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Au galop : La poésie svécomane d’Emil Wichmann alias Gånge Rolf
Emil Wichmann (1856-1938) est un poète finlandais de langue suédoise. Il fut un acteur majeur du mouvement svécoman, ou svécomane, c’est-à-dire de la défense et illustration de la culture et langue suédoise en Finlande, à l’époque où la majorité finnoise de la population commençait à revendiquer en faveur de sa propre identité. Pour une vue synoptique de ces questions, voyez notre introduction au billet concernant le poète finlandais suédophone Karl August Tavaststjerna ici.
Wichmann vécut en exil en Suède de 1903 à 1905, au moment où la Russie entamait une politique de russification dans le Grand-Duché de Finlande qui remettait en cause non seulement l’autonomie économique et politique du territoire mais aussi la position de la langue et de la culture suédoises en Finlande. Cette première vague de russification retombant en 1905 à la suite des événements révolutionnaires survenus en Russie tsariste, Wichmann retourna dans son pays. Il ne le quitta pas de nouveau au moment de la seconde vague de russification, de 1908 jusqu’à l’indépendance finlandaise en 1917. Dans cette période, il siégea à la Diète de Finlande en tant que député du Parti populaire suédois (Svenska folkspartiet), un parti spécifiquement créé par les Svécomans pour promouvoir et défendre les intérêts des suédophones finlandais, et encore actif de nos jours. Après l’indépendance, Wichmann siégea en outre à l’Assemblée suédoise de Finlande (Svenska Finlands folkting), un organe constitutionnel chargé d’émettre des avis consultatifs sur la législation du point de vue de la minorité suédophone.
Au plan des études scandinavo-américaines, autre composante du présent blog, Wichmann est l’auteur d’un livre de témoignages sur la communauté des Suédois de Finlande émigrée aux États-Unis, qu’il écrivit à la suite d’un séjour américain en 1929 : Resa bland Finlandssvenskarne i Amerika (Voyage chez les Suédois de Finlande en Amérique).
En tant que poète, Wichmann adopta le pseudonyme Gånge Rolf. C’est le nom suédois du Viking Rollon, qui se tailla en France au dixième siècle une principauté : la Normandie.
Note sur le terme « Normand » dans les traductions qui suivent : « Normand » est la francisation du scandinave « Nordman », qui signifie purement et simplement un « homme du Nord » et désigne un Scandinave germanique. En tant que Svécoman, Wichmann alias Gånge Rolf était évidemment un adepte du renouveau gothiciste dont nous avons parlé dans nos traductions antérieures de poésie suédoise (voyez en particulier notre billet sur Albert Ulrik Bååth ici).
Nos traductions sont tirées des deux premiers recueils de Wichmann, de 1880 et 1882. Certains poèmes se trouvent dans les deux recueils, sous des versions plus ou moins modifiées. Nous l’indiquons quand c’est le cas.
*
Libre Course
(På fria banor, 1880)
.
À mes camarades (Till mina kamrater)
Il y a bien longtemps, une expédition
traversa les vagues de la Baltique,
depuis les villages de Svithiod à l’occident.
Elle navigua vers le soleil sur la mer écumante,
dont les flots baignaient de verdoyantes îles
qui saluaient les nouveaux venus.
Ils allaient avec de bons pressentiments.
Plus ils avançaient, plus les îles étaient belles,
les charmant par leurs falaises et leur végétation.
Quand ils eurent traversé l’archipel,
ils virent s’ouvrir devant eux, au soleil,
une terre aussi belle qu’un homme puisse en rêver.
Les vagues blanches d’écume entraient dans les baies,
des rochers couverts de mousse sur le rivage
défendaient la terre contre les lames de la mer.
Des fleurs colorées, éclatantes embaumaient l’air,
des bois verdoyants formaient tout autour une couronne,
où de nombreux oiseaux chantaient.
Les nouveaux venus des villages de Svithiod,
conduits par leur quête d’un foyer, d’un asile,
débarquèrent pleins de joie sur le rivage :
« Terre splendide qui montes la garde parmi les falaises,
sois notre Nouvelle Terre1, toi la plus belle des contrées ;
nous te conquerrons l’épée à la main.
Nous voulons ici bâtir nos maisons et vivre,
transplanter les mœurs et la foi de nos pères,
la langue et la mémoire des Normands.
Sur tes bords et tes îles nous établirons
pour l’esprit nordique une forteresse imprenable
où vivra pour toujours la vertu de nos pères. »
Le serment qu’ils jurèrent, ils le gardèrent.
Ils suèrent, saignèrent pour leur nouvelle patrie ;
nous le savons mieux que personne, nous, leurs fils.
Ils ont défriché nos champs, déboisé nos prairies,
ont fait un lit rouge de sang à nos ennemis,
nous ont appris nos chants et nos prières.
Allons, frères ! montrons au monde
que nous défendons notre héritage par la harpe et l’épée,
que nous restons fidèles à la vertu de nos ancêtres.
Misérable le fils qui, sur la tombe de son père,
ne défend pas ce que Dieu lui a donné,
sa patrie, sa langue et sa mémoire.
À chacun son arme, à chacun sa vocation. C’est pourquoi
je veux apporter mon humble contribution par un chant
et vous offrir ce que je possède, à vous,
fils des Vikings, vous, l’armée de la jeunesse,
sentinelles de la Scandie sur le promontoire fennien,
qui avez juré de défendre notre héritage.
1 « Nouvelle Terre » : Nyland. C’est encore aujourd’hui le nom suédois de la province autour d’Helsingfors en Finlande.
*
En avant ! (Framåt!)
Les vagues moutonnent sur le lac écumant
et l’orage traverse les bois de pins,
le ressac autour de l’île verdoyante mugit,
mais la belle reste imperturbable.
De sombres nuages peuvent couvrir le ciel,
le soleil brille tout de même à travers,
répandant ses rayons dorés
sur les lacs et les plages,
sur la limite des vagues.
Au bord des flots, j’écoute
le bruit du clapot,
la course de la tempête,
et je chante dans ce tonnerre,
avec un cœur chaud dans mon sein.
En avant sur les flots orageux de la vie !
En avant, avec joie et courage !
pour vaincre avec honneur ou bien mourir,
pour sacrifier ma vie et mon sang
à l’espoir qui murmure d’une voix délicieuse,
à l’éternel désir qui brûle dans mon sein
d’atteindre à la cime couverte de rayons,
de lutter avec joie,
dans l’ivresse du danger,
d’embrasser un bonheur seulement rêvé des dieux,
même si c’est pour être voué
aussitôt à disparaître, oublié,
comme une étoile filante dans l’espace,
obscurcie par d’autres étoiles plus brillantes.
En avant ! Oui, en avant dans l’éclat de la jeunesse !
À l’assaut du château des étoiles !
Ne regarde pas en arrière, la pauvreté, le dénuement,
le doute, les péchés et la tristesse,
qui sont aux aguets pour boire ton sang,
amollir ta force, abattre ton courage.
Convie fièrement ta Norne à la danse guerrière
pour une vie de gloire,
une éternelle couronne.
Cela ne se gagne pas facilement, mais l’enjeu
dans cette partie, – c’est ta vie même.
Alors écarte le doute,
c’est avec la foi seule qu’en cette vie tu vaincras,
avec la foi que tu triompheras de la mort.
*
Au galop (I galopp)
Bondis, mon coursier hennissant, porte-moi fier sur ton dos.
Partout où je jette mes regards, rapides et confiants,
tout s’anime, s’égaye, reçoit des couleurs plus vives,
et mon sein se soulève, mon humeur se galvanise
au galop !
Et tous les brillants souvenirs de l’enfance
me reviennent en mémoire, je me rêve à nouveau
sur un cheval écumant avec une épée pareille à l’éclair,
courant à travers le monde réjoui, éclatant,
au galop.
Qu’est-ce que le calme du cabinet face au bruit d’une vie de lutte
où l’on s’enivre avec gaîté, l’on s’échauffe en dansant
et l’on charge à la tête d’un escadron barbu,
avec le cliquètement des sabres, le retentissement des cors,
au galop.
Mais l’air des casernes n’est pas où je veux grandir.
Je n’ai pas vendu mon âme pour parer mon corps ;
au commandement d’un étranger, pour des titres et des cordons
je ne t’éperonnerai pas, mon coursier, loin de la patrie,
au galop.
Mais si, quelque jour, notre prince, notre patrie
a besoin de ta cavalcade, veut armer mon poing,
ou si je peux tirer l’épée pareille à l’éclair
pour une noble cause, alors nous courrons droit au but
au galop.
Alors à l’écurie je ramènerai mon Pégase boiteux,
je troquerai la plume pour le glaive, le calme pour la mêlée,
alors j’écrirai mon poème avec une épée, dans le sang,
alors nous courrons à la mort, avec un courage jubilant,
au galop.
Que vienne l’aube de ce jour ! Exultant de joie,
bondis, mon bon coursier, monte vers les cimes bleuissantes,
mon chant, jusqu’à la mort quand l’heure de chevaucher aura passé ;
nous nous reposerons un instant, puis nous chevaucherons à nouveau
au galop.
*
La mer et le cœur (Havet och hjärtat)
Heureux et fier, je regarde la mer lancer ses lames écumantes
à hauteur de nuages, contre le ciel, dans la course des vents sauvages. –
Mon esprit s’apaise, mes regards rêvent au bord du clair miroir
quand la houle étincelante s’endort en soupirant au bord de l’île verte.
Merveilleuse, fière, douce mer, dont j’ai regardé la vie, enchanté,
parfois mugissant pleine d’arrogance, parfois rêveuse.
Oh ! tu es semblable à un cœur, qui change ainsi que la houle ;
mais qui domptera ses vagues, qui rêvera sa paix tranquille ?
*
Le scalde (Skalden)
Au temps de nos pères, le scalde lui-même combattait.
Dans la bataille, ses coups d’épée étaient aussi puissants
que doux les accords de sa harpe.
Et il ne chantait pas autrement qu’il guerroyait.
Il vivait avec les guerriers dans le royal palais ;
guerrier lui-même, aux pays du chant un roi.
Il pinçait joyeusement la harpe de ses mains de prince,
car l’hydromel de Suttung2 n’est donné qu’au bon vouloir des dieux.
Aujourd’hui, son fils erre de par le monde, ignoré,
et sur sa route mendie avec sa chanson
un quignon de pain ; et la vile monnaie des applaudissements de la foule.
C’est juste ! le chant ne doit servir qu’à louer les hauts faits.
Seule la main d’un guerrier a le droit de seller le destrier de la poésie
pour l’éperonner vers de glorieux exploits.
2 Suttung : Géant de la mythologie scandinave qui gardait dans une montagne l’hydromel recherché par Odin. Les Ases et les poètes boivent l’hydromel qu’Odin put rapporter.
*
Où est la femme ?
Ndt. Titre en français dans l’original.
Un jour, je vis un merveilleux bouquet
et fus charmé par les vives couleurs de ses fleurs.
Je voulus respirer profondément leurs parfums,
mais comme, alors, je fus déçu !
Au lieu de naturelles odeurs, fraîches et pures,
ce ne sont que des essences que je humai.
Je me détournais avec colère de ce bouquet desséché,
quand j’y vis, non sans plaisir, une petite hémérocalle me sourire.
Elle seule avait su, dans ce groupe éteint,
conserver sa fragrance, sa féminité,
preuve qu’elle était née saine et libre.
Pauvres des autres ! elles aussi nourries par la nature
mais qui pour les parfums du cabinet de toilette ont dévasté leur âme.
Quand verrons-nous les fleurs redevenir des fleurs ?
*
Bismarck
Tu es un archi-médecin pour notre temps.
Le pauvre enfant est atteint d’anémie.
Avec « Blut und Eisen » cette langueur sera chassée,
une telle action sûrement, si Dieu veut, fera du bien.
C’est un remède de cheval mais il agit vite,
dégageant le cerveau des brumes et bavardages.
Que les garçons s’exercent aux armes une paire d’années –
un peu de discipline est diablement salutaire.
Ils apprennent à connaître chacun leur place.
Le moindre poussin n’essaie plus de chanter comme un coq
en caquetant « égalité », « fraternité ».
C’est comme ça qu’on devient un homme, esprit et main d’acier.
Et si nous devenons des hommes, Dieu nous enverra des enfants
pour remplacer ceux que ta cure a fait mordre l’herbe.
*
Pélage (Pelayo)
Ndt. Sur le roi espagnol Pélage, voyez notre billet de traduction de la poétesse Concha Espina, « Écrit avec du sang goth », ici.
Tout n’est pas fini, bien que les bords du Guadalquivir
aient vu tomber dans leur sang les Goths héroïques,
bien que Rodéric ait été capturé par traîtrise
et les chevaux des Maures foulent la terre d’Euric.
Un coin de terre nous reste, où bâtir nos maisons,
parmi les aigles des montagnes, sur les plages de Biscaye.
C’est de là que nous combattons pour la terre de nos pères
et répandons la flamme de la foi du Christ.
Ce n’est pas la force supérieure qui l’emportera,
non, mais l’esprit qui croit au futur triomphe
et garde fièrement la mémoire des faits et pensées des ancêtres.
Par cela seul viendra le jour où, fils des Goths,
après des siècles de lutte et de prières pour la victoire,
nous referons notre Gothie† chrétienne, libre et grande.
†Variante de 1882 : Notre Hispanie.
*
Les Varègues (Varägerne)
« Notre terre est grande et riche d’or et de biens,
mais nous ne savons pas la défendre nous-mêmes.
Venez donc et soyez nos maîtres,
car le monde est plein de la renommée des Normands. »
Ainsi nous parla le messager de Holmgard3.
Nous n’hésitâmes point à accéder à ses prières,
fils de Vikings, familiers de la guerre, seigneurs nés :
qui peut s’opposer à notre épée, à notre esprit hardi ?
Quand le destin promet pouvoir, honneur,
quittons sans hésiter les rivages de nos pères
et suivons-le, dans la fière certitude du triomphe.
Assez d’hommes resteront pour couper les mottes de tourbe.
Nous sommes nés pour enseigner l’héroïsme
à un monde débile devant être déraciné.
3 Holmgard : Nom scandinave de la région de Novgorod, où les Varègues scandinaves se taillèrent un empire au Moyen Âge.
*
Cortège funèbre de Charles XII (Karl XII:tes likfärd)
Ndt. Les deux versions de ce sonnet dans l’un et l’autre recueil diffèrent substantiellement. La première version s’inspire du tableau de Gustaf Cederström ci-dessous : on y trouve notamment, dans le premier tercet, les deux personnages à l’arrêt devant le cortège. La version révisée ne retient presque plus rien de cette scène et Wichmann a donc supprimé la référence au tableau. Il a de même supprimé la citation en exergue, en français dans l’original et qui sont les paroles de Molière lors de sa dernière représentation, peu avant sa mort. Nous avons traduit les deux versions : en (i) celle de 1880, en (ii) celle de 1882.
(i)
(Tableau du baron Cederström)
« La pièce est finie, allons souper ! »
Le rideau tombe avec le soleil derrière les monts de Norvège.
Le grand drame dont fut ébloui le monde est terminé.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.
Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
De pâles flambeaux brillent, de même l’aurore boréale,
autour des Carolins4, dont le cortège funèbre
va sépulter la grandeur et la puissance de Svea dans le Nord.
Les temps passés, par un vieillard à tête penchée,
envoient leurs muettes prières d’adieu, les deux mains jointes.
Le jeune enfant de ces temps-là regarde, ébahi.
Mais notre temps ne consacre qu’un moment à la haute image,
avant de la quitter en hâte, les yeux secs,
comme un criminel après son crime, pour aller faire bombance.
(ii)
Le soleil descend derrière les hautes montagnes,
le rideau tombe sur le drame dont le monde fut ébloui.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.
Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
Seules les flammes pâles d’une aurore boréale brillent dans le ciel
autour des Carolins, dont le cortège funèbre
va sépulter la puissance et l’éclat de Svea dans le Nord.
L’éboulis tombe à grand fracas au fond du ravin,
la brume étend son voile sur les monts et les brandes,
et des nains allument des flambeaux fantomatiques au crépuscule.
La nuit d’hiver tombe, sombre et lourde.
Quand fondra la neige sur la bruyère foulée ?
Quand rebrillera le soleil sur la terre et les eaux ?
4 Carolins : Karoliner, les soldats de Charles XII. L’œuvre littéraire la plus fameuse concernant leurs faits et gestes est le recueil de nouvelles Karolinerna (Les Carolins) de Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature, de qui nous avons traduit des poèmes ici.
*
Gustave III (Gustaf III)
Ndt. Gustave III fut roi de Suède de 1771 à 1792. Il mourut assassiné dans un bal masqué, victime d’un complot de nobles opposés à sa politique. Wichmann le présente comme un roi francisé qui mêle à ses moindres paroles des maniérismes français (en italique dans notre traduction). Dans l’exergue, la citation, elle aussi en français dans le texte, est attribuée par Wichmann à « Gustave III », dans l’orthographe française. Dans le corps du sonnet, le « roi charmeur » (tjusarkungen) est un surnom historique de ce roi. « Ribbing le rouge » désigne Adolph Ribbing, un des conjurés.
« J’y ferai succéder un spectacle à l’autre. » Gustave III
« Le premier citoyen du peuple libre ! »
Mon Dieu ! qu’un enfant a d’imagination !
Je veux conquérir la gloire, gouverner moi-même.
Mais non en patriarche, encore moins en tyran.
Donnez des jeux à la canaille, elle ne criera pas pour du pain.
Enfin ! je vais l’amollir par des jeux, encore des jeux.
Un « roi charmeur » sait gagner les cœurs.
Mais l’argent ? Oh ! il y a l’eau-de-vie et les charges ecclésiastiques.
Mais surtout, avec mes poètes je veux enseigner
à l’Europe à goûter nos chansons et nos arts.
Aux « Patriis Musis » j’ai donné du pain et un toit.
Diable ! Ribbing « le rouge » a été vu en ville.
Allons ! j’irai tout de même danser au bal.
Ma vie est une danse sur – une tombe fleurie.
*
Göran Magnus Sprengtporten
Ndt. G. M. Sprengtporten (1740-1819) est un militaire finlandais d’origine suédoise qui conçut un projet d’indépendance de la Finlande vis-à-vis de la Suède avec l’appui de la Russie. Cela le conduisit à s’établir dans ce dernier pays en 1786 et à combattre du côté russe dans la guerre russo-suédoise de 1788-1790. Il fut en 1808 le premier gouverneur général du Grand-Duché, c’est-à-dire de la Finlande cédée par traité à la Russie ; mais, impopulaire, il démissionna l’année suivante. Le poème de Wichmann est satirique.
Un Washington pour la Finlande ! que c’est beau, tout de même,
de brûler pour les hautes conceptions de son temps,
en chef du peuple, et de gagner son amour.
Ces idées sont grandioses mais – comment les réaliser ?
Le peuple de Suomi est si pauvre, si peu considérable.
Le « roi comédien »5 de la Suède prévaudrait bientôt.
Mais la Russie ? – oui ! sa noble impératrice
sera l’égide de notre « liberté » et moi son porte-parole.
Certes, nous ne sommes pas accoutumés à regarder vers l’est,
mais l’argent et la farine nous y habitueront.
Et le pays sera florissant dans le calme de la paix.
Mon but sublime – tu es au-dessus des moyens !
« La jeune Finlande » ne me juge pas un traître.
Pas plus que moi elle ne se fie à la « tradition »†.
†Variante de 1882 : À quoi bon se fier à de poussiéreuses « traditions » ?
5 Le « roi comédien » : Gustave III, grand amateur de théâtre. Les annales de la cour de Suède ont conservé le souvenir de quelques représentations où le roi était sur les planches.
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Poèmes et Panégyriques
(Dikt och Drapa, 1882)
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Les colons d’Islande (Islandsfararne)
Il est bien dur de quitter le village de ses pères,
qui nous donne un toit, l’amour et la sécurité,
mais il est plus dur encore de rester ;
quand tout ce qui nous rendait fiers est méprisé,
quand la liberté et le droit sont étouffés par la violence,
il faut se résoudre à partir.
Car, lorsqu’on s’est longtemps, courageusement battu,
que l’on a répandu son sang dans cent batailles
pour la mémoire et les vertus de nos pères,
mais qu’on ne peut plus, un contre mille,
les défendre, en les emportant avec soi l’on part alors,
pour leur donner un abri plus sûr.
Car la mémoire de nos pères et la vertu de nos pères
ne sont pas liées à la terre, elles nous suivent
partout où nous conduisent nos périples ;
et du moment qu’elles sont défendues,
peu importe que ce soit au sud ou au nord,
dans tel coin du monde ou dans tel autre.
Ô belle Norvège ! tes montagnes splendides,
tes fjords aux eaux limpides, aux vagues bleues
qui virent les drakkars de nos pères sur elles se balancer,
il est dur de te quitter, toi notre patrie,
de quitter tes forêts, tes montagnes et tes fjords,
mais les maux du temps l’exigent.
Sur le pays règne un roi despotique,
qui saigne d’impôts nos terres ancestrales,
s’empare de nos biens, de nos domaines.
Le paysan libre est méprisé ; pour le hersir ou le jarl,
seul le fermier général est vassal du roi.
C’est ainsi qu’il honore les mœurs de nos pères.
Le paysan n’a plus la parole au Thing
quand le roi décide de tout en son « conseil ».
C’en est fini de notre liberté.
Et des étrangers bâtissent et vivent sur notre terre,
insultant notre sainte et antique foi.
Qui peut supporter cette honte et coercition !
Non, frères ! à la mer, sur la route des vagues
qui toujours offrit à nos pères refuge et liberté
aux heures de détresse et d’exil.
Loin au nord se trouve une île agreste,
une terre de glace, pleine de montagnes et de neige,
certes pauvre en forêts et bosquets.
Mais la mer y chante son chant puissant
de liberté, de courage, de vertus vikings,
d’honneur et de butins à l’ouest.
Et les montagnes brillent des glaces à leur cime,
et les rivières coulent en méandres rapides,
pour saluer les hôtes attendus.
Là-bas nous pourrons vivre sans être dérangés,
là-bas nous défendrons les coutumes et la foi des ancêtres,
la langue et l’esprit des Normands.
Là-bas nous bâtirons un foyer pour nos sagas et nos chants ;
Le Nord tout entier, un jour, avec joie recevra
de l’Islande sa mémoire honorée.
Alors, drakkars, sur les vagues bleues !
Vers l’Islande, vers la pauvreté, l’exil nous allons,
mais aussi vers la liberté et la gloire.
Adieu, notre vieux pays, notre pays aimé,
qui bleuissant disparaît à l’horizon.
Que les Dieux enfin t’accordent ceci :
qu’un avenir glorieux, brillant
succède aux ruines et débris de ce temps,
puissent l’oppression et la tyrannie disparaître.
Ton passé, aujourd’hui foulé aux pieds sur tes rivages,
nous en défendrons les trésors en terre étrangère,
et de cette manière nous te défendrons aussi.
*
Ormen Lange (Ormen Långe)
Ndt. Ormen Lange (selon la graphie française usuelle), ou le « Long Serpent », était le drakkar du roi norvégien Olaf Tryggvason. Le poème évoque la bataille de Svolder, en l’an 1000, qui coûta la vie à ce roi chrétien. La mention de la bataille en exergue du poème n’a cependant pas été conservée dans le recueil de 1882 : c’est cette version que nous avons traduite, tout en conservant l’exergue. Les changements entre les deux sont, autrement, minimes.
(Bataille de Svolder, an 1000 ap. J.-C.)
Une tempête fait rage autour de la Baltique,
la mer puissante déferle contre l’île de Svolder,
écoutez le mugissement des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.
*
Le soleil couchant jette une lueur dorée
sur les récifs de Poméranie,
où la nuit étend son voile.
La mer bleue prend une teinte sombre,
la houle sommeille contre le rivage,
on ne voit aucune brise la soulever.
Tout est si calme, comme si la paix de Frodi
était au crépuscule descendue sur la mer.
On ne voit pas étinceler les servantes de Freya.
Mais qu’est-ce qui brille à la surface bleue ?
Qu’est-ce qui reflète ainsi dans les flots
sa bande dorée, brillante ?
Le pêcheur des cabanes de Rügen n’ose pas,
même par temps calme, s’aventurer si loin
sur la vaste mer pour pêcher au harpon.
Ni le scintillement des étoiles, ni le clair de lune,
ni les roses dans les nuages du soir
n’égalent cette féerique lumière.
Ce sont au loin des flammes rouges et dorées.
Les vagues de la mer s’émerveillent
avant de rouler sur les plages.
Car, regardez ! avec son étrave dorée se balance
fièrement « Ormen Lange » dans la nuit,
en route depuis la contrée des Wendes.
Noble, majestueux comme le cygne de Freya,
il suit sa route bleue.
Sont-ce des voiles pourpres qui sont tendues ?
Il bondit sur les vagues, léger comme un cerf.
Le vent souffle invisible dans les voiles
partout où le mène son cap.
Et où qu’il aille, le dragon de la proue
d’Ormen le doré flamboie ;
il tend sa gueule menaçante
vers tous ennemis osant s’approcher,
crache des flèches et d’autres projectiles,
mais sait aussi apporter de l’aide à ses amis.
C’est le plus fier vaisseau du Nord.
Voyez sa coque haute et double
et comptez-en les rames avec stupeur.
Derrière chaque bouclier brillant
se tient un Normand sans défaut :
les meilleurs qu’un roi puissent choisir.
Sur le pont reluit un cercle de lances.
Mais le roi tantôt monte dans les haubans,
tantôt s’exerce la main avec des épées†.
En cotte de mailles et coiffé d’un casque d’or,
il guette tel un aigle, plein d’impatience,
les terres bleuissant à l’horizon.
Sa flotte le précède, envoyée
en avant vers la patrie chère à son âme.
Ormen Lange en forme la proche arrière-garde.
Un roi doit surveiller le sillage de sa flotte ;
il ne doit craindre, en quelque lieu qu’il aille,
d’être surpris par la trahison.
Juste derrière Ormen sur la vague écumante,
vont seize vaisseaux en respectueux convoi,
restreint mais choisi.
Ils le suivent en temps de paix comme de guerre.
Où le roi va, sa suite est là,
pour le préserver des embuscades.
Et là, sous le pont, dort profondément
sur ses coussins la belle Tyri,
sœur de Sven à la Barbe fourchue.
Elle refusa le roi des Wendes et devint la fiancée d’Olaf,
qui est allé chercher son trésor et sa garde-robe
et, chose faite, retourne à présent chez lui.
Et le roi scrute la nuit d’été.
Pour la douce Tyri, volontiers il veille.
Il écoute le murmure de la mer.
Un sourd pressentiment l’habite.
Il croit voir son fylgja, son double,
qui lui parle ainsi :
« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus grand guerrier du Nord scandique.
Prépare-toi ! ton heure est proche.
Je t’ai donné honneur, puissance et gloire,
et la plus belle fiancée qui soit dans le Nord,
mais tu devais me garder ta foi.
Comment as-tu respecté ton serment à Holmgard ?
À présent, presque toute la vieille Norvège est chrétienne
et les hommes oublient les dieux de leurs pères.
Pourtant ! les Nornes jouent leur jeu funèbre.
Sigrid la Hautaine rumine sa vengeance,
avec traîtrise elle prépare ta ruine. »
Le roi Olaf écoute, sombre, sans mot dire ;
le soleil se lève sur la mer à l’orient,
éclaircissant le front du roi :
« En avant, chrétiens, hommes de la croix
et hommes du roi ! Nous revoyons Svolder.
Nous allons y faire halte un instant.
La sombre Norne se tenait près de moi.
Elle a voulu me faire peur, abattre mon courage,
mais c’est moi-même qui commande à mon destin.
J’ai prêté serment au peuple de Norvège.
Sainte mère de Dieu, à qui j’ai tout sacrifié,
à présent délivre-moi des fantômes. »
Le soleil montant parmi les nuées pourpres,
du côté de Svolder paraît un spectacle inattendu :
mille drakkars s’avancent.
Deux rois pleins de ruse ont tendu un piège
au lion de Norvège pour le mettre en cage.
Le jour de la vengeance vient de se lever.
Le roi Olaf appelle de tous côtés :
« Debout, Normands, les plus courageux des hommes !
À l’assaut ! Faites retentir les cors de guerre !
Nous n’avons que soixante drakkars,
et deux rois du Nord avancent contre nous.
Ici nous triompherons ou nous tomberons.
Venez donc au combat, mous Danois,
et vous, Suédois mangeurs de chevaux6, venez !
Vous allez connaître les Norvégiens.
Ce n’est pas vous que je crains mais le jarl Erik,
mon ancien vassal, sans doute passé de votre côté.
Mais il ne me dérobera pas mon royaume. »
La tempête mugit autour de la Baltique.
Les drakkars s’affrontent près de Svolder
en ardente bataille. Le ciel s’assombrit,
les éclairs frappent depuis les vaisseaux et les nues,
le dieu Odin envoie ses bourrasques sauvages.
Les Valkyries nagent sur les vagues.
Les Norvégiens se battent avec zèle et courage.
Les Danois de Sven à la Barbe fourchue livrent un rude combat,
mais avec les guerriers de Svithiod ils faiblissent.
Ormen le doré crache du feu.
Que Dieu prenne en pitié ses ennemis !
Des Norvégiens ne plient que devant des Norvégiens.
Mais, voyez ! une tempête vient depuis l’horizon,
et les vagues se déchaînent contre le rivage.
D’autres vaisseaux paraissent.
C’est Erik le jarl norvégien,
qu’Olaf a offensé ; c’est un vassal
dont la vengeance sanglante n’attend pas.
« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus fier guerrier du Nord scandique.
Renonce à ta doctrine étrangère
et la mer devant toi restera ouverte,
le royaume de Norvège restera tien.
Le jarl Erik peut te le promettre. »
« Et toi, écoute, Erik, mon ancien jarl,
tu es certes un païen mais un vassal loyal.
Je ne renoncerai jamais à ma foi.
Je connais bien les manœuvres de Sigrid la Hautaine
mais je n’ai peur de rien au jour de la bataille.
Le roi Olaf n’a pas appris à se rendre. »
Alors les vagues écument à nouveau de sang.
Danois et Suédois, avec un courage renouvelé,
assistés d’Erik avide de guerroyer, s’avancent.
Les petits drakkars sont pris l’un après l’autre.
Les hommes qui n’ont pas été tués
se rassemblent sur Ormen Lange.
À son bord se trouvent à présent
les meilleurs guerriers que la Norvège
ait fait naître depuis les temps immémoriaux.
Le roi Olaf se tient sur le gaillard,
où Einar écartille son arc.
L’ennemi pullule de tous côtés.
Mais Ormen Lange possède une haute coque,
le plus fier vaisseau du Nord scandique
n’est pas si facile à prendre.
La bataille se poursuit, au son des cors,
pourtant ! – qui peut s’opposer aux arrêts du destin ?
Qui peut contrer la prédiction des Nornes ?
Le meilleur arc du Nord tout entier
se brise en éclats dans les mains d’Einar,
et les guerriers de Norvège tombent
en tas glorieux autour de leur roi héroïque.
Vétérans aux cheveux gris et jeunes écuyers,
tous meurent, fièrement, pour lui.
Les cris déchaînés montent jusqu’au ciel :
« Tuez-les, n’en laissez fuir aucun !
Nous sommes montés sur Ormen Lange.
Roi Olaf ! – tous tes hommes sont comptés. »
Olaf s’exclame depuis le château du dragon :
« Les Nornes nous condamnent à mort.
Björn Stallare, viens, toi,
mon frère de lait, suis-moi.
Personne ne posera la main sur le roi de Norvège.
Berceau de mon enfance, ô noble mer !
sois de même la tombe du roi norvégien.
Que l’histoire du roi Olaf s’achève fièrement. » –
Autour du casque royal mille épées sont brandies.
Mais l’ennemi n’est pas digne d’un tel butin.
Depuis le château d’Ormen Lange
le roi Olaf saute dans le gouffre.
Les vagues sanglantes se referment en bouillonnant
autour du héros. Ainsi doit s’en aller un roi !
Et le soleil descend dans la paix du soir,
sourit doucement au-dessus du clapot des vagues,
où les corps flottent au milieu des quilles.
La belle Tyri pleure à chaudes larmes.
Sigrid la Hautaine jubile au son des cors,
car l’heure de la vengeance est venue.
Alors cela mugit autour de la mer Baltique,
la mer puissante déferle contre Svolder,
écoutez le fracas des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.
† La version de 1880 comporte une note du poète : « Lekar med handsaxar. Se Olaf Tryggvasons saga. » Une « handsax » est une épée courte et « handsaxalek » un exercice consistant à jongler avec de telles armes (SAOB : « lek (jonglering) med handsaxa »). Selon la note de Wichmann dans le recueil de 1880, la saga d’Olaf Tryggvason dit que le roi pratiquait ce jeu. Le poète semble donc vouloir nous montrer ainsi l’impatience du roi, qui cherche à passer le temps avec des jeux d’adresse mais aussi monte dans les haubans (« på vanten gå kungen kring ») pour, sans doute, mieux voir l’horizon et la terre attendue, et, comme le laisse entendre la strophe suivante, surveiller sa flotte qui navigue en avant-garde.
6 Suédois mangeurs de chevaux : Emprunt à la saga, dans laquelle le chrétien Olaf Tryggvason défie les païens suédois en dénigrant leurs sacrifices rituels de chevaux.
*
Les Aryens (Arierna)
Sur les vastes plaines que baignent les eaux du Jaxartes,
où le fier Oxus suit sa route parmi les vallées,
parmi les roses sauvages des bois couronnés de montagnes,
sous le ciel étoilé d’Iran, étaient les huttes de nos ancêtres.
Tel était le grand berceau de la noble et fière tribu
ayant frayé sa voie royale à travers l’histoire.
Nulle autre dans le monde ne porte un nom si haut,
nulle autre n’ouvrit ainsi ses bras aux dieux.
Depuis le sud ensoleillé, luxuriant, au bord des eaux paisibles du Gange,
jusqu’aux monts et glaces de la Scandie, elle conduisit son fier convoi.
Hauts plateaux d’Iran, rivages de l’Hellade, bords du Tibre, île d’Érin,
forêts de Gaule et de Germanie, l’ont vu marcher, lutter, mourir.
Mais vers le même ciel étoilé qu’au-dessus de leur berceau,
tous les pays du peuple aryen levaient les regards et l’esprit,
vers où le prince de la lumière surgit des ténèbres de la nuit,
et, pour lui, la fière tribu s’inclinait pleine de vénération.
Ils adoptèrent le récit des combats et de la victoire du soleil :
de la lumière dans la nature et la vie en lutte éternelle contre les ténèbres.
Ne doute jamais, même si la nuit obscurcit parfois l’éclat du soleil.
Ormuzd est éternel : il triomphe, il est seul maître à la fin.
Mais les Dieux ont aussi caché une étincelle dans la race terrestre.
Que celui qui la possède lutte avec courage sa vie durant pour le droit de la lumière.
L’étincelle jaillit dans la lutte, la mort est un moment d’obscurité,
l’esprit purifié par les flammes vole avec joie vers le cercle des étoiles.
Ils jurèrent à la lumière fidélité, se nommèrent la race du soleil.
Depuis, ils combattirent fièrement, chacun à sa manière,
et avec la harpe, la plume, le burin, avec la hache, la charrue, le glaive,
se firent le premier des peuples de la terre.
Ce que l’esprit rêve de plus beau, s’exprimant en paroles fleuries,
brilla dans le soleil de l’imagination sur le sol indique.
L’aspiration de la terre à la lumière et à la liberté dans la longue nuit
rayonna des épais brouillards dans le chant profond des Celtes.
Ce que l’esprit humain conçoit de plus excellent et noble
nous sourit chez les Hellènes dans l’éternelle lumière de la jeunesse.
Tout ce qui, grand de puissance et de gloire, réchauffe le cœur sur terre
rayonne dans les sagas germaniques, la mémoire viking, les écrits romains.
Mais en chaque fils des Aryas brillait toujours, éternellement clairs,
la même fière mémoire des origines depuis les jours obscurs de l’enfance,
la même foi en le triomphe du soleil, le même enthousiasme pour le combat de la lumière,
le même regard vers les cieux étoilés, hauts et purs, incommensurables.
C’est pourquoi, fils des Aryas, n’oublie jamais ta race royale !
Fier de ton origine, combats toujours pour le droit de la lumière,
joyeusement, comme tes pères héroïques, premier parmi les peuples ! –
La lutte est une, mais nombreuses les voies qui mènent au palais des étoiles.
*
Thalatta !
Ndt. « La mer ! », thalatta en attique, thalassa en ionique et grec moderne, est le cri poussé par les Dix-Mille sur le Pont-Euxin, lors de la retraite décrite par Xénophon dans L’Anabase.
Il manque un vers, si la dernière strophe doit être comme les autres un quatrain (c’est le premier vers du quatrain qui manque, d’après l’agencement des rimes). Les deux textes en ligne que nous avons pu consulter présentent la même anomalie.
C’est une marche douloureuse sous l’ardent soleil,
mais les Hellènes marchent infatigablement.
Au bord des flots, Xénophon ! commande le repos.
De là les vagues nous porteront aux rives familières.
Le crépuscule s’étend sur la troupe éprouvée
et les étendues sans fin s’enveloppent dans la pénombre.
Mais n’est-ce pas une bande bleue que l’on voit au loin ? –
Ils se pressent, leur espoir aiguisé.
Sur la colline où quelques instants auparavant
le soleil se couchait, ils poussent une exclamation de joie.
Incommensurable, s’étend à leurs yeux la surface de la mer,
avec des flammes mourantes à l’occident.
De dix mille poitrines jaillit un seul cri :
Thalassa ! – Ils jettent leurs casques en l’air,
comme des enfants ces héros courent vers la plage
pour sacrifier à Poséidon, le Dieu longtemps oublié.
(…)
Quand la lutte et les exploits ont fini d’épuiser un homme,
avec quelle joie ne salue-t-il point ses souvenirs d’enfance
montant une dernière fois sur les rivages paternels !
*
La tombe d’Alaric (Alariks grav)
Dans la nuit sans étoiles, la lune
brille éclatée sur les ondes du Bussento.
Parmi des ruines splendides
s’avance un morne convoi.
De blonds guerriers du Nord,
hommes massifs de la race des Goths
maîtresse aujourd’hui de la terre romaine,
forment le cortège funèbre de leur roi.
Le mausolée luit au clair de lune,
fièrement, sur le lit détourné des eaux ;
c’est là, aux heures silencieuses de la nuit,
qu’Alaric est descendu, dans la pompe du triomphe.
Aucun flambeau n’est allumé,
on n’entend aucun bruit, nul chant ne retentit.
La complainte des Goths est silencieuse,
en même temps qu’immense.
Bientôt les flots sombres du Bussento
coulent au-dessus de la tombe à nouveau.
Des lamentations se répandent dans la nuit,
des cris d’agonie, mais ce sont ceux des prisonniers.
Jamais l’esclave romain ne dira
où il a creusé la tombe du héros.
Que cette sainte sépulture reste ignorée. –
Les exploits sont connus de tous.
*
Le templier (Tempelherren)
Le templier avance seul sur son cheval
à travers les sables de Palestine.
Nulles palmes n’ombragent sa route
pour le protéger du soleil de plomb.
Loin des bords verdoyants du Rhône,
loin de la paix des vallées de son enfance,
ses jours s’écoulent en prière et sentinelle,
dans le renoncement et les batailles.
Mais quand le soleil se couche sur Sion,
que le crépuscule par monts et vaux s’étend
et que dans la nuit silencieuse s’allume
aux salles bleues l’armée des étoiles,
il regarde, consolé, serein et calme,
vers l’espace infini,
et aux yeux de son âme paraît
un monde que ne couvre aucune ombre.
Voilées sont les heures du jour,
même quand le soleil rougeoie.
De sombres souvenirs sont refoulés en vain
par ton fier courage de chevalier ;
mais aux heures silencieuses de la nuit,
un monde transfiguré te sourit,
cherche là-haut seulement la rédemption,
le but de ton pèlerinage !
*
Elias Lönnrot
Ndt. Pour quelques éléments sur Elias Lönnrot, le compilateur du Kalevala, voyez notre introduction aux traductions de poèmes de K. A. Tavaststjerna (lien en introduction du présent billet).
Pour un livre d’hommages à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance, le 9 avril 1882.
Loin dans les forêts de sapins de la Finlande,
grive solitaire, tristement chantait
son simple chant, qui mourait inconnu
parmi les branches cachées,
un peuple pauvre, mais pieux,
qui bâtit là sa cabane, sa petite maison
sur une presqu’île boisée où les vagues des lacs
se rompaient sur les pierres des rives.
Sa maison était certes petite et pauvre,
loin du bruit des grandes routes,
mais une beauté riche et chaleureuse
dans ces cœurs simples était cachée :
comme le chant de la grive dans les bois,
oubliée, inconnue, elle mourait pourtant.
Le monde n’avait aucune idée
à quel point le cœur finlandais bat avec chaleur.
Car c’est au fond de ces paisibles solitudes,
au bord des lacs, sur la lande de bruyère,
que la muse de Suomi était allée vivre seule
il y a longtemps, longtemps.
Pour les sapins seulement, et les eaux du lac,
elle s’asseyait et chantait tristement
ce qu’il y avait de plus noble en son cœur,
les luttes de ses pensées et de ses sentiments.
Mais l’attente fervente est à la fin récompensée.
Nourri de cette beauté dans le bruit du peuple,
un homme au bras de héros se leva
et lui dégagea le chemin.
Il la libéra de son enfermement
et, avec un port de reine, à son bras
elle se manifesta en légendes et chants,
se révélant au peuple.
Et fraîche et douce et merveilleuse,
elle chanta d’une voix claire et profonde
son chant évoquant les temps anciens,
les combats du peuple Kaleva.
Et sincère et chaleureuse et douce,
elle chanta les jeux plaisants du cœur,
ses joies débordantes, ses tristes trahisons,
et comme le cœur s’éjouit et souffre.
Elle chanta la paix des solitudes,
de ceux qui y vivent avec une foi virile,
les pensées de leurs esprits,
les sentiments de leurs cœurs ;
leur amour pour leur pauvre pays,
pour ses forêts, ses montagnes et ses lacs,
le décrivit avec des paroles de feu,
les plus vives couleurs du cœur.
Alors, bien des fois, en admiration,
pour écouter son chant timide et suave,
l’harmonie de ses notes profondes,
le peuple devant elle s’arrêtait.
La jeune fille oubliée des forêts de Finlande
est à présent louée, reconnue,
depuis que le voile a été levé
sur ses beaux regards, son front de reine.
Nous, fils aussi des rives de la Finlande
où la mer vient déferler fièrement,
nous lui avons tendu chaleureusement la main,
elle est devenue notre sœur.
Dans la nuit des profondes forêts,
elle fut longtemps inconnue de nous,
mais elle nous a fortifiés, réjouis
avec des paroles chaudes et profondes.
Et maintenant, alors qu’en habit de fête
elle célèbre ses noces avec celui
qui le premier ôta le voile et découvrit
les traits princiers de sa beauté,
nous vouons, la joie au cœur,
le même amour, le même respect enthousiaste
au valeureux guerrier qui, la prenant par le bras,
la conduisit à la victoire.
Salut, voyant aux cheveux argentés !
en ta quatre-vingtième année,
quand toute la Finlande rend hommage
au combat de ta vie.
Tu as suivi ta carrière avec honneur,
tu as été le champion de ton peuple
et travaillé pour son avenir,
pour la charge qui t’était confiée.
Le monde connaît à présent ton nom,
mais en outre, toi, virilement exempt de vanité,
nourri dans la simplicité et l’innocence,
tu sais porter ta gloire.
Le cœur exempt de flammes amères,
tu sus toujours prêter ton esprit et ta main
à tout fils honorable de ce pays.
Oh ! que ton enseignement nous galvanise !
Oui, puisse, aux heures de division et de luttes,
sa figure de voyant, haute et claire,
nous exhorter aux nobles entreprises
avec un esprit paisible et courageux.
Alors, les années passant,
aussi haut que soit loué Elias Lönnrot
parmi nous, c’est ainsi
que sa mémoire sera le mieux honorée.
Soir d’été en Scanie méridionale et autres poèmes d’Albert Ulrik Bååth
Le poète suédois Albert Ulrik Bååth (1853-1912) (dont le nom se prononce comme boat en anglais) est l’auteur d’une poésie principalement impersonnelle dont on considère qu’elle fait partie des premiers exemples de poésie réaliste en Suède. Ses poésies descriptives ont certes une dimension plus « costumbriste » que la poésie romantique, davantage tournée vers la nature, mais il serait exagéré de dire que le romantisme n’était pas déjà costumbriste, au moins occasionnellement.
Avec le poète Viktor Rydberg, Bååth appartient au renouveau du « gothicisme » (göticism), exaltant le passé national. Le grand poète romantique suédois, Erik Gustaf Geijer, était déjà membre d’une « Ligue gothique » et reste l’écrivain suédois le plus connu de cette tendance, qui doit beaucoup à l’œuvre des frères Johannes et Olaus Magnus au seizième siècle et du savant Olof Rudbeck au dix-septième. Mais une telle orientation n’est pas propre à la Suède, qui n’a fait, comme les autres, que se tourner vers son passé national lorsque les cadres littéraires cessèrent en grande partie, avec le romantisme, de recourir d’une part à la mythologie gréco-latine et d’autre part à l’Ancien Testament, pour ancrer sa réflexion philosophico-morale dans l’histoire et le milieu national.
Bååth, dans ce cadre, fut un vulgarisateur des sagas islandaises, comme fonds scandinave commun. C’est l’apport pour lequel il reste le plus connu, soit par ses traductions de sagas, soit par ses essais sur la vieille littérature scandinave, dont les sagas. Certaines de ses vues à cet égard semblent assez personnelles. Dans son ouvrage Nordmanna-Mystik (Mystique de l’homme du Nord), par exemple, de 1898, il affirme que la croyance aux esprits est étrangère aux anciens Scandinaves : « Till den fornnordiska föreställningskretsen höra nämligen såsom personliga icke-mänskliga väsen endast varelser af ganska substantiell natur, hvilka äta, dricka, kunna få stryk och t.o.m. bli ihjälslagna. » (Dans la conception nordique ancienne, à la catégorie des êtres personnels non humains n’appartiennent que des créatures d’une nature entièrement matérielle, qui mangent, boivent, peuvent être frappées et même tuées.) Les morts, par exemple, habitent leur tombe, ou du moins la visitent : « Man trodde, att de döde jämt besökte sina grafvar eller också att de hade sin ständiga boning i dem. » (On croyait que les morts visitaient constamment leur tombe, voire qu’ils y avaient leur résidence.) Un nom des morts enterrés dans un de ces fameux tumuli funéraires, dont certains très grands, qui émaillent le paysage des contrées scandinaves est en suédois, högbo, c’est-à-dire, étymologiquement, celui qui habite (bo) le tumulus. Voyez le poème « Temps anciens et temps nouveaux » ci-dessous, évoquant des superstitions liées à ces tumuli.
Du fait de leurs vues, les anciens Scandinaves recouraient pour la magie à des individus de race finnoise, dont les conceptions chamanistiques incluaient la croyance aux esprits et la possibilité de les faire agir dans son intérêt : « [M]an betraktade finnarne såsom de största mästare i trolldom. Sålunda läto höfdingar ute på Island t.o.m. hämta ditöfver finnar för att få dem att spå sig. » (Les Finnois étaient considérés comme les grands maîtres de la sorcellerie. Les chefs islandais en faisaient même venir dans l’île pour qu’ils y prophétisassent.)
Les Scandinaves germaniques ou « gothiques » furent donc influencés par les conceptions finnoises, puisqu’ils cherchaient à employer cette magie dont leur propre fonds conceptuel originaire n’aurait pas disposé. Bååth, cependant, est peu disert dans ce livre sur ces échanges et évolutions. Sa conception pourrait être une façon de présenter les anciens Scandinaves comme positivistes avant l’heure. C’est tout de même à double tranchant, car l’un des textes scandinaves anciens le plus connus, la Voluspa, n’est autre que la « Prophétie de la Völva » ou « Vala », c’est-à-dire le récit d’une voyante chamaniste, et ce fonds, selon ce que nous venons de tirer de Bååth, n’est pas endogène aux Scandinaves germaniques mais à leurs voisins finnois : « De allra flesta valor voro finskor » (La très grande majorité des Valas étaient finnoises). L’apport étranger serait donc au fondement même de la littérature adoptée comme nationale !
De ces Valas Bååth précise qu’elles étaient peu nombreuses en Islande (les Finnois que les chefs islandais faisaient venir sur l’île n’y restaient donc pas ?), et qu’on les trouvait surtout en Norvège et au Groenland, ce qui laisserait penser, au passage, que la colonie groenlandaise était d’origine principalement norvégienne, mais ce qui, surtout, n’est pas d’interprétation facile sous le rapport de la géographie puisque, si les Valas sont d’origine finnoise, la Finlande est en relation géographique plus étroite avec la Suède qu’avec la Norvège.
Quoi qu’il en soit de ces difficultés (qui nous paraissent, à vrai dire, inextricables), le point de vue de Bååth rappelle, dans son domaine, celui du philosophe Hobbes, qui consacre une part non négligeable de son fameux Léviathan à la discussion de la croyance aux esprits, dont on ne trouve selon lui aucune trace dans l’Ancien Testament et qui aurait été, dans le christianisme, un emprunt aux conceptions grecques. Si l’on prête foi à l’un comme à l’autre, il faut donc considérer qu’anciens Germains et anciens Hébreux partageaient une même absence de croyance aux esprits, tandis que les Grecs de l’Antiquité y croyaient comme les Finnois chamanistes.
La poésie de Bååth a été influencée par ses travaux de philologie islandaise. S’agissant de la forme, sa versification a subi quelques reproches par les libertés qu’elle prenait avec la prosodie suédoise dans un sens islandais ancien. Du point de vue relativement profane du traducteur que nous sommes (relativement seulement car nous écrivons des vers classiques en français), la poésie de Bååth a la plus grande apparence classique, que ce soit en termes de rime ou de structure : notre expertise s’arrête en suédois aux règles de comptage des syllabes, et autres, éventuelles, d’eurythmie au sein du vers, qui est le point soulevé par la critique en question.
Les poèmes qui suivent sont tirés d’une anthologie publiée du vivant de l’auteur, Dikter i urval (Choix de poèmes), de 1910 ; à l’exception du dernier, que nous tirons des Nya dikter (Nouveaux poèmes) de 1881. Les poèmes de l’anthologie sont classés par thèmes : nous en avons suivi les rubriques.
*
Scanie
(Skåne)
.
Scanie (Skåne, 1879)
Dimanche de printemps. La messe est dite
et les fidèles quittent l’église.
L’orgue continue de jouer jusqu’à ce que
se referme le dernier portillon des bancs.
Et la foule s’égaye. Les petits groupes
s’arrêtent devant chez eux, les portes s’ouvrent.
Le dernier groupe, à pas lents
se retire par les seigles d’un vert profond.
Le village endimanché
a des murs blancs de chaux, des toits de mousse.
Sur l’étang miroitant du bourg
les saules noueux s’inclinent.
Dans la terre, humide de la journée d’hier,
la bêche se trouve encore sur le pré retourné.
Le pommier penche sa couronne nue,
et le coq parmi les buissons reverdis chante.
Déjà la cheminée fume
entre ormes et peupliers.
La vieille femme a retiré ses habits d’église,
les a rangés, et rallume le feu dans le fourneau.
Sous le pignon, où le soleil est le plus chaud,
le père brille dans sa veste du dimanche.
Il allume sa pipe, sourit un peu.
Sa terre prend un bain de soleil. Il se sent bien.
*
Si tu veux savoir ce que vaut ton peuple,
si tu veux le voir au fond de son cœur,
regarde depuis la colline de l’église,
par un midi ensoleillé.
Les gens prennent leur repos sabbatique,
leur vaillance des jours travaillés
brille à présent vers toi depuis les champs,
depuis les prés et les visages souriants.
Tenace, fort de tempérament comme de bras,
calme en tout temps et par toutes les vicissitudes,
il sème au printemps puis conduit sa faux
quand les moissons des champs ondoient,
dans le pauvre village de pêcheurs
il lance à la mer l’embarcation goudronnée,
sourit quand le vent siffle fort dans les herbes,
sourit paisiblement dans sa barbe.
Cette campagne est belle. Souviens-toi de l’excursion,
par une nuit de juin, au lac Ringsjö.
Sous les ramures luxuriantes des hêtres,
ta barque flottait le long de la rive,
tu restas un moment dans la baie sombre,
en un recoin à l’intérieur,
pour entendre le clapotis, voir les lumières,
guettant deux petits pieds d’elfe.
Gravissons le tumulus funéraire,
comptons les églises dans le paysage,
avec leur toit de tuiles et leur flèche,
au milieu d’un cercle de hauts frênes.
Au sud c’est la mer qui scintille,
au nord bleuissent les monts couverts de forêts.
Dans la plaine, dans les bois, sur le littoral,
ce sont des maisons accueillantes. Tu les connais bien.
.
Drapeau de la Scanie. Province la plus méridionale de Suède et ancienne possession du Danemark, la Scanie a son drapeau, officialisé depuis des votes régionaux de 1999 et 2017, que l’on hisse localement avec le drapeau national en certaines occasions.
.
Soir d’été en Scanie méridionale (Sydskånsk sommarkväll, 1879)
Sur la campagne, le silence et la paix.
Les odeurs émanant des prairies et des champs
se mêlent dans le crépuscule attardé.
L’air est léger, paisible, l’air est doux.
Les feuilles des saules pendillent.
Les épis, dans le brouillard presque imperceptible,
luisent faiblement, comme de l’argent repoussé,
fumant encore de leur bain de rosée.
Le murmure de la Baltique, dans le repos du soir,
doucement berce la campagne.
On entend au loin le roulement d’une charrette.
Une vache meugle dans le pré embrumé.
Dans la cour, derrière le pâtis crépusculescent,
le chien jappe un son aigu et court,
la réponse vient de loin affaiblie.
Un nouvel aboiement retentit de ce côté.
Le râle crécelle dans les champs.
Une vache fait cliqueter sa corde dans les trèfles.
On entend, du village là-bas, l’accordéon.
La danse a déjà commencé au carrefour.
Une procession s’en va vers la mer en chantant,
les jeunes filles au bras de grands gaillards.
La chanson se dissipe dans les prés sur la côte,
couverte par le bruit de la Baltique.
*
À Tånga hallar (Vid Tångahallar, 1882)
Ndt. Tånga hallar est une plage de la baie de Skälder (Skälderviken), sur la commune d’Arild en Scanie. Entre-temps, Arild est devenue une station balnéaire cotée.
Bleue dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.
La cabane du pêcheur, sur la colline,
parmi les pommiers tourne
son pignon rouge vers
la baie et ses plages.
La péninsule de Bjärre s’étend
splendide, baignant
le blé des champs et les blanches
maisons dans les jours ensoleillés.
Des enfants de paysans
jouent dans l’eau, rient et trottent,
c’est leur bain du matin
à Tånga hallar.
La fille du pêcheur, qui trottine
d’un pas régulier sur la pente rude,
se reconnaît facilement
à son foulard jaune comme le lin.
Doucement, autour des membres minces,
vont et viennent les vagues légères,
une tête bronzée émerge joyeuse
de l’étendue bleu clair.
Autour des hanches au-dessus de l’eau
les perles se répandent,
les mains brunies font des éclaboussades,
les yeux regardent joyeux.
Le pas dur fait jaillir
des bulles du sable mouillé,
la vieille grand-mère garde
les hardes sur la plage.
Hardes grises, sans beauté,
vêtements d’été, vêtements d’hiver,
sans cesse rapiécés, mais qui tiennent
par tous les temps,
qui ont servi à la pêche,
quand l’embrun volait,
protégeant le corps frissonnant
quand la voile glissait sur l’eau,
déchirés quand, avec effort,
le bois à brûler était ramené à la maison,
et à la saison des framboises
teints en profondeur par les buissons.
Vêtements pour le moment oubliés,
comme d’autres choses ; quel plaisir d’être là !
Délicieusement, l’eau fraîche
retombe sur les claires épaules.
Délicieusement, dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.
*
Une fraîcheur de brise (Friska fläktar, 1879)
C’était dans la chaleur d’un soir d’août,
avec un air lourd et le bruit de la rue,
sur le boulevard où la foule
à pas lents se promenait.
Les gens marchaient en groupes épars
parmi des effluves de musc dans la poussière.
Les jeunes filles enjouées
lançaient çà et là des œillades rapides.
Un regard partit du noir de l’œil
comme une lueur dans un boudoir sombre.
L’air était fébrile,
assoupissant l’esprit, piquant le sang.
Tandis que j’allais dans cette presse,
à ma vue passa,
joyeuse et pure, une paire d’yeux,
clairs comme un ciel de juillet.
Le long du dos svelte, avec grâce
descendaient deux longues tresses claires.
Je reconnus cette vision, car
naguère je l’avais souvent contemplée.
*
Je ne sais comment, le seigle jaune
du champ du presbytère me revint à l’esprit,
je vis ses ondoiements au soleil
et les bleuets briller parmi les chaumes.
Je vis cette silhouette, saine et délicate,
s’accroupir avec grâce au bord du chemin,
sa main parmi les chaumes cueillant des fleurs
pour les piquer dans ses tresses.
Sur les champs fauchés, quand le soleil décline,
je vois, parmi les odorantes meules rondes,
en haut du tas sur la charrette qui s’en retourne,
cette silhouette encore, dans la clarté du soir.
Elle se repose sur le foin frais, balancé,
la charrette roulant sur le chemin le long des saules.
Quand elle se penche, le long du tas
pendent ses tresses ornées de bleuets.
Là où l’on sent les algues, où souffle le vent de mer,
je vois notre bateau glisser sur les vagues,
oscillant au-dessus de l’arène blanche,
elle de sa main fine faisant des éclaboussades.
Au dîner, je vois encore sur sa joue
la rougeur laissée par la brise du soir.
Dans de si beaux yeux, le rêve brille,
et la lumière de juillet s’attarde.
*
Ce fut comme une bouffée dans cette chaleur d’août,
avec son air lourd et le bruit de la rue.
Je respirai l’odeur du foin coupé,
sentis la fraîcheur de la mer venteuse.
*
Frère et sœur (Syskon, 1883)
On dit qu’elle se prend pour quelqu’un d’important,
bien qu’elle doive travailler dur comme servante.
Son unique frère est étudiant,
elle est si contente de sa casquette blanche1.
Et la chanson retentit fièrement dans les rues,
les bannières ondoient à la tête des groupes.
Elle entend sa voix, qui ressort clairement,
perçant à travers les vagues des autres chanteurs.
Ce chant lui apporte le printemps,
dans les épaisses vapeurs de la sombre cuisine,
il remplit chaque coin – tourbillonne dans son esprit
comme une poussière d’or dans un rayon de soleil.
Le voilà : il viendra sans doute lui lancer un regard ici,
où elle se cache derrière les rideaux grossiers. –
Mais il a regardé de l’autre côté, est passé
comme les autres, avec un visage fier.
Elle aurait fait semblant de ne pas le voir,
il n’aurait même pas eu à faire un signe de la tête.
Les autres auraient simplement cligné de l’œil et souri,
croyant qu’il saluait une fille quelconque.
Les mains reprennent le travail,
et les yeux luttent avec les larmes,
tandis qu’au loin la chanson continue,
chantant le printemps de la vie.
1 Casquette blanche : La casquette blanche marque l’appartenance au monde universitaire. Le poème décrit une parade étudiante dans les rues de la ville.
*
Temps anciens et temps nouveaux (Gammal tid och ny, 1877)
Il fait sombre dans la maison, et la fumée monte
droit de la mèche au halo rouge.
Les cardes griffent rudement la laine,
un rouet tourne en murmurant.
À ce bercement le sommeil descend sur les gens,
les garçons de ferme piquent du nez près du feu.
Mais dehors le vent d’hiver glacé
hurle dans le crépuscule.
Il mord et perce, dans les poutres, le toit,
il balaie le jardin.
Il cogne contre la porte, dont grincent les gonds,
frappe les carreaux et crochets des fenêtres.
Écoute – ce n’est pas le vent qui fait ce bruit.
Qu’est-ce donc que l’on entend ?
Cela se plaint, s’agrippe aux fenêtres,
car cela veut entrer.
On arrête de filer, de carder,
on écoute, et les yeux deviennent brillants.
On le sait, car on les connaît bien :
ils se cherchent un foyer,
les êtres infortunés de la nuit et du malheur
qui se pressent avides contre les maisons des hommes.
Ces esprits empressés rongent leur frein,
ne connaissent ni paix ni repos.
Et le père, qui sommeillait sur le banc de l’âtre,
ne pouvait plus se rendormir.
Il avait vu comme on fête Noël sous le tumulus,
quand ce dernier s’ouvre et montre son socle d’or.
Il avait vu, dans la brume latescente d’un soir d’automne,
d’innombrables petites lumières briller sur les prés.
Et la jeune fille, un soir, près de la rivière, avait entendu
– elle n’entendit pas mal cette fois-là –
une polka qui montait de l’eau
et dont la musique était délicieuse.
Elle avait tremblé sur ses jambes, qui voulaient danser,
mais heureusement avait pu garder ses esprits.
Chacun à présent murmurait ce qu’il avait vu,
et l’on écoutait ce qui se disait sans interrompre.
Les petits enfants n’avaient plus le goût de jouer,
ils rampèrent timidement dans un coin
et restèrent serrés les uns contre les autres, apeurés,
jusqu’à ce que l’on chantât l’hymne du soir. –
Sous le pont, dans la rivière d’un bleu profond,
aujourd’hui l’on n’entend plus se lamenter,
et le tumulus, la nuit de Noël,
ne repose plus sur un socle d’or.
Ce sont des légendes qui n’existent plus que dans la mémoire,
car dans le temps présent les trolls ont disparu.
Oui, ces jours sont passés, et la troupe des bambins
qui tremblaient et rampaient dans un coin,
grandissent en des temps meilleurs, plus éclairés
que celui où le père eut ses cheveux blancs.
À présent, le train crache de la vapeur
sur la campagne où leurs parents voyaient des fantômes.
Mais il ne faut pas sourire avec pitié
des souvenirs de l’enfance,
c’est un péché, car ce serait
se moquer de son propre père.
Il ne faut pas non plus les oublier,
car ce serait oublier sa propre mère.
*
Village de Hammarlöv (Hammarlöfs by, 1905)
Une vision
Par la plaine le train roule en sifflant,
à travers les trèfles et le seigle en fleur.
Une vision longtemps souhaitée passe à côté de moi,
le cher village, au loin, de mes parents.
Il s’étend comme un parc sous les feuilles,
avec sa ligne de peupliers plantés dans la terre féconde.
et l’église au pignon en gradins est là, si blanche,
brillant au milieu des champs.
Le village est là, gardien des souvenirs d’enfance,
avec ses tombes dans le cimetière entouré d’un muret.
Les choucas d’antan volent toujours
autour de la tour chaulée en cercle ondoyant.
Et la vision est passée. Elle m’a donné
une émotion qui ne s’est pas encore dissipée.
J’ai vu d’un seul coup d’œil toute mon enfance :
elle splendit devant moi, dans une lumière d’été.
Là-bas, dans ce village, vivent les souvenirs ;
je vois encore ses habitants, ma mère et mon père ;
et si je reçois encore du bien de la vie,
c’est comme si ce n’étaient plus que des souvenirs.
.
De différentes provinces
(Från skilda trakter)
.
Au Cattégat (Vid Kattegatt, 1906)
Ndt. Le Cattégat est le golfe septentrional séparant la Suède et le Danemark, au nord du Sund.
Une baie immobile sur le Cattégat,
sur la côte grise de rochers.
Les touffes de linaigrette se balancent mollement ;
lentement le ressac va et vient ;
une fade odeur d’algues imprègne les lieux ;
autour d’une barque à l’ancre, isolée,
nagent des canards engourdis.
Mais on voit des voiles au loin,
tendues sur yacht ou goélette ;
à travers les vagues bleues, ensoleillées,
ils poussent leur proue de l’avant,
se portent vers l’espace sans limites ;
haut tout autour du récif de Nidingen
jaillissent les vagues blanches.
Quand je regarde en bas cette calme baie,
ce jour d’été me semble
assoupi, quotidien,
privé de force.
Mais quand je regarde vers le Cattégat,
des visions d’avenir étincèlent allègrement
dans le jeu des vagues.
*
Clair de lune et tempête (Månsken och storm, 1892)
Clair de lune sur la mer, qui mugit, écumante !
L’armée des vagues s’étend sur des lieues à la ronde.
Les brisants sifflent tout près, bouillonnants,
éclaboussent les récifs perfides.
L’écume brille intensément dans la lumière tremblante
et le mugissement puissant, ininterrompu du Cattégat.
C’est là que je me trouve avec le pêcheur, à l’abri du vent.
On dirait que les rochers rêvent profondément,
éclairés par la lune dans cette nuit d’août.
Les vagues cachent des souvenirs de péril en mer,
triste trésor d’histoires.
Le village n’est pas loin, avec ses toits brillants,
et reconnaît sans doute les épaves fracassées,
rejetées à terre sous le rire des esprits de la tempête.
J’aperçois le cap, où se brisent les déferlantes,
menaçantes, tourbillonnantes de fureur,
laissant flaque après flaque d’écume
flotter blanche sur la roche polie.
Là, dit le pêcheur, on entend parfois
une plainte dans la nuit. Il me raconte l’histoire :
« C’est dans ces tourbillons que mon fils trouva la mort.
Lui qui avait navigué dans les pays étrangers,
avait l’expérience de la mer –
c’est ici, chez nous, sur un rivage connu,
qu’il est mort, lui marin.
Il est étrange qu’il ne pût revenir
d’une telle sortie ; mais les puissances supérieures
lui avaient préparé une tombe précoce.
Clair de lune et tempête – c’était le temps ce soir-là ;
le bateau, qui n’avait aucun défaut,
je le vis se briser contre le cap, là-bas,
soulevé par les vagues, puis emporté par le fond.
Mon fils fut projeté dans la danse des tourbillons,
la lune me le montra, pâle, un dernier instant,
encore debout et droit, et déjà comme les morts.
Ramant jusque là-bas, je le ramenai ;
l’effort ne fut pas bien grand.
Ce ne fut que lamentations, la nuit dans la rue,
quand on le conduisit à sa mère.
Beaucoup de gens dirent que cela devait arriver,
que le bateau devait connaître une telle fin :
car le Malin lui-même était du voyage.
Voyez-vous, Monsieur, une femme était montée à bord
un jour, pour une promenade en mer,
et des hommes de la ville l’accompagnaient :
elle devait être à leur goût.
Elle était jolie comme un jour de soleil,
avec de beaux habits de la grande ville.
J’ignorais ce qui n’allait pas avec elle.
Le diable était dans le bateau, c’est ce que j’ai entendu dire ;
bien des paroles accablantes
vinrent à mon oreille, chez moi et dans la rue :
la honte était à bord !
C’était une femme perdue de la ville :
quand une telle femme monte sur un bateau, c’est la fin
du bonheur et de l’argent, le mal est irrémédiable.
L’embarcation où elle pose le pied perd sa sûreté ;
la pêche est ruinée à jamais,
le gouvernail tremble et grince dans la tempête,
même dans le poing le plus ferme.
Comme ensorcelé, pris de vertige,
le bateau cherche à dériver au gré du vent,
la mâture, le gréement gémissant constamment.
Voyez-vous, Monsieur, conclut-il son histoire,
là-bas un enfant qui était plein de vie la perdit ;
et l’on entend parfois une plainte,
comme d’un marin en détresse. »
Clair de lune sur la mer, clair de lune sur les rochers :
de l’armée des vagues au grondement puissant
viennent des histoires de vie et de mort.
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Sagas et tradition
(Ur saga och häfd)
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Islande (Island, 1875)
Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas !
Longtemps tu affrontas
en combat singulier le destin,
et tu ne succombas point,
c’est toi qui triomphas.
Dans tes vallées habite encore
une race grande par les exploits,
l’histoire a durci
son âme magnanime.
Elle y but
en longues gorgées
une force jamais détruite,
une force jamais domptée.
L’esprit des anciens temps
– qui vit encore –,
le temps veut le faire plier
mais ne le peut pas.
Que prospère cet esprit,
qu’il croisse, libre,
tant que continuera
de le porter ce pays !
L’idiome au fort
timbre virile
résonne encore ici,
plein et clair.
Qu’il rejette de soi
toute scorie étrangère.
Nordique et pure
retentisse sa voix.
Que sa voix s’élève encore,
puissante comme celle de Njall2,
conduisant cette nation
à la prospérité.
Qu’on l’entende haut,
comme par le passé glorieuse,
qu’en ton Althing
elle continue de déclamer.
Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas.
Seigneur des cieux,
tends-lui ta main,
soutiens-la
sur la vague tourbillonnante.
2 Njall : Personnage de saga, type du sage. Prophète à ses heures (il prédit les malheurs), faut-il considérer, si l’on suit les interprétations de Bååth présentées en introduction, qu’il était d’origine finnoise ou que sa sagesse était un produit d’importation finnois ?
*
Prologue aux commémorations du 14 novembre 1879 à Lund en l’honneur d’Oehlenschläger (Prolog vid Oehlenschlägersfesten i Lund den 14 november 1879)
Ndt. En 1879 était célébré le centenaire de la naissance du poète danois Oelenschläger, mais aussi le cinquantenaire de sa venue en Suède, à Lund, en 1829, où il fut couronné « poète du Nord » par le Suédois Tegnér. La venue d’Oehlenschläger contribua à lancer un mouvement « scandinaviste », de solidarité entre les peuples scandinaves, mettant fin notamment aux guerres dano-suédoises, dont la dernière eut lieu pendant les guerres napoléoniennes. En 1879, lors de la commémoration, Bååth était un jeune poète de vingt-trois ans ; Laura Lundblad, qui fut l’hôtesse d’Oehlenschläger à Lund et qui parle dans ce poème, lui était parente. L’exergue, tiré de l’album de Laura Lundblad, sont des vers en danois. Le poème de Bååth évoque entre autres les origines du gothicisme romantique, dont nous avons dit un mot en introduction. Aladdin et Axel et Valborg, cités, sont deux œuvres majeures d’Oehlenschläger et du romantisme danois.
Seul le Sund aux reflets d’azur et d’argent
sépare Lund et Copenhague ;
qu’en est joyeuse, qu’en est facile la traversée !
Il a bientôt réuni les amis.
Viens nous voir souvent, radieuse et enjouée,
toi, fraîche fleur de Lund ;
et garde un affectueux souvenir, de près comme de loin,
du scalde qui chérit les Suédois,
et ses amis de Lund tout particulièrement.
(Oehlenschläger dans l’album de Laura Lundblad)
J’étais assis l’autre soir, à l’heure du crépuscule,
écoutant raconter de vieux souvenirs de Lund
que je recevais avec recueillement,
car celle qui les racontait avait connu
la ville aux temps mémorables de sa grandeur,
et connaissait bien les plus grands de ses héros,
dont elle savait raconter les exploits.
« Tu sais que cela fera bientôt cent ans
que les peuples du Nord reçurent parmi eux un grand scalde.
Cet homme, je l’ai bien connu dans ma jeunesse.
Je suis une enfant de ce siècle mais
jamais je ne vécus de jours plus éclatants
que lorsqu’il amena puissamment, avec des chants magiques,
depuis les sombres profondeurs du lointain passé,
des formes couvertes de brume à la clarté du jour.
On voulut chez nous aussi, depuis lors, composer de tels chants.
En ce temps-là, Lund n’était pas une si grande ville.
C’étaient des jardins enclos de murs de pierre, couverts de végétation,
et de pauvres maisons basses le long de rues scabreuses.
Mais la pensée s’y était éveillée de toute part,
ce qui se produisait de grand dans le vaste monde
y trouvait un écho sonore,
et la poésie donnait de l’éclat à la vie quotidienne,
répandait sa lumière et sa chaleur sur tout le Nord,
et particulièrement sur notre mère patrie.
Je vois encore, comme si c’était hier,
sortant de la grise maison de la rue du Cloître,
le grand homme aller de son pas tranquille,
l’air détaché, le pli de la bouche un peu ironique.
Qui le voyait ne pouvait manquer de le reconnaître,
le maître des poètes suédois, Tegnér,
car le cœur retenait chacune des paroles qu’il chantait,
et c’était ici la capitale de la poésie suédoise.
Oui, il y avait du chant dans l’air. As-tu entendu
sur les vagues du lac, par une douce nuit d’été,
les notes montant de la rive boisée,
ondoyant, claires, sur la houle diaphane ?
Et quand ces notes parviennent à l’autre rive,
une réponse jaillit aussitôt des bosquets feuillus,
l’air se berce à ces harmonies familières,
et la campagne paisible écoute avec recueillement.
De même, le chant résonnait de part et d’autre du détroit
où, auparavant, le tonnerre du canon roulait sur les vagues.
D’une luxuriante colline de Frederiksberg partaient
les notes puissantes, et le scalde qui les chantait
se réjouissait d’entendre une réponse suédoise,
et il en vint à aimer le lieu d’où venait la réponse.
Je me souviens du matin de juillet, frais de rosée,
où je me rendis dans la maison où Aladdin fut composé.
Je m’était glissée dans la véranda, aérée, lumineuse,
où le poète aimait à passer la matinée.
Je vis sur un fond de châtaigniers irrorés
sa belle figure épanouie,
la bouche rouge et pleine, les yeux d’un bleu profond,
où les amours de Valborg un jour se reflétèrent ;
et le parfum des roses flottait dans l’air matinal.
Je m’approchai en silence, mais arrêtai
mes pas feutrés – c’eût été péché de déranger
un poète dans ses rêveries inspirées du matin.
Je ne sais comment, mais soudain
je posai mes mains sur ses yeux bleu profond –
interrompant les beaux rêves du scalde.
Il savait que c’était son hôtesse de Lund.
Car quand il leva les yeux vers moi,
son regard fut un poème si beau
que je ne regrettai pas d’avoir dissipé sa rêverie.
C’était un regard chaud comme le soleil.
Tu sais qu’il était chez nous il y a cinquante ans.
Sur le Parnasse, dans la cathédrale de saint Laurent3,
je vois Tegnér au visage radieux poser
la verte couronne sur ses cheveux noirs.
J’entends la douce voix du grand homme,
avec des mots profonds sortis du sein même de la Suède,
et j’entends rouler des tambours, retentir des trompettes,
tonner des canons : c’est accompli.
Puis je vois étinceler comme un matin de juillet
les yeux d’un bleu profond, j’entends la voix monter
et remplir harmonieuse la voûte de la cathédrale,
pour remercier ses frères poètes et leur peuple.
Il nous quitta le jour suivant. Je m’en souviens,
c’était un beau soir. À l’octroi du sud,
la jeunesse était venue en rangs serrés.
Il y eut des paroles d’adieu, un chant
et des cris de joie montèrent vers l’azur du ciel de juin.
Et la diligence partit en direction de Malmö.
Je me souviens de ce voyage car j’en faisais partie.
Le clair de lune se répandait sur les champs humides
et sa lumière tomba sur le visage du scalde.
Jamais je ne l’avais vu si prophétiquement lumineux
qu’à ce moment-là, avec en lui les souvenirs de la veille. »
Telles étaient les paroles de la vieille dame.
Après le scalde lui-même, qui fut par une fête splendide
en ces lieux salué, nous honorons ce soir
sa grande, noble, éclatante mémoire.
3 La cathédrale de saint Laurent : La cathédrale de Lund fut consacrée au Moyen Âge à saint Laurent. C’était le centre culturel de la Scandinavie médiévale, et les scaldes nordiques continuent de donner ce nom à la cathédrale, même après le luthéranisme, quand ils veulent souligner l’ancienneté de son rayonnement.
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Poème ne figurant pas dans l’anthologie
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Les roses du cimetière (Rosor på kyrkogården)
Il fait bon marcher dans le cimetière,
quand la belle rose y fleurit
et s’incline avec grâce contre les monuments,
dans l’été luxuriant, ensoleillé.
Quelle profusion de roses ! De-ci de-là
elles enroulent leurs rameaux richement ornés ;
elles se répandent, grimpent
les murs blancs de chaux et les stèles.
Partant de l’aître ratissée, souriante,
par-dessus les tombes entièrement oubliées,
elles s’étendent pour cacher les chardons
et les ronces sous elles.
Au milieu de cette splendeur odorante se trouve
une stèle de marbre, à l’intérieur d’une grille ouvragée.
En lisant les mots : « Ici gît, à seize ans ayant quitté… »,
l’illusion dorée retombe lourdement.
Au-dessus de l’inscription, dans un médaillon,
l’image d’une jeune fille, qui vous retient :
deux soleils pour yeux, qui prodiguaient jadis
leur chaude lumière sous un beau front.
Et la rose grimpante étroitement s’enroule,
avec le groupe clair, ardent de ses calices,
autour de la pierre blanche, où les ombres
au moindre souffle d’air se balancent.
Leurs rameaux, avec fleurs et bourgeons,
s’enlacent les uns aux autres pour ombrager l’image ;
un seul parvient à lui dresser une couronne
et à baigner de sa nuance rose la joue,
de façon qu’elle ait la couleur de la vie – elle est
comme avant rose, dans l’été radieux.
Il fait bon marcher dans le cimetière
quand la belle rose y fleurit.





