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Les ovnis d’or : Poésie d’Ernesto Cardenal II

Après notre premier billet de traduction de poèmes d’Ernesto Cardenal, « La sainteté de la révolution » (ici), voici la suite de nos travaux consacrés au grand poète nicaraguayen, avec trois poèmes tirés du recueil Los ovnis de oro: Poemas indios (1988) (Les ovnis d’or : Poèmes indiens). Le titre du recueil est celui de l’un des poèmes qui s’y trouve, et que nous avons traduit ici.

Ces traductions sont également une suite à nos travaux sur la poésie des Guna du Panama et de Colombie, qui font l’objet de plusieurs billets de ce blog :

-Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama x ; dans ce billet, notre brève présentation de l’histoire et de la situation des Guna évoque déjà le poème Les ovnis d’or d’Ernesto Cardenal.

-Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala 1 et 2.

(Afin de ne pas multiplier les notes dans les présents poèmes, nous renvoyons le lecteur à la lecture de ces billets.)

Les trois poèmes qui suivent évoquent en effet les Indiens Guna. C’est une poésie documentaire, ou de témoignage, à la suite de la rencontre du poète avec ces Indiens, chez eux. Nous avons laissé les noms et mots guna tels qu’ils figurent dans l’original, bien que la transcription en vigueur aujourd’hui rompe avec l’usage antérieur : Guna au lieu de Kuna ou Cuna, Dule au lieu de Tule, etc. Par ailleurs, la même remarque qu’aux précédentes traductions des poèmes de Cardenal s’applique ici : l’agencement des vers n’a pas été respecté (faute de pouvoir le faire avec précision) et les vers commencent donc tous, ci-dessous, sur la même marge.

Un mot sur les « ovnis » du titre, au moment où le Parlement du Mexique vient de présenter au public, le 13 septembre 2023, deux corps d’« extraterrestres » momifiés. Les Guna, dont les légendes racontent que les dieux sont descendus sur la terre depuis le ciel, ont, est-il dit dans le poème, modifié leurs récits mythologiques à la lumière de l’actualité, en quelque sorte : alors qu’ils parlaient auparavant de dieux descendus sur terre dans un nuage d’or, ils disent à présent que les dieux sont descendus dans des soucoupes volantes en or, après avoir entendu parler des ovnis dans les médias waga (étrangers). (De même que les descriptions du paradis guna s’inspirent aujourd’hui de l’environnement technologique waga : « Dieu a le téléphone etc. ».) – À ce sujet, on relèvera, car ça ne manque pas de sel, que selon « les défenseurs de la théorie des anciens astronautes » (pour parler comme la série documentaire Alien Theory) les peuples anciens confrontés à des ovnis n’avaient pas le vocabulaire adéquat pour décrire ces phénomènes : ainsi, diraient ces partisans, les Guna, à l’époque de la constitution de leurs mythes, auraient parlé de nuages d’or faute de comprendre qu’il s’agissait de vaisseaux spatiaux extraterrestres, et leur adaptation du mythe suite à l’imprégnation via les médias par des hypothèses waga fondées sur les avancées technologiques serait plus conforme à la réalité des phénomènes en question.

*

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Photo : « Revoluciόn Dule de 1925: Hacia los 100 años » (Révolution dule de 1925 : Vers les 100 ans). Affiche trouvée sur le compte X (anciennement Twitter) du ministère de la culture du Panama, qui prépare le centenaire de la Révolution de 1925. Le drapeau porté par la femme guna sur cette affiche est celui de la République Dule fondée par les Guna à la suite de cette révolution, dans l’archipel de San Blas. Le swastika est un symbole traditionnellement commun à de nombreux peuples amérindiens. La femme porte l’habit traditionnel en mola ; on y voit entre autres un crabe stylisé comme dans le troisième poème ci-dessous.

*

Nele Kantule

NELE KANTULE :
modèle d’hommes d’État et de présidents
Oui, modèle des Présidents d’Amérique
Tous les ans à l’anniversaire de sa mort
il y a des danses sur l’île d’Ustupo
Héros de la révolution indigène de 1925
contre les waga (étrangers)
Après la révolution
fondation d’écoles à Tigre
Ustupo, Ailigandi
Tikantiki, Tuipile, Playόn Chico
avec des enseignants indiens
Il créa une bibliothèque à Ustupo, à l’ombre des cocotiers
la Bibliothèque NELE KANTULE
Il acheta un bateau à moteur pour son peuple en 1931
L’Esfera [Sphère]
Il passa des accords avec le général Preston Brown
sur le travail des Indiens dans la Zone du Canal
conclut des traités avec le Président du Panama
Il défendit son peuple contre la police panaméenne
obtint des bourses pour les Indiens
à l’École des arts et à l’Institut national
En 1932 il introduisit les bureaux de vote
et demanda l’augmentation du nombre d’enseignants dans les écoles.
NELE KANTULE
en voyant une simple graine il pouvait décrire la plante entière
Il connaissait toutes les traditions et tous les chants sacrés
Il ne fut pas un partisan de la civilisation
adoptée aveuglément
ni de la position traditionaliste extrême
qui ne voulait rien des waga, mais il souhaita plutôt
assimiler de la civilisation tout ce qui peut en être bénéfique
tout en conservant ce qui a de la valeur dans la société indienne
En introduisant la civilisation
il commença par s’instruire lui-même
Les bourses visaient à former son peuple
aux métiers d’enseignant, d’artisan, de technicien agricole
Il ne prétendait pas au pouvoir politique
mais voulait servir son peuple.
À dix ans il allait avec son père chercher des plantes
au bord des rivières et dans les îles
À douze ans il commença à raconter ses rêves
À dix-sept il partit pour Rio Caíman (en Colombie)
afin d’étudier avec le vieux Nele Inayoga
D’abord, la conduite nécessaire pour être Nele :
« savoir être aimable avec les gens
et ne pas être orgueilleux »
Ensuite l’histoire ancienne des îles,
les Nele célèbres de San Blas :
Nesquesura, qui enseigna à enterrer les morts
à ne point forniquer en présence d’autrui
Il vint alors que les hommes vivaient dans le désordre,
Nesquesura
et prêcha la parole de village en village
Mago (autre grand homme) parla des assassinats
Cupna parla de l’amitié
et de savoir donner à ceux qui ont faim et soif
Tuna apprit aux hommes à faire des hamacs
Sué, connaisseur des phénomènes naturels
enseigna qu’il existe toutes sortes de fruits
Il parlait des fleuves : Olopurgandihual, Manipurgandihual
Siapurgandihual et Calipurgandihual

Les gens ne savaient pas se partager les fruits
et Sué disait qu’il faut les récolter avec ordre
les hommes se volaient les uns les autres
et c’est pourça que le vent soufflait plus fort qu’autrefois
expliquait Sué.
Taquenteba fut ingénieur et connaisseur des aliments :
gâteaux, brioches, recettes de manioc
Il parlait de la réparation des maisons
Ibelele rapporta les paroles de Dieu
les ennemis sont, disait-il :
Masalaihan (le fourmilier) et Masolototobalietl (l’iguane)
ceux qui ne croient pas en Dieu.
Ces Nele furent de très grands docteurs
envoyés par Dieu. Ils étaient très savants
connaissaient tous les remèdes
ils invitaient chez eux léopards, ocelots et jaguars pour discuter
Ils pouvaient apaiser les ouragans
Les poissons sauvages étaient amis de ces Nele
Et ces Nele réunissaient des congrès pour chanter aux gens
quand des vents violents commençaient à souffler.
Tiegun explora le monde des mauvais esprits et en parla
Sibú visita la région des morts
Salupip expliqua comment Dieu créa diverses sortes d’animaux.
Et prééminent entre tous les Nele, Ibeorgun
deux ans après Mu-osis (le Déluge)
vint Ibeorgun –
il vint pour leur enseigner à saluer, pour leur dire
que saluer est bon
que s’adresser de bonnes salutations les uns aux autres
c’est penser à Dieu
il leur montra le tabac et leur dit que cela s’appelait huar
« J’appelle le tabac huar »
et quand on le fume ou qu’il sert d’encens il s’appelle tola
(et ils ne comprenaient pas)
Il fut le premier homme à donner des noms aux Cunas
Le matin il réunissait le peuple en congrès
Il dit, Dieu m’a envoyé pour enseigner sur la terre
et il leur dit d’apprendre les chants
Absogeti-Igala, Camu-Igala, Caburrí-Igala, etc.
les chants médicinaux
que Dieu leur dit d’apprendre
Ceci est venu de la bouche de Dieu
et nous devons l’apprendre ici sur la terre
Et en ce temps-là les gens ne savaient pas dire frère
il leur dit que pour dire frère ils diraient Cargüenatdi
et pour dire sœur Om
le mari de ma tante se dit Tuc-so
et le mari de la sœur de l’épouse se dit Ambe-suhi
et le frère ou la sœur du beau-frère se dit Saca
et il leur dit de dire que là-haut dans le ciel vit Dieu
et nous l’appelons Diosayla (Papa)
et Ibeorgun dit que la terre que Dieu nous a laissée
nous l’appelons Nap-cu-na
parce que nous vivons au centre du monde
nous vivons à Kuna
Il leur dit que nous vivons à la surface de la terre
et que nous marchons debout, ucurmacque c’est-à-dire
« nous cheminons sur la terre »
Il leur enseigna les quatre sortes de fil pour faire des chemises
et les sucs de plante pour les teindre de couleurs vives
et les quatre sortes de terre pour les cruches
et que de même les gens ont différentes couleurs de peau
Il inventa l’usage de l’or pour la vaisselle et les couverts, et pour les bijoux des femmes
les anneaux dans le nez.
Et Nele Kantule apprit avec Inayoga la médecine
les plantes qui peuvent servir et celles qui ne le peuvent
la manière de les couper,
les oraisons propres à chacune
l’écorce de baila-ukka pour les maux de tête
le « beurre de lézard » pour la grippe
la coca calme la douleur
le palmier utirbe fortifie le corps
l’herbe-à-serpent sert contre les morsures de serpent
et il apprit
l’arbre qui est bon pour les plaies
la feuille qui sert à laver les yeux et à bien dessiner
le jonc pour apprendre les langues
le remède pour ne pas être saoul
et le remède pour être humble
le tronc, tacheté comme un serpent, pour
guérir la timidité avec sa femme
la racine pour guérir la folie.
Et de là il partit pour Arquía (Colombie)
où vivait le maître Orwity
pour apprendre l’histoire des anciens caciques
parce qu’il savait qu’un jour il serait Cacique des îles
– Orwity
était celui qui connaissait le mieux l’histoire des caciques
et il avait vingt disciples qui espéraient devenir neles
La formation des caciques dura trois ans
et Nele Kantule commençait à parler dans les Congrès
Ensuite il voulut connaître la civilisation moderne
et se rendit à Quibdό (Colombie)
chez le maître indien Jésus Manuel
diplômé de Cartagena
Et il fut avec lui trois ans de plus
Et pour connaître la culture d’Europe il se rendit à Socuptí (Panama)
chez le maître indien William Smith qui avait été marin
et navigué par toute l’Europe
et il étudia avec lui encore un an.
Le cours terminé, le maître lui dit
que s’il souhaitait connaître les nations d’Amérique
il fallait qu’il aille trouver Charles Aspinwal à Acandí
Et Nele se rendit au petit village d’Acandí en Colombie
le bel Acandí me revient à la mémoire ! J’y suis passé :
à l’embouchure d’un fleuve, au bord de la mer, avec des cocotiers…
Et dans la hutte de cet Aspinwal, sûrement sous les cocotiers,
face à la mer, il fut « instruit au sujet des nations d’Amérique, de l’Indépendance
et de la vie du Libertador Simon Bolivar
et du nom de tous ses généraux et de toutes ses batailles »
Il étudia là un an encore.
Enfin il fut au village de Paya (Panama)
chez le maître Nitipilele
pour peaufiner sa connaissance de la langue cuna
car ce maître savait comment avaient été créés les noms
de toutes choses sur la terre
et là il étudia encore deux ans.
Puis Nele Kantule retourna dans son village
son village Portogandi, prêt
à gouverner, Portogandi venait d’être inondé par le fleuve.
Il ne restait que six huttes
et il ordonna le déménagement du peuple sur une île (Ustupo)
C’était en 1903, et c’est sur cette île que débuta sa carrière politique.
On le fit cacique
– Le Cacique général était Inapaguiña –
Ses deux premières tâches :
développer l’agriculture
ainsi que de bonnes relations avec les autres caciques des îles
Il fit venir à Ustupo deux enseignants :
l’un d’espagnol et l’autre d’anglais
Le célèbre cacique Robinson, Charlie Robinson, ne voulait rien savoir de l’histoire des ancêtres
seulement l’histoire espagnole
Ce fut la différence avec Robinson
Parce que Nele disait :
« notre histoire est importante »
Colman devint ensuite Cacique Général, Simral
Colman, le grand Colman,
celui qui a dit : « Je souhaite que vous vous aimiez les uns les autres
que vous ne tuiez pas comme des animaux les personnes qui ont même visage
mêmes cheveux et même sang
et que vous aimiez aussi ceux qui appartiennent à d’autres races
et même vos ennemis »
et dans un autre discours :
« Nous devons défendre les mines d’or
de fer, de plomb
toutes les sortes de métaux qui se trouvent sous terre
ainsi que les poissons qui sont dans la mer
et même les insectes »
Et Colman nomma Nele Sous-Cacique (1923)
et convoqua ensuite un congrès
pour qu’il soit reconnu Cacique Général de tout San Blas.
Et Nele Kantule fut le Nele par antonomase
on l’appelait simplement Nele
ou Dr. Nele
Il connaissait les traditions cuna
mieux que tout autre Nele de San Blas
il faut recevoir ce qui est bon de la civilisation, disait-il
sans oublier les traditions cuna
Ce fut un « connaisseur du monde des rêves »
Il dicta à son secrétaire L’Histoire des Cunas
il se faisait lire les livres les plus intéressants
Il travaillait au poulailler de la communauté
quand venait son tour
Il composa des oraisons pour son peuple : « Père, je veux dormir
Père, abaisse le rideau d’or et de perles
entre les maladies et moi
Père, abaisse la moustiquaire d’argent et de perles
entre les maladies et moi »
Il guérissait les maux avec des chants et des remèdes magiques
mais aussi avec la pénicilline de la Zone du Canal
Il réprimandait les parents quand
les enfants n’allaient pas à l’école
Et les dernières paroles du Cacique à son peuple furent :
« Dix jours après ma mort vous réunirez le Congrès
pour choisir le Chef suprême qui me remplacera
Je recommande pour Cacique Général
le señor Olotebiliguiña
leader de la révolution de 1925
Qu’il maintienne mes relations avec le Gouvernement du Panama
réunisse autour de lui ceux qui parlent espagnol
c’est-à-dire les interprètes de la langue cuna
Que l’on fasse respecter la Loi 59 sur la Réserve indigène
Et tous les autres caciques de San Blas doivent être unis
comme un seul homme doivent être unis
pour défendre les droits sur la noix de coco et ses prix »
Et avant de mourir il se fit baptiser
Le missionnaire lui demanda s’il croyait en Dieu
et il répondit :
« Il existe »
– « Je te souhaite de voir Dieu »
– « Je vois mon Père qui est Dieu »
Entouré d’une eau de rêve, où pêchent les Indiens
Nele Kantule est enterré
sur un îlot-cimetière près de l’île d’Ustupo
Et il voit à présent la vision de Dieu
Cimetière paradisiaque que cet îlot de corail
Eau verte et bleue
avec les coraux au fond…
Squelettes florescents qui poussent sous les eaux
(vertes où elles sont peu profondes, bleues autrement)
comme des personnages de la résurrection. Les cocotiers chantent comme des Neles
comme des Neles chantant une chanson en cuna
Et si vous y passez en avion
vous apercevrez peut-être le grand filet immergé
– le grand filet de pêche –
et vous verrez le fond !
Tous les ans en son honneur
il y a des danses à Ustupo.

*

La terre que Dieu nous a confiée (La tierra que Dios nos entregό)

Message d’un cacique au gouvernement de Colombie

Je ne me rappelle plus son nom.
Ou peut-être que si, quelque chose comme Nekoklí,
là-bas dans le golfe d’Urabá.
Mais je me souviens de ses sables et de sa mer.
Un monde comme dans un livre de García Márquez.
Il y avait dans la forêt, dit-on, une frégate de boue.
Une frégate de pirates ou de conquistadores.
Elle pourrit et sa trace resta dans la fange.
Le plat-bord, les cloisons, la proue, la poupe, tout en boue,
comme une trace de chaussure dans la boue.
Plus rien ne restait du bois, mais peut-être encore une chaîne, quelques pièces de monnaie.
Un bateau de terre ancré sur la terre entre les nénuphars
lui-même seulement nénuphars et boue
de la boue ancrée dans la boue.

Nous n’avons pas vu ce bateau.
J’étais avec mon ami Eduardo
pour nous rendre ensemble à la terre interdite des Indiens.
Et nous y allâmes.
D’abord à cheval en longeant la mer.
Quand il n’y avait plus de chemin, en faisant entrer les chevaux dans la mer.
En faisant nager les chevaux dans la mer au milieu des grandes vagues
dans les embouchures infestées de requins.
Les chevaux hennissant entre les vagues.
Avec le risque de tomber de cheval
parmi les poissons-scies et les requins.
Ensuite à pied sur une côte sans fin.
Jusqu’à la première hutte, à la tombée de la nuit.
Près d’elle, dans le sable, une sculpture en balsa :
une avionnette.
Les Indiens !
Une fillette effrayée, avec des colliers.
De là avec un Indien à travers la forêt
écartant les branches des mains
traversant des fleuves glacés.
Jusqu’au sommeil, la nuit déjà bien avancée, dans une hutte, trempés, en hamac.
Et le jour suivant toujours plus avant dans la forêt,
jusque chez le cacique.
Dans la hutte de réunion le cacique parla :

« Qui m’aide aujourd’hui ?
Cela fait longtemps que nous luttons
mais les colons, semble-t-il, sont toujours plus nombreux.
Et cela ne nous plaît pas car c’est comme si cette terre était à eux.
Et je le dis à l’attention de tous les gens importants.
Car on ne m’aide plus et le phénomène s’accroît.
Et les hommes libres ont tout volé.
Les hommes libres viennent et disent que la terre n’est pas à nous.
Comme si le Gouvernement leur avait donné ces terres. »

J’étais triste qu’ils appellent les colons ou non-Indiens « les hommes libres ».
Seuls les hommes d’une autre race étaient donc libres ?
« Mais elles n’appartiennent pas au Gouvernement.
Dieu nous a donné de la bonne terre pour la cultiver.
De manière permanente.
Et on dirait que Dieu ne nous l’a pas donnée.
Et aujourd’hui notre tribu semble abandonnée.
Parce que les hommes libres me prennent la terre.
Et nous verrons qui m’aidera
si c’est le Gouvernement ou Dieu. »

La tribu presque tout entière était là.
Ils n’étaient déjà plus que 250.
Et je savais que la plupart étaient en outre tuberculeux.
Les hommes avec des colliers en dents de singe, de jaguar, de caïman.

« Nous n’échangerons pas la terre qui est à nous.
Nous n’abandonnerons pas cette terre où fut versé
notre sang au temps des Espagnols,
et depuis lors nous sommes ici,
et depuis le temps de nos grands-parents et ancêtres
nous vivons ici dans la tranquillité.
Mais ces derniers temps je n’ai pu être tranquille
car je dois à chaque instant parler avec Bogota
et ces messieurs les gouverneurs et le ministre du gouvernement.
Le gouverneur d’Antioquia a promis de nous aider. »
Un oiseau bleu passa.
Un toucan chanta.
Puis de nouveau la quiétude et le vert silence.

« Nous verrons s’il tient parole.
Oui, nous avons dit : nous verrons si vous tenez parole.
Car depuis tant d’années nos aïeux
ont vécu dans la tranquillité
et nous souhaitons vivre de même.
Mais, comme je l’ai dit, on dirait que cela ne nous pas été adjugé.
Ils ont abattu tous les cacaoyers et volé les bananes.
Dieu nous a dit qu’il nous donnait ici des terres
pour vivre en paix,
ainsi que les montagnes de réserve qui sont à nous
et les animaux qui y vivent
et que Dieu nous a donnés :
Pour que vous les mangiez, dit-il,
afin que vous et vos familles puissent vivre. »

Ils m’avaient posé des questions au sujet des Indiens des États-Unis,
parce que j’avais avec moi un livre en anglais d’Edmund Wilson
sur les peaux-rouges.
Et de ceux du Mexique. Et de ceux du Nicaragua.
Et ils me demandèrent combien il y en avait en Amérique. 30 millions.
Et je pensais en disant cela
combien de chants, de mythes, de mysticisme, de sagesse mystérieuse, de poésie il y avait pour l’Amérique
dans ces 30 millions.
Et c’est pourquoi nous étions avec eux dans cette forêt.

« Et maintenant on ne peut plus trouver d’animaux.
Et les fruits pour nourrir ces animaux que Dieu nous a donnés,
ils les ont abattus.
Ils ont abattu les arbres que Dieu nous a donnés,
ces arbres fruitiers qui nous servaient avant.
Quand nous tuions des animaux
paon, singe et pécari
ils servaient tous à notre corps.
Vous l’avez, vous autres, votre viande. Toutes ces prairies avec du bétail,
tous les animaux qui s’y trouvent.
Vous n’avez pas à les chercher dans la forêt. »
Dans un coin de la hutte se trouvaient ses saints,
statuettes en balsa de personnages sacrés :
êtres bienveillants, protecteurs.
Le bâton avec le serpent enroulé, pour guérir la folie.
Tout près coulait un ruisseau avec de petits poissons.

« Mais ce n’est pas le cas pour nous.
Parce que c’est ce que Dieu nous a ordonné.
Que nous allions les chercher dans la forêt où nous les trouverions.
Mais à présent on ne trouve plus ces animaux
parce que les hommes libres sont là.
Et nous devons les chercher avec beaucoup de peine, ces animaux
dont se nourrissaient les enfants.
Ces animaux sains que nous mangeons. »

Ensuite ils jouèrent pour nous de leurs flûtes.

*

Les ovnis d’or (Los ovnis de oro)

Ces villages ronds entourés par la mer !
Mulatupo :
Toute l’île un village compact de huttes,
les huttes arrivant jusqu’à l’eau
et même sur l’eau,
et qui paraissaient, en arrivant,
un village flottant sur la mer.
Des huttes avec des cocotiers.
Et la mer couleur de cou de paon.
Des poissons volants, quand nous approchions, volaient.
Moi, avec ma soutane de séminariste de Colombie.
Ils me demandent sur le quai si je suis marchand.
Ils me conduisent immédiatement à la maison du congrès.
La grande hutte carrée.
Le cacique au milieu d’un hamac
avec sa pipe rituelle.
Les femmes enveloppées dans de nombreuses couleurs,
des anneaux d’or dans les narines,
et des colliers de perles et de crocs.
Je dis que je venais pour le savoir de leurs Neles.
J’avais écrit à ce sujet dans les journaux.
L’interprète traduisait avec un bien plus grand nombre de paroles
et plus d’émotion, comme déclamant.
« Le mauvais interprète dit moins de mots que le cacique
– me dit-il –
le bon interprète dit plus de mots. »
Le cacique répondit que je pouvais rester dans l’île. Dans l’île
« Tout est gratuit. »
J’aurais un hamac et le couvert.
Si je disais : je n’aime pas le riz au poisson,
j’aime ma nourriture. J’aime mon lit :
il y a une hutte qui est comme les hôtels où nous payons.
J’avais entendu parler du système communiste
de cette nation inconnue d’Amérique centrale.
Je me sentais comme un visiteur en URSS.
Les hommes assis sur des bancs rudimentaires dans l’ombre.
Derrière, les femmes cousant à la lumière de lampes à huile pendant qu’elles écoutaient,
tissant les molas,
l’or brillant sur le visage (anneaux de nez et boucles d’oreille)
à la lumière des lampes à huile.
Molas : les corsages des femmes
orange et rouge et rose et noir et vert et jaune.
Ils lurent la liste de ceux qui travailleraient le lendemain
sur les terres communes.
Ils choisirent les nouveaux officiers de police.
Il n’y a pas d’argent.
Les noix de coco comme monnaie pour le troc.
Il y a des ministres du travail, de l’agriculture,
des transports (pour les canots),
de l’éducation,
et des fêtes.
Le cacique chantait dans le hamac.
Comme une sorte de chant grégorien.
Qui ne finit jamais.
C’était le « Chant pour guérir la folie ».
Les femmes distribuaient une boisson
tirée de grandes oules.
Chocula : faite de chocolat à la banane.
Et le repas. Une hutte,
écriteau rustique (en espagnol) :
SALLE DE SPORT – ÎLE MULATUPO
espèce de restaurant ou « club » indigène,
sol en terre, murs de bambou,
de jeunes Cunas buvant du coca-cola
– ils ne parlaient pas espagnol –
portant des colliers de dents de singe, de caïman, de cochon sauvage.
Glacières à gaz. Cuisinière à gaz,
bar de bambou et une étagère avec des boîtes de conserve.
Je mangeai dans une marmite en terre cuite du riz à la noix de coco
et des sardines frites.

Les étroites ruelles de terre
pas tout à fait un mètre de large
propres comme un hameau suisse.
Je craignais d’y jeter un mégot de cigarette.
Ruelles intriquées comme un labyrinthe.
Ils sortaient pour me voir passer,
souriants mais timides et craintifs.
Les huttes serrées occupant tout l’espace.
Mola d’une jeune femme avec un crabe stylisé.
D’autres formes, abstraites.

Une autre nuit, à un autre chef, le cacique Manibinigtiguiña,
je posais des questions au sujet de la création du monde.
Il se redressa dans son hamac :
« Quand Dieu vint au monde, il n’existait ni plantes ni animaux,
seulement les ténèbres.
Alors Dieu réfléchit
à la manière dont il laisserait une bonne terre à nos enfants.
D’abord il créa la terre, les étoiles, les fleuves, les plantes, les animaux, les jours, les nuits.
Ensuite il alla au ciel pour l’arranger aussi.
Il pensait : de quelle manière laisserai-je un ciel excellent
pour que mes enfants n’y pensent pas à la terre.
Il y créa toutes les plantes et les fleurs,
humaines, comme de jeunes femmes,
il créa ce jour-là toutes les plantes, comme des femmes.
Il créa aussi toutes sortes de bons chemins.
Les chemins se voyaient comme de l’or brillant au loin.
Pour que nos enfants empruntent ces chemins quand ils arriveraient.
Il souhaita même faire des animaux :
Afin que mes enfants connaissent un bonheur éternel,
dit-il.
Et aujourd’hui encore Dieu est dans le ciel.
Quand Dieu eut créé la terre, les étoiles, tous les satellites que l’on voit au ciel,
il nomma toutes sortes d’arbres
pour que nos enfants puissent se guérir avec ces plantes de toute infection, une aubaine.
Dieu dit aussi :
« Ils devront se souvenir de moi chaque fois qu’ils font une réunion.
En outre, en regardant le ciel, tu penseras :
C’est Dieu lui-même qui a fait cela.
Et quand tu penses, pense à moi.
Quand tu regardes les montagnes : je suis représenté dans les montagnes.
Moi-même.
Après qu’il eut créé toutes les plantes, il manquait une personne
à créer. Alors il fit l’homme.
Car l’homme, dit Dieu, doit venir s’occuper de ma création ;
je ne peux laisser les plantes seules sans l’homme.
Et ce que je dis c’est pour que cela soit enregistré sur cette bande magnétique
afin que la voix de San Blas aille dans les autres nations
et qu’elles sachent que nous avons foi en Dieu
car Dieu nous a créés. »
Dans les maisons voisines
on endort les enfants avec des maracas.
Le harpon en zig-zag dans le bleu
en raison de la réfraction.
Une eau couleur vert d’arc-en-ciel,
bleu et violet d’arc-en-ciel
iridescent.
Panier à poisson coloré comme un trésor de pirate.
Île Mulatupo !
Son bleu de cou de paon.
La mer pleine de canots pêchant.
D’autres cherchant des langoustes.
Les femmes apportant de l’eau depuis la côte.
Ainsi que de la terre, des pierres, du bois, des fruits.
À l’intérieur des terres se trouvaient leurs vergers et jardins.
L’Indien qui m’y conduisit portait des lunettes de plongée
et un fusil sous-marin, et un harpon primitif.
Il me dit, dans un jardin près du fleuve Colorado :
« Nous vivons comme Dieu voulait que nous vivions.
Ni pauvres ni riches.
Pauvres, mais sans manquer du nécessaire.
Pauvres mais pas très pauvres. Seulement un peu pauvres. »
Derrière le jardin, les cacaoyères.
Les dividendes sont en décembre.
Là j’entendis parler
d’un arbre de la connaissance
plein de fruits,
avec de l’eau et des tourbillons dans les racines
pour qu’y vivent les poissons.
Et d’un serpent tombé de l’arbre.

En fait, ils avaient de l’argent dans leurs colliers, avec les crocs,
des colliers enroulés en tours nombreux autour du cou.
Des chaînes de cheville en verroterie très serrées (pour les femmes)
qui leur affinaient les chevilles.
Les joues peintes au roucou
avec une ligne noire sur le front et le nez.
Les anneaux de nez en or coûtaient 30 dollars.
Faits par un joaillier colombien sur un bateau
Ils ne lui permettaient pas de débarquer.
Ils ne permettaient pas aux marchands de débarquer.
J’ai vu des cellules de prison.
Au nombre de trois.
Vides.

Ruelles de sable entre les joncs,
entre des murs de joncs,
cabanes de joncs et de palmes.
Et dans ces rues des fleurs.
Ils construisaient une hutte rituelle pour une fête de la puberté,
une hutte en feuilles de bananier.
Ils y boiraient de la chicha pendant quatre jours.
La fête coûta 300 dollars au père de la jeune fille.

Vert de queue de paon et bleu d’ocelle de paon.
L’île parfaitement ronde
toute l’île un village.
Et les autres îles,
villages ronds entourés par la mer.
(Des thons argentés sautent.)
Les Indiens reviennent du travail
et vont à leurs îles.
Des îlots de huttes seulement.
Des îlots de huttes et de cocotiers.
Des îlots de cocotiers seulement.
Nuages comme des orchidées.
À la surface de la mer, le ciel.
Et les bateaux à voile comme flottant parmi les nuages.
Les lents canoés sur ce miroir.
L’un d’eux conduit par deux gamines en slip.
Voiles lointaines dans l’azur :
– ailes d’aigrette élevées.
Des latrines sur la mer.
Fenêtre : derrière la fenêtre, la voile
du bateau amarré près de la maison.

Leurs souffrances commencèrent avec Colomb,
disent-ils.
Un jour ils fondèrent une république souveraine des Cunas
la République de Tulé (1925).
Ils sont socialistes depuis 2.000 ans.
Tous ensemble ils construisent les maisons de tous.
Les terres sont à toute la tribu.
Le bétail, les grands poissons sont partagés entre tous.
Parfaite harmonie interinsulaire.
Avec leur propre police
(pas tant pour eux que pour les « civilisés »).
Il n’y a pas de vols.
Si l’un d’eux volait un canot, Dieu lui en demanderait deux.
Ils ont peu de nombres. Plus de 100
s’exprime avec les cheveux :
selon le nombre, telle mèche de cheveux.
C’est pourquoi les civilisés les volent facilement.
Mais ils ne filoutent jamais entre eux.
L’entrée des marchands est interdite
sur tout l’archipel de San Blas
« Les marchands apportent le désordre. »
Ils ont seulement le droit de jeter l’ancre sur la côte
et les Cunas viennent voir leurs marchandises.
Les marchands créent aussi l’inégalité.

Les maisons de bois et de zinc sont nia nega (des maisons du diable)
parce qu’elles rompent l’égalité.
L’égalité des huttes.
Tous doivent être égaux.
En 1907 ils s’opposèrent à l’ouverture de magasins
parce que les magasins mettraient fin à l’égalité.
Aujourd’hui il existe des Magasins du peuple. Comme des Commissariats.
Mangues, bananes plantains, manioc,
tout ce qu’ils récoltent ils le partagent entre amis.
« Tous unis comme de nombreuses flèches.
Comme les flèches d’Ibelele quand il combattit les mauvais esprits. »
Ne pas fermer les portes quand quelqu’un vient.
Les ouvrir. Le laisser entrer.
Celui qui se croit savant se détruit lui-même.
Ils sont du « parti de Dieu », disent-ils.

Leurs congrès sont très fréquents,
d’hommes seulement, de femmes,
de garçons, de filles,
de garçons et de filles ensemble,
ou des assemblées générales.
La première partie est pour écouter Dieu.
Le cacique leur parle de Paba Igala
« les chemins de Dieu ».
Il répète les traditions
– peut-être depuis la préhistoire –.
Ils ne se lassent pas d’entendre la même chose.
La création du monde.
Ce que faisait l’Indien des anciens temps.
La seconde partie est pour les affaires diverses.
Nils Holmer assista à une assemblée de femmes.
Le cacique commença par leur parler du fleuve,
comment Paba l’avait créé.
Et ils devaient tous vivre en harmonie.
Il leur parla de la Norvège
où soufflent des vents violents et où les gens doivent se chauffer avec du feu
et où il y a de grands tremblements de terre et des volcans crachant des flammes.
Leurs îles étaient un paradis
sans tempêtes, tremblements de terre ni volcans en éruption
et ils devaient en être reconnaissants à Dieu.
Ils se souviennent d’un paradis d’où ils sont venus.
Le rio Tuile, au Darien.
Fleuve très beau des premiers Cunas.
C’est là que naquirent « les grands théologiens
historiens, moralistes et archéologues »
des Cunas.
Là-bas ils vivaient sans connaissances de la nature
ni du mystère de la gestation.
Ils savaient seulement s’aimer les uns les autres.
Ils connaissent Dieu depuis les commencements du monde.
Cela fait des milliers d’années que Dieu nous a créés
comme nous l’ont dit ceux qui savent,
tous les messieurs qui sont venus nous parler de Dieu n’exagèrent pas
eux aussi savent qu’ils croient en Dieu
comme l’histoire de Dieu que nos ancêtres connaissaient
il est vrai que ces messieurs sont toujours venus en prêchant
nous descendons du Piler (le premier homme)
comme le chantent ceux qui savent.
Ils sont offensés que les missionnaires disent qu’ils ne croient pas en Dieu.
Ils insistent :
Ils croyaient en Dieu avant l’arrivée des Espagnols.
Ils l’appellent Diosaila
de « Dios » en espagnol
ce qui ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas de Dieu avant
car de « oro » [or] en espagnol vient leur mot « olo »
(et ils avaient beaucoup d’or)
et de saila
(Pérez Kantule dit à Erland Nordenskiöld, à Stockholm :
« À Stockholm, il y a une station centrale
qui apporte de l’électricité partout
cette station centrale est saila de toutes les stations plus petites »).

Le vieux Saila William Smith était le gendre du grand Nele Kantule.
Il me parla de Nele Kantule. Qu’il leur disait :
« Ce que j’ai appris de mes maîtres,
faire le bien.
Aider à améliorer la communauté.
Nous sommes tous frères. Dieu le veut ainsi. »
Il fit la révolution de 1925
et libéra sa communauté.
Il disait : « Nous ne sommes pas des animaux,
nous sommes humains, nous sommes enfants de Dieu.
Il faut nous améliorer. »
Et Saila Smith avait des peintures de l’Arbre de la Vie.
Il ne les vend pas. Elles sont sacrées.
Un arbre
et dessous une rivière.
Qui apparaît souvent dans les motifs de leurs molas.
Il me dit, dans son île :
« Tous unis comme les oiseaux d’un arbre
ils chantent tous
depuis les quatre heures du matin
ils chantent tous :
Dieu, tu me donnes des asticots,
tu me donnes toujours de bons fruits
pour vivre, c’est comme cela
que nous devons être, les hommes, tous unis,
communier, nous associer. »
Je déjeune chez le Saila
servi par la fille de Nele Kantule :
poisson cuit et bananes cuites
et séparément citron, sel et piments.
Il n’y a pas d’église parce que Dieu est partout.
« Chez nous il n’y a pas de péneti (mécréants) »
« Mon père
– au missionnaire –
vous êtes chrétiens parce que Dieu est né dans la race waga (étrangère)
et pour cette raison nous autres ne connaissons pas Jésus-Christ
mais s’il était né cuna
c’est nous qui serions les chrétiens
et de meilleurs chrétiens que vous qui versez le sang. »
Mais :
« Personne n’a vu Dieu. Nous ne savons rien de lui » (un sage cuna).
Leur salutation est :
Igi be pinsae ? – Dios gi an pinsae.
– À quoi penses-tu ? – Je pense à Dieu.
Dans le ciel, il y a des jardins avec des noix de coco
des bananes, du cacao, des cannes à sucre
des vêtements de toutes couleurs
« du genre de ceux qui arrachent les yeux aux Indiens ».
Tout ce qui appartient aux Blancs
automobiles, bateaux, trains
appartiendra aux Indiens dans le ciel.
Beaucoup de ces choses ont déjà leurs « âmes ».
Les bateaux qui passent par le Canal de Panama
peuvent se trouver spirituellement dans le ciel
et là-bas leur appartiennent.
Le Musée de Göteborg avec sa collection cuna
pourrait bien être à eux dans le ciel
dit en riant Pérez Kantule, à Stockholm.
« Mais non !
– au missionnaire –
aller en enfer, c’est pour vous, les waga. »
Les Cunas meurent contents parce qu’ils vont au ciel.

Et les enfants, en me voyant passer : Waga !
Le soir tombe. Devant la mer
allongé contre un canot accosté
un jeune Cuna écoute sur un magnétophone
une vieille chanson cuna.
Une gamine dans son canoé seule en pleine mer
transportant de l’eau dans des calebasses.
On croirait déféquer dans un aquarium.
Sous les latrines de palmes
l’eau de cristal, presque invisible.
L’étron qui flotte. Et le sable étincelant
étincelants les minuscules fragments de coquillages
et les petits poissons zébrés (jaune et noir).

Les animaux aussi vont au ciel.
Il y a des jaguars, des chevreuils, des tapirs.
Dans les anciens temps ils l’imaginaient seulement comme un lieu de chasse.
Aujourd’hui Dieu a le téléphone.
On raconte que pour monter au ciel on prend un ascenseur.
Dans les avenues il y a des sortes de lianes qui sont les fils téléphoniques
par lesquels Dieu communique à longue distance.
(D’après les récits de ceux qui ont travaillé au Canal ou ont été marins.)
Les Neles sont sceptiques
sur ce genre de ciel.
Nele Subo dit seulement :
« C’est le lieu où les hommes vivent à nouveau. »
Et
Iguantipipi
« célèbre philosophe cuna »,
selon ce qu’il dicta :
– C’est le lieu où nous serons amis.
On l’on va bras dessus bras dessous.
Et un autre :
« Au ciel il n’y a presque pas de Blancs.
Ceux qui s’y trouvent vendent des bananes dans la rue
comme les Indiens de Pintupo au Panama. »
L’âme est comme le reflet d’un miroir
mais vivant pour toujours.
Les Neles sont ceux qui connaissent les choses de l’âme.
Dans les Actes du 3e Congrès d’Alto Bayano (août 1956)
il est écrit :
« Nous avons une race cuna
et on dit aussi que Dieu fit le monde pour que
nous vivions sur
cette terre, comme un seul groupe. »

Cocotiers, sable blanc et au-delà les récifs de corail.
Les bancs de sardines verts comme des brins d’herbe,
comme un pâturage luxuriant.
Turpana1 m’avait dit, à Panama :
Là-bas tu trouveras ce que tu aimes
une société socialiste.
Le traditionnel, ici, est le révolutionnaire
dis-je à présent sur la plage devant le récif.
Turpana a étudié à la Sorbonne.
Et il me raconte, devant l’eau verte :
Avant, ils disaient qu’Ibeorgun est venu dans un nuage d’or,
maintenant, qu’il est venu dans une soucoupe volante en or.
Mais ça ne veut pas dire qu’ils pensent que ce soit réel.
Les ethnologues ne le savent pas.
Que ça ne veut pas dire que ce soit réel pour eux.
Ils voient le ciel comme une cité de lumière, de pure lumière.
Pour cette raison ils parlent d’or,
or veut dire lumière.
Ou quand ils disent qu’Ibeorgun n’avait pas de mère,
c’est que ses idées sont éternelles.
Et qu’elles viennent du ciel.
Devant ce vert resplendissant
vu avant depuis l’avionnette,
et si transparent, vu depuis l’avionnette jusqu’au fond profond
sous la transparence verte.
Couleur verte d’yeux verts.
Jardins submergés.
Des jardins japonais sous l’eau.
Des paysages silencieux sous l’eau.
Poissons de couleurs entre les coraux.
Saila vient de racine, me dit Turpana.
Peut-être parce qu’elle représente la tradition.
Purba-binye : perdre l’esprit. (Aliénation.)
Et pour le mot convaincre ils disent : chasser la pensée.
C’était alors le meilleur Panama.
Celui du temps de Torrijos2.
Un pauvre garçon acculturé comme moi…
dit Turpana.

Leurs souffrances commencèrent avec Colomb.
Les Espagnols vendaient les belles filles 30 dollars.
Et l’Espagnol dit à Iguab : je vais travailler ça
(la mine)
et l’Indien Iguab lui répondit que l’or était à Dieu
et l’Espagnol demanda l’or à l’Indien Iguab,
Iguab était un homme qui savait ciseler l’or.
Et il ne voulut pas leur montrer les mines d’or
alors ils tuèrent l’Indien Iguab.
Ils ouvraient le ventre aux ancêtres.
Ils retirèrent ses entrailles à un enfant
et les mirent à sécher au soleil.
Les ancêtres partaient dans la forêt, sur les rivières.
Et les Espagnols les chassèrent comme des animaux.

Dans le canot, face à l’île Alunega
Alejandro Henry, sur sa poitrine une dent de tapir,
me dit : « Les hommes doivent être unis comme une seule main,
sans un retranchement. » Et :
« Je voudrais voir tous les visages sourire
dans chaque village, chaque nation. »
Ils refusèrent de vendre du sable pour le Canal
parce que : « Celui qui a créé le sable de la mer
l’a créé pour les Indiens qui étaient là avant
et pour les Indiens qui sont là maintenant
et pour ceux qui viendront après. »

Un autre jour nous nous rendîmes dans une île éloignée
pour voir le bateau englouti
que nous regardâmes avec des lunettes de plongée.
Courbines sur le pont,
la boussole couverte de corail,
des mollusques incrustés dans le bronze corrodé, les fers entartrés,
dans les profondeurs violettes.
Les objets sans ombre,
lumière diffuse flottant la même partout.
Poissons virevoltant entre les garde-corps
rayés comme des tigres ou bien tachetés.
Des animaux qui ressemblent à des pis de vache
des animaux comme des calices,
des êtres en forme de champignons,
toutes les couleurs un peu éteintes.
Des plantes couleur de vin.
Entre des lames dentées
des branches de coraux rouges-noirs aux fleurs pâles.
Des algues ondulant comme des chevelures.
Des bancs de poissons sortant des hublots.
Le gouvernail couvert d’éponges.
Le navire englouti converti en récif.
Et je leur lus le poème NELE KANTULE à Ustupo.
Rien moins qu’à Ustupo.
Là où se trouve la place Nele Kantule avec son monument
de ciment et d’azulejos de salle de bain.
Au Congrès ils écoutèrent sur un magnétophone
un enregistrement que Pérez Kantule leur envoyait de Panama :
« Si vous aviez abandonné vos traditions
vous payeriez un loyer dans vos maisons
et la majorité d’entre vous n’auraient plus de terres. »
Une société voulait construire là un hôtel Hilton.
Le traditionnel était le révolutionnaire.
Le progrès capitaliste, une régression.
Au matin les canoés d’hommes qui vont au travail.
Des garçons et des filles qui vont à l’école, sur l’autre île,
par une route,
une route-pont qu’a construite le peuple tout entier.
Il commençait à y avoir un certain capitalisme, me dit-on à Ustupo,
et c’est pourquoi certains ne voulaient plus travailler.
Mais Torrijos m’a dit : « Il n’y aura pas de Hilton. »

Pleine lune sur la mer calme comme un lac.
Sur l’eau illunée les huttes du village cuna reflétées.
À l’intérieur de ce silence
des voix d’enfants jouant et parlant en cuna.
Ombre des huttes dans l’eau laiteuse,
et l’ombre des canoés lents.
Le scintillement sur la mer
de la lune
et du village cuna.
Ils ne croient plus que les albinos soient des enfants de la lune3.
Bien se comporter
pour ne pas être laissé sur le Quai du Ciel.
Tous unis comme un seul arbre.
« Nele », bien traiter autrui,
a dit le Saila.
Ils parlent en secret de l’arbre de la vie,
l’arbre Pulu-wala (la mère qui nous donna le jour à tous)
où il y avait des plantains, des terres, de l’eau de mer et de l’eau douce
du poisson et de nombreux animaux
et au pied de l’arbre une rivière
et Olouaipilele coupa l’arbre
et il en tomba des bananes, du manioc, des ignames, du maïs
et du poisson (vivaneau, tarpon, courbine)
et la mer se forma.
– L’ouverture du sac amniotique ?
Le littoral des îles un pur cristal,
et l’on peut voir le fond de la mer.
Là-bas des pneus, plastiques, pots de chambre…
Et par-dessus les ordures, les poissons de couleurs.

1 Turpana : Le poète guna Arysteides Turpana (1943-2020), dont nous avons traduit quelques poèmes dans notre billet « Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama » (voir le lien dans l’introduction ci-dessus)..

2 Torrijos : Le « général Omar Torrijos, Leader suprême de la Révolution panaméenne (Líder Máximo de la Revolución Panameña), qui dirigea le pays officiellement ou par personne interposée de 1968 jusqu’à sa mort en 1981, [conduisant] une politique progressiste saluée par des personnalités telles que le poète et ministre sandiniste Ernesto Cardenal ou encore l’écrivain Graham Greene, et soutenue par Fidel Castro. » (Tiré de l’introduction à mes traductions de « Poésie anti-impérialiste du Panama » ici)

3 enfants de la lune : L’albinisme est notoirement répandu parmi les Guna, et la prévalence du phénomène fait du Panama le pays ayant le taux d’albinisme le plus élevé au monde. Les enfants albinos étaient considérés comme des « enfants de la lune » et mal accueillis dans la communauté. Cardenal indique ici un changement de mentalité à ce sujet chez les Guna.

La sainteté de la révolution : Poésie d’Ernesto Cardenal

Après plusieurs billets de traduction de poésie révolutionnaire du Nicaragua (en commençant par celui-ci), nous traduisons enfin à notre tour le plus grand poète révolutionnaire nicaraguayen, Ernesto Cardenal (1925-2020). Les poèmes qui suivent sont tirés de deux livres : le recueil Vuelos de victoria (Vols de victoire) de 1984 et un livre d’entretiens suivis de trois longs poèmes, La santidad de la revoluciόn (La sainteté de la révolution), publié en 1976. Ce dernier livre est paru d’abord en Espagne avant la Révolution sandiniste de 1979, tandis que le recueil Vols de victoire est postérieur à la victoire du FSLN sandiniste et présente à la fois un regard rétrospectif sur la lutte révolutionnaire au Nicaragua, à laquelle le poète participa, et une évocation des tâches du nouveau régime, dans lequel Ernesto Cardenal occupa de 1979 à 1987 les fonctions de ministre de la culture, ce qui lui valut, en tant que prêtre, des démêlés avec la hiérarchie de l’Église catholique.

Dans cette poésie révolutionnaire, le sacerdoce de l’auteur n’est pas mis de côté. Au contraire, certains de ces poèmes montrent ce que la lutte révolutionnaire doit, pour leur auteur, à son état ecclésiastique, à sa foi, et sont un modèle de « théologie de la libération », dont Cardenal passe pour l’un des plus importants représentants. Les deux longues « Épîtres » tirées du livre de 1976 et ici traduites sont les textes les plus marquants et les plus caractéristiques du présent choix à cet égard.

Afin de ne pas surcharger l’appareil critique de ces traductions, nous n’avons pas cherché à expliciter la plupart des toponymes présents dans ces poèmes inspirés de faits réels ; même si la géographie du Nicaragua et du reste de l’Amérique centrale est en général peu connue du public français, ces noms de lieux n’appellent pas, le plus souvent, de remarques particulières.

Enfin, une remarque de forme : nous n’avons pas suivi l’agencement typographique des vers tel qu’il figure dans les éditions dont nous nous sommes servis, car nous ne sommes pas en mesure de le reproduire fidèlement sur ce blog, en particulier les espaces séparant le début de certains vers de la marge, et nous avons donc fait commencer tous les vers sur la même ligne. Pardon pour cette infidélité.

Portrait d’Ernesto Cardenal par le peintre équatorien Oswaldo Guayasamín

*

Vols de victoire
(Vuelos de victoria, 1984)

.

Offensive finale (Ofensiva final)

Ce fut comme un voyage vers la lune
avec la complexité et la précision de tous les détails
devant compter avec tout le prévu
mais aussi l’imprévu.
Un voyage vers la lune où la moindre erreur pouvait être fatale.
« Ici Atelier »–« Allô Assomption »–« Allô Milpa ».
« Atelier » était la ville de Leόn, « Assomption » Masaya, « Milpa » Estelí.
Et la voix tranquille de la jeune Dora María depuis « Atelier »
disant que les renforts ennemis les encerclaient
dangereusement,
la voix chantante et tranquille,
« Ici Atelier. Vous me recevez ? »
Et la voix de Rubén à Estelí. La voix de Joaquín à « Bureau ».
« Bureau » était Managua.
« Bureau » ne recevrait pas de munitions pendant deux jours encore (« À vous »)
Des instructions, précises, codées, sur le lieu d’atterrissage…
Et Dora María : « Notre arrière-garde n’est pas suffisamment protégée. À vous. »
Voix sereines, calmes, s’entrecroisant sur la fréquence sandiniste.
Et il y eut un temps où l’équilibre se maintenait entre les deux forces,
ça devenait très dangereux.
Ce fut comme un voyage vers la lune. Et sans la moindre erreur.
Beaucoup travaillèrent, en coordination, à ce grand projet.
La lune était la terre. Notre bout de terre.
Et nous arrivâmes.
Elle commence, Rugama1, à être aux pauvres, cette terre
(avec sa lune).

1 Rugama : Un grand nombre des poèmes du recueil sont adressés à des personnes particulières, telles que ce Rugama qui n’est autre que le poète sandiniste Leonel Rugama (1949-1970), mort au combat et dont le poème le plus connu s’intitule « La terre est un satellite de la lune ».

*

Barricade (Barricada)

Ce fut la tâche de tous.
De ceux qui partirent sans embrasser leurs mères
afin qu’elles ne sachent pas qu’ils partaient.
Celui qui embrassa pour la dernière fois sa fiancée.
Et celle qui sortit des bras du sien pour embrasser un FAL.
Celui qui embrassa la grand-mère faisant fonction de mère
en disant qu’il reviendrait bientôt, prit sa casquette et ne revint jamais.
Ceux qui restèrent des années dans la montagne. Des années
dans la clandestinité, dans des villes plus dangereuses que la montagne.
Ceux qui servaient de courrier sur les chemins sombres du nord,
ou de chauffeurs à Managua, chauffeurs de guérilleros à la tombée de la nuit.
Ceux qui achetaient des armes à l’étranger, marchandant avec des gangsters.
Ceux qui organisaient des meetings à l’étranger, avec drapeaux et cris
ou foulaient le tapis de la salle d’audience d’un président.
Ceux qui attaquaient des casernes au cri de « Patrie libre ou mourir ».
Le garçon faisant le gué au coin de la rue libérée
avec un foulard rouge-noir sur le visage.
Les enfants apportant des pavés,
arrachant les pavés des rues
– qui étaient un commerce de Somoza –
et apportant pavés sur pavés
aux barricades du peuple.
Celles qui apportaient du café aux garçons sur les barricades.
Ceux qui accomplirent les tâches importantes
et ceux qui accomplissaient les moins importantes :
ce fut la tâche de tous.
En vérité, nous avons tous mis des pavés sur la grande barricade.
Ce fut la tâche de tous. C’était le peuple uni.
Et nous l’avons fait.

*

Occupés (Ocupados)

Nous sommes tous très occupés
en vérité nous sommes tous tellement occupés
en ces jours difficiles et jubilatoires qui ne reviendront pas
mais que nous n’oublierons jamais
nous sommes très occupés avec les confiscations
tant de confiscations
tant de partages de terres
tout le monde ôtant des rues les barricades
pour que les voitures puissent passer
les barricades de tous les quartiers
de même changeant les noms des rues et des quartiers
ces noms somozistes
exhumant les assassinés
réparant les hôpitaux bombardés
– cet hôpital portera tel nom, celui-là tel autre –
créant la police nouvelle
recensant les artistes
apportant l’eau potable à tel et tel endroit
et ces autres demandant l’électricité
la lumière que le dictateur leur avait coupée
vite, vite remettre les installations en marche
eau et lumière pour Ciudad Sandino
– ceux-là ont décidé d’appeler leur quartier Ciudad Sandino –
nous sommes très occupés, Carlos
les marchés doivent être propres, bien ordonnés
il faut aussi plus de marchés
nous créons de nouveaux parcs, bien sûr, et faisons déjà de nouvelles lois
nous interdisons immédiatement les publicités pornographiques
les prix des denrées de base bien contrôlés
c’est le moment de faire aussi de nouvelles affiches
vite, vite il faut nommer de nouveaux juges
vite réparer les routes
et comme c’est beau, il faut aussi tracer de nouvelles routes
élections d’assemblées locales
il est temps qu’un million d’hommes apprennent à lire
tu te rends à la réunion du gouvernement, tu te rends à ton syndicat
la vaccination pour tous les enfants du pays
et, sans attendre, les programmes d’éducation
les pelleteuses retirant les décombres
– Monimbό de nouveau avec des marimbas –
les champs bruissant de tracteurs
l’association des travailleurs agricoles organisée
semences, insecticides, engrais, nouvelle conscience
et vite, il faut semer vite
c’est aussi le temps pour de nouvelles chansons
les ouvriers ont avec joie retrouvé leurs rondes animées,
mon frère, toutes les lignes de bus urbains ont été rétablies
– et tant de festivals culturels dans les quartiers,
des actes politico-culturels, comme on les appelle maintenant –
et de même chaque jour on dit des messes pour les camarades morts
et il existe un mot nouveau dans notre langage quotidien
« Camarade »
tout cela restera, pour que le voie celui qui le veut, dans les vieux journaux
dans des journaux jaunis le commencement de la nouvelle histoire
des journaux poétiques
là on verra en beaux titres ce que je suis en train de dire
de ces jours enivrants qui ne reviendront pas
de ces jours où nous sommes tellement occupés
car en vérité nous sommes très occupés.

*

Nouvelle Écologie (Nueva Ecología)

En septembre, du côté de San Ubaldo, on a revu des coyotes
et vu davantage de caïmans, peu après la victoire,
dans les fleuves, là-bas, du côté de San Ubaldo.
Sur la route, davantage de lièvres, d’ocelots…
la population d’oiseaux a triplé, dit-on,
en particulier celle des canards.
Les pétulants canards se posent où ils voient l’eau briller.

Les somozistes détruisaient aussi les lacs, les rivières et les montagnes.
Ils déviaient les cours d’eau pour leurs exploitations.
L’Ochomogo s’est asséché le printemps dernier.
Le Sinecapa, asséché à cause de la coupe des arbres par les latifundistes.
Le Rio Grande de Matagalpa, asséché pendant la guerre,
là-bas dans les plaines de Sébaco.
Ils mirent deux barrages à l’Ochomogo,
les déchets chimiques capitalistes
tombaient dedans et les poissons étaient comme soûls.
La rivière de Boaco avec des eaux noires.
La lagune de Moyuá asséchée. Un colonel somoziste
avait volé les terres des paysans et construit un barrage.
La lagune de Moyuá qui pendant des siècles avait été la beauté de ce lieu
(mais les poissons reviendront).
Ils déboisaient et posaient des barrages.
Peu d’iguanes au soleil, peu de tatous.
La tortue verte des Caraïbes, Somoza la vendait.
Ils exportaient dans des camions les œufs de tortue et les iguanes.
La tortue caouanne est en train de disparaître.
José Somoza met fin à l’existence du poisson-scie du Gran Lago.
Le chat-tigre de la forêt est menacé d’extinction,
sa douce peau couleur de forêt,
ainsi que le puma, que le tapir dans les montagnes
(comme les paysans dans les montagnes).
Et le pauvre Rio Chiquito ! Son malheur,
celui de tout le pays. Le somozisme reflété dans ses eaux.
Le Rio Chiquito de Leόn, alimenté par des sources
de cloaques, des déchets d’usines de savon et de tanneries,
eau blanche des usines de savon, eau rouge des tanneries ;
plastiques dans les cours d’eau, pots de chambre, ferrailles entartrées. C’est
ce que nous a laissé le somozisme.
(Nous voulons le voir à nouveau splendide et chantant clair jusqu’à la mer.)
Et dans le lac de Managua se déversent toutes les eaux noires de Managua
et les déchets chimiques.
Et là-bas, à Solentiname2, sur l’île La Zanata :
une blanche et puante colline de squelettes de poissons-scies.

Mais les poissons-scies et le requin d’eau douce ont à nouveau respiré.
Tisma regorge à nouveau de hérons cendrés
reflétés dans le miroir des eaux.
On voit beaucoup de canards, de sarcelles, de tadornes, de passereaux.
La flore aussi a profité.
Les tatous sont très contents de ce gouvernement.
Nous regagnerons les forêts, les fleuves, les lagunes.
Nous décontaminerons le lac de Managua.
Ce ne sont pas seulement les hommes qui aspiraient à la libération.
La nature tout entière gémissait. La révolution
est aussi celle des lacs, des rivières, des arbres, des animaux.

2 Solentiname : Archipel situé au sud du lac Nicaragua et où Ernesto Cardenal s’établit en 1966, créant avec les habitants une sorte de « commune ». Pour davantage d’informations, voyez mon billet « Poésie de Solentiname » ici.

*

Les perroquets verts (Las loras)

Un ami à moi, Michel, responsable militaire à Somoto,
du côté de la frontière avec le Honduras,
me raconta qu’il mit au jour une contrebande de perroquets
qui allaient être exportés aux États-Unis
pour leur faire apprendre l’anglais.
186 perroquets, dont 47 étaient déjà morts dans leurs cages.
Il les ramena à l’endroit où on les avait pris ;
Et quand le camion arriva au lieu appelé Los Llanos – les plaines –
près des montagnes où vivaient ces perroquets
(on voyait les grandes montagnes au fond des plaines)
les perroquets commencèrent à s’agiter contre les grilles de leurs cages.
Et quand on ouvrit les cages
ils s’envolèrent comme des flèches en direction de leurs montagnes.
C’est ce qu’a fait la Révolution avec nous, pensai-je :
elle nous a sortis des cages où l’on nous emmenait parler anglais.
Elle a nous a rendu la patrie dont on nous avait arrachés.

Les camarades verts comme des perroquets ont rendu aux perroquets leurs vertes montagnes.
Mais 47 étaient morts.

*

Elvis3

Elvis Chavarría, j’ai rêvé que tu étais vivant dans ton île Fernando
à Solentiname, l’île de ta maman.
Comme si tu n’étais pas mort
après ton assaut de la caserne de San Carlos
et que tu allais me présenter un nouveau bambin,
comme l’enfant que tu avais eu avant
la petite fille brune
que l’on t’attribuait et qui te ressemblait
et je t’enviais pour ce nouvel enfant,
parce que tu pouvais faire ce qui m’est refusé, car je me le suis refusé,
alors je me réveillai et me souvins que tu étais mort
et que ton île Fernando s’appelle à présent Elvis Chavarría
et que tu ne pouvais pas avoir ce nouveau bambin qui te ressemble
ni moi non plus,
car tu étais mort comme moi
bien que nous soyons vivants tous les deux.

3 Elvis : Il ne s’agit pas du chanteur yankee mais d’un jeune ami d’Ernesto Cardenal à Solentiname, Elvis Chavarría, dont le nom est déjà sur ce blog car il est l’un des poètes traduits dans notre billet de « Poésie de Solentiname » (voir note 2). Le prénom Elvis, qui est apparemment l’état civil authentique de ce garçon (dans aucune des pages où je le trouve mentionné cela n’est donné comme surnom ou nom d’emprunt), semble montrer, à l’époque déjà, l’influence de la culture de masse nord-américaine sur le prolétariat d’Amérique latine.

*

À mon neveu Ernesto Castillo (A Ernesto Castillo mi sobrino)

Je me rappelle, Ernesto, quand tu revins de l’entraînement
et que tu nous parlas des armes « tellement belles » dont tu avais appris à te servir,
« c’est beau, maman… », disais-tu à ta mère,
comme quelqu’un qui parle de la beauté d’une fille.
Puis une balle de sniper te frappa en pleine tête
au moment où tu donnais l’assaut d’une rue à Leόn
en criant pour animer les hommes de ton escouade qui te suivaient :

PATRIE LIBRE OU MOURIR !

Poète tombé à vingt ans.
Je pense à cela, Ernesto,
tandis que les soldats prennent les enfants dans leurs bras
et qu’il y a un atelier de poésie à la Police
et une « armée d’alphabétisation » avec un uniforme bleu et gris
répandue par tout le pays, et une Réforme agraire
et les enfants vendeurs de journaux et cireurs de chaussures sont emmenés jouer
et… bon, c’est vrai qu’elles étaient bien belles, ces armes
(et je me rappelle comme tes yeux brillaient quand tu le disais).

*

Sur la tombe du guérillero (En la tumba del guerrillero)

Je pense à ton corps en train de se décomposer dans la terre
devenant terre douce, humus à nouveau
avec l’humus de tous les autres êtres humains
qui ont existé et existeront sur cette bille qu’est le monde
devenant tous ensemble terre fertile de la planète Terre.
Et quand les cosmonautes regarderont cette boule bleue et rose
dans le noir de la nuit
ce qu’ils regarderont, au loin, c’est ta sépulture lumineuse
(ta sépulture et celle de tous)
et quand les extraterrestres depuis je ne sais où
regarderont ce point de lumière de la Terre
ils regarderont ta sépulture.
Et un jour tout sera tombeau, silencieux tombeau,
et il n’y aura plus d’êtres vivants sur cette planète, camarade.
Et ensuite ?
Ensuite, nous nous décomposerons encore, nous volerons, atomes dans le cosmos.
Et peut-être que la matière est éternelle, mon frère,
sans commencement ni fin, ou qu’elle a une fin mais recommence toujours.
Ton amour a certes eu un commencement mais il n’a pas de fin.
Et tes atomes qui sont entrés dans le sol du Nicaragua,
tes atomes amoureux, qui donnèrent leur vie par amour,
tu verras, seront lumière,
j’imagine tes particules dans l’immensité du cosmos comme des pancartes,
des affiches vivantes.
Je ne sais pas si je me fais comprendre.
Ce que je sais, c’est que ton nom ne sera jamais oublié
et qu’on criera toujours : Présent !

*

La sainteté de la révolution
(La santidad de la revoluciόn, 1976)

.

Épître à José Coronel Urtecho (Epístola a José Coronel Urtecho)

Poète,
J’ai apprécié vos « Conférences sur l’initiative privée »
(je dirais volontiers vos Homélies) que vous avez écrites à Granada, dans la petite maison au bord du lac,
et que vous avez mis tant de temps à écrire que vous pensiez – m’avez-vous dit là un jour –
que le temps que vous les terminiez il n’y aurait peut-être plus d’initiative privée.
Elle existe encore. Mais plus pour longtemps.
Ce fut de votre part un effort héroïque de faire en sorte que vous comprennent,
en dépit de l’inflation et de la dévaluation du langage,
dans la langue de tous les jours, qui est aussi celle de la poésie,
les chefs d’entreprise. Et ce fut, je suppose,
un effort inutile. Ils ne peuvent être sauvés, sauf
quelques exceptions que nous connaissons.
Quelques-uns, individuellement, oui.
Engels était millionnaire.
Mais vous savez comme moi qu’il n’y a pas de remède pour eux.
Sauf pour quelques-uns, nous le savons.
(Révolutionnaire devenu entrepreneur pour financer Le Capital…)
Vous, poète, qui, comme vous le dites, ne possédez aucun « bien terrestre »
et répétez à l’envi que le domaine de Las Brisas n’est pas à vous
mais à María et ses enfants, et que vous n’y êtes qu’invité,
et que vous n’avez jamais rien vendu de votre vie,
vous avez maintenant prêché l’initiative privée. Et ce fut pour,
me semble-t-il, que voyant ils ne voient pas
qu’écoutant ils n’entendent pas
« de peur qu’ils ne se convertissent et que leurs péchés ne leur soient pardonnés »4
…une Cadillac par le trou d’une aiguille.
Ils peuvent ne pas être mauvais, dit Marx. Certains capitalistes
ont bon cœur. C’est pourquoi il ne s’agit pas de changer le cœur
mais le système.

La propriété privée – cet euphémisme.
« Voleurs », ce n’est pas de la rhétorique.
Ce n’est pas une figure de style.
« Charité », dans la Bible, est sedagah (justice)
(la terminologie correcte qu’aimait le maestro Pound)
et « aumône », rendre.
Ces choses ont beaucoup à voir avec l’inflation et la dévaluation
(de la langue et de l’argent)
La solution est simple : partager fraternellement.
Le capitalisme empêche la communion.
Les banques empêchent la communion.
À personne plus que ce dont il a réellement besoin.
Les banques ont intérêt à ce que la langue soit confuse,
nous a enseigné le maestro Pound,
de sorte que notre rôle est de clarifier la langue.
Réévaluer les mots pour le pays neuf
tandis que le FSLN avance au nord.
Saint Ambroise tonnait dans sa cathédrale de Milan, à l’aube
du féodalisme, la cathédrale n’était encore ni gothique
ni romane mais révolutionnaire :
LA TERRE EST À TOUS ET NON AUX RICHES
et Saint Jean Chrysostome à Byzance, avec son marxisme biblique :
« La communauté des biens répond le mieux à la nature. »
Dans la langue du Nouveau Testament, je le disais à Las Brisas en citant le père Segundo,
le « péché » est le conservatisme.
Le monde dans saint Jean est le statu quo.
Le monde-péché, c’est le système.
Un changement d’attitude est un changement de structures.
Obtenir plus de gains pour
accumuler plus de capital pour
obtenir plus de gains pour
ainsi de suite à l’infini.
Autrui. Le travail d’autrui selon Chrysostome.
« Je jouis de ce qui est à moi… » « Non, pas de ce qui est à toi
mais de ce qui est à autrui. »
Une espèce de fructification automatique. Souvent
nous avons commenté ceci, avec les textes du maestro Pound.
La « parthénogenèse » de l’argent.
Et les filles de Matiguás sont très belles
mais on les stérilise.

Elle existe encore. Mais ce ne sera pas pour très longtemps.
Elle est en train de passer, cette préhistoire
de la planète aux mains d’un petit nombre.
Nous lisions l’autre soir sous le manguier
devant le lac bleu, en face de la petite île de la Cigogne,
ce que dit Fidel : « la terre sera comme l’air »
et les jeunes du Club de la jeunesse rêvent à ce jour
où l’île de la Cigogne, celle de la Biche, toutes les îles
seront à eux, comme le pays tout entier. « À l’étranger,
on dit ‘ma terre’, disait Laureano, mais c’est un mensonge,
elle est à de foutus autres. »
Et nous avons appris qu’en ce moment au Portugal
les banquiers sont faits prisonniers.
Des millionnaires et non des cireurs de chaussures.
La Banque du Saint Esprit5 a été fermée.
Une espèce de fructification automatique, comme si l’argent travaillait.
La sainte banque…
Sa fonction est de chercher l’argent qui n’existe pas et de le prêter.
Il n’y a pas de communion avec Dieu ni avec
les hommes quand il existe des classes,
quand il y a de l’exploitation
il n’y a pas de communion.
On vous a dit que je parlais seulement de politique.
Ce n’est pas de la politique mais la Révolution,
qui pour moi est la même chose que le royaume de Dieu.

Construire la terre.
La transformation de la terre en terre humaine
ou l’humanisation de la nature.
Tout, même le ciel : un homme, comme disait Vallejo.
Remplir d’amour cette planète bleue.
(Sinon la révolution est bureaucratique.)
Comme le passage de l’australopithèque au pithécanthrope.
Le sujet pleinement objet
et l’objet plein de subjectivité.
Maîtres de la nature et de nous-mêmes
libres, sans État.
Alors la Grande Ourse aura forme de girafe.
L’homme nouveau n’est pas un,
m’avez-vous dit une fois au bord du fleuve,
mais beaucoup d’hommes ensemble.
« Transformation de l’homme », disent-ils, pas des structures. Mais
uns transformation de structures porte jusqu’au subconscient de l’homme !
Une nouvelle relation entre les hommes
et entre l’homme et la nature
et avec l’Autre
(sur quoi vous insistez aussi beaucoup)
Marx disait qu’il ne savait pas
ce qui viendrait après le communisme.
Comme l’arbre vers la lumière
l’évolution va jusqu’à l’amour.
La planète ne sera pas dominée par les insectes, les singes ou les robots
ou par la créature de Frankenstein.
Un milliard et quelques depuis la première cellule…
Il vit que la matière était bonne. (Un Dieu matérialiste.)
Et avec la création commença la libération.
Et le péché est la contre-évolution
il est antihistorique
c’est la tendance à l’inorganique.
Comment notre matière a-t-elle échappé à l’antimatière ?
Et que signifie que le Christ remettra le royaume au Père6 ?
…À celui qui se manifesta dans le buisson comme celui qui écoute les masses
comme la libération de la société esclavagiste.
Et nous pourrions nous demander aussi : Quelle relation y a-t-il
entre la résurrection et les rapports de production ?
Toute cellule naît d’une autre cellule.
La vie se produit par participation à la vie.
La reproduction a lieu par communion.
Ce serait injuste, l’injustice suprême si elle n’était pas vraie
mais elle est vraie, la résurrection. Autrement,
ceux qui sont morts avant la révolution ne seront-ils pas libérés ?
L’abolition de la mort… Mais d’abord, naturellement, celle de l’argent.

Vous êtes retourné au bord du fleuve, dans votre domaine de Las Brisas
qui n’est pas à vous mais à María et ses enfants,
à votre ermitage dans la plaine de Medio Queso entourée de forêts
et toujours gorgée d’eau sauf au printemps,
où récemment vous a visité un président sans gardes du corps,
pas celui du Nicaragua, bien sûr, mais celui du Costa Rica7.
Votre ermitage où vous pratiquez à présent la dure pénitence
d’écrire de la prose. Votre dure prose quotidienne.
Mais prose prophétique.
Je préfère le vers, vous le savez, parce que c’est plus facile
et plus court
et que le peuple le comprend mieux, comme les posters.
Sans oublier que
« l’art révolutionnaire sans valeur artistique
n’a aucune valeur révolutionnaire » (Mao).
Avant vous étiez réactionnaire
et aujourd’hui vous êtes « mal à l’aise » à gauche
mais à l’extrême gauche,
sans avoir rien changé en vous :
c’est la réalité autour de vous qui a changé.
Le prophète peut se tromper. Jérémie
– ai-je appris – s’est trompé dans une prophétie de politique internationale.
Vous, poète, êtes retourné à votre ermitage
(un ermitage que menace à présent un oléoduc d’Onassis,
tout comme Solentiname est menacé par la chaîne de casinos d’Howard Hughes)
et vous y pérorez à toute heure devant la plaine
à qui veut bien vous entendre, prophétisant à toute heure
l’argent comme but de la vie
le travail par amour de l’argent et non pour l’amour du travail
devant la plaine toujours verte même au printemps, avec
des palmiers rousseauistes et des colombes
et des tourterelles et de bruyantes bandes de canards,
l’Université des jésuites, l’INCAE8
les réalistes sans autre réalité que celle qui fait réaliser des gains,
et de temps en temps passent aussi des vols de hérons
et des martins-pêcheurs au long bec et à la houppe ébouriffée
et des passereaux astrilds au cou déplumé également en bandes
le jeune cadre qui n’a pas le temps d’aller chercher sa femme
les amis de Managua
qui ne font jamais rien car ils sont trop occupés,
ou bien ce sont des aigrettes, ou l’avion de San José du Costa Rica
qui descend vers Los Chiles, ou bien ce sont des anhingas
les deux sortes de gens qui prévalent au Nicaragua
les buveurs de sang / et les mangeurs de merde,
et la poule d’eau couleur de fleur aquatique court
au bord de la mare, et des dartriers surgit
le carouge à épaulettes avec sa tache de sang comme un milicien9,
la Merdocratie,
généraux et commerçants, si ce n’est généraux commerçants,
dans votre bureau rustique arrangé par María, ouvert sur la plaine
avec à l’horizon la ligne bleue du fleuve presque invisible
et de temps en temps, quasiment imperceptible, le bruit de moteur d’une barge
l’histoire du Nicaragua s’est arrêtée en 1936
et le soir des perroquets volent par paires, un cheval hennit
Dieu sait où, le crapaud appelle sa femelle
tou, tou, tou, et quand la femelle vient il monte dessus
Il est fou mais comme tout le monde lui obéit il a l’air d’un sage !
le héron aux plumes d’écume et au bec jaune prend son envol
et la lune monte, la pleine lune sur la prairie de Medio Queso
et María nous appelle pour le dîner.

« L’art révolutionnaire sans valeur artistique… »
Et l’artistique sans valeur révolutionnaire ? Il me semble que de grands bardes du vingtième siècle font de la publicité
des Keats et des Shelley chantent le sourire Colgate,
le Coca-Cola cosmique, étincelle de la vie
la marque de voiture qui mène au pays du bonheur.
L’inflation et la dévaluation de la langue
semblables à celles de l’argent et causées par les mêmes causes.
Ils appellent investissements leur pillage.
Et ils remplissent le monde de boîtes de conserve vides.
Comme un fleuve de Cleveland, désormais hautement inflammable,
la langue aussi est polluée.
« On dirait qu’il (Johnson) n’a jamais compris
que les mots ont une signification réelle
en plus de servir à la propagande »
a écrit le Time qui connaît bien ces choses et n’est pas moins menteur.
Et quand la défoliation au Vietnam
est un Programme de Contrôle des Ressources
c’est aussi la défoliation de la langue.
Et la langue se venge en refusant de communiquer.
Le pillage : des investissements
Il y a des crimes de la CIA dans l’ordre aussi de la sémantique.
Ici, au Nicaragua, comme vous l’avez dit :
la langue du gouvernement et de l’entreprise privée
contre la langue populaire nicaraguayenne.

Je me rappelle la fois où, dans le petit port de San Carlos,
où l’on fait un crochet pour chercher le courrier ou télégraphier
et où l’on voit le grand lac ouvert couleur de ciel, et Solentiname
également couleur de ciel et les volcans du Costa Rica
et où les couchers de soleil ne se comparent qu’à ceux de Naples
selon Squire :
le milicien soûl sur le trottoir avec le fusil Garand chargé et prêt à tirer
s’appuyant sur le Garand pour ne pas tomber,
l’ouvrier soûl couché dans la boue de la rue
couvert de mouches et la braguette ouverte.
Et vous m’avez dit : « Il faut écrire cela dans un poème
pour qu’on sache ce qu’était Somoza. »
(La poésie comme poster
ou comme film documentaire
ou comme reportage.)
Avant, vous étiez avec la réaction. Mais votre « réaction »
n’était pas tant un retour au Moyen Âge qu’à l’âge de pierre
(ou peut-être encore plus loin ?)
J’ai aspiré au paradis toute ma vie
je l’ai cherché comme un Guarani
mais je sais qu’il n’est pas dans le passé
(c’est une erreur scientifique dans la Bible que le Christ a corrigée)
mais dans l’avenir.

Vous êtes un optimiste invétéré, comme moi, et
au moins dans le court terme vous l’êtes même plus que moi
et vous allumez la radio tous les matins en espérant entendre que Somoza est tombé.
Vous allez avoir 70 ans
et j’espère que vous ne céderez pas à la tentation du pessimisme.
La révolution ne se termine pas dans ce monde,
m’avez-vous dit un jour sur cette île, devant le lac,
et le communisme se prolongera dans les cieux.
Le FSLN avance au nord.
Même l’Université des jésuites donne des signes de vie,
l’herbe tenace surgit à travers le ciment,
l’herbe tendre fissure le ciment.
Vos conférences seront plus appréciées sans initiative privée.
Je regarde ici derrière l’entrelacs des branches le lac tranquille, et je pense :
à la manière dont le lac reflète l’atmosphère céleste
le royaume des cieux sera sur cette planète.
Une aigrette au bord de l’eau communie avec une sardine.
Bonjour à María et au fleuve.
Je vous embrasse.

4 Marc 4, 12.

5 Banque du Saint Esprit : Banco Espírito Santo, l’une des plus grandes banques privées du Portugal, qui tire son nom de son fondateur, José Maria do Espírito Santo Silva. Il semblerait, d’après le poème, que la banque fût fermée par les nouvelles autorités au lendemain de la Révolution des œillets, en 1974 ; cette fermeture ne fut que provisoire, cependant, puisque la banque a continué d’exister jusqu’à nos jours et a même dû être sauvée en 2014 par la Banque centrale portugaise.

6 1 Corinthiens 15, 24.

7 Costa Rica : La propriété du poète José Coronel Urtecho dont il est question dans cette « épître » se situe en effet au Costa Rica.

8 INCAE : Instituto Centroamericano de Administraciόn de Empresas (Institut centro-américain de management), créé en 1964 avec le soutien des États-Unis.

9 milicien : « un guardia », c’est-à-dire un membre de la Guarda Nacional somoziste.

*

Épître à monseigneur Casaldáliga (Epístola a monseñor Casaldáliga)

NdT. Pedro Casaldáliga (1928-2020) était un prêtre brésilien d’origine catalane, prélat émérite de Sao Félix do Araguaia, au Brésil.

Monseigneur,
J’ai lu que lors du pillage commis par la Police militaire
à la prélature de Sao Félix, ils emportèrent, entre autres choses,
la traduction portugaise (je ne savais pas qu’il y en avait une)
des « Psaumes » d’Ernesto Cardenal. Et
qu’ils utilisèrent des électrodes pour chaque prisonnier,
pour des Psaumes que beaucoup n’avaient sans doute jamais lus.
J’ai souffert pour eux, et pour tant d’autres, dans
« les filets de la mort »… « les liens du sépulcre »10.
Mes frères et sœurs
avec la pince sur les seins, la pince sur le pénis.
Je vous dirai : ici aussi ces Psaumes ont été interdits
et Somoza a dit dans un récent discours
qu’il éradiquerait « l’obscurantisme » de Solentiname.

J’ai vu une photo de vous sur la rive de l’Araguaia
le jour de votre consécration, avec votre mitre
qui, comme on sait, est un chapeau de paille
et votre crosse, un aviron d’Amazonie. Et j’ai appris
que vous attendiez une sentence du Tribunal militaire.
Je vous imagine, dans l’expectative, souriant comme sur la photo (ce n’était pas pour l’appareil mais pour ce qui était à venir) à l’heure où les taillis sont plus verts
ou plus tristes,
avec dans le fond les belles ondes de l’Araguaia,
le soleil se cachant derrière de lointains latifundia.
La forêt commence là, « son silence comme une surdité ».
J’étais une semaine sur l’Amazone (à Leticia) et je me rappelle
les rives aux arbres cachés par des enchevêtrements parasitiques
semblables aux sociétés financières.
Vous avez entendu de nuit leurs bruits étranges
(certains comme des plaintes, d’autres comme des éclats de rire).
Le jaguar à l’affût du tapir, le tapir épouvantant les singes, les singes
faisant fuir… des perroquets ?
(c’est une page de Humboldt)
comme une société de classes.
Une mélancolie, le soir, comme celle des cours intérieures de la Pénitentiaire
L’air est chargé d’humidité, et comme d’une odeur de DOPS11
Il souffle peut-être un vent triste du Nordeste
du triste Nordeste…
Il y a une grenouille noire dans les noirs igarapés
(ai-je lu) une grenouille qui demande : Pourrr
quoi
 ? Pourrr
quoi
 ?
Peut-être que saute hors de l’eau un poisson tucunaré
et que prend son envol une aigrette gracile
comme Miss Brésil.
Malgré les compagnies, les sociétés. La beauté
de ces rives, prélude à la société que nous aurons.
Que nous aurons. Ils ne pourront pas, même s’ils le veulent,
ôter une planète au système solaire.

L’Anaconda Co. est-elle par chez vous ? Par chez vous
la Kennecott ?
Là-bas, comme ici, le peuple a peur.
Les missionnaires laïcs, avez-vous écrit,
« dans la forêt comme des jaguars, comme des oiseaux »
J’ai appris le nom d’un garçon (Chico)
et celui d’une fille (Rosa)
La tribu se déplace plus en amont du fleuve.
Les Compagnies viennent les assiéger.
Dans le ciel du Mato Grosso, les propriétaires terriens passent dans leurs avions privés.
Et ils ne vous invitent pas au grand barbecue avec le Ministre de l’Intérieur.
Elles sèment la solitude, les Compagnies.
Elles apportent le télégraphe pour propager de fausses nouvelles.
Le transistor aux pauvres, pour qu’ils aient le mensonge à l’oreille.
La vérité interdite parce qu’elle rend libre.
Solitude et division, ergots pointus.
Vous êtes poète et inventez des métaphores. Mais vous avez également écrit que
« l’esclavage n’est pas une métaphore ».
Ils pénètrent jusque dans le Haut-Xingu,
les chasseurs de concessions bancaires usurières.
Les larmes de ces régions, comme la pluie amazonienne :
la Police militaire vous a dit que
l’Église devait seulement s’occuper des « âmes ».
Ce sont donc les sociétés anonymes qui s’occuperont des enfants anémiques ?

Peut-être fait-il nuit noire à la prélature de Sao Félix.
Vous êtes seul, dans la maison de la Mission entourée de forêt,
la forêt par où arrivent les grandes sociétés.
C’est l’heure des espions du DOPS et des spadassins des Compagnies.
Est-ce un ami qui est à la porte ou bien l’Escadron de la Mort ?

J’imagine (si lune il y a) une lune mélancolique d’Amazonie
sa lumière illumine la propriété privée.
Latifundium non pour la culture des terres, que cela soit clair,
mais pour que le travailleur agricole ne bâtisse pas sa petite ferme.

Nuit obscure. – « Frère, combien de temps encore
jusqu’à Paranará ? » – « Je ne sais pas, frère.
Je ne sais pas si nous sommes encore loin, ou tout près,
ou si nous l’avons déjà dépassée. Mais ramons, frère. »

Nuit obscure. Sur les rives
brillent les petits feux des dépossédés.
Leurs reflets larmoyants.
Loin, très loin, rient les lumières de Rio de Janeiro
et celles de Brasilia.

Comment posséderont-ils la terre12 si la terre appartient aux propriétaires terriens ?
Improductive, seulement valorisée pour la spéculation
immobilière et les gros crédits de la Banque du Brésil.
Là Il est toujours vendu pour Trente Dollars
sur le Rio das Mortes.
Le prix d’un péon. Malgré
2.000 ans d’inflation.

Nuit obscure. Une humble, petite lumière (où ça exactement,
je ne sais)
une léproserie sur l’Amazone
les lépreux sont sur le quai
attendant le retour du radeau du Che.

J’ai vu que vous citiez mon Hommage aux Indiens d’Amérique
je suis étonné que le livre ait voyagé aussi loin que le Haut-Xingu
où, monseigneur, vous les défendez. Quel bien meilleur hommage !
Je pense aux Pataxό inoculés avec la petite vérole.
De 10.000 qu’étaient les Cinta-Larga, il n’en reste plus que 500.
Les Tapaiamas reçurent en cadeau du sucre à l’arsenic.
Une autre tribu du Mato Grosso fut dynamitée depuis un Cessna.
Le rauque mangaré ne résonne plus pour appeler aux danses à la lune,
les danses en costumes de papillons, en mâchant la coca mystique,
les femmes nues peintes avec les symboliques dessins
de la peau de boa, avec des grelots de grains aux chevilles,
autour de l’Arbre de la Vie (le palmier pifayo).
Une chaîne de losanges représente le serpent, et à l’intérieur
de chaque losange d’autres grecques, chaque grecque étant un autre serpent.
De sorte que de nombreux serpents sont dans le corps d’un seul :
organisation communale de nombreux individus. Pluralité
à l’intérieur de l’unité.
Au commencement il n’y avait que l’eau et le ciel.
Tout était vide, tout était plongé dans la grande nuit.
Puis Il fit des montagnes, des rivières. Il dit : « Tout y est. »
Les rivières s’appelèrent les unes les autres par leurs noms.
Avant, les hommes étaient des singes laineux.
La terre a la forme de l’arbre à pain.
Il y avait une échelle pour monter au ciel.
Colomb les rencontra à Cuba dans un paradis où tout était commun.
« La terre y est commune comme le soleil et l’eau, sans meum et teum. »
Ils donnèrent de la toile à l’un d’eux, alors, lui, la coupant en parts égales, la partagea entre toute la tribu.
Aucune tribu d’Amérique avec la propriété privée, pour autant que je sache.
Les Blancs apportèrent l’argent,
la valorisation monétaire privative des choses.
(Cris… crépitement des huttes dans les flammes… coups de feu)
de 19.000 Muducuras il n’en reste que 1.200. De 4.000 Carajá, 400.
Les Tapalumas : totalement détruits.
L’appropriation privée de l’Éden
ou Enfer vert.
Comme l’a écrit un jésuite :
« La soif de sang est plus grande que le fleuve. »

Un nouvel ordre. Ou plutôt
un nouveau ciel et une nouvelle terre.
Nouvelle Jérusalem. Ni New York ni Brasilia.
Une passion pour le changement : la nostalgie
de cette cité. Une communauté aimée.
Nous sommes des étrangers dans la Société de Consommation.
L’homme nouveau, et non la nouvelle Oldsmobile.

Les idoles sont l’idéalisme. Tandis que les prophètes
professaient le matérialisme dialectique.
Idéalisme : Miss Brasil sur les écrans pour cacher
100.000 prostituées dans les rues de Sao Paulo.

Et dans Brasilia la futuriste les maréchaux décrépits
exécutent depuis leurs bureaux de beaux jeunes gens par téléphone
exterminent la tribu joyeuse avec un télégramme
tremblotants, rhumatiques et arthritiques, cadavéreux
protégés par de gros gangsters aux lunettes noires.

Ce matin les termites sont entrés dans ma cabane
par l’endroit où se trouvent les livres (Fanon, Freire…
Platon aussi) : une société parfaite
mais sans changement
pendant des millions d’années sans le moindre changement.
Récemment, un journaliste me demandait pourquoi j’écris de la poésie :
pour la même raison qu’Amos, Nahum, Aggée, Jérémie…
Vous avez écrit : « Maudite soit la propriété privée. »
Et saint Basile : « Maîtres et possesseurs des biens communs
parce qu’ils furent les premiers à s’en emparer. »
Pour les communistes Dieu n’existe pas mais la justice.
Pour les chrétiens Dieu n’existe pas sans la justice.
Monseigneur, nous sommes des subversifs
un code secret sur une fiche dans des archives nul ne sait où,
disciples du prolétaire mal vêtu et visionnaire, agitateur
professionnel, exécuté pour avoir conspiré contre le Système.
C’était, vous le savez, un supplice réservé aux subversifs,
la croix, aux prisonniers politiques, et non un bijou en rubis
sur la poitrine d’un évêque.
Le profane n’existe plus.
Non, Il n’est pas au-delà des cieux atmosphériques.
Qu’importe, monseigneur, si la Police militaire ou la CIA
nous convertissent en aliment des bactéries du sol
et nous dispersent par tout l’univers.
Pilate l’écrivit en quatre langues : SUBVERSIF.
L’un arrêté à la boulangerie.
Un autre en attendant le bus pour se rendre au travail.
Un jeune homme aux cheveux longs tombe dans une rue de Sao Paulo.
Il y a résurrection de la chair. Sinon
comment peut-il y avoir révolution permanente ?
Un jour, El Tiempo jubila dans les rues de Bogota
(cela m’est parvenu jusqu’à Solentiname) CAMILO TORRES13 EST MORT
en énormes lettres noires
et il est plus vivant que jamais, défiant El Tiempo.
Comme cet éditorial du New York Times
« S’il est vrai qu’il soit mort en Bolivie14, comme il semblerait,
un mythe vient de finir avec cet homme. »

Et ils disent à Brasilia :
« N’ayez pas pour nous de visions véridiques, parlez-nous
de choses flatteuses, contemplez des illusions. »
Le miracle brésilien
d’un hôtel Hilton entouré de favelas.
Le prix des choses monte
et celui des hommes baisse.
Main d’œuvre aussi peu chère que possible (pas pour eux
la propreté… la Symphonie de Beethoven).
Et dans le Nordeste l’estomac se dévore lui-même.
Oui, Julien, les capitaux se multiplient comme des bacilles.
Capitalisme, le péché accumulé, comme la pollution
de Sao Paulo
le miasme couleur de whisky sur Sao Paulo.
Sa pierre angulaire est l’inégalité.
J’ai connu sur l’Amazone un Mike fameux
qui exportait des piranhas aux États-Unis :
il ne pouvait en envoyer plus de deux par bocal,
l’un se gardant de l’autre,
car s’ils sont trois ou plus ils se détruisent tous.
C’est le modèle brésilien des piranhas.
Production de masse de la misère, crime
en quantités industrielles. La mort
produite à la chaîne.
Mario-Japa demanda de l’eau suspendu au pau-de-arara15
et ils lui firent avaler un demi-kilo de sel.
Sans informations, à cause de la censure, nous savons seulement
que là où se rassemblent les hélicoptères se trouve le Corps du Christ.
De la violence je dirais :
il existe la violence de l’Évolution
et la violence qui retarde l’Évolution.
(Et un amour plus fort que le DOPS et l’Escadron de la Mort.)
Mais
l’harmonie des classes est sadisme et masochisme
sadisme et masochisme d’oppresseurs et d’opprimés.
Mais l’amour aussi est implacable (comme le DOPS).
L’aspiration à l’union peut conduire au pau-de-arara,
aux coups de culasse de fusil-mitrailleur dans la tête,
aux coups dans la figure avec les poings bandés, aux électrodes.
Pour cet amour beaucoup ont été rendus eunuques16.
On sent toute la solitude d’être seulement des individus.
Peut-être, pendant que je vous écris, avez-vous déjà été condamné.
Peut-être qu’après c’est moi qui serai fait prisonnier.
Prophète dans les terres où se joignent l’Araguaia et le Xingu
et poète aussi
vous êtes la voix de ceux qui ont du sparadrap sur la bouche.
Le moment n’est pas à la critique littéraire.
Ce n’est pas le moment d’attaquer les gorilles avec des poèmes surréalistes.
Et pourquoi des métaphores si l’esclavage n’est pas une métaphore
ni ne l’est la mort sur le Rio das Mortes
pas plus que l’Escadron de la Mort ?
Le peuple pleure en ce moment dans le pau-de-arara.
Mais tout coq qui chante la nuit au Brésil
est subversif
et chante « Revolução »
tout comme est subversive, après chaque nuit,
comme une jeune femme distribuant des feuillets ou des affiches du Che,
l’aube rouge.

Salut aux travailleurs agricoles, aux péons, aux missionnaires laïcs dans la forêt,
au cacique tapurapé, aux Petites Sœurs de Foucauld, à Chico, à Rosa.
Je vous embrasse.

10 Psaumes 18, 5.

11 DOPS : Departamento de Ordem Política e Social (Service d’ordre politique et social), police politique créée par le dictateur brésilien Getúlio Vargas en 1928 et qui fut réinstaurée par la dictature ultérieure, de 1964 à 1985.

12 Psaumes 37, 11 : « Les humbles posséderont la terre. »

13 Camilo Torres : Prêtre révolutionnaire colombien (1929-1966).

14 Bolivie : La mention d’une mort en Bolivie indique qu’il ne s’agit plus ici de Camilo Torres, mort en Colombie, mais de Che Guevara.

15 pau-de-arara : Instrument de torture sous la forme d’une barre à laquelle la victime est suspendue par les chevilles et les poignets.

16 eunuques : Allusion à Matthieu 19, 12, où il est question de ceux qui se font eunuques pour le royaume des cieux : l’engagement révolutionnaire en conduit certains à subir des tortures incapacitantes ; cette castration est évidemment malgré eux, mais les révolutionnaires acceptent les risques de leur état.

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Ernesto Cardenal à Solentiname
(Source : anamá Ediciones)