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La Chute des Arabes du Congo: Poème historique
Ce poème, publié dans le recueil La lune chryséléphantine (Les Éditions du Bon Albert, 2013) et relativement imprégné de l’esprit de sa source, nommée en exergue du poème, comme par les lectures héroïques et impériales des romans classiques d’aventure pour la jeunesse, est un adieu rétrospectif et crépusculaire à mon enfance.
Le jeune Français qui s’éveille à la culture continue de rêver à l’épopée impériale de son pays notamment en Afrique noire, laquelle devient, dans le récit des explorateurs et des conquérants, dans les romans tels que L’étonnante aventure de la mission Barsac de Jules Verne (terminé par son fils Michel Verne) ou Allan Quatermain et She de Henry Ridder Hagard, le symbole de l’inconnu qu’il a devant lui et qui n’est autre que son propre avenir.
Puis, vient la notion que les faits et gestes de ses pères, dont il a reçu l’héritage et le sang, blessaient la loi morale, la justice. Mais, même chez un auteur comme Jack London, peut-être le dernier grand maître du roman d’aventure, malgré son socialisme et son réalisme qui le place aux côtés du Joseph Conrad d’Au cœur des ténèbres, on trouve ce désir brûlant de conquérir l’inconnu, cette soif d’aventure qui tend à fermer les yeux sur les turpitudes d’une vie de conquérant et de dominateur. Même après avoir dit que l’homme occidental a été plus barbare que les peuples « barbares » qu’il a conquis et que c’est la raison pour laquelle il a pu les conquérir, une part en Jack London restait émerveillée par l’impérialisme de sa race anglo-saxonne, sinon de sa nation, et cherchait à le disculper en distinguant ses sacrifices et ses vertus du mercantilisme exploiteur qu’il préparait.
Qu’il y ait eu chez les descubridores et conquistadores des siècles passés, à côté d’iniquités sans nom, maints sacrifices et héroïsmes est peu contestable et le récit de leurs aventures transporte l’esprit, de même que la description par Las Casas de l’envers de l’épopée émeut jusqu’aux larmes. C’est pourquoi, après avoir à mon tour loué la bravoure des conquistadores puis pleuré sur le sort de leurs victimes, des peuples entiers, après avoir écrit ce poème sur la guerre au Congo entre Européens et Arabes (ou Arabo-Swahilis, guerre de 1892-1894), j’ai donné la parole aux libérateurs de leur continent dans des traductions de poésie africaine lusophone et anglophone (voir l’index de ce blog).
La chute du poème, qui fait l’objet d’une note, est une allusion à la flamme qui ne peut être entièrement éteinte et que j’ai appelée « le désir brûlant de conquérir l’inconnu ». L’Afrique s’est libérée du colonialisme et continue de lutter pour s’émanciper totalement du néo-colonialisme économique. L’âge des « grandes découvertes » et de l’exploration du monde est révolu mais certains, comme Bernard Heuvelmans (1916-2001), cherchent encore des « bêtes ignorées », des cryptides. Peut-être existent-elles, ces bêtes ignorées, peut-être les forêts humides du Congo et d’autres pays sont-elles encore suffisamment vastes et impénétrables pour les y cacher, mais pour combien de temps, alors qu’en Amazonie et ailleurs les bulldozers rasent chaque jour d’immenses surfaces de forêt vierge ?
Nous avons besoin d’explorer l’inconnu et, notre planète étant désormais le « village mondial » anticipé par le visionnaire Marshall McLuhan, notre âme d’explorateurs se tourne vers l’espace infini qui entoure ce village et dont nous savons si peu de choses encore.
Le poème est suivi d’une note « Comment lire un alexandrin » inédite.
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La Chute des Arabes du Congo
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D’après The Fall of the Congo Arabs (1897), par Sidney Langford Hinde, capitaine dans l’« État indépendant du Congo », chevalier de l’Ordre royal du Lion.
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I
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L’Afrique, promontoire enveloppé de nuit,
Territoire inconnu, l’Afrique inexplorée,
Ainsi qu’un feu-follet sous la lune, qui luit
Et silencieux danse une chasse enfiévrée,
Tremblant, trouble mirage, Éden enseveli
Dans d’épaisses vapeurs, des brumes d’eaux profondes,
L’Afrique immense et vierge en sa gangue d’oubli,
Couvrant de ses forêts des gouffres et des mondes,
Tel était le Congo que je vais évoquer !
Et l’on verra comment l’énigmatique terre,
Que nul profanateur n’avait pu bien marquer,
Au temps voulu devint un théâtre de guerre ;
On verra Léopold, fulminant souverain,
Affronter, au milieu de débauches tribales,
Le glaive du Prophète entre des doigts d’airain
– Et les morts destinés aux rites cannibales.
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II
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Depuis longtemps déjà, l’Islam, à Zanzibar,
Sur la mer possédait une imprenable enceinte,
Où l’imam, gravissant le rituel minbar,
Commentant la Sunnah, prêchait la guerre sainte.
De cette forteresse à l’abri du démon
Les Arabes d’Oman pénétraient en Afrique,
Attirés par l’ivoire et l’ébène, ce nom
Que celui qui les vend aux esclaves applique.
Les Bédouins, peu à peu se mêlant aux Bantous,
Fondèrent au Congo d’ardentes dynasties,
Sans briser tout à fait mais sûrs de leurs atouts,
Créant sur plusieurs points épars des colonies.
Qui dira ce qu’étaient ces farouches sultans ?
Peut-être rêvaient-ils de Bagdads magnifiques,
D’Alhambras de palmiers au miroir des étangs
Qu’infestent les essaims de mouches pétrifiques ?
Dans de géants harems les eunuques huileux
Ourdissaient-ils des plans infâmes de traîtrise ?
Qui disait la doctrine aux peuples nébuleux ?
Cet islam avait-il la pureté requise ?
Quoi qu’il en fût, on sait qu’une prospérité
Signalée avait cours dans leurs vastes domaines.
Plus qu’un puzzle de fiefs, c’était en vérité
Un État déployant des forces souveraines.
Or, au même moment, Al-Mahdi, l’Inspiré,
S’emparant de Khartoum élevait un empire :
Le Turc anéanti, le Soudan délivré
Du clanisme ancestral, l’Anglais qui se retire,
Par le glaive et la foi voyait ainsi le jour
Un califat arabe, altéré de conquêtes.
Eussions-nous au Congo vu de même, quel tour
Aurait pris le combat pour les cœurs et les têtes ?
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III
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Peut-être dans le but d’imiter le Mahdi,
Les sultans du Bassin voulurent mettre un terme
À la présence belge, et par un coup hardi
Rendre leur ascendant immuablement ferme.
Ils lancèrent bientôt une âpre razzia
Contre les peu nombreux officiers à demeure,
Ennemis de la pure et sainte Sharia ;
Pour l’un ou l’autre camp avait donc sonné l’heure.
Léopold répondit immédiatement.
D’un côté, Séfou Tip, fils de Tippo ; de l’autre,
Francis Ernest Dhanis au haut-commandement.
Derrière les fusils, Prophète contre Apôtre.
Si Dhanis dirigeait quelques combattants blancs,
De fait sa troupe était une armée indigène.
Gongo, son allié, chef d’hommes violents,
Résidait à N’Gandu, capitale et géhenne.
Car c’était, entouré d’une muraille en bois
Que des têtes de mort couronnaient, inquiètes,
Un vrai donjon, avec gardes en tapinois,
Tunnels en cul-de-sac et pavés de squelettes !
Ses habitants, confie un Blanc qui put entrer,
Respiraient la vigueur, la force et jeunesse ;
Ils avaient, poursuit-il, le pli de dévorer
Ceux des leurs un peu vieux ou tombés en faiblesse.
Du reste, mécréants, ne craignant point la mort
Ni les esprits du mal ni rien, l’âme sereine,
Ils avouaient priser – sans y voir aucun tort –
Bonne sans condiments, tendre, la chair humaine.
Avec cet allié, le Belge aventureux
Avait à parcourir d’immenses forêts vierges
Pour dérouter le Maure et, sous ce dais ombreux,
Tenter de regagner le bord fangeux des berges ;
Dans un silence lourd, quasi surnaturel,
Qu’il était long d’ouvrir à sa petite armée
Un chemin difficile et superficiel,
Craignant à chaque instant les flèches du Pygmée !
Ce peuple solitaire, elfes de la forêt,
N’aime point qu’impromptu le pas d’autrui résonne.
Ceux qui passent chez eux n’y marquent point l’arrêt :
Leurs traits empoisonnés n’épargneraient personne.
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IV
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Ce que fut la clameur des luttes corps à corps,
Avec quelle rudesse on s’y jetait en foule,
Et quels festins s’offraient les guerriers les plus forts,
Ne sera point noyé dans le temps qui s’écoule.
Quelque deux ans après le début des combats,
L’ultime coup porté contre les citadelles
De Nangwé, d’Ujiji, les dernières casbahs
Des Maures du Congo, vainquent les infidèles !
Un peu plus tard encore, au Soudan, Kitchener
Sous le feu des canons écrasait les Mahdistes.
(Marchand s’en retournait, tremblant du revolver,
Rendre compte à ses chefs : un Parlement d’artistes.)
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V
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J’ai raconté ces faits nûment, sans passion,
Parce qu’un parti-pris est karmique et funeste.
Des Arabes, des Blancs hantent la région ;
Ces diables sont passés, le Chipékoué* reste.
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*Chipékoué : Animal « cryptozoologique », monstre amphibie des immenses marais du Congo, non répertorié à ce jour. Peut-être un dinosaurien : voir B. Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées (1955) :
« S’étant livré à une enquête approfondie auprès des Noirs, Hughes a recueilli nombre de témoignages à propos du chipekwe. Le plus intéressant est sans contexte celui qui provient du grand chef de la tribu des Wa-Ushi, dont le grand-père avait assisté en personne, sinon participé, à la mise à mort d’un de ces monstres dans les eaux profondes de la Luapula, qui relie le lac Bangwéolo au lac Moëro : ‘Une excellente description de la chasse a été transmise par voie de tradition, écrit J.E. Hughes. Cela prit toute la journée à bien des meilleurs chasseurs de transpercer l’animal au moyen de leurs grands harpons Viwingo – les mêmes dont ils se servent aujourd’hui pour chasser l’hippopotame. On l’a décrit comme ayant un corps sombre et lisse, sans crins, et armé d’une seule corne blanche et unie, disposée comme la corne d’un rhinocéros mais faite d’un ivoire blanc et lisse, très fortement poli. Il est dommage que les Noirs ne l’aient pas conservée, car j’aurais donné n’importe quoi pour l’avoir.’ … L’aurai-je assez répété au long de cet ouvrage : il ne suffit pas de bonne volonté pour découvrir une bête même énorme dans un habitat qui garantit son incognito. Croire que l’on pourrait repérer à coup sûr un diplodocus dans un marais ou un lac couvrant des milliers de kilomètres carrés, c’est caresser l’espoir insensé de retrouver la classique aiguille dans un Gaourisankar de foin. »
*
Comment lire un alexandrin
La diction des acteurs de théâtre, quand ils jouent une pièce écrite en alexandrins, ne donne pas franchement à entendre qu’ils récitent autre chose que de la prose, et sans doute le public contemporain, relativement peu familier avec la versification, et ce d’autant plus que sont éloignées ses années de collège et lycée, ne pourrait-il sans impatience entendre une pièce versifiée si les acteurs scandaient les vers comme il se doit.
Or la versification n’a que peu d’intérêt si l’on ne scande pas les vers, c’est-à-dire si l’on ne donne pas à entendre leur rythme régulier, rehaussé par la rime, le rythme et la rime étant les deux éléments de régularité propres à charmer l’oreille au milieu de la diversité des tons, des vitesses d’élocution et d’intensité de la voix qu’appelle le fond du texte récité.
La scansion implique de savoir compter les syllabes d’un vers. Un alexandrin compte douze syllabes. Dans un poème en alexandrins, comme le présent poème, la rime intervient donc toutes les douze syllabes. Ici les rimes sont dites « croisées », c’est-à-dire que chaque quatrain (ensemble de quatre vers) compte deux rimes selon le schéma A-B-A-B.
Le comptage des syllabes ne poserait pas de difficultés si le modèle de versification que je suis était entièrement conforme à notre façon actuelle de prononcer le français. Or il se trouve qu’un certain nombre de mots, s’ils sont prononcés « naturellement », c’est-à-dire comme dans la langue parlée, rendent l’alexandrin boiteux, et la régularité de la scansion n’est plus respectée.
Par exemple, si la phrase « je ne sais pas » compte, dans un alexandrin, quatre syllabes, il n’est pas douteux qu’en la lisant dans d’autres contextes ou plus simplement en la prononçant soi-même on dira plutôt « je n’sais pas » ou « je sais pas », trois syllabes, voire « j’sais pas », deux syllabes. Par conséquent, quand un poète écrit l’alexandrin « je ne vois pas du tout de quoi vous me parlez », il s’attend à ce qu’on lise chaque syllabe distinctement, pour que les douze syllabes assurent la régularité de la scansion, tandis que cette régularité serait brisée si on lisait « j’vois pas du tout d’quoi vous m’parlez » car on ne prononce alors que huit syllabes ; et ainsi de suite pendant tout le poème.
C’est une règle facile à retenir : il faut prononcer distinctement chaque syllabe.
Mais il y a des cas plus difficiles, à l’intérieur de mêmes mots, notamment tout ce qui a trait à la diérèse ou découplement de deux voyelles successives, rarement prononcée dans la langue parlée mais fréquente en versification classique. Par exemple, au dernier vers du poème ici, le nom du « Chipékoué » sera articulé par la plupart en trois syllabes Chi-pé-koué (et c’est d’ailleurs conforme à la graphie originale Chipekwé), mais je l’ai écrit de cette manière pour rendre par diérèse le mot long de quatre syllabes, à savoir qu’il faut lire Chi-pé-kou-é. Alors le vers a douze syllabes et est un alexandrin :
1Ces-2dia-3bles-4sont-5par-6tis-7le-8Chi-9pé-10kou-11é-12reste
(En fin de vers, « reste » n’a qu’une syllabe ; s’il était à l’intérieur d’un vers devant un mot commençant par une consonne, il prendrait deux syllabes, par exemple « res-te-là »)
Dans le même alexandrin, « dia », dans le mot « diable », est prononcé une syllabe, comme ça se prononce, et non deux, « di-a ». C’est comme ça. Les règles, qui ont été codifiées dans les traités de versification, échappent parfois à toute logique ; à l’époque, elles devaient plus ou moins se conformer à la langue parlée. C’est devenu de moins en moins vrai. Certains, parmi les rares auteurs qui continuent à écrire de la poésie versifiée, ont renoncé à ces règles codifiées pour se rapprocher de la langue parlée actuelle. Je n’ai pas suivi cette voie dans ma propre poésie versifiée car il s’agit de toute façon d’un compromis plus ou moins boiteux ; personne n’écrira un vers où « je ne sais pas » sera lu trois, voire deux syllabes, et pourtant je sais que je ne prononce jamais, en parlant, « je ne sais pas » quatre syllabes et que, quand j’entends quelqu’un articuler de cette manière, je tique et pense : « Voilà un précieux ! »
Je fais donc suivre une liste de quelques mots où j’appelle l’attention du lecteur sur une diérèse (ou une autre particularité de prononciation) et d’autres particularités qu’il est censé connaître pour bien scander les alexandrins de ce poème. Par ordre d’apparition :
si-len-ci-eux (4)
fon-dè-rent-au-Con-go (6) (la liaison doit être audible : il ne faut pas prononcer « fondère au Congo » (5) mais « fondère-tau-Congo »)
ra-zzi-a (3)
Sha-ri-a (3)
im-mé-di-a-te-ment (6)
vi-o-lents (3)
in-qui-ètes (3)
a-vou-aient (3)
a-lli-é (3)
su-per-fi-ci-el (5)
pa-ssi-on (3)
ré-gi-on (3)
Chi-pé-kou-é (4)
Fragments de jeunesse échappés
Rue bancale
Pièce avant-gardiste en un acte où se mêlent nobles sentiments (en fait un noble sentiment) et vierges vertueuses (en vrai, une seule) dans un monde impitoyable. On y verra aussi un homme-tronc et une femme à barbe pour que le public en ait pour son argent. Des glaces et rafraîchissements seront vendus à l’entracte, plutôt cher mais c’est le prix qu’il faut payer pour admirer de nobles sentiments (un seul, en fait) et rêver au dévergondage de vierges vertueuses.
Décor
Une scène de théâtre comme les autres, sombre et avec un plancher en bois qui grince et résonne sous le pas des acteurs (les fameuses « planches »), irritant au plus haut point pour le public. Au fond à droite est assis un mendiant la main tendue, le coude sur le genou. Du fond à gauche entre une petite vieille à la démarche correspondante. Elle traverse le fond de la scène et, arrivée au niveau du mendiant, lui exprime son mépris d’une façon ou d’une autre, puis sort par la droite. Quelques instants plus tard, on la voit de nouveau entrer par la gauche et recommencer son manège. Les deux personnages exécutent ce rôle pendant toute la durée de la pièce.
Le bon sentiment (homme beau et svelte en tenue de danseur de ballet)
Je suis le bon sentiment. Rassurez-vous, je ne fais que passer.
Il sort. On ne le reverra plus.
La vierge vertueuse (selon votre goût)
Je suis la vierge vertueuse. J’ai promis à mon bien-aimé de l’attendre en ne pensant qu’à lui, d’ignorer les avances des autres. J’ai toujours aimé mentir.
Elle sort. Cinq ou six hommes la suivent.
Passant n°1
Bonjour.
Passant n°2
Bonjour.
Passant n°1
Ça va ?
Passant n°2
Ça va, et vous ?
Passant n°1
Ça va. Au revoir.
Passant n°2
Au revoir.
Passant n°1 (en sortant et à part)
Idiot.
Passant n°2 (en sortant et à part)
Crétin.
Ils sont sortis.
Passant du Sans-Souci
Haré Krishna !
Il sort.
Passant par la Lorraine avec ses sabots
Traverse la scène en fredonnant l’air bien connu la scène puis sort.
Maupassant
Je ne suis qu’une vie. Un bel-ami tout au plus. À peine un horla. Une boule de suif, en somme. Peuh ! Et l’on me demande toujours de mes nouvelles !
Il sort.
Le poète
Ô, oui ô ! voûte imperturbable des songes sacrés, exil des frustrations oniriques, invertébré gastéropode, je déclame pour que tu m’entendes ! Ô, las, ô ! ferment soluble des urines célestes !
La voix (venue de l’au-delà, immatérielle, impondérable, invertébrée)
Silence, on dort !
Le poète
Ô gloire ! La voix m’a parlé !
La voix
La paix, nom d’un chien !
Le poète
Oui, je te reconnais ! Abreuve-moi de paroles, je suis tout ouïe !
La voix
P… mais quel trou du c…
On entend un long bâillement, puis des ronflements, qui s’estompent progressivement.
Le poète (se procurant un téléphone)
Allo ! Allo ! Jean-Pierre ? Il n’a quand même pas raccroché, cet imbécile ? Allo, Jean-Pierre, pourquoi tu tousses ? Tu sais, le sucre, au fait, c’était pas du sucre. Pourquoi tu tousses ? Non, c’était pas du sucre, c’était de la coke ! Allo ? Je ne t’entends pas bien, éloigne-toi des turbines nucléaires. Allo ? Quel c…, il a raccroché !
La femme fatale (selon votre goût)
Auriez-vous du feu, s’il vous plaît ?
Le poète
Certainement.
Il sort deux silex et les choque l’un contre l’autre à plusieurs reprises mais ne parvient à produire aucune étincelle. Il les jette, s’empare d’un bâton qu’un assistant de la régie lui tend de derrière les rideaux, s’assoit par terre et le roule entre ses mains pour démarrer un feu. Il échoue, se relève, sort un briquet de sa poche et allume la cigarette de la femme fatale.
La femme fatale
Merci.
Le poète
À ce propos, dès l’instant où je vous ai vue, j’ai su que nous étions faits l’un pour l’autre.
La femme fatale
Vous êtes un rapide.
Le poète
Veux-tu voir ma grosse voiture ?
La femme fatale
Tu n’aurais pas plutôt un petit camion ?
Ils sortent bras dessus bras dessous.
L’homme-tronc
Je suis chargé de vous divertir par ma difformité physique après ces répliques hautement intellectuelles. L’auteur, bien que voué aux plus nobles entreprises philosophiques, tient tout de même à toucher le public le plus large possible. Son étude inlassable des plus grands esprits de tous les temps lui a démontré qu’un homme-tronc était toujours apprécié du public des théâtres. En outre, c’est le mari de ma sœur. J’étais au chômage, alors elle lui a demandé de me trouver un rôle dans sa pièce. C’est généreux. Et puis, le théâtre, ça m’intéresse, moi. J’attends une réponse pour le rôle de Dom Juan.
Le facteur
J’apporte la réponse à votre candidature pour le rôle de Dom Juan.
Il tend la lettre à l’homme-tronc, qui la lit en silence.
L’homme-tronc
Ils ont trouvé ma prestation trop intellectuelle pour le personnage et me proposent de tenir le rôle du chandelier. Tous des abrutis dans ce milieu !
Ils sortent.
Le prophète
Dieu créa l’homme au septième jour. Voyant qu’il n’en tirerait rien, il créa la femme de la côte de l’homme.
Dieu dit : « Tu aimeras ton prochain » et l’homme répondit : « Je prends le prochain. »
Dieu dit : « Tu ne voleras point » et, certes, s’il avait voulu qu’Adam vole, il lui aurait donné des ailes comme aux oiseaux et aux chauve-souris (qui sont des mammifères).
Dieu dit : « L’adultère est un péché » et Adam répondit : « J’en ai déjà un, il donne de très bonnes pêches, merci. »
Dieu dit : « Je pense donc je suis. » Ah non, pardon, ça c’est d’un d’autre.
Dieu est un autre.
Lorsque Jésus naquit, il ne se distinguait en rien des autres fils de l’homme, même si sa mère était encore vierge. Il fut cependant remarqué par les rois mages car il était Dieu. Les rois mages vinrent et lui dirent, chacun leur tour : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux qui rira aura une tapette. » Jésus ne rit pas et les rois mages dirent : « C’est Dieu. » Jésus marcha et avec ses douze meilleurs amis il forma un groupe de rock : Jésus et les Apôtres. Jésus se crucifia parce qu’il était complètement rond ce jour-là et il pensait que ça amuserait ses copains. Il leur dit : « Eh regardez, je suis crucifié ! » Judas passa un sale quart d’heure parce qu’il n’avait pas trouvé ça drôle. Après, Jésus redescendit de la croix et dit : « P…, je ressuscite ! » car il aimait inventer des mots nouveaux. Alors, les gens aimèrent Jésus et écoutèrent ses paroles. Puis il retourna au ciel avec du LSD. Depuis, tous les junkies veulent mourir à trente-trois ans.
Il sort.
Le S.D.F. (après avoir adressé en vain un salut de la main au mendiant du fond, qui l’ignore)
Z’auriez pas une p’tite pièce ?
Le père Noël
Tu me prends pour le père Noël ou quoi ? Va voir ailleurs si j’y suis.
Le S.D.F.
Z-y-va, me parle pas comme ça ! C’est la faute à la société si j’en suis là.
Le père Noël
Et alors ? Je ne suis pas mère Teresa, moi ! (Il sort de sa hotte un pistolet en plastique transparent.) Allez, tiens, prends ça et lâche-moi les baskets.
Il sort. Le S.D.F. se tire une balle dans la tête et tombe raide mort.
La grand-mère du fond de la scène (qui fait une brève apparition sur le devant de la scène, voyant le cadavre)
Ivrogne !
Elle sort. Le mort reste.
Le philosophe
Je suis le philosophe. Nous allons enfin pouvoir philosopher dans cette pièce. (Il se racle la gorge.) Au commencement était Socrate, père de la philosophie. Il savait qu’il ne savait rien, c’est lui qui l’a dit. Depuis, tous les philosophes l’imitent.
Platon, ce fayot, a écrit l’apologie de Socrate. Il dit : « Maître, j’ai écrit votre apologie ! » Socrate dit : « C’est bien, Platon, va voir chez Walt Disney, ils ont un rôle pour toi. » Depuis, il joue Pluto le chien.
Je pourrais aussi vous parler de Blaise Pascal, qui aimait tellement l’argent qu’il prit le nom des billets de cinq cents balles. Mais c’est un philosophe mineur.
Tous les philosophes connaissent bien René. Il est toujours au bistrot à jouer aux cartes, d’où son nom. Lui, c’est un bon gars. Il pense donc il est.
La femme à barbe
J’étais la bonne amie de Bozo, il est mort hier soir. Je suis en deuil.
Le philosophe
Permettez, madame, ne voyez-vous pas que vous troublez un colloque majeur ?
La femme à barbe
Bozo était le meilleur des hommes. Tellement joueur ! Comment pourrais-je oublier la façon si gaie qu’il avait de tricoter ma barbe ?
Le philosophe (appelant)
René, viens me donner un coup de main !
René (entrant)
Ben qu’est-ce qu’y a ? Qu’est-ce qu’y a ? Je pense donc je suis. (À la femme à barbe) Y a un problème ? Est-ce que tu penses donc tu es ?
Ils sortent en rouant de coups la femme à barbe.
Rideau.
*
Poèmes inédits (1991-92)
C’était un soir et l’on riait
De choses bêtes et futiles
Et l’on riait elle priait
Mais les vœux furent inutiles
Ô mon cœur je me suis trompé
Et j’ai broyé son frais sourire
Ô mon cœur tu m’as tant frappé
Ah j’ai souffert pour ton empire
Sa larme a glissé sur ma chair
Las ! à chaque coup que je donne
À chaque pieu à chaque fer
Dans sa poitrine qui résonne
C’est moi qui souffre et moi qui meurs
C’est moi qui tombe et moi qui saigne
Nos yeux ont perdu leurs couleurs
Fiers c’est la fin de notre règne
*
Ce poème a été publié dans le recueil Les Pégasides (x) sans le premier quatrain. Je le restitue ici dans sa version originale et intégrale.
Amour ô femme Amour
Prends mon ciel mes étoiles
Prends tout va-t-en un jour
S’envoleront nos voiles
Mon cœur mon cœur est mort
Maintenant c’est un ange
Tu pleures l’ombre dort
Dans l’eau noire de fange
Ô mon visage est blême
Et lasse mon étreinte
J’ai tant crié je t’aime
Que ma voix s’est éteinte
*
Amour détruit frustré déchiré décadent
Amour de décharnés amour de nous ma triste
Amour de rien de tout laxatif obsédant
Amour et fiel rancœur haine long jeu de piste
Désespoir et fatigue ombres clartés de nuit
Tes yeux si froids si loin trempés par trop de larmes
Plus rien ni vent ni voix ni doigts ni feu ni bruit
Plus rien j’ai tout perdu ton sourire et tes charmes
Mais quoi ? est-ce donc tout ? Tu ne dis rien ! Pourquoi ?
Où vas-tu ? tu t’enfuis tu te caches tu pleures
Et que fais-tu de toi car je te cherche moi
Dans ces Éden sans joie où les yeux sont des leurres
Mais va ! va-t-en pars donc insupportable vice
Je suis las à la fin de ton piège à corbeau
Abominable amour où tout est sacrifice
Ma vie ô c’est ta chair ton cœur est mon tombeau
*
Te voir ainsi perdue au milieu de l’ordure
Heureuse puis tragique honteuse puis sublime
Rayonnante splendeur puis vague tache obscure
Ô femme au cœur mourant dont aimer fut le crime
Te voir ainsi c’est trop je veux la vérité
Je veux savoir t’aimer te donner mes trésors
Et puis prendre les tiens ton rire ta beauté
Tes yeux clairs et profonds dans lesquels je m’endors
Tu fus un océan d’amour et de chaleur
Et moi le goéland qui ne partage pas
Les pays qu’il découvre ô volant de bonheur
Pour n’aimer que ton cœur toujours – jusqu’au trépas
Je me sens loin de toi si loin de ta chère ombre
Triste d’avoir perdu ma lumière de soie
Je suis une âme errante ô dans le gouffre sombre
J’oubliai le chemin vers tes rêves de joie
*
C’est pour toi que le ciel fait briller son soleil
C’est pour toi que l’été resplendit de bonheur
Tout est pour toi déesse et mon feu mon sommeil
J’écris car notre amour est cruel – est douleur
Je veux mourir de toi sous ton pâle visage
Tes cheveux sur ma joue et ta main dans la mienne
Ton sourire de lac un peu comme un mirage
Ton sein contre mon cœur adieu magicienne
Pleure on était trop beaux et notre amour trop grand
Je veux pleurer aussi car je me sens si las
Âme en peine de toi spectre fantôme errant
Vivre je ne peux plus l’amour me tue hélas
J’avais si mal vécu ô j’avais tant menti
Qu’un jour je suis tombé à genoux dans ton ombre
J’ai dit plus rien n’est vrai le jeune âge est parti
J’ai trop de ton œil clair dans mon œil torve et sombre
Je ne veux plus souffrir de t’aimer comme ça
Ton corps est le témoin de ma lente agonie
Et ton cœur ivre d’air que le mien pourchassa
Saigne sur mon visage et sur mon harmonie
*
Tout de moi t’appartient maîtresse aux yeux qui pleurent
Je n’ai plus rien à moi que suis-je alors ô rien
L’amant des éplorés ces souvenirs qui meurent
Dans le vent sans espoir remuant comme un chien
Tout de moi t’appartient et le monde et le monde
Tout tu mérites tout puisque tu m’as aimé
Belle enfin belle vrai dans le charnier immonde
De tes sœurs les putains au cœur envenimé
Reine trônant là-haut tes pieds sur mes épaules
Surmontant le fumier les rats les ossements
Les poètes blessés identiques aux saules
Pleurant toujours pourquoi ? leur cœur a des tourments
Je disais qu’il fallait de moi laisser un signe
De mon passage ici de mon long châtiment
Et toi tu répondis pure comme le cygne
Sur l’eau noire du lac : fais-moi donc un enfant
*
Je t’ai tant adorée aurore bleue étoile
Que loin de toi je meurs comme un cabot galeux
D’un linge gris crasseux mon corps tordu se voile
Cachant à tout jamais un visage hideux
J’étais vraiment trop laid monstre amant des merveilles
Bête tapie à l’ombre et toujours aux aguets
D’un regard précieux d’un rire plein d’abeilles
D’un chaste pas qui va vers des décors plus gais
Et je rêvais d’amour bien caché dans mon antre
De ces cœurs papillons qui volètent clartés
Fugaces du jardin roses et bleus au centre
Petits points de chaleur rayons d’or éclatés
Un jour tu m’apparus plus belle encor que toutes
Et j’ai voulu t’aimer ah quel sombre crétin
J’approchai tu t’enfuis que les sages m’écoutent
La nuit me vit pleurer jusqu’au petit matin
Tombé bas dans la fange et fouetté par l’ortie
J’ai perdu l’appétit j’ai perdu le sommeil
Et je meurs à présent ployé sous l’apathie
Oui mort d’avoir voulu caresser le soleil
*
Pâle c’est le printemps les gens aiment pas moi
Ils marchent dans les parcs heureux calmes et simples
Je marche triste et seul mon soleil est si froid
Et je hais ces gens-là heureux calmes et simples
A-t-il connu l’amour demandent les heureux
En me voyant passer sombre et presque invisible
Hélas oui plus que vous cœurs gluants et lépreux
J’ai plus aimé que vous bien plus… bien plus horrible
Hélas elle était belle hélas peut-être trop
Hélas l’amour est noir comme du sang de goule
Elle est partie hélas ô tambour du héraut
Fais-la moi revenir va bats donc va roule
Mais rien n’a fait rentrer ma chatte à la maison
Jamais je n’oublierai heureux calmes et simples
Ces moments de tendresse à la belle saison
Ces doux moments d’amour heureux calmes et simples
*
Heureux… heureux le chat qui paisible ronronne
Près de la cheminée étendu de son long
Heureux le sommeilleur qui quand la cloche sonne
Ne se réveille point heureux dans le salon
L’enfant couvert d’amour par des parents tranquilles
Heureux l’insouciant qui lance des cailloux
Et rit quand on le gronde heureux les gens fragiles
Blottis près de quelqu’un ô bienheureux les fous
Qui ne savent qu’aimer heureux le doux grand-père
Proche de sa famille et fier d’avoir tout fait
Heureux le voyageur les deux pieds sur la terre
Et l’âme dans le vent heureux… pas tout à fait
Pourtant tout est à lui le ciel et les nuages
Le soleil et la mer les étoiles la nuit
Mais dans son long trajet à travers tous les âges
Il ne voyage pas non en fait il s’enfuit !
*
Ce poème a été publié dans Opales arlequines (x) sans les huit premiers vers. Je le restitue ici dans sa version originale et intégrale.
Je ne veux pas ce n’est pas vrai ô dis-le moi
Mais pourquoi est-ce ainsi pauvre p… pourquoi
Je t’aime tellement ma chatte tellement
Et ton cœur ô ton cœur ce perfide te ment
Aime-moi nom d’un chien je veux tout te donner
Tout ce que tu voudras je veux te pardonner
Mais garce sans souci tu m’as jeté hélas
Hélas je t’aime trop et je me sens trop las
Que suis-je maintenant je n’ai plus soif plus faim
Je ne ris plus je pleure et ce jusqu’à la fin
Bien proche je le sais il me faudra mourir
J’ai sommeil et pourtant je ne peux pas dormir
Souvent je veux vomir mais jamais rien ne sort
Quand je veux respirer la souffrance me tord
Chair âme et cœur à vif je me meurs chaque jour
Ce cauchemar c’est toi mon infernal amour !
*
Mettons fin à cela je ne veux plus t’aimer
À force je suis las des regrets oui tant pis
Tant pis c’est ça l’amour une plaie à gommer
Un cœur qui veut mourir envoyé au tapis
J’arrête la partie Ô lâche va tu dis
Mais c’est ne t’en fais pas notre faute à tous deux
Allez à la prochaine hardis les gars hardis
On se dira bonjour et ça va si tu veux
On se reconnaîtra sans bien se reconnaître
Pâles masques rictus froids figés par le givre
Nous nous verrons un peu nous voyant disparaître
C’est comme ça tant pis maintenant je veux vivre
*
Que c’est triste ce temps que c’est triste l’automne
Marcher dans ce vent froid me rappelle l’amour
Frappé de tous côtés de mon pas monotone
J’avance condamné dans cette nuit de jour
Les feuilles ont quitté les branches squelettiques
Pour le trottoir glacé… du malheur au malheur
Et rien ne changera pour nous paralytiques
Automne dans le ciel automne dans mon cœur
*
Ma fleur est dans le ciel on ne peut la cueillir
Que si l’on sait voler ô ma fleur est trop belle
Mais on ne peut l’aimer que si l’on veut mourir
Ma fleur est une femme attachante infidèle
Ma fleur me fait chanter ma fleur me fait pleurer
Son parfum est bien doux ma fleur est une larme
Qui coule sur mon cœur juste à peine effleuré
Mon cœur brisé vaincu par ma fleur et son charme
Ma fleur aime être aimée et je l’aime à la mort
Ma fleur est trop aimée et ma fleur est fragile
Ma fleur des nuits du Sud rêve quand elle dort
À des pays connus où l’amour est facile
Hélas je ne suis rien ma fleur n’est plus ma fleur
Quand un ange est passé la pauvre s’est flétrie
Sa chair ensanglantée implore la douleur
Ma fleur est la beauté de l’amour appauvrie…
*
Ô rêve des noirs assassins
Fontaines bouillantes du lait
Des blancs et virginaux essaims
Je veux mourir si je suis laid
Ô vol sans bruit des esprits las
Crime sans espoir des perdants
À jamais violés hélas
Vivre en connaissant ces tourments
Ô murs infatigués des jours
Fétides charniers de nos nuits
Abondantes et dans les tours
Aimer sans demander : Et puis ?
Ô visages sans horizon
Sans ciel au fond des yeux sans rien
Regards creux et pleins de poison
Je vous hais vous embrassant bien
*
Ô cieux d’argent désargentés
Rougeoiements sombres luminaires
Mousses de lumière éclatées
Vagues de brume qui s’éclairent
Ô ciel mouillé ô mon linceul
Voûte magnifique émeraude
Je chante la belle et vais seul
Et toi seul recueilles cette ode
Ohé le vent envole-toi
Et va la baiser sur les lèvres
Vent enivré rapporte-moi
La chaude saveur de ses fièvres
Ô cieux qui criez dans mon cœur
Pluie ô les larmes des déesses
Coule de mes yeux d’empailleur
J’ai vendu des rayons aux messes
Mais j’ai menti mais j’ai menti
Ma poésie est un mensonge
De l’art contrefait travesti
Le pus l’atteint le ver la ronge
Cieux laissez-moi je suis perdu
J’ai menti tout me ment mon frère
Qui riait ton rire s’est tu
Y a-t-il donc pour nous un père
*
Jus d’orange
J’ai posé le soleil aux pieds
Blancs et soyeux de ma chérie
Mais les rayons d’or carnassiers
En ont fait de la chair pourrie
J’ai mis mes lèvre sur son cou
Les étreintes sont merveilleuses
Mais j’ai laissé sur ce coin mou
Des tumeurs noires et visqueuses
J’ai chanté comme un matelot
Pour qu’elle remplisse ma gourde
D’un peu de son amour falot
M… j’ai fait d’elle une sourde
Chez des amis je vais tout fier
Disant qui de moi ne succombe
Admirez donc son petit air
Mais où est-elle
…………………Dans la tombe
*
Putride chair de nos seize ans
Terribles tourments de nos âmes
Vivre les regards malfaisants
Au fond du cœur et dans nos drames
Souffrir –à moins que l’on ne meure–
Dans les noires éternités
Démons que tout suit rien n’effleure
Vos cuirs malsains et dépités
Aux verbes qu’on a déglutis
Devant les poses des affreuses
Fuyez vers les cieux engloutis
Que les dents des charognes creusent
Débats futiles tristes gloses
Qui ne vous a supportés rage
Aux yeux vides sous les hypnoses
Des masques bleus pleins de cirage
Allons mourez ombres laquées
Luisantes faces de débris
Mourons ensemble âmes traquées
Meurs enfant meurs efface et ris
*
Elle est allongée en des rêves
Sur des poufs flottants diaprés
Et ses étreintes sont si brèves
Que les sens restent effarés
Ses longs cheveux sur le visage
Elle avance et respire l’air
Qui l’aime et l’embrasse au passage
Et qui s’envole au loin si fier
Elle sourit aux morts qui passent
Ces souvenirs de vagues soirs
Et ces images la délassent
Au milieu des bâtiments noirs
Ô qu’elle est belle l’amoureuse
Dans son manteau de sentiment
Car vous savez elle est frileuse
Sans les bras de son cher amant
L’amoureuse dans la lumière…
*
On irait mon amour chanter
Sous un ciel radieux et boire
L’eau pure du ruisseau l’été
Nous ferait un lit dans sa moire
On irait mon amour cueillir
Les fleurs des champs et les framboises
À nos lèvres dans un soupir
Ivres d’écumantes cervoises
On irait mon amour dormir
À l’ombre du saule et nos rêves
Nous diraient de ne point partir
Car les voluptés sont bien brèves
On irait mon amour s’aimer
Sous le soleil de la campagne
Courir dans le blé parfumé
De ton souffle sous la montagne
On verrait mon amour le ciel
On raconterait un nuage
Affamés on prendrait le miel
D’un ourson pour notre voyage
On boirait mon amour le lait
De languides et grasses vaches
On dirait lon la qu’il est laid
Du paysan couvert de taches
On le ferait tout ça mon cœur
Hein même on ne serait plus tristes
On rirait heureux quel bonheur
–Mes songes sont-ils réalistes
Mais je vais dormir à présent
Demain le jour sale et grisâtre
Renaîtra classique en disant
Non dans mon sein nul ne folâtre
*
Prophètes de bazar vos qui vivra verra
Me lassent à la fin vous mentez fanfarons
Que verrons-nous parlez pitres nous ne verrons
Rien nos yeux sont fermés point qui vivra mourra

