honneur à la niche !
Hipparchie était jeune, était belle, était riche.
Elle aurait pu régner sur des foules de rois,
Qui pour en être aimés eussent cédé leurs droits ;
Elle aurait fait la paix, la guerre, et tout le reste,
Et préféra Cratès à ce destin funeste.
L’ordinaire où vécut ce ménage est connu.
À ce point du récit maintenant parvenu,
En me recommandant de l’illustre modèle,
Il me plaît d’avouer que, vous étant fidèle,
Je place mon bonheur en vous et dans l’espoir
Que vous vous donnerez à moi, non dans le noir,
Mais devant tout le monde, à dessein, réfléchie,
Ainsi qu’avec Cratès le voulut Hipparchie !
*
XXI
Rose et Coccinelle
La coccinelle rouge aux points noirs s’est posée
Sur le gonflant bouton pour s’offrir un festin.
Dès les premiers rayons du soleil, au matin,
Belle s’ouvre la rose humide de rosée.
La lumière, à ses pieds de reine déposée,
Poudre d’or supernel son habit de satin.
Elle s’épanouit, absorbant le butin
De la foule des fleurs hier décomposée.
Le parfum est exquis et cérémoniel
Que dans ce sanctuaire elle consacre au ciel.
Hosanna ! Resplendis, patère enchanteresse.
Et la bête au Dieu bon, de ses crocs monstrueux,
Dilacère en dansant, prise de folle ivresse,
Les pucerons poilus, croustillants et juteux !
*
XXII
Frère-frappart
Le calme recueilli du monastère
Où médite sans trouble un chœur nombreux
L’exemple édifiant des bienheureux,
Parfois fomente un tout autre mystère.
Et l’on voit tel reclus, hier austère,
S’adonner sans vergogne, et tout fiévreux,
Aux mousseux élixirs des vieux chartreux,
Voire au dom pérignon, comme à Cythère,
Et lutiner la gueuse au flanc puissant,
Non comme un sénateur de Maupassant,
Mais rimant en latin quelque poème.
Nous savons – à chacun revient sa part –
Que le vrai précurseur de la bohème
N’est autre que ce bon frère-frappart.
*
XXIII
Égyptiaque
Dans le tombeau sacré d’une jalouse idole,
Où brûle par magie un millénaire encens,
Profane explorateur, pas à pas tu descends ;
Des chimères aux murs tournent en farandole.
De corridor brumeux en douteuse coupole,
Tu sondes une nuit de sphinx iridescents.
Une splendeur funèbre est ce que tu ressens
En ce dédale obscur d’occulte nécropole.
Contemplant les trésors jadis amoncelés,
Les sarcophages d’or, de gemmes constellés,
Et le rictus affreux d’un chacal, qui t’oppresse,
Tu ne vois pas, couvert par l’aile de l’asfir,
Que dans l’ombre envoûtée un squelette se dresse,
Dardant sur toi des yeux de flamboyant saphir.
*
XXIV
Res Mortuis
L’eunuque mystagogue, au temple tripartite,
Ses vieux traits adipeux de céruse couverts,
Conduit dans la pénombre aux caveaux entrouverts,
Soumise à son pouvoir, la vierge idolothyte†.
Devant une chimère obscure d’hématite
Que baigne de torpeur l’encens aux nimbes verts,
Un puits s’ouvre. Le mage, assisté de convers,
Tout en psalmodiant y jette l’interdite.
Cette chute sans cri lui brise plusieurs os ;
Elle ne le sent pas, en transe sur le dos,
Droguée au plus haut point d’herbe sacramentelle.
Son corps gît sur un tas de squelettes broyés.
Par l’extase soustraite à l’angoisse mortelle,
Sans comprendre elle entend des soupirs réveillés…
† Destinée à être sacrifiée aux idoles. Syn. de nécrothyte, car les idoles étaient parfois appelées du nom de « morts ». Necrothytae: res mortuis, la chose des « morts », la chose consacrée aux « morts » (Macri Hierolexicon).
*
XXV
Frater August
Frère Auguste Strindberg, veux-tu paraître
Et me laisser toucher ton athanor ?
Toi qui de vils métaux créas de l’or,
Comment t’égalerai-je un jour, ô maître ?
Quels enfers sillonner pour mieux connaître ?
Comme toi je comprends quel similor
Le monde ensorcelé, bruyant décor,
Jette à l’esprit confus, pour s’en repaître.
En d’étranges meublés à Göteborg,
Je lisais des fragments de Swedenborg :
Ô quitter la voie orde et pécheresse !
Et comme toi j’ai vu le plan fatal,
Dans mon abaissement et ma détresse,
Le plan cyclopéen, monumental !
*
XXVI
Sans bruit
Je veux n’aimer personne en dehors d’elle ;
Si contre moi je crains de la serrer,
Je veux l’aimer toujours sans espérer ;
Cet amour est ma tour, ma citadelle.
Le temps, le temps s’échappe à tire-d’aile !
Que me restera-t-il, pour m’éclairer
Lorsque viendra la fin de tant errer,
Si je ne garde au moins un cœur fidèle ?
On me dit qu’il est sot de tant chérir ;
Le monde voudrait voir cette eau tarir.
J’ai fui, je n’entends plus son vain murmure.
Et dans la solitude et dans la nuit,
J’écoute chuchoter la source pure,
Et je pleure d’aimer en vain, sans bruit.
*
XXVII
Cet amour n’a pu s’envoler,
Je ne serai jamais heureuse.
On dit qu’il faut se consoler,
Je sais que la vie est affreuse.
Avait-il de l’amour pour moi ?
Son regard semblait me le dire.
J’aurais mis mon cœur sous sa loi ;
Je suis seule et veux me maudire.
J’aurais été son âme sœur,
Je voulais lui donner ma vie.
Sa force était pour ma douceur,
Ma tendresse pour son envie.
Nous ne nous aimerons jamais,
Tous mes rêves ont fait naufrage.
Vivre en pensant que je l’aimais ?
Vivre… je n’ai plus le courage.
*
XXVIII
Sans vous je suis perdu, l’ombre s’étend,
Les ténèbres sur moi jettent leurs voiles,
Je ne sais où je vais, ce qui m’attend
Dans une nuit sans lune et sans étoiles.
Sous ces nuages noirs et tourmentés,
Ces fantômes chassés par les bourrasques,
Je parcours sans les voir des lieux hantés,
Où me frôlent démons, diables, tarasques.
L’abîme s’ouvre et crache un feu d’enfer.
C’est en vain que j’appelle et que je lutte
Contre ces tourbillons de voix de fer,
Car il n’est point de terme à cette chute.
Sans vous il faut souffrir, devenir fou,
Sans fin désespérer, dans l’inertie,
Concevoir son destin comme un écrou,
Achevant dans l’horreur sa prophétie.
*
XXIX
Poète maudit
Je suis un poète maudit
Auquel se refuse la gloire
Et qui ne parvient pas à croire
À la croix que nul ne brandit.
Ce monde est pestilentiel.
Les ministres de ta colère,
Seigneur, que ma chute exaspère,
M’accablent d’ordure et de fiel.
Diablotins et grimelins
Tournant en volutes vermeilles
Font un tapage de bouteilles
Pour me voler mes fifrelins.
Quand j’arrive parfois, Seigneur,
À triompher de ma faiblesse,
Voilà que mon orgueil vous blesse ;
Je deviens pire et non meilleur !
C’est tout le fruit de mes efforts.
Dans le galetas où je rampe,
Que je voudrais que cette lampe
Fût une lanterne des morts !
Que je voudrais voir devenir
Cette couche – cette litière ! –
Sous les arbres du cimetière
Une tombe sans souvenir.
*
XXX
Pécheur
Vous accablez, Seigneur, le pécheur endurci,
Le livrant sans défense à l’Ennemi féroce.
Pour celui qui, confus, se trouve à sa merci,
L’existence devient un cauchemar atroce.
Ce roi des détritus, l’immonde Bal-Zébul,
De puanteurs sans nom épouvante sa proie.
Dans la fosse à purin, le pécheur triste et nul
Pense devenir fou, hors de la juste voie.
Autour de lui – partout ! – que de délabrements,
De ruines, de nuit, de formes répugnantes,
D’âpres exhalaisons, que de pullulements,
Que de soupirs mauvais, d’ombres horrifiantes !
« Le monde te suivra si tu veux me servir,
Si tu viens encenser le Baron de l’ordure !
Dans les écroulements cherche ton avenir,
Car la tentation est seule ce qui dure. »
Seigneur, ne laissez pas mon âme s’avilir
Au contact flétrissant des faux biens de ce monde !
Et que dans votre Verbe, au lieu de m’affaiblir,
Je grandisse en vertus, des vices je m’émonde.
Mais retomber toujours au même caniveau
Au moment où l’on croit toucher à la lumière,
Le coup est de nature à rendre le tombeau
Plus que tout désirable à cette orde poussière !
*
XXXI
Aux gens du métier
Gloires que rien ne peut ternir,
Ce fut un métier vraiment sale
Que vous faire objets de scandale
Pour les cœurs purs de l’avenir.
C’est vous qu’il faut lire à présent
Pour être de cette culture,
Jetant nos esprits en pâture
À votre démon malfaisant.
Accablé de l’infâme chœur,
Je reconnais dans vos ordures
L’attrait des passions impures
Qui suffoquent l’âme et le cœur.
Je voudrais tous vous oublier,
Et que l’on m’appelle barbare.
Votre apothéose est la tare
D’une époque folle à lier.
Vous avez trouvé pour appui
De votre funeste entreprise
La femme folle et sa traîtrise ;
Elle ne vous a jamais nui.
Accusant tous vos détracteurs
De la plus noire hypocrisie,
En fait d’art et de poésie
Vous étiez de vils séducteurs.
Vos immondices laissent coi
L’homme à la pente vertueuse.
Dans cette époque malheureuse,
Votre grimace est notre loi.
Quand, frappé de caducité,
L’idéal s’impose silence,
Tous les signes de l’excellence
Vont à votre perversité.
Cela durera-t-il longtemps ?
Vos vaines idoles cruelles
De cliques intellectuelles
Ont encore quelques instants.
Ce panthéon vertigineux
De vos débauches lamentables,
Tremblant sur ses bases instables,
Croulera dans l’égout brenneux.
C’est très certain. Reste à savoir
Si le poison à forte dose
A laissé vivant quelque chose,
S’il nous reste encore un espoir.
*
XXXII
Ravaillac
De fièvre ou d’extase tremblant
Dans ta cellule monastique,
Tu conçus le désir mystique
De trucider le Vert Galant.
Il tenait, vert un peu croulant,
Parjure, relaps, hérétique,
Son Olympe pornocratique
En vrai Jupiter de beuglant,
Prêt à tout jeter dans la crise
Pour une belle à lui reprise
Par d’icelle l’époux légal.
Ravaillac, ennemi du sexe
Appelé faible et notre égal,
Que ton verticide le vexe !
*
XXXIII
Prohibition
The noble experiment (Herbert Hoover)
Le magique Midwest est conquête viking.
Bravant l’immensité des plaines orageuses,
De graves géants blonds, leurs femmes courageuses,
Avec la dignité du moissonneur au Thing
Et l’impavidité des cavaliers d’Hasting,
Firent ce pays grand de leurs âmes songeuses.
Nonobstant la clameur des foules tapageuses,
Volstead, leur digne enfant, triomphe à tout meeting.
Mais d’un palace à grooms, sous les lustres, Capone,
Enfermant dans ses mains la police caponne,
Revend au prix de l’or scotch, hennessy, guinness :
L’idéal est souillé par l’argent subreptice.
Contre l’hydre du crime, un nom : Elliot Ness† ;
Par la vertu d’un seul, triomphe la justice.
† Tout comme Volstead, député du Minnesota dans le Midwest et auteur du Volstead Act instituant la Prohibition aux États-Unis, Elliot Ness était le fils d’immigrés norvégiens.
*
XXXIV
Chikago
Tout dans cette Babel est si monumental
Qu’on dirait par moments une vaste caverne.
Lille Mats†, de Scanie, en trottinant discerne
Ceux qu’il doit éviter : le jaune, le rital.
C’est le soir. L’enfant blond passe un tram, un étal,
Suit la rue où bientôt va briller la lanterne,
Et, grimpant l’escalier dans le hall un peu terne,
Il retrouve chez lui son univers natal.
Le quartier bourgeonnant est une autre Suède,
Dans cette « Chikago » qui sans degré succède
À l’âpre pauvreté des fjords et des hameaux.
Quittant les vieux bouleaux, leur chanson féérique,
Mats a fait le voyage, en a souffert les maux.
La petite Ingeborg est née en Amérique.
† Le petit Mats. Lille se prononce comme le nom de la ville française.
*
XXXV
Charles XII et les pirates
On envoya même l’année suivante deux gentilshommes suédois pour consommer la négociation avec ces corsaires. (Voltaire, Histoire de Charles XII, roi de Suède)
En sa cour de proscrits, nègres et perroquets,
Le loup de mer reçoit l’envoyé de Gothie
À l’ombre des ficus où sa case est bâtie,
Témoins habituels d’hérétiques banquets.
Il a laissé, ce jour, coutelas et mousquets,
Peigné sa barbe longue au tricorne assortie,
Mis sa belle dentelle – ou la moins décatie –
Pour flatter le seigneur hôte de ces bosquets.
Le baron de Cronström vient sceller l’alliance
Que Charles sollicite en toute confiance,
Et trinque à son succès dans l’or du Grand Inca :
Concluant le traité par d’augustes blandices,
On distribue à tous des pipes de coca
Et l’on remplit de rhum les scintillants calices.
*
XXXVI
Le Sancy
Des mines de Golconde où le ciel cristallise
Les Lombards apportaient des diamants aux Rois ;
Artistes sans rivaux, ces joailliers adroits
Sertissaient les cordons, enluminaient l’Église.
Dans le palais des Francs, le goût se subtilise :
Sancy, l’ambassadeur du noble Henri Trois,
À la cour de Stamboul faisant valoir nos droits,
Irisa le manteau que l’or fin fleurdelise.
Cette pierre à son nom, d’un poids phénoménal,
Augmente les trésors – vastes – du cardinal,
Qui la légua – beau geste – au souverain son maître.
Et Marie-Antoinette aimait à la porter ;
Fersen, l’ami de cœur, dut cependant l’admettre :
Quel éclat sur ses yeux aurait pu l’emporter ?
*
XXXVII
Grégoire von Rosen†, ou L’homme de la Bérézina
L’aigle avait de son vol circonscrit l’univers
De Thèbes à Moscou tombant dans l’incendie,
Mais la patrie armée en débâcle, engourdie,
Se démembre et succombe au plus long des hivers.
Un homme la pourchasse, insultant son revers.
Artisan de la chute et de la tragédie,
Rosen le Suédois voit sa gloire grandie ;
Les Champs élyséens devant lui sont ouverts.
Il abat les cités, il détruit les cohortes,
Ses armes sont ici, sont partout les plus fortes,
Et Napoléon fuit sur tout un continent !
Quand Paris tend ses clefs au césar Alexandre,
Son guerrier le conduit, Ricimer éminent,
Plus haut que les grandeurs dont il foule la cendre.
† « Considéré à juste titre comme un des hommes de guerre les plus vaillants de son époque. » (Grand Larousse du XIXe siècle)
*
XXXVIII
Le papahua†
Tout son corps est couvert d’un horrible bitume
Où l’hallucinogène à la suie est mêlé,
À tout un grouillement de vermine pilé.
Il garde les codex de l’antique coutume.
Crinière sans apprêt en flots sur son costume,
Ses cheveux sont craquants de sang coagulé.
Éventrant les vaincus, dont le cœur est brûlé,
Sa transe le dérobe à la veule amertume.
Il compute le temps et le calendrier,
Sait les jours où vaincra l’impavide guerrier,
Traite l’épilepsie avec des veuves noires.
S’il parcourt les forêts aux panthéons moussus,
L’onguent le prémunit des dieux comminatoires
Et des bêtes, qu’il boute en leur feulant dessus.
† Prêtre aztèque
*
XXXIX
La rainette jaune
Ses longs doigts papuleux adhérant au galet
Suintant, tout oint de pluie et de mousse émeraude,
Homoncule doré, le batracien rôde ;
Quel féroce mépris dans son œil rondelet !
Et son corps spongieux comme un guanaba blet,
Par sa phosphorescence, à qui la faim taraude,
Tout en étant serein dans la brumaille chaude,
Lance qu’il ne faut pas chercher ce gringalet.
Par toute la forêt vert-de-gris et havane,
Le pompeux gobelin galamment se pavane,
Sur la glauque pénombre affiquet chatoyant.
Hélas, le Chucuna le cueille dans la vase,
Pour enduire ses traits du poison foudroyant
Dont vivait et dont meurt la grenouille topaze.
*
XL
Amazonie
En cette Amazonie atteignant l’Équateur,
Parmi les Jivaros, ou Shuars, un cacique
Au père Duroni commente le lexique†
Enclosant toute chose apprise du conteur.
Car dans la sylve tout a son nom protecteur ;
Mais loin de n’enseigner qu’usage syntaxique,
Il montre l’encre mauve et le sirop toxique
Avec lequel on pêche, et le buis salvateur.
Et la confection de ces têtes réduites
Se figeant à jamais dans leurs grimaces cuites,
Pour le fray n’a bientôt plus le moindre secret,
Ni comment on les orne avec les ostensoires
D’aras plumés vivants qu’on pique d’un extrait
De crapaud pour qu’y vienne un duvet tout en moires.
† P. Salvador Duroni, Diccionario del idioma jíbaro, Cuenca, 1928.
*
XLI
Primo Amore
Voyez « Poèmes parus dans la revue du Bon Albert » ici.
*
XLII
Mme B., professeur de latin
Sous les graves dehors de la sévérité,
C’était un professeur aimé par ses élèves.
N’eût été le démon de la frivolité,
J’eusse clamé toujours ses classes bien trop brèves.
J’ai réussi ma vie, on l’a dit, je le crois ;
Cela pèse bien peu sans la reconnaissance,
Si je n’affirme point l’éternité des droits
Que lui doit conférer ma seconde naissance.
J’ai peut-être oublié bien des déclinaisons
Mais je n’oublierai pas le ciel bleu d’Italie
Qu’elle ouvrit à nos cœurs de palpitants oisons
Trébuchant inquiets vers une âme accomplie.
Car c’est de ce voyage aux siècles abolis
Que date mon amour sans fin pour ma Déesse.
Madame B. nous a mariés, ennoblis
Sous l’égide éclatant de sa délicatesse.
*
XLIII
Le mariachi
Sous le balcon fleuri de Doña Miraflor,
Il s’en venait chanter en habit brodé d’or.
Mais la belle doña jamais de sa fenêtre
Ne lui jeta la fleur voulant dire « peut-être ».
Ce qu’il reçut, ce fut, à la fin, d’un valet
Envoyé le surprendre, un coup de pistolet.
Sa bien-aimée alors vint à lui, belle et pâle,
Recueillir sur son cœur l’hommage d’un long râle.
.
LIVRE DEUXIÈME
(1999-2003)
.
(i)
.
XLIV
Vocation
Le poète à soi-même
Rappelle-toi le mal que te fit l’entretien
De ce mauvais penchant aux jours de ta jeunesse ;
Tu faisais envier ton singulier maintien,
Ratais tout, seulement pour écrire : « Ô tristesse ! »
Enfin, tu devins fou de goûter vers boiteux
Et piteux calembours des temps de décadence.
Si léger, tu froissas, par des propos honteux ;
Afin de rimer « foin ! » tu flétris l’innocence.
Qu’est-ce qui provoqua cette intime douleur ?
La Muse a déposé sur ta lèvre une rose :
Repousse le baiser, foule aux pieds cette fleur !
Il faut vivre en n’aimant rien d’autre que la Cause.
Va ! quitte ce pays pour un calme séjour.
Éloigne-toi du monde, où siffle le reptile.
Entre dans le silence, il te parle d’Amour :
Aride était ton cœur que fait Dieu si fertile.
Lorsque tu prétendais partager de l’humain
La peine et le labeur par ces jeux de ton âme,
Certes tu jouissais de ton moi souverain,
Pécheur, et te vouais à l’éternelle flamme !
Garde tes pensers purs maintenant que tu vis
De la vie unitaire et grave de l’Essence.
Vaines tentations soient à tes yeux ravis
Tous les prestiges vains de ton adolescence !
La Muse au poète
Poète, ainsi frappée au cœur de ma bonté
Par ton ressentiment injuste et ton délire,
Car ce n’est pas ta Muse humble en sa piété
Qui t’a fait turbulent, et ce n’est pas ta lyre,
Poète, ainsi frappée, ai-je droit de tenir
Ce flambeau près de toi ? Ton âme est bien trop fière,
L’orgueil a balayé ton vœu de repentir.
Seul, tu l’es à présent, mais sans plus de lumière.
Et c’est encore trop que tu dises le nom
De Celui qu’on exalte en offrande et prière.
Or l’homme doit L’aimer ! la louange est un don
Que l’homme fait à l’homme en louant Dieu le Père.
Mornes chants soient bannis des cantiques au ciel !
Celui qui sait ouvrir son cœur, il sait sourire.
Chose douce est la foi pour qui sert l’Éternel,
Mais la parole est dure, immense son empire.
Fais silence, cœur sombre ! Âme farouche, attends !
Il plaît à Dieu d’entendre une voix lumineuse :
Tu dois donc la polir dans l’eau fraîche du temps
Avant de l’enchâsser sur l’arche radieuse.
*
XLV
Que s’il vous plaît d’aimer, aimez-moi, s’il vous plaît !
Car dans mon cœur la flamme en secret le consume,
Et privé de baisers mon cœur est d’amertume
Et de chagrin empli… Mon cœur vous appelait
Depuis qu’il eut conçu qu’on pût être l’Amant
D’une Dame, et joyeux mon cœur battait des ailes.
Charmant oiseau, mon cœur : « Nous nous serons fidèles »,
Chantait-il, quand j’errais vers vous fiévreusement !
Aimez-moi, par pitié ! Mais je répète en vain
Ces paroles qui sont comme des lames nues
Plongeant dans ma douleur, et les larmes venues
Tôt me font entrevoir qu’il n’est de lendemain.
Quoi ! vos appas pour moi jamais ne cèderont !
C’est la mort que j’appelle alors, soyez-en fière ;
Ironique, jetez un œillet sur ma bière
Quand j’irai par la route où les damnés s’en vont.
En vain volai-je à l’urne où verser mon amour
– Or l’espoir était mien – c’est vous qui m’apparûtes,
Noble Dame ! Sur moi par vos charmes vous sûtes
Vous venger du serpent qui vous trahit un jour.
*
XLVI
Mélancolie
Si le feu sans chaleur de la mélancolie
Répand en ma langueur la brume des regrets,
C’est que point ne se donne à ma lèvre pâlie
Le baiser de ton cœur, qui garde ses secrets.
Ne sais-je pas que l’homme a perdu l’innocence ?
Désormais il faut suivre un chemin douloureux.
Les larmes de mes yeux tombent dans le silence ;
Ma vie est dans l’amour, ce sont des pleurs heureux.
Je choisis de verser les torrents de ma peine,
De languir à jamais, par les sanglots nourri.
La foi dans cet amour, un Dieu bon la soutienne !
Il est doux de prétendre à l’être tant chéri.
Que de beauté les fous dans leur gaîté ravagent !
Le monde est illusoire à qui se meurt d’aimer ;
Et s’il meurt, il tient tête aux vices qui l’outragent ;
Et s’il pleure, il est fort de pouvoir désarmer.
Dans ma confusion, est-ce de la détresse,
Précipitant mon souffle, aveuglant mon regard ?
Comme je suis frappé de ta grande tendresse !
Jamais l’amour n’a cru qu’existait le hasard.
Lorsque, par ta présence intimidé, je songe
À te parler d’amour, je demeure sans voix.
Muet, sombre, je sens l’angoisse qui me ronge,
Le doute et mon désir font deux grands désarrois.
Te voir, et je suis fou ! Entre nous le vertige,
Infranchissable abîme, interdit de savoir.
Or le plaintif appel mutuel du prodige
Inconnu dans nos yeux est mon unique espoir.
*
XLVII
France et Gueuse
La Gueuse a tant foulé la vertu de nos vierges,
Celle de nos soldats, de nos vaillants seigneurs !
Pour effacer ce crime affreux, combien de cierges ?
Par la canaille advient tant d’insignes malheurs.
Las ! les plaisirs des sens ont abattu le Trône.
Les épiciers riaient des droits de l’orphelin.
Le vice anéantit les bienfaits de l’aumône
Et la France connut un tragique déclin.
Du jour où le bourreau leva, toute sanglante,
Aux yeux des possédés la tête de Louis,
Le Démon but la vie à la coupe brûlante
Et de la Vérité les feux évanouis.
Pour principe la chair clame la tolérance,
Dont le sophisme alors décime par milliers
Les démunis, privés d’amour et d’espérance.
– De vrais libérateurs étaient les chevaliers.
Où tombaient les dragons sous leurs grands coups d’épée,
Ils plantaient l’arme au sol ; cette sanglante croix
Accueillait bras ouverts la roture attroupée.
Le désordre banni, c’est le bienfait des Rois.
Ce que le temps a fait, bâti pierre après pierre,
Et ceux-là qu’il rend forts d’un commun souvenir,
C’est la juste cité que rien ne peut défaire ;
Par Dieu même voulue, elle ne peut finir.
De la rébellion la Royauté ne souffre ;
Elle n’est plus visible aujourd’hui, mais elle est !
Quand clame la vertu : « Mon pays ou le gouffre »,
Elle est comme jadis quand la vertu parlait.
Dans son égarement un fou niera la France,
Dira qu’elle est un mot pour les faibles d’esprit.
S’il était moins perdu dans sa sinistre errance,
Il verrait : sur le temps, le mot « France » est écrit !
*
XLVIII
Dieu et France
Par mon détachement puissé-je devenir,
Sans orgueil et sans haine, un jour l’ami des anges,
Le corps tellement las qu’il ne peut plus tenir
Les humeurs qui s’en vont, être hors de ces fanges.
Les hommes, ce troupeau de lâches envieux,
Vers l’abîme sans fond se hâtent tous ensemble.
Que de frivolités ont du charme à leurs yeux !
En verrai-je jamais un seul qui me ressemble ?
Ô dans ma solitude – à quels démons livré ? –
Je suis l’esprit en feu, ne voyant plus que cendre,
Et je ris et je vais et je crie, égaré :
« Dans la fosse ils auront tout le temps pour comprendre ! »
Je voudrais m’élever au monde aérien,
Loin des peuples charnels et de l’ivresse infâme.
La fin de l’organisme à mon avis n’est rien,
Car c’est toi que je crains, corruption de l’âme !
Un songe me revient dans le jour finissant :
Au banquet de l’amour spirituel, convive
Aux doux propos, l’élu, sauf et resplendissant,
Dans les jardins entend des murmures d’eau vive.
Ils étaient purs et droits, les bienheureux défunts ;
L’éternité, pour eux, est une apothéose,
Et le paradis mêle aux plus subtils parfums
Les accents de leurs cœurs, vasque d’or, blanche rose.
L’élu goûte à jamais la présence de Dieu ;
C’est la félicité qui n’a plus aucun terme.
Tout ce qui se passe et fuit, ne fuit pas en ce lieu.
Connaîtra le repos qui sait demeurer ferme.
Oui, l’agneau du Seigneur vécut la Passion ;
N’eut-il pas à subir le crachat et l’offense ?
Les coups portés au Christ, de sa compassion
Ne purent altérer la douce bienveillance.
II
Il est mort sur la croix, Jésus, si frêle, et nu.
Gloire à Dieu ! Haut les cœurs ! L’erreur est rachetée,
Et l’on voit dans le temple où l’espoir est venu,
Par le pinceau fervent la splendeur enfantée.
Signe de l’infini, don du ciel, ô Beauté !
Que les héros de l’art de tant d’exploits sertissent ;
Par elle, entre chaque homme un pont d’or est jeté ;
Et les chants sous la voûte énorme retentissent.
Sonnez, cloches de bronze et carillons d’airain !
Gargouilles, contemplez les parvis sous la lune !
Dieu, pour la paix de tous, désigne un souverain ;
C’est l’âge de l’esprit, les temps de la fortune.
Par l’espadon de feu l’ennemi pourchassé,
Le troupeau défendu sous la crosse papale,
Le temple est établi, le cœur est ressourcé.
De la chaire déferle une voix triomphale.
Dans les sables brûlants veille le Templier
Autour du Saint Tombeau. Dans la brume et la bise,
Sa croix noire adornant un vaste bouclier,
Le Teutonique frappe, avance, évangélise.
Que vois-je ? Sur les mers, des trésors fabuleux
S’en viennent jusqu’à nous depuis les Indes folles.
Là-bas, dans les forêts, au pied des volcans bleus,
Les conquérants sans peur abattent des idoles.
Et c’est ainsi que tout fut donné par surcroît !
Mais sans doute étions-nous des serviteurs indignes :
Dans la prospérité le fidèle mécroit,
Et pour le vil métal il néglige les signes.
Captivé par le Diable, un moine délirant,
Une femme à son bras, dans son poing une chope,
Brisa l’ordre, clamant que c’était encombrant.
Les deux mondes unis, se divisa l’Europe !
Les marchands fort séduits par ce bonimenteur
Qui promettait le ciel aux plus fous en usure,
Mirent à l’unisson ce principe en vigueur :
À chacun ses raisons et pour tous la luxure !
Du romantisme amer la vile pâmoison !
La beauté sur la terre est sans appui, perdue ;
L’esprit n’a plus de lieu, toujours à l’horizon
Inaccessible et vain de sa peine éperdue.
III
La sagesse est pourtant conquérante du sort,
Qui n’a pour l’ici-bas que de la courtoisie
Et qui paisiblement se prépare à la mort ;
La mesure est son feu, son vin, son ambroisie.
Et la lumière vainc de la brutalité
Impuissante l’ennui coléreux et l’envie.
Tous, nous avons besoin de cette autorité
Qui nous vient du principe éternel de la vie.
Du noble caractère elle est le seul soutien.
L’esprit estimera les talents de par elle.
Et sans elle il n’est plus de guide vers le bien,
La force se consume avec la bagatelle.
IV
Voilà donc qu’un jeune homme, à peine ôté du sein
Nourricier de sa mère, invoque la Patrie
Et donne la leçon sans avoir de dessein
Autre que d’épancher à la source fleurie
Sa soif de liberté, d’honneur et d’amitié ;
Or voyant à quel point la foule n’est point sage,
Il pousse des clameurs où parle la pitié :
« Mon Dieu, que c’est gâcher un si bel héritage ! »
C’est que le sens obtus ne peut rien recevoir
Que les coups de bâton dus à toute ignorance.
Je m’en remets à Dieu, je remplis mon devoir :
Je ne pourrai payer ma dette envers la France.
*
XLIX
Notre martyre
Aux amis du bien-vivre il faut un lieu propice
À l’esprit, un lieu calme et de toute beauté,
Et surtout pas le bruit du vulgaire à côté ;
Les gens mal éduqués nous sont un tel supplice !
Cette gaîté sournoise et cette folle ivresse
Soulèvent notre cœur et révoltent nos sens.
Les coquins déchaînés sont par trop indécents,
Qui prodiguent l’insulte ainsi qu’une caresse.
Il n’est guère de vice odieux dont la trace
Ne soit très apparente en leurs potins fâcheux,
Dans leurs gestes brutaux, sur leurs mufles grincheux
Et parmi l’incertain de leur œil qui s’efface.
Quand celui qui devrait être le majordome
D’un valeureux seigneur ose le défier
Sans craindre de se faire aussitôt châtier
Parce qu’on a rompu l’arme du gentilhomme,
C’est vraiment que la loi des imbéciles règne !
Quant tout est à l’envers, tout est indifférent,
Le mot ne dit plus rien, l’homme est partout errant ;
C’est l’ordure qui chante et c’est l’honneur qui saigne.
*
L
Des jours passés
Ils sont passés, les jours où l’on dansait ensemble,
Où l’on buvait le vin d’un amour sans pareil,
Et ma lèvre effleurait ton sourire vermeil…
Repensant à ces jours, toute mon âme tremble.
Les roses du jardin, diaphanes et frêles,
Prirent à la douceur de nos longs entretiens,
Tant nous étions épris alors – tu t’en souviens ? –
Des parfums plus subtils, les couleurs les plus belles.
Comblé par l’abandon de ta main dans la mienne,
J’étais tout au bonheur de trouver dans tes yeux
Le secret retenu, la promesse des cieux,
Un sentiment tout neuf sur cette terre ancienne.
Au jardin de l’enfance un rayon de la lune
Éclaire la tonnelle où nous fûmes assis,
Sans reproche, innocents et libres de soucis,
Après la fête émus d’une chaleur commune.
Vois ! nous étions heureux et ce rêve était tendre,
Nous nous faisions un jeu charmant de nos loisirs ;
Et la brise emporta ces limpides plaisirs.
La brise, ô m’entends-tu ? Pourrons-nous le comprendre ?
*
LI
L’île
Voyez dans la présentation du recueil (lien en introduction) ce poème ainsi que sa traduction en indonésien par Andina Rorimpandey.
*
LII
Singerie
Tout en mangeant des fruits, tout en buvant du vin,
Le désir nous échauffe, empourpre nos pommettes ;
Ce lacrima-christi, des vins le plus divin,
Est un prélude exquis avant les galipettes.
Le printemps jovial est plein de papillons.
Dans le jardin anglais, la nuit tombe. À merveille !
Avec du vague à l’âme on contemple aux rayons
Du beau soleil couchant une robe vermeille
Dans un verre en cristal. Si j’en crois un voisin,
La fin pâle du jour est la minute bleue ;
Alors, en digérant la mangue et le raisin,
On rêve à des babouins se tirant par la queue.
Je lui susurre un mot dont elle me sait gré.
Ma sylphide a bon cœur, elle sourit, câline,
Et me montre ses dents d’émail inaltéré,
Par les bosquets errant un air de mandoline.
*
LIII
Le miroir
De vous ce grand miroir m’a dit, en vérité,
Bien des choses, ma chère, à conserver secrètes.
Vous qui savez si bien faire tourner les têtes,
Ainsi n’avez-vous d’yeux que pour votre beauté.
J’envisage, impassible, un tel dérèglement.
Ce long meuble pompeux emplissant votre chambre,
N’a rien que d’anodin, sans doute, et je suis membre
D’un club où s’étonner est banni fermement.
Étant donc invité par vous-même en ces lieux,
Certes je n’en conçois aucun émoi sensible.
Si la femme à jamais m’est inintelligible,
Par ailleurs une vierge est l’image des cieux :
C’est vrai pour ses parents, comme saints admirés,
Ça l’est encore plus pour la vierge elle-même
Si j’en juge – impudeur ou licence suprême –
Par le béant miroir où vous vous adorez !
*
LIV
Intérieur
Ses longs doigts effilés caressent le bijou
Chatoyant sur sa gorge, un joyau d’améthyste
Dont le flamboiement pâle, exténuant m’attriste.
Je prélève un niñas au coffret d’acajou.
La fumée âcre, lourde et chaude se répand
Ainsi que son brûlant parfum hors de ma bouche.
De mon pied sans appui choit la molle babouche
Et je tombe en langueur, mon bras dans l’ombre pend.
Un songe me ramène aux rives du passé,
Dans les pays lointains, luxuriants, barbares
Où je fus abreuvé d’expériences rares,
Si bien que j’en demeure à jamais harassé.
Je subissais le chant de fifres envoûteurs ;
La fièvre des déserts sourit à mon enfance ;
Dans la nuit, quand la lune habite le silence,
J’entendais me nommer des esprits corrupteurs.
La divagation de mon être obscurci,
Par les palais hantés, ruines grandioses,
Couvrit mon front d’or fin et ma couche de roses
Et posa sur ma lèvre un baiser sans merci.
Il n’est que maléfice aux confins d’Occident,
Tourments de l’âme chaste et, sans fin, le délire
Du cœur empoisonné tandis qu’il se déchire
Tous les jours un peu plus au sortilège ardent !
Ses longs doigts incertains passent dans ses cheveux
Aux boucles de rubis ; la teinte m’ensorcelle !
Et j’admire muet cette idole cruelle,
Maîtresse de mes jours conquise par mes vœux.
Par la race elle vaut les plus beaux épagneuls,
Elle est un bronze intact dont parfait fut le moule.
« Ordonne ! » lui lançai-je. – « Allons parmi la foule. »
Au dehors le soleil embrase les tilleuls.
*
LV
Vains désirs ! Qu’est-ce, l’or, et que sont les couronnes,
Au regard de l’amour dont je suis possédé ?
Sans plus de goût pour rien, je languis, excédé
Par ce qui vient troubler mes longs jours monotones.
Or je sais un secret qui fera mon empire
Sur la belle innocente, et je veux en user.
Si, de ses grâces fière, elle aime à s’amuser,
L’idole, en son palais, ne connaît pas le rire.
Qu’une petite fille a bien du chagrin d’être !
Mais aussi quel mépris pour l’homme en général,
Lui donnant du plaisir à commettre le mal,
Et n’étant jamais prête, à toujours le paraître !
Courage ! en maniant les mots qu’elle t’inspire,
Tu trouveras, Poète, un noble et bon chemin
Où tu l’emmèneras, la prenant par la main,
Si la tendresse a mis des fleurs à ton délire.
*
LVI
Barnaby
J’aime tant Barnaby, mon whippet au poil mauve.
Lorsque je le promène en des bosquets fleuris,
Que des ladys sont là, souvent sans leurs maris,
Il leur fait oublier que j’ai le crâne chauve.
Pour défendre ma vie, il combattrait un fauve.
Certes, je ne crains pas légitimes marris
Au milieu des plaisirs, des ballets et des ris ;
Il est le bon gardien de mes secrets d’alcôve.
Oui, mon whippet et moi sommes très attachés,
Et grâce à lui mes jours, nullement entachés
De fâcheuses rumeurs, s’écoulent sans scandale.
Il devrait être lord, me dis-je en ce moment.
Partout il est aimé, c’est la bête idéale !
Et c’est l’idole aussi de notre Parlement.
*
LVII
Le croquet
Que c’est bien de jouer le dimanche au croquet !
Sur le gazon de gaze, et ça croque, et ça roule,
On fait d’un coup filer sous la cloche sa boule,
Devant l’œil attentif de Joujou, le roquet.
Qu’autrui vulgairement s’avilisse au jacquet,
En maîtres du maillet nous méprisons la foule,
Et sans le moindre pli l’après-midi s’écoule ;
L’orangeade est servie à l’ombre du bosquet.
Pour l’heure, avec ma mie, enclins à des tendresses,
Nous retrouvant tous deux à l’écart un moment,
Nous échangeons baisers, cerises et caresses,
Assis à la fontaine au doux chuchotement.
C’est alors que bondit Joujou, drôle de bête,
Sur ses genoux et grogne entre nos cœurs en fête.
*
LVIII
Verveine
En l’antre où je médite un poème fameux,
Un sonnet à briser le cœur des jeunes filles,
Qu’il faut lire en secret dans les bonnes familles,
Je m’imprègne du soir et du bosquet brumeux.
Les ombres du couchant passent leurs doigts fumeux
Emmi la chevelure humide des charmilles.
Les merles ont cessé de moduler des trilles,
Le chat vient au logis laper son lait crémeux.
Quel poison foudroyant d’infernale luxure
Distiller dans mes vers et forcer la nature
À des abus sans nom, au plaisir incessant ?
Tandis qu’à cet effort géant mon âme peine
Dans le fauteuil brodé, je tremble, subissant
Le délire causé par l’excès de verveine !
*
LIX
Socrate
Socrate, tu vécus, d’Athènes le plus digne ;
Athènes te fit boire un injuste poison.
Mais tu ne voulus pas déserter ta prison,
Témoignage éternel de ton mérite insigne.
Socrate, condamné par le fou qui trépigne
Et n’est jamais en paix, pas même en sa maison,
Pour t’avouer fidèle à la droite raison,
Tu vidas cette coupe, aux siècles faisant signe.
Socrate, nous savons que nous ne savons rien,
Nous que, de tous les temps, tu guides vers le bien,
Dans la quête sublime amis de la sagesse.
La caverne où le monde affleure, réfracté,
Un jour ne contient plus l’amoureuse jeunesse,
Qui s’envole, appelant son dieu, la Vérité !
*
LX
– Chevalier, baisez là cette joue échauffée ;
Ne faites point languir un cœur à vous promis ;
Donnez-moi des raisons de vous l’avoir soumis
Ou bien vous connaîtrez les souffrances d’Orphée !
– Madame, de vous voir ainsi catastrophée,
D’un songe fugitif m’a promptement remis ;
Et je vous baiserai si, riant d’Artémis,
Vous caressez mon front de vos chers doigts de fée.
– Seigneur, quel marchandage indigne d’un amant !
C’est ainsi qu’un goujat parler effrontément.
Pourtant, vous allumez des feux inextinguibles…
– Il est doux d’arracher un aveu si poignant ;
Vous avez, ma Vénus, l’âme des plus sensibles…
– Je me pâme et vous vois devant moi trépignant !
*
LXI
Les roses d’Izmir
Voyez « Le Diwân » ici.
*
LXII
Larmes
Elle avait les yeux bleus comme le firmament,
Des lacs étincelants d’ondes ensoleillées,
D’où, colombes d’amour à l’aurore éveillées,
Jaillissaient les douceurs de son cœur, ardemment.
De plus brillants éclats que ceux du diamant
À ces prunelles d’ange aimables, éveillées,
Par des songes confus bien qu’encore effrayées,
Quoi de plus naturel, donnèrent un amant.
Ils eurent l’un pour l’autre un excès de tendresse,
Et puis – ce fut un peu de leur part maladresse –
Le monde fit obstacle à cet heureux hymen.
En désolation de longs jours s’écoulèrent ;
Sans l’être cher est-il encore un lendemain ?
Hélas, de si beaux yeux que de larmes coulèrent !
*
LXIII
Jardin de l’âme
La vie est le jardin de l’âme ;
Il y neige des roses d’or.
Vous ne recevrez aucun blâme
Pour jouir de ce grand trésor.
Votre pas timide se pose
Sur le gazon tout frémissant ;
Dans cette lumière s’expose
Votre blancheur, en rougissant.
L’ombre douce d’une ramure
Où le pinson s’est abrité
Voile une source qui murmure
En sa rêveuse intimité.
Les étoiles sont éblouies
Et se pâment tous les Amours
Devant vos grâces inouïes.
Je vous aime depuis toujours.
Je vous aime et la vie est belle ;
Fleur éclose, agréez l’amant
Que vous a désigné Cybèle ;
La vie est belle, en vous aimant.
Une chose très précieuse
– Cela ne m’est pas un secret –
Vous appartient, fleur gracieuse,
La donnerez-vous sans regret ?
*
LXIV
Jeunesse
Aujourd’hui je comprends ce que fut ma jeunesse
Et comme je manquais à son devoir très pur.
Quelle amertume ! avoir en loisirs sans finesse
Tari si claire source, apâli cet azur.
Ô vous la plus splendide, ô la plus ravissante !
Aujourd’hui je comprends votre déception.
Ce cœur fait pour, au soir, en sa fougue naissante,
Accompagné du luth, chanter la passion,
Qu’offrit-il à vos nuits d’innocence pensive ?
La romance andalouse au rythme languissant ?
La douce sérénade, éloquente, expansive ?
Que vous offrit de beau l’amour reconnaissant ?
Si je n’avais trahi ce qui saisit mon être,
Cet élan par lequel l’amour vint m’animer,
Aujourd’hui je comprends, nous l’aurions pu connaître,
Étant jeunes et beaux, le bonheur de s’aimer.
*
LXV
Lyre
D’une nymphe en beauté rivale de Vénus
Amoureux ménestrel, je caresse la lyre,
Dont les notes au loin emportent mon délire ;
Puissent-elles nourrir ses rêves ingénus !
Un cyclope la garde, ennemi de tout cœur.
Ne vit-il, cependant, la cause de mes fièvres,
Le sourire fatal qui lui montait aux lèvres
Et dont je m’enivrai comme d’une liqueur ?
Ce cyclope jamais ne dort ni n’est distrait.
Fort comme mille, il peut briser une montagne.
En combat singulier contre Héraclès, il gagne.
Ni l’or ni les plaisirs n’ont à son œil d’attrait.
Si j’osais le braver, s’ensuivrait mon trépas.
Hélas ! elle est si belle en ses métamorphoses,
Grande et parfois petite, aux mains blanches ou roses,
Fine et replète ensemble, aux opulents appas…
Ô l’infortune extrême et l’excessif tourment
M’écartant des loisirs de ma douce maîtresse !
Comprenez-vous pourquoi, sans me lasser, je presse
La lyre des soupirs si pathétiquement ?
*
LXVI
Bergerade
J’aime une demoiselle affable et sérieuse,
Non pas une Carmen ayant autour des bras
En guise de fichu de sinueux cobras
Et dont la voix évoque une hyène rieuse,
Non pas une Ménade en cheveux, furieuse,
Toujours psalmodiant des abracadabras,
Au fond de ses yeux fous de vagues Alhambras.
Va, laisse aux affranchis une telle crieuse !
Moi, j’aime une bergère aux agrestes appas,
Dont le maintien est digne et pudique le pas,
Ornement des vallons, parure des collines.
Parce qu’il est bien temps, en mes nouveaux habits,
Pour demander sa main j’apporte des pralines
Et mêle ma louange à celle des brebis !
*
LXVII
Anachorète
Vertu, le monde hait ton regard fantastique
Où miroitent les pleurs d’un long mal inconnu
Et brillent les éclairs du courroux contenu,
Ton regard à la fois sublime et pathétique.
Tourne donc vers les cieux ce visage ascétique
Qui parmi les banquets n’est pas le bienvenu.
Par des liens mondains nullement retenu,
Ton destin est d’errer, de parvis en portique.
Jusqu’à ce que la foule, aux cris des plus méchants,
Te chasse hors des murs, te repousse des champs.
Alors tu t’en iras au désert, ton asile.
Là se dissipera tout appétit charnel.
Dans l’antre ténébreux où ton âme s’exile,
Elle contemplera son bonheur éternel.
*
LXVIII
L’arcane
De magiques pensers sur leurs ailes portant
L’esprit qui se consacre à la subtile étude
Pourront l’émanciper de toute inquiétude,
Conférant le bienfait d’un arcane important.
Il est une rumeur dont le sens déroutant
Circule insidieux parmi la multitude ;
Ceux qui s’en trouvent las cherchent la solitude ;
Ils vont à l’amitié la plus forte, pourtant.
Car le même idéal conduit les âmes fières
Vers un sommet antique inondé de lumières,
Pour y pencher leurs fronts calmes et délassés.
Il est pour les amants de gazouillantes berges
Où croissent près de l’eau des lis entrelacés ;
Pour les cœurs les plus purs seront toujours des vierges.
*
LXIX
Esclavage
Ô poète, comment aurais-tu pu comprendre
À quel point cet amour était grand, était fort,
S’il ne t’avait brisé comme du bois trop tendre,
S’il ne t’avait conduit sur le seuil de la mort ?
Avant que tu n’aies bu la coupe de souffrance
Que sur ta lèvre un jour le dieu vint à presser,
Tu ne te dépris point d’une douce ignorance
Sur l’ampleur des pouvoirs qu’il lui plaît d’exercer.
Quand, l’esprit encombré de noire fantaisie,
L’éloignement fatal du seul être adulé,
Les affres de l’absence et de la jalousie,
Tu souffris tous ces maux, rien ne t’a consolé.
Sincère en son élan, quand l’âme est attachée
Mais que son insuccès la met face au néant,
Une part de soi-même est alors arrachée,
La douleur qui rend fou laisse le cœur béant.
Figure sans couleur ne souhaitant plus vivre,
Tu t’ensevelis donc dans un funèbre ennui,
Comme tout recouvert d’une couche de givre,
Pour cacher ton malheur et rester sans appui.
Tu ne cessais pourtant de nourrir cette flamme
Qui t’ayant possédé de toi fit un maudit ;
Hélas, elle eut raison des lambeaux de ton âme
Lorsque le désespoir à la fin t’envahit.
C’est alors que tu vis ce que cela peut être,
L’existence sinistre, affreuse d’un dément,
Et l’abîme s’ouvrit pour annuler ton être,
Pour te déchiqueter sur son escarpement.
Il fallait que, pourtant, t’accablent ces supplices ;
Pour le moins entends-tu que ton maître est l’Amour,
Maître ô combien jaloux en offrant ses délices.
Chante haut sa louange, esclave, c’est ton tour !
*
LXX
Pour moi le paradis est le sein d’une blonde,
Blanc comme un cumulus dans l’azur éclatant,
Qu’un soleil vespéral de ses flammes inonde,
Colorant de vermeil son contour palpitant.
Avec l’espoir qu’un jour, collant à ma poitrine
Le beau sein parcouru de doux frémissements
De la blonde riant sous ma lèvre lutine,
Je donne libre cours à mes épanchements,
Et puisse voir bouffer ce brûlant sein de neige,
Comme si la substance en gerbes, en faisceaux
S’accroissait sous l’effet d’un feu qui nous agrège,
Dans le but d’amortir mes foudroyants assauts,
Avec un seul dessein au travers de l’épreuve,
De l’outrage flagrant, du coup dissimulé,
Des haines sans répit dont le fourbe m’abreuve,
Je supporterai tout, seul, jamais esseulé.
(Ne croyez pas qu’ici je me plaigne : au contraire,
Sans ennemis jurés la vertu se morfond.
C’est face aux attentats qu’elle peut se parfaire
Et surplomber le rêve agité du bas-fond.)
Puis, quand viendra le temps, comme le veut l’usage,
De me jeter aux pieds pourvus d’ongles brillants
D’une blonde qui fut, en attendant, bien sage,
Dont me plairont les yeux chastes et scintillants,
Quand je tomberai, donc, ainsi qu’un météore,
Cavant autour de nous un cratère béant,
Projeté des altiers sommets que l’astre dore,
Pour triompher ou bien couler dans le néant,
De fait, je suis certain, tant ma foi singulière
Réalise bien plus que les Kama Soutras,
De ne me relever sans – ô volupté fière ! –
Autour de mes genoux la chaîne de ses bras.
Et les yeux dans les yeux où nagent des sirènes,
J’emporterai ma blonde en un lieu reculé ;
Affrontant son amour en de folles arènes,
Je vaincrai sur mon cœur son sein immaculé.
*
LXXI
Hélas, je verse tant de larmes
Sur la mort lente de ses charmes
Qui, malgré l’art de les troubler,
N’auront jamais rendu les armes ;
Que le destin voulut combler,
Que le malheur vient accabler.
L’avenir vu par l’espérance,
Horizon libre de souffrance,
C’était nous deux toujours unis,
Cœurs vaillants contre toute errance,
C’étaient les outrages bannis,
C’étaient des baisers infinis.
C’était l’amour sans artifice,
Triomphant dans le sacrifice !
Le cœur ferme est un cœur ailé,
Accumulant le bénéfice
De battre comme ensorcelé ;
Du vrai bonheur telle est la clé.
Oui, mais où ma Philis est-elle ?
La peine me sera mortelle !
Où trouverai-je enfin l’abri
Pour cacher une angoisse telle,
Où retirer mon sein meurtri ?
Le destin nous avait souri.
Et les floraisons printanières
Sous de bienfaisantes lumières
Déjà s’ouvraient, tout doucement.
Les fleurs écloses les premières,
Dans un timide tremblement,
Rougissaient virginalement.
C’était une belle journée ;
D’âmes la terre était ornée.
Je la vis, ravissant effroi !
Et ma vie en fut retournée.
Depuis le choc de cet émoi,
Un grand froid s’empara de moi.
Plus de chaleur en l’existence,
Mélancolie, inappétence,
Hors de ses bras, loin de son feu ;
Telle est l’implacable sentence
De l’amour qui n’est pas un jeu
Et ne se contente de peu.
Adieu, ma chimère, beau songe ;
Si tu n’étais pas un mensonge,
Tu n’étais pas non plus la vie.
Le malheur où cela me plonge
Abat mon âme inassouvie,
Toujours à son rêve asservie !
*
LXXII
Chérit-elle un amour sans fin ?
Je rêve qu’elle m’aime enfin.
Quelle est cette triste espérance
Qui guide mes pas dans l’errance ?
J’ai fui par dépit de l’amour,
Craignant la lumière du jour.
J’ai fui les lieux de ma folie,
Où mon âme s’est avilie.
J’ai fui la ronde aux masques faux,
Je m’y trouvais en porte-à-faux.
Ô j’ai fui d’une aile blessée
Le monde où mon âme abaissée
Se fût éteinte, en un soupir,
Au premier souffle du zéphyr.
J’ai fui le monde que j’abhorre,
Cet amour me consume encore.
Chérit-elle un amour sans fin ?
Je rêve qu’elle m’aime enfin.
Dans les nuits de ma solitude,
Soumis aux vents de l’altitude,
Je sonde les cieux étoilés
Pour qu’à mes yeux soient dévoilés
Le secret de cette tendresse,
Le pourquoi de cette détresse.
Et dans l’épaisseur des forêts,
Du destin fuyant les arrêts,
Je cache ma douleur profonde ;
Mon cœur où la tristesse abonde
Dialogue avec les hiboux,
Les biches, les carpes, les loups :
Dites-moi pourquoi – je l’ignore –
Cet amour me consume encore !
Chérit-elle un amour sans fin ?
Je rêve qu’elle m’aime enfin.
« Ne pleure pas, chante la chouette,
Vois, dans les champs rit l’alouette,
La génisse met bas ses veaux,
Et chacun vaque à ses travaux,
Quand au soir l’angélus résonne,
Il le fait pour tous, et personne
Ne sent son cœur abandonné.
Si cet amour te fut donné,
C’est du ciel un honneur insigne ;
Il te faut donc en être digne. »
Hélas ! s’il n’est point partagé,
Que ne peut-il être abrégé ?
M’en réjouir ? Je le déplore,
Cet amour me consume encore !
Chérit-elle un amour sans fin ?
Je rêve qu’elle m’aime enfin.
*
LXXIII
La cité perdue
I
Il est dans les déserts brûlants de l’Arabie
Une cité perdue au nom bien oublié
Dont la chaîne, croit-on, jadis tenait lié
L’ensemble des tribus d’Oman jusqu’en Nubie.
Par quel pouvoir sacré l’antique capitale
Sut-elle assujettir l’inébranlable orgueil
Où toute autorité, comme sur un écueil,
Vague géante, rompt sa puissance brutale ?
C’est ce que ne dit point la légende secrète
Que dévoilaient certains cénobites hantés,
Refusant de ne voir que contes inventés
Dans l’étrange récit d’un vieil anachorète.
Ce moine, halluciné de songes ascétiques,
Errait dans le désert quand un site ignoré
Apparut à ses yeux, par le temps dévoré,
Parsemé de débris de temples, de portiques.
Il avait parcouru ces décombres impies,
Recherchant les secrets des éons disparus,
Et saisi des rouleaux de parchemins abstrus
Au fond de souterrains où nichaient des harpies.
Dans les écrits obscurs, inconnus du vulgaire,
Depuis lors des chercheurs, d’impassibles savants
Apprennent l’existence au cœur des ergs mouvants
De la cité qui fut un empire naguère.
Il se raconte, enfin, que le Bédouin farouche,
Dès qu’on le questionne au sujet de ces faits,
Invoque sur son chef d’Allah tous les bienfaits,
Et qu’on ne peut jamais rien savoir de sa bouche.
II
Le poète, tandis qu’un chien étique aboie
Dans la cour au-dessous, contemple, l’air absent,
Depuis son galetas morne où la nuit descend
Les toits fuligineux de la ville sans joie.
Mais ses yeux ne voient point les pâles flétrissures
Qui trahissent la fin de temps plus vertueux,
Les pignons décrépits, les chemins tortueux
Où rôde le blasphème en soufflant des ordures.
Il est dans les splendeurs d’une cité lointaine,
De bassins entourés de somptueux jardins,
Où la beauté rayonne au chant des baladins ;
Les regards y sont clairs comme une eau de fontaine.
– Un jour, au crépuscule, apparut une fée.
Sa robe étincelait, l’être surnaturel
Ne se départait point d’un maintien solennel,
Sur ses macarons d’or de diamants coiffée.
« Ô poète, salut ! » Sa voix était d’un ange
Et semblait s’élever sur l’aile d’un zéphyr.
Ses yeux plus cérulés que le plus beau saphir
Illuminaient le cœur d’un éclat sans mélange.
Alors, ayant souri, la noble silhouette
Retira dans le noir son front éburnéen,
Sa beauté sans défaut d’astre hyperboréen,
Ne laissant qu’une clef, où courut le poète.
III
Après qu’il eut reçu cette visite insigne,
Les songes du poète, effaçant les soucis,
Devenaient plus pressants, plus certains, plus précis,
Et ceux qui les peuplaient gaîment lui faisaient signe.
Poussé par cet appel dans une vie errante
Au loin, il s’élança vers d’autres horizons,
Cheminant obstiné de nombreuses saisons,
Peut-être dix, ou quinze, ou peut-être quarante.
Et toujours il rêvait de la cité perdue
Dont le signe entêtant l’entraînait sans répit,
Dont l’image gardait son ardeur du dépit,
Animait sa ferveur, sa volonté tendue.
– Il s’était égaré bien loin des caravanes.
Pour la septième fois le soleil rougeoyant,
Énorme à l’horizon du désert flamboyant,
Descendait lentement dans les airs diaphanes,
Quand de restes anciens les dunes retirées
Lui donnèrent à voir l’austère majesté.
Et par l’enthousiasme aussitôt emporté
Il courut à travers ces formes délabrées.
Il vint au haut portail près des pierres tombales,
Que lui permit d’ouvrir la clef qu’il apportait,
Découvrant un château, comme une voix montait,
« Voilà l’époux ! », parmi les chants et les cymbales.
.
(ii)
Poèmes à Marceline
.
LXXIV
Tous les jours de ma vie…
Voyez « Un de mes poèmes illustré par C. Cayla-Boucharel » ici.
*
LXXV
Mon cœur à la folie aime sa Marceline.
Blancheur, douceur du sein, chaleur du saint des saints,
L’étreinte, les baisers, tempétueux desseins,
Exaltent ma tristesse, et l’amour l’illumine !
Marceline ! elle est rose, elle est douce, elle est fine.
Ses appas enivrants, promis près des bassins,
Cèdent à mon désir au moelleux des coussins,
En un rêve, grands dieux ! qu’obsédé je rumine.
Des charmes dont je veux combler la volupté
Elle a fait naître en moi la grande avidité.
Autour de cet amour je ferai place nette.
Qu’elle accueille un poète à l’ombre du jasmin,
Bien à l’abri du doute errant qu’elle rejette ;
Elle est la tendre amie au long du long chemin.
*
LXXVI
Sachez-le ! c’est fini, c’est passé, l’amertume,
Et je goûte aujourd’hui le bonheur à mon tour.
Un beau soleil rayonne au lieu de tant de brume ;
Marceline, elle est mon Amour !
Ce n’était pas d’aimer que je connus la peine ;
Non, l’âme enthousiaste est plus forte en vertu.
C’était le doute affreux qui rendait ma foi vaine ;
Aujourd’hui, le doute s’est tu !
Le souffle retenu, sourire et bouche bée,
Nos regards éblouis par la félicité,
Où l’âme à l’âme verse une essence incréée,
C’est l’esprit dans l’éternité !
Bonheur, j’ai dit le mot ! bonheur fou de la vie !
Les regards sont la clef d’intimes profondeurs,
Yeux dans les yeux, miroirs de la forme accomplie,
Yeux dans les yeux, douces faveurs !
Regard profond, subtil, fugace, instant suprême ;
Ne passent pas en vain le temps, l’heure, le jour :
C’est ce que dit le cœur quand on vit, quand on aime ;
Marceline, elle est mon Amour !
*
LXXVII
La vie en ce domaine est un vaste loisir,
Je flâne au long de jours qui sont tous des dimanches.
Les roses au soleil montrent des robes blanches,
Les alizés lointains soufflent sur mon désir.
Quelle langueur survient à l’appel du plaisir !
L’arbre en fleurs tend au ciel ses ondoyantes branches
Et le pinson ramage en chanterelles franches.
Seul, ainsi qu’en exil, je ne puis rien saisir.
Passent-elles encore autour de moi, les heures ?
Par ces lieux familiers, je ne vois plus que leurres.
Qui donc mettra ce cœur plaintif en son panier ?
La main tendue, espoir ! quand un rameau s’incline,
Cueillerai-je le fruit du beau mandarinier ?
Je voudrais tant couvrir de baisers Marceline !
*
LXXVIII
Tu n’es plus une enfant et pourtant, et pourtant…
Et pourtant je ne vois que tes enfantillages !
Si je cherchais en vain de l’esprit chez les sages,
Les dépasse en clarté ton sourire éclatant.
Ton bonheur ingénu me bouleverse tant !
Parcourant plein d’ennui des pages et des pages,
Mes yeux se fatiguaient à percer des nuages,
Quand percé par l’amour je sus tout dans l’instant.
Par ta légèreté tu t’élèves aux nues ;
Là, sont-ce les éthers, tes légères tenues ?
Une science exacte ordonne tes ébats.
Tu chasses les soucis des vallons et des villes.
Toi, frivole ? Ô tu ris des futiles débats,
Car l’enfance du cœur c’est l’âge des idylles.
*
LXXIX
Marceline, vous êtes belle
Et le printemps est de retour.
Daignez ne point m’être cruelle,
Ou vous offenserez l’amour.
Les coccinelles sur les roses,
Les tourterelles dans l’azur,
Deux par deux se disent des choses
Que ne veut entendre un cœur dur.
Sur les chemins blancs d’aubépine,
Sur les sentiers bordés de fleurs,
Donnons-nous la main, Marceline,
Ne faites point couler mes pleurs !
Marceline, les hirondelles
Disent les mauvais jours enfuis ;
Elles viennent à tire d’ailes
Jouir des douceurs du pays.
Marceline, vous êtes belle
Et l’amour me met à genoux ;
Veuillez être ma tourterelle !
Je connais un endroit pour nous.
C’est un ruisseau qui peut vous plaire,
Sur le bord duquel on s’assied.
Délassons-nous près de l’eau claire,
Il baisera vos doigts de pied.
*
LXXX
Marceline, sèche tes larmes,
Je serai l’ami de ton cœur.
Ô défais-toi de ces alarmes,
Cette trop amère liqueur.
Le don d’aimer, inestimable,
Nous ne nous le connaissions pas.
Penses-tu que je sois coupable
D’avoir osé le premier pas ?
Pourquoi donc tant d’inquiétude ?
Ce qu’il nous faut, c’est de la foi.
Je ne crains plus la solitude
Depuis que je suis tout à toi.
Hélas ! que par trop je présume,
Et tu te couvres d’un refus ;
D’aimer me vient cette amertume
D’avoir été ce que je fus.
Ce que je fus est en fumée !
L’amour a consumé le moi
Qui n’aimait point sa bien-aimée,
Qui se tenait hors de sa loi.
Certes mes défauts sont sans nombre ;
Tel était mon égarement
Qu’ivre je m’enfonçais dans l’ombre
Avec des rires de dément !
Imagine mon épouvante
Lorsque l’Amour vint me presser :
J’aperçus la fosse béante
Dans laquelle j’allais glisser.
Quel excès de déconfiture !…
– Un zéphyr m’ôta de ce lieu
Et me posa dans la Nature,
Où je rendis grâces à Dieu.
Seules, sanglotent les âmes ;
Qui prétend le contraire ment.
Il ne faut point que tu te blâmes
De m’inspirer ce sentiment.
Pourquoi cette troublante plainte ?
L’amour est l’unique vainqueur.
Ô Marceline, sois sans crainte,
Je serai l’ami de ton cœur !
*
LXXXI
D’éclatant acajou sa lourde chevelure
Enserre un front pensif d’une chaste pâleur.
La joue épanouie a la chaude couleur
De la rose pompon. L’ensemble a fière allure.
De même sans défaut, la gracile encolure
Est blanche comme un lis, noble et mystique fleur,
Calme azur surplombant le golfe, avec l’ampleur
De la gorge évoquant le vent dans la voilure.
La taille est un détroit d’Ormuze fabuleux,
Où le navire suit, parmi des flots houleux,
L’auguste majesté d’insignes promontoires.
Devant des charmes tels que l’amant en barrit,
Quel choix, pour le pardon de vœux attentatoires,
Que de baiser aux pieds l’idole qui sourit ?
*
LXXXII
Comment pourrais-je dire à celle que j’adore
Que son visage brille au cœur des jours nouveaux,
Telle que l’Hélios sur les vallons qu’il dore,
Et nimbe de clarté chacun de mes travaux ?
Quand au milieu de l’aube en l’azur qui miroite,
De l’horizon lointain s’élève un char puissant
Bondissant au travers en une ligne droite,
Je me recueille aux airs du bosquet bruissant.
Le joyeux pépiement diffus par les ramures
Chante un hymne au bonheur toujours renouvelé ;
La nature s’éveille au son de ces murmures,
Rafraîchissant mon front fumant, échevelé.
La brise fait danser de langoureuses roses
Dont les soupirs, perçus par le sens le plus fin,
Flattent l’Amour couché sur des nuages roses,
Lequel pleure en rêvant de voluptés sans fin.
Or voilà que mes yeux se remplissent de larmes
Et ma bouche articule une ode à la beauté :
« Ô Marceline, encore un peu plus de vos charmes :
En partant, c’est mon cœur que vous m’avez ôté !
Pardonnez, s’il vous plaît, ma grande maladresse,
Qui mélange l’absurde et l’orgueil aux serments ;
Quand, tremblant, je l’osai, vous fuîtes ma caresse,
Mes mots ayant dit mal vos appas désarmants.
Je suis fait pour servir l’âme au bonheur encline
– Hélas ! me vient encore un propos sans détour –
Et je crois expirer dans vos bras, Marceline,
Chaque fois que je songe ainsi que fait l’Amour ! »
*
LXXXIII
Le pourchas
Je t’aime, ne fuis plus mes caresses d’amant
Et laisse-moi t’aimer, naïade de la source !
N’entends-tu pas au loin le noble cerf bramant,
La biche ayant voulu mettre un terme à sa course ?
Depuis combien de temps te poursuis-je en ces bois
Dont tu sais les bosquets les plus inaccessibles ?
C’est toi qui fuis, c’est moi qui me trouve aux abois,
Tant les dieux à mon sort paraissent insensibles !
N’importe ! pour calmer mon dépit et mes pleurs,
Je pense à ce moment où j’atteindrai ma proie,
Quand nos corps enlacés rouleront dans les fleurs
Et que tu pleureras de tendresse et de joie.
Je me réjouis donc de devoir cet effort ;
Je trouve cela bon qu’il soit dans ta nature
D’apporter tant de peine avant le réconfort,
Le repos du foyer après tant d’aventure !
*
LXXXIV
Le baiser
Que mon baiser ne soit qu’un soupir à vos lèvres,
Quand la peur d’abîmer si fragile la fleur
Naissant sur votre joue et voilant sa pudeur,
Par l’eau des yeux saurait atténuer mes fièvres.
Dans mes bras vous serrer ne serait-il soumettre
Vos appas délicats à des membres grossiers ?
Ce crime, cette offense à vos attraits princiers,
N’est-ce point l’attentat le plus fol à commettre ?
Violences d’amour seront-elles fatales
À ces regards noyés de si tendres désirs ?
Puissent être nos jours comblés de doux plaisirs,
Nos nuits, comme la mer sous les rayons, étales.
Si je prenais vos mains, ces blanches tourterelles,
Pour à mon cœur aimant les porter toutes deux,
Si j’effleurais vos bras quand je m’approche d’eux,
Philis, y verriez-vous motif à des querelles ?
Or si vous me boudiez, ne serais-je point aise,
Ô Philis, de savoir ce charme ébouriffant
Et vos séductions n’être que d’une enfant ?
Vous porteriez votre âme aux lèvres que je baise…
*
LXXXV
Comment ne vivrez-vous à l’amour dévouée ?
Quels sont ces dieux cruels, ces jaloux défenseurs
À qui vous réservez tant de feu, de douceurs,
Qui vous mandent de fuir ma tendresse avouée ?
Cette idole de pierre, aveugle et trop louée,
Qu’adorent aussi bien la foule et ses penseurs,
Ne possède, au dedans d’inertes épaisseurs,
Nulle âme et ne saurait donc être bafouée.
Craignez-vous cette main que je tends en ami ?
Si m’approchant de vous tout mon être a frémi,
C’est que votre beauté me porte jusqu’aux nues.
Mes yeux ont découvert l’artifice sculpté
En trouvant dans vos yeux des lueurs ingénues.
Le monde est trop étroit pour tant de volupté !
*
LXXXVI
Le tapis volant
Voyez « Le Diwân » (même lien que pour LXI).
*
LXXXVII
Cortège
Notre amour est tellement fort,
La Nature s’est inclinée ;
Des fauves, sous l’effet d’un sort,
Nous suit la horde fascinée.
Dans un silence saisissant,
À nos pas timides sur l’herbe
Ils font un cortège puissant,
Un appareil digne, superbe.
Entre les pattes des aînés,
Les petits félins batifolent ;
Par la vie ils sont étonnés
Et de nos caresses raffolent.
Des forêts les plus aguerris,
Deux lions mâles nous précèdent,
Marchant vers les antres fleuris
Où nos cœurs palpitants accèdent.
Les singes aux rires moqueurs
Ont, cessant leurs jeux infantiles,
Pour la liesse de nos cœurs
Tressé des guirlandes subtiles.
Même les serpents sont charmés,
Ondulant, remuant la tête,
Auprès d’échassiers animés
Profitant aussi de la fête.
De nobles éléphants, très vieux,
Bénissent notre union sainte ;
Alors, des larmes dans les yeux,
Nous disparaissons dans l’enceinte.
Le tumulte des grands désirs
Déborde le cours de l’estime.
Chantez, pour couvrir nos plaisirs,
Ô divins oiseaux sur la cime !
*
LXXXVIII
Petit ami
Ô si je devenais votre petit ami,
Je vous ferais présent de tant de friandises !
Vous m’autoriseriez à dire des bêtises ;
Je vous appellerais « mon âme », et vous « mimi ».
Et nous gambaderions en nous tenant la main
Sur les chemins bordés de lilas, de jonquilles,
Ainsi que des poussins sortis de leurs coquilles,
Sautillant, pépiant, pleins de charmant entrain.
Nous passerions le temps près de l’étang aux fleurs
Où sous l’ombrage vert dansent des libellules,
Soufflerions au zéphyr des nuages de bulles
Éclatant en bruine aux changeantes couleurs.
Puis à l’escarpolette, ému je vous prierais
De jouer avec moi, car c’est bien agréable ;
Vous seriez dans les airs tandis que, serviable,
Très délicatement je vous propulserais.
Peut-on sans cruauté le voir d’un mauvais œil ?
Ô si vous deveniez ma petite copine,
Des Amours dans le ciel la figure poupine
Soudain s’éclairerait de soulas et d’orgueil.
Si vous ne voulez pas, me direz-vous enfin
Où, de mes yeux, je vis ces petites fleurs bleues
– Je m’en croyais pourtant loin de dix mille lieues –
Dont le parterre avait un liseré si fin ?
*
LXXXIX
Marceline, le temps qui fuit
Sans que nos âmes réunies
Ne se fassent part dans la nuit
De leurs tendresses infinies,
Le temps qui passe en soupirant
Les preuves jadis répandues
D’un amour qui fut déchirant
Quand nos voix se furent perdues,
Le temps qui passe avec le vent
Soufflant ses bourrasques glacées
Sur mon cœur où je crois souvent
Tenir vos formes embrassées,
Le temps n’altérera jamais
Un amour et des rêves fous.
Passe le temps, je vous aimais,
Je veux n’aimer jamais que vous.
*
XC
Nous nous aimâmes sans pouvoir
Donner forme à notre tendresse,
Sans pouvoir masquer la détresse
De savoir et de ne savoir.
Ô le Destin veut décevoir
L’espérance que je caresse,
Veut que mon amour disparaisse,
Mais ce n’était qu’un au revoir !
Marceline, comme à l’aurore
De notre amour je t’aime encore,
Il n’en peut aller autrement.
À moi le Destin t’a ravie
Par un cruel éloignement.
Je veux t’aimer toute ma vie !
*
XCI
Ô mon amour, un jour viendra
Où mon bras puissant soutiendra
Ton sein délicat qui défaille,
Quand je t’aurai prise à la taille
Pour sur ta lèvre déposer
Le feu céleste d’un baiser.
L’attente décuple ma force ;
La sève fait craquer l’écorce ;
Par le pur amour sustenté,
De désirs géants tourmenté,
Mon corps agité se déploie ;
Sous cette masse bientôt ploie
La couche où je rêve de toi.
Je me demande bien pourquoi
– Suis-je si méchant ? suis-je infâme ? –
Tu ne veux pas être ma femme.
*
XCII
Moi, coupable d’indifférence ?
Ô mon amour, quelle ignorance !
C’est croire qu’est de la froideur
Ce qui n’est autre que raideur,
Pour du dédain, pour un outrage
Le fait de rester sans courage,
Voire pour de l’hostilité
Ma risible timidité !
Mais je souffre dans mon silence,
Cet amour me fait violence.
J’ai la terreur de tes beaux yeux
Plus que de la foudre des cieux,
Plus que de la mer déchaînée,
Que de la tempête acharnée,
Plus que du démon, que du feu,
J’ai plus peur de toi que de Dieu !
Tous ses archanges de lumière,
L’heure qui sera la dernière
Ni les trompettes de la mort
Ne me saisissent aussi fort
Que la pensée insoutenable,
Que l’idée horrible, damnable
De déplaire, d’être éconduit,
Jeté dans l’éternelle nuit
De la solitude infinie.
Comprends bien cette litanie :
Ce n’est pas mon intention
D’abaisser la religion !
*
XCIII
Douter de ton cœur c’est la mort,
Je pense à toi tellement fort.
Mais quand je me dis que tu m’aimes
Et que nos rêves sont les mêmes,
Ô que nos deux cœurs ne font qu’un,
Que le bonheur est pour chacun
Ce que l’autre a de plus aimable,
De plus pur, de plus estimable,
Quand je me dis que notre amour,
Parce que c’était notre tour,
Réconcilie avec le monde
L’âme que nous avons féconde,
Nous fait une place ici-bas
Pour mener à bien les combats
Qu’au bonheur impose la vie
Ne voulant pas être asservie,
Ne voulant point laisser le mal
Répandre son poison fatal,
Je verse des larmes de joie,
Car mon cœur a trouvé sa voie
Sur le beau chemin vers tes yeux,
Où je vois reflétés les cieux.
Tes yeux, miroir où la lumière
Retourne à sa source première
Pour illuminer le destin
De notre amour à son matin,
Tes yeux sans pareils ont fait taire
Les maux de mon cœur solitaire
Sans te connaître plein de toi,
Conduit seulement par la foi,
Ignorant que c’était la vie,
Le but de l’âme inassouvie !
*
XCIV
Comme il est beau, ton bonheur ;
Il fait à la vie honneur.
Pardonne-moi si je t’aime,
Si l’amour est le seul thème
De mon inspiration,
Si je fais libation
De mes sanglots, de mes larmes
À ton sourire, à tes charmes,
Car il a mille ans, l’amour,
Les fleurs ne durent qu’un jour,
Comme les papillons roses
Qui volètent sur les roses,
Un jour de félicité
Si l’amour est acquitté.
Comme il est beau, ton sourire ;
Je ne pourrais pas te dire,
Quand vers moi tu l’as tourné,
Le bonheur qu’il m’a donné,
Comment ta délicatesse
A fait rêver ma tristesse
À des vallons chaleureux,
Hameaux riants, champs heureux,
Aux verdoyantes collines
À la gaîté franche enclines,
Si ce n’était en pleurant,
Pour devenir un torrent
Qui s’écoule en ces contrées
Que nous avons rencontrées
Dans nos songes en chemin,
En nous tenant par la main.
Comme le ciel sans nuage,
Tu pourras voir ton visage
Dans l’eau qui chante et qui rit,
Dans l’onde qui te sourit.
Que ta figure est jolie ;
Des dieux parfaits l’ont polie.
Ton regard conduit aux cieux ;
Le bonheur est dans tes yeux ;
Tout orgueil devant s’incline ;
Je t’aime tant, Marceline !
*
XCV
Marceline, tu ne sais pas
Le mal que me font tes appas.
C’est un stylet dans ma poitrine,
Une morsure vipérine,
Un coup d’estoc pernicieux,
De les porter devant mes yeux !
J’ai de la peine à les en croire :
Qui donc mériterait la gloire
De posséder si doux attraits
Du Paros le plus pur extraits ?
Non, tu ne sais pas la souffrance
Que produit cette exubérance
Comme un tourtereau qui, blotti
Tout contre ton cœur, a senti
La bonne chaleur d’une forge
Et se réchauffe sur ta gorge !
Appas divins, quel firmament
Vous a coulés si savamment ?
Vous, oiseaux cachés dans la haie,
Dont m’enchante la chanson gaie,
Approché-je de votre nid,
Jardin de paix, havre bénit,
Ou m’égarez-vous dans les ronces ?
Formes pleines ? Formes absconses ?
Je souffre de les désirer,
Je veux dire de t’admirer,
Marceline, et tu ne sais guère
Que ta beauté me fait la guerre,
Assiégeant tous les châteaux forts,
Anéantis sans grands efforts,
De ma raison qui rend les armes
Pour le triomphe de tes charmes.
En proie à si cruels tourments,
Aux images d’embrassements
Et de voluptés, au délire,
Étreignant comme un fou la lyre,
Je frappe mon cœur de ma main,
Pour que ce jour un lendemain,
S’il doit jamais nous voir ensemble,
Surgisse à cette heure et rassemble
Tout le monde pour l’union !
Certains, l’imagination
Leur procure la jouissance ;
Je méprise leur suffisance.
D’autres, las, pour se consoler,
Ne plus enfin se désoler,
Se contentent d’appas moins nobles ;
Ces derniers, je les trouve ignobles.
Non ! Non ! Marceline, je veux
Mourir juste après ces aveux
Si tu laisses dans la disgrâce
La victime de tant de grâce !
*
XCVI
C’est toi que j’aime, toi que j’aime plus que tout,
Ô toi que j’aime plus que tout ce que j’adore,
Toi que j’aime en pleurant et qu’en chantant j’implore,
Que j’appelle en mon cœur, que je suivrai partout !
C’est clair comme le jour, c’est toi que j’aime, toi !
Je consume ma vie au feu de tes merveilles,
Comme on jette des fleurs d’innombrables corbeilles
En offrande à l’amour pour témoigner sa foi.
Dans le monde j’ai froid. J’ai chaud grâce à l’amour.
Car en moi ton image éprend une lumière,
Dans la profonde nuit dormant sous ma paupière,
Et des rayons du ciel en cernent le contour.
Si je ne t’aimais pas, je serais malheureux.
Je t’aime et je voudrais courir à perdre haleine
Tant je me sens comblé, tant ma ferveur est pleine
De rêves, de beauté, de bonheur et de jeux !
Que vienne le moment du repos bienfaisant.
Ne crains pas les méchants si ton amour est tendre,
Quel piège pourrait-on crédiblement me tendre ?
Aux sbires du Démon je tiendrai ces propos :
« Esprits malins, frappez autant que vous voudrez,
Que me fait votre haine alors que j’ai la joie ?
Et même, votre effort dans le fond m’apitoie ;
Contre mon cœur aimant, en vain vous frapperez. »
Qu’il ose se montrer, le sinistre Azazel,
Je suis prêt à charger ses viles bouffissures !
Crois-moi, je lui ferai de cuisantes blessures.
L’ennemi ne peut rien : mon amour est réel.
Ciel ! sa botte secrète a pris au dépourvu
Ma monture qu’affole un bras tentaculaire ;
D’un coup de griffe il casse en deux mon baudelaire†,
Il ouvre sous mes pieds un abîme imprévu !
Suspendu dans le vide infernal, ténébreux,
Je trouve le moyen d’esquiver les fusées
Qui sifflent tout autour en gerbes embrasées ;
J’échappe de justesse à ce trépas affreux !
Crois-moi, je te dirai comment, après cela,
Il s’enfuit dans les airs, avouant sa défaite,
Comment du Tout-Puissant la volonté s’est faite,
Quels étaient les pouvoirs que l’Amour recela !
† Variante orthographique rare mais attestée du mot « badelaire », qui est aussi le nom d’un célèbre poète.
.
LIVRE TROISIÈME
.
Premiers poèmes
(1991)
.
XCVII
Le moine, le Diable et la Tentation
Entre les murs épais et hauts d’un monastère
Erre un moine ascétique à l’apparence austère.
Maigre comme un squelette et plus sec qu’un pruneau,
Il traverse la nuit sous le sombre créneau.
Quelque chose l’effraie ? on dirait qu’il se presse.
Que craint-il en ces lieux où n’entre point la presse ?
On dit qu’un monastère est plus sûr qu’un cachot :
Il n’y fait jamais bon, il n’y fait jamais chaud ;
Certes, aucun bandit n’emploierait son courage
À venir y piller ou commettre un carnage.
Que craint-il tant, alors ? Sans doute est-ce le froid ?
Non, un gars comme lui se réchauffe à sa croix.
Une algide sueur l’imprègne sous la bure,
Le moine a vraiment peur, il nasille, il murmure,
Serre son crucifix, marmonne du latin,
Implore de Jésus le retour du matin.
Horreur ! près d’un pilier apparaît cette langue
Qui fouaille la chair, la suce et laisse exsangue :
C’est celle du Malin, Abadon, Belzébuth,
Le monstre aux cent gosiers qui toujours est en rut,
La chose aux mille noms qui jamais n’est nommée,
Le démon sardonique à la queue enflammée.
Bouh ! c’est le mal, affreux, dégoulinant de pus,
Un bubon cramoisi, velu, cornu, trapu.
Le moine
Retourne à tes sabbats, infernal anathème !
À te voir mon œil tourne et ma peau devient blême !
Le diable
Silence, étron blafard ! Plus que toi je vomis,
Tu me répugnes tant… Mais bon, soyons amis.
Le moine
Que veut dire cela ? Sans doute encore un piège !
Je ne crains rien de toi, car mon Dieu me protège.
Le diable
Veux-tu m’écouter, oui ? car c’est très important.
Entre le bien, le mal, vois-tu, ça se détend,
Et j’ai donc décidé, en l’honneur de nos guerres
Qui seront du passé – fini d’être adversaires ! –
De te faire un cadeau ; c’est un menu présent
D’ami à bon ami – car on l’est à présent !
Très cher, accepte donc cette offrande modeste ;
C’est vraiment trois fois rien, un petit, petit geste…
Aussitôt apparaît dans la main de Satan
Une femme… ô divine ! au regard envoûtant.
Opulente beauté, ses formes sont pulpeuses,
Ses palpitants appas sont deux pêches bulbeuses,
Ses jambes d’hévéa frétillent de désir,
Sa langue est tentacule, acharnée au plaisir,
Son havre de chaleur est un centre hypnotique
Où se damne l’esprit devenu frénétique.
Engourdi tout à coup, le moine voudrait fuir.
Jésus l’exhorte en vain : Mon fils, il faut courir !
Las ! la Tentation le mordille et le baise.
Oubliant ses tourments, il s’affaisse fort aise
Et la femme le suit et ne le lâche plus.
Le moine est traversé de flux et de reflux
Et convulsé périt lors de l’instant suprême.
Le Diable, qui se gausse, en ses fosses l’emmène ;
Il le fait fustiger par ses pires bourreaux,
Suspendre à des crochets, flamber aux braseros,
Mais le moine sourit, bienheureux dans la flamme,
Aux sphères de l’extase avait atteint son âme :
Après l’éternité d’un surhumain plaisir,
Ne le comprend-on pas ? il ne peut plus souffrir !
*
XCVIII
Le damoiseau et les deux gredins
Un jeune dandy, presque imberbe,
Surpris par l’orage en plein jour,
Pour ne souiller sa botte à l’herbe
Dans une auberge fit un tour.
Les taverniers étaient compères,
Deux gredins jaunis par le temps,
Diaboliques, sinistres hères,
Et malévolents tout autant.
Ils n’aimaient guère la jeunesse,
Surtout comme ce damoiseau,
Ponctuel sur la politesse,
Bien vêtu, bien coiffé, tout beau.
Entrant, le dandy les salue.
Les deux compères, tout mielleux :
« Peuchère, avons-nous la berlue ?
Il est heureux pour nous qu’il pleut !
C’est un honneur, noble messire,
Que de vous avoir parmi nous. »
Et les vieillards dans un sourire
De lui servir du mouglanous,
La plus infâme des mixtures,
Faite de bave dans du lait,
D’huile, de quelques grumelures,
Boisson dégoûtante au palais.
Les gredins disent au jeune homme :
« C’est le vin de la région.
Buvez ! car il est bon tout comme. »
Le dandy but la potion
Et voulut tout cracher par terre,
Mais non, car on est sérieux,
Cela ne doit, ne peut se faire.
Alors les gredins, vicieux :
« Jeune ami, la coutume ici
Est de boire cul-sec trois verres.
Sinon, vous seriez grossier, si ! »
Grossier devant ces pauvres hères ?
Grossier ? qu’est-ce qui serait pire ?
Et son deuxième verre il but.
Est-il besoin de vous le dire ?
Au troisième, eh bien il mourut.
*
XCIX
Le chien bleu
Laissez-moi vous conter l’histoire du chien bleu.
Il était bleu, c’est pis qu’être un vieux chien galeux.
Personne ne l’aimait. De ce qu’il fût étrange,
On disait qu’un démon l’avait fait de la fange.
Pourtant il était doux, ô ni haine ni flamme
En lui, cœur innocent ! si pure était son âme.
Il vivait malheureux, lapidé, pourchassé,
Et pleurait bien souvent, par l’amour délaissé.
Il ne mourut pas vieux, c’était un soir d’hiver,
Un lampadaire avait un léger éclat vert,
La beauté de la neige, ô Dieu, par ces grands froids !
Le chien bleu s’étend, las, pour la dernière fois.
Et le froid l’engourdit, l’endort, si lent, si lent.
Le chien bleu meurt heureux, si blanc, si blanc, si blanc.
*
La bonne aventure
(Supprimé)
*
C
Le chien et la luciole
Pour vivre heureux vivons cachés (Florian)
Par une nuit sans lune, un chien tout bilieux
Errait en grommelant son intime colère.
Pourquoi donc cet état ? Je ne suis curieux,
On connaît de ces gens jamais contents sur terre.
Le ciel était tout noir comme au-dedans du chien.
Il allait au hasard, vit une luciole,
Et comme elle brillait, subtil magicien,
Le mâtin l’écrasa… Cette fin n’est pas drôle.
Morale
Vous m’avez bien compris, jeune homme, jeune fille.
Dans ce monde de fous briller ? Soyons obscur !
Même si l’on est beau, quand bien même l’on brille,
Toujours, à se montrer se cacher est plus sûr.
*
CI
Petite fleur
Près d’une mousse,
Petit bonheur
Dans l’ombre douce,
Tu m’en voudras,
Je t’ai cueillie.
Tu pleureras,
Aube faillie.
Et dans mes mains,
Tu t’es fanée,
Morte demain,
Fleur hier née.
*
CII
L’araignée du jardin
L’araignée allongée au cœur des blanches roses
Me semble un bon esprit vivant sur une étoile.
Son bonheur ici-bas, bien plus que toutes choses,
C’est un peu de soleil qui glisse sur sa toile.
*
CIII
Lune verte
Sous tes pas la forêt frémit et veut sourire.
Sens les vagues parfums des bambous, du jasmin,
Et ceux des troncs mouillés, souples comme la cire.
Marche sans avoir peur, j’éclaire ton chemin.
*
CIV
Marais
Une lune gibbeuse étale son linceul
Sur le marais dormant où frissonne le froid.
Au-dessus des roseaux, dans l’arbre, un hibou seul
De son chant convulsif affirme qu’il est roi.
Or l’eau pestiférée exhale dans la nuit
Des miasmes de vase, et sur la berge, épars,
Se tordent des troncs noirs comme figés d’ennui,
Incertains et fumeux dans de glauques brouillards.
Des ossements sans chair, prisonniers de la tourbe,
Apparaissent parfois à la molle surface,
Comme pour signaler au talon qui s’embourbe :
« Vous mourrez comme nous. » Et leur rire s’efface…
La gueule des tombeaux ouverte par les ombres
Soupire, dans l’effroi d’une longue supplique.
Des êtres inconnus, tapis dans les trous sombres,
Attendent une proie, en songe léthargique…
*
CV
Sur leurs noirs canassons s’élancent les squelettes
Flamboyants sous l’éther empoisonné des nuits
Leurs griffes empoignant parfumés pour les fêtes
Les abondants cheveux des vierges aux ennuis
Mortels… Les rois déchus tirés par les Cerbères
En quête de malheurs s’exondent des marais
Rictus ensevelis de brumes délétères
Et rampent comploteurs de massacres abstraits
Les démons ont noyé les vertus dans la vase
Sanglante l’amoureuse extirpe de son sein
Le mal qu’il fécondait agonisante extase
Fièvre hallucinatoire au délire assassin
*
Sous le soleil glissant…
(Supprimé)
*
CVI
Je suis le ver luisant que ton cœur fait briller.
Il fera souvent froid, sans doute, et souvent noir,
Mais quand tu me verras, vert clair comme l’espoir,
Tu pourras t’endormir, et je pourrai veiller.
.
Premier amour
(1992)
.
CVII
J’écris ton nom comme un remède
À mon chagrin à ma douleur
À ton soleil l’ombre succède
Et je meurs d’avoir eu ton cœur
*
CVIII
Mon cœur mon cœur est mort
Maintenant c’est un ange
Tu pleures l’ombre dort
Dans l’eau noire de fange
Ô mon visage est blême
Et lasse est mon étreinte
J’ai tant crié je t’aime
Que ma voix s’est éteinte
*
CIX
Je t’aime trop je crois douce femme du vent
Mes nuits vont vers ton cœur mes jours sont pleins de toi
Mon rêve a tes yeux bleus et je rêve souvent
Je vis dans la maison dont ton ombre est le toit
*
Partir
Bien loin des murs…
(Supprimé)
*
CX
Les amoureux s’étreignent
Nous non
Quand les lampes s’éteignent
Son nom
M’apparaît magnifique
Et grand
Et mon cœur anémique
S’éprend
De son pâle visage
Les dieux
Appellent du rivage
Des cieux
Et parfois elle pleure
D’aimer
De souffrir de ce leurre
Charmer
Les amoureux s’embrassent
Dieu mais
Nous désirs qui s’enlacent
Jamais
*
CXI
Il descendit sur les terrasses
Mauves du soleil des amants
Où les panthères se prélassent
Tièdes près des bassins dormants
Des fleurs rouges ouvraient les lèvres
Empreintes de désirs ardents
Dans leurs jeux on sentait les fièvres
De nuits aux parfums décadents
Et son regard scruta le vide
Pour trouver les noms du bonheur
Mais ce silence était aride
Stérile et fier de sa laideur
Las dans les cieux son cœur se perche
Rongé par la haine à son tour
Le bonheur n’est pas mais l’on cherche
Et les vierges ont fait l’amour
*
CXII
L’amoureuse dans la lumière
Aime un garçon et chaque jour
Elle a les pieds dans la poussière
Le cœur trônant dans une tour
Ils sont heureux alors écoute
Tu ne verras plus malheureux
Que ces amants en qui le doute
Répand son poison ténébreux
Les fous les pauvres ils s’adorent
Mais seul le sommeil voit leur vœu
L’amour suinte par tous leurs pores
Mais de leur bouche aucun aveu
Qui comprendra cette souffrance
Un jour on dit tout est fini
Le lendemain tout recommence
Avec l’être qu’on a puni
Les baisers tremblent sur leurs lèvres
Les lèvres veulent ces baisers
L’amour les blesse de ses fièvres
Sur les fronts jamais apaisés
Les verrons-nous s’aimer ô nues
Autre part que dans leur sommeil
Les verrons-nous mains parvenues
À se caresser au soleil
Les verrons-nous rire de joie
Les verrons-nous chair contre chair
Ensemble dans des lits de soie
Ou bien envolés dans l’éther
Les verrons-nous dire je t’aime
Les verrons-nous les verrons-nous
Sous un unique diadème
Cœur contre cœur et gestes doux
L’amoureuse vient tout s’envole
Sur son visage ses cheveux
Comme la fleur une corolle
Cachent les larmes de ses yeux
*
CXIII
Lune épuisée au ciel du désespoir sans fin
Elle pleurait toujours sur les marches des gloires
Incertaines sans nuit d’amour ombre sa faim
Tarissait ses désirs en d’atroces déboires
On la voyait passer belle à moitié du sang
Qu’elle avait bu jadis au cœur bleu des poètes
On voulait tant l’aimer d’un geste caressant
Mais on ne pouvait rien elle criait les fêtes
D’un rire elle mourait en attendant les cieux
D’un sourire elle aimait trahir les déchirures
Lune de larmes lune aux clairs silencieux
Elle chantait la mort ou les passions pures
Qui l’a chute parlez ne serait-ce point moi
Moi qui l’ai tant aimée et qui fou l’ai tuée
Dieux offrez-lui du moins un abri simple un toit
Loin de la foule loin du chant qui l’a huée
*
CXIV
Chair amoureuse d’âme
Boiras-tu dans mon cœur
La suave liqueur
Pour oublier l’Infâme ?
Pour toi je vis je pleure
Et je chante la nuit
Quand ton étoile a lui
Dans le ciel qui m’effleure
T’aimer est une drogue
Las je rêve de toi
Et mon souffle en émoi
S’agite part et vogue
Sur tes cheveux de cuivre
Qui tombent sur tes yeux
Tes yeux si merveilleux
Que des yeux j’aime suivre
Je t’aime j’aime Sèvres
Quand tout n’est plus qu’amour
Quand on se dit bonjour
Si près si près des lèvres
*
CXV
Le vent est sur la ville il vente dans mon cœur
Je marche sans pouvoir quitter mon désespoir
La feuille en tourbillons tombe de l’arbre noir
Pour le trottoir glacé du malheur au malheur
*
CXVI
En ce jardin la nuit s’est répandue amère
Bain d’étoile blessée
Qui n’a connu l’amour n’est jamais solitaire
Ni sa joie offensée
Fleurs de la mer bouquets de larmes et d’embrun
Répandez sur mon âme
Votre enivrant mystère et profond le parfum
Des vertiges de femme
