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La Négritude dans la poésie révolutionnaire hispano-américaine (traductions)
C’est quelque peu à contre-cœur que j’emploie le terme « négritude » dans le titre de la présente série de traductions, car la famille de pensée révolutionnaire s’accorde généralement sur le fait que le concept a servi la politique conservatrice du parlementarisme bourgeois. Ainsi, la poétesse espagnole (longtemps exilée à Porto Rico) Aurora de Albornoz, coauteur avec Julio Rodriguez-Luis de l’anthologie dont les poèmes suivants sont tirés, rappelle en introduction (je traduis de l’espagnol) :
« Frantz Fanon rejette en 1961 la négritude (en français dans le texte) en tant que concept susceptible d’aggraver l’humiliation du Noir en le convertissant en exhibitionniste s’efforçant d’affirmer l’existence d’une culture africaine ancestrale ; mais en 1956 déjà Césaire lui-même [qui avait forgé le mot en 1939 NDT] déclarait que l’unique dénominateur commun entre les Noirs à travers le monde était leur situation coloniale, et il reconnaissait en 1968 que le terme de négritude avait fait l’objet d’une distorsion croissante, le convertissant en dogme, en notion d’une essence noire opposée à une essence blanche (Senghor déclara par exemple que la raison était hellénique et l’émotion noire), une forme de racisme, alors que son intention était à l’origine de faire naître un sentiment de fraternité. » (Introduction à Sensemayá: La poesía negra en el mundo hispanohablante, Editorial Orígenes, Madrid, 1980 [Sensemaya : La Poésie noire dans le monde hispanophone])
Le lecteur aura noté le trait décoché à Léopold Sédar Senghor, parlementaire français de 1945 à 1958, ministre du général de Gaulle et enfin Président du Sénégal pendant vingt ans aux jours bénis de la « Françafrique » prétendument décolonisée.
J’ai cependant choisi de garder « négritude », faute de mieux. J’ai en effet considéré qu’il n’aurait pas été rigoureux de parler de « poésie révolutionnaire afro-hispanique » dans la mesure où les poètes en question ne sont pas tous Afro-Américains. Si les auteurs de l’anthologie parlent de « poésie noire », ils sont contraints de préciser d’emblée ce point, à savoir qu’ils traitent en fait de poésie sur le thème noir. L’expression « thème noir », dans mon titre, aurait été relativement peu claire, en raison de la polysémie de l’adjectif « noir », et par ailleurs « thème nègre » pouvait susciter un doute compte tenu du sens en partie péjoratif du terme « nègre ». Faire référence à « l’Afrique » (« le thème africain ») n’était pas non plus possible en raison des spécificités de la culture afro-hispanique d’Amérique ; et « le thème afro-américain dans la littérature révolutionnaire afro-hispanique » était sans doute un peu lourd. Je conserve donc le terme de « négritude » en dépit des réserves exprimées et en me désolidarisant de la manière la plus vive des sénateurs gâteux qui l’emploient. Je renvoie également au poème Contre la négritude du poète angolais Emanuel Corgo, que j’ai traduit du portugais dans Poésie révolutionnaire d’Angola ici.
Les poètes hispano-américains du vingtième siècle dont le lecteur trouvera ci-après quelques poèmes traduits en français sont l’Argentin Luis Cané, le Dominicain Manuel del Cabral, les Vénézuéliens Andrés Eloy Blanco et Miguel Otero Silva, et les Cubains José Rodríguez Mendez et Nicolás Guillén (j’ai déjà traduit un poème de ce dernier dans Poésie cubaine de la Révolution ici).
*
La petite fille noire (Romances de la niña negra) par Luis Cané (Argentine)
I
Elle est toute de blanc vêtue,
amidonnée, apprêtée,
la petite fille noire
sur le seuil de sa maison.
Un chignon blanc dressé
ornait sa tête,
des colliers de perles rouges
entouraient son cou de plusieurs rangs.
Les autres petites filles du quartier
jouaient sur le trottoir ;
les autres petites filles du quartier
jamais ne jouaient avec elle.
Toute de blanc vêtue,
amidonnée, apprêtée,
dans un silence sans larmes
la petite fille noire pleurait.
II
Toute de blanc vêtue,
amidonnée, apprêtée,
la petite fille noire repose
dans son cercueil de sapin.
Un ange la conduit
en présence de Dieu ;
la petite fille noire ne sait pas
si elle doit être triste ou se réjouir.
Dieu la regarde avec douceur,
lui caresse la tête
et lui ajuste
une paire de belles ailes blanches.
Les dents de flocon d’avoine
de la petite fille noire brillent.
Dieu appelle tous les anges
et leur dit : « Jouez avec elle ! »
*
Noir privé de tout dans ta maison (Negro sin nada en tu casa) par Manuel del Cabral (République dominicaine)
Je t’ai vu creuser des mines d’or
– Noir sans terre – ;
Je t’ai vu sortir de grands diamants de la terre
– Noir sans terre – ;
Et comme si tu extrayais ton corps en morceaux de la terre,
je t’ai vu sortir du charbon de la terre.
Cent fois je t’ai vu semer du grain dans la terre
– Noir sans terre –.
Et toujours ta sueur qui n’arrête pas
de tomber sur la terre.
Ta sueur si ancienne, mais toujours nouvelle,
ta sueur dans la terre.
L’eau de ta souffrance qui fertilise
plus que l’eau des nuages.
Ta sueur, ta sueur. Et tout cela pour celui
qui possède cent cravates, quatre voitures de luxe,
et n’a jamais foulé la terre.
Seulement quand la terre ne sera pas tienne,
la terre sera tienne.
*
Noir sans souliers (Negro sin zapatos) par Manuel del Cabral
Il y a sur tes pieds nus : de graves aurores.
(On ne pourra pas dire que ce siècle était petit.)
Le ciel fond en roulant sur ton dos :
humide de travail, brillant de travail,
mais sombre de salaire.
Je ne t’ai pas vu dormir… Je ne t’ai pas vu dormir…
ces pieds nus
ne te laissent pas dormir.
Tu gagnes dix centavos, dix centavos par jour.
Cependant,
tu les gagnes si propres,
tu as des mains si propres,
qu’il se peut que ta maison ait seulement :
du linge sale,
un lit sale,
de la chair sale
mais, lavé, le mot Homme.
*
Le Noir qui ne rit pas (Negro sin risa) par Manuel del Cabral
Noir triste, tellement triste
qu’en chacun de tes gestes je peux voir le monde.
Toi qui vis si près de l’homme sans l’homme,
un sourire de toi me servira d’eau
pour laver la vie, que l’on ne peut pratiquement
pas laver avec autre chose.
Je veux aller à toi, mais je viens comme
le fleuve à la mer… De tes yeux parfois
sortent des océans tristes renfermés dans ton corps
mais qui ne peuvent tenir en toi.
Quelqu’une de tes choses te rend toujours triste,
quelqu’une de tes choses, par exemple ton miroir.
Ton silence est de chair, ta parole est de chair,
ton inquiétude est de chair, ta patience est de chair.
Tes larmes ne tombent pas
comme des gouttes d’eau…
(Les paroles
ne tombent pas à terre.)
*
Peins-moi des angelots noirs (Píntame angelitos negros) par Andrés Eloy Blanco (Venezuela)
Ah, quel monde…, ce qui vient d’arriver
à Juana la Noire !
Son petit est mort ?
Oui, monsieur.
Ah, petit compagnon de mon âme,
comme il était bon.
Je ne lui regardais pas l’embonpoint,
je ne lui regardais pas les os ;
alors que je maigrissais,
je me servais de mon corps pour comparer,
et il maigrissait
comme je maigrissais.
Mon petit est mort,
Dieu l’a voulu.
Il lui a donné une place
parmi les angelots du ciel.
– Détrompe-toi, mon amie,
Il n’y a pas d’angelots noirs.
Peintre de saints de boudoir,
peintre sans terre dans le cœur
qui lorsque tu peins tes saints
ne te souviens pas de ton peuple,
et quand tu peins tes Vierges
peins de beaux angelots
mais n’as jamais pensé
à peindre un ange noir.
Peintre né sur ma terre
avec dans la main le pinceau étranger,
peintre qui suis le modèle
de tant de vieux peintres,
même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.
Il ne s’est pas trouvé de peintre
pour peindre des angelots de mon peuple,
un ange de bonne famille
ne suffit pas à mon ciel.
Je veux des angelots blonds
et des angelots bruns.
Même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.
S’il reste un peintre de saints,
s’il reste un peintre des cieux,
qu’il peigne le ciel de ma terre
avec les couleurs de mon peuple ;
avec ses anges café au lait,
avec ses anges d’ébène ;
avec ses anges blancs,
avec ses anges noirs ;
avec son ange de la haute société,
avec son ange de la classe moyenne,
qui mangent des mangues
dans les faubourgs du ciel.
De la même façon que tu peins ta terre,
c’est comme ça que tu dois peindre ton ciel,
avec un soleil qui tape sur les Blancs,
avec un soleil qui tape sur les Noirs,
car c’est pour cela
qu’il est pour toi chaud et bon.
Même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.
Si je vais au ciel un jour,
je dois te rencontrer là-bas,
petit ange du diable,
séraphin de charbon.
Il n’existe aucune cathédrale
ni aucune petite église de village
où l’on ait fait entrer
le tableau « Angelots noirs ».
Alors où vont
les angelots de mon peuple,
les petits aiglons noirs de Guaviare,
les petits merles noirs de Barlovento ?
Si tu souhaites peindre ton ciel
de la même façon que tu peins ta terre,
quand tu peins des angelots
souviens-toi de ton peuple
et à côté de l’ange blanc
et à côté de l’ange café au lait,
même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.
Ndt. J’ai trouvé de ce poème, sur internet, plusieurs versions différentes, ce qui tient sans doute au fait qu’il a été mis en musique de différentes façons, avec des variations textuelles. Une de ces adaptations musicales est très connue dans toute l’Amérique latine.
*
La chanson du Noir Lorenzo (El corrido del negro Lorenzo) par Miguel Otero Silva (Venezuela)
Je suis le Noir Lorenzo !
Noir du Tuy, Noir noir.
Nuit avec âme. Tambour
dormant dans ma poitrine.
Dormant dans ma poitrine
une douleur d’incendies,
cœur rouge au dedans,
cœur noir au dehors.
Cœur noir au dehors,
cœur ombre du blanc,
si j’ai le cheveu rebelle,
rebelles aussi sont mes mains.
Rebelles aussi sont mes mains
mains entrelacées avec le vent
quand je lance au vent mon cri :
Je suis le Noir Lorenzo !
Je suis le Noir Lorenzo,
petit-fils et arrière-petit-fils d’esclaves,
couvert de cicatrices
comme un tronc d’arbre noir.
Comme un tronc d’arbre noir
debout j’épie la savane
qui invite à la traverser en courant
avec des drapeaux rouges.
Avec des drapeaux rouges
et un battement de tambour
devant des cris noirs
fondus en une seule voix.
Fondus en une seule voix
j’entends les noires lamentations
des cicatrices noires.
Je suis le Noir Lorenzo !
Je suis le Noir Lorenzo !
nuit noire, noire l’âme,
Noir à la poitrine nue,
Noir coupeur de canne.
Noir coupeur de canne
comme mon grand-père et mon père,
esclave noir de tous,
je ne suis l’esclave de personne.
Je ne suis l’esclave de personne
car je suis ce que je ne suis pas,
j’ai une douleur d’incendies
et un battement de tambour.
Et un battement de tambour
descendra les ravins
comme la voix des morts,
les Noirs morts esclaves.
Les Noirs morts esclaves,
mon grand-père et mon arrière-grand-père.
Noire et rebelle est ma main.
Je suis le Noir Lorenzo !
*

Couverture de Tricontinental, revue de l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL) à La Havane, Cuba
Poèmes du camp des coupeurs de canne (Poemas del Batey) par José Rodríguez Mendez (Cuba)
I
Le fouet du contremaître mortifiait nos flancs épouvantés pour que nous marchions dociles, comme des poulains à la bride.
Près des bœufs,
nous mourions nous aussi comme des bêtes,
mortifiés par le dard esclavagiste.
Et pour nous « consoler » de nos plaies brûlantes,
ils nous parlaient
du ciel.
Mais toujours leurs crucifix,
pour nous approcher,
venaient escortés par le fouet du contremaître.
Comme nous avions la nostalgie silencieuse des noix de coco de notre terre sauvage,
la ridicule grappe du rosaire dans les mains !
II
Vingt,
trente,
quarante ans courbés sur la terre
à semer pour autrui,
et dans nos maisons,
collée à la bouche de nos femmes
et dansant dans les yeux secs de nos enfants,
LA FAIM.
Aujourd’hui encore nous sommes esclaves,
car nous transpirons et nous déchirons les mains
pour un salaire de misère,
car nous avons vu les « tickets »1,
car nous connaissons la voracité des magasins
et parce que, pour que nous restions tranquilles,
nos frères sont tombés,
ornés de plomb, à nos pieds.
Avant, nous chantions lorsque arrivait le temps de la récolte de canne,
ensuite, pendant le temps mort,
les jours de la faim revenaient
nous paralyser les mains.
Mais nous savons aujourd’hui que la récolte n’est pas à nous,
car même pendant la récolte
nous avons faim.
Nous sommes des esclaves affamés pendant le temps mort !
Nous sommes des esclaves affamés pendant la récolte !
1 tickets : En anglais dans le texte. Je ne sais pas précisément à quel mécanisme d’exploitation économique (ou à l’inverse à quel privilège) le terme fait ici référence. Peut-être l’obligation d’acheter aux magasins du patron ou choisis par lui, et donc aux conditions du vendeur, le ticket étant dans ce cas un paiement du salaire en bons d’achat pour ces débits uniquement ; une pratique qui fut très répandue un peu partout dans le monde.
III
Cela fait des siècles
que ma race mâche le mauvais tabac de notre misère ;
mais un jour
tout ce qui à présent nous effraie,
tout ce qui nous badigeonne les yeux d’épouvante
– fantômes créés par l’exploitation capitaliste
pour nous maintenir dans le giron de la peur –,
tombera devant nous,
nous le prendrons dans nos mains
et l’extirperons de la vie
comme une mauvaise herbe du champ de cannes.
Je sais que ma génération verra
la mort des baraquements pleins de punaises
et du contremaître avec ses paroles et ses regards blessants comme le fouet.
*
West Indies Ltd, 3-7 par Nicolás Guillén (Cuba) (1934)
3
Les cannes – longues – tremblent
de peur devant la machette.
Le soleil brûle et l’air est pesant.
Les cris des contremaîtres
résonnent secs et durs comme des coups de fouet.
Au milieu de la sombre
masse des misérables qui travaillent,
jaillit une voix qui chante,
naît une voix qui chante,
surgit une voix pleine de colère,
s’élève une voix ancienne et d’aujourd’hui,
moderne et barbare :
– Couper des têtes comme des cannes,
tchac, tchac, tchac !
Brûler les cannes et les têtes,
la fumée montant jusqu’aux nuages,
quand viendra l’heure ? quand ?
Ma machette a une lame,
tchac, tchac, tchac !
Ma main tient une machette,
tchac, tchac, tchac !
Et le contremaître est près de moi,
tchac, tchac, tchac !
Couper des têtes comme des cannes,
brûler les cannes et les têtes,
la fumée montant jusqu’aux nuages…
Quand viendra l’heure ?
Et la chanson élastique, dans le soir
de récolte et d’agonie,
tremble, brille et brûle,
suspendue à la voûte concave du jour.
4
La faim erre par les arcades
pleines de visages jaunes
et de corps fantomatiques ;
et assise sur les chaises
des parcs municipaux,
ou grouillant en plein soleil
et à la pleine lune,
cherche l’alcool problématique
qui efface et aveugle
mais ne se vend en aucune
taverne.
Faim des Antilles,
souffrance des ingénues Indes occidentales !
Nuits pleines de prostituées,
bars pleins de marins ;
à la croisée de cent routes
de bandits et de boucaniers.
Antres de vendeurs de morphine,
de cocaïne et d’héroïne.
Cabarets pour tromper l’ennui
avec l’illusoire cordial
d’une bouteille de champagne,
dans l’efficacité duquel les gens se fient
comme en un Néosalvarsan d’allégresse
contre la « syphilis sentimentale ».
Soif de pénétrer l’avenir
et de tirer de son intimité secrète
une formule concrète
pour vivre.
Fureur des pirates en redingote
qui comme de Sorre ou « l’Olonnais »2
s’irrite face à la misère
et se résout en coups de pied.
Dramatique cécité de l’armée,
le fusil toujours prêt
à tirer sur qui proteste ou siffle
parce que le pain est dur ou la soupe trop claire !
2 De Sorre et « L’Olonnais » : Jacques de Sorre et François l’Olonnais étaient deux pirates français. Le premier pilla La Havane en 1555, première opération de ce genre dans la région, et le second, qui passe pour avoir été particulièrement cruel, pilla Maracaïbo au Venezuela en 1666.
5
Cinq minutes d’intermède. Fanfare de Juan le Barbier.
– Pour gagner son pain,
il faut travailler dur ;
pour gagner son pain,
il faut travailler dur :
plus encore que courber le dos,
tu dois courber la tête.
De la canne vient le sucre,
le sucre pour le café ;
de la canne vient le sucre,
le sucre pour le café :
ce qu’elle sucre a pour moi
goût de fiel.
Je n’ai nulle part où vivre,
ni femme à aimer ;
je n’ai nulle part où vivre,
ni femme à aimer :
les chiens aboient contre moi
et personne ne me dit « vous ».
Les hommes, quand ils sont des hommes,
doivent avoir un couteau ;
Les hommes, quand ils sont des hommes,
doivent avoir un couteau :
j’étais un homme et j’avais un couteau,
et l’on m’a mis au bagne !
Si je mourais à l’instant,
si je mourais à l’instant,
si je mourais à l’instant, mère,
comme je serais heureux !
Ô je te donnerai, je te donnerai,
je te donnerai, je te donnerai,
ô je te donnerai
la liberté !
6
West Indies ! West Indies ! West Indies !
Voici le pays échevelé,
de cuivre, polycéphale, où la vie rampe,
la boue sèche collée en plaques sur la peau.
Voici le bagne
où tout homme a les pieds attachés.
Voici le siège grotesque des compagnies et des trusts.
Ici la fosse à bitume, les mines de fer,
les plantations de café,
les port docks, les ferry boats, les ten cents…
Voici le pays du all right,
où toute chose est en mauvais état ;
le pays du very well
où personne ne va bien.
Ici viennent les serviteurs de Mister Babbit.
Ceux qui envoient leurs enfants à West Point.
Ici viennent ceux qui crient Hello baby,
et fument des « Chesterfield » et des « Lucky Strike ».
Ici viennent les danseurs de fox trots,
les boys du jazz band
et les vacanciers de Miami et Palm Beach.
Ici viennent ceux qui demandent bread and butter
et coffee and milk.
Ici viennent les absurdes jeunes syphilitiques
fumeurs d’opium et de marijuana
exhibant leurs tréponèmes en vitrine
et se faisant tailler un costume par semaine.
Ici vient la crème de Port-au-Prince,
le meilleur de Kingston, la high-life de La Havane…
Mais ici vivent aussi ceux qui rament dans les larmes,
galériens tragiques, galériens tragiques.
Ils sont là,
ceux qui travaillent avec un faisceau de lumières
la pierre dure sur laquelle peu à peu se ferme
le poing d’un titan. Ceux qui attisent l’étincelle
rouge, sur le champ desséché.
Ceux qui crient : « Marchons ! » et à qui répond l’écho
d’autres voix : « Marchons ! » Ceux qui en tumultueuse émeute
sentent battre leur sang avec des syllabes d’insulte.
Que faire avec eux,
s’ils travaillent avec un faisceau de lumières ?
Ils sont là, ceux qui coude à coude
risquent tout ;
donnent tout, à pleines mains ;
ils sont là, ceux qui se sentent frères
de l’homme noir, qui courbé sur la tranchée, front obscur,
se dissout en pure sueur,
et de l’homme blanc, qui sait que la chair est argile
mauvaise quand la blesse le fouet, et pire si on l’humilie
sous la botte car alors elle élève
la voix, comme un tonnerre dans la gorge.
Ceux-là sont ceux qui rêvent éveillés,
ceux qui luttent au fond de la mine
et y écoutent la voix
avec laquelle crient les vivants et les morts.
Ceux-là, les illuminés,
les parias inconnus,
les humiliés,
les ignorés,
les oubliés,
les décontenancés,
les inhibés,
les transis,
ceux qui face au mauser s’exclament : « Frères soldats ! »
et roulent à terre blessés,
un fil rouge pendant de leurs lèvres violettes.
(Que l’émeute suive son cours !
Que flottent au vent les bannières barbares
et que s’embrasent les bannières
au-dessus de l’émeute !)
7
Cinq minutes d’intermède. Fanfare de Juan le Barbier.
– Ils me tuent si je ne travaille pas,
et si je travaille ils me tuent ;
toujours ils me tuent, ils me tuent,
toujours ils me tuent.
Hier j’ai vu un homme regarder,
regarder le soleil se lever ;
hier j’ai vu un homme regarder,
regarder le soleil se lever :
l’homme restait très sérieux,
car l’homme ne voyait pas.
Hélas !
les aveugles vivent sans voir
le soleil se lever,
le soleil se lever,
le soleil se lever !
Hier j’ai vu un enfant jouer
à tuer un autre enfant ;
hier j’ai vu un enfant jouer
à tuer un autre enfant :
il y a des enfants qui ressemblent
aux hommes qui travaillent.
Qui leur dira quand ils sont grands
que les hommes ne sont pas des enfants,
ils ne le sont pas,
ils ne le sont pas,
ils ne le sont pas !
Ils me tuent si je ne travaille pas,
et si je travaille ils me tuent :
toujours ils me tuent, ils me tuent,
toujours ils me tuent !
*
J’ai (Tengo) par Nicolás Guillén (1964)
Quand je me vois et me palpe,
moi, simple Jean sans Rien hier,
aujourd’hui Jean ayant Tout,
aujourd’hui ayant tout,
je regarde, je scrute,
je me vois et me palpe
et me demande comment c’est possible.
J’ai, voyons voir,
j’ai le goût de voyager dans mon pays,
maître de tout ce qui se trouve en lui,
regardant de près ce qu’auparavant
je n’avais ni ne pouvais avoir.
Je peux dire récolte,
je peux dire montagne,
je peux dire ville,
dire armée,
miennes pour toujours et tiennes, nôtres,
et un grand rayonnement
de lumière, d’étoile et de fleur.
J’ai, voyons voir,
j’ai le goût d’aller
moi, paysan, ouvrier, petite gens,
j’ai le goût d’aller
(c’est un exemple)
m’assoir sur un banc et parler avec l’administrateur,
non en anglais,
non à un monsieur,
mais en l’appelant camarade comme on dit en espagnol.
J’ai, voyons voir,
que bien que je sois noir
personne ne peut m’empêcher de passer
la porte d’un dancing ou d’un bar.
Ou bien à la réception d’un hôtel
me crier qu’il n’y a plus de chambre,
une petite chambre et non une grande suite,
une simple petite chambre où je puisse me reposer.
J’ai, voyons voir,
qu’il n’existe pas de milice rurale
qui me traîne pour m’enfermer dans une cellule
ni ne m’arrache à ma terre pour me jeter
sur la voie publique.
J’ai que de même que j’ai la terre j’ai la mer,
pas de country,
pas de high-life,
pas de tennis ni de yacht,
mais de plage en plage et de vague en vague
un gigantesque bleu ouvert démocratique :
en somme, la mer.
J’ai, voyons voir,
que j’ai appris à lire,
à compter,
j’ai que j’ai appris à écrire
et à penser
et à rire.
J’ai que j’ai maintenant
où travailler
et gagner
ce qu’il faut pour manger.
J’ai, voyons voir,
j’ai ce que je devais avoir.
Poésie révolutionnaire du Pérou
Les poèmes suivants sont tirés du livre Antología de la poesía revolucionaria del Perú, anthologie réunie et présentée par Alfonso Molina (Ediciones América Latina, 1966).
La publication de ce livre remonte à deux ans avant l’instauration du Gouvernement révolutionnaire des forces armées (Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada) par le général Juan Velasco Alvarado en 1968, un gouvernement dont les réformes, le « Plan Inca » (nationalisations, réforme agraire, réforme de l’éducation…), furent saluées par le poète Ernesto Cardenal comme authentiquement révolutionnaires et socialistes. Alvarado fut renversé en 1975 par le président de son Conseil des ministres, le général Morales Bermudez, qui affirma dans un premier temps vouloir faire entrer le gouvernement révolutionnaire dans une « seconde phase » et poursuivre les réformes mais finit par revenir dessus, avant de convoquer de nouvelles élections en 1980, qui permirent, sans surprise, le retour au pouvoir des représentants du capital apatride. Afin d’éviter un embrasement général, et menacé par la guérilla du Sentier Lumineux, le nouveau pouvoir, s’il cassa les décrets d’expropriation dans l’industrie et les médias, ne revint pas sur l’expropriation des propriétaires terriens, raison pour laquelle la paysannerie péruvienne bénéficie encore aujourd’hui des effets des réformes du Gouvernement révolutionnaire.
Les poètes ici traduits sont : Julio Garrido Malaver (un poème), Luis Nieto Miranda (un poème), Mario Florián (deux poèmes), Leoncio Bueno (un poème), Juan Gonzalo Rose (deux poèmes), Manuel Scorza (quatre poèmes), José Hidalgo (un poème) et Arturo Corcuera (un poème). Comme il ressort de leurs poèmes, plusieurs d’entre eux ont connu la prison et l’exil, en raison de leur appartenance à des mouvements de travailleurs, notamment l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (Alianza Popular Revolucionaria Americana, APRA), à l’instar de Gonzalo Rose et Manuel Scorza.
*
Document pour notre temps (Escritura para el tiempo) par Julio Garrido Malaver
Nous sommes en prison.
Une nuit à mourir, dit l’un des nôtres.
Je dis : une mort à vivre.
– Ils nous ont pris tous les chemins
et les ont brisés là-bas derrière le soleil. –
Nous tournons dans la cellule
comme un moulin meulant le blé de la Mort.
Nous tournons dans la cellule et ils nous punissent
avec des crucifix doubles de souffrance et d’oubli.
Ici le rire ouvrant les fenêtres n’est plus,
ni le « il fait froid » courant par les rideaux.
Les mains n’appellent plus les étoiles
pour qu’elles versent leur nectar de joie
dans le puits de soif de nos baisers.
On n’entend plus la patenôtre des grillons
ni cette rumeur de fleurs nous joignant les lèvres.
– L’obscurité nous lèche jusqu’aux os
et notre cri se glace, que nous avions ardent !
Qui m’a pris mes yeux, camarades ? demandé-je.
Et un homme me répond : ils ont accaparé la lumière…
Pendules de tendresse, nos voix
aiguisent leurs aiguilles dans la nuit.
Une soudure d’accolades nous réunit encore une fois.
Et la terre frissonne.
Le ciel devient muet,
la mer se colore de rose.
Et ce ruisseau de larmes qui naît de l’île pénitentiaire du Fronton
s’en va comme une couleuvre qui doit mordre Dieu :
Car je suis né dans la Sierra
de forêts, de sources et de prairies.
J’avais une femme,
j’avais des enfants.
Nous parlions de lumière avec nos bêtes.
Je cultivais la terre.
Et les alouettes illuminaient tous mes chemins.
Sous la pluie légère
à cheval
je gravissais les sommets
pour envelopper les nuages de mes mains.
Je dormais au soleil dans les pâtures
tandis que les ruisseaux fringants cabriolaient.
Je n’ai jamais prêté attention à mon cœur.
Et si j’eus de la peine,
si j’eus du chagrin,
je ne m’en souviens pas, camarades.
Mais hier
ma femme
mes enfants
ma joie
me sont tombés morts des mains.
Parce que j’ai dit non !
oui, camarades,
c’est pour ce non en moi qui m’est devenu dur comme une pierre
que je suis ici…
Les étoiles sont tombées dans la mer !
Une communauté de larmes se revêt de nos yeux !
Et un silence d’épées
monte la garde aux lèvres des morts !
*
Chanson pour les héros du peuple (Canción para los héroes del pueblo) par Luis Nieto (Luis Nieto Miranda)
Venez voir les hommes
que les soldats ont tués.
On dirait que leurs lèvres
sourient encore à la Liberté.
Venez voir les enfants.
Un galop de chevaux
a imprimé sur leurs fronts
la malédiction de leurs fers.
Venez voir les pauvres
tués de vingt coups de feu.
Les fusils eux-mêmes
les admiraient, somnambules.
Et regardez les étudiants
aux yeux en deuil
là où vivait auparavant
une population d’oiseaux.
Ils aimaient la liberté
comme l’aiment les braves.
Pour les tuer il fut nécessaire
de tirer à coups de canon.
Venez voir les héros !
Venez les voir, mes frères !
Ils sont ici avec leurs poitrines
galonnées de sang.
Que forment une garde martiale,
des brigades de miliciens,
et veillent sur leurs tombes
les volcans millénaires.
Et plutôt que de couvrir leurs dépouilles
de tristes bannières de larmes,
faisons-leur un incendie
d’hymnes révolutionnaires.
Ils ne sont pas morts ! Contre les nôtres
les coups de feu ne peuvent rien.
Dans le cœur du peuple
ils vivront mille ans.
À présent pas de larmes !
Poings et poitrines blindés !
Et au combat comme des lions,
parce qu’ils ne sont pas morts en vain !
*
Haylli1 augural par Mario Florián
(Là sont Tupac Amaru et Atusparia2 !)
Quand enfin il gagnera la montagne,
quand le sang escaladera la montagne,
quand les Indiens occuperont la montagne,
la terre tremblera,
les hommes trembleront…
La montagne jettera de la lumière !
Les Indiens se serviront de la montagne
comme d’une fronde de guerre,
comme d’un diabolique canon de tonnerre…
Elle sera fronde,
elle sera feu,
la montagne infligera des châtiments !
Alors claqueront les dents
des puissants, tous les puissants mourront.
La chaîne raciale, comme un tambour
retentira
en se brisant.
Ô liberté née de la montagne !
Une indigène ère humaine, radieuse,
descendra bientôt de la montagne ;
bientôt en bronze héroïque se transformera
la pierre de la race…
Quand le sang gravira-t-il la montagne ?
Quand les Indiens occuperont-ils la montagne ?
1 Haylli : Chant cérémoniel inca.
2 Atusparia : Si on ne présente pas Tupac Amaru, Atusparia est moins connu ; il s’agit d’un chef quechua qui conduisit une rébellion à la fin du dix-neuvième siècle.
*
Chant triomphal de l’homme nouveau (Canto triunfal del hombre nuevo) par Mario Florián
Le Péruvien d’aujourd’hui (celui de la côte, celui de la cordillère)
doit être plus fort que son robuste ancêtre impérial.
Qu’il enterre le passé. Qu’il se construise un nouveau chemin.
Que ses chevilles se libèrent des fers de l’exploiteur.
Qu’il ne soit pas la relique d’un âge d’or sans retour.
Qu’il ne simule pas la forme du soleil inca qui s’est éclipsé.
Qu’il dise son message ! Qu’il soit lui-même ! Qu’il ébauche
une prouesse à lui ! Qu’il vivifie son moi mort…
Qu’il arrache sa misère. Qu’il quitte ses haillons.
Qu’il se fasse homme, un homme ! Qu’il ne croie plus être inférieur
(mais supérieur, libre). Qu’il accomplisse de grands travaux :
de chauffeur et de jardinier et de commerçant et d’exploitant
de forêts tropicales et de mystérieux méandres de fleuves.
Qu’il colonise des jungles – revêtant la chemise de coton,
se chaussant et se coiffant du bonnet – : qu’il cueille les fruits miséricordieux,
avec des paroles de joie, de son propre lopin heureux…
Qu’il conquière la glèbe. Qu’il ait quelque part un bout
de terre humide. Qu’il bâtisse, de ses mains fortes, une
Patrie (comme l’antique Tahuantinsuyo), où n’existeront plus
la sangsue ni le serf, l’indigent ni l’exploiteur.
*
Pérou, voici ton heure (Perú, ésta es tu hora) par Leoncio Bueno
Pérou, voici ton heure,
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !
Les Andes tremblent, les sommets pleurent,
la cordillère brame ardente de pumas.
Pérou, voici ton heure,
tes prairies se peuplent de frondes et d’aigles,
les rivières bouillonnent de piranhas rouges ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !
Pérou, voici ton heure,
l’heure de créer, de forger en patrie vivante
ta nouvelle Faucille. La Faucille de la victoire.
C’est l’heure du Pérou fraternel,
sœur, camarades, mettez du cœur à l’ouvrage !
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !
Les casques verts arrosent de sang
la campagne, l’usine, l’école,
des étudiants imberbes empoignent les fusils,
des poètes crient leur chant, assassinés ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !
Par-delà toute vaine illusion, toute niaise espérance,
voici l’heure du Pérou. Les montagnes vont se mettre à marcher,
silence !
La Parole arrive dans le canon du fusil.
Voici l’heure du Pérou, déjà résonnent
les premiers crépitements dans la montagne.
Pérou, voici ton heure.
Que renaissent tes condors guerriers !
Que renaissent tes courageux laboureurs !
Que tombe le ciel et qu’un incendie
total, inexorable,
la peur nous triture jusqu’à la moelle !
Et que la terre entière se lève
pour écraser le joug séculaire…
que se lève un nouveau soleil, le soleil du peuple
avec des roses et des pommes pour tous,
des tracteurs et des livres pour tous.
Pénitentier El Frontón, juin 1962
*
Assassiné dans le désert (Asesinado en el desierto) par Gonzalo Rose (Juan Gonzalo Rose)
Il nous est né un mort.
Ici dans les jours de l’exil
il nous est né un mort.
Il est venu s’asseoir parmi nous
avec son gilet sanglant et troué,
et nous ne pouvons plus étirer nos mains
sans lui peigner les cheveux,
sans lui laver le visage.
Helmo Gomez Lucich, mort dans la rue
parce que c’est dans la rue que tombent les drapeaux,
la lumière du soleil, les feuilles d’automne ;
parce que c’est dans la rue que le temps
laisse tomber chaque jour de ses épaules
son manteau transhumant,
parce que dans la rue tout tombe et retombe
– une allumette, un papier, un livre ouvert –
et tout ce qui tombe se lève.
Helmo Gomez Lucich est tombé dans la rue.
Beaux étudiants de Colombie,
il allait avec vous,
sa poitrine au front du combat ;
il était le délégué de mes morts,
il était le délégué de mes prisons,
le jeune délégué de mes crépuscules
flamboyant dans votre atmosphère.
Ne l’oubliez pas, frères de Colombie,
guérilleros du Cauca,
fiers boulangers de la poudre,
paysans dompteurs de la furie,
ne l’oubliez pas :
la mort de ce mort, moitié
moitié de douleur nous appartient.
Un jour passeront sur son cadavre notre peuple
et le vôtre,
passeront pour se baiser les joues sanglantes,
partager les bandages de lin urbain,
partager la hauteur de l’épi
et la couleur des jours de récolte ;
sur sa colonne vertébrale brisée nous passerons
comme sur un pont éternel et fleuri.
Helmo Gomez Lucich, pont d’ossements,
pont du cœur,
pont de l’homme,
pour nous voir passer tu dois te peupler
d’yeux infinis
– peut-être tremblera un peu la main de ton sang
en voyant passer par tes montagnes
l’ombre changée de ta mère –.
Attends-nous, frère,
continue de coudre la fumée à la cigarette,
continue de presser lundi contre mardi,
attends-nous allongé sur le monde
dans ton attitude de fleuve praticable.
Mourir en exil,
ça c’est mourir.
Dis-moi, Helmo :
ton linceul n’est pas trop grand ?
ton cercueil ne te serre pas trop, comme
un soulier emprunté ?
la terre où tu dors
n’a pas la saveur du pain étranger ?
et ton cimetière lui-même
ne te semble pas un hôtel macabre
où tu es un hôte inconnu ?
quel mort t’a souri
à l’ombre bleue des fougères ?
ils ne sont pas de ceux
qui tirent à eux la couverture du silence
pendant que tu restes seul et que frissonne
l’odeur péruvienne de tes os ?
Mourir en exil,
ça c’est mourir,
comme le jour et l’année.
Ça c’est mourir en roseraie et rose,
étoile et firmament ;
c’est mourir cendre et feu,
visage et sceau,
vol et nid,
anneau et doigt.
Mais attends, attends-moi,
attends-nous un peu, camarade :
nous effacerons les frontières,
et les morts du monde
doivent dormir tenus par la main ;
alors tu trouveras à ta mesure
l’ombre des arbres,
l’épaisseur de la terre,
la silencieuse altitude des astres,
comme tu vas bien dormir,
Helmo, cette nuit-là
dans les draps de chaux de tes frères !
Tombé sans chute,
notre pont,
cadavre de la taille de la vie :
nous dormirons à tes côtés ;
nous descendrons à toi mais en emportant
une fleur du jardin que tu rêvas.
*
Lettre à Maria Teresa (Carta a María Teresa) par Gonzalo Rose
Il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le méchant qui fait pleurer Maman.
Je me demande,
pourquoi n’ai-je pas aimé seulement
les roses imprévues,
le vent marin de juin,
les lunes sur la mer ?
Pourquoi a-t-il fallu que j’aime
les roses et la justice,
la mer et la justice,
la justice et la lumière ?
J’étais un enfant comme les autres,
mon enfance aussi
était traversée par une rivière
et possédait une heure mystérieuse
où les colombes
obéissaient à mon âme.
Mais je me demandais,
pourquoi dans notre rue
la joie est-elle un vent
fugace et inattendu ?
pourquoi ne sèment-ils pas du blé
aussi sur ma poitrine,
si là dans mon cœur
toutes les nuits
les rivières débordent ?
C’est pourquoi un soir
le visage de notre mère
fut un astre de cire et de larmes
dans le ciel éteint de ma cellule de prison ;
c’est pourquoi ils m’ont dénié
le Pérou dans mes insomnies,
et je crie en vain :
rendez-moi ma patrie,
rendez-moi mon école de colombes,
notre maison devant la mer,
rendez-moi sa rue la plus petite,
le lampadaire le plus cassé,
son lieu le plus aveugle.
En dépit de tout cela,
il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le fantôme qui renverse
le sel sur la table,
le mauvais destin qui brise
les pointes des jours,
et dire que cela te fait tellement mal
de voir Maman pleurer.
Mais un jour, ma sœur,
les jouets des autres
dans la rue te blesseront ;
le rire des pauvres
te ceindra la taille
et sur la pointe des pieds m’arrivera ton pardon.
Quand viendra cette heure
c’est que tu aimeras les roses,
les vents marins de juin,
le jardin de décembre
où vont les enfants ;
c’est que tu aimeras mes rêves
et mes affaires,
tu sauras pourquoi se rompt
facilement
le pain par la moitié !
Quand viendra cette heure
et que l’orphelin que je suis deviendra tutelle
nous irons nous tenant par la main
dans les rues de Lima,
en une trinité de joie :
le rire de Maman.
*
Lettre aux poètes qui viendront (Epístola a los poetas que vendrán) par Manuel Scorza
Peut-être que demain les poètes demanderont
pourquoi nous ne célébrions pas la beauté des femmes ;
peut-être que demain les poètes demanderont
pourquoi nos poèmes
étaient de longues avenues
par où débouchait la colère violente.
Je réponds
En tous lieux nous entendions des pleurs,
en tous lieux nous assiégeait un mur de vagues noires.
Et la Poésie aurait dû être
une solitaire colonne de bruine ?
Il fallait qu’elle soit un éclair perpétuel.
Tant que quelqu’un souffre,
la rose ne pourra être belle ;
tant que quelqu’un regarde le pain avec envie,
le blé ne pourra dormir ;
tant qu’il pleuvra sur la poitrine des pauvres,
mon cœur ne sourira point.
Tuez la tristesse, poètes.
Tuons la tristesse à coups de bâton.
Ne racontez pas la romance des lys.
Il y a des choses plus nobles
que de pleurer des amours perdues :
le bruit d’un peuple qui se réveille
est plus beau que la rosée !
Le métal resplendissant de sa colère
est plus beau que l’écume !
Un Homme Libre
est plus pur que le diamant !
Le poète libérera le feu
de sa prison de cendre.
Le poète allumera le feu de joie
où flambera ce monde lugubre.
*
Villages aimés (Pueblos amados) par Manuel Scorza
Villages aimés,
poètes fulgurants,
pères lointains,
chers amis,
vous inspirez le dégoût.
Pour votre information !
Je ne m’implique pas !
Ne venez pas à moi avec la patrie lait et miel.
La patrie pue,
malheureusement la patrie vomit des vautours.
Ne venez pas me dire : « Il y a de la visite » !
Jusqu’à quand la patrie sera-t-elle
le mur contre lequel pissent les gendarmes ?
Las ! jusqu’à quand seras-tu la fille de joie
avec qui couchent seulement des types saouls ?
Faites ce que vous voulez !
Couvrez de boue le pur,
de joyaux le voleur,
couronnez l’assassin,
conchiez le héros,
soyez écroulés de rire.
Très bien, mais ne cherchez pas à m’impliquer !
Ô patrie, ô ennemie,
avec quoi m’as-tu trempé
que je n’arrive pas à me sécher ?
Je passe les jours
badigeonnant de tristesse le papier,
je passe ma vie à signaler ta douleur.
Je me suis éteint,
je ne suis plus rien,
je ne trouve pas la parole qui te libèrerait,
le mot qui t’élèverait, la lumière qui te laverait.
Que se passe-t-il, mon amour ?
J’ai vu les villages pleurer en silence,
les astres pourris tombent,
je vois ma poitrine se remplir de rouille.
Libère-toi, ma bien-aimée !
Homicide, lève-toi, je t’en supplie !
C’est en vain que je chante si tu es à terre,
je ne suis rien si tu es muette,
je suis du fumier s’ils t’humilient.
Reviens à toi, vagabonde.
Ce n’est pas vrai, ce que je dis.
Les prairies ne peuvent t’oublier.
Quand personne ne les regarde, les pierres pleurent.
Les agneaux te regrettent, les types saouls te regrettent,
mon cœur te regrette.
Ôte les épines de mon sein,
efface les mauvais rêves,
allume la Lumière qui ne s’éteint pas,
donne-nous la Liberté qui ne connaît de fin.
*
Chant aux mineurs de Bolivie (Canto a los mineros de Bolivia) par Manuel Scorza
Il faut avoir vécu absent de soi-même,
il faut avoir vieilli en pleine enfance,
il faut avoir pleuré à genoux devant un cadavre
pour comprendre quelle nuit
peuplait le cœur des mineurs.
Je ne connaissais pas
la stature mélancolique de l’eau
avant de monter, un soir d’automne,
à El Alto, banlieue de La Paz,
pour contempler les mineurs ascensionner l’avenir
sur l’escalier de leurs balles fulgurantes.
Comment oublier les ouvriers
luttant à mort dans les fusils !
Comment oublier les absents
combattant, par le souvenir, dans les faubourgs !
Je regardai leurs maisons
édifiées sur le tonnerre,
j’entrai dans leur vie comme le charbon ardent,
je touchai leurs corps
capables de contenir la haine et les éclairs,
quand ils avaient encore l’âge des fronts inclinés.
J’étais en Bolivie à l’automne du temps.
Je demandai le Bonheur.
Personne ne répondit.
Je demandai la Joie.
Personne ne répondit.
Je demandai l’amour.
Un oiseau
tomba sur ma poitrine les ailes en feu.
Tout brûlait en silence.
Dans les cordillères, même le silence est de neige.
Je compris que l’étain
était
une
longue
larme
pétrifiée
sur le visage épouvanté de la Bolivie.
L’homme ne valait rien !
Personne ne se souciait de savoir si sous la chemise
existait un corps, un tunnel ou la mort !
C’est en vain que les mineurs creusaient
pour enterrer leur grande fatigue ;
des siècles durant ils cherchèrent leurs yeux aveugles dans le métal,
sans savoir qu’en haut les larmes étaient brouillard.
Ne pas l’avoir su me couvre de honte !
Car dans les villes les poètes
pleurent la mélancolique absence de l’air,
mais ne savent pas ce qu’est vivre sous la pluie,
confondant la faim avec la soif,
et la soif avec un oiseau peint.
Je fus un des leurs.
Je ne savais pas pourquoi les rivières
s’assèchent dans le sommeil
ni pourquoi certains visages dans les Andes
sont de purs regards mélancoliques.
Jusqu’à ce que les mineurs
fatigués de n’avoir qu’une seule vie pour tant de morts,
domestiquèrent le tonnerre,
se nourrirent de pierres,
burent la pluie,
brisèrent de leurs mains la prison de la vie.
À La Paz.
C’était l’automne.
Souvenez-vous-en.
C’était l’automne.
Veillez les morts – souvenez-vous d’eux.
Le sang versé
– c’était l’automne –
est l’oreille secrète de la terre
– à l’automne –
et à travers son silence
– c’était l’automne –
la racine déchiffre la langue future des fleurs
– c’était l’automne –
et l’air sent que son corps
– c’était l’automne –
finit en verte volée de cloches.
Souvenez-vous-en.
Vous le verrez depuis les hauteurs.
Ici commence
la dynastie qui succède à la rosée.
Je retourne à ma patrie brisée.
Mais avant de partir, dites-moi, mineurs :
quand verrai-je cette lumière dans les yeux de l’Amérique ?
Jusqu’à quand joueront-ils aux dés
la tunique sanglante de ma patrie ?
Ô frères, véritables rossignols du métal,
prêtez-moi votre mort pour édifier la vie !
Mexique, avril 1952
La date indique que le poème de Scorza évoque la « Révolution nationale » de 1952 par laquelle le Mouvement nationaliste révolutionnaire (Movimiento Nacionalista Revolucionario, MNR), soutenu par les travailleurs des mines d’étain, prit le pouvoir en Bolivie et nationalisa les mines. Pour quelques aperçus historiques et idéologiques sur ce mouvement, voir la collection de documents que j’ai réunis (textes en espagnol).
*
En chantant j’attends l’aurore (Cantando espero la mañana) par Manuel Scorza
AMÉRIQUE,
je te quitte,
je vais au combat,
lutter est plus beau que chanter.
Je te le demande,
en dépit de toutes ces souffrances,
en dépit de ces patries effondrées,
aime les moineaux.
Je sais qu’il est difficile
de trouver parmi les tombes une place pour le rire ;
moi-même, parfois, je tombe plus bas que mes pieds,
et le vent
soulève mon visage comme un tapis en lambeaux,
mais même dans mes prisons,
sous la pluie,
quand au milieu de mon nom roulaient
les syllabes humiliées,
je ne perdis pas la foi.
Mes amis,
même si l’on vous supplie,
ne perdez jamais la foi ;
même si viennent des jours plus sales encore,
ne perdez jamais la foi ;
même si c’est moi qui demain vous le demande à genoux,
ne me croyez pas,
aimez la vie,
gardez la rosée
pour que les fleurs
ne souffrent pas des crapuleuses nuits à venir !
Soyez heureux, afin que je ne meure pas.
Je n’ai pas écrit ces chants
pour donner du miel aux femmes,
je chantais parce que les souffrances
ne tenaient plus dans ma bouche :
j’ai toujours ici
combattu des molosses d’effroyable neige,
je connais tous les visages,
j’ai vu les débiteurs
essayer d’entrer dans leurs chaussures chaque matin.
Où ne suis-je pas allé ?
Quel marécage n’ai-je point bu ?
Dans quel trou malsain n’ai-je pas roulé ?
Hélas, sur mon âme tombaient les épluchures
grattées par d’amères cuisinières.
Dans mes mansardes il n’y eut jamais de silence :
j’ai entendu toutes les voix,
écouté les draps se plaindre,
j’ai su quand les servantes écrivaient des lettres affligées
et quand arrivait trop tard l’unique pied du boiteux,
et j’ai chanté, Amérique, tes souffrances,
et tu as posé contre moi ta tête triste.
Mais à présent je dis :
lisez mes chansons face à la mer.
Donnez-moi la main, camarades.
J’aime la terre chétive
qui m’a suivi en boitant dans l’exil.
Je n’ai jamais voulu l’avouer avant,
c’était difficile,
mon squelette m’étouffait,
l’air me faisait souffrir,
ma voix me blessait ;
mais aujourd’hui je t’aime.
Je ne suis rien,
je ne suis ni forgeron
ni cavalier
ni semeur,
je ne sais que chanter, mais l’aurore aussi
se construit avec des chansons.
Mes amis,
je vous charge de rire,
aimez les femmes,
parlez avec les pommiers
…..(ils me connaissent),
appelez le rossignol
…..(il m’aimait bien).
Ne venez pas me chercher dans la nuit où je pleure,
je suis loin,
chantant en attendant le matin.
Amérique,
je te laisse ma poésie
pour que tu te débarbouilles.
Viens me chercher quand tu as du chagrin,
appelle-moi quand tu es triste.
Dans l’herbe
je chante…
*
Aux enfants d’Hiroshima (A los niños de Hiroshima) par José Hidalgo
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
Je les revois en train de jouer
deux secondes à peine
avant que la terre
devienne noire.
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
Je les revois en train de rire
une seconde et une fraction
avant que le rire
vomisse du feu.
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
Je les revois en flash
au moment précis
depuis les dix kilomètres d’altitude
nécessaires pour lancer la bombe.
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
Je les vois chanter
depuis le centre du champignon nucléaire.
Je les vois rire
au milieu du champignon nucléaire.
Je les vois joyeusement
sautiller sur le champignon nucléaire.
Appelant tous les pères du monde
à regarder la ronde du champignon nucléaire.
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
Je me souviens de l’un d’eux
qui avait le même sourire que mon fils.
Et d’un autre
qui avait le même sourire.
Et d’un autre,
et de mille autres
qui avaient le même sourire que mon fils.
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
Je les revois en train de peindre
les couleurs de la vie
dans leurs cahiers.
Je me souviens qu’ils ne rentrèrent pas
de l’école ce jour-là.
6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.
Je me souviens des enfants d’Hiroshima.
De personne d’autre
que des enfants
d’Hiroshima.
*
Printemps triomphal (Primavera triunfante) par Arturo Corcuera
I
Femmes qui regardez dans les précipices
sous des crépuscules désespérés,
poupons qui n’avez jamais ri,
êtres opaques qui creusez la nuit
pour trouver le soleil des métaux,
hivers taciturnes, journaliers,
rames immergées,
pianos,
solitudes :
le printemps arrive.
Il arrive ailé,
nous apportant la paix.
Non la paix des cyprès
qui gardent le silence des morts.
Non la paix des mornes plaines.
Non la paix des cellules de couvent.
Notre paix est différente.
II
La paix de la rivière récolte de poissons,
La paix des chansons de maman,
La paix du feu au milieu de la nuit
dorant le sommeil des boulangers.
La paix de la mer
frétillant dans les filets.
La paix des hirondelles bleu-nuit
portant l’été sur leurs ailes.
La paix d’octobre plein de septembre.
La paix du champ plein de dimanches.
La paix fleurie des carottes
fleurissant les joues des enfants.
La paix fière des libérateurs.
La paix sainte que ne connut Sandino.
Des soldats en temps de paix.
Du paysan maître de la rose.
De l’usine aux mains de l’ouvrier.
Des blancs éclairs pacifiques.
Des rouges crépuscules pacifiques.
Des cléments océans pacifiques.
III
Le printemps arrive.
Pour que l’âme de l’affligé
se voie neuve un jour dans le miroir.
Pour que dans les bourrasques le poète cesse
d’être un grillon plaintif.
Pour qu’ils n’empoisonnent pas les ruches.
Pour décorer le guérillero.
Le printemps arrive.
Il se posera sur les ailes de l’olivier,
sur le chausson de Cendrillon,
sur les moignons vaillants des martyrs,
sur les étincelles des cosmonautes.
Il approche avec verte vendange,
vertes marées
et vertes colombes,
distribuant gerbes et œillets :
aux femmes des marins
qui s’embarquent pour des soirs sans retour.
Aux prostituées de Copacabana
qui assombrissent le jour avec leurs yeux.
Au facteur augural de mon quartier
qui ne reçoit jamais de lettre dans sa nostalgie.
Au soleil lynché et nocturne de Harlem.
Au rire peinturluré des clowns.
Aux grands-parents tendres et bougons
avec leurs vieilles infirmités
et leurs lunettes neuves.
Aux strophes osseuses de Vallejo
mourant de froid
et de Pérou.
Le printemps arrive.
IV
Printemps de paix et de corolles,
printemps de livres et de légumes,
printemps d’amour et de mouettes,
printemps de pain et de justice.
Printemps dans le calice de la rose,
printemps dans le tunnel du mineur,
printemps dans la robe de la mariée,
printemps dans les gerçures de l’hiver.
Printemps sur la mousse de la grille,
printemps sur le toit des pauvres,
printemps sur la harpe du poète,
printemps sur le peuple et les forêts.
Dans la mousse quotidienne de celui qui a soif,
sur la pâle béquille de celui qui boite,
sur le pétale fragile du marchand de fleurs,
dans la coupe vide de l’automne.
Printemps sur le sable,
dans l’encrier,
sur le cerisier,
par la fenêtre aveugle.
V
Luciole démesurée :
– Illumine-toi et illumine-nous.
Diamant de rosée :
– Donne-nous des rêves.
Matin incandescent :
– Éteins les enfers.
Océan clément :
– Répands-toi en mille fontaines.
Éclair colossal :
– Avive nos forces.
Tournesol renaissant :
– Offre du soleil au voyageur.
Corne d’abondance :
– Prodigue tes grappes.
Ouragan de fleurs :
– Fais table rase des automnes.
Plumage de l’olivier :
– Couvre-nous tous,
libère-nous, conduis-nous,
protège-nous, éclaire-nous,
sur la terre vole.
*
Traductions de poésie révolutionnaire cubaine, nicaraguayenne, guatémaltèque.



