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Pierrot crucifié : La poésie de George Sylvester Viereck
Le poète nord-américain d’origine allemande George Sylvester Viereck (1884-1962), de New-York, présente plusieurs points communs avec l’écrivain Hanns Heinz Ewers qui fait l’objet de notre récent billet de traductions ici.
Tout d’abord, les deux ont écrit de la poésie mais restent surtout connus pour de la prose dans le genre fantastique. En l’occurrence, le roman le plus connu de Viereck est The house of the vampire (1907), dont certains prétendent que ce serait le premier roman évoquant une forme de vampirisme psychique plutôt que par absorption de sang. Le roman de science-fiction Rejuvenation: How Steinach makes people young (1923) est son autre œuvre la plus connue.
Par ailleurs, la poésie de Viereck comme celle d’Ewers sont volontiers blasphématoires (et pas seulement anticléricale, comme dans le cas de Victor Hugo). Cela n’apparaît guère dans notre choix de textes d’Ewers et peut-être pas non plus tellement ici, à moins que le « Pierrot crucifié » que nous prenons comme titre, et qui est celui d’un des poèmes traduits ci-dessous, ne le soit déjà, soit que cela laisse entendre que Jésus est un clown triste soit que cela détourne le sens mystique de la crucifixion pour un objet tout autre, indigne de la même révérence. Selon nous, cette image est avant tout une représentation du poète.
Enfin, tant Ewers que Viereck furent propagandistes de la cause allemande aux États-Unis pendant la Première Guerre mondiale. Nous en donnons ici deux exemples pour Viereck, avec les poèmes « Le Germano-Américain parle à son pays d’adoption » et « Le neutre », parus en 1916. Nonobstant avoir été exclu, en raison de cet engagement, de la Poetry Society of America, en 1919, Viereck recommença le même genre d’activité pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui valut cette fois d’être interné, de 1943 à 1947. Une première condamnation en 1942, pour avoir omis de s’être déclaré aux autorités américaines comme agent nazi, fut cassée par la Cour suprême américaine en 1943, mais les autorités trouvèrent d’autres raisons de l’envoyer derrière les barreaux, intelligence avec l’ennemi, espionnage, sédition ou autre.
Viereck était un ami proche du célèbre inventeur Nikola Tesla. Par ailleurs, l’occultiste Aleister Crowley fut éditorialiste de l’un des deux journaux fondés par Viereck, The International (l’autre journal étant The Fatherland). C’est apparemment à peu près tout ce qu’on peut citer de ses fréquentations intellectuelles, compte tenu de l’ostracisme qu’il subit du fait de ses prises de position, malgré le succès de ses débuts. Une autre amitié littéraire fut cependant la poétesse new-yorkaise Blanche Shoemaker Wagstaff, dont la poésie est dans la même veine moderniste et liberty.
Il nous semble certain que la poésie de George Sylvester Viereck n’a jamais été traduite en français.
*
Ninive et autres poèmes
(Nineveh and other poems, 1907)
.
Prémonition (Premonition)
Voici venue pour moi la saison des chants, la disette
de musique est terminée ; je suis fécond
en sons comme en couleurs, et mes poèmes
réclament à grands cris leur naissance.
Peut-être, s’élevant au-dessus de la terre dissonante
pour répandre sur nous les doux présents du rythme,
quelque véhément frère de Théocrite
inspire-t-il sa valeur, plus divine, à mes lèvres.
Ou bien l’haleine fantomatique d’un barde, mon aîné,
flotte-t-elle jusqu’à moi, et d’étranges voix résonnent
à l’oreille de mon âme avec un avertissement pressant :
« Bâtis, maintenant ou jamais », disent-elles, apportant
avec elles la prémonition d’une mort prématurée
qui m’intime de hâter ma récolte.
*
La cité qui est un empire (The empire city)
Des monstres géants aux squelettes d’acier élèvent
leurs tours babyloniennes tandis que,
comme des serpents aux écailles d’or, planent les trains rapides dans le ciel1
ou bien rampent sous terre dans leur antre secret.
Ce millier de lumières sont des joyaux dans sa chevelure,
la mer est sa ceinture, et sa couronne, le ciel ;
son sang vital pulse, les palpitations de la fièvre volent ;
immense, rebelle, haletante,
elle est à l’écoute, dans le bruit incessant,
attendant son amant qui doit venir,
dont les lèvres chantantes réclameront leur dû
et feront résonner ce qui en elle était muet :
la splendeur, la folie et le péché.
Ses rêves d’acier et ses pensées de pierre.
1 les trains rapides dans le ciel : Il semble évident qu’il s’agit des lignes aériennes du métropolitain, le vers suivant évoquant les lignes souterraines.
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Quand tombent les idoles (When idols fall)
Ndt. Certains veulent lire ce poème comme décrivant une relation homosexuelle, parce que la personne aimée est dite « un dieu » ; nous contestons cette interprétation. Le poète se situe dans un contexte religieux où ce sont des dieux, non des déesses, qui sont adorés ; en l’occurrence, le contexte étant même fortement chrétien, il aurait été absurde de comparer l’amante à une déesse, dans la relation d’adoration ainsi posée. Le poète veut dire que son dieu est une femme. On rappellera que Viereck était marié et père de famille ; si cela ne suffit pas à écarter toute relation ou tendance homosexuelle, cela permet cependant de dire que l’interprétation homosexuelle devrait être étayée par d’autres éléments. Selon nous, c’est un argument de bonne poésie qui fait que le poète parle ici de son aimée comme d’un dieu. – Que d’autres poèmes puissent confirmer une tendance homoérotique dans la poésie de Viereck n’est pas impossible (voyez la note 6 au poème « Le fantôme d’Oscar Wilde » ci-dessous). Mais si, toutefois, les références à la poésie grecque, par exemple, étaient déterminantes à cet égard, c’est toute la littérature européenne classique, et au-delà, qui serait homoérotique. La fréquentation du susnommé Aleister Crowley nous paraîtrait en réalité un indice de plus de poids.
D’immondes oiseaux de nuit surplombent en essaims effrayants
le chemin qu’il me faut parcourir :
tu n’es pas ce que j’ai longtemps cru, hélas,
et je voudrais être mort.
Moins amère fut l’éponge qu’on s’empressa
de présenter au Christ sur la croix
ou les larmes salées qu’il versa pour les hommes,
abandonné à Gethsémani.
Car tu étais l’unique dieu pour moi,
tout ce temps, mois après mois ;
le doux parfum de tes lèvres me donnait autant de joie
que les saintes cloches à la tombée de la nuit.
Oui, pour toi, mon dieu sur cette terre,
je me réjouissais de souffrir tout ce qu’il m’était possible
et comptais comme de moindre importance
le calice contenant le sang du Sauveur !
En transe je me prosternais devant ton sanctuaire
et remplissais d’amour les coupes, moi ton prêtre ;
De fleurs pourpres comme le vin
je couvrais notre autel pour la célébration.
Je te donnais plus que ce que peut donner l’amour,
les premiers fruits du chant, vérité, honneur –
je t’aimais trop, et je dois vivre
pour que la terrible justice de Dieu soit faite.
Je saigne par une blessure que les années
qui guérissent toute peine ne guériront pas ;
ô stérile désert, ô larmes inutiles !
je t’ai donné mon bonheur éternel.
Mon idole s’est effondrée dans la poussière
(Hélas, avoir vécu pour voir ce jour !)
Une commotion me foudroya soudain
et toute ma vie fut morte en moi !
Tu prononças une seule, hideuse parole.
Et cette parole devint le tombeau
de tout ce qui me rendait chère la vie, effaçant
la frontière du bien dans mon âme.
Mieux eût valu être couvert de bubons pestilentiels
ou que le bourreau fît le signe fatal
plutôt qu’entendre cette parole monstrueuse
dans une bouche que je jugeais divine !
Un voile de ténèbres recouvrit le soleil,
la nuit tomba, les étoiles furent jetées hors du ciel.
Car lorsque cette chose effroyable s’accomplit,
elle prononça la ruine d’un monde.
La corde dont la musique me gagna mes lauriers
se brisa dans un aveuglant claquement de douleur ;
et dans le temps qui me reste à vivre
je n’entendrai plus sa note.
Dans la noire tristesse, à tâtons je cherche un chant ;
les feux qu’alimentait la passion se meurent :
tu n’es pas ce que j’ai longtemps cru, hélas,
et je voudrais être mort !
Pourtant, pire que le chagrin de cette perte,
que le sourire scellant une intention traîtresse,
ceci : que, connaissant cet or pour de l’ordure,
je n’ai d’autre choix que de t’aimer.
*
La fleur écarlate (The scarlet flower)
C’était aux jours, aux jours des roses,
quand sous tes baisers s’envolait ma peine ;
à présent le jardin enclot des fleurs d’automne
et des fleurs d’automne coiffent nos têtes –
l’amour, la joie et le mois de mai sont morts.
Et le monde est une tempête dans un grand désert :
le temps des roses est depuis longtemps fini.
Et la fleur écarlate de l’amour a péri.
En ce temps je souhaitais laisser sur tes lèvres
des baisers impérissables, rouges comme les manteaux des reines,
en ce temps je pensais qu’aucun amour n’était pareil à celui-là,
ô bel amour, ô ce rêve qui n’est plus –
mais le vent souffle dans les frondaisons, toutes les feuilles sont tombées,
ont roulé sur les flancs de la montagne ;
toutes les bonnes choses s’en vont, comme l’été s’en est allé.
Et la fleur écarlate de l’amour a péri.
Ensemble nous avons goûté le miel de l’amour,
en gorgées longues nous avons bu la lumière d’or du soleil,
mais la clé du jardin où c’était notre habitude de nous retrouver,
où cette fleur rouge comme le vin était éclose,
elle est perdue dans quelque divine contrée mystique. –
Notre amour n’a plus aucun refuge, nulle part où aller :
c’est l’automne dans le jardin, au milieu des bois et des vignes –
et la fleur écarlate de l’amour a péri.
L’envoi
Aucune fée ou reine des elfes ne peut changer notre destin.
Le mot magique nous est à jamais refusé ;
le passé est mort, le charme est dissipé,
et la fleur écarlate de l’amour a péri.
*
Les chants d’Armageddon et autres poèmes
(Songs of Armageddon and other poems, 1916)
.
Le Germano-Américain parle à son pays d’adoption (The German American to his adopted country)
À notre oreille retentit l’écho lointain
des canons crachant leur colère.
Nous prions pour ceux dont la vie
au-delà des mers nous est chère.
Nous percevons le sourire d’une mère, nous pressons
à nouveau la main d’un père, en pensée.
Nous voyons la maison et, à travers les arbres,
un visage de jeune fille à la fenêtre.
Que Dieu étende Sa main sur eux,
car les hommes sont fauchés comme les blés des champs.
La destruction galope sur la terre et l’océan
ou tombe comme la foudre depuis le ciel.
Columbia, même si tes yeux sont secs,
laisseras-tu attiser la haine, d’un souffle malsain,
par ces écrivaillons imbéciles qui ricanent
quand ceux qui sont nos frères vont à la mort ?
Sur le papier, avec une joie infernale,
ils étalent leurs transports en rouge et noir.
Tandis que les Teutons se battent pour la liberté
et que les mères teutonnes comptent leurs morts.
Tandis que la Mort et les Kérubs guerriers
planent au-dessus des sanglants champs de bataille,
sur la cotte de mailles de celui
qui conduit les légions de Dieu, ils vomissent leur ironie.
Tes enfants lanceront-ils
leurs railleries sur les blessures de nos frères ?
Nous avons appris tes chants à nos cœurs,
nous avons, oui, combattu tes guerres.
Nous avons combattu pour toi quand la griffe
de la Grande-Bretagne était sur ton cœur,
quand la serre d’acier de l’aigle française
agitait l’ombre du grand Moctezuma2.
Les os blanchis de nos parents pourrissent
à Gettysburg. Était-ce pour cela ?
Schurz et Steuben sont-ils oubliés ?
Non ! ton baiser n’est pas celui d’un traître.
Ne laisse pas tes paroles démentir le droit,
ne te détourne point de ceux qui sont ta famille !
Ta couronne d’étoiles sera moins brillante
si les hommes libres sont vaincus, si le cosaque triomphe.
La moisissure du Tsar rouge ne couvrira jamais
la terre, la liberté ne s’effacera pas.
Tant que l’épée blanche de Parsifal
gardera le Saint Graal teutonique !
2 l’ombre du grand Moctezuma : Si le vers précédent est une allusion à la guerre d’indépendance américaine, ce vers rappelle l’intervention américaine auprès du Mexique pour détrôner l’empereur Maximilien, soutenu par les zouaves français de Napoléon III. Plus loin sont nommés Carl Schurz, officier germano-américain de la guerre de Sécession, du côté de l’Union, et Friedrich Wilhelm von Steuben, officier allemand envoyé par Louis XVI, roi de France, pour aider George Washington dans la guerre d’indépendance.
*
Le neutre (The neutral)
Toi qui peux arrêter ce massacre si tu le veux,
regarde comme nous envoyons des cargos de mort sur la mer dégoûtée3 !
Fais entendre ta voix pour mettre un terme à cette infamie :
les mains qui n’ont pas répandu le sang, néanmoins peuvent en être rouges.
C’est dans la poitrine d’un peuple, oui, jusqu’à la garde,
qu’est plongée l’épée de ta neutralité.
Quand bien même chaque vague nous apporterait un trésor,
de chacune notre âme reçoit une nouvelle mesure de culpabilité.
Des malédictions contre nous se mêlent aux larmes
des mères angoissées. Homme, n’as-tu point d’oreilles ?
Sur nos rivages se répand une marée rouge,
depuis le carnage européen. Dans cette longue nuit,
ne vois-tu point marcher vers toi, serrée,
la silencieuse, accusatrice armée des morts ?
3 nous envoyons des cargos de mort sur la mer dégoûtée : « with death we freight the unwilling sea » : c’est un appel à l’embargo sur les biens à destination des puissances ennemies de l’Allemagne.
*
Venus Americana
Tannhäuser parle :
La bouche affamée du temps est pleine de sable
mais moi, ton chevalier, je n’ai pas fait le moindre gain,
si ce n’est quelques tribulations pour ma main
et de féroces caresses du cerveau.
Une fois de plus la Montagne magique est déchirée ;
je quitte, mais non pour Rome,
les passions fiévreuses mourant non dépensées,
les stériles orchidées de ton cœur.
Dix mille ans, et les amants fatiguent
même les dieux. Ils ont apporté tant de changements
que le vin grec de ton désir
a tourné en absinthe, opiacée, étrange.
Tu es prisonnière de ton spleen
chez les heureux du monde4 ;
emmenée dans une scintillante Limousine,
jamais ton petit pied ne touche le sol.
La peur et des fibres nerveuses étrangères à la terre
retiennent tes affections par un fil invisible
loin de la réalisation pleine et entière
de l’extase amoureuse. Seule ta cervelle est de feu.
Mais bien que la beauté de ton corps
soit capable d’épingler le cœur d’un homme comme un papillon,
je ne vendrai pas mon âme pour moins
que l’amour pour l’amour, pour moins qu’œil pour œil.
Aussi grands que soient les plaisirs du Prince Paris
pour qui ton pouls bellement chantait,
et de plus d’un jeune Sicilien brun –
la ceinture dénouée, les pieds baisés par le soleil !
Mon amour est trop précieux, dis-je,
pour servir à titiller la vacuité de tes états d’âme,
noyé comme cette perle que la reine bistre
dissolvait dans un vin d’Égypte à robe sombre.
Vénus névrosée, sors de ta caverne,
profite de l’air créé par Dieu, frais et salé,
ou bien exhume de quelque tombeau hellénique
le splendide courage de la chair !
4 chez les heureux du monde : « within thy golden House of Mirth », d’après le titre d’un roman d’Edith Wharton, traduit en français « Chez les heureux du monde ».
*
L’amour en zeppelin (Love in a Zeppelin)
À nos pieds roulait la terre. Nous étions
comme des nuages au-dessus de la poussière et du bruit.
Nous entendions le violon de saint Pierre
car les portes du Paradis n’étaient pas loin :
nous allions en zeppelin,
le dauphin des airs, au puissant thorax.
La plaine était un tapis volant,
les gens rampaient comme des fourmis assoupies.
Un millier de peupliers formaient leurs lignes
comme des soldats marchant sur une route.
Ta bouche, dont la rose est jalouse,
buvait la lumière du soleil comme une coupe de champagne.
Alors les verres brillèrent pour nous
de vin. Comme jouvenceau et jouvencelle,
nous bûmes à tous les cœurs sans peur
qui vont courageusement sur les dangereuses
voies de l’air pour humilier les mânes
d’Icare et Phaéton.
Léandre, pour son amour, se jeta
dans l’abîme, mais moi,
plus chanceux que l’amant de Héro, je vole
au-dessus des vertes prairies emperlées de rosée
en serrant dans les airs
la plus belle femme du monde.
Doigt levé de Dieu, une tour paraît,
puis les fenêtres de la ville brillent.
Notre ombre fait la course avec le fleuve
tandis que le vaisseau monte toujours plus haut.
Mais pas aussi haut que mon rêve,
pas aussi vite que mon désir.
Ma dame rit. Ô cruelle,
tous les bateaux payent tribut à la mer,
mais je peux, moi, construire pour vous un navire
allant plus vite que la terre elle-même,
et porter sur des ailes de musique
le désir de mon cœur jusqu’au soleil.
Tous les bateaux payent tribut à la mer
et c’est la mort qui sonne la dernière cloche du plaisir ;
l’adorable visage de l’amour à la fin sera
comme la terre, poussière, et comme la nuit ;
Mais celle qui partage le vol d’un poète
peut aussi partager son immortalité.
*
Pierrot crucifié (Pierrot crucified)
Dans quelle prairie lunaire recueillerons-nous
le miel de Théocrite ?
La terre a peu de joies à nous offrir,
et toutes les tendres fleurs qui nous sont chères,
la vie les foule comme un taureau enragé.
Aussi ta bouche n’est-elle amoureuse
que d’un étrange rêve passionné qui fut,
ô ! infiniment beau.
Mais infiniment pitoyable.
Quels vagues progéniteurs affirment
à travers toi certain art oublié de Circé
et cachent la fatale chenille
dans la rose blanche de ton cœur ?
Demande, dans les banquets de mon esprit,
à la récitation de quel souffleur ancestral
se hâtent ces figures encapuchonnées de péché, de chagrin,
avec leur horrible cortège.
Quelle jeune fille dont les lèvres étaient douces à payer,
meurtries par quels baisers destructeurs,
quel pâle et frêle garçon jouant avec le feu
et qui fit de l’amour un jouet stérile,
quel voluptueux, sinistre et grisonnant,
dont le plaisir était le gibier,
vida la coupe de mon désir
et laissa se perdre le vin de la joie ?
Est-ce d’une vague heure prénatale
que des imaginations armées de lances ont jailli
comme des prêtres de Baal pour déflorer
ton innocence impollue ?
Quelle déesse, folle de quelle étrange colère,
remplit le cœur sans tache des jeunes gens
de la lassitude d’aimer de Tyr
et de toutes les secrètes passions de Troie
qui se consument dans le bûcher lugubre de la vie ?
Madone clouée sur la croix
d’une fatalité perverse
pour des péchés il y a longtemps commis par d’autres,
tu es ma Colombine tragique,
je suis ton larmoyant Pierrot !
Mais étant humains et non des dieux,
il est deux maîtres assez forts
pour nous contenter : l’un c’est l’Amour,
l’autre a l’haleine fétide…
Ah, laisse-le vivre ! Ne choisis pas – la Mort.
Depuis mon propre Calvaire j’ai scruté
ton chagrin. Je suis amour. Ma main
tient la grande coupe de vin,
et ma jeune âme est aussi desséchée que la tienne !
La même épée a percé mon flanc,
des mêmes désirs mon sang regorge,
et je dois t’aimer pour tes blessures
car moi aussi je suis crucifié.
*
Trahison (Betrayal)
La vie m’a trompé, de sa bourse dorée
a tiré une promesse à moitié tenue,
les dés que jeta l’amour étaient pipés
et chaque amitié fut une malédiction.
Aussi, mes rêves sont devenus gris comme des fantômes,
les yeux hagards mes chants se sont fatigués :
notre pacte spirituel, libre de tout désir terrestre,
était le dernier soutien de ma foi combattue.
Puis, pour un battement des cils, tu retiras
ta main ; tu hésitas, faiblement, et nous tombâmes ;
un moment de doute peut envoyer une âme en enfer,
il suffit d’un instant pour qu’un tremblement de terre dévaste un pays.
Et ni la contrition la plus profonde ni aucun artifice
ne peut remettre sur pied la maison en ruines de mon cœur.
*
Le bouc émissaire (The scapegoat)
Ainsi, tu lui parles souvent de moi
quand il serre dans ses bras le trésor
qui fut mien ? Quels souvenirs
errent dans ta mémoire ? Le fantôme de quels plaisirs ?
Mais dois-tu lui raconter chaque frisson
et lui dévoiler ma nudité ?
Ah, tu es subtile, car il sera ainsi
l’amant par procuration
de ton passé plein de passion. Mais peut-il entendre
toute l’étrange vérité sans en être troublé ?
Murmureras-tu à son oreille
la Messe noire de l’amour et le secret Psautier ?
Nous avons évoqué d’entre les morts opiacés
Hécate et les rêves concoctés par elle.
À présent, tous ces péchés sont sur sa tête à lui,
comme sur le bouc émissaire des Hébreux.
Bien qu’il gagne pour fiancée Lilith,
il reçoit aussi le cauchemar écarlate
qui accablait mon âme, tandis que, libre,
je conduis dans l’aurore ma jument blanche.
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Les trois sphinx et autres poèmes
(The three sphinxes and other poems, 1924)
.
Le fantôme d’Oscar Wilde (The ghost of Oscar Wilde)
Dans le cimetière de Montmartre
où couronnes sur couronnes sont empilées,
où Paris serre sur sa poitrine
son génie comme un enfant,
le fantôme d’Henri Heine rencontra
le fantôme d’Oscar Wilde.
Le vent hurlait, affligé ;
le visage mort de la lune brillait ;
le fantôme d’Henri Heine salua
le triste spectre dans une effusion de joie :
« Est-ce le toucher lent et visqueux du ver
qui te pousse à sortir la nuit ?
« Ou bien te reste sur le cœur la raillerie amère
des sots et pharisiens
quand les anges pleuraient à cause de la loi d’Albion
qui te cloua sur la croix,
lorsqu’elle arracha de son front la rose
de l’art doré des ménestrels ? »
Le fantôme d’Oscar Wilde répondit
tandis que criait l’engoulevent :
« Doux chanteur de la race qui enfanta
Celui qui fut blessé au côté droit
(je ne les aimais pas sur terre, mais
les hommes changent après leur mort5),
« Au Père-Lachaise ma tête repose,
mon lit dans le cercueil est frais,
le tertre au-dessus de ma tombe
défie le mépris de la canaille et des sots,
mais Dieu me garde, en sa miséricorde,
de l’École psychopathique6 !
« J’ai beau serrer mon linceul contre ma tête,
j’entends leur vacarme
quand avec couteaux et arguments
là-haut ils percent mon âme
parce que j’ai tiré du cœur de Shakespeare
le secret de son amour.
« Abstiens-toi de citer Krafft-Ebing et son armée
de lépreux à mon aide :
je suffisais, comme les fleurs de Dieu
et tout ce qu’Il fait.
Avec la moisson de mes chants,
je vais sans crainte devant Lui.
« Les fruits de la vie et de la mort Lui appartiennent ;
Il crée la moelle et l’écorce… »
La voix dorée semblait faible et fêlée
(le ver n’épargne personne),
tandis qu’à travers le cimetière de Montmartre
le vent hurlait, désespéré.
5 les hommes changent après leur mort : Le poète fait manifestement allusion à des sentiments antisémites chez Oscar Wilde, puisque « Celui qui fut blessé au côté droit » n’est autre que le Christ, né juif. L’œuvre d’Oscar Wilde n’est pas connue pour abonder en passages antisémites mais il doit s’en trouver puisque, avons-nous entendu dire, d’aucuns rééditent (de quel droit ?) son Dorian Gray en effaçant la qualité de juif d’un personnage, directeur de théâtre.
6 l’École psychopathique : « the Psychopathic School ». L’expression « École psychopathique » ne paraît renvoyer à aucune appellation connue, et serait donc une raillerie (une altération visant l’école psychanalytique ?). Cela pourrait désigner, dans le contexte, une certaine critique littéraire pour qui Oscar Wilde aurait été coupable d’avoir « révélé » l’homosexualité de Shakespeare. Ensuite, le passage semble être une critique de la psychologie scientifique, et en particulier, puisqu’il est nommé, de Richard von Krafft-Ebing (1840-1902), pionnier des études de sexologie, dont les recherches sont volontiers saluées dans les milieux homosexuels. Le poète fait parler Oscar Wilde, condamné de son vivant pour homosexualité, contre l’étude scientifique des comportements sexuels (« Abstiens-toi de citer Krafft-Ebing et son armée de lépreux »). – Pour revenir à notre propos introductif au poème « Quand tombent les idoles », nous avons ici, clairement, une dénonciation de la condamnation d’Oscar Wilde pour homosexualité, mais serait-ce là encore suffisant pour trouver dans le propos une tendance homoérotique caractérisée plutôt qu’un simple choix de tolérance, et le parti pris littéraire selon lequel seule l’œuvre, la poésie compte, ou rachète tout le reste (« avec la moisson de mes chants, je vais sans crainte devant Lui ») ?
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La cité ensevelie (The buried city)
Mon cœur est comme une cité de gens joyeux
bâtie sur les ruines d’une autre, anéantie,
où mes amours défunts se cachent du soleil,
comme des rois vêtus de blanc, pharaons d’un jour.
La cité ensevelie est plongée dans le silence,
si ce n’est le bruit de la chauve-souris, oublieuse du bâton,
perchée sur le genou de quelque dieu abandonné,
et le murmure de rivières souterraines.
Ne t’aventure pas, mon amour, parmi les sarcophages,
ne tente pas le silence – car les destins sont mystérieux –
de peur que ceux qui rêvent, croyant venu le jour du jugement,
terrifiés ne se réveillent de leur sommeil hanté ;
et que, comme le battement d’une cloche maudite,
ta voix n’invoque les spectres de choses mortes, depuis l’enfer !
*
Poésie nord-américaine de langue suédoise
Les poèmes suivants, traduits en français du suédois, sont tirés de l’anthologie Svensk-amerikanska poeter i ord och bild (Svenska folkets tidning förlag, Minneapolis Minn., 1890) (Poètes américains de langue suédoise en paroles et en images ; les images en question étant des gravures à l’encre représentant le portrait de chacun des poètes) par Ernst Skarstedt.
Dans son introduction, Skarstedt explique que, dix ans avant la publication de l’anthologie, vers 1880, on ne pouvait pas parler de langue suédoise comme langue de culture aux États-Unis (et pour cause, l’émigration suédoise dans ce pays ne commença véritablement que dans les années 1870), tandis qu’au moment de la publication de son anthologie elle avait pris un essor considérable, marqué par une florissante activité littéraire et journalistique dans cette langue. Cette activité connut son âge d’or entre le milieu des années 1880 et la Première Guerre mondiale, l’entrée des États-Unis dans le conflit s’accompagnant d’un mouvement nationaliste américain antagonisant en particulier les dénommés « hyphenated Americans », c’est-à-dire les « Américains à trait d’union », tels que, justement, les « Swedish-Americans », Suédo-Américains, dont la dénomination avec trait d’union n’indiquait que trop, selon ce nationalisme virulent, la double appartenance suspecte. C’est ainsi que la dénomination s’effaça peu à peu, et, en même temps qu’elle, l’emploi de la langue suédoise aux États-Unis (comme les autres langues des populations immigrées), suivant également d’autres dynamiques sociologiques d’acculturation plus fondamentales et sans doute moins liées aux vicissitudes de l’histoire. Quelques personnalités de la communauté suédo-américaine tentèrent bien dans la période de l’entre-deux guerres de s’opposer à cette dissolution progressive des liens avec la nation et la culture suédoises, à l’instar du docteur Johannes Hoving, citoyen américain d’origine suédoise (plus précisément originaire de la communauté suédophone de Finlande) et auteur de mémoires au titre éclairant, I svenskhetens tjänst (Au service de la « suédité », 4 volumes publiés de 1944 à 1953), mais ces efforts ne purent s’opposer efficacement à l’irrésistible mouvement d’absorption dans le substrat anglo-saxon de la culture nord-américaine. À tout le moins en ce qui concerne la langue. Une esquisse de ces évolutions ainsi que d’autres faits relatifs à la présence scandinave aux États-Unis se trouvent dans ma contribution au présent blog intitulée Scandinavian America (ici).
De l’anthologie de Skarstedt, j’ai traduit des textes des poètes suivants : Johan Enander (2 poèmes), Magnus Elmblad (3), Carl Fredrik Peterson (1), Jakob Bonggren (2), Gustaf Wicklund (3), Ninian Wærner (2), Edward Sundell (1) et Oliver Linder (1). J’ai peu de doutes quant au fait que ces poèmes n’ont jamais été traduits en français, et il ne me paraît pas impossible qu’ils ne l’aient jamais été non plus en anglais. Ce billet se conclut par un poème d’Herman Stockenström dans l’original : le thème de ce poème étant le Swenglish des émigrants suédois établis aux États-Unis, il est pratiquement intraduisible en français.
Compte tenu de la date de leur publication, les textes originaux sont versifiés selon les règles de la prosodie classique. Dans la série de traductions poétiques de ce blog, c’est une première : les poèmes que j’ai traduits jusqu’à présent sont, à l’exception d’un petit nombre, en vers libres dans l’original (le plus grand nombre de vers classiques se trouve dans mes traductions de poèmes d’Argentine : voyez l’Index). Pour quelqu’un qui écrit de la poésie classique en français, un tel travail de traduction ne cherchant pas à reproduire l’original versifié dans une versification française (un tel exercice n’aurait pas grand sens de nos jours, où la versification n’est plus guère pratiquée et où de ce fait le lecteur peut manquer de certaines connaissances relatives à la scansion et à la mesure des vers classiques qui doivent permettre de produire leur plein effet rythmique) est un peu frustrant dans la mesure où l’effet produit par toute versification régulière (rimes, rythme des vers…) est forcément perdu.
*
Aurora borealis (Norrskenet) par Johan A. Enander (Johan Alfred Enander)
Flamme d’offrande montant au plus haut
ciel étoilé,
l’œil pénétrant de la science
ne découvre point le lieu de ton autel.
Le soleil se couche, l’œil du jour
s’endort, mais toi tu restes,
couronnée d’étoiles, et roules ta fulguration
sur la route éminente, en silence.
Par-dessus mer et terre tu élèves
ton rayonnement clair et pur.
Insondable, tu ne dévoiles point
ton origine.
Limpide torrent de lumière, nul ne peut suivre
la course rapide de tes vagues :
ainsi que le Nil tu caches
la source d’où ton flot s’épanche.
Seule une voix intérieure dévoile
ce mystère ; elle déchiffre
les lettres de feu de cette merveille et répond
enfin à ma question :
« Quand, mue par la main du Créateur, la terre
entama son parcours circulaire,
l’empreinte de Dieu se marqua sur le Nord,
et une céleste splendeur y resta. »
*
1871 : L’incendie de Chicago (Chicagos Brand 1871) par Johan A. Enander
Les flammes fulgurent, les cloches sonnent, le char de la tempête bondit,
les ténèbres mêmes de la nuit s’éclipsent ; l’étoile s’efface et disparaît,
un manteau rouge sang se répand sur la terre et les eaux,
et les vents de l’ouragan sèment autour d’eux des étincelles de feu.
La terre tremble, les murs branlent, les temples s’effondrent dans un bruit de tonnerre ;
les bannières écarlates claquent au-dessus des toits,
palais et chaumières sont engloutis dans le brasier ;
terre et ciel en flammes : l’espoir est sans refuge.
La puissance de l’argent devient impuissante : le luxe n’a plus d’éclat.
L’œil humide, l’ange de la vie regarde les moissons de morts,
suit chaque acte de noble courage comme chaque horrible forfait,
voit l’incendie et la canaille hasarder le sort de la belle cité.
On entend des cris de désespoir et des rires sardoniques, des prières montent vers Dieu
et les esprits des ténèbres sont invoqués dans un vacarme démentiel.
Le père voit son fils en danger, le fils voit son père en détresse ;
la mère voit son enfant dans les flammes, l’enfant voit sa mère mourir.
Aucune aide, aucune protection ne trouve contre le danger la main humaine.
La couronne des flammes illumine la nuit à travers des nuages de fumée.
Demain peut-être brillera de nouveau l’espérance ;
Demain peut-être le feu aura cessé de chevaucher les vents de la tempête.
Folie ! D’immenses vagues de feu se répandent et ne se dissipent
qu’après avoir atteint les limites de la métropole.
Cent mille hommes errent sans foyer, sans pain,
dans la faim et la misère, sur l’étendue dévastée.
Mais bientôt les secours arrivent pour adoucir les souffrances,
un air de calme confiance redescend sur les fils de la terre
et la ville renaît de ses cendres dans le jour nouveau,
éprouvée par le feu, plus noble qu’auparavant.
*
Le 4 juillet (Den fjerde juli) par Magnus Henrik Elmblad
Ndt. Comme chacun sait, le 4 juillet est la fête nationale des États-Unis.
Non, aujourd’hui les outils doivent reposer,
on célèbre la fête du peuple.
Les vents d’ouest soufflent sur la ville,
le drapeau flotte au-dessus d’une foule joyeuse.
Frère, ton cœur ne se dilate-t-il pas en ce jour,
ton sang ne s’échauffe-t-il,
n’oublies-tu point tes chagrins passés
en voyant ton nouveau foyer en joie ?
Les maïs ondoient. Les champs de froment se vêtent de blanc.
Le 4 juillet brille sur eux.
Oublie le passé, oublie ce qui est à demi usé,
embellis d’un habit de fête ton nouveau foyer.
Respire libre et, lorsque dans les rades fières
flotte en paix le pavillon rouge et blanc,
jouis tranquillement des fruits abondants de ta liberté ;
vide ton verre ; romps le pain savoureux.
Nuls fers n’entravent ici ta pensée –
dès lors que toi-même ne demandes point de fers.
Aucun synode n’entrave ici ta foi –
dès lors que, craignant la lumière, tu ne l’y aides.
La voix d’aucun grand de ce monde ne vaut plus
aux élections que la tienne – si tu sais en faire usage.
Si tu désires la liberté, elle est tienne,
tu peux marcher confiant et satisfait parmi des hommes libres.
Qu’importe si des serpents rampent sous les fleurs :
tu peux les voir et les tuer.
Eh quoi, si la perfidie veut voler la liberté ? –
Si cela arrive, ce sera par ta propre faute.
La force est tienne, si tu veux t’en servir.
On voit ici bien des malades. Mais ici se trouve le remède.
La blessure est fraîche. Des malades arrivent
d’Europe constamment et dévorent la racine de la vie.
Aussi, frère, célèbre la fête du peuple
sans plainte mais avec espoir et courage.
Orne le front de tes enfants de la feuille de chêne de la paix,
apprends-leur à se garder des larmes, de la guerre et du sang.
Apprends-leur à penser, à croire et agir en hommes libres,
sans béquille, comme il convient à un homme.
Alors – même si criaillent aigrement les oiseaux de malheur –
la bannière étoilée ne tombera pas.
*
À Kristofer Janson (Till Kristofer Janson) par Magnus Henrik Elmblad
Note. Kristofer Janson (1841-1917) est un poète et pasteur unitarien norvégien qui vécut aux États-Unis.
Il tonne sur la montagne. Avec une force prodigieuse
depuis les terres de l’ouest la tempête approche,
secouant la terre entière, elle appelle : « Entendez !
Mettez fin à votre frivole dissipation ! »
Elle réduit en lambeaux l’habit de l’oppresseur
et détruit sa couronne, son épée.
Elle chante le Dieu du peuple et de la liberté ;
elle retentit sur la masse des travailleurs.
Cette tempête, ô scalde, dans ton cœur allume
une sainte, une indomptable flamme.
La lumière, que les ténèbres avaient presque entièrement engloutie,
la vie, menacée de mort, –
tu voulus si fort les voir renaître,
c’est à elles que tu as dédié ton chant,
ta force et ta vie ; et tu échangeas ton village
contre la guerre et l’odyssée d’un Viking.
Pourtant non – quand tu allas plein de courage au combat
contre les préjugés, la stupidité, la vanité,
un ange te suivit de son regard lumineux
et noua des roses à ton épée.
Sur ton front il versa un éclat de rayons,
t’invita à embrasser
le monde entier – et en cela tu ne le fis attendre
car le nom de cet ange est amour.
Ô scalde, comme un rayon de soleil dans un ciel de tempête
par-dessus la mer tu viens à nous !
Tu viens – et notre joie déclinante redevient jeune
alors que nous avions insensiblement perdu notre jeunesse.
Nous avons entendu les torrents ; dans la prairie et la forêt
nous avons perçu ce son inédit.
Notre cœur bat de joie ; mais il bat le plus chaleureusement
de joie pour le Dieu de la liberté.
Il n’a pas oublié notre Nord aimé :
son regard de flamme a réveillé l’esprit du peuple
dans les forêts et sur les montagnes. Nous percevons même
une brise de l’allégresse de l’avenir.
Va, scalde, où te conduit ton chemin ! Ton chant
rugit comme les vagues sur la mer ;
il étincelle comme les étoiles. La nuit fut si longue
que l’aurore est d’autant plus belle.
Quand la rouge bruyère dans l’éclat du jour
se glisse entre les rochers gris ;
quand le ruisseau saute de galet en galet,
reflétant un ciel bleu ;
quand le bouleau murmure dans le soir d’été,
harmonieux et léger ;
quand le pin se dresse parmi les pierres moussues –
alors, oui, la montagne est pavoisée !
*
Orage (Oväder) par Magnus Henrik Elmblad
D’où vient cette sourde rumeur que j’entends, et qui enfle,
comme quand les lourds nuages roulent le tonnerre sur la montagne
ou lorsque dans la haute mer les vagues tombent sur les vagues,
d’où vient ce grondement lugubre ? cette sombre, sinistre procession ?
…..Les opprimés se soulèvent !
D’où vient et où va ce chemin ? Est-ce vie ou mort ?
Est-ce colère ? Est-ce souffrance ? Ces foules connaissent-elles la misère ?
Mendient-elles l’or et l’argent ? ou bien un quignon de pain ?
Pourquoi dans les yeux cette lueur injectée de sang ?
…..Les opprimés se soulèvent !
Chœur :
Entends-tu, entends-tu la foudre de l’orage ?
Les éclairs luisent. Mais après,
le printemps de l’espoir produira des merveilles.
…Les opprimés se soulèvent !
À cause du dénuement et du chagrin ils se soulèvent et surgissent à la lumière.
La terre entière leur est ouverte, la libération va de région en région.
Achète-les, vends-les, c’est en vain à présent… Impossible –
ce sont eux qui payent ; mais pour la liberté, achetée au prix du sang !
…..Les opprimés se soulèvent !
Ils ont bâti ta maison et labouré tes champs, tes domaines !
Ils ont défriché tes forêts, battu le fer et fondu l’argent !
Leur sueur a coulé pour toi ; ils ont pour toi souffert la faim,
le mépris, le chagrin… Et toi, arrogant ! comment les as-tu récompensés ?…
…..Les opprimés se soulèvent !…
Chœur :
Entends-tu, entends-tu la foudre de l’orage ?…
Aveugles et sourds, dans les siècles des siècles ils ont trimé sans repos.
La déréliction, le muet désespoir les a mis à genoux.
Mais ils commencent à penser, à comprendre l’exigence des temps présents.
Leur colère et leur aspiration écument comme une mer déchaînée…
…..Les opprimés se soulèvent !
Ô vous, les « grands », pâlissez, tremblez ! Entendez leur cri qui retentissant :
« Nous avons jusque-là supporté le joug (couverts de honte !) pour vous et pour la mort !
Pour nous-mêmes à présent et pour la vie nous combattons, car le Seigneur a dit :
« En vérité, l’homme ne vit pas seulement de pain »…
Chœur :
Entends-tu, entends-tu la foudre de l’orage ?…
« Voulez-vous la guerre ? Alors vous disparaîtrez
comme le bois pourri disparaît quand un bosquet prend feu !
Voulez-vous la paix ?… Alors ne défiez pas l’exigence de l’humanité !
Vivez avec nous ! Respectez la demande : « Pas de maîtres ! pas d’esclaves ! »
…..Les opprimés se soulèvent !
Chœur :
Entendez, entendez la foudre de l’orage !
Les éclairs luisent. Mais après,
le printemps de l’espoir produira des merveilles…
…Les opprimés se soulèvent !
*
Salut à l’émigré (Helsning till emigranten) par Carl Fredrik Peterson
Étranger venu du front de Heimskringla†,
frère du haut Nord,
pourquoi ne veux-tu point rester
sur le vrai sol de la gloire ?
Qu’est-ce qui t’a poussé à voyager
par terre et mer vers l’ouest
alors que tu aurais pu chercher ton bonheur
dans le village où tu as vu le jour ?
N’est-il pas bien agréable de respirer
le parfum des fleurs sur les rives du lac Mälar,
bien beau de voir le ciel ourlé
par l’illumination de feu d’une aurore boréale,
bien heureux d’entendre, absorbé dans un rêve,
la harpe de l’ondin,
ou bien une chanson suédoise
retentir en joyeuse compagnie ?
Quand ta première flamme d’amour
brûlait ardente sur l’autel de ton âme
et la tendre question du cœur,
bégayée, trouva réponse,
songe comme la vie était douce –
heureuses minutes, et jours plus heureux encore
qui t’étaient donnés à voir
dans la longue-vue de l’espérance !
Mais pourquoi te fais-je ces questions ?
Elles ne méritent aucune réponse.
Personne ne peut combler la mesure de la peine –
Tu es ici, sois le bienvenu !
Va content ton chemin de citoyen
dans notre libre république
qui de son drapeau
t’offre la protection.
Le même soleil qui amicalement attire
l’anémone à lui dans le nord glacé,
brille ici quand tu cueilles
la rose sur la terre de Columbia ;
et la claire étoile du soir
que tu voyais dans le ciel de Svea
peut être ton étoile du matin
ici où ton chemin commence.
Ici comme là-bas couvent
les chants dans la poitrine de la jeunesse ;
ici comme là-bas leur voix nourrit
une joie de printemps dans l’automne de la vie ;
quand la noble flamme d’un jeune homme
échauffe son âme tout entière et que
de cette flamme vient une question,
la jeune fille rougit, ici comme là-bas.
Alors les deux deviennent un,
ainsi se bâtit sur les plaines de l’ouest
une petite maison, qui la protège,
tandis que pour leur droit à tous deux
il prend la charrue et la bêche
afin que ce qu’en grains son labeur
plante dans la terre
devienne épi le jour venu.
Si tu as déjà sous le ciel du Nord
atteint le méridien de ta vie
et que dans le tumulte du nouveau monde
tu souhaites, sur la voie des épreuves,
tenter une nouvelle fois ta chance,
sache que, quoi qu’il advienne,
la liberté est ici le plus grand trésor
qu’en tant qu’étranger tu as reçu.
Peut-être même que le temps a déjà
généreusement mêlé l’argent à tes cheveux,
et que ta vie, à son déclin,
retourne rapidement à son berceau.
Même alors tu récolteras :
où, si ce n’est ici, dis-je,
est allégé le fardeau de la fatigue,
est aplani le chemin du vieillard ?
Oui, bienvenue mille fois
dans notre jeune république
qui, bien que pauvre en chanteurs épiques,
est riche en vrais héros
et qui possède en chaque femme,
belle et vertueuse à la fois,
la toute-puissante héroïne
que loue le scalde dans ses chants.
† Le front de Heimskringla : Heimskringlas pannan. Heimskringla est un nom scandinave de la Terre, et son front est le Nord. L’expression est tirée des sagas islandaises.
*
Au coin de la rue (I gathörnet) par Jakob Bonggren
C’est l’aube.
Le brouillard couvre la cité.
Aucun rayon de soleil n’éclaire encore
les grises rues humides.
Un jour de plomb, lugubre se lève.
La ville respire à nouveau.
Une rumeur se mêle au bruit des sabots de cheval
et aux cris d’enfants
dont la voix perçante
s’élève au-dessus de ce grondement :
…« Morning News… »
Depuis les entrailles des tavernes
on entend les cris rauques de l’ivresse :
le cabaretier n’est pas oublié
des premières lueurs du jour.
Le mannequin est placé dans la vitrine
et un vieux habillé en bouffon,
placé sur le trottoir
pour attirer le chaland
qui voudrait laisser
son argent, pour essayer,
…partir en fumée.
Un peu à l’écart du flot de la foule,
sur la terre battue froide et trempée,
presque cachée par un porche,
se tient une jeune fille, timide, effrayée.
Son visage montre la désolation.
Elle est transie dans le vent glacé,
claquant des dents et grelottant,
couverte seulement de quelques guenilles.
Elle est là avec un panier de pommes,
timide à la porte de l’homme riche…
…« Apples, sir… »
Ses paroles à peine murmurées passent inaperçues.
Elle ne trouve pas d’acheteur.
La pauvre fille est trop peu de chose…
Enfant, si tu pouvais mourir !…
– Si tu appartenais au monde des « grands »,
si tu étais des riches,
jamais aucuns maux ne t’accableraient,
tu serais une jeune fille que l’on montre partout,
rouge et blanche comme la rose et le lys,
gaie comme le ruisseau un jour de printemps,
…vive, audacieuse.
Si – malgré la faim – tu restes belle,
le riche te prendra ton honneur
et traînera ton âme dans la boue.
La richesse n’a pas de cœur.
Ceux qui font semblant de ne point te voir
te combleraient d’or et d’hommages,
t’adoreraient à genoux,
voudraient satisfaire leur désir…
Ô timide, pâle enfant,
rongée par la faim,
…si tu pouvais mourir !…
*
Le veau d’or (Guldkalfven) par Jakob Bonggren
Tu chantes pour les pauvres, mon frère ! –
c’est ce que j’ai entendu dire.
En cela tu agis plus sottement encore que tu ne le crois.
Un poète pour petites gens n’est pas appelé grand,
il reste pour toujours de la roupie de sansonnet.
Le pauvre est imbécile et doit subir le joug !…
Il ne peut même pas te payer ta chanson !…
Chasse de ton esprit toute pensée pour le peuple,
à quoi bon songer à son secours ou à son avancement !…
Vois-tu là ce vieillard ? Quelle sottise et quelle bassesse,
il n’a jamais ouvert un livre ni un journal de sa vie.
Il est bien digne du mépris et des insultes !
Les pauvres méritent notre haine,
et non de la douceur ni des écoles, – à peine un peu de nourriture !
Tu as l’esprit sombre. Entends résonner la danse
à cette fête où tu peux encore être convié ;
où tu pourras jouir du luxe et de la joie
si seulement tu veux bien tresser une couronne de roses
et la déposer devant le dieu.
Le veau d’or est un maître qui commande ;
devant lui toute mélancolie, toute tristesse fuit.
Viens, suis-moi dans la danse ! chante la louange du veau d’or
qui peut te payer tes chansons.
Introduis-toi humblement et souplement à la cour du roi !
Si tu vois des défauts aux puissants, fais comme si tu ne voyais rien,
mais apprends à dénigrer la populace.
Les grands ont pris pour eux toute la vertu ;
les humbles ont tous les défauts et toutes les tares.
Chante, prêtre du plaisir, une chanson, qu’elle soit très spirituelle !
Invite le peuple à renoncer à tout ce qu’il possède
pour le donner aux rois et aux prêtres ! Dis : « Un jour,
quand vous serez libérés du joug de cette vie,
vous recevrez ces dons en retour au centuple ! »
Alors les riches admireront le charme de ta voix attrayante
et le pauvre éprouvera une merveilleuse consolation.
Et entends bien : quand tu poétises, écris du bling-bling
car c’est ainsi que le public mord à l’hameçon.
Si tu écris simplement, personne ne t’en saura gré.
Mais tu seras placé haut dans le cercle des poètes
si personne ne comprend tes chants.
En hommage à la puissance du veau d’or présente les armes
et réjouis-toi que tout soit bel et bon comme il est.
*
Un frère trois points (Ordensbroder) par Gustaf Wicklund
Je suis frère maçon, moi,
je me rends à la « loge » de nuit comme de jour
d’un pas sûr, avec un port mystique,
et j’en ressors avec un air important ;
je porte un ruban terriblement voyant
et parfois on m’appelle « chevalier » ;
en uniforme j’inspire le respect,
oui, même quand je suis – beurré.
Je suis l’homme qui donne le ton
dans les défilés solennels.
Un tricorne avec plume blanche
fait une couronne appropriée à notre habit.
Et parfois je porte au côté
un sabre effilé, ah – take care !
Mais s’il faut que les gens nous respectent,
nous nous battons rarement, très rarement.
À présent je suis mort et dans mon cercueil
je reçois un bel enterrement,
car toutes les loges de la ville
m’accompagnent tristement et en rang ;
et c’est au moins 50.000
que je récolte, sans aucun doute.
Mais je serais tout de même mort plus heureux
si j’avais pu d’abord voir l’argent.
*
Une illusion (En illusion) par Gustaf Wicklund
Dans le train étaient assis
un jeune homme et sa bonne amie.
C’était la fin du jour,
tout était calme, paisible.
Je voyais leurs lèvres remuer
comme s’ils bavardaient,
pourtant je ne pouvais entendre
la moindre parole.
Je les épiai donc, étonné,
jusqu’à ce que je découvre
qu’elle mâchait avec application de la gomme
et lui chiquait du tabac.
*
Ballade (Ballad) par Gustaf Wicklund
Elle est ma vie – elle est mon tout,
quand il fait chaud, quand il fait froid,
tous les jours je la presse
charmé contre mes lèvres.
Quand le monde est neige et frimas,
je me réchauffe à son feu paisible,
et quand s’étend l’obscurité de la nuit
elle repose à mon côté.
Je me rappelle la première fois que je la vis,
comment elle entra dans mon esprit
et comment, dans l’extase, un jour
j’entrai dans le cabinet.
Pourtant elle est comme toutes les autres,
usant de bourre.
Mais moi – conformément à ma nature –
je me montrai indulgent.
Ah, quelle tristesse, que de larmes
quand viendra le dernier adieu,
quand elle sera froide
et que je disperserai ses cendres.
Tu commences à comprendre
ce qu’elle est, celle qui m’est si chère,
et tu devines son nom,
tu sais que – c’est seulement ma pipe.
*
Au bureau de travail de Magnus Elmblad (Vid Magnus Elmblads skrifbord) par Ninian Wærner
Ndt. Comme Magnus Elmblad, dont nous avons traduit trois poèmes (supra), Ninian Wærner fut rédacteur en chef du journal Svenska Amerikanaren (« Le Suédo-Américain ») à Chicago. La date du 9 avril, dans le poème, est celle de la mort d’Elmblad.
Écrit au bureau de la rédaction du Svenska Amerikanaren
Le soleil se couchait, la nuit
tombait avec sa paix rêveuse et calme
sur la houle engourdie du lac, les bourgeons des bois,
l’herbe tendre d’avril.
Le silence se répandait dans les rues,
les gens fatigués retournaient à leurs foyers
où de chères âmes leur préparaient
un baume de paix, d’espoir et de repos.
Assis au vieux bureau défraîchi de Magnus Elmblad,
je rêvais un moment, seul,
aux moyens par lesquels il peut arriver que des âmes se joignent
sans regards ni paroles.
Quand soudain j’entendis un léger piétinement
et vis sur le bord de la fenêtre un oiseau.
Que voulait-il, dérangeant ainsi mon recueillement,
et quel message apportait-il ?
C’est la question que je me posais,
car selon la légende c’est un signe :
un tel piétinement annonce la perte
d’un ami cher.
Alors, pensif, je fermai les tiroirs usés ;
je rentrai chez moi en silence, absorbé,
et écrivis, sombre et d’une main lasse,
Dans mon journal neuf avril.
***
Puis vint la nouvelle, quelques jours plus tard,
un message funèbre par-delà terre et mer,
que le trop court voyage de Magnus Elmblad avait pris fin,
qu’il avait posé son bâton de pèlerin.
Peut-être voulut-il à l’heure de sa mort
envoyer une salutation, bienveillante et douce,
dans ces parages où il avait
mené avec honneur les combats de cette vie.
Le piétinement de l’oiseau n’était-il qu’une coïncidence, une illusion,
ou bien était-ce un message sans paroles ? –
Je me le demande encore, en silence, absorbé,
assis au vieux bureau de Magnus Elmblad.
*
Diamants (Diamanter) par Ninian Wærner
Dans une splendide salle de réception parée de fleurs
où les lustres jettent une clarté profuse,
pour les réjouissances s’est réunie
une multitude allègre ;
l’or, gagné par hasard, des dorures
prend plus de couleur encore à l’éclat des patriarches.
Il règne un plaisir radieux, ravissant
qui charme et ensorcelle le cœur,
la gaité brille sur les visages
qui ne connaissent point le souci –
va volontiers voir le bal, la coupe pleine ;
le sang chaud bouillonne sous le tulle blanc comme neige !
Dans le glissement de la valse les couples
touchent légèrement le parquet luisant ;
un murmure d’admiration se répand
parmi les belles roses, les beaux lys.
Aucune pause ; les menus souliers évoluent avec élégance,
tellement gracieux, ornés de diamants.
Des diamants, oui, sur les rubans et les volants,
et autant de perles,
tirés de trésors tintinnabulants
qui n’appartiennent qu’aux riches –
une mer de lumière brille en habit de perles ;
ses vagues ondoient au son de la valse.
Pour rafraîchir mon pouls brûlant,
trouver un peu de repos pour mes sens,
je sortis seul dans le soir
à l’écart de l’agitation et des éblouissements de la salle.
J’entendis alors une plainte provenant de la rue,
qui donc se tenait là dans un recoin glacé ?
C’étaient deux enfants pauvres :
frère et sœur, tellement frêles ;
ils s’étaient égarés en chemin par ici
et n’osaient faire un pas de plus.
Ils n’avaient ni maison, ni abri, ni soutien,
ni une croûte de pain pour apaiser leur faim.
Ô ce spectacle qui m’attrista
obsède encore ma mémoire !
Mon esprit en reste sombre et songeur,
et mes yeux se voilent de larmes –
Un diamant, un seul diamant
changerait le sort de ces malheureux !
*
En mai (I maj) par Ninian Wærner
C’est aujourd’hui le premier mai. – Ô quelle beauté
dans le baume des anémones, près du gai pépiement des oiseaux !
L’herbe de la vaste prairie est fraîche et verte
et la rivière s’ébaudit dans l’étincellement du soleil.
Ce jour de mai que tu dispenses, Colorado,
ah ! est aussi doux que dans le Nord.
Voyez la montagne ! Voyez comme haute dans le ciel bleu
sommet après sommet elle s’étire comme un fil de perles,
avec glace et neiges ! Ne trouves-tu pas étonnant,
montagne géante, que le pré soit si beau,
que chaque printemps l’anémone se vête d’apparat
tandis que tu restes à jamais dans ton habit de neige ?
Je t’aime, fier village d’étrangers,
dans ton habit de fête, entre les montagnes ;
je m’épanouis à l’abri de tes bois,
sous ton soleil si chaud, sous l’éclat des étoiles le soir.
Pourtant – il existe dans mon cœur un autre lien,
le cher pays de mon enfance.
Je revois une cabane au milieu de la forêt,
sur la belle rive d’un lac au milieu de sapins verts,
c’est là que je connus mes premières joies,
c’est là que je connus mes premières peines ;
quand le mois de mai en habit de fleurs parcourt la terre,
c’est vers ce pays que se tourne ma nostalgie.
Bien que les miens n’y soient plus,
c’est cette région que je préfère au monde ;
comme tu étais paisible et calme,
petite cabane dans le grand Nord !
Des années ont passé depuis que je t’ai vue pour la dernière fois
mais tu n’as jamais disparu de ma pensée !
Ô beau village de mon enfance, combien cher
tu me fus dans tous les changements de la vie ;
aujourd’hui encore tu restes mon meilleur souvenir,
tu es mon tout, du berceau à la tombe !
Quand mai vient avec son ciel si bleu,
je pense à toi souvent, tellement souvent !
Envole-toi, vent printanier, jusqu’à la montagne bénie,
à la maison de mon enfance que je n’ai pas oubliée,
pour saluer chaque rameau dans le soir,
chaque anémone au cœur de la forêt,
et reviens avec un parfum de paix
du mai de la vie, du printemps du cœur !
*
Une prière de jeune femme (Jungfruns bön) par Edward Sundell
ou le vœu édifiant de la folle fille du fabricant de savon américain
Écoute-moi, écoute, papa,
entends bien mes paroles :
amasse de l’argent, des milliards,
car il faut que je devienne princesse.
Regarde Kitty, la fille du colporteur,
la plus grande des sottes :
elle s’est acheté le prince Hatzfelt
pour trois millions de dollars.
Je ne suis pas née, papa,
pour devenir une simple missis.
Amasse de l’argent, les milliards
qui pourront m’avoir un prince !
Ô de blasons et de couronnes –
comme ils charment mes sens ! –
j’ornerai tout ce que je possède,
papa, même mes sous-vêtements.
Si je n’atteins pas ce but de ma vie,
j’en mourrai, je crois, de dépit.
Amasse de l’argent ! Il faut que je sois présentée
à la Queen Victoria !
Écoute-moi, écoute, papa,
vole comme les autres, fais des procès !
Amasse de l’argent, des milliards,
il faut que je devienne princesse !
*
Mes amours (Älskog) par Oliver A. Linder (Oliver Anderson Linder)
J’ai été amoureux, mes amis, des dizaines de fois,
parfois sérieusement et parfois pour rire,
comme les héros des feuilletons de Zola
je m’enflammais et brûlais toujours pour quelqu’une.
Il en fallait si peu pour prendre mon cœur :
un regard, un sourire, et j’étais captif ;
je restais alors éveillé toute la nuit,
ciselant des sonnets sans discontinuer.
Je jurais avec véhémence de me tirer une balle dans la tête
à chaque refus, pour mettre fin à mes souffrances,
mais alors… oui, alors je tombais amoureux d’une autre,
et cela dura comme ça des années.
J’ai aimé Karin, Lisa, Emma,
et la distinguée demoiselle Petterson.
Je courtisais les servantes de maman à la maison,
et une fois je suis tombé amoureux – à la folie – au téléphone.
J’ai aimé la vendeuse de la cave à cigares
et la serveuse de l’auberge dont j’étais client,
et la fille de la concierge, la mignonne petite Fiken,
et une – ah, dur de trouver une rime ! – une certaine demoiselle Lund.
J’ai aimé de belles filles et des filles laides,
des filles sans dot et des filles avec,
des filles têtues comme une mule
et des filles ayant réponse à tout.
J’ai été amoureux, les amis, des dizaines de fois,
et j’ai eu quelques succès puisque je ne suis pas encore marié ;
mais je ne sais vraiment pas pourquoi je reste any longer
célibataire puisque je ne suis plus amoureux…
*
To conclude this post, I wish to give an example of Swedish-American poetry in the original text, choosing a poem by Herman Stockenström that is basically untranslatable in French because of its humoristic focus on the ‘Swenglish’ or svengelska talked among (parts of) the Swedish-American community by the end of the nineteenth century. Footpage notes are from the author himself.
Det nya modersmålet (The New Mother Tongue)
‘‘Farväl till Stockholm, dess mörka gränder,
Till gamla Svea, dess gröna stränder!
Farväl, du svenska! – Nu skall Fredrika
Som annat storfolk blott english spika.’’1)Så sad’ Fredrika från Mosebacke
Och knyckte till på sin spotska nacke.
Snart nog hon seglar från Mälarviken
Med lättadt hjerta till ‘‘republiken.’’Och under resan var vädret disigt,
Man vår Fredrika, hon tog det isigt.2)
Hon gick på däcket ibland och krafla’
Och fann det ‘‘trifsamt’’ på stimbåt travla.3)Till ‘‘nya verlda’’ att monni maka4)
Hon for, Fredrika, den muntra däka,
Och förr’n hon ännu fått hatt på skalle,
Hon många gånger har kätchat kalle.5)Förr var hon fattig; nu tycks hon lika6)
Att vara pyntad just som de rika;
Nur har hon ‘‘pullback,’’ vår Stockholmsjänta
Och brukar kinderna dugtigt pänta.7)En tid hon bodde i staten Jova (Iowa)
Men snart till Nefjork (New York) hon åter mova8)
Och der hon ‘‘lefver’’ vid sjunde stritet9)
Och har et schapp,10) fastän det är litet.Der syr hon kläder på sista modet,
Som äro nejsa11) – jag skulle tro det!
En bå12) hon fått sig, som heter Larsen
Och är en dräjver13) i sta’n på karsen.14)Han är så ‘‘kilig,’’ en präktig fella,15) –
Och icke må han för grinhorn16) gälla, –
Med hakan shävad17), och pokahåret
Siratligt kuttadt18), med ‘‘knorr’’ som fåret.Sin helsa troget Fredrika vårdar.
Bredvid en rälråd19) hon går och bärdar20),
Och efter dinner21), om så hon filar22),
På stoppad launch23) en stund hon hvilar.När qvällen kommer, ni kan begripa,
Se’n väl hon ätit, hon går att slipa24)
Och om båd’ båar och marriak25) drömmer
Och dagens strider i natten glömmer.Hon är ‘‘poetistk’’ hon tidning kipar26),
Med hvilken ofta hon flåret svipar27),
Se’n först i tårar hon ömsint smälte,
När det gick galet för skizzens hjelte.I ståret28) tar hon allting på ‘‘krita,’’ –
Hon är för god att en menska chita29) –
Hon går till mitingen30), vår Fredrika,
Der ‘‘vangelister’’ så fromma skrika.Hon lefver lyckligt. Man henne prisar
För hennes ögon, – två fina pisar31);
Men jag mest prisar den nya svenska,
Som är så olik den fosterländska.1) Speak English = tala engelska; 2) easy = lätt; 3) steamboat = ångbåt; travel = resa; 4) make money = förtjena pengar; 5) catch a cold = förkyla sig; 6) like = tycka om; 7) paint = måla; 8) move = flytta; 9) street = gata; 10) shop = verkstad; 11) nice = vacker; 12) beau = fästman; 13) driver = kusk; 14) car = spårvagn; 15) fellow = karl; 16) greenhorn = nykomling, ‘‘gröngöling’’; 17) shaved = rakad; 18) cut = klippt; 19) railroad = jernväg; 20) board = spisa; 21) dinner = middag; 22) feel = känna, tycka; 23) lounge = soffa; 24) sleep = sofva; 25) marriage = giftermål; 26) keep = hålla; 27) floor = golf; sweep = sopa; 28) store = butik; 29) cheat = bedraga; 30) meeting = gudstjenst; 31) piece = stycke.

