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Soir d’été en Scanie méridionale et autres poèmes d’Albert Ulrik Bååth

Le poète suédois Albert Ulrik Bååth (1853-1912) (dont le nom se prononce comme boat en anglais) est l’auteur d’une poésie principalement impersonnelle dont on considère qu’elle fait partie des premiers exemples de poésie réaliste en Suède. Ses poésies descriptives ont certes une dimension plus « costumbriste » que la poésie romantique, davantage tournée vers la nature, mais il serait exagéré de dire que le romantisme n’était pas déjà costumbriste, au moins occasionnellement.

Avec le poète Viktor Rydberg, Bååth appartient au renouveau du « gothicisme » (göticism), exaltant le passé national. Le grand poète romantique suédois, Erik Gustaf Geijer, était déjà membre d’une « Ligue gothique » et reste l’écrivain suédois le plus connu de cette tendance, qui doit beaucoup à l’œuvre des frères Johannes et Olaus Magnus au seizième siècle et du savant Olof Rudbeck au dix-septième. Mais une telle orientation n’est pas propre à la Suède, qui n’a fait, comme les autres, que se tourner vers son passé national lorsque les cadres littéraires cessèrent en grande partie, avec le romantisme, de recourir d’une part à la mythologie gréco-latine et d’autre part à l’Ancien Testament, pour ancrer sa réflexion philosophico-morale dans l’histoire et le milieu national.

Bååth, dans ce cadre, fut un vulgarisateur des sagas islandaises, comme fonds scandinave commun. C’est l’apport pour lequel il reste le plus connu, soit par ses traductions de sagas, soit par ses essais sur la vieille littérature scandinave, dont les sagas. Certaines de ses vues à cet égard semblent assez personnelles. Dans son ouvrage Nordmanna-Mystik (Mystique de l’homme du Nord), par exemple, de 1898, il affirme que la croyance aux esprits est étrangère aux anciens Scandinaves : « Till den fornnordiska föreställningskretsen höra nämligen såsom personliga icke-mänskliga väsen endast varelser af ganska substantiell natur, hvilka äta, dricka, kunna få stryk och t.o.m. bli ihjälslagna. » (Dans la conception nordique ancienne, à la catégorie des êtres personnels non humains n’appartiennent que des créatures d’une nature entièrement matérielle, qui mangent, boivent, peuvent être frappées et même tuées.) Les morts, par exemple, habitent leur tombe, ou du moins la visitent : « Man trodde, att de döde jämt besökte sina grafvar eller också att de hade sin ständiga boning i dem. » (On croyait que les morts visitaient constamment leur tombe, voire qu’ils y avaient leur résidence.) Un nom des morts enterrés dans un de ces fameux tumuli funéraires, dont certains très grands, qui émaillent le paysage des contrées scandinaves est en suédois, högbo, c’est-à-dire, étymologiquement, celui qui habite (bo) le tumulus. Voyez le poème « Temps anciens et temps nouveaux » ci-dessous, évoquant des superstitions liées à ces tumuli.

Du fait de leurs vues, les anciens Scandinaves recouraient pour la magie à des individus de race finnoise, dont les conceptions chamanistiques incluaient la croyance aux esprits et la possibilité de les faire agir dans son intérêt : « [M]an betraktade finnarne såsom de största mästare i trolldom. Sålunda läto höfdingar ute på Island t.o.m. hämta ditöfver finnar för att få dem att spå sig. » (Les Finnois étaient considérés comme les grands maîtres de la sorcellerie. Les chefs islandais en faisaient même venir dans l’île pour qu’ils y prophétisassent.)

Les Scandinaves germaniques ou « gothiques » furent donc influencés par les conceptions finnoises, puisqu’ils cherchaient à employer cette magie dont leur propre fonds conceptuel originaire n’aurait pas disposé. Bååth, cependant, est peu disert dans ce livre sur ces échanges et évolutions. Sa conception pourrait être une façon de présenter les anciens Scandinaves comme positivistes avant l’heure. C’est tout de même à double tranchant, car l’un des textes scandinaves anciens le plus connus, la Voluspa, n’est autre que la « Prophétie de la Völva » ou « Vala », c’est-à-dire le récit d’une voyante chamaniste, et ce fonds, selon ce que nous venons de tirer de Bååth, n’est pas endogène aux Scandinaves germaniques mais à leurs voisins finnois : « De allra flesta valor voro finskor » (La très grande majorité des Valas étaient finnoises). L’apport étranger serait donc au fondement même de la littérature adoptée comme nationale !

De ces Valas Bååth précise qu’elles étaient peu nombreuses en Islande (les Finnois que les chefs islandais faisaient venir sur l’île n’y restaient donc pas ?), et qu’on les trouvait surtout en Norvège et au Groenland, ce qui laisserait penser, au passage, que la colonie groenlandaise était d’origine principalement norvégienne, mais ce qui, surtout, n’est pas d’interprétation facile sous le rapport de la géographie puisque, si les Valas sont d’origine finnoise, la Finlande est en relation géographique plus étroite avec la Suède qu’avec la Norvège.

Quoi qu’il en soit de ces difficultés (qui nous paraissent, à vrai dire, inextricables), le point de vue de Bååth rappelle, dans son domaine, celui du philosophe Hobbes, qui consacre une part non négligeable de son fameux Léviathan à la discussion de la croyance aux esprits, dont on ne trouve selon lui aucune trace dans l’Ancien Testament et qui aurait été, dans le christianisme, un emprunt aux conceptions grecques. Si l’on prête foi à l’un comme à l’autre, il faut donc considérer qu’anciens Germains et anciens Hébreux partageaient une même absence de croyance aux esprits, tandis que les Grecs de l’Antiquité y croyaient comme les Finnois chamanistes.

La poésie de Bååth a été influencée par ses travaux de philologie islandaise. S’agissant de la forme, sa versification a subi quelques reproches par les libertés qu’elle prenait avec la prosodie suédoise dans un sens islandais ancien. Du point de vue relativement profane du traducteur que nous sommes (relativement seulement car nous écrivons des vers classiques en français), la poésie de Bååth a la plus grande apparence classique, que ce soit en termes de rime ou de structure : notre expertise s’arrête en suédois aux règles de comptage des syllabes, et autres, éventuelles, d’eurythmie au sein du vers, qui est le point soulevé par la critique en question.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’une anthologie publiée du vivant de l’auteur, Dikter i urval (Choix de poèmes), de 1910 ; à l’exception du dernier, que nous tirons des Nya dikter (Nouveaux poèmes) de 1881. Les poèmes de l’anthologie sont classés par thèmes : nous en avons suivi les rubriques.

Albert Ulrik Bååth

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Scanie
(Skåne)

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Scanie (Skåne, 1879)

Dimanche de printemps. La messe est dite
et les fidèles quittent l’église.

L’orgue continue de jouer jusqu’à ce que
se referme le dernier portillon des bancs.

Et la foule s’égaye. Les petits groupes
s’arrêtent devant chez eux, les portes s’ouvrent.

Le dernier groupe, à pas lents
se retire par les seigles d’un vert profond.

Le village endimanché
a des murs blancs de chaux, des toits de mousse.

Sur l’étang miroitant du bourg
les saules noueux s’inclinent.

Dans la terre, humide de la journée d’hier,
la bêche se trouve encore sur le pré retourné.

Le pommier penche sa couronne nue,
et le coq parmi les buissons reverdis chante.

Déjà la cheminée fume
entre ormes et peupliers.

La vieille femme a retiré ses habits d’église,
les a rangés, et rallume le feu dans le fourneau.

Sous le pignon, où le soleil est le plus chaud,
le père brille dans sa veste du dimanche.

Il allume sa pipe, sourit un peu.
Sa terre prend un bain de soleil. Il se sent bien.

*

Si tu veux savoir ce que vaut ton peuple,
si tu veux le voir au fond de son cœur,
regarde depuis la colline de l’église,
par un midi ensoleillé.
Les gens prennent leur repos sabbatique,
leur vaillance des jours travaillés
brille à présent vers toi depuis les champs,
depuis les prés et les visages souriants.

Tenace, fort de tempérament comme de bras,
calme en tout temps et par toutes les vicissitudes,
il sème au printemps puis conduit sa faux
quand les moissons des champs ondoient,
dans le pauvre village de pêcheurs
il lance à la mer l’embarcation goudronnée,
sourit quand le vent siffle fort dans les herbes,
sourit paisiblement dans sa barbe.

Cette campagne est belle. Souviens-toi de l’excursion,
par une nuit de juin, au lac Ringsjö.
Sous les ramures luxuriantes des hêtres,
ta barque flottait le long de la rive,
tu restas un moment dans la baie sombre,
en un recoin à l’intérieur,
pour entendre le clapotis, voir les lumières,
guettant deux petits pieds d’elfe.

Gravissons le tumulus funéraire,
comptons les églises dans le paysage,
avec leur toit de tuiles et leur flèche,
au milieu d’un cercle de hauts frênes.
Au sud c’est la mer qui scintille,
au nord bleuissent les monts couverts de forêts.
Dans la plaine, dans les bois, sur le littoral,
ce sont des maisons accueillantes. Tu les connais bien.

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Drapeau de la Scanie. Province la plus méridionale de Suède et ancienne possession du Danemark, la Scanie a son drapeau, officialisé depuis des votes régionaux de 1999 et 2017, que l’on hisse localement avec le drapeau national en certaines occasions.

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Soir d’été en Scanie méridionale (Sydskånsk sommarkväll, 1879)

Sur la campagne, le silence et la paix.
Les odeurs émanant des prairies et des champs
se mêlent dans le crépuscule attardé.
L’air est léger, paisible, l’air est doux.

Les feuilles des saules pendillent.
Les épis, dans le brouillard presque imperceptible,
luisent faiblement, comme de l’argent repoussé,
fumant encore de leur bain de rosée.

Le murmure de la Baltique, dans le repos du soir,
doucement berce la campagne.
On entend au loin le roulement d’une charrette.
Une vache meugle dans le pré embrumé.

Dans la cour, derrière le pâtis crépusculescent,
le chien jappe un son aigu et court,
la réponse vient de loin affaiblie.
Un nouvel aboiement retentit de ce côté.

Le râle crécelle dans les champs.
Une vache fait cliqueter sa corde dans les trèfles.
On entend, du village là-bas, l’accordéon.
La danse a déjà commencé au carrefour.

Une procession s’en va vers la mer en chantant,
les jeunes filles au bras de grands gaillards.
La chanson se dissipe dans les prés sur la côte,
couverte par le bruit de la Baltique.

*

À Tånga hallar (Vid Tångahallar, 1882)

Ndt. Tånga hallar est une plage de la baie de Skälder (Skälderviken), sur la commune d’Arild en Scanie. Entre-temps, Arild est devenue une station balnéaire cotée.

Bleue dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.

La cabane du pêcheur, sur la colline,
parmi les pommiers tourne
son pignon rouge vers
la baie et ses plages.

La péninsule de Bjärre s’étend
splendide, baignant
le blé des champs et les blanches
maisons dans les jours ensoleillés.

Des enfants de paysans
jouent dans l’eau, rient et trottent,
c’est leur bain du matin
à Tånga hallar.

La fille du pêcheur, qui trottine
d’un pas régulier sur la pente rude,
se reconnaît facilement
à son foulard jaune comme le lin.

Doucement, autour des membres minces,
vont et viennent les vagues légères,
une tête bronzée émerge joyeuse
de l’étendue bleu clair.

Autour des hanches au-dessus de l’eau
les perles se répandent,
les mains brunies font des éclaboussades,
les yeux regardent joyeux.

Le pas dur fait jaillir
des bulles du sable mouillé,
la vieille grand-mère garde
les hardes sur la plage.

Hardes grises, sans beauté,
vêtements d’été, vêtements d’hiver,
sans cesse rapiécés, mais qui tiennent
par tous les temps,

qui ont servi à la pêche,
quand l’embrun volait,
protégeant le corps frissonnant
quand la voile glissait sur l’eau,

déchirés quand, avec effort,
le bois à brûler était ramené à la maison,
et à la saison des framboises
teints en profondeur par les buissons.

Vêtements pour le moment oubliés,
comme d’autres choses ; quel plaisir d’être là !
Délicieusement, l’eau fraîche
retombe sur les claires épaules.

Délicieusement, dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.

*

Une fraîcheur de brise (Friska fläktar, 1879)

C’était dans la chaleur d’un soir d’août,
avec un air lourd et le bruit de la rue,
sur le boulevard où la foule
à pas lents se promenait.

Les gens marchaient en groupes épars
parmi des effluves de musc dans la poussière.
Les jeunes filles enjouées
lançaient çà et là des œillades rapides.

Un regard partit du noir de l’œil
comme une lueur dans un boudoir sombre.
L’air était fébrile,
assoupissant l’esprit, piquant le sang.

Tandis que j’allais dans cette presse,
à ma vue passa,
joyeuse et pure, une paire d’yeux,
clairs comme un ciel de juillet.

Le long du dos svelte, avec grâce
descendaient deux longues tresses claires.
Je reconnus cette vision, car
naguère je l’avais souvent contemplée.

*

Je ne sais comment, le seigle jaune
du champ du presbytère me revint à l’esprit,
je vis ses ondoiements au soleil
et les bleuets briller parmi les chaumes.

Je vis cette silhouette, saine et délicate,
s’accroupir avec grâce au bord du chemin,
sa main parmi les chaumes cueillant des fleurs
pour les piquer dans ses tresses.

Sur les champs fauchés, quand le soleil décline,
je vois, parmi les odorantes meules rondes,
en haut du tas sur la charrette qui s’en retourne,
cette silhouette encore, dans la clarté du soir.

Elle se repose sur le foin frais, balancé,
la charrette roulant sur le chemin le long des saules.
Quand elle se penche, le long du tas
pendent ses tresses ornées de bleuets.

Là où l’on sent les algues, où souffle le vent de mer,
je vois notre bateau glisser sur les vagues,
oscillant au-dessus de l’arène blanche,
elle de sa main fine faisant des éclaboussades.

Au dîner, je vois encore sur sa joue
la rougeur laissée par la brise du soir.
Dans de si beaux yeux, le rêve brille,
et la lumière de juillet s’attarde.

*

Ce fut comme une bouffée dans cette chaleur d’août,
avec son air lourd et le bruit de la rue.
Je respirai l’odeur du foin coupé,
sentis la fraîcheur de la mer venteuse.

*

Frère et sœur (Syskon, 1883)

On dit qu’elle se prend pour quelqu’un d’important,
bien qu’elle doive travailler dur comme servante.
Son unique frère est étudiant,
elle est si contente de sa casquette blanche1.

Et la chanson retentit fièrement dans les rues,
les bannières ondoient à la tête des groupes.
Elle entend sa voix, qui ressort clairement,
perçant à travers les vagues des autres chanteurs.

Ce chant lui apporte le printemps,
dans les épaisses vapeurs de la sombre cuisine,
il remplit chaque coin – tourbillonne dans son esprit
comme une poussière d’or dans un rayon de soleil.

Le voilà : il viendra sans doute lui lancer un regard ici,
où elle se cache derrière les rideaux grossiers. –
Mais il a regardé de l’autre côté, est passé
comme les autres, avec un visage fier.

Elle aurait fait semblant de ne pas le voir,
il n’aurait même pas eu à faire un signe de la tête.
Les autres auraient simplement cligné de l’œil et souri,
croyant qu’il saluait une fille quelconque.

Les mains reprennent le travail,
et les yeux luttent avec les larmes,
tandis qu’au loin la chanson continue,
chantant le printemps de la vie.

1 Casquette blanche : La casquette blanche marque l’appartenance au monde universitaire. Le poème décrit une parade étudiante dans les rues de la ville.

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Temps anciens et temps nouveaux (Gammal tid och ny, 1877)

Il fait sombre dans la maison, et la fumée monte
droit de la mèche au halo rouge.
Les cardes griffent rudement la laine,
un rouet tourne en murmurant.
À ce bercement le sommeil descend sur les gens,
les garçons de ferme piquent du nez près du feu.

Mais dehors le vent d’hiver glacé
hurle dans le crépuscule.
Il mord et perce, dans les poutres, le toit,
il balaie le jardin.
Il cogne contre la porte, dont grincent les gonds,
frappe les carreaux et crochets des fenêtres.

Écoute – ce n’est pas le vent qui fait ce bruit.
Qu’est-ce donc que l’on entend ?
Cela se plaint, s’agrippe aux fenêtres,
car cela veut entrer.
On arrête de filer, de carder,
on écoute, et les yeux deviennent brillants.

On le sait, car on les connaît bien :
ils se cherchent un foyer,
les êtres infortunés de la nuit et du malheur
qui se pressent avides contre les maisons des hommes.
Ces esprits empressés rongent leur frein,
ne connaissent ni paix ni repos.

Et le père, qui sommeillait sur le banc de l’âtre,
ne pouvait plus se rendormir.
Il avait vu comme on fête Noël sous le tumulus,
quand ce dernier s’ouvre et montre son socle d’or.
Il avait vu, dans la brume latescente d’un soir d’automne,
d’innombrables petites lumières briller sur les prés.

Et la jeune fille, un soir, près de la rivière, avait entendu
– elle n’entendit pas mal cette fois-là –
une polka qui montait de l’eau
et dont la musique était délicieuse.
Elle avait tremblé sur ses jambes, qui voulaient danser,
mais heureusement avait pu garder ses esprits.

Chacun à présent murmurait ce qu’il avait vu,
et l’on écoutait ce qui se disait sans interrompre.
Les petits enfants n’avaient plus le goût de jouer,
ils rampèrent timidement dans un coin
et restèrent serrés les uns contre les autres, apeurés,
jusqu’à ce que l’on chantât l’hymne du soir. –

Sous le pont, dans la rivière d’un bleu profond,
aujourd’hui l’on n’entend plus se lamenter,
et le tumulus, la nuit de Noël,
ne repose plus sur un socle d’or.
Ce sont des légendes qui n’existent plus que dans la mémoire,
car dans le temps présent les trolls ont disparu.

Oui, ces jours sont passés, et la troupe des bambins
qui tremblaient et rampaient dans un coin,
grandissent en des temps meilleurs, plus éclairés
que celui où le père eut ses cheveux blancs.
À présent, le train crache de la vapeur
sur la campagne où leurs parents voyaient des fantômes.

Mais il ne faut pas sourire avec pitié
des souvenirs de l’enfance,
c’est un péché, car ce serait
se moquer de son propre père.
Il ne faut pas non plus les oublier,
car ce serait oublier sa propre mère.

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Village de Hammarlöv (Hammarlöfs by, 1905)

Une vision

Par la plaine le train roule en sifflant,
à travers les trèfles et le seigle en fleur.
Une vision longtemps souhaitée passe à côté de moi,
le cher village, au loin, de mes parents.

Il s’étend comme un parc sous les feuilles,
avec sa ligne de peupliers plantés dans la terre féconde.
et l’église au pignon en gradins est là, si blanche,
brillant au milieu des champs.

Le village est là, gardien des souvenirs d’enfance,
avec ses tombes dans le cimetière entouré d’un muret.
Les choucas d’antan volent toujours
autour de la tour chaulée en cercle ondoyant.

Et la vision est passée. Elle m’a donné
une émotion qui ne s’est pas encore dissipée.
J’ai vu d’un seul coup d’œil toute mon enfance :
elle splendit devant moi, dans une lumière d’été.

Là-bas, dans ce village, vivent les souvenirs ;
je vois encore ses habitants, ma mère et mon père ;
et si je reçois encore du bien de la vie,
c’est comme si ce n’étaient plus que des souvenirs.

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De différentes provinces
(Från skilda trakter)

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Au Cattégat (Vid Kattegatt, 1906)

Ndt. Le Cattégat est le golfe septentrional séparant la Suède et le Danemark, au nord du Sund.

Une baie immobile sur le Cattégat,
sur la côte grise de rochers.
Les touffes de linaigrette se balancent mollement ;
lentement le ressac va et vient ;
une fade odeur d’algues imprègne les lieux ;
autour d’une barque à l’ancre, isolée,
nagent des canards engourdis.

Mais on voit des voiles au loin,
tendues sur yacht ou goélette ;
à travers les vagues bleues, ensoleillées,
ils poussent leur proue de l’avant,
se portent vers l’espace sans limites ;
haut tout autour du récif de Nidingen
jaillissent les vagues blanches.

Quand je regarde en bas cette calme baie,
ce jour d’été me semble
assoupi, quotidien,
privé de force.
Mais quand je regarde vers le Cattégat,
des visions d’avenir étincèlent allègrement
dans le jeu des vagues.

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Clair de lune et tempête (Månsken och storm, 1892)

Clair de lune sur la mer, qui mugit, écumante !
L’armée des vagues s’étend sur des lieues à la ronde.
Les brisants sifflent tout près, bouillonnants,
éclaboussent les récifs perfides.
L’écume brille intensément dans la lumière tremblante
et le mugissement puissant, ininterrompu du Cattégat.
C’est là que je me trouve avec le pêcheur, à l’abri du vent.

On dirait que les rochers rêvent profondément,
éclairés par la lune dans cette nuit d’août.
Les vagues cachent des souvenirs de péril en mer,
triste trésor d’histoires.
Le village n’est pas loin, avec ses toits brillants,
et reconnaît sans doute les épaves fracassées,
rejetées à terre sous le rire des esprits de la tempête.

J’aperçois le cap, où se brisent les déferlantes,
menaçantes, tourbillonnantes de fureur,
laissant flaque après flaque d’écume
flotter blanche sur la roche polie.
Là, dit le pêcheur, on entend parfois
une plainte dans la nuit. Il me raconte l’histoire :
« C’est dans ces tourbillons que mon fils trouva la mort.

Lui qui avait navigué dans les pays étrangers,
avait l’expérience de la mer –
c’est ici, chez nous, sur un rivage connu,
qu’il est mort, lui marin.
Il est étrange qu’il ne pût revenir
d’une telle sortie ; mais les puissances supérieures
lui avaient préparé une tombe précoce.

Clair de lune et tempête – c’était le temps ce soir-là ;
le bateau, qui n’avait aucun défaut,
je le vis se briser contre le cap, là-bas,
soulevé par les vagues, puis emporté par le fond.
Mon fils fut projeté dans la danse des tourbillons,
la lune me le montra, pâle, un dernier instant,
encore debout et droit, et déjà comme les morts.

Ramant jusque là-bas, je le ramenai ;
l’effort ne fut pas bien grand.
Ce ne fut que lamentations, la nuit dans la rue,
quand on le conduisit à sa mère.
Beaucoup de gens dirent que cela devait arriver,
que le bateau devait connaître une telle fin :
car le Malin lui-même était du voyage.

Voyez-vous, Monsieur, une femme était montée à bord
un jour, pour une promenade en mer,
et des hommes de la ville l’accompagnaient :
elle devait être à leur goût.
Elle était jolie comme un jour de soleil,
avec de beaux habits de la grande ville.
J’ignorais ce qui n’allait pas avec elle.

Le diable était dans le bateau, c’est ce que j’ai entendu dire ;
bien des paroles accablantes
vinrent à mon oreille, chez moi et dans la rue :
la honte était à bord !
C’était une femme perdue de la ville :
quand une telle femme monte sur un bateau, c’est la fin
du bonheur et de l’argent, le mal est irrémédiable.

L’embarcation où elle pose le pied perd sa sûreté ;
la pêche est ruinée à jamais,
le gouvernail tremble et grince dans la tempête,
même dans le poing le plus ferme.
Comme ensorcelé, pris de vertige,
le bateau cherche à dériver au gré du vent,
la mâture, le gréement gémissant constamment.

Voyez-vous, Monsieur, conclut-il son histoire,
là-bas un enfant qui était plein de vie la perdit ;
et l’on entend parfois une plainte,
comme d’un marin en détresse. »
Clair de lune sur la mer, clair de lune sur les rochers :
de l’armée des vagues au grondement puissant
viennent des histoires de vie et de mort.

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Sagas et tradition
(Ur saga och häfd)

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Islande (Island, 1875)

Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas !
Longtemps tu affrontas
en combat singulier le destin,
et tu ne succombas point,
c’est toi qui triomphas.

Dans tes vallées habite encore
une race grande par les exploits,
l’histoire a durci
son âme magnanime.
Elle y but
en longues gorgées
une force jamais détruite,
une force jamais domptée.

L’esprit des anciens temps
– qui vit encore –,
le temps veut le faire plier
mais ne le peut pas.
Que prospère cet esprit,
qu’il croisse, libre,
tant que continuera
de le porter ce pays !

L’idiome au fort
timbre virile
résonne encore ici,
plein et clair.
Qu’il rejette de soi
toute scorie étrangère.
Nordique et pure
retentisse sa voix.

Que sa voix s’élève encore,
puissante comme celle de Njall2,
conduisant cette nation
à la prospérité.
Qu’on l’entende haut,
comme par le passé glorieuse,
qu’en ton Althing
elle continue de déclamer.

Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas.
Seigneur des cieux,
tends-lui ta main,
soutiens-la
sur la vague tourbillonnante.

2 Njall : Personnage de saga, type du sage. Prophète à ses heures (il prédit les malheurs), faut-il considérer, si l’on suit les interprétations de Bååth présentées en introduction, qu’il était d’origine finnoise ou que sa sagesse était un produit d’importation finnois ?

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Prologue aux commémorations du 14 novembre 1879 à Lund en l’honneur d’Oehlenschläger (Prolog vid Oehlenschlägersfesten i Lund den 14 november 1879)

Ndt. En 1879 était célébré le centenaire de la naissance du poète danois Oelenschläger, mais aussi le cinquantenaire de sa venue en Suède, à Lund, en 1829, où il fut couronné « poète du Nord » par le Suédois Tegnér. La venue d’Oehlenschläger contribua à lancer un mouvement « scandinaviste », de solidarité entre les peuples scandinaves, mettant fin notamment aux guerres dano-suédoises, dont la dernière eut lieu pendant les guerres napoléoniennes. En 1879, lors de la commémoration, Bååth était un jeune poète de vingt-trois ans ; Laura Lundblad, qui fut l’hôtesse d’Oehlenschläger à Lund et qui parle dans ce poème, lui était parente. L’exergue, tiré de l’album de Laura Lundblad, sont des vers en danois. Le poème de Bååth évoque entre autres les origines du gothicisme romantique, dont nous avons dit un mot en introduction. Aladdin et Axel et Valborg, cités, sont deux œuvres majeures d’Oehlenschläger et du romantisme danois.

Seul le Sund aux reflets d’azur et d’argent
sépare Lund et Copenhague ;
qu’en est joyeuse, qu’en est facile la traversée !
Il a bientôt réuni les amis.
Viens nous voir souvent, radieuse et enjouée,
toi, fraîche fleur de Lund ;
et garde un affectueux souvenir, de près comme de loin,
du scalde qui chérit les Suédois,
et ses amis de Lund tout particulièrement.

(Oehlenschläger dans l’album de Laura Lundblad)

J’étais assis l’autre soir, à l’heure du crépuscule,
écoutant raconter de vieux souvenirs de Lund
que je recevais avec recueillement,
car celle qui les racontait avait connu
la ville aux temps mémorables de sa grandeur,
et connaissait bien les plus grands de ses héros,
dont elle savait raconter les exploits.

« Tu sais que cela fera bientôt cent ans
que les peuples du Nord reçurent parmi eux un grand scalde.
Cet homme, je l’ai bien connu dans ma jeunesse.
Je suis une enfant de ce siècle mais
jamais je ne vécus de jours plus éclatants
que lorsqu’il amena puissamment, avec des chants magiques,
depuis les sombres profondeurs du lointain passé,
des formes couvertes de brume à la clarté du jour.
On voulut chez nous aussi, depuis lors, composer de tels chants.

En ce temps-là, Lund n’était pas une si grande ville.
C’étaient des jardins enclos de murs de pierre, couverts de végétation,
et de pauvres maisons basses le long de rues scabreuses.
Mais la pensée s’y était éveillée de toute part,
ce qui se produisait de grand dans le vaste monde
y trouvait un écho sonore,
et la poésie donnait de l’éclat à la vie quotidienne,
répandait sa lumière et sa chaleur sur tout le Nord,
et particulièrement sur notre mère patrie.

Je vois encore, comme si c’était hier,
sortant de la grise maison de la rue du Cloître,
le grand homme aller de son pas tranquille,
l’air détaché, le pli de la bouche un peu ironique.
Qui le voyait ne pouvait manquer de le reconnaître,
le maître des poètes suédois, Tegnér,
car le cœur retenait chacune des paroles qu’il chantait,
et c’était ici la capitale de la poésie suédoise.

Oui, il y avait du chant dans l’air. As-tu entendu
sur les vagues du lac, par une douce nuit d’été,
les notes montant de la rive boisée,
ondoyant, claires, sur la houle diaphane ?
Et quand ces notes parviennent à l’autre rive,
une réponse jaillit aussitôt des bosquets feuillus,
l’air se berce à ces harmonies familières,
et la campagne paisible écoute avec recueillement.

De même, le chant résonnait de part et d’autre du détroit
où, auparavant, le tonnerre du canon roulait sur les vagues.

D’une luxuriante colline de Frederiksberg partaient
les notes puissantes, et le scalde qui les chantait
se réjouissait d’entendre une réponse suédoise,
et il en vint à aimer le lieu d’où venait la réponse.

Je me souviens du matin de juillet, frais de rosée,
où je me rendis dans la maison où Aladdin fut composé.
Je m’était glissée dans la véranda, aérée, lumineuse,
où le poète aimait à passer la matinée.
Je vis sur un fond de châtaigniers irrorés
sa belle figure épanouie,
la bouche rouge et pleine, les yeux d’un bleu profond,
où les amours de Valborg un jour se reflétèrent ;
et le parfum des roses flottait dans l’air matinal.
Je m’approchai en silence, mais arrêtai
mes pas feutrés – c’eût été péché de déranger
un poète dans ses rêveries inspirées du matin.
Je ne sais comment, mais soudain
je posai mes mains sur ses yeux bleu profond –
interrompant les beaux rêves du scalde.
Il savait que c’était son hôtesse de Lund.
Car quand il leva les yeux vers moi,
son regard fut un poème si beau
que je ne regrettai pas d’avoir dissipé sa rêverie.
C’était un regard chaud comme le soleil.

Tu sais qu’il était chez nous il y a cinquante ans.
Sur le Parnasse, dans la cathédrale de saint Laurent3,
je vois Tegnér au visage radieux poser
la verte couronne sur ses cheveux noirs.
J’entends la douce voix du grand homme,
avec des mots profonds sortis du sein même de la Suède,
et j’entends rouler des tambours, retentir des trompettes,
tonner des canons : c’est accompli.
Puis je vois étinceler comme un matin de juillet
les yeux d’un bleu profond, j’entends la voix monter
et remplir harmonieuse la voûte de la cathédrale,
pour remercier ses frères poètes et leur peuple.

Il nous quitta le jour suivant. Je m’en souviens,
c’était un beau soir. À l’octroi du sud,
la jeunesse était venue en rangs serrés.
Il y eut des paroles d’adieu, un chant
et des cris de joie montèrent vers l’azur du ciel de juin.
Et la diligence partit en direction de Malmö.
Je me souviens de ce voyage car j’en faisais partie.
Le clair de lune se répandait sur les champs humides
et sa lumière tomba sur le visage du scalde.
Jamais je ne l’avais vu si prophétiquement lumineux
qu’à ce moment-là, avec en lui les souvenirs de la veille. »

Telles étaient les paroles de la vieille dame.

Après le scalde lui-même, qui fut par une fête splendide
en ces lieux salué, nous honorons ce soir
sa grande, noble, éclatante mémoire.

3 La cathédrale de saint Laurent : La cathédrale de Lund fut consacrée au Moyen Âge à saint Laurent. C’était le centre culturel de la Scandinavie médiévale, et les scaldes nordiques continuent de donner ce nom à la cathédrale, même après le luthéranisme, quand ils veulent souligner l’ancienneté de son rayonnement.

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Poème ne figurant pas dans l’anthologie

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Les roses du cimetière (Rosor på kyrkogården)

Il fait bon marcher dans le cimetière,
quand la belle rose y fleurit
et s’incline avec grâce contre les monuments,
dans l’été luxuriant, ensoleillé.

Quelle profusion de roses ! De-ci de-là
elles enroulent leurs rameaux richement ornés ;
elles se répandent, grimpent
les murs blancs de chaux et les stèles.

Partant de l’aître ratissée, souriante,
par-dessus les tombes entièrement oubliées,
elles s’étendent pour cacher les chardons
et les ronces sous elles.

Au milieu de cette splendeur odorante se trouve
une stèle de marbre, à l’intérieur d’une grille ouvragée.
En lisant les mots : « Ici gît, à seize ans ayant quitté… »,
l’illusion dorée retombe lourdement.

Au-dessus de l’inscription, dans un médaillon,
l’image d’une jeune fille, qui vous retient :
deux soleils pour yeux, qui prodiguaient jadis
leur chaude lumière sous un beau front.

Et la rose grimpante étroitement s’enroule,
avec le groupe clair, ardent de ses calices,
autour de la pierre blanche, où les ombres
au moindre souffle d’air se balancent.

Leurs rameaux, avec fleurs et bourgeons,
s’enlacent les uns aux autres pour ombrager l’image ;
un seul parvient à lui dresser une couronne
et à baigner de sa nuance rose la joue,

de façon qu’elle ait la couleur de la vie – elle est
comme avant rose, dans l’été radieux.
Il fait bon marcher dans le cimetière
quand la belle rose y fleurit.

La poésie d’Ernst Norlind : Traductions du suédois

Ernst Norlind (1877-1952) est un peintre et écrivain suédois. En tant que peintre, il est connu pour des œuvres paysagistes et animalières, et, s’agissant de ces dernières, comme « le peintre des cigognes », surnom qu’il reçut en raison du grand nombre de ses tableaux représentant cet animal (voyez un exemple dans le corps des présentes traductions). Son œuvre graphique la plus connue, de renommée internationale, est l’affiche de l’Exposition Baltique de 1914 à Malmö, encore souvent proposée à la vente par les marchands d’affiches (et qui représente des cigognes). Ses tableaux sont exposés dans les principaux musées de Suède.

Il vécut avec son épouse, Hanna Larsdotter, au château de Borgeby en Scanie, dont une aile a servi de musée dédié à sa vie et à son œuvre, de 1978 à 2020. Le couple accueillit et hébergea au château de Borgeby de nombreux écrivains et artistes, parmi lesquels Rainer Maria Rilke.

En tant qu’écrivain, il se consacra à divers genres, dont la poésie, de laquelle nous donnons ici pour la première fois en français un échantillon, tiré de deux recueils.

Selon Hansjoachim Bernt, dans son livre Lanz von Liebenfels. Theozoologie und Ariosophie (2010), Ernst Norlind était membre de l’Ordo Novi Templi de l’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels ; c’est un point commun avec son compatriote August Strindberg.

D’après le Svensk biografiskt lexikon, dans les années trente Norlind vécut deux ans et demi à Assise, en Italie, au contact de la communauté religieuse franciscaine, mais n’alla pas jusqu’à se convertir au catholicisme. Il rejoignit en revanche l’Association pour la réforme religieuse de la Suède (Sveriges Religiösa Reformförbund) du pasteur luthérien Emanuel Linderholm, représentant d’une « théologie radicale » au sein de l’Église nationale.

Portrait d’Ernst Norlind par Einar Nerman, 1910.

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Poésies
(Dikter, 1907)

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La parcelle de vie qui flambe dans une parole… (Het stycke lif, som brinner i ett ord…)

La parcelle de vie qui flambe dans une parole
quand l’âme est trop pleine pour se taire,
est comme une miette tombée de la table des riches.
À tous ceux qui désirent appartient
de subir les durs liens et fers du chagrin.
Le meilleur de tout est juste un chant
indistinct derrière le refuge des mots
et ne deviendra peut-être jamais musique.
Mais aux heures fatidiques
en chaque œil brille une pauvre larme
muette, trahissant les blessures profondes
qui saignent sans recours dans nos minutes de silence.

*

Le moment où l’âme est seule… (Den stund en mänskoande är allena…)

Le moment où l’âme est seule
avec l’orage, le vent, la pluie, le tonnerre et la mer
et des silences comme d’un tombeau scellé,
d’obscures énigmes en des heures qui trop tard arrivées
et douloureuses deviennent une force fatale
vers la réclusion ou la liberté – elle sent
que ses prières furent adressées à
une toute-puissance gelée qui ne peut ni ne veut
sauver ce qui flambe au plus profond
de notre amertume. – Le moment où elle sait
que l’orage, le vent, la solitude
sont la seule réponse des dieux à nos prières –
ce moment est le plus grand d’une vie et doit être célébré
par des lumières, des candélabres comme une fête,
ce moment où l’âme pour la première fois
est l’hôte de la vie.

*

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin… (För alla finns en ensam stig att gå…)

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin,
loin de sa mère et du foyer, loin du refuge et des amis,
et chacun doit tout seul atteindre un but
que lui seul et nul autre ne voit.
Et tout ce qu’ont apporté les moments de joie
et tout ce qui fut donné par les heures sombres
n’est plus rien, ou bien une dure nécessité,
mais nul ne connaît le chemin des autres vers la vie.
L’un frissonne sous l’aiguillon du destin
et son front est marqué d’une ombre ineffaçable
jusqu’à l’heure de sa mort, par la même chose terrestre
qui pour un autre est lumière et paix.
Je n’ai pas connu la plupart des souffrances
amères, affligeantes
qui tout au long des ans et des privations
consument aux heures de colère le cœur de mes frères.
Mais innombrables sont ceux qui errent
en disant « connaître », « savoir », « comprendre »
et passent et croient se voir l’un l’autre.

Or tous ont des nuits et des jours
et le ciel et des étoiles et des lois,
tous connaissent la joie et la peine.
Et tous ont la même destinée :
un temps pour penser et voir
et puis le plongeon dans la mort.
Alors soyons gais et chantons,
que passent le temps, les heures,
oublions nos soucis
et soyons-nous bienvenus.

*

À la chanteuse Gudrun Høyer-Ellefsen (Till sångerskan Gudrun Höijer-Ellefsen)

Ndt. La chanteuse norvégienne Gudrun Høyer-Ellefsen était l’épouse du peintre suédois Axel Törneman, pionnier du modernisme pictural suédois et ami d’Ernst Norlind.

En chaque être sommeille une chanson,
et la terre est une pauvre mère seule
qui conçut son enfant pour qu’il lui chante un jour.
Le doux fredon de ses fleuves,
l’indistincte musique du basalte
et le murmure des sapins et des vagues, tout cela
sont les tristes intervalles de sa nostalgie.
Mais comme une idée vient
à celui qui dort, la musique de son être
est avec ce qui monte d’un cœur humain
et cherche les chemins vers une autre poitrine,
et interprète éveillé la joie ou la peine.

*

Ce soir quelqu’un reste assis seul… (I denna afton sitter någon ensam…)

Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne peut dormir, il se tait, il a froid,
il prend le poison qui pour quelques instants
change les pensées en rêves et murmures
jusqu’à ce que l’âme s’éteigne dans la grande nuit.
Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne trouve pas de mots pour cette joie
qui frémit à travers son âme comme une vague
de vie qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie.

                                                  Où est mesurée la matière
de la merveilleuse et chaude concoction
d’où les âmes tombent comme des gouttes
avec des énigmes insolubles pour l’un
et pour l’autre des joies surabondantes ?
Ah ! nos questions ont pour seule réponse
la douce pitié du cœur et la main
avec laquelle le frère rencontre le frère pour se rappeler
qu’ils marchent sur le même chemin vers le même pays.

*

Nous pleurons les morts mais oublions… (Vi sörja döden, och vi glömma gärna…)

Nous pleurons les morts mais oublions
les milliers de destructions au sein de la vie
qui la rendent lourde comme du plomb
et plus encore. Les tombes qui se ferment
sur ceux qui nous sont chers
sont, sur la voie de la réconciliation de tout ce qui vit,
de petites lumières vers leur souvenir, eux que nous avons aimés.
Alors le solitaire sait, quand vient le soir
et que le feu de l’âtre ne suffit pas
à réchauffer la glace à l’intérieur d’un être,
que celui qui fut avait des mains chaudes
et de beaux yeux où plonger,
et il regrette les heures lointaines
où l’ami était triste et silencieux
mais lui ne le consolait de sa peine.
Alors, dans les pauvres larmes qu’il pleure,
son âme se renouvelle, faiblement il perçoit
un fleuve du feu de la vie et redevient enfant.

*

Entends-tu la pluie et l’automne ?… (Hör du regnet och hösten?…)

Entends-tu la pluie et l’automne ?
La terre est pressée de larmes.
Le soleil manque, ainsi que la consolation,
et les fleurs pour se réjouir.
Les grues cendrées descendent, ligne infinie
d’oiseaux migrateurs las, au sol,
le vent est lourd, et dans le parc
les feuilles tombent des châtaigniers.
Là-haut brillent les étoiles,
le feu flambe dans l’âtre des mas,
envoyant de la fumée au ciel.
Les heures passent comme des fantômes,
la nuit est sans défense.
Alors allume le lustre massif de fer
et regarde-moi dans les yeux, ma chère !
Tout ce qu’ont gelé le froid et l’automne,
tout ce qui désire le soleil et le réconfort
est chanté par l’orage qui s’approche,
et se reconnaît de nouveau.

*

Je te vois plus grande que les autres… (Jag ser dig ändå större än de andra…)

Je te vois plus grande que les autres
bien que j’aie vu tes yeux lourds de chagrin
et ternes de colère. Ce que j’aime le plus
est l’ombre de légende sur chacun de tes gestes,
qui s’attarde en un lointain pays de cocagne.
C’est la lumière sur tes mains,
et tes mains sont ce que j’aime le plus.
Quand on désespère au sein du monde,
oubliant son âme en sa quête et dans la tristesse,
la vie vient à nous et nous veut du bien,
et ce nous est alors une bénédiction, la rencontre amicale
d’une personne qui n’a jamais ployé comme un esclave
mais a souffert forte et solitaire,
est restée fière figure
hors de la tristesse et misère de la vie.
Et tu fus celle qui bénis mon destin.
Combien de fois ai-je admiré
les gens heureux dont
les jours pesants et gris passent
sans que leur humeur s’en ressente.
Les gens heureux !
Quand la vie vient avec ses richesses
et que le monde entier tremble,
les yeux fermés, dans l’attente d’un dur jugement
qui comme un ciel inexorable imposera
des lois éternelles à toute vie. –
Les gens heureux !
Ils vont d’un pas sûr et, tranquillement,
choisissent à bon escient parmi les fatigues et attendent,
yeux clairs, les minutes accablantes qui
dévorent celles qui les précèdent et meurent en soupirant.
Comme si dans une autre vie déjà
ils en avaient fini de leur quête et des premiers pas
chancelants sur le chemin vers ce qu’il y a de plus grand.
Je suis comme un qui voit pour la première fois
des danses et des chansons et se réjouit
et croyait qu’une vie a tous les droits
mais est devenu dur et lourd sur le chemin
quand l’orage a soufflé, cinglant.
Je suis un feu qui meurt dans les bourrasques
de la tempête, un soir glacé,
et toi, la douce et paisible lumière
d’une chaude chapelle.

Donne-moi la main ! La nuit tombe,
les flammes flamboient faiblement
et les carreaux de la fenêtre s’embuent.
Bénies soient les heures
où ta main est dans la mienne.
Bénies soient les longues années
qui viennent et passent,
les minutes qui de leur consolation
pansent nos plaies.

En cette heure la vie est tout,
et ce qui, dur et froid,
voulut grever notre destin,
a disparu, est oublié comme la mort,
est loin, terminé.
La grande horloge a sonné massivement
et la nuit s’étend à l’intérieur,
le jour n’est plus qu’un souvenir,
il fait chaud et tout est calme.

*

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré… (Finns det någon att gråta för…)

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré,
oserai-je déranger d’une question un ami ?
Silencieuse est la nuit, et la flamme de ma lampe
flambe et diminue et s’éteint.
Un feu crépite-t-il dans la maison obscure ?
Quelqu’un à l’intérieur désire-t-il quelque chose,
pense-t-il comme moi et fourgonne-t-il les braises,
me souhaite-t-il pour ami
parmi les milliers d’égarés de ce monde ?

A-t-il suivi le même chemin solitaire,
accablé par la même souffrance aiguë,
transporté par les mêmes joies jubilantes
vers les sommets ensoleillés
hors de la vallée glacée des ombres de la mort ?
Parle, parle dans le noir et dans la nuit,
murmure un commandement à travers les forêts et les eaux,
mon frère, pour moi !

*

Le fleuve des hommes bouillonne, bout… (Det bubblar och kokar i människoströmmen…)

Le fleuve des hommes bouillonne, bout,
je vois leurs yeux qui suivent un rêve.
Tous sont pressés de passer,
tous ont leurs affaires où se cacher,
et personne n’a le temps de rester.
Que mon front brûle comme le feu,
qu’une blessure éternelle creuse ma poitrine,
que j’aspire comme personne au repos et à la consolation,
le courant reste éternellement le même.
Nul n’aperçoit ma flamme,
chacun est à ses affaires et à soi-même.
Mieux vaut se taire et penser et marcher
en silence comme les pierres, en silence comme les autres
muets sur le chemin de la vie.
À quoi sert de pleurer,
à quoi sert de laisser
la porte de ma chambre ouverte ?

*

En chaque destin la solitude… (I hvarje öde slumrar ensamhet…)

En chaque destin la solitude
est le cœur ultime et caché de la vie.
Et chaque homme ayant une étoile,
voit toutes choses à sa lumière,
mais ce qu’il voit n’est qu’à lui.
Je tiens cent choses dans mes mains
qui brillent de l’éclat de mon étoile.
Ces hommes de tant de pays,
tous me regardent comme si j’étais mort.
Je vais seul avec les pensées qui me charment
et tremble en silence quand l’un d’eux me croise,
et je cherche une âme où verser
l’étonnement que j’éprouve en marchant
parmi tous ces étrangers comme un condamné.
Souvent je souhaite d’être mort et oublié.

*

Ces brouillards qui rendent les jours gris… (Dimmorna som komma, göra dagarna grå…)

Ces brouillards qui rendent les jours gris,
des hommes les plus sages font des sots.
Les brouillards deviennent des nuages qui vont et viennent,
et les nuages deviennent des larmes qui tombent.
Le monde et l’espace sont froids,
les larmes qui tombent sont du cristal gelé,
le monde est un caveau dans la mort.

*

À chaque destin l’heure de son jugement… (Det finns en domens stund för hvarje öde…)

À chaque destin l’heure de son jugement,
l’heure où dans la peur et la solitude
la terre se taira et nul ne connaîtra
un chemin hors des mondes livrés à la désolation.
Elle est venue pour moi.
Dans le jardin du cloître s’assourdissent les dernier pas
d’une sœur silencieuse qui en pieuse
et vigilante attente fit un sanctuaire
des lumières du couchant sur le clos.
Et l’obscurité s’étend. Si j’ai des amis,
qui sait si l’un d’eux voit ma lumière
dans cette nuit, cette maison déserte –
qui sait ce que je sens et ce que sentent les autres ?
C’est l’heure des vêpres. Alors
les rues s’emplissent d’une foule confuse –
dans mes oreilles chante leur appel
et leurs yeux brillent vers les miens –
ils vont et vont toujours. Chacun doit se résigner,
ils se sentent le cœur malade, la pensée paralysée
et se plongent dans ton obscurité, ô Notre-Dame,
pour consacrer une lumière à leurs proches.
Je veux aller vers eux. Mais entre la vie et moi
se pressent des souvenirs morts de jours anciens,
tant de mauvais désirs en lutte
et tant de mots d’amour noyés dans les querelles.
Qui peut arrêter le tourbillon ? Ces minutes,
ces années, ces jours passés comme un rêve,
tas de loques bariolées –
qui sait ce qu’est le cœur de la vie ?
Un chez-soi existe. Je le sens dans ces moments
où tout est silence autour de moi et l’horloge sonne
et mesure pour de longues années de bonheur
un temps fugace de secondes solitaires.
Je veux m’y rendre. Ce silence est tellement vide.
Ô ange gardien, une nuit sans toi
c’est avancer sur une route déserte,
un mirage irréel.

Paris, février 1906

*

Nuit (Natt)

Nuit de dimanche, paix dominicale…
L’horloge approche minuit,
le jour est terminé.
Le monde entier est en fleur
comme un sanctuaire de silence
dans la paix taciturne.

Peut-être la seconde qui vient de passer
a-t-elle formé pendant un instant
une destinée d’homme.
Peut-être qu’un esprit muet marche
à travers de grands espaces vides
afin de rejoindre les autres morts.

Années et désirs, et tout le reste,
la vie, mille fois
pesante et difficile,
se change en rêve, une nuit de parfums.
Nous qui l’avons vécue deviendrons poussière,
nous et tous les nôtres.

*

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour… (Att jag har lefvat dagarna till nu…)

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour,
que pas plus de choses ne soient en moi brisées,
que ce qui fut brisé méritât de périr,
et que je n’aie pas davantage souffert
dans les nuits calmes avec mes chagrins –
cela me donne le courage de vivre
jusqu’au prochain moment incertain de cette vie,
et de croire en une riche transfiguration…

*

Ne compte pas mes angoisses et mes plaintes… (Så räkna ej min ångest och mitt knot…)

Ne compte pas mes angoisses et mes plaintes,
mais apprends-moi plutôt à voir et accueillir
ce qui rêvait au plus profond de chaque souffrance,
la claire éternité qu’elle dissimulait
et la vérité que je n’éprouvais point !
Mon cœur est une porte fermée.
Toute chose est trop pour moi.
Alors délivre-m’en et laisse-moi mourir seul,
seul mais digne de ta réalité, ô vie !

*

Partons loin, nous qui bénissons la vie… (Låt oss gå fjärrande, vi som signa lifvet…)

Partons loin, nous qui bénissons la vie
et voulons du bien au monde et à nous-même,
évitons d’entendre les appels
de cette foule féroce du monde
avec son mépris de celui qui tombe
dans le sinistre combat de tous contre tous
qu’ils appellent la vie !
Laissez-moi lutter en silence
et triompher en silence,
et puis laissez-moi mourir,
que le souvenir de ma victoire ne reste point
parmi les vaincus sans nombre !
Je ne veux pas voir la moindre étincelle
du feu de la vie s’éteindre dans un œil
au moment où j’atteindrai triomphal au but
haut et saint qui brillait dans ma vie.
Béni soit celui qu’ennoblit la lutte,
tendre compassion pour celui qui souffre,
et respect pour tout ce qui veut et croit !

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Une cigogne d’Ernst Norlind

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Nouveaux poèmes et chansons
(Nya dikter och visor, 1914)

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Paroles de César (Cæsariska språk) [second poème]

La plupart suivent dans l’indécision
leur chemin languissant vers la mort
et n’ont d’autre besoin
qu’une dure loi qui guide leur destinée.
Ils vivent muets devant une porte fermée
et ne peuvent décider
du bien et du mal que par la puissance d’autre volonté.
Ils vont en rêve, ne connaissent guère le bonheur.
Mais celui qui sait
que le seul secret de la vie
et la seule route de la vie vers la puissance est que
lorsque dans la douleur et l’indécision nous trouvons
un point faible parmi les nœuds qui nous attachent
et les tranchons alors avec courage,
nous nous tenons aux côtés des Olympiens et rions –
l’homme qui sait cela comprend
la seule énigme que présente la vie
et connaît la seule véritable réponse sage
à toutes questions, celles des dieux et les nôtres.
Et quand, alors, tu auras été éprouvé par les dures
luttes amères, de nombreuses années
exposé aux coups, aux tourments, aux blessures,
que ce feu t’aura clarifié dans l’âtre,
ta volonté sera suffisamment pure pour conquérir le monde
et tu te tiendras à jamais au-dessus du cercle du destin :
ou César ou rien !

*

Chants au Seigneur de la vie (Sångerna till lifvets Herre) [I-III complet]

I

Si tu es une puissance
qui des graines que tu as semées prends soin
depuis le commencement des temps jusqu’à ce jour,
alors je ne voudrais pas être Toi
quand tu regardes dans le miroir obscur du monde.
           Tu règnes librement
           dans ton royaume. Ce qui est à Toi est à Toi,
mais ici sur la terre c’est la loi et la règle
que celui qui a péché, celui qui a commis un crime
doit aussi l’expier,
           et celui qui voit
d’un œil calme sévir le mal
sans bouger la main pour aider – Seigneur,
parmi les hommes c’est commandement et coutume
qu’il soit banni jusqu’à la troisième génération,
haï et pourchassé et pire encore.
          Mais Toi tu vois
ton monde avec des yeux calmes et tu souris,
tu laisses des millions d’êtres se lamenter
de ce qu’il est impossible d’endurer.
Et celui qui n’a point commis de faute
est puni par ta main comme un criminel.
          Tu as la puissance – tu règnes
de toute éternité et dans les temps présents –
mais l’esclave dans ton royaume
qui pour son semblable éprouve de la compassion
n’est-il pas un plus grand dieu que Toi ?

II

Je te vois assis
parmi les chants et les rayons de soleil,
au milieu de la chaleur de ta lumière.
Mais les pauvres à qui tu tends
le poison et l’angoisse, que tu conduis
hors de leur maison, sans foyer ?
N’entends-tu pas leurs cris
monter, tâtonnant, de la foule
dans une souffrance qu’ils ne comprennent pas ?
Pesant destin, amer destin
quand ils sombrent enfin dans la mort,
seul but qu’ils puissent atteindre.
La terre se tait, se taisent les cieux,
et monte l’ivresse amère,
l’ivresse du vin de ta colère.
Leur angoisse est toujours plus grande –
À qui la faute, Seigneur ?
est-ce la leur ou bien la tienne ?

III

Tes demandes sont effrayantes, épouvantables.
Seigneur, est-ce Toi que je vis
quand perdant connaissance je demeurai
près du chaos, de la mort,
et j’entendis toutes les voix
qui me sont chères chanter en moi ?
Quand je fus emporté par des mains d’esprit
à travers des contrées désolées
sous un ciel d’orage en automne.
Il faisait froid dans ton royaume
et, désappointé, j’aurais voulu sentir
la chaleur d’une voix.
Pays désolés, pays de brume,
océans sans rivage…
Êtres sans repos ni réconfort
contraints d’errer dans les tourments,
pressés les uns contre les autres.
Quand, épouvanté, silencieux,
je regardai dans l’abîme,
de mon âme monta une voix qui brûlait
plus âprement que toute détresse,
plus forte que la mort et que tout :
tous sont accablés, tous ont froid,
vivant pour demander,
brûlant dans le même feu,
ce qu’ils aiment, ce qu’ils voient.
Entends-les menacer sauvagement, implorer
et maudire la mort elle-même,
qui rachète leur destinée.
Si tu veux être plus qu’eux,
ne cherche ni repos ni foyer,
ne demande pas… donne, donne,
donne jusqu’à ce qu’il ne te reste rien…
Toi qui vas à eux,
les entends et les vois et sais qu’il souffre,
et peux donner – donne-leur tout !

Le monde est redevenu silence
mais j’entends encore ma voix.
Était-ce un rêve, une illusion,
ou bien, Seigneur, était-ce Toi ?

*

De la mort (Om döden) [I-III complet]

I

Dans la seconde fiévreuse, embrasée de la mort,
quand une vie est transformée, brisée,
toutes choses se réunissent comme un dernier,
brûlant salut au moment de l’adieu.
Et l’angoisse ne cesse de grandir
depuis la nuit qui veille et se tait,
depuis des royaumes plus pesants et plus profonds. –
Une bougie de suif se consume sur le chandelier,
et les souffrances te gardent éveillé,
on frappe à grands coups à ta porte.
En silence t’appellent des choses mourantes
qui te veulent près d’elles,
un salut de tous les êtres chers
dans la vie et le monde autour de toi.
Ainsi une tempête passe-t-elle sur la vie
et tout est transformé, effacé, change de forme,
et tu es une brise au-dessus des eaux,
une parcelle de l’orage et de la nuit.

II

L’angoisse de mon cœur a tant de questions
sur ce qui viendra quand mourra ma pensée
comme un murmure dans l’éternité et le vide,
quand tous les atomes de mon cerveau se dissiperont
comme une fumée dans l’espace et le néant.
Ah ! toutes ces questions sont le cri du prisonnier
aux murs de sa prison, qui ferment éternellement
leur pierre glacée sur la réponse que nous recevrons
quand la terre tombera lourdement sur le cercueil,
et que tout sera dissous et l’éternité proche.
Que nous vivants soyons assez faibles
et sombres pour voir notre fin
dans la peine et les larmes, comme si la joie
et le bonheur étaient le partage de la vie,
l’amertume et la tristesse le lot de l’autre rive –
nous qui entendons la voix de la vie
renfermée entre les murs de nos sens
ne comprenons même pas qu’il faille se réjouir
quand les murs se brisent et notre vie est changée
pour devenir espace, éternité et Dieu !

III

Béatrice à Dante

Tu demandes avec étonnement où tu es arrivé,
voyageur, étranger en ce monde –
tu es de l’autre côté, tu as atteint
le but ultime de ton périple.
Et le murmure que tu entends est l’écho
de voyages passés que ton être fit
sur les mers sombres, agitées des douleurs,
dans les pays de colère où s’en fut ton esprit.
Là des humains se battent, comme nous
nous sommes battus, et meurent l’âme assoiffée.
Tu entends un soupir, un appel inquiet, un cri,
puis tout redevient vide et silencieux – et c’est la mort.
Le temps s’arrête dans un éternel présent,
appels et paroles dures se taisent.
Un autre s’éveille – et c’est toi,
mais non pas toi tel que tu marchais sur la terre,
non pas toi qui vaguais et mordais à belles dents
les fruits de la vie, avide, curieux,
mais toi tel que tu souffrais et pleurais
et fus purifié pour l’éternité.
Alors lève la tête ! Chaque inspiration
vient profonde et fraîche de la salubre source de vie !
Soleil béni ! Jour heureux !
Sainte, claire force de la vie qui nous permet,
permet à tous ceux qui souffrent
de disparaître au monde comme une note de musique,
avec tous les éprouvés de la vie qui sont
transfigurés en lumière du feu purificateur.
Ah ! paradis et béatitude et printemps,
résurrection et odeurs de jacinthes,
ton temps d’épreuves est terminé, le jour passe,
et le soleil déglace l’hiver de ton cœur.

*

À une amulette (Till en amulett)

Toi qui me permets d’avancer,
de croire, de voir et de vivre
avec l’œil clair, quand les autres
vont en aveugles dans la brume –

laisse mon esprit flamber,
laisse-moi croire et vénérer,
donne-moi courage et force,
à moi, ta servante !
Ténèbres et misère,
brouillard et mort,
donne-moi tout mais permets-moi
de voir et d’avancer,
de parler et prêcher
quand les autres se taisent !

*

Été (Sommar)

Ici est le silence. Les pivoines brillent…
Parfums de fleurs et gazouillis et soleil et chansons…
Bourdonnent les bourdons et les roses sont rouges,
les rayons du soleil traversent l’air et le jour est long.
Là-bas les hommes se battent.
Ici c’est le silence et la béatitude de vaguer
en oubliant que la terre est pleine à craquer.

Entends l’été murmurer dans les tilleuls !
Le murmure des feuilles est comme le murmure de ta voix.
Murmure comme venu de l’éternité, murmure comme si la brise
connaissait la soif de réconfort dans le cœur des hommes.
Enfant, si tu savais comme le son de ta voix
apaise les forces qui m’accablent,
les forces qui habitent ma poitrine. –

Vois-moi comme un homme, défaillant, et ne m’oublie pas
à cause des brouillards, vois-moi comme un homme
luttant et souffrant, blessé, mais cache-moi,
cache-moi comme un souvenir de l’été
qui se cherchait soi-même et sa réalité la plus profonde,
avec son désir le meilleur comme but, et les forces
qui poussent l’homme à faire ce qu’il peut dans cette vie.

*

Psaume (Psalm)

La souffrance est pourtant passée.
La vie m’a fait comprendre
les forces qui nous châtient.
Faisait-il gris et froid ?
Le soleil brille sur toutes choses.
De quoi me suis-je plaint ?

Éprouvé, tourmenté, blessé,
jusqu’à ce que la douleur ait disparu…
La vie n’agit pas autrement.
Quelque chose doit couler au fond,
l’écume flotter par-dessus,
afin que reste le meilleur.

Le ciel est pur à nouveau,
avec des illuminations roses :
flammes qui purifient.
Le bonheur est partout,
dans la plus grande profusion,
plus que je ne mérite.