Le Bougainvillier : Poèmes

Le Bougainvillier est paru aux Éditions du Bon Albert (EdBA) en 2011. En voici la présentation sur ce blog. Ce recueil en vers classiques n’est pas passé complètement inaperçu puisqu’il a reçu le prix de poésie Georges Riguet en 2012.

Il est temps de présenter au public une version revue et corrigée de ce recueil faisant fond sur quelque quinze ans de pratique de versification, ajoutés aux quelque quinze ans qui en avaient précédé la publication. En cela, nous suivons les recommandations anciennes de Boileau, contre l’idéologie moderne de la « spontanéité » pour laquelle reprendre un texte, un premier jet est une sorte de manquement. Avec le vénérable ancêtre, nous pensons que nos œuvres peuvent être améliorées tant que nos facultés le permettent, et, si nous nous estimons un tant soit peu, elles doivent l’être, au fur et à mesure que s’accroît notre maîtrise. Le temps où des améliorations ne seront plus permises, car le déclin des facultés contrebalancera les progrès de l’art, n’est pas encore venu pour nous : nous implorons la Providence de nous faire savoir, le moment venu, lorsque nos facultés auront atteint ce terme, pour ne pas altérer par une sénilité aveugle et intempestive l’œuvre à laquelle notre inspiration pouvait atteindre.

Pour le poète qui n’a pas renié l’héritage des vers et donne libre cours à sa passion, ces préceptes sont d’autant plus nécessaires aujourd’hui qu’il n’y a pour ainsi dire personne pour leur dire ce qu’est un bon vers. Les professeurs de lettres qui continuent d’enseigner ces choses le font en archéologues, incapables de transmettre un enseignement pratique valable. Nous avons donc appris tout seul ce qui ne se trouve pas dans les traités de versification (qu’il est du reste absolument nécessaire de connaître : voyez à ce sujet nos prolégomènes à la versification française). Ainsi, nous avons appris seul que l’application (qu’en ce qui nous concerne nous avons voulue rigoureuse) des règles formelles de l’art n’est pas encore le dernier mot. Le Bougainvillier peut aujourd’hui profiter d’une pratique plus avancée qu’au moment de sa parution.

Quatre considérations s’imposent à l’examen d’un vers classique : le sens, la métrique ou prosodie, l’expression, la sonorité. Le sens et la métrique sont la base. Il n’y a pas de poésie classique sans respect des règles de la versification, de la métrique ; et c’est par l’emploi de ces règles que le poète classique exprime un sens, un contenu.

La métrique est respectée ou non, elle s’apprend dans les traités de versification. S’il y a dans un poème des choses à améliorer à cet égard, cela relève du choix de l’auteur, selon qu’il souhaite appliquer toutes les règles ou seulement quelques-unes, comme beaucoup de nos poètes avant que la versification ne fût complètement abandonnée. En principe, il n’y a donc pas d’amélioration possible à cet égard, compte tenu d’un choix initial, sauf en cas d’erreurs ponctuelles. L’amélioration peut donc porter sur le sens, l’expression et la sonorité.

Le sens n’appelle pas de remarques particulières : le poète est ou bien satisfait du sens, du contenu de son poème ou bien il ne l’est pas ou pas entièrement.

L’expression est, entre autres, la question du registre. Le poète peut considérer que ses phrases pèchent par un registre trop familier, pas assez élégant pour ce qu’il exprime, ou encore pas assez vigoureux ou expressif. Ce que sont une belle langue, une langue élégante, une langue expressive, c’est quelque chose qui peut se discuter avec tous les écrivains, même ceux qui n’ont jamais écrit de poésie. En poésie classique, il est important que le respect des contraintes formelles ne nuise pas à l’expression. Cela exige de la pratique.

S’agissant de la sonorité, enfin, non seulement les écrivains en prose mais aussi les poètes qui n’écrivent pas en vers classiques n’y sont pas aussi sensibles que le poète classique. Le principe de la rime récurrente au sein de vers réguliers impose en effet de soi-même une attention poussée du poète à la sonorité, selon des principes que nous ne décrirons pas ici mais qui jouent un rôle important dans la présente réécriture de nos poèmes. La question de la sonorité ne se pose que marginalement en prose, où il est rare que la sonorité heurte ou froisse l’oreille, et même quand c’est le cas cela ne nuit guère à l’ensemble car cet aspect particulier reste secondaire en prose. C’est dans la poésie classique, en raison de la régularité métrique dont découle sa musicalité, que la sonorité apparaît comme une contrainte, ajoutée à la contrainte prosodique. (Certains de ces principes, comme la prohibition de l’hiatus, sont d’ailleurs codifiés dans les règles mêmes de la versification et s’imposent donc au titre de ces règles.)

Paul Valéry a parlé d’un enseignement oral de la poésie qui se transmettait de maître à disciple et permettait de distinguer les initiés. Il affirme savoir, sans en dire plus, quels poètes sont initiés et lesquels ne le sont pas. Après quelque trente ans de pratique et une douzaine de recueils écrits et réécrits, dans un désert culturel où cet art n’est plus guère pratiqué, nous pensons être parvenu à notre auto-initiation. Nous avons même tendance à penser que Valéry, en levant ainsi le bout du voile sur un mystère, fait preuve d’une certaine suffisance : nous ne savons au juste de quels principes il prétend parler, nous avons cru que nous les avions redécouverts mais nous constatons que Valéry n’applique pas ces principes, du moins avec la rigueur qui montrerait qu’il les connaît et peut en parler sciemment. Il se pourrait donc que nous ayons non pas redécouvert mais découvert quelque chose, qu’à ce stade nous nous disons prêt à transmettre oralement à ceux qui voudraient se faire nos disciples.

Les poèmes qui suivent nous semblent meilleurs que la version publiée en recueil, au point de leur vue de leur expression, de leur sonorité, et enfin par la correction de quelques fautes de goût qui nuisaient au sens.

(Dans la mesure où nous parlons d’application « rigoureuse » des règles et qu’il y a ci-après nombre de sonnets, nous indiquons que dans le présent recueil nous ne suivons toutefois pas la règle posée par Boileau, bien que nous n’ayons pas hésité à invoquer ses mânes, de la non-répétition d’un même terme dans un sonnet. Nous ne trouvons cette règle nulle part ailleurs qu’en France, où nous ne sommes d’ailleurs pas certains qu’elle ait été toujours suivie. Dans les autres langues où nous avons trouvé des sonnets, parfois pour nos traductions de poésie, espagnol, italien, portugais, allemand…, elle est en effet inexistante, du moins à partir du dix-neuvième siècle. Nous nous réclamons de cette pratique de nos voisins – bien qu’au moment où ces sonnets furent écrits la raison d’un tel manquement est simplement que la règle nous avait échappé – en considérant que cette pratique nous justifie de ne pas corriger toutes ces répétitions de termes, dont certaines, comme chez nos voisins, jouent un rôle rhétorique. On pourra si l’on veut décrire les sonnets où se trouvent une répétition de ce genre irréguliers, les autres étant réguliers selon Boileau.)

*

I
Bougainville

Voyez « Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert » ici.

*

II

– Bien souvent, je repense à des amours lointaines
Dont vous étiez le centre, et nous, pauvres amants,
Qui ne trouvions point grâce à vos yeux si charmants,
Soupirant sur le bord de pleurantes fontaines.

Des héros à venir, de brillants capitaines
Firent tous à genoux de sublimes serments,
Mais en vain, car l’audace augmentait leurs tourments,
Les aveux s’attiraient vos répliques hautaines.

Nous étions si nombreux à vous aimer alors,
Pour vous plaire chacun rivalisant d’efforts.
Pourquoi tant de froideur ? Étiez-vous… – Oui ? – Coquette ?

– Ne laissai-je point voir les vœux que je formais ?
De tous ces amoureux vous fûtes le plus bête,
Car vous deviez m’avoir puisque je vous aimais.

*

III
La mouche

Pour lutter en splendeur avec la Pompadour
Vous n’avez pas besoin de vous poser de mouche,
Car vous en avez une, et si près de la bouche
Que mon cœur s’en émut bien fort, jusqu’à l’amour.

Quoi ! je badinerais tel un fol troubadour,
Un si léger motif ne laisse d’être louche !
De grâce, concevez que si ce grain me touche,
C’était un ornement nécessaire à la cour.

Il devait évoquer quelque grande merveille,
Une naïade douce et pure qui s’éveille,
Un phénomène astral, quelque signe évident…

Voir en son lait de fleur cette mûre baignée,
Et c’est moi qui suis mouche, un insecte imprudent :
Comme elle je me jette aux pieds de l’araignée !

*

IV
Un libertin

Ne croyant plus en rien, dédaigné par la gloire,
Je regarde mes jours tomber dans le néant ;
Mes rêves de grandeur, un talent illusoire
S’écroulent, démolis, dans le gouffre béant.

Infécond et confus, je n’ose plus rien lire
Car le laurier jamais ne coiffera mon front ;
Et jaloux de ces noms illustrés par la lyre,
Je maudis leur succès, qui m’est comme un affront.

Dans cette solitude accablante, inutile
Où je me retirai plein de farouche orgueil,
Où j’ai perdu la joie en trouvailles fertile,
Je porte de l’amour l’irrévocable deuil.

Quand je pleurais, la mort semblait tellement belle :
Quoi qu’il dût arriver, je partirais enfin.
Mais pour le sens blasé l’ironie est cruelle :
D’un ennui si profond, quoi, redouter la fin !

Que vous avez raison, Madame, de me craindre :
Il vous faudra toujours de moi vous défier,
Car cette vanité que rien ne peut éteindre,
En triomphant des cœurs veut se glorifier.

*

V
Cassandre

Cassandre, êtes-vous prête ? Ah ! que je suis tendu.
Est-ce pas bien cruel ? Que m’importe de vivre
Et de joie ou de biens tout ce qui peut s’ensuivre
Si vous ne donnez point le baiser attendu ?

Un poète pourtant devrait être entendu ;
Je sais que les beaux vers ne vous laissent de givre.
Voiture vous transporte et Vigny vous enivre ;
Boileau, de son nectar vous a le cœur fondu ;

Vous ruminez Malherbe attendrie et charmée ;
Sur La Harpe vibrant, pour Alfred enflammée,
Vous avez soupiré bien des jours et des Nuits !

Et moi, Cassandre, et moi que suis-je, à votre toise ?
Dans le pays du Tendre, où n’entrent les ennuis,
Donnez-moi le salut de la Dame courtoise !

*

VI

Nul oncques n’avait vu plus d’idéalité
Que dans ces yeux si clairs, ce sourire si tendre,
Et je voulus lui dire, hélas, sans plus attendre
Ce qu’était le tableau de ma félicité.

Concevez l’infini de sa suavité :
Je me croyais aux cieux, ô je croyais entendre
Un hymne solennel sur nos âmes s’étendre.
Je ne me sentais plus de joie, en vérité.

Du plus profond de moi, vers cette blonde rose
Monta comme la brume un murmure d’hypnose
Enveloppé de chants, de caressantes voix.

Je crois bien qu’elle était de nature angélique.
Mais depuis qu’elle sait ce qu’elle m’est, je vois
Quelque chose en ses traits… de méphistophélique !

*

VII
Le narcisse

Narcisse, que vois-tu dans cette onde immobile ?
Le vent bat tes cheveux et froisse le roseau ;
Il porte à ton oreille un strident cri d’oiseau ;
Rien ne distrait ton âme au creux de son asile.

Comme la rêverie est sombre qui t’exile !
Sans mesurer ta vie à l’informe réseau,
La Parque file en vain tes jours à son fuseau,
De ta seule beauté le reflet t’obnubile.

Qu’embrasse sans espoir ton regard épuisé ?
Mais Écho pleure, ô pleure, et son cœur est brisé ;
Tu n’entends pas ton nom dans ses sanglots, Narcisse !

– En glissant vers le fond, l’éphèbe s’est noyé.
Les dieux ont répandu – que son mal en finisse ! –
Sur le miroir des eaux le narcisse effeuillé.

*

VIII
Le Labyrinthe

De ses longs corridors nul n’est sorti vivant.
Une âme tourmentée éleva cette enceinte,
Les ombres suscitant l’effroi du Labyrinthe
Dans les songes portés au chevet du savant.

Dans sa tombe perdu, faire un pas en avant,
Avec peut-être au bout de ce boyau la crainte
De contempler cela né d’une horrible étreinte,
Sa course autour de soi des brumes soulevant.

Tel est le sort fatal de la victime offerte !
L’antre du Minotaure ensevelit sa perte,
D’un peuple terrassé la malédiction.

Mais Thésée, étranger à si vain sacrifice,
Ravissant à son père Ariane complice,
Précipite au néant cette institution.

*

IX
Les nymphes

Les nymphes découvrant leur nudité craintive
Où glisse sur du lait un frisson de pudeur,
Se pensant à l’abri de l’ægipan rôdeur,
Prennent ensemble un bain que la chaleur motive.

L’une, ses bras sur elle, à pas lents, sensitive,
S’avance en esquissant un sourire boudeur.
L’autre a fendu les eaux de toute sa blondeur ;
Elle anime en riant sa compagne rétive.

Or le faune est bien là, qui les scrute, enfoui
Dans les fourrés voisins où, muet, ébloui,
Tout fumant de désir, il se meurtrit les lèvres.

N’y tenant plus, enfin, tant l’agite le mal
D’aimer ces voluptés tâtonnantes et mièvres,
Il débusque son rut et charge en animal.

*

X
Diane chasseresse

Diane prend son bain dans la source ombragée,
Un lis à ses cheveux pour unique ornement.
De ses membres fourbus le vague mouvement
Trouble les reflets verts de la voûte étagée.

La neige de son corps prise en l’eau ramagée
Glisse, et parfois s’exonde à l’air, furtivement,
Une île éburnéenne, en un clapotement
Dont la musique brève autour est propagée.

De sa course au travers des taillis et des bois
Pour fondre de partout sur la biche aux abois,
La meute sur le bord goûte encore l’ivresse.

Tandis que la déesse approche, ruisselante,
En flattant quelques-uns d’une humide caresse,
Ils ne cessent de voir la victime sanglante.

*

XI
Lanterne aux verres de couleur

Lanterne aux verres de couleur,
Dont chaque nuit se damasquine,
Sur le perron de ma douleur
Répands ta lumière arlequine.

Dans ton nuage burgauté,
Sous ton halo multicolore,
J’aime rêver à la Beauté,
Qui nous échappe et que j’implore.

L’Amour était fol et puissant.
Tout est noir autour dans la rue ;
Ton arc-en-ciel m’apparaissant,
J’écoute une voix disparue.

Déploie une idéale fleur
Dans cette obscurité chagrine ;
Lanterne aux verres de couleur,
Répands ta lumière arlequine…

*

XII
L’usignolo

Dans le jardin feuillu, comme un bois minuscule,
Ne veux-tu pas ouïr l’usignol enchanté
Quand la lune s’accroche au tapis argenté
Sous les palmes, dans l’ombre où l’arc-en-ciel bascule ?

Après l’escarpolette, amène renoncule,
Veux-tu pouvoir conter : « L’usignol a chanté »,
Ayant vu revenir le ver diamanté,
Les magiques fluors du fol animalcule ?

Sous des touffes de fleurs et de citrons vert pomme,
Vers la haie aux buissons bleus de boules de gomme,
Dans mon rêve émaillé, tout recevoir veux-tu ?

Permets-tu que de l’ongle un de tes doigts j’effleure ? –
Ce n’est qu’un rêve, hélas ! le rossignol s’est tu,
Minuscule hautbois, dans le jardin qui pleure.

*

XIII

Consens-moi ton pardon, mon remords est sincère.
Par des propos plus doux, de plus doux sentiments,
Je veux faire oublier mes cruels errements,
Ma dureté cynique et prompte à la colère.

Je te vantais les jeux du jour et de naguère
Pour inviter ton âme à des embrassements ;
Déjà tu rougissais à mes épanchements,
Quand des mots arrogants déplurent, ô misère !

Un poète, moquer les simples, les petits ;
Un amant flétrissant les humbles, les gentils ;
Non ! j’ouvre à la bonté ma vaine tour d’ivoire.

Et des essaims d’amours, beaux comme des poupons,
Si ton pardon m’absout pourront chanter victoire.
Prends mon cœur, à l’abri de ces rosiers pompons.

*

XIV

Pardonnez à mon trouble esclave de vos yeux.
Ma ferveur et mes chants vous font une auréole ;
Ils entourent la fleur, éventant la corolle,
Comme un vol turbulent de panapaná bleus†.

Nuages de papillons migrateurs, en Amérique.

*

XV

L’abeille, une étincelle, au calice des roses,
Au calice gorgé de pollen enivrant
De la rose exhalant un souris odorant,
Butine son trésor emmi des tapis roses.

Dans sa robe prenant de langoureuses poses
Pour appeler en elle un soulas pénétrant,
Rose qui soupirait reçut en soupirant
Le brutalisateur de ses pensers moroses.

Et tandis que bourdonne, en train de s’enhardir,
L’intrus qui se débat, captif, à s’étourdir,
Sur sa tige remue et ploie une corolle.

Cette convulsion ne dure qu’un instant.
La fleur recouvre alors son élégance molle ;
L’insecte, sans butin, ne brillait pas autant.

*

XVI
Garrigue

Côte de roche rose où la mer violette
Sur les récifs se brise en écume d’argent,
Neptune conduisant ses brebis, diligent,
Moutonnantes lueurs brillant comme une aigrette,

Rivage surplombé de la Clape muette
Que tourmente le cers vif et guère indulgent,
Garrigue de cailloux, paysage indigent,
Trésor, pourtant, de thym, lavande et ciboulette,

Le pays où le vent coupa net le soleil,
Le pays où les flots berceront le sommeil
À jamais, le pays de Narbonne et Saint-Pierre,

C’est la terre du sang, de l’âme mise à nu ;
L’ardeur, au bord du golfe, a poussé comme un lierre ;
Le cœur s’y brise ainsi que du verre ténu.

*

XVII
Toulouse

Je veux chanter bien haut la beauté de Toulouse,
Ville rose du vent, qui me désaltéra.
De la Garonne bleue aux rives de pelouse
L’eau coule sous les ponts que le temps gardera.

Généreuse en soleil, douce par ses fontaines,
Elle fait vibrer l’air d’un murmure joyeux.
Ses marchés bruissants, ses ruelles amènes
Partagent le secret d’un pays merveilleux.

Un souffle fait frémir le tranquille feuillage
Tandis que l’on entend sonner de Saint-Sernin,
Dans le silence épars, le carillon sans âge,
Dont le tintement grêle indique le chemin.

Toulouse m’a rendu la paix avec la joie,
Et c’est dans ses jardins que me surprit l’Amour.
À Toulouse, étranger, j’ai pu trouver ma voie,
Et je le saluerai jusqu’à mon dernier jour.

*

XVIII
Retour du printemps

Lorsque le vert printemps, las du changeant avril,
D’un geste auguste sème à prodigues poignées
Les germes de beauté, déployant le pistil,
Ornant le rameau nu des cimes dédaignées ;

Lorsque le printemps clair, repeuplant les taillis,
Tout bruissants de brise et de branches bercées,
Mêle à ce long soupir d’ingénus gazouillis,
Des ramages subtils, notes entrelacées ;

Lorsque le printemps fol réveille Cupidon
Et que l’étudiant laisse la voix des sages
Pour aux pieds d’une brune et pimpante Ninon
Qui ne dit oui ni non déposer ses hommages ;

Lorsque des pâmoisons s’élève le hautbois,
Invitant, mélodie étourdissante et tendre,
Deux par deux, à cueillir des fraises dans les bois,
Les bouches à s’unir et les mains à se prendre ;

C’est alors qu’est rendu le jardin flamboyant :
Les espaliers couverts de guirlandes ouvrées,
Sur un lit de blancs lys la rose rougeoyant,
À l’amour aspirant le cœur près des spirées…

*

XIX

Qui lui dira l’amour que je ressens pour elle ?
Tant l’angoisse de perdre un aussi doux espoir
Chaque instant me retient de lui faire savoir.
Quels mots lui portera la blanche tourterelle ?

Je lui dirais ceci : « Comme vous êtes belle
Et comme la Nature est heureuse à vous voir !
Ne soyez – tant est grand sur moi votre pouvoir –
Telle une rose altière à l’épine cruelle. »

Si j’osais seulement exister à ses yeux !
Ô je peux bien paraître au monde soucieux :
Il ignore à quel point me ravit sa présence.

Jour après jour, guettant l’occasion d’aveux,
De tels feux je ne fais aucune confidence,
Tant l’amour dont je vis crains l’objet de ses vœux.

*

XX

As-tu perdu l’espoir de ployer dans tes bras
Celle qui fut l’objet constant de ta prière,
Répandant sur ta vie une aube de lumière
Dans laquelle, en versant des pleurs, tu pénétras ;

Celle que par tes chants, fervent, tu célébras,
Que sa chaste beauté ne rendait point altière,
Ni le fait d’être aimée arrogante ou bien fière,
Dont l’âme généreuse ignorait les ingrats ;

Qui chantait des chansons pour les enfants qui pleurent,
Et que chacun aimait pour tant, tant de douceur !
As-tu perdu l’espoir que vos lèvres s’effleurent ?

C’est qu’en toi gît encore une grande noirceur,
Si tu crois, inconstant, qu’elle l’aurait trahie
Cette joie où se crut votre peine éblouie !

*

XXI

Je l’aime, rien ne peut apaiser mon chagrin
Depuis que le Destin, m’éloignant de ma vie
En m’éloignant des lieux où je l’avais suivie,
A banni cet amour d’un décret souverain.

Je l’aime, et sans pouvoir la contempler jamais,
Sans cesse je revois, entouré de lumière,
Son visage aux couleurs de la rose trémière,
Souvenir déchirant du vœu que je formais.

Je l’aime, le soupir qu’un moment je perçus,
Qui venait de son cœur et souffla sur mon âme,
L’éleva jusqu’aux cieux, en animant la flamme,
Comme mille baisers, ni donnés ni reçus.

Je l’aime, ô les baisers tellement espérés !
Ni reçus ni donnés, comme de blancs pétales,
Lentement sont tombés sur les reflets étales
De l’océan des pleurs, aux confins éthérés.

Je l’aime et n’ai vécu que du jour où l’amour
Décocha de son arc la sagette enchantée ;
Et la main sur le cœur, fervent, je l’ai chantée.
Le dieu nous a criblés de flèches tour à tour.

Je l’aime, elle a rempli son panier de jasmins ;
Je l’aime, elle a rempli son tablier de roses ;
Elle a rempli mon cœur de baisers doux et roses ;
Je l’aime et j’ai posé mon front sur ses deux mains.

Je l’aime ! En sanglotant sur ce bouquet fané,
Je songe que ma peine est un mal incurable,
Qui fut, hier encore, ô joie incomparable !
Ce bonheur un peu fou, de l’amour émané.

Je l’aime, mais en quoi, Destin, ai-je fauté ?
Reverrai-je une fois seulement son visage ?
Las ! je demande aux cieux qu’ils m’envoient un présage ;
Leur infini silence est plein de sa beauté.

*

XXII

La compagne que j’aime, où s’est-elle en allée ?
Et pourquoi ce silence, à présent, sur le seuil ?
Sur des jours trop heureux, la nuit s’est étalée,
La nuit, l’obscurité, les ténèbres, le deuil.

Des jours les plus heureux la complice est partie !
J’étais fier d’être aimé, plus encor de chérir ;
Tendrement dans l’amour mon âme était blottie,
Trouvant dans les baisers un songe où se nourrir.

Aurais-je cru jamais son abandon possible ?
Même aujourd’hui j’espère : elle me reviendra !
Le vertige d’un but sans elle inaccessible
Naît de la passion dont mon cœur s’enivra.

Hélas, je suis fautif. Par orgueil, ou folie,
J’altérai le lien que tissait notre effort,
Et c’est l’éternité de la mélancolie
Que laisse en s’éloignant un sentiment si fort.

Si fort contre le monde, il était trop fragile,
Tant nous étions émus, entre nos mains d’enfants.
Un fabuleux trésor était dans cette argile
Et nous formions à deux des vœux ébouriffants.

Nous conçûmes ainsi le bonheur sans exemple
Dont la sublimité, nous frappant de stupeur
Car telle qu’ici-bas jamais l’on n’en contemple,
Dans nos cœurs éblouis faisait sourdre la peur.

Nous le vîmes, c’est vrai. Pourtant, je suis coupable ;
Je ne crus pas assez, je tremblais, indécis ;
Ce bonheur, cet honneur, était-ce au moins croyable ?
Je craignais je ne sais quels obsédants soucis.

Maintenant, maintenant, ô maintenant je pleure !
De l’amour que les dieux daignèrent nous offrir,
Je craignais qu’il ne fût autre chose qu’un leurre ;
Comme il est bien réel, comme il me fait souffrir !

*

XXIII

Sans toi je ne peux vivre en paix avec le monde,
Car cette solitude ancienne, si profonde,
Dès longtemps m’a rendu de tout homme ennemi.
Si t’aimer est un crime et doit être puni,
J’attends mon châtiment, plongé dans les supplices.
Mon âme est la rançon d’oniriques délices.

*

XXIV

Ce jour où je la vis passer au bras d’autrui,
Qui pourrait concevoir ce que fut ma souffrance ?
Depuis ce jour ma vie est une morne errance
Au travers du désert, celle d’un cœur enfui.

D’un amour dont l’espoir ne sera plus l’appui
Je ne désire point trouver la délivrance.
C’est l’amour qui fit naître en moi cette espérance ;
L’espérance d’amour disparaît, mais pas lui.

Exprimer à quel point je l’aime est impossible ;
Le bonheur dont je rêve est chose inaccessible ;
Je l’aimerai toujours, elle n’en saura rien.

La peine m’éloigna de la ronde légère,
Mais la plainte à ma lèvre expire, passagère ;
Aimer sans être aimé, voilà quel est mon bien !

*

XXV

J’ai souffert tant et plus, mais le temps a passé ;
La passion, un jour, s’est peut-être assagie.
De cet amour pourtant reste la nostalgie ;
Le souvenir, plus fort, ne s’est pas effacé.

Je traverse la vie ainsi qu’un trépassé ;
Je ne sais rien du monde, ordre ou bien gabegie ;
Indifférent à tout dans cette léthargie,
Le souvenir s’entête en mon cœur fracassé.

Sa beauté m’est gravée au plus profond de l’âme.
Si tout fut ravagé par la puissante flamme,
Ô si tout, au-dedans, est détruit pour toujours,

L’idole trône encore au milieu des décombres ;
Elle n’a rien perdu de ses brillants atours ;
Son regard me sourit comme avant, flanqué d’ombres.

*

XXVI

Nulle part, même en rêve, et dans les plus doux mêmes,
Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que tes yeux,
Et je crois contempler le royaume des cieux
Quand tu mets dans les miens ces yeux comme des gemmes.

Je voudrais te chanter d’étincelants poèmes
Pour te rendre à mon tour cet état merveilleux.
Tu m’es ce que le monde et la vie ont de mieux ;
Je ne me connais plus quand je sais que tu m’aimes.

Quelle folle promesse apporte cet amour,
D’un soulas hors du temps, immense, sans retour,
D’une joie infinie et d’une paix parfaite !

Que s’est-il donc passé ? Je suis aérien,
Le monde me sourit, tout sourit, tout est fête ;
J’aime et je crois en toi, je dis que tout est bien.

*

XXVII

Dans ce naissant amour quel bonheur sans mélange !
Entendre qu’avec toi j’ai trouvé l’âme sœur,
Quelle exaltation, pourtant quelle douceur.
Je vois tout d’un autre œil, calme et non plus étrange.

Tout est si différent et pourtant rien ne change.
Du monde je craignais la rugueuse épaisseur ;
Je le traverse en paix, comblé, sage, penseur.
Tu répands dans mon cœur comme une fierté d’ange.

En toi je m’accomplis, je retrouve une loi ;
Ce qui change, à jamais, c’est que je deviens moi.
Il fallait ta tendresse, il fallait ton sourire,

Il fallait ton regard comme un rayon du ciel
Pour que je naisse enfin, il fallait ce délire,
T’adorer comme un fou, pour devenir réel !

*

XXVIII

C’est donc là, je n’ai plus qu’une seule pensée,
Infiniment suave, un tendre souvenir,
Le doux pressentiment d’un bonheur à venir.
Je voudrais t’appeler déjà ma fiancée.

Vers le ciel éclatant mon âme s’est lancée ;
Comment aurais-je pu vouloir la retenir ?
J’emprunte le chemin de mon vrai devenir ;
Et tu ne veux pas être à jamais encensée !

J’emporte ton sourire avec moi tout le jour ;
Toutes les nuits je veille et je pense à l’amour,
Je ne dors plus, je vois la Beauté m’apparaître.

La vie, en t’adorant, est un rêve éveillé ;
Mon cœur depuis toujours brûlait de te connaître.
Tout ce que je te dois, j’en suis émerveillé.

*

XXIX
Une frairie

La nuit, dans le jardin, brillent des lucioles
Sur l’herbe, et le grillon qui s’y tient abrité
Diffuse, en s’égayant parmi l’obscurité,
L’harmonieux concert de féeriques violes.

Pour qui chantent, pour qui luisent ces bestioles,
Tandis que chacun goûte un repos mérité ?
Lampions, luths joyeux, avec célérité
Dans quel but déployés, pour quelles cabrioles ?

L’arbre au feuillage pris dans le ciel étoilé,
Pour quel profond mystère, aux enfants dévoilé,
Est-il un lieu secret de rendez-vous nocturnes ?

Des alfes turbulents, montés sur des mulots,
Puisant à pleines mains des perles au flanc d’urnes,
Font-ils tinter, la nuit, des bonnets de grelots ?

*

XXX
Noël

Il neige à gros flocons sur le jardin du mas
Et les prés sont couverts de clartés étendues,
Comme si, sur la terre, étaient là descendues
Les étoiles du ciel sur le dos des frimas.

Tant le buisson, coiffé d’un fort épais amas,
Que le chêne accueillant dans ses branches tendues
Les clochettes d’argent des nymphes attendues,
Paraissent agréer ces rigoureux climats.

Aux franges des bosquets éclatante mantille,
La neige, dans la nuit, de ses perles scintille,
Éblouissant les yeux des beaux enfants rêveurs,

Des enfants dont la joie en ces charmes sautille.
Jamais ils n’oublieront ces moments, leurs saveurs,
Les chansons de Noël, la bûche qui pétille…

*

XXXI
Tombeau de Dalí

Voyez « Dalí politique et un sonnet » ici.

*

XXXII
Les conquérants

XXXIII
El Dorado

XXXIV
Balboa l’explorateur

Pour les poèmes XXXII à XXXIV, voyez « Sonnets des conquistadores » ici.

*

XXXV
Terre sainte

L’Europe était un bois plein de loups, de sorcières,
Une forêt lugubre où gémissaient les morts,
La glèbe se terrait au pied des châteaux forts
En crainte du Normand, élevant des prières.

Mais par-delà les flots, chez des nations fières,
Le faste des cités, l’opulence des ports,
Ruisselants de joyaux, où chatoyaient les ors,
Les arts jetaient partout les plus vives lumières.

Ce luxe mirifique agissant comme un vin,
Des vaillants protecteurs du Sépulcre divin
La raison se troubla de doctrines nouvelles.

Puis, surgit des donjons noyés dans les brouillards,
De ses coursiers foulant les plages irréelles,
L’âpre chevalerie aux flambants étendards.

*

XXXVI
Le nécromant

Ses incantations en idiome ancien,
Lu dans les parchemins, troublent les sépultures,
D’où se dressent, sans voix, les hâves créatures
Qu’invoque dans la nuit le nécromancien.

En réponse à l’appel du noir magicien,
Les revenants, mouvant leurs blêmes pourritures
Fourmillantes de vers, meubles caricatures,
Rampent à la façon du froid batracien.

S’agrégeant lentement sous l’œil flou de la lune,
Cette foule se donne une marche commune,
Qui, passé quelque instant, s’accomplit sans effort.

Les prunelles du clerc d’allégresse flamboient.
Il désigne du doigt la cité qui s’endort
Et dont les derniers feux à peine au loin rougeoient.

*

XXXVII
Nosferatu

Sur la cime apparaît le château du vampire,
Quand les tours, qu’enveloppe un essaim d’oreillards,
Comme un spectre muet jaillissent des brouillards ;
La nuit, lugubrement, étend son morne empire.

Et tandis que le jour flanqué d’ombres expire,
Qu’en la plaine, au hameau, se signent les vieillards,
Par les bois se sont tus les oiseaux babillards.
Sorti de son sommeil, le revenant soupire.

Le visiteur, troublé par le cocher goitreux,
Chose inhabituelle, eut des accès fiévreux
Tout le jour… pressentant le contact du suaire ?

Quittant les murs glacés du sinistre ossuaire,
Où sa dépouille gît et furète le rat,
Nosferatu revêt son habit d’apparat.

*

XXXVIII
Le baron incube

La comtesse de Drac, yeux noirs, buste indigent,
Comme un vaisseau fantôme au creux des poufs couchée,
Lit du Montesquiou, vaguement haschischée,
Sous une lampe Daum par une nuit d’argent.

La pendule lui sert son tic-tac diligent.
À la rose lueur des ombres détachée,
Un baccarat lui tend sa rose desséchée.
Cette nymphe appartient à la spectrale gent !

Elle attend son baron aux beaux yeux de Gorgone,
Qui traverse les murs en gaz myriagone
Et s’abat sans un mot sur les vierges dormant.

Elle attend, exhalant un parfum de jujube.
Il naîtra de leurs jeux un bambin fort charmant :
Le cambion, ce fils de succube et d’incube.

*

XXXIX
A-ka-sa-nan-tchett-na

Dans l’espace infini, semé d’ors galactiques,
Qui se nomme en sanskrit a-ka-sa-nan-tchett-na,
Règne l’inconcevable. Ô quel souffle ordonna
Ces univers en nombre infini, chaotiques ?

Parmi le nombre, un nombre infini d’identiques,
Semblables point par point, sous l’œil de Varuna,
Poursuivant dans l’éther l’oubli du nirvâna,
Vers le néant guidés par de hautes mystiques.

Et le nombre infini des vivants, des humains
Font un nombre infini de jours, de lendemains.
Or voici le fin mot du mystère suprême :

De ces hommes sans nombre au cours accidentel,
Infiniment seront tout pareils à moi-même.
Je démontre par-là que je suis immortel.

*

XL
Arlequin contre Nosferatu

De son pic abyssal, forteresse édentée,
Le château prend l’aspect d’une chauve-souris,
Comme s’il déployait ses lugubres débris
Pour planer, dans la nuit, sur la forêt hantée.

Des troncs semble jaillir une voix tourmentée,
Et leur dédale obscur, piqué de halos gris,
Répand, tel un marais, des miasmes pourris,
D’où toute vie a fui, hagarde, épouvantée.

C’est ici ton royaume, affreux Nosferatu,
Spectre altéré de sang, de mort : maudit sois-tu !
Mais que font ta noirceur, ton sombre maléfice

À celui qui reçut des gnomes de Vulcain,
Rouges, verts, bleu saphir, roses feux d’artifice,
Les fols scintillements de l’opale arlequin ?

*

XLI
Arlequin galant homme

À genoux, Arlequin, près du fauteuil Régence
Où Colombine était sur son dos gracieux,
Lui tenait ce discours, dans le goût précieux
– Et l’on demande ici, lecteur, ton indulgence :

« Tous feront pour vous plaire assaut de diligence !
Tel que vous me voyez, s’ils voient aussi, vos yeux,
Un simple mot de vous m’emporterait aux cieux,
Que pour vous retrouver je quitterais d’urgence.

Car l’amour, quand on aime, est plus puissant que tout
Et la raison ne sait par quel prendre le bout ;
Je la donnerais bien, si c’est pour la folie !

Me voilà votre esclave, ô de sort le coquin !
Qu’en sera-t-il de moi, de ma mélancolie,
Si vous ne voulez pas de l’amour d’Arlequin ? »

*

XLII
L’abbé du Chayla

Au pied des Bouddhas d’or, des géants furibonds
Où se frottent badins les éléphants agiles,
L’abbé du Chayla prêchait les Évangiles,
Émissaire au Siam du pays des Bourbons.

Dans les temples gemmés aux jardins floribonds
Peignant sur les canaux des chatoiements fragiles,
Les bonzes, du Sangha fanatiques vigiles,
Le soumirent au fer, à la corde, aux charbons.

Échappant à la main de ces bourreaux austères
Et plus mort que vivant revenu dans ses terres,
Il vola pour le Christ à de nouveaux hasards.

Du « Désert » cévenol devenu l’archiprêtre,
On le vit pratiquer avec les Camisards
De ces raffinements même inconnus d’un reître.

*

XLIII
Almoravides

Du Sahara brûlant à tout luxe étranger,
Un clan de Touaregs atteints de frénésie,
Se donnant au saint but d’extirper l’hérésie,
Écrasent leurs voisins, démolissent Tanger.

Au-delà du détroit, dans les fleurs d’oranger,
Comme un rubis taillé brille l’Andalousie ;
On écrit des chansons et de la poésie,
On orne les harems sans crainte du danger.

Aux bonds voluptueux des lestes bayadères
Soudainement met fin le cri des dromadaires :
L’homme bleu du désert a traversé les flots.

Les Noirs du Sénégal, les Berbères farouches,
De l’animal bossu les effrayants galops,
Tout fait trembler les rois aux splendides babouches.

*

XLIV
La Suède à Versailles

XLV
Gustavia

XLVI
Conrad de Rose

XLVII
Lovendal

XLVIII
Pontus de la Gardie

XLIX
Beaupoil du Limousin

L
Corsaire vénitien

Pour les poèmes XLIV à L, voyez « Figures du Grand Siècle » ici.

*

LI
Rosenborg

Des fleurs au bord de l’eau font un suave écrin
Au château qu’on dirait habité par des fées.
Des zéphyrs languissants ondulent par bouffées
Sur le bosquet pensif de velours saphirin.

Quelle nixe en ces lieux se berce à l’air marin ?
De cet asile où sont les murmurants nymphées ?
Au bronze verdissant des hautes tours coiffées
La brique damasquine un sable purpurin.

Où, volute sans fin, la guirlande se love,
Par les salons feutrés musent les Gyldenlove,
Espiègles « Lions d’or », fils naturels du Roi.

Symboliste penser, le Songe est véridique :
Pour le voir de mes yeux montant son palefroi,
Je n’ai qu’à voyager dans le Nord héraldique.

*

LII
Les ibis

Les Égyptiens expliquent par là leur culte pour ces oiseaux. (Hérodote II, 75)

Sur les miroitements du Nil impérial
Dont la crue a baigné les palmes opulentes,
Des ibis dans le ciel, en girations lentes,
Gardent la colonie, antique armorial.

Son roi majestueux donne à tous le signal ;
Un véloce nuage aux teintes rutilantes
Se soulève, à l’assaut des vipères volantes.
Pour Kémèt et ses dieux, c’est un jour crucial.

Les serpents, au sortir des cols de la Pétrée,
En un géant essaim profanent la contrée ;
Mais les oiseaux de Thot fondent sur l’ennemi.

Et c’est dans les éthers une immense mêlée,
Un carnage sanglant dont l’azur a frémi,
Un charnier où l’écaille à la plume est collée.

*

LIII
Wiat-Nam

Voyez « Guerre du Vietnam : Poèmes » ici.

La Louis-le-Grandiade : Poème épique

Table des matières

I/ La Louis-le-Grandiade
II/ Galion des Indes
III/ Garrigue

1
La chanson du gueux

N’ayant pas eu l’honneur comme Jean Richepin
De passer ma jeunesse à l’École Normale
En sortant d’un lycée à Paris, droit chemin,
Pour faire La chanson des gueux route normale,

Je ne puis vous chanter que La chanson du gueux
Chaville fut le bourg où je grandis, sauvage.
Chaville au bois dormant, c’est dire Périgueux,
C’est dire Tombouctou, c’est dire… un marécage.

J’ai bien connu les fils du chauffeur, du postier !
Quand de boulevardiers Jean Richepin s’entoure,
L’enfant de l’infirmière occupe mon plumier.
Quand je m’épris, ce fut de la fille d’un bourre.

(Croyez bien cependant que je n’en savais rien :
Elle ne disait mot de son père, et pour cause !)
Je grandis sans savoir ce que c’est que le bien,
Ce que c’est que le mal, en sous-urbain morose.

La télévision pourtant nous distinguait :
Chez nous Roland Garros annonçait les vacances.
Malgré mon bon vouloir le sport me fatiguait,
Je m’étonnais parfois de quelques dissemblances.

Mais je suis de tout cœur avec les Chavillois
Dans la haine sans fard des lettrés bureaucrates.
Notre école est sans doute un peu trop près des bois
Pour lever de futurs poètes hydropathes.

*

2

Ulrique-Élisabeth, ange de Swedenborg !
Toute femme, après vous, est une hydre, un cyborg,
Chimérique robot dont Frankenstein allume
Les ampoules des yeux, coud la noire amertume
De son cœur sous le sein d’écailles d’un lézard,
Et crible d’électrons le visage blafard
Que la bouche grenat d’une escarre fissure.
Vous seule éblouissez mon rêve, qui s’azure
Aux feux élyséens de vos yeux cérulés.
Je vais parmi les rocs de temples écroulés,
Ne voyant que les fûts d’une sylve nouvelle,
Et dans ces bois j’entends la voix célestielle
Dont vous dites un jour, pour moi : « Comment vas-tu ? »…
Je vais tellement bien, sur le monde abattu !
Ulrique-Élisabeth ! au nom de qui je chante,
Au nom de qui je prête au songe qui me hante
Des aspects de féerie et d’arbres enchantés
Où vit emmi les fleurs des rameaux apprêtés
Une cité d’amis au-dessus de la terre,
Ils disaient à l’enfant que j’étais « Crois, espère ! »
Et leur voix dans le vent qui murmure, si bleu,
M’accompagne et me dit : « L’Amour affirme Dieu. »

.

I
La Louis-le-Grandiade

.

3
D’un regrettable malentendu

Tout était raté dans le cours
De ma vie : études, amours,
Projets, objectifs quels qu’ils fussent.
Les badauds, trop intelligents,
Ne pouvaient me voir sans qu’ils n’eussent
À frémir des appels urgents.

Ma nullité si manifeste
La faisait fuir comme la peste,
Comme si je tendais la main.
Je ne sais quel sens magnanime
Rendait autrui sur mon chemin
Soudain tyrannique et sublime.

Quelque affreuse difformité
Donnait le droit, d’autorité
Car cette leçon m’était due,
Aux inconnus de se saisir
De l’occasion de ma vue
Pour exprimer leur déplaisir.

2

quand on est jeune c’est pour la vie (Philippe Soupault)

Oui, si j’avais mieux réussi,
Moi-même alors, dans l’insouci,
J’aurais exprimé ma très forte
Désapprobation, aigreur,
En manifestant de la sorte
Mon irrécusable hauteur.

En effet, nous vivons en foules
Et les hommes étant des poules
Il faut qu’ils picotent du bec.
Si j’avais aussi le diplôme 
Qui m’aurait rendu pâle et sec,
Comme je serais ignivome !

Si j’étais de Louis-le-Grand
je ne serais pas ignorant,
Et si j’étais de Henri-Quatre
Ou bien à Stanislas connu,
Je ne serais pas comme un pâtre
Du Péloponnèse ingénu.

Hélas, je lisais des poèmes
Qui se riaient des anathèmes
Lancés par de vieux professeurs.
J’ignorais encore, ô Candide !
Que leurs beaux, leurs divins auteurs
En étaient, de ce club splendide.

*

4
Si j’étais de Louis-le-Grand

Si j’étais de Louis-le-Grand,
Je ne serais pas ignorant.
Je me connaîtrais de l’élite,
Je pourrais me dire écrivain
Qu’on recherche, que l’on édite,
Je ne penserais pas en vain.

Et si je clamais : « Plus de rime ! »,
Cela ne serait pas un crime
Car ce serait la nouveauté.
L’élégance la plus baroque
Semblerait la modernité
Et nullement de basse époque.

Je serais un nouveau Claudel
Au Mystère donnant du sel.
J’inventerais la négritude
Comme Aimé Césaire ou Senghor.
Dans ma profonde solitude
J’aurais tout un état-major.

Je serais comme Baudelaire
Un poète très solitaire
Apprécié du Tout-Paris.
Le tribunal serait la scène
Où seraient en mon nom flétris
Les vils pourfendeurs de l’obscène.

Comme Théophile Gautier,
Je ne ferais pas de quartier
Aux ennemis du romantisme.
Sortis eux de l’on ne sait où,
Les Anciens, suiveurs d’un sophisme,
Seraient aussitôt mis au clou.

Je pourrais être Jean-Paul Sartre,
Jaunâtre, louche, atteint de dartre,
Philosophe et cabaretier,
Et l’on viendrait me voir au Flore
Sur des liasses de papier,
Où l’éclat des cuillers me dore.

Ou si je n’étais pas « Jean-Paul »,
Je serais « Paul », Bourget, moins fol
Sans doute, moins philosophique,
Malheureusement oublié
Après avoir mis en musique
Ceux dont il fut déifié.

Autrement, la grande virile,
Robert Brasillach à la ville,
Qui, sachant qu’on l’allait punir,
Peignit Hésiode en Gribouille
Et fut le premier grand Vizir
À traduire ὄρχις avec « couille ».

*

5
Hernani, ou La bataille de Louis-le-Grand

Dans la salle guettant tout ce qui rage ou bouge,
Théophile Gautier avec son gilet rouge !
Pour son ami Victor Hugo, poulain cabrant,
Au vers tumultueux de déclive rivière.
Et pour l’honneur aussi de leur Louis-le-Grand.
C’est ainsi que se fait la valeur littéraire.

*

6
De l’influence de Rimbaud sur Louis-le-Grand

Avant lui nos auteurs venaient de ce lycée ;
Après lui, tout autant. Notre Gaule effacée,
Des provinces où règne un silence de mort,
Se laisse diriger par une cour d’école :
La richesse n’est rien en cas qu’elle n’en sort.
Tout le pays croupit devant cette coupole.

Rimbaud vint à Paris, sépulcre de Musset
(Henri-IV), pour voir Verlaine (Condorcet).
« J’aimais un porc », dit-il, qui tenta de l’occire.
Le porc était bien vu, Rimbaud un Africain
Qui ne demanda point son reste de délire,
Le Voyant quasi mort aux mains d’un Arlequin.

Fermons la parenthèse. Étoile consacrée,
Il donne à Charleville une palme sucrée.
« On n’est pas sérieux quand » à Louis-le-Grand,
D’où le Français béat apprend sa patenôtre,
On prétend que Rimbaud est sublime, inspirant :
Ils parlent des « Assis » comme de quelqu’un d’autre !

*

7
Nom de l’assassin : Paul Verlaine

Car il était de Condorcet,
Se croyait Alfred de Musset,
Écrivant des arlequinades
Qui sentaient leur dégénéré
D’après Lombroso, ce taré
Devint l’auteur de pistolades.

On a parlé de passion
Amoureuse : déception !
Quel autre exemple d’homophile
Tirant sur un de ses amants ?
Ce n’est là qu’un de ces romans
Qu’on sert au public imbécile.

Non, sous les guêtres d’Arlequin
Se mussait un loup, un requin,
Un sadique irrécupérable,
Un criminel congénital
D’après Lombroso ; ce brutal
Bouffon, de tout était capable.

Or Paul Claudel (Louis-le-Grand),
En critique toujours errant,
Convaincu l’appelle un poète
Chrétien, tandis que Mauriac,
Qui pour ça mérite le sac,
Nous fait Rimbaud analphabète

(Rimbaud serait un « blouson noir » !).
La victime du « désespoir »
De l’Arlequin de bon lycée
Serait ainsi le singe affreux,
Alors que c’est ce malheureux
Dont la main gauche fut blessée.

Écoutez les faits à présent !
Le clown faunesque et malfaisant
Haïssait à mort le génie
De l’innocent provincial,
Lui cachait son fiel glacial,
Son homicide vésanie.

Rimbaud jeune, encore naïf,
Aux yeux bleus de contemplatif,
Ignorait ce que nos élites
Ont de haine dans un cœur froid,
Lui-même étant pur, simple et droit,
Si loin de ces vapeurs maudites.

On a parlé d’amour : c’est beau,
Si beau, comme un roman-photo.
On a parlé de jalousie :
C’est vrai ! celle de l’écrivain
Pour un rival sublime et fin
Haï jusqu’à la frénésie.

Sous les dehors de l’amitié,
Le fourbe serpent sans pitié
Dans le noir fourbissait son arme.
En se faisant le picaro,
Le Triboulet, le Figaro,
Il paralysait toute alarme.

Oui, cette tête-là de bouc
Vendeur de beautés dans un souk
Voulut tuer le plus céleste
Ange de notre panthéon.
– Va jouer de l’accordéon,
Ægipan, vieux satyre agreste !

Tu l’as dégoûté d’être roi.
Il était prince, lui, pas toi,
Digne produit de ton école !
Tu n’étais, toi, qu’un tueur né,
Ton noir amok était inné,
Ta cervelle endurcie et folle.

Lui se couronne de lauriers,
Vous n’êtes que des écoliers.
Et toi, la criminologie
Nous a fait ton portrait-robot :
Ton citron fêlé comme un pot
À Sainte-Anne est d’anthologie.

*

8
École

Car nous ne sommes pas égaux
Devant l’école, que de maux
Sous silence passés par elle.
Avant la grande école il est
Plus petite école, c’est celle
Dont il faudrait sucer le lait.

La petite mène à la grande,
Le reste est une vaste brande
De genêts, fougères, chardons.
Plus petite encore s’impose
Pour accéder aux nobles dons
De la petite, grande chose.

En un mot, si vous n’êtes né
Sous le chambranle suranné
De cette école ou bac à sable,
Voie étroite du devenir,
Votre destin est lamentable,
L’on n’aura de vous souvenir.

Cette opinion n’est point neuve
Mais du fait j’apportai la preuve,
Chiffres à l’appui, mes auteurs !
Que ne le disiez-vous, misère !
Que vos délires enchanteurs
Avaient Louis-le-Grand pour mère.

Hélas ! que ne le disiez-vous.
Nous n’aurions alors, pauvres fous,
Cru devenir un jour des vôtres,
Puisque nous étions de Clamart
Où les fortunes sont tout autres.
Nous eussions connu notre part.

Sous-urbains ou de la province,
Que notre balourdise évince,
Nous sommes vos commentateurs
Tout au plus, louons vos prouesses
À des enfants de travailleurs
Qui n’auront jamais vos richesses

(Immatérielles s’entend).
Vous celiez ce fait important
Que si nous l’avions su naguère
Nous vous aurions dit « M*** alors ».
Surtout nous ne nous fussions guère 
Lancés vers d’impossibles ports.

*

9
Dignes fils

Dignes fils de Louis-le-Grand !
Quand l’un à la rime s’en prend,
Un autre aussitôt à sa suite,
S’en faisant le commentateur,
Dit que la rime périclite,
Que c’est, rimer, trop réducteur.

Est-ce le chemin de la gloire ?
Un conseil : méditez l’Histoire,
Ce sont moyens de charlatans ! –
Les plus sublimes pyramides
Jaillissent dans les premiers temps
Sur des plateaux venteux, arides.

Puis, avec la prospérité
Se répand la facilité :
Les monuments portent la marque
D’une paresse sans recours,
L’Art se décompose, la barque
D’Osiris navigue à rebours.

Plus le terme fatal approche,
Plus le ciseau mordant la roche
Produit de chétifs avortons.
Ces tristes efforts lamentables,
Hideux des derniers pharaons
Sont moins courageux que coupables.

Aussi, dans le tombeau scellé
De la rime et du vers ailé
Qu’est aujourd’hui la poésie,
Ne vois-je que le remuement
D’une instante paralysie,
Un funèbre aboutissement.

Et c’est vous, les intelligences,
Le plus grand soin de nos dépenses,
Accueillis en de sacrés murs,
Qui désappointant nos attentes
Promouvez les cultes impurs,
Les corruptions décadentes.

*

10
Du mandarinat considéré comme un des beaux-arts

Poètes d’un régime éclairé, quel lycée
Que celui qui nous vaut votre âme policée !

Savez-vous bien qui sont les poètes « maudits » ?
Ceux que Louis-le-Grand n’a jamais dégourdis.

Vous êtes donc, messieurs, plus que la bourgeoisie,
La malédiction de notre poésie.

Si vous n’étiez point morts dans le mandarinat,
Tous vous mériteriez qu’on vous assassinât.

Pauvre de qui se crut digne de Castalie !
C’était le robinet de votre plomberie.

Ô vous que l’on forma maîtres de l’intellect,
Chiffes ! vous n’avez su garder le vers érect.

Vous étiez mandarins avant que gens de lettres,
Des chefs surnaturels sans la vertu des prêtres.

Le public n’entend plus cette forme d’exploit ?
Depuis quand le public lit-il quoi que ce soit ?

Vos ouvrages, messieurs, me laissent l’amertume
D’avoir voulu pour moi l’encens qui vous enfume.

Le temple était gardé par un géant dragon,
Ce bon M. Durand, concierge à Fénelon.

*

11
Aimé Senghor

Adepte de l’exactitude,
Je définis la négritude
Dans la cour de Louis-le-Grand
Où la pensée est à son comble,
Plaignant un peu le fils errant
Qui n’invente que le candomble.

La négritude, apport inné,
En latin : negritudine,
Aurait pu naître à Henri-Quatre
Comme à la Chambre des débats
Mais je ne crois pas au théâtre
Où s’engendrent les macumbas.

Je lisais, digne, solitaire,
Comte, Victor Cousin, Voltaire,
Fumais avec Thierry Maulnier,
À qui j’ai rendu quelque hommage,
Souffrant qu’à l’Opéra Garnier
Un jour il dît : « Anthropophage. »

J’augurais au pensionnat
Que pour moi le mandarinat
Ne serait pas toute l’Histoire ;
Et quand je vis tomber du ciel
La neige, je me mis à croire
À mon moi présidentiel.

Surtout j’aime la poésie,
Cette olympienne ambroisie
Comme dit Catulle en ses vers.
J’ai chanté des Éthiopiques
Sonores comme des pics-verts
Sur des fromagers séraphiques.

Et j’ai chanté les baobabs.
Dans mon respect pour les toubabs,
J’enrichis la littérature 
Avec des mots rares, savants
De botanique, de nature
À charmer les êtres vivants.

Sans jamais oublier ma dette
À Napoléon, à Colette,
Au général, à Diderot,
À Charles IX, à Louis XVI,
À Clovis et Sadi Carnot,
À Danton et sainte Thérèse.

*

12
Hommage

À un écrivain, pourvu qu’il soit de Louis-le-Grand

Quand je vous vis à la télé,
Comme un albatros esseulé,
Parmi des spots publicitaires 
Pour de la soupe et des savons,
Je sus ce que sont vos lumières
Et la chance que nous avons.

Car je la regardais encore
En ce temps, mais l’esprit s’essore
Un jour pour voler dans l’azur.
Quand je vous vis, tête banale,
Sans élégance, je fus sûr
De votre beauté cérébrale.

Et j’entendis des mots si plats
Qu’enchanté je ne doutai pas
De votre succès littéraire.
Vous parliez de rébellion
Et me rendiez si réfractaire
Envers ma télévision !

Vos propos grêles, emphatiques
Avaient le ronron des moustiques.
Vous étiez si hors du commun,
Du sens commun, que l’évidence
S’imposait que vous êtes un
Homme à hanter avec prudence.

Vos propos de salon de thé
Taquinaient la vulgarité.
Avec vous, merci ! comment croire
Qu’une ambition d’écrivain
Est une douloureuse histoire
Pour le gros du troupeau sans fin ?

Si j’avais été femme, ô maître !
Je vous eusse écrit une lettre
Avec deux ou trois haïkus.
Je sais que vous m’auriez reçue ;
La femme en moi, si près de vous,
N’eût été rien moins que déçue.

Si j’avais été moins huron,
Quel plaisir d’écrire au luron
Fameux que vous êtes mes rêves
Et mes souffrances d’incompris !
Devenir l’un de vos élèves,
N’étant même pas de Paris !

*

13
Littéraire provincial

Littéraire provincial,
Aussi célicole et royal
Que soit ton verbe poétique,
Il n’intéresse point Paris.
On n’y saura rien de tes cris
Quand tu deviendras lunatique.

Là Mistral est le nom d’un vent,
Le félibrige un mot savant
Connu d’aucun dictionnaire.
Tes brandes, tes palmiers, ton bourg,
N’étant pas dans le Luxembourg,
Ne connaissent point la lumière.

Tu seras le commentateur
Du loustic et du riboteur
Qui sortiront de Henri-Quatre 
Ou rien : connais-toi donc toi-même,
Pour exister dans ce système
Ne cherche point d’autre théâtre.

Ton intellect colonisé,
Même de tous chez toi prisé,
Que vaut-il pour la capitale ?
C’est ta métropole, mon Noir !
Mets tes olives au pressoir,
Donne ton huile, sans chorale.

Si dans ta médiocrité
Une femme, ange de bonté,
Te donne un chiard, lui peut-être,
Dans la cour de Louis-le-Grand
– Tance-le, bats-le ! –, s’il comprend,
Peut penser devenir un maître.

Tu restes au bord du chemin,
Où ton oranger, ton jasmin
Aspirent l’odeur de la terre ;
Cela, devant notre public,
N’a point le bon ton ni le chic
Indispensables pour lui plaire.

Ta vie et tes produits locaux,
C’est tout un pour eux, tes égaux
Qui te ne voient qu’en indigène.
Les Parisiens sont le sel,
Le parangon universel,
Leur monde une étoile lointaine.

*

14
Trois dizains réalistes

Isambour, voulez-vous savoir
Pourquoi je gardai le silence ?
Puisque j’étais au désespoir,
Il me fallait tenter ma chance ?
Hélas ! je ne sais que trop bien
Que vous parler ne pouvait rien !
Vous m’auriez écouté trois, quatre
Minutes puis, en soupirant :
« Sans être de Louis-le-Grand ?
Sans être au moins de Henri-IV ? »

2

Si vous me demandez pourquoi,
Isambour, je fus si timide,
La réponse est qu’en cet émoi
Vous paraissiez une sylphide
Aérienne au noble essor
Dont les boucles de flamme et d’or
De bougainville étaient coiffées,
Et dans mon lot vous adorant
Où voyait-on Louis-le-Grand
Pour y croire, au conte de fées ?

3

Ah je ris ! Avoir publié 
Chez un éditeur de province,
Agreste, pour être oublié
Sans attendre… Je ris ! ça grince !
Isambour, je vous aurais dit,
En main l’opuscule maudit :
« Adorez-moi, je suis poète ! »
De rire vous eussiez pleurant,
En pensant à Louis-le-Grand,
Compris que je suis une bête.

*

15
Paul Durand

À genoux il était tombé 
Devant le trésor de son âme,
Et son torse s’était bombé
Quand ils s’avouèrent leur flamme.
Mais il s’appelait Paul Durand.
Elle avait fait Louis-le-Grand
Et lui n’était qu’un réfractaire.
Quand il l’apprit, c’était trop tard,
Son visage devint blafard,
Son amour s’éboula par terre.

La haine remplaça l’amour,
Il sombra dans le nihilisme,
Pensant qu’elle avait dit oui pour
« Faire peuple » dans son snobisme,
Le bon ton du Quartier latin
Qui va trouver Félix Potin
Pour s’encanailler, triste folle,
Tout en montrant sa vanité
Avec la magnanimité
D’un choix en dehors de l’école.

Dès lors il n’eut plus à l’esprit
Qu’un sombre projet homicide.
Elle ne vit pas qu’il s’aigrit
Car il l’appelait sa sylphide
Et la mignardait comme avant,
Lui faisait des cadeaux souvent.
Quand elle décéda, personne
Parmi les parents, les amis
Ne dit qu’il pût avoir commis
Un crime : son âme était bonne.

Ce fut pour tous un accident
Et lui dissimula sa joie.
Il lui paraissait évident
Qu’il pourrait suivre cette voie
Et débarrasser le pays
D’autant de ces êtres haïs
Que possible : les sottes fières
Que nous devons porter sur nous
Pour avoir, sur les bancs des fous,
Lu deux ou trois dictionnaires.

Mais combien en séduisit-il,
Combien déborda-t-il de portes,
Ce Durand un peu trop subtil ?
Combien dans sa toile sont mortes ?
C’est ce dont les autorités 
Privent les curiosités 
Du public au goût trop morbide,
Par respect de Louis-le-Grand,
Que fit ce scandale atterrant
La victime d’un scolicide.

*

16
Le Don Juan de Louis-le-Grand

Il se voyait premier de sa promotion
Et dans la cour aimait se mirer dans les flaques.
Quel est le sens final de cette expression,
Le Don Juan de Louis-le-Grand ? C’est « tête à claques ».
Qu’un marquis séduisît des femmes en tous lieux,
C’est propre à fasciner nos frivoles bas-bleus.
Que le voyou se range avec une vérole,
C’est la loi naturelle, ignoble des faubourgs.
Mais qu’un littérateur de la meilleure école
Joue à ce jeu, c’est trop présumer d’un concours.

*

17
Tchandâla

De tous ces écrivains, notre élite, incubés 
Dans quatre ou cinq préaux moisis en vain prestige,
À qui des rêves bleus dans leurs berceaux tombés
Leur montrèrent la Muse aimante et callipyge
Sommer leurs toupets chauds de laurier immortel,
Aucun n’a pu sauver le vers sacramentel.
Tous ont suivi l’obscure et tchandâlesque pente
De la facilité, du remous plébéien.
Un tel dénigrement de l’héritage ancien
Montre qu’était inné leur goût pour la fiente.

.

II
Galion des Indes

.

18
Ulrique-Éléonore

Ulrique-Éléonore ! en bateau, d’Elseneur
Tu passais comme un ange, et depuis ma fenêtre
Je vis tes cheveux d’or, je contemplai ton être.
Ton bateau ce jour-là me prit tout mon bonheur.

Car depuis ma fenêtre, où je fumais la pipe
En suivant dans le ciel des nuages huileux,
Je ne pensais à rien qu’à des sapajous bleus,
J’étais un Hollandais tulipier sans tulipe,

Et je vis ton bateau traverser lentement
Le bras de mer, tes yeux plus beaux que tout au monde,
Que tout dans l’univers et que tout à la ronde.
Ce fut de ma fenêtre un éblouissement.

Tu passais comme un cygne au milieu des nuages,
Tu souris sans me voir, mon âme s’exalta ;
Et ton bateau passé, ma fenêtre resta,
Moi dedans, prisonnier de vertiges sauvages.

Ulrique-Éléonore ! en quel burg, quel château
T’emporta loin de moi ta frégate cruelle ?
Je voulus me jeter dans le grau derrière elle.
Plût à Dieu qu’il changeât ma fenêtre en bateau.

*

19
Ulrique-Éléonore II

Ulrique-Éléonore ! à vous je pense épris.
Votre bateau passa quand je fumais la pipe
À ma fenêtre, un jour où les toits vert-de-gris
Se reflétaient dans l’eau, trémébonde tulipe.

Je voulus être alors le Hollandais volant
Pour vous suivre au château d’Helsingborg en Scanie.
Du moins un sapajou pour sauter pétulant
Dans les haubans du mât, mon audace impunie.

Un pirate batave, un singe capucin,
Tout mais pas ce moi-là ! Je ne voulais plus être,
Voyant votre bateau passer dans le bassin,
Cet homme qui fumait la pipe à sa fenêtre.

Les balcons cependant s’ornent d’un garde-fou !
L’horizon vous prenait à moi, vous que j’adore,
Et ma main qui tremblait se tendit, geste fou,
Dans le vide. Un soupir : Ulrique-Éléonore !…

*

20
Ulrique-Éléonore III

Ulrique-Éléonore ! épris je pense à vous
Dans mes jours sans couleurs et mes nuits, toutes blanches.
Ma vie est un désert : Les Palmes sans les Guanches
Ou Ponta Delgada sans ses bouvreuils jaloux.

D’avoir vu votre nef passer dans l’estuaire
Comment pourrai-je, aussi, me remettre jamais ?
Et vous, que voyiez-vous, quand au loin je fumais
Ma pipe ? Vîtes-vous ce pauvre solitaire ?

Vous n’avez pas, ô non ! vu se brouiller mes traits
Au moment où je vis vos mirages sublimes,
Vos yeux à l’horizon zinzolin, vers les cimes
De la Dalécarlie aux nivéens attraits !

Mais vous étiez pour moi la montagne dorée
Dans les rayons tremblants d’un destin radieux –
Le bonheur avec vous ! – quand je posais les yeux
Sur vous par qui la bouque était toute éclairée !

Ulrique-Éléonore ! ah, si vous aviez vu
Mon faciès, révélant que me perçait la flèche,
Ma douleur eût peut-être en vous fait une brèche,
Et l’Histoire eût changé, d’un atome imprévu.

*

21
Louise-Ulrique

Louise-Ulrique ! où donc votre nef s’en va-t-elle ?
Allez-vous découvrir, via le Groenland,
À nouveau l’Amérique, entendez le Vinland
Tout peuplé de skrælings cagneux, vous en dentelle ?

Et si votre vaisseau, drossé comme Cabral,
Débouchait au Brésil sur le bord de ses jongles,
Vous dont une servante a poli, peint les ongles
Des mains, à votre teint ne serait-ce fatal ?

Majesté, laissez donc ces folles odyssées
Aux peuples dont les rois sont dits « Navigateurs » ;
De votre sang viking modérez les ardeurs
Pour le sel de la houle et les voiles hissées !

Vous avez bien déjà le Noir Gustav Badin
Pour page et chambellan, voulez-vous donc un Jaune
Une plume en travers du nez auprès du trône ?
Quel est en vous ce goût pour l’étranger, soudain ?

Mon Dieu, que direz-vous quand un roi cannibale
Voudra vous convier au plantureux festin
Qu’il doit à Votre Altesse, assis sur du rotin
Et nu, la peau rongée à moitié par la gale ?

De grâce, accoutumez votre âme à vos alleux.
Le poète attitré que je suis peut le dire,
On n’est bien qu’à la cour, et pour tout un empire
Je ne donnerais pas nos loisirs précieux.

*

23
Louise-Ulrique II

Ayant dompté Pégase en preux Bellérophon,
Je suis, Louise-Ulrique ! en votre cour poète,
Et malheureusement de même un peu bouffon.
Je ne sais pour quel rôle on coiffera ma tête.

Ainsi, j’osai parler des ongles de vos pieds !
Mais il ne nous sied point de vous croire ce membre
Que jamais l’on ne vit, vous croire des souliers,
Et, même chambellan, de vous croire une chambre.

Ce n’est point inspiré des Muses que ce terme
De ma bouche sortit, non : c’est en Triboulet
Absurde, extravagant, jouant au pachyderme.
Moins sot, j’eusse reçu plusieurs coups de stylet.

À présent le poète a droit à la parole.
Louise-Ulrique ! qui s’imagine savoir
Qu’un pied sur vous termine une jambe frivole
Est, quand il voit un ange, incapable de voir.

*

24
Louise-Ulrique III

Louise-Ulrique ! Reine absolue en mon cœur,
Vous n’avez point de pieds, vous n’avez point de jambes,
Vous planez dans l’éther, l’azur de nos iambes,
N’avez d’autre séant que le trône vainqueur.

Dieu fasse qu’en pinçant les cordes de ma lyre
Je ne la tienne point pour marotte de fou
Et ne parle en bouffon ! Vous n’avez point de cou,
Vous avez en dentelle un collet, que j’admire.

Ce qui tient le bâton ne peut être une main,
La couronne n’est point sise sur une tête,
C’est ce que je comprends, en l’état de poète.
Vous n’avez point de pieds, vous montrez le chemin.

Vous n’avez de cheveux, c’est votre diadème.
Vous n’avez point de dos, étant le Souverain
Que l’on ne peut surprendre, infiniment serein,
L’image conservée en soi lorsque l’on aime.

*

18
L’ami d’Ulrique

Mon Ulrique ! adorer ta beauté bavaroise
Est le sens de ma vie, alors écoute un peu.
Qu’on m’invite à choisir entre une bavaroise
Et ton baiser, je dis : L’amour n’est pas un jeu !

Bien des fois n’ai-je point témoigné que je t’aime ?
Que l’on daigne épargner à qui t’aime vraiment,
S’il goûte tes baisers et les choux à la crème
Par ailleurs, les lazzi d’un mauvais sentiment.

Ah, regarde à quel point est écumant, est aigre
Le sourire jaloux de ces piteux Don Juans
Quand j’avale à ton bras une tête-de-nègre
En passant devant eux, ces yeux de chats-huants !

On peut apprécier le sucre en digne barde !
Et s’il est dans mon goût d’aimer l’apfelstrudel,
Le baba, le kouglof, le flan et la flognarde,
Ne puis-je aussi trousser pour ma belle un rondel ?

Qu’ont-ils à mépriser le läckerli de Bâle,
Dont je sais qu’on en sert au sultan au harem ?
Et je ne me sens pas dépourvu du teint pâle
D’un dévot, en mangeant un pastel de Belem.

*

25
Ingeborg-Amélie

Mon château sur le fjord, Ingeborg-Amélie,
Se réfléchit dans l’eau quand la glace a fondu,
Comme ton regard bleu dans ma mélancolie,
Ainsi qu’un oiselet sur l’océan perdu.

2

Nous aurions visité les pays de la vigne
Et du soleil à deux, cœur exceptionnel,
Si le tumulte affreux d’une canaille indigne
N’avait tout recouvert, insurrectionnel.

3

La fortune, l’amour, le bonheur, illusoires.
Mon château sur le fjord a sombré dans le feu,
Sa ruine fumante exhale en loques noires
Un cri de mendiant vers le ciel et vers Dieu.

*

26
Ulrika

In memoriam Jacques de Mahieu

Par l’historiographe de Louise-Ulrique

Fille d’Ullman, Normand qui fut le dieu toltèque
Nommé Quetzalcoatl, la petite Ulrika
Fût devenue avec le temps princesse aztèque,
N’eût été la noirceur de Tezcatlipoca.

Ce rebelle, versé dans la nécromancie
Indigène, adoptant un culte souterrain,
L’âme de rituels sanguinolents farcie,
Fomenta le chaos contre son suzerain.

Le feu tourbillonnait autour des pyramides
À têtes de serpent ; la petite Ulrika
Vit, muette d’effroi, les luttes fratricides
Anéantir son monde, et puis l’on s’embarqua.

Les fidèles d’Ullman allèrent au rivage
Pacifique, lançant des bateaux sur la mer.
Le perfide ennemi les vit depuis la plage
Atteindre l’horizon et se fondre dans l’air.

Longtemps, longtemps les naufs sur leurs planches fragiles
Bravèrent l’océan, la petite Ulrika
Fut la première à qui firent signe les îles :
C’est sur O-Tahiti qu’enfin l’on débarqua.

Devant les naturels saisis, ces têtes blondes
Bâtirent un village ensemble sur l’atoll.
Et le Normand pêcha dans ses eaux peu profondes
Et la nuit se remplit de chants de rossignol.

Et quand vint Bougainville à ces lagons pervenche
Envoyé par Louis des Lys, il remarqua
Que les chefs étaient roux, qu’ils avaient la peau blanche,
Et ne le comprit point, ô petite Ulrika !

*

27
Ingeborg

Sans vous je n’ai plus d’yeux pour la beauté du monde.
En partant sans un mot, vous m’avez pris ma voix.
Pourtant j’allais vous dire : « Ingeborg, quand je vois
Votre beauté, je tombe en extase profonde ! »

Oui, j’allais tout vous dire, avouer devant vous
Mon extase transie, en surmontant l’obstacle
De mon trouble muet, en portant au pinacle
Votre beauté de lys qui me met à genoux !

En me voyant si gauche, et mes saluts moroses,
Pouviez-vous concevoir en moi la passion
Dont j’étais labouré ? cette dilection 
Qui me crucifiait sur un jardin de roses ?

J’allais vous dire : « Prends ce stylet, occis-moi ! »
J’étais crucifié sur un petit nuage,
L’amour le plus brutal, délirant et sauvage
Me rendait devant vous un agneau plein d’effroi.

Sans vous qu’est-ce, le monde ? Un sinistre appareil
Servant à Dieu sait quoi, grinçant et phosphorique.
Une maison hantée, ingrate, chimérique,
Où n’entrent plus jamais les rayons du soleil.

Car vous étiez ma joie en ce monde profane
Et j’allais tout vous dire, amour, rêve, Ingeborg !
Si vous ne m’aimez pas, envoyez un cyborg
Anéantir ce cœur qui trop longtemps se fane.

*

28
Ingeborg II

Prêtez attention à ces mots, Ingeborg :
Si vous n’envoyez pas sans tarder un cyborg
Des lasers de ses yeux tournants, électroniques
Me réduire en poussière, en atomes cosmiques,
Je vais, écoutez bien, ordonner posément
L’organisation de votre enlèvement.
Kuslir Agha Brahim, le chef de mes eunuques,
Vous accompagnera dans mon boutre aux Moluques
Et si vous résistez devra dans des liens
Vous serrer, ajustés par ses bras nubiens,
Rugueux pour vos appas, ce qui serait dommage.
Là-bas mon avion, prêt pour le décollage,
Vous conduira tous deux jusques à mon harem,
Un peu loin – désolé – du moûtier de Belem,
Le harem où j’attends avec impatience
Que vous et moi fassions plus ample connaissance.
Fatma vous enduira d’onguents délicieux,
Zineb mettra du khôl sur le tour de vos yeux,
Après que Rachida vous aura bien massée
Et Zulaïka peinte au henné, damassée
Comme un rare tapis de Bagdad ou de Fez,
Et Jasmine enrobée en bijoux d’Agadez,
Et Loulou, ce qui veut dire « perle » en arabe,
Tâchera de chasser de vous le spleen souabe
Que vous ressentirez dans les premiers moments.
Alors nous serons, vous et moi l’Émir, amants !

Si vous n’agréez point cette idylle recluse,
Si vous trouvez que c’est moins conquête que ruse,
Je vous le dis, lancez sans tarder, Ingeborg,
Pour me désintégrer au laser un cyborg !

*

29
Ingeborg III

Un cyborg accosta, cherchant à me tuer.
Or, bien que nous fussions en pleine canicule,
Il était incapable, Ingeborg, de suer,
Ce qui me le rendit suspect et ridicule.

Si bien que j’assénai sur sa tête un coup tel,
De ma plus longue et belle et plus tranchante alfange,
Que le robot s’ouvrit en deux et que le ciel
Est témoin que ce corps n’était point d’homme ou d’ange

Mais un tas de ferraille et de boulons, de fils
Électriques faisant sauter des étincelles,
Et les yeux, de petits canons noirs sous les cils.
Fendu, le tout faisait un bourdon de crécelles.

En fouillant, je trouvai dans les poches du mort
Une photo de vous, Ingeborg, à la plage
Et je sus que son cœur monté sur un ressort
Avait été saisi d’un captivant mirage.

Il vous aimait, ce tas de circuits performants !
Et mourut en jaloux sous ma lame effilée.
Ne devant rien sentir, il connut les tourments,
Comme moi, d’avoir vu votre splendeur ailée.

*

30
Ingeborg IV

Raconte ton histoire, Ingeborg ! la romance
« Le robot qui m’aimait » et que j’anéantis
Car il avait voulu, prônant la violence
De ses lasers, changer l’émir en confettis.

L’émir sut recevoir un céladon de tôle !
Il crut, sous des dehors ma foi peu singuliers,
S’approcher près de moi suffisamment, le drôle,
Mais la sueur manquait à ses traits réguliers !

Le baron Frankenstein doit revoir sa copie :
Il sied non seulement que ruissellent les fronts
Mais aussi – c’est plus fort que la nyctalopie –
Que résistent les cœurs aux appas doux et blonds !

Car j’ai su que la pauvre, inane créature
Sans ordre avait agi, que c’était un jaloux !
Comment dès lors compter sur une joint-venture
Si c’est pour qu’en Pierrots soient investis les sous ?

Et je ne voudrais pas, de grâce ! qu’une armée
De ces loyaux amants, de l’atelier surgis,
Parce que nous aimons la même Dulcinée
Se présentent fâchés ensemble à mon logis !

*

31
Ingeborg V

Ingeborg ! en français ton nom est Isambour,
Nom que tu recevras aussi dans mes poèmes.
Isambour ! si je peux espérer que tu m’aimes,
Sache que j’ai pour toi le plus fervent amour.

Ton nom dans le silence est comme une parole.
L’écouter me transporte au-delà de la mer
En un pays de brume et d’armures de fer,
Et je quitte le bisht d’un émir du pétrole.

Nom si beau, bien français, doux comme ta beauté,
Ton nom est Isambour, ton nom est Ingeburge,
Nom de reine de France étonnant qui me purge
De chagrins atavaux, d’étrange hérédité.

Sois Isambour, aimée au sommet du Parnasse
De tous les troubadours les plus parnassiens,
D’elfes de la forêt verte, magiciens,
De licornes mirant leurs traits dans une glace.

*

32
Isambour

La Danoise Isambour fut de Philippe Auguste
La noble et digne épouse, et jetée en prison
Le jour suivant l’hymen, de manière un peu fruste.
Le « nouement d’aiguillette » en serait la raison.

Le pape fulmina contre le roi de France :
Expresse injonction d’honorer Isambour.
Mais quelque effort, dit-on, qu’il fît avec vaillance,
Il restait sans moyens, même au son du tambour.

Isemberge resta vingt ans sa prisonnière
Avant de remonter sur le trône : c’est tard.
De ce rapprochement je ne sais la matière,
Philippe se trouvait sans doute plus gaillard.

*

33
Isambour II

Belle était Isambour, nous assure Étienne,
Évêque de Tournai ; Philippe, cependant,
Fut noué d’aiguillette, en conçut de la haine.
Ceci changea la face à jamais d’Occident.

(« Philippe n’eût pas eu l’aiguillette nouée,
La face de la terre aurait changé » : Pascal)
Se peut-il qu’Isambour ne fût guère douée ?
Vierges, apprenez donc le talent capital !

Votre beauté pourrait vous nuire, à Dieu ne plaise :
Veillez à conjurer l’injurieux nouement  !…
Je mets fin, Isambour, à cette parenthèse.
Plût au ciel que j’en fusse à craindre un tel moment !

*

34

Je voulus rêver à la brune
De vous, plus belle que le jour,
Dans l’insouci, sans peine aucune
Fouler l’herbe, mon Isambour !

Je voulais rêver sous la lune
Au milieu des coquelicots,
Cette nuit lyrique, opportune…
Mais j’écrasai deux escargots !

*

35

Quand je vous vis, mon Isambour,
Je crus tomber à la renverse,
Et je sus que c’était Amour
Qui me blessait, âme perverse.

Rappelez-vous ! j’allais tomber,
Avec un soupir, sur la tête.
Mon cœur s’était mis à flamber,
Je dus vous paraître une bête.

Et j’ai soupiré chaque nuit,
Chaque jour depuis ma culbute
Dans vos rets si doux, comme un fruit
Faisant sur l’herbe un bruit de chute.

J’allais voir les coquelicots
Dans la prairie ensoleillée,
Parlais de vous aux escargots
Sous la lune d’or émaillée.

Je chantais à la tourterelle
À Versailles, voyant poudrée
Votre image dans la dentelle,
Sur la pelouse diaprée.

Enivré de votre beauté,
Je visitais la tour Eiffel
Où je tendais surexcité
La main vers vous mais dans le ciel.

Puis je volais aux Invalides,
Mais pardon si c’est trivial,
Comme à de blanches Argolides
Baiser votre péplos fatal.

Sous des piliers marmoréens,
Je discourais à l’Assemblée
De vos seuls appas cycnéens
Et de votre splendeur ailée.

Brûlé par cette passion,
Je sautai dans un bateau mouche
Où je croyais qu’en papillon
J’approcherais de votre bouche.

Mais je revins au Champ-de-Mars
Où je courus à perdre haleine
Et m’enrhumai – c’était en mars –
Vous pourchassant, nymphe, en Silène.

C’était non loin du quai Branly
Où la Seine aux ondes verdâtres
Emportait mon cœur apâli
Vers l’océan aux eaux saumâtres.

Et je sus que c’était Amour
Qui me blessait, âme perverse.
Quand je vous vis, mon Isambour,
Je crus tomber à la renverse…

*

36

C’était non loin du quai Branly,
Mes ans y furent solitaires.
Mon courage était amolli
Par des façons célibataires.

Arrivé fat de mon bel air,
Je connus la mélancolie,
Été, printemps, automne, hiver,
Tout l’an, d’aimer à la folie.

Sachez-le, j’aimais Isambour,
Plus belle que toute autre femme !
Voulais lui jouer du tambour
Pour lui communiquer ma flamme.

Mais je ne pus, tel est mon dam,
En fat dénué de bravoure,
Figurer plus qu’un nul quidam,
Qu’un paillasse rempli de bourre.

Elle ne sut pas mon malheur,
Isambour que j’avais élue !
Sentit-elle que ma pâleur 
Venait de fureur absolue ?

Et me voilà moulu, perclus,
Sourd, aveugle, chauve à cette heure.
Seigneur, ne la verrai-je plus ?
Sans elle faut-il que je meure ?

*

37
Quai Branly

C’était non loin du quai Branly.
Sourd à la voix intérieure,
Je couvris d’un voile d’oubli
Toute raison supérieure.

J’avais jeté mon dévolu
Sur Ingeburge, cycniforme,
Me disant : « Puisque tu m’as plu,
Attends que je te chloroforme ! »

Je ne vis pas d’autre moyen
De parvenir à sa conquête,
Ne chantant pas l’italien,
Ne maniant point la raquette,

Ne sachant danser le tango,
Étant mauvais joueur de dames,
De whist, de crib, d’échecs, de go,
Ne sachant rien qui plaise aux dames.

Au sujet de ma passion
Je ne me fis aucun reproche,
J’implorais que l’occasion
Se présentât, la fiole en poche.

J’étudiais son agenda,
Sa routine, ses habitudes,
Patient comme le Bouddha
En ces travaux et servitudes.

Je négligeai mon entretien,
Mes fréquentations, le monde,
La mise en valeur de mon bien
Et ma vocation profonde,

Mes devoirs les plus absolus,
Les hommages à d’autres belles,
Ma garde-robe, enfin les plus
Indispensables bagatelles.

Il me fallait déterminer
L’instant qui conclurait l’affaire,
L’angle où me positionner
Sur sa route pour bien méfaire.

Je me disais : « Attends un peu,
Il doit venir une minute
Où nous serons en même lieu
Seuls, cachés, vaine toute lutte. »

Un acharnement surhumain !
J’identifiai l’heure exacte,
Le point précis de son chemin
Où je pourrais passer à l’acte.

J’y fus, j’attendis Isambour
Dans l’ombre, palpitant, avide.
Elle passa… Je dis bonjour
Et retournai chez moi, livide.

*

38
Gros-Caillou

C’était non loin du Gros-Caillou,
Dans la paroisse ainsi nommée.
Les touristes criaient « Oh you ! »,
Belles sur ma route acclamée.

Mais je restais indifférent,
Devant ces émeutes barbares,
À ce délire sidérant,
À ces amoureuses fanfares.

Car j’étais trop plein d’Isambour,
N’avais à l’esprit que le crime
Que je ruminais chaque jour,
Chaque moment, crime sublime.

Et sous les baisers qui volaient,
Parfois les murmures obscènes,
Les pleurs qui dans mon dos coulaient,
Je me passais les mêmes scènes :

C’était Isambour avec moi,
Abruptement chloroformée,
Près du Gros-Caillou pour la foi,
Dans la paroisse ainsi nommée.

Lecteur qui blâmes mon désir,
Réponds : était-il admissible
Qu’elle eût éprouvé du plaisir
Et fût vertueuse ? Impossible.

Si j’avais son consentement,
J’en perdrais toute mon estime.
Je ne devrais donc ce moment
Qu’à l’exécution d’un crime.

Tant, lecteur, j’attache au respect
Du sexe faible une importance
Prééminente ; cet aspect
Du cœur, je le dois à la France.

Et ma flamme pour Isambour
Provoqua ma déconfiture :
Le monde me châtia pour
Cette monogame aventure.

À présent c’est sous les lazzi
Que va ma route mal famée,
Non loin du Gros-Caillou, saisi,
Dans la paroisse ainsi nommée.

*

39
Arts premiers

Quand, toute ma science usée,
Mes feux pschittaient sur des glaciers,
Transi, je courais au Musée
Jacques Chirac des arts premiers.

Comme Ingeburge, cycnoïde,
Planait trop haut dans l’éther pur
Et je manquais d’un androïde
Qui me la remît en lieu sûr,

Je plongeais dans la Préhistoire,
Au trente-sept du quai Branly.
Mais ce n’était point pour la gloire
De tout savoir du spath poli :

Je voulais au dieu crocodile
Des Papous de l’île Bismarck
Chuchoter l’oraison utile
Pour l’amour et le tir à l’arc.

Je voulais des têtes réduites
Des Jivaros, dans mon chagrin,
Connaître le secret des rites
Qui me ferait aimer sans frein.

Je demandais à la déesse 
Poisson des nus Andamanais
Les mots qui provoquent l’ivresse,
Comme aux vieux totems javanais.

J’épluchais les notes savantes
Des kangourous momifiés,
Des déités et des atlantes
En bois, des dieux scarifiés,

Pour découvrir les protocoles
Partageant le pouvoir divin
De tant de puissantes idoles
Et gagner Ingeburge enfin !

J’aurais consacré les prémices
De mon traitement mensuel,
Accompli mille sacrifices
Aux esprits des eaux et du ciel

Pour, toute ma science usée,
Baiser à genoux ses souliers !
C’est pourquoi j’allais au Musée
Jacques Chirac des arts premiers.

*

40
Musée

Par mon amour trop apâli,
Transi, je courais au Musée
Jacques Chirac du quai Branly,
Comme d’autres vont en fusée.

Et je me souvenais alors
D’une visite électorale
Que Chirac, exhumé des ors
De son alcôve sépulcrale,

Fit dans des quartiers peu cossus
Pour des jeunes là-bas rejoindre,
Et qu’il se fit cracher dessus.
Cela faisait ma peine moindre.

2

Et je me rappelais de même
L’espèce d’ardent hallali
Qu’ils criaient dans leur joie extrême :
« Chirac Branly ! Chirac Branly ! »

3

Touché par cet encens flatteur,
Je n’ai jamais bien pu comprendre
Qu’on entendît « Chirac menteur ! »
Qui ne se pouvait guère entendre.

Parmi les plumes, les atours
Des totems cannibalistiques,
Je méditais : « Êtes-vous sourds,
Commentateurs journalistiques ? »

*

41
Rococo

Enfant je vécus au Mexique,
Loin de mon Hurepoix natal,
Et j’appris d’un savant cacique
Cette histoire d’amour fatal.

.

Au temps de la Nouvelle-Espagne
Et des églises rococos,
Don Pèdre de Bellemontagne
Était la fleur des hidalgos.

Au Zocalo de mille lustres
Arriva de l’Escurial
Madrilène, d’aïeux illustres,
Done Ulrique, cygne ducal.

Quand elle quitta la calèche
En son grand panier chaloupé,
On eût dit, la voyant si fraîche,
La Vierge de Guadalupe.

Au milieu de son long cortège
De reîtres et minnesingers,
Les yeux d’Ulrique étaient un piège
Pour les cœurs bien nés, tous les cœurs.

Don Pèdre en perdit l’étiquette
Tant son esprit fut ravagé,
Se crut à la bonne franquette
Dans les ors, le teck ouvragé.

Sa façon de hanter Ulrique
Déplut fort, jusqu’au Vice-Roi.
Il lui disait « Ich liebe Dique »,
« Mein Harz », « Ongel », n’importe quoi.

Quand un burgrave de la suite
Vint le souffleter, l’hidalgo,
Son honneur lavé, prit la fuite,
Dut s’exiler de Mexico.

On raconte dans la campagne
Depuis ce temps qu’un justicier
Nommé Zorro, de la montagne
Descend parfois justicier.

Mais on dit aussi qu’un évêque
Envoya Don Pèdre accablé
Dans une guerre chichimèque,
Et qu’il fut de flèches criblé.

Apprenant sa fin, Done Ulrique,
Pressant une flor-de-mayo
Sur son bavarois sein féerique,
Pâle, soupira : « Le quiero !… »

*

42
Done Ulrique

Mon ange gardien, mexicain,
M’a donné tout bien réfléchi
Non le costume d’Arlequin :
Un habit de Mariachi.

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Velours noir et boutons d’argent,
Arabesque, volute, orfroi,
Un blason de jais réfulgent,
Cet habit grandit avec moi.

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Entendez le son de cristal
Des guitares, son de jasmin,
Le long de votre piédestal
Entouré de roses carmin.

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Vous montrerez-vous au balcon
Pour un harmonieux amant ?
Ce soir la lune est un jargon,
Vous êtes le seul diamant.

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Je suis le chantant rossignol
Qui trille à la brune transi.
Prendrai-je cette nuit mon vol
Avec celle qui m’a choisi ?

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Me lancerez-vous un baiser
À travers le ciel étoilé ?
Vous seule pouvez apaiser
Ce pauvre cœur inconsolé.

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Je vous promets mille trésors
Et des îles de tant de fleurs
Et des oiseaux de tant d’essors,
Des clartés de tant de couleurs

Done Ulrique, Done Ulrique !
Done, Done, Done Ulrique !

Que ce sera le Paradis
Sur terre, Ulrika, pour nous deux
Et pour tous les cœurs, ablandis
Par un dévouement gracieux.

Ô Done Ulrique, Done Ulrique !
Ô Done, Done, Done Ulrique !

*

43
Don Pèdre

Clarice, unique objet qui me tiens en servage (Corneille)

« Ulrique, unique objet de mon gros sentiment,
De ce féal amour et pieux dévouement !
Exhalant mon chagrin au milieu des pastèques
Et des maïs, faisant la guerre aux Chichimèques
En châtiment d’avoir occis un chevalier,
Qui vous était hélas ! parent et familier
Et dans la nuit profonde entendit mon aubade,
Qu’épris je vous donnai, dans le ton de Grenade,
Sous le balcon fleuri de rose et de jasmin.
Notre explication me barre le chemin
De la cour enchantée où vos yeux servent d’astre,
Dont m’exile un forfait achevant mon désastre.
Voici pour vous, Ulrique, un bleu vergiss-mein-nicht.
J’ai perdu mon soleil, ma lumière, mein Licht !… »

Ainsi divaguait sous un cèdre,
Blessé sans plus d’espoir, Don Pèdre,
Nous dit le père Mendoza
Qui dans la mort le confessa.

*

44
Baroque

La chapelle churrigueresque
Où Done Ulrique allait prier
Mêlait l’extase à l’arabesque,
Tournait la tête au marguillier.

Sous une couronne hispide,
Les gouttes de sang presque noir
De la sainte face livide
Disaient le divin désespoir.

Le Dieu fait homme, à l’agonie,
Au terme enfin de sa douleur
Allait fermer sur l’infamie
Du monde des yeux sans couleur.

Une Vierge miraculeuse
Avait pleuré des larmes d’eau
Sur la bûche à peine rugueuse
De son visage triste et beau.

Et Done Ulrique, teutonique
Vierge aux agréments impollus,
S’absorbait dans cette mystique
Image aux célèbres vertus.

Or, dans un recoin de l’église,
Caché par des rangs de piliers,
Don Pèdre qui la divinise
Couvre de larmes ses colliers.

*

45
Loulou-garou

Avec le loulou-garou (Robert de Montesquiou)

Don Pèdre, dans son désespoir 
D’amour transi pour Done Ulrique,
Voulut consulter un cacique
Versé dans l’art funeste et noir.

À cette rencontre honnie
Voici ce qui fut résolu.
Pour chien Ulrique avait élu 
Un loulou de Poméranie

Nommé Gunther, qu’en son giron
Elle prenait le soir assise,
À qui Pèdre enviait l’exquise
Proximité de son jupon.

Le magicien autochtone
Conçut un breuvage maudit
Par les conciles interdit
Qui mettrait Pèdre sur ce trône,

Le giron d’Ulrique, en loulou,
En remplacement du navré
Gunther kidnappé, séquestré
Par Don Pèdre loulou-garou !

Prenant son chien, quelle surprise
Reçut Ulrique l’entendant
Crier « Ô joie ! » en se tordant
Comme une palme dans la brise.

Ordinairement compassé,
Gunther n’avait point l’habitude 
De manquer à la rectitude
De mœurs d’un monde policé.

Alors les duègnes s’emparèrent
De Pèdre poméranien,
Gémissant pauvre petit chien
Que les duègnes désespérèrent 

En le présentant au prélat 
Pour sacramentel exorcisme
Par application du chrisme,
Privation de chocolat.

On claustra la bête bavarde,
On manda l’Inquisition…
Le bourreau muni d’un tison
Me réveilla : « Je cauchemarde ! »

*

46
Loulou

Done Ulrique avait
Un sourire d’ange.
Don Pèdre éprouvait
Des frissons, rêvait
Un heur sans mélange.

Gunther le loulou
D’Ulrique était drôle,
C’était le chouchou,
Tendre, un peu foufou,
Goûtant fort son rôle.

Sous les bananiers
Que le soleil dore,
Parmi les paniers
Les cœurs prisonniers
Aiment la mandore.

Le bon Vice-Roi
À l’aimable règne,
Appui de la loi,
Garant de la foi,
Badine la duègne.

Quoi ! tu viens chanter
Une sérénade,
Pèdre ? C’est tenter
Le fer de porter
Une estafilade.

Tu saisis ton luth
Quand monte la lune
Versant son bismuth
D’argent : et ton but,
Dans cette nuit brune ?

Tu parles d’amour
À la belle Ulrique ?
N’osant pas de jour
Lui faire ta cour,
Ta voie est oblique.

Entends donc son chien
De Poméranie,
Comme il entend bien
Ajouter du sien
À ton harmonie !

Il éveillera
Trois ou quatre rues
Et ton opéra
S’éparpillera
En coquecigrues !

Ah loulou méchant,
Gâcheur de tendresses,
Tu veux, empêchant
Ce fébrile chant,
Toutes les caresses !

*

47

Sa duègne à Done Ulrique :

« Votre charme angélique
Est un puissant attrait
Pour les chevaleresques
Galants churrigueresques
Qui s’enflamment d’un trait.

Et sous nos vertes palmes
Quand les brises sont calmes,
L’orage et ses éclairs
En sauvage ruée
D’une sombre nuée
Recouvre les cieux clairs.

Craignez, quand vous ennuie
La cour un jour de pluie,
De céder aux appas
Qu’ont de sombres pupilles 
Suggérant des quadrilles :
Ne les écoutez pas.

On me dit qu’à la brune
Il s’entend, quand la lune
Est dans le firmament,
Comme une symphonie,
Les sons d’une harmonie
S’élever doucement.

Que ces notes conspirent,
Quand les brises expirent
Un parfum sans pareil
De jasmins et de roses
Enveloppant les choses,
À troubler le sommeil.

Dieu sait quelle folie,
Quelle mélancolie
Ces musiques de nuit
Peuvent bien faire naître 
Si vous laissez paraître 
Du trouble à ce doux bruit !

C’est pourquoi Don Garcie
Qui de vous se soucie
Veut apprendre ce soir,
Armé, sous votre grille
S’il entendra ce trille,
Bien caché dans le noir.

J’éprouve tant de crainte
Et j’exhale une plainte,
Me sens clouée au sol !
Faudra-t-il que la ruse
Maniant l’arquebuse
Abatte un rossignol ?… »

*

48
Marbella

Mon cœur était blessé, mon aile
Aussi, la nuit n’était plus belle,
Les jours étaient trop longs, et gris,
Un goût d’échec et de misère 
Pesant rendait ma vie amère,
Tous les filons étaient taris.

Et je la vis. Sa chevelure
Irradia sur ma blessure
Les rayons d’un soleil d’avril,
Ses yeux, comme la scintillante
Vague d’une mer accueillante,
Étaient un murmure subtil.

Fuyant les clameurs imbéciles
Pour l’horizon émaillé d’îles
D’un asile où tout échanger,
Nous déposâmes nos bagages
Dans un hôtel au bord de plages
Aux parfums de fleurs d’oranger.

Je voulais marcher avec elle,
Suivre notre route, laquelle ?
Espérant au soleil couchant,
Sur le gouffre étale des ondes,
Hors de l’espace, hors des mondes,
Monter et finir, comme un chant.

*

49
Marbella II

J’avais perdu l’envie
De vivre cette vie,
Je ne voyais qu’affronts,
Acrimonie, injures,
Infâmes impostures,
Haine sur tous les fronts.

Et puis, dans un sourire
Elle gagna l’empire
De mon sang, de mon cœur.
Sa beauté supernelle,
Comme la citronnelle
Épandait sa fraîcheur.

Nous fûmes où les terres
En plages solitaires
Se bercent au respir
Des vagues scintillantes,
Aux brises larmoyantes,
Ce cristallin soupir.

Je voulais avec elle
Contempler l’éternelle
Nuit vaste et sans contours,
Où dans cette étendue
Nous fondre, âme éperdue,
Pour nous aimer toujours.

*

50
Belle Marbella

C’étaient les orangers, la mer,
Les palmes dans le ciel si clair,
Le parvis des blanches églises
Sur le bord de plages sans fin,
Les jardins à l’odeur de pin,
Le soupir des vagues, des brises.

C’étaient nous deux main dans la main,
Que te semble de ce chemin ?
Près des jasmins ma renaissance.
C’était le jour après la nuit,
Des baisers donnés sans un bruit,
De mon cœur la convalescence.

C’était la rose avec l’œillet,
C’était la main qui les cueillait,
Mon âme qui pleurait de joie,
Tes mots comme un vin andalou,
Un trotte-menu de loulou
Dans l’après-midi qui poudroie.

C’était dans la sublimité
Mon rêve fait réalité,
Nous deux pour nous deux, la tendresse.
Et parfois, comme d’un lointain
Nuage au-dessus du destin,
Un long roulement qui m’oppresse…

*

51
Marbella la douce

Je l’avais emmenée au bord
D’une mer lapis sur un port
Embaumé par la fleur d’orange,
Marbella : son fidèle amant,
Je lui montrai le diamant
Du cœur, moins beau que son cœur d’ange.

Ses yeux s’emplirent d’un bonheur
Qui me ravit par sa douceur,
D’étincelles de mer turquoise.
Le temps s’arrêta, je compris
Que sa main n’avait pas de prix.
Je suis son âme siamoise.

Le temps arrêté, cet instant
Je fus éternel et pourtant
Je sentais tout l’amour possible
D’une vie en dehors de soi
Attachée en acte de foi
À plus que soi, son cœur sensible.

Ce rêve sera mon linceul.
Dans cette vie où je vais seul,
Je dois avancer sur la route
Où je m’engageai sans savoir
Qu’elle conduit au désespoir…
Au désespoir mais non au doute.

.

III
Garrigue

.

52
Célimène

Je contemple la mer seul depuis la garrigue,
Pensant à Célimène, ondine aux cheveux d’or
Que dans un pin me chante un enjoué becfigue.
Dans l’étincellement des flots est mon trésor.

Célimène, reviens ! dis-je dans ma détresse,
Sors à nouveau de l’onde, humide, les bras nus,
Car je n’ai plus de goût ni pour la bouillabaisse
Ni pour le cotillon aux hameaux biscornus.

La pinède peut bien retentir de cigales,
Je n’entends que ta voix, sourd à tout autre son.
Je t’aime tant ! Qu’importe aux âmes provençales
Que les sirènes soient mi-femme mi-poisson ?

Le Papet m’a conté que les écumes blanches
Dissimulent des mas grands comme des châteaux 
Où vivent les ondins, habillés des dimanches,
Parmi des champs de vigne à longueur de coteaux.

Mais je t’aime pour toi, Célimène, toi seule :
Non pour tes pampres lourds de bumaste et jacquez,
Ni pour la tapenade écrasée à la meule,
Non plus pour tes palais comme de Saint-Tropez.

À la mer je descends par le chemin des chèvres,
Vers Célimène, ondine aux yeux d’indigo clair,
Et j’implore un baiser suave de ses lèvres,
Dût-il, ce doux baiser, me noyer dans la mer…

*

53
La sylphide

Ma sylphide à tous yeux cachée,
Des bras vous empêchez le roc,
Le colossal, énorme bloc
D’écraser ma tête penchée.

Le monde tomberait sur moi
Et je ne pourrais m’y soustraire
Si de votre aile de lumière
Vous ne moquiez sa dure loi.

Ne seriez-vous même qu’un rêve,
Je crois au pouvoir souverain
Qu’il a sur le glaive d’airain
D’imposer bienveillante trêve.

Fée invisible du chemin,
Je crains même votre colère
Contre le fou, le pauvre hère
Qui sur moi lèverait la main ;

Oui, je crains les peines sanglantes
Dont votre impétuosité
Fustigerait l’iniquité 
Des ignorances violentes.

Car il vous plaît d’accompagner
Ma déréliction morose
De votre étincellement rose,
Il vous plaît de tout m’épargner.

*

54

Pour la première fois cette nuit, au matin,
Plein de respect profond je vis vos seins en rêve.
Puis – en y repensant un sourire m’enlève –
Vous laissâtes mes yeux approcher d’un tétin,

Penché sur vous ainsi qu’au bord d’une fontaine…
Vous ne souriiez pas mais vos yeux m’appelaient,
Comme des flots d’azur et d’or étincelaient,
Et mon âme adorante était claire, sereine.

Dans la simplicité de ce don lumineux
Je vois, linéaments de formes adéquates,
Plus de réalité qu’en mes jours disparates
Et comprends que je suis grâce à vous bienheureux.

Vous avez tout pouvoir sur l’onde tourmentée !
Depuis que vous servez d’étoile pour ma nauf,
J’ai la conviction de rester sain et sauf.
Quelle vague pourrait me couler, Galatée ?

*

55
Vénus paléolithique

Nous à qui le clinquant de la société,
Les chinés oripeaux de la haute culture
Semblent comme à Rousseau servage, impiété,
Un bouillon nidoreux de blême pourriture,

Nous aimons Célimène à la taille de sphinx !
Nous la vîmes entrer dans l’oasis subtile,
Des roseaux exondée au son de la syrinx.
Nous avons chanté l’eau dans le croissant fertile !

Son âme de cristal ameublit nos poings durs.
Et dans une caverne où nous l’avons suivie,
Nous avons adulé son ombre sur les murs
Et soumis au limon de ses pieds notre vie.

Ô blonde comme un champ sauvage de blés d’or,
Comme sable infini sur l’océan ô blonde !
Nous avons chanté l’eau, chanté l’alligator,
Sa beauté sans savoir que la terre était ronde !

*

56
Écrivains combattants

À Suzel

Je ne vous parle pas des Résistants,
Qui vont nous assommer encore un temps,
Mais de nos grands auteurs de la Première,
« La der des der », de ces illustres morts
Qui passèrent quatre ans sur le derrière
Au fond d’un trou de fange avec les porcs.

Je parle des Poilus dans les tranchées,
Grâce à qui nos Suzel sont revanchées.
Non contents, fiers soldats, d’un tel honneur,
Il vont par le menu dire la soue !
Hélas ! malgré leur dette au parfumeur,
Leur cervelle restait pleine de boue.

*

57
Président du Panthéon

La lettre de la loi suprême 
En faisait un signe passif.
C’était, de l’aveu de lui-même,
Un président décoratif.

Jusqu’au jour où son équipage
Croisa Sante Geronimo
Caserio : ce bon nuage
Alors fut nimbé d’un halo.

2

Le poignard panthéonisa
Cette fonction avachie.
Sadi Carnot s’intronisa
Saint laïque par l’anarchie.

3

Carnot, entre donc ! La Patrie
Reconnaissant l’épanchement
De ton sang dessus la voirie
Te doit le plus pur monument.

Entre donc et sois un grand homme
Pour la coite postérité,
Rejoins notre Panthéon comme
Martyr de l’inutilité !

*

58

Ami, si tu vas à Porto,
Tu verras mainte belle église,
Comme l’on n’en voit guère à Pise,
Guère plus à Sacramento.

N’eût été la guerre civile,
L’Espagne en aurait tout autant.
Le bolchévisme serpentant
A tout ravagé, l’imbécile.

L’or des Incas est à Moscou
Depuis ces actions barbares,
Ce qui prouve que les Tartares
Entendaient nous tordre le cou.

Ami, si tu vas à Lisbonne,
Blanche terrasse au bord de l’eau
Où l’on écoute du fado,
Tu sauras que la vie est bonne.

*

59
Une couronne

Notre nom à tous est personne ;
Paris, nous sommes ta couronne.
Nous sommes, Paris, tes faubourgs.
C’est là que nous vivons, farouches,
Nos désespoirs et nos amours
Que sans les voir jamais tu touches.

Vers toi nous sortons de nos trous
En domestiques ou voyous
(« Les voyous des faubourgs » : poète 
Philippe Soupault, tu vois bien !),
Le propos toujours déshonnête,
Pour tout dire : faubourien.

Vers toi nous sortons de nos antres
Non pour nos esprits : pour nos ventres
Si nous sommes des travailleurs,
Ou comme des oiseaux de proie
En sombres essaims querelleurs
Si te nuire fait notre joie.

Qui dira « Paris, à nous deux ! »
Sans passer pour sot outrageux
Chez nous ? Qu’à ces marivaudages
Se délasse un provincial,
S’il peut te présenter des gages
Sur son bien patrimonial.

Quand nous n’avons pas trop de haine
Pour ton ignorance hautaine,
C’est que nous sommes des niais.
Mais nous avons la suffisance
De nos miettes : si tu savais
Comme nous méprisons la France !

*

60
Kremlin

Isambour rencontra quelqu’un
Qu’elle n’eût jamais dû connaître.

Voyou de faubourg importun,
Aux Barnufles, Kremlin-Bicêtre,
Sur je ne sais quel boulevard
Lénine, Khrouchtchev, Gagarine,
Il n’eût point semblé trop pendard,
Mais Isambour fut sa voisine
Dans le quartier du Gros-Caillou :
Comment cela fut-il possible ?
Ce pays deviendrait-il fou
Et plus rien n’est inadmissible ?
La belle Isambour au grand cœur
Doit-elle souffrir que des mufles
Se méprennent sur sa valeur ?

Qui l’a fait sortir des Barnufles ?
Qui l’a fait sortir des faubourgs
Gagariniens de non-êtres
Où l’on a de banals amours
Et le linge pend aux fenêtres ?
Comment peut-on, c’est sidérant,
Approcher d’elle en ce bas monde
Sans avoir fait Louis-le-Grand ?
Depuis un faubourg ? C’est immonde.
C’est qu’il possédait quelque argent,
Me dites-vous : La belle affaire !
Cela rend-il intelligent
Et sachant ce que l’on doit faire ?
Sa présence la dégradait,
Il sentait son Kremlin-Bicêtre
Et son attitude gardait
Un air de linge à la fenêtre.

*

61
Musette

Comment, moi banlieusard, me suis-je cru poète !
J’aurais peut-être été chanteur, à mon sommet,
Ou de variétés ou, mieux, de bal musette
Sous la boule miroir d’un moite estaminet
Inélégant, aux murs exsudant le salpêtre,
Au milieu des radis en un site champêtre.
C’était là le piton de ma vulgarité
Puisque je n’étais pas un produit d’hypokhâgne,
Et qu’entre la banlieue et la verte campagne
Le Tout-Paris connaît la similarité.

*

62
Ma vulgarité

Dans ma vulgarité les diplômes sont vains.
Dans ma bassesse ont droit à leur apologie
L’alexandrin, les vers que nos grands écrivains
Ont voulu dépêcher vers l’archéologie.
Jamais je ne serai l’ami de ces félons,
J’appelle ce qu’écrit un goujat des flonflons.
Sans état d’âme ils ont trahi leur héritage,
Disant qu’il n’était plus pour cela de lecteurs,
Quand c’était leur devoir de sauver ces hauteurs
Car, de Louis-le-Grand, ils pouvaient davantage.

*

63
Ma goujaterie

Dans ma goujaterie, affirmer qu’un public
Décide de ce qu’est la valeur littéraire,
Que le ravin doit dire au célestiel pic
Ce que contemplera l’aigle depuis son aire,
C’est triste quand on sort d’un établissement
Qui produit quasi tout le divertissement
De la société du meilleur ton en France,
Quand à Louis-le-Grand on s’est imbu de soi,
Élevé pour dicter à la plèbe sa loi
Et régner sur « le Tout-Paris » sans concurrence.

*

64
Katmandou

Je vous aurais suivis, amis, sur vos chemins,
Car quel espoir avais-je, issu de ma banlieue
Où mon âge heureux fut embaumé de jasmins
Dans les jardins où croît la clématite bleue,
De me faire une place au milieu de serpents
Choisis pour leur venin, écailleux et rampants ?
L’internationale humble des barbes blondes
Et des cheveux au vent m’aurait vu militer
Dans ses rangs vagabonds, sur la route chanter,
Et tomber à la fin parmi les chiens immondes.