Documents. Cartel Aguilar et Pétrole pour le Reich : Le Mexique et l’Axe

Dans notre série Documents, voici notre traduction française de deux textes sur le thème « Le Mexique dans la stratégie de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale », recueillis à des fins de documentation en 2009 et que nous traduisons pour le public francophone.

Les informations présentées sont en réalité tirées d’un seul et même livre, Los nazis en México (Ed. Debate, 2007), du journaliste mexicain Juan Alberto Cedillo, un livre qui valut à son auteur le prix 2007 du livre de reportage dans son pays. Le texte de la première partie est un extrait du livre lui-même, en libre accès sur internet ; le second, un compte rendu par l’agence de presse EFE.

Les sources de Cedillo sont en grande partie, notamment pour ce qui a trait au trafic de drogue, les services de renseignement nord-américains, documents rendus publics en 1985. Il n’est pas besoin de rappeler que ces sources ne sont pas forcément dignes de foi, surtout en temps de guerre. Il s’agit cependant des premières lumières jetées sur un sujet et elles peuvent donc être intéressantes au moins pour indiquer qu’il existe un sujet, si ce n’est pas une pure et simple fabrication.

En l’occurrence, il s’agit de deux sujets : (1) celui d’une opération d’« empoisonnement » des États-Unis par les stupéfiants via la frontière mexicaine, opération conduite par de hauts fonctionnaires mexicains à l’instigation du Troisième Reich allemand et du Japon pendant la guerre, et qui serait de fait le premier « cartel » mexicain, et (2) les moyens mis en œuvre par le Troisième Reich pour garantir son approvisionnement en pétrole mexicain malgré l’entrée en guerre des États-Unis. D’où un plan en deux parties :

I/ Le cartel Aguilar dans la Seconde Guerre mondiale
II/ Le Führer et les émirs aztèques

Le corps du texte de ces deux parties est, nous l’avons dit, la traduction de sources en langue espagnole. Les notes sont du traducteur, soit entre crochets [ ] dans le corps du texte pour de courtes indications, soit en notes numérotées à la fin de chaque partie pour de plus longs développements. Certaines de ces notes expriment notre scepticisme quant à la plausibilité de certaines affirmations, en l’occurrence sur le cartel Aguilar et le trafic de drogue.

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I/ Le Cartel Aguilar pendant la Seconde Guerre mondiale

Source

Jusqu’aux commencements de la Seconde Guerre mondiale, le trafic d’opium, de marijuana et d’héroïne en direction des États-Unis s’était maintenu à des niveaux stables, mais il connut à la fin des années trente un accroissement considérable. Le Reich allemand et le Japon décidèrent en effet de « droguer » le sud du pays, en se servant des routes ouvertes par les Chinois et consolidées par les Mexicains qui s’étaient lancés dans ce commerce illicite.

Les résultats de cette opération ne furent pas longs à se faire connaître : le Trésor états-unien estima par exemple que la production d’opium mexicaine en 1943 se montait à 60 tonnes, trois fois plus qu’en 1942. Mais l’accroissement de la production ne se limitait pas à la résine d’opium. Le représentant du Trésor au Mexique, H. S. Creighton, souligna « le grand nombre de saisies réalisées par les douanes des États-Unis à la frontière, ce qui indique une augmentation de la disponibilité d’opium et de marijuana au Mexique ». Les agents des stupéfiants indiquaient quant à eux que l’opium saisi dans la ville d’El Paso était « de qualité supérieure ».

Il ne fait pas le moindre doute que ce boom de la drogue était le résultat d’un travail conduit par les agents allemands et japonais dont le but était d’utiliser les drogues en vue d’« affaiblir le moral » des soldats et marines stationnés dans les bases navales sur la côte du Pacifique. Le narcotrafic formait partie d’une opération de grande ampleur ayant pour but de saboter la production d’armement. Les alliés allemands aux États-Unis volaient des pièces nécessaires aux machines, freinant ainsi l’industrie de guerre nord-américaine ; il y eut même des cas où ils vidèrent ou brûlèrent des usines entières.

La stratégie des pays de l’Axe fut conduite pendant plusieurs années de manière lente, exacte et souterraine. C’est au cours des dernières années de la décennie 1930 que se fit le travail de préparation1, et l’afflux de stupéfiants commença au début des années quarante. La presse mexicaine rapporta pendant les premiers mois de 1939 un accroissement du trafic de drogue à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, principalement dans la localité de Naco, dans l’État de Sonora. Le 8 avril de la même année, la première page du journal El Porvenir (L’Avenir) rapportait : « Le Japon et l’Allemagne cherchent à empoisonner la jeunesse des États-Unis avec de l’opium. Ils font passer la drogue par notre pays. Plusieurs contrebandiers ont été arrêtés ces derniers mois à Douglas, Arizona. »

Non seulement la presse mexicaine parlait de ce qui était en train de se passer, mais l’« opération secrète » fut également découverte par les autorités mexicaines, en particulier les services du procureur général de la République, qui dénoncèrent l’existence d’ « un plan entre l’Allemagne et le Japon pour introduire des stupéfiants aux États-Unis avec l’objectif de débiliter les jeunes hommes de ce pays ». Le cartel nazi fut identifié par les services de renseignement états-uniens, qui indiquèrent qu’il s’agissait d’« une organisation de sabotage et d’espionnage » conduite par des militaires et politiciens mexicains ; selon ces rapports, il s’agissait de recueillir des informations sur les mouvements militaires états-uniens et les navires du golfe du Mexique et du Pacifique.

Bien que ce soit étrange à considérer, les rapports envoyés à Washington par les agents états-uniens au Mexique ont peut-être toujours la même valeur aujourd’hui qu’à l’époque où ils furent rédigés. Les informations relatives aux membres de ce premier cartel de narcotrafic et surtout au modus operandi de celui-ci conservent en effet une grande importance puisque nous parlons en l’occurrence de la naissance des cartels contemporains. Ce travail devrait pouvoir nous aider à déchiffrer un élément clé du trafic de drogue actuel, à savoir l’infiltration des cercles de la haute politique par les cartels.

Un rapport rédigé le 4 janvier 1942 expose aux autorités états-uniennes « la pénétration de forces étrangères dans la politique mexicaine ». Le document, envoyé par un agent du renseignement naval identifié seulement par les initiales O.N.I. affirme que les chefs de ce groupe qui faisait entrer de la drogue aux États-Unis était dirigés par le général Francisco J. Aguilar, un militaire qui conduisit des opérations de contrebande durant toute sa carrière2.

Le rapport précisait : « Une organisation d’espionnage et de sabotage travaille depuis quelque temps pour les Nazis et les Japonais sous la direction du général Francisco Aguilar. Ses principaux assistants sont les chefs d’un trafic illégal de drogues et de groupes de contrebande. Lui-même contrôle les espions et agitateurs qui travaillent pour les groupes nazis et nippons. Aguilar semble avoir été préparé pour cette tâche pendant une longue période. »

C’est durant son second séjour à Washington comme attaché militaire, vers 1933, que le général commença ses activités de contrebande ; c’était en effet l’époque de la prohibition de l’alcool et du tabac aux États-Unis3. Ces activités furent dénoncées longtemps après, devant le Président Adolfo López Mateos [Président de 1958 à 1964], par un des supérieurs d’Aguilar à Washington, le général José Beltrán M., qui révéla les lieux et dates des opérations d’achat et de vente, ainsi que les points de dépôt et de livraison.

Entre 1935 et 1938, Aguilar fut ministre plénipotentiaire de l’ambassade mexicaine au Japon. Ce fut durant ces années qu’il établit des relations avec le gouvernement de ce pays, des liens qui le conduisirent par la suite à collaborer avec les services de renseignement des pays de l’Axe.

Sur le front politique du premier cartel mexicain, le gouverneur de San Luis Potosí, Gonzalo N. Santos, joua un rôle fondamental. C’est ce politicien ambitieux, que les agents états-uniens qualifiaient d’« assassin notoire, qui tua de ses propres mains des étudiants et des femmes », qui tenait les tenailles avec Aguilar. Participait également au cartel Donato Bravo Izquierdo, ex-gouverneur de Puebla, « associé au trafic de drogue depuis qu’il occupa ce poste », selon le rapport à Washington. Gonzalo N. Santos et lui avaient acquis pour leurs activités illicites une grande expérience dans les milieux diplomatiques et politiques.

Les rapports envoyés à Washington affirment que ces trois personnalités « s’entendirent sur le projet d’introduire de la drogue aux États-Unis ». Le renseignement naval s’aventurait même à décrire les activités de chacun d’eux : tandis qu’Aguilar était à la tête de la contrebande et N. Santos à la tête des relations politiques, Bravo Izquierdo était chargé de blanchir l’argent généré par le trafic de drogue. Pour mener à bien cette tâche, l’ex-gouverneur de Puebla s’appuyait sur un homme d’origine syrienne nommé Habed, « qui fut pendant de nombreuses années le banquier de toute l’activité de narcotrafic ».

L’organisation dirigée par le général ne se contentait pas de trafiquer de la drogue. En réalité, le premier cartel mexicain était le plus grand réseau d’espionnage au service des agents de la Gestapo et de l’Abwehr [ce n’est pas une affirmation anodine]. Aguilar, N. Santos et Bravo parvinrent à placer des espions jusque dans les équipes du Président Manuel Ávila Camacho. Ce réseau était chargé d’informer sur les activités au Mexique des agents des nations alliées et de dissimuler les actions des espions allemands et japonais, en particulier celles relatives au trafic de matières premières – lesquelles étaient envoyées à l’industrie militaire allemande pour la fabrication d’explosifs – et à la vente d’hydrocarbures.

Le premier cartel mexicain prépara même des plans pour voler les puits de pétrole américains au cas où le conflit en cours le rendrait nécessaire. Un rapport confidentiel remis au Président Lázaro Cardenas par les services de renseignement soulignait que « la possibilité d’un sabotage de la production de pétrole est des plus sérieuses ». Ce document précisait que les agents allemands avaient des alliés parmi les fonctionnaires « travaillant pour Petróleos Mexicanos, tant dans l’administration que dans les raffineries et sur les sites d’extraction. Il y travaille de nombreux employés et techniciens nazis, dont les activités doivent faire l’objet d’enquêtes. »

Conrad Eckerle, un important agent allemand faisant partie du projet du cartel, fut identifié dans un rapport envoyé au Département d’État comme le responsable du centre d’opérations allemand chargé de droguer les États-Unis. Le bunker se situait dans un établissement commercial appelé La Germania, au 2 rue Ayuntamiento. Eckerle, qui avait été officier de la marine allemande, fut envoyé au Mexique par l’ambassade nazie à Washington. Sa principale mission, avant qu’il se vît confier le trafic de drogue, fut d’organiser le parti et de conduire des actes de sabotage. Le groupe dirigé par Aguilar, N. Santos et Bravo maintint des contacts étroits avec lui.

Le modus operandi du réseau constitué d’Allemands et de fonctionnaires mexicains était présenté de la manière suivante par les agents du Département d’État : « Ils ont fait de la vente illicite d’héroïne une activité quotidienne. La drogue est apportée depuis Hambourg jusqu’à Veracruz par le vapeur allemand Orinoco. Ensuite, elle est envoyée à la ville de Puebla dans des voitures conduites par des messagers personnels [« mensajeros personales » : quèsaco ?]. Elle passe par Mexico de San Lui Potosí et Laredo. »

L’agent des stups M. Monroy envoya à Washington le document suivant, montrant que le gouverneur de Veracruz [et ministre fédéral de l’intérieur] Miguel Alemán Valdés participait aux activités du cartel. Les renseignements de Monroy s’appuient sur le témoignage de l’un de ses informateurs, Luis R. León Avendaño, qui travailla dans la Garde côtière mexicaine sur l’Atlantique. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, un grand yacht privé sous drapeau des États-Unis et de nom Blue Eagle se conduisait de manière suspecte près de Veracruz. Interrogé, le capitaine répondit de manière évasive. En arraisonnant le yacht, les autorités mexicaines trouvèrent un chargement d’opium et de morphine [on observera au passage que ces substances, en particulier la morphine, étaient employées en médecine et faisaient donc aussi l’objet d’un commerce licite, ce qui pourrait éventuellement expliquer la démarche du gouverneur Alemán qui va suivre]. Elles arrêtèrent le bateau et le conduisirent au port. Quelques heures plus tard, le gouverneur de Veracruz, qui deviendrait plus tard Président du Mexique [de 1946 à 1952], Miguel Alemán, se rendit aux bureaux de la Garde côtière et demanda que le bateau fût rendu à son capitaine. Sa demande fut rejetée car il n’avait pas l’autorité pour la formuler. Deux jours plus tard, des ordres arrivèrent de Mexico et le bateau fut rendu. Il poursuivit son voyage vers une destination inconnue. »

Un autre gouverneur qui bénéficia de l’argent généré par le trafic de drogue fut Maximino Ávila Camacho, gouverneur de Puebla et ami intime de Gonzalo N. Santos.

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Notes du traducteur sur la partie I

1 Pourquoi, nous permettra-t-on de demander, préparer un empoisonnement des États-Unis dès la fin des années trente, alors que les États-Unis ne sont pas entrés en guerre avant Pearl Harbor en décembre 1941, c’est-à-dire quelque deux ans plus tard ? Et si l’afflux de drogue commença bel et bien au début des années quarante, comme l’auteur l’écrit (en un autre endroit, les deux étant cités ici, le texte parle même pour cet afflux des « premiers mois de 1939 », c’est-à-dire un an avant la fin de la décennie !), pourquoi cette hostilité en acte envers un pays non belligérant ? Et pourquoi, s’il est avéré, un tel machiavélisme du régime hitlérien empoisonnant les États-Unis avant leur entrée en guerre n’est-il pas davantage connu ? La presse mexicaine ou une certaine presse au Mexique (voyez ce qui est rapporté du journal El Porvenir) faisait état d’actes hostiles de l’Allemagne et du Japon envers les États-Unis au moment où ceux-ci étaient non belligérants. Quelle réaction ces accusations graves et, au cas où elles étaient fausses, diffamatoires, ont-elles suscité dans les chancelleries allemande et japonaise ? Ce qui manque dans cette présentation, c’est l’explication d’une telle conduite de la part des pays de l’Axe car, encore une fois, l’intérêt à agir contre des soldats (selon l’auteur les premiers visés par ce trafic : « le but était d’utiliser les drogues en vue d’affaiblir le moral des soldats et marines stationnés dans les bases navales sur la côte du Pacifique ») stationnés dans des bases militaires d’un pays non belligérant n’est pas du tout évident, tandis qu’on voit bien pourquoi on chercherait à les viser si c’étaient des soldats ennemis.

2 Francisco Javier Aguilar González avait participé à la Révolution mexicaine dans l’armée de Pancho Villa. Après le Japon de 1935 à août 1938, il fut ambassadeur du Mexique en France, auprès du régime de Vichy, de décembre 1940 à 1942. Il se trouvait donc en France, est-il permis de penser, pendant une grande partie des activités imputées par les services de renseignement états-uniens au cartel qu’il était censé diriger. Il aurait eu pour tout organiser sur place, au Mexique, les mois d’août 1938 à décembre 1940 et ne pouvait vraisemblablement, en tant qu’ambassadeur en France, suivre la suite des opérations que de loin.

3 1933, date « vers » laquelle (« hacia 1933 ») Aguilar aurait fait son second séjour à Washington, séjour qui vit le début de ses activités de contrebande, est aussi la date où fut mis fin à la politique de prohibition de l’alcool aux États-Unis. Quant à la prohibition du tabac, dans quinze États de ce même pays, elle avait entièrement pris fin en 1927. On ne voit donc pas très bien comment un séjour d’Aguilar aux États-Unis en 1933 peut être intellectuellement rattaché aux trafics auxquels ces politiques avaient donné lieu : il était trop tard pour commencer à s’en mêler.

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Miguel Alemán Valdés

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II / Le Führer et les émirs aztèques

Source

Adolf Hitler utilisa du pétrole mexicain pour sa guerre éclair (Blitzkrieg) en Europe, en s’appuyant sur un réseau clandestin de fonctionnaires du gouvernement mexicain, selon un nouveau livre du journaliste Juan Alberto Cedillo.

« Les Nazis au Mexique », récompensé par le prix 2007 du livre de reportage, révèle que du pétrole mexicain fut livré en Allemagne en secret au début de la Seconde Guerre mondiale, sous la présidence de Manuel Ávila Camacho (1940-1946).

Le journaliste, collaborateur de l’Agence EFE à Monterrey, a mené pendant une dizaine d’années des recherches dans les archives secrètes déclassifiées par le Département d’État nord-américain en 1985, les Archives nationales mexicaines, ainsi que les registres du Secrétariat de la défense nationale du Mexique (Sedena).

Selon Cedillo, quand le Président Lázaro Cardenas (1934-1940) expropria [nationalisa] l’industrie pétrolière [en 1938], l’Allemagne et l’Italie furent les deux seuls pays à continuer d’acheter du pétrole au Mexique, les autres clients souverains adoptant à l’encontre de cette mesure une politique de boycott.

Durant le mandat d’Ávila Camacho, les États-Unis étant engagés dans la guerre, le commerce de pétrole entre le Mexique et l’Allemagne devint clandestin, dirigé par un réseau d’agents allemands et de fonctionnaires mexicains4.

Le pétrole mexicain était déterminant dans la stratégie de Blitzkrieg allemande. Avant la sortie de Cardenas [c’est-à-dire avant l’élection de son successeur, Ávila Camacho, en 1940], Hitler avait envoyé au Mexique des agents de haut niveau pour en assurer la fourniture. Parmi eux se trouvait Hans Werner, un milliardaire suisse, l’homme le plus riche du monde en son temps5, et Hilda Krüger6, une espionne qui eut dans son réseau des fonctionnaires très proches du Président Ávila Camacho.

D’après l’enquête conduite par Cedillo, Hilda Krüger établit une relation sentimentale avec le ministre de l’intérieur et gouverneur de Veracruz, Miguel Alemán, qui allait devenir Président du Mexique de 1946 à 1952.

Le frère du Président Manuel Ávila Camacho, Maximino, intégra le réseau de fourniture de pétrole à l’Allemagne, ainsi que plusieurs autres gouverneurs du pays, assure également le journaliste dans son livre. [On a vu en I qu’il serait également impliqué dans le trafic de drogue du cartel.]

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Notes du traducteur sur la partie II

4 Il faut donc comprendre qu’au début de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’entrée des États-Unis dans le conflit, l’Allemagne et l’Italie achetaient du pétrole au Mexique de manière tout à fait officielle, comme par le passé, et que ce n’est qu’avec l’entrée des États-Unis dans le conflit et, faut-il supposer sans doute, des pressions de ces derniers sur le Mexique, que le commerce officiel de pétrole entre le Mexique et les pays de l’Axe cessa, et que commença alors un commerce clandestin, au nez et à la barde des États-Unis belligérants.

5 Nous n’avons pu trouver aucune information sur cette personnalité à partir des éléments fournis. Il est vrai que le nom Hans Werner, s’il est d’ailleurs complet, ne facilite pas une recherche sur internet, tant, s’agissant de deux prénoms très communs, il y a de résultats. En précisant la recherche autour du Mexique, on n’obtient guère non plus de résultats pertinents. Cette absence de résultats a quelque chose d’étonnant, s’agissant d’une personne qui passait selon le présent article pour l’homme le plus riche de son temps.

6 Hilda Krüger est le nom de scène mexicain d’Hilde Krüger, qui avait d’abord joué dans une quinzaine de films en Allemagne à partir de 1934. L’auteur dont nous citons et discutons ici le livre, Juan Alberto Cedillo, lui a par ailleurs consacré un ouvrage entier, Hilda Krüger: Vida y obra de una espía nazi en México (Hilda Krüger : Vie et œuvre d’une espionne nazie au Mexique, 2016).

Cedillo a également continué d’écrire sur les relations du Mexique avec les pays de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, avec un México, ¿socio estratégico del Tercer Reich? (Mexique, allié stratégique du Troisième Reich ? 2023), dont la présentation indique un gros plan sur les relations entre Adolf Hitler et Lázaro Cardenas (une approche assez neuve et pour le moins inattendue dans la mesure où Cardenas faisait de l’antifascisme un de ses chevaux de bataille). Cedillo a par ailleurs continué d’écrire sur les cartels mexicains : Las guerras ocultas del narco (Les guerres occultes du narcotrafic, 2018).

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Pour des éléments sur la pénétration du fascisme italien et du national-socialisme allemand au Mexique dans les années trente, voyez notre essai « De D’Annunzio, du fascisme et de la Révolution mexicaine » ici.

Documents. Histoire de la Constitution “corporatiste” du Paraguay (1940-1967)

Nous présentons ici la version française et remaniée d’un texte que nous avons écrit en 2009 en (mauvais) espagnol, sur la Constitution du Paraguay de 1940 comme exemple de Constitution « corporatiste » et « fasciste » ainsi que la présentent différents chercheurs. L’inspiration des dispositions corporatistes dans cette Constitution aurait été trouvée par ses auteurs dans le modèle fasciste italien (« lois fascistissimes » de 1925 et 1926).

Ces dispositions sont principalement, dans la Constitution paraguayenne, celles relatives à un Conseil d’État (Consejo de Estado) où seraient représentés les « corps » de la nation, mais ceci, en soi, ne diffère en rien d’une institution comme le Conseil économique et social créé en France par la Constitution de 1946 et maintenu dans la Constitution de 1958 (et renommé Conseil économique, social et environnemental par une réforme constitutionnelle de 2008). Dans les deux cas, cette institution n’a guère qu’un pouvoir d’avis, si bien qu’affirmer que dans l’un de ces cas elle donnerait une coloration corporatiste ou fasciste au régime en question semble exagéré. D’autres articles de la Constitution paraguayenne de 1940 nous semblent davantage refléter un esprit fasciste, en dehors de l’importante concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif (qui caractérise toute forme d’autoritarisme), nonobstant le caractère déclamatoire, selon toute apparence, d’au moins certaines d’entre elles.

La raison de choisir un tel sujet est que cette Constitution serait, si l’on retient son étiquette corporatiste, la Constitution fasciste ayant eu la durée de vie la plus longue. Cela n’est cependant vrai que si nous ne considérons pas le Portugal salazariste ni l’Espagne franquiste comme relevant du même genre de régimes. Quand on parle, comme les historiens dans le cas de la Constitution paraguayenne, d’influence italienne, on a à l’esprit un régime, le fascisme italien, que tous les spécialistes ne sont pas d’accord pour classer dans une même catégorie avec les deux autres, selon des nuances plus ou moins objectives entre autoritarisme, totalitarisme, traditionalisme et autres.

Si l’on s’appuie donc, pour parler de fascisme dans le cas du Paraguay, sur deux choses : (1) un pouvoir fortement concentré dans les mains de l’exécutif et (2) la présence d’institutions corporatistes sous la forme d’un Conseil d’État représentant les corps de la nation, alors le Paraguay a connu le plus long régime fasciste de l’histoire mondiale, dépassant même le Portugal et l’Espagne, puisque la Constitution de 1967 voulue par Stroessner et qui la remplaça maintenait ces deux éléments et assura donc une continuité dans le fascisme jusqu’en 1992, soit plus d’un demi-siècle. Par ailleurs, si l’on retient ces deux éléments comme critères, on peut dire aussi que la Constitution gaulliste de 1958 ressemble beaucoup à du fascisme.

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I/ Le père de la Constitution : José Félix Estigarribia

(i) Le gouvernement Estigarribia : 1939-1940
(ii) Le texte de la Constitution de 1940

II Le continuateur : Higinio Morínigo

(i) L’« État nationaliste révolutionnaire » de Morínigo et son philofascisme
(ii) Exemple : Le « Front de guerre »

III/ Le stronisme : Alfredo Stroessner et la Constitution de 1967

(i) Stroessner durant la guerre civile de 1947
(ii) La prise du pouvoir en 1954 et la Constitution de 1967 : Une Constitution également « corporatiste »

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I/ Le père de la Constitution : José Félix Estigarribia

José Félix Estigarribia

(i)
Le gouvernement Estigarribia : 1939-1940

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José Félix Estigarribia fut à partir de 1933 le commandant en chef de l’armée du Paraguay dans la guerre du Chaco contre la Bolivie (1932-1935), où il démontra de grandes aptitudes militaires. Le Paraguay fut le vainqueur de cette guerre, avec la victoire remportée lors de la plupart des batailles et un traité de paix final défavorable à la Bolivie. Estigarribia avait acquis sa première expérience militaire au Maroc français, sous le commandement du maréchal Lyautey, après avoir suivi une formation à l’École supérieure de guerre en France. On dit que ce fut un trait de génie de sa part d’avoir mené, lors de la guerre du Chaco, les combats dans les vastes déserts de cette région comme des batailles navales.

Peu après la guerre, éclata en 1936 au Paraguay la « Révolution de février », au cours de laquelle Estigarribia fut emprisonné puis exilé. Il revint en 1937, après le coup d’État mettant fin au gouvernement issu de la révolution de 1936, et fut nommé ministre plénipotentiaire du Paraguay aux États-Unis.

Candidat victorieux du Parti libéral à l’élection présidentielle de 1939, il fut nommé Président de la République du Paraguay le 15 août de cette année. À la suite de troubles, il suspendit la Constitution en février 1940, avec l’accord du Parlement, ce qui conduisit à la promulgation d’une nouvelle Constitution en juillet. Estigarribia resta Président jusqu’au 7 septembre 1940, jour de sa mort dans un accident d’avion. Il fut nommé maréchal de manière posthume, le 8 septembre 1940, par son ministre de la guerre et successeur Higinio Morínigo.

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(ii)
Le texte de la Constitution de 1940

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C’est ainsi durant son court mandat présidentiel, entouré par un cabinet de ministres du Parti libéral, que fut promulguée, avec le dessein proclamé de lutter contre l’anarchie dans le pays, une Constitution de nature dite corporatiste, sur le modèle fasciste italien. Cette Constitution resta en vigueur jusqu’en 1967.

En plus d’octroyer au Président des pouvoirs étendus, de supprimer le Sénat et de réduire les prérogatives de la Chambre des représentants, de déclarer religion d’État la religion catholique, apostolique et romaine (article 3), la Constitution de 1940 créait un Conseil d’État (Consejo de Estado) sur le modèle corporatiste. Il s’agit des articles 62 à 66 de la Constitution, dont voici traduits les articles 62 et 63.

Article 62 : « Est créé un Conseil d’État dont seront membre les ministres du pouvoir exécutif, le recteur de l’Université nationale, l’archevêque du Paraguay, un représentant du commerce, deux représentants de l’agriculture et de l’élevage, un représentant des industries de transformation, le président de la Banque de la République, et deux membres des forces armées, l’un pour l’infanterie et l’autre pour la marine, avec le grade de colonel au minimum et en retraite. Le mode de désignation des Conseillers qui doivent l’être sera déterminé par la loi. Les membres du premier Conseil d’État seront désignés par le Président de la République. »

(Note sur la traduction. « Les conseillers qui doivent l’être » (los Consejeros que no sean natos) sont ceux qui sont appelés « représentants » de tel ou tel secteur par l’article, étant entendu que les autres, par exemple l’archevêque du Paraguay, n’ont pas à être « désignés », c’est leur qualité qui les désigne.)

Article 63 : « Les attributions du Conseil d’État sont les suivantes :

  1. Donner un avis sur les projets de décrets ayant force de loi.
  2. Donner un avis sur les affaires de politique internationale soumises à sa considération par le pouvoir exécutif.
  3. Approuver la nomination des membres de la Cour suprême et des agents diplomatiques à l’étranger.
  4. Approuver les promotions militaires à partir du grade de colonel.
  5. Donner un avis sur les affaires d’ordre financier et économique, fonction pour laquelle il pourra se faire assister par des commissions techniques. »

L’article 64 énonce quant à lui les conditions requises pour siéger au Conseil d’État. L’article 65 dote le Conseil d’une fonction supplémentaire de tribunal pour les membres de la Cour suprême. Enfin, l’article 66 traite de la nomination du président du Conseil d’État et précise que ses membres bénéficient de l’immunité parlementaire.

L’article 2 de l’avant-projet de la Constitution prévoit que la Constitution sera soumise au plébiscite du peuple le 4 août de la même année (1940), et la procédure semble avoir été respectée car nous n’avons pas trouvé qu’elle ne le fût pas.

D’autres dispositions intéressantes de la Constitution de 1940 sont :

Article 9 : « Le gouvernement favorisera l’immigration américaine et européenne (fomentará la inmigración americana y europea) et réglementera l’entrée des étrangers dans le pays. »

Article 13 : « En aucun cas les intérêts privés ne prévaudront sur l’intérêt général de la nation paraguayenne. Tous les citoyens sont obligés de prêter leur concours au bien de l’État et de la nation paraguayenne. La loi déterminera les cas où ils seront obligés d’accepter des fonctions publiques, en accord avec leurs capacités. »

Article 14 : « Est proscrite l’exploitation de l’homme par l’homme (Queda proscripta la explotación del hombre por el hombre). Afin d’assurer à tous les travailleurs un niveau de vie compatible avec la dignité humaine, le régime des contrats de travail et d’assurance sociale et les conditions de sécurité et d’hygiène des établissements seront placés sous la vigilance et l’inspection de l’État. »

Article 15 : « L’État régulera la vie économique. (…) L’État pourra nationaliser, avec compensation, les services publics et monopoliser la production, la circulation et la vente des articles de première nécessité. »

Article 21 : «  (…) La loi pourra fixer la surface maximale de terrain dont il sera permis à une personne physique ou une personne morale légalement constituée d’être propriétaire, et l’excédent devra être mis aux enchères ou exproprié par l’État pour sa distribution. »

Article 22 : « Tous les habitants de la République sont obligés de gagner leur vie par un travail licite. Chaque foyer paraguayen doit être établi sur sa propre part de la terre (Todo hogar paraguayo debe asentarse sobre un pedazo de tierra propia). »

Article 23 : « Les droits civils de la femme seront régulés par la loi, en vue de maintenir l’unité de la famille, l’égalité de la femme et de l’homme, et la diversité de leurs fonctions respectives dans la société. »

Article 26 : « Aucune loi n’aura d’effet rétroactif. »

Si cet article n’a pas été entendu de manière restrictive par les interprètes de la Constitution, c’est une mesure extrêmement avancée : en France comme aux États-Unis, par exemple, la non-rétroactivité des lois ne s’impose que pour les lois pénales. La suite de l’art. 26 évoquant des situations pénales, il est fort possible cependant que le législateur et les juges aient entendu la phrase citée de manière restrictive, comme en France et aux États-Unis. Dans ce dernier pays, ladite restriction est controversée mais semble, malgré les débats, solide : voyez notre bref commentaire de la jurisprudence U.S. Calder v. Bull à Law 9 (en anglais).

Article 28 « Les prisons doivent être saines et propres. La torture et les coups sont interdits (Se prohibe el empleo de todo tormento y azote). »

Article 35 « Il n’est pas permis de promouvoir la haine entre les Paraguayens ni la lutte des classes. »

On voit, avec ce dernier article, qu’une législation comme la nôtre contre les contenus haineux fut inscrite dans une Constitution fasciste.

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II/ Le continuateur : Higinio Morínigo et l’État nationaliste révolutionnaire

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(i)
L’« État nationaliste révolutionnaire » de Morínigo et son philofascisme

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Chef d’état-major du Deuxième corps d’armée pendant la guerre du Chaco, Morínigo devint célèbre au Paraguay en dirigeant l’expédition de Cerro Corá organisée en 1936 pour retrouver les restes du maréchal Francisco Solano López (1827-1870). Ces restes furent retrouvés et inhumés au Panthéon national des héros, inauguré pour l’occasion (quelques années plus tard, Morínigo y fit inhumer Estigarribia à la mort de ce dernier).

Resté neutre pendant la révolution de 1936, il fut nommé chef de cabinet du ministère de la guerre et de la marine après le coup d’État de 1937. En 1940 Estigarribia le nomma ministre de la guerre et de la marine. Il devait, comme on l’a vu, lui succéder.

Arrivé au pouvoir, Morínigo interdit le Parti communiste ainsi que le Parti libéral. Il ne reconduisit pas les ministres libéraux de son prédécesseur.

Resté d’abord en dehors de tout parti politique, il sut se maintenir, malgré d’innombrables complots contre sa personne, quelque huit ans au pouvoir, grâce à l’appui de deux groupes en particulier : un groupe de la société civile constitué autour du journal El Tiempo et inspiré par les modèles du Portugal salazariste et de l’Espagne franquiste, et un groupe de jeunes officiers plus nettement favorables à l’expérience du Troisième Reich en Allemagne, réunis dans une loge militaire nommée le Front de guerre (cf. infra).

Tout en maintenant la Constitution du maréchal Estigarribia, Morínigo institua un État nationaliste révolutionnaire en lançant une « Révolution nationaliste paraguayenne ».

Conformément aux dispositions de la Constitution, des élections furent organisées en 1943 et Morínigo fut élu Président. Il commençait alors à s’assurer le soutien du Parti colorado, qui devint un parti unique, sous le nom de l’Association nationale républicaine-Parti colorado (ANR-PC). Le Partido Colorado, dont le nom signifie littéralement « parti rouge », est, comme son nom ne l’indique pas, nationaliste et anticommuniste.

Morínigo provoqua le déplaisir des États-Unis en refusant d’agir contre les intérêts économiques et diplomatiques allemands jusqu’aux derniers moments de la Seconde Guerre mondiale. Il existait au Paraguay une influente communauté allemande. Le premier parti national-socialiste en Amérique du Sud fut fondé au Paraguay en 1931. Des écoles d’immigrés allemands, des églises, des hôpitaux, des coopératives agricoles, des groupes de jeunesse, des sociétés de charité furent, comme dans de nombreux pays d’Amérique latine et d’ailleurs, des foyers de soutien actifs du national-socialisme. Les mémoires du ministre de Morínigo, Amancio Pampliega (Misión cumplida [Mission accomplie], seconde partie, publiée en 1984,  la première, Fusil al hombro [Le fusil à l’épaule] ayant paru deux ans plus tôt, en 1982), apportent de nombreux renseignements à ce sujet.

Selon les historiens, on peut dire sans exagération que Morínigo dirigea un régime favorable à l’Axe. Un grand nombre d’officiers de l’armée et de fonctionnaires du gouvernement sympathisaient ouvertement avec les régimes autoritaires et totalitaires européens. Parmi ces fonctionnaires, le chef de la police nationale, Vicente Machuca baptisa son fils Adolf Hirohito en hommage au dirigeant de l’Allemagne et à l’empereur du Japon. En 1941, le journal officiel, El País, déclara sa position pro-allemande.

L’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941 et la déclaration de guerre de l’Allemagne contre les États-Unis permit cependant aux Nord-Américains d’accroître leurs pressions et d’obliger Morínigo à s’engager dans la cause des Alliés. Morínigo rompit toutes relations diplomatiques avec les pays de l’Axe en 1942. Il ne déclara cependant la guerre à l’Allemagne qu’en février 1945, quand tout était déjà décidé en Europe. Il maintenait par ailleurs des relations étroites avec l’Argentine : ce dernier pays ne déclara de son côté la guerre que le 27 mars 1945, in extremis et, selon certains, en fait uniquement afin de pouvoir organiser matériellement ce que l’on a appelé en anglais des « ratlines », c’est-à-dire des voies d’évasion de l’Allemagne vers l’Argentine.

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(ii)
Le « Front de guerre »

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Durant cette période, de hauts chefs militaires de l’armée paraguayenne constituèrent un groupe favorable au national-socialisme, qu’ils appelèrent le Front de guerre (Frente de Guerra). Ce groupe comptait parmi ses membres le commandant de cavalerie Victoriano Benítez Vera, le chef d’état-major de l’infanterie Bernardo Aranda, le général d’infanterie Heriberto Florentín, commandant militaire de Concepción, et le commandant de l’armée de l’air Pablo Stagni. Entre autres choses, le Front de guerre usa de son influence pour empêcher les États-Unis de construire pendant la guerre une piste d’aviation au Paraguay qui leur aurait servi à conduire des opérations de « renseignement ».

Les loges militaires ont joué un rôle politique important dans l’Amérique latine du vingtième siècle. Fortement influencés par le fascisme italien et le national-socialisme allemand, les hommes de ces loges, ayant des liens avec les cercles du pouvoir politique et assumant parfois des responsabilités gouvernementales, comme dans le Paraguay d’Estigarribia et de Morínigo, furent un pilier du pouvoir de ces régimes. Il y a deux façons d’analyser leur action au plan historique : soit comme la continuation du « caudillisme » militaire du siècle précédent, soit comme une nouvelle orientation des milieux militaires dans ces pays sous l’influence des régimes totalitaires.

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Le « stronisme » :
Alfredo Stroessner et la Constitution de 1967

Alfredo Stroessner

« Stronisme » (Stronismo) est le nom donné à la période du pouvoir d’Alfredo Stroessner, un mot formé à partir de son nom. Ce nom est d’origine allemande ; le père de Stroessner était bavarois.

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(i)
Stroessner durant la guerre civile de 1947

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Les insurgés de 1947 au Paraguay étaient une union hétéroclite de « febreristas » (anciens révolutionnaires de 1936), libéraux et communistes que liait ensemble la volonté de renverser Morínigo. Si le Parti colorado se rangea du côté de ce dernier contre l’insurrection, l’homme qui sauva le gouvernement au cours des combats fut le commandant du régiment d’artillerie « Général Brúguez », le lieutenant-colonel Alfredo Stroessner Matiauda. Une révolte dans une base navale d’Asunción ayant fait tomber dans les mains des rebelles un quartier ouvrier stratégique, c’est le régiment de Stroessner qui sauva la situation pour le gouvernement.

Le Président argentin Juan Domingo Perón soutint Morínigo en lui envoyant des armes et des munitions, ainsi que des moteurs de rechange pour ses avions.

Dans la période d’instabilité créée par la guerre civile, Morínigo fut finalement renversé par un coup d’État militaire en juin 1948 et s’exila en Argentine.

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(ii)
La prise du pouvoir en 1954 et la Constitution de 1967 :
Une Constitution également « corporatiste »

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Les divisions au sein de l’ANR-PC conduisirent en mai 1954 à un nouveau coup d’État militaire, conduit par Alfredo Stroessner. À la suite de quoi, le Parti colorado nomma ce dernier son candidat à l’élection présidentielle, qui eut lieu en juillet et que Stroessner remporta faute du moindre candidat en face de lui. Il dirigea le Paraguay pendant près de trente-cinq ans, jusqu’en 1989, date où il fut à son tour renversé.

Il avait combattu lors de la guerre du Chaco avec le grade de cadet d’artillerie puis joua, on l’a vu, un rôle important dans la guerre civile de 1947. Il était membre du Parti colorado depuis 1951.

Pendant treize ans il gouverna le pays sous le régime de la Constitution de 1940, avant de convoquer une Assemblée constituante en 1967. La nouvelle Constitution maintint les vastes prérogatives du pouvoir exécutif de la Constitution de 1940 mais rétablit le Sénat que cette dernière avait supprimé. Surtout, le Conseil d’État corporatiste était maintenu, quasiment dans les mêmes formes (art. 189), si ce n’est que les représentants de l’armée passaient de deux à trois, et que venait s’ajouter un « représentant des travailleurs ». Il était également précisé dans la Constitution de 1967 que ce représentant ainsi que ceux des industries de transformation et du commerce étaient élus au Conseil d’État par leurs organisations représentatives. Les prérogatives (art. 188 et 190) ne changeaient guère non plus, si ce n’est que le Conseil d’État était désormais appelé en outre à donner son avis sur le candidat du pouvoir exécutif au poste de procureur général de l’État soumis à l’approbation du Sénat.

Au vu de sa composition et de ses prérogatives restreintes, on peut se demander si ce Conseil d’État « corporatiste », « fasciste », inspiré de l’Italie mussolinienne, au fond ne serait autre chose qu’un Conseil économique et social façon Cinquième République française.

Quoi qu’il en soit, puisque ce Conseil d’État est le principal élément faisant parler les historiens de « corporatisme » dans le régime politique paraguayen, et puisqu’il est présent dans les deux Constitutions, et que la Constitution de 1967 a duré jusqu’en 1992, on peut dire que le corporatisme fasciste paraguayen a duré de 1940 à 1992, soit cinquante-deux ans. Une belle longévité.

Comme autres dispositions intéressantes de la Constitution de 1967, on peut relever :

Article 5 : « Les langues nationales de la République sont l’espagnol et le guarani ; l’espagnol sera d’usage officiel. »

Sauf erreur, il s’agit de la première mention d’une langue indigène amérindienne dans une Constitution d’Amérique latine. Nous avons souligné ce fait dans nos traductions de poésie guaranie du Paraguay (traductions depuis des versions espagnoles) (x).

À l’article 6, la religion catholique est à présent dite « religion officielle », léger changement terminologique par rapport à « religion d’État » (différence terminologique qui n’a certainement pas la moindre conséquence en droit), mais cette fois avec une mention « sans préjudice de la liberté religieuse ».

« L’exploitation de l’homme par l’homme » est de nouveau citée, à l’article 104 : « Est proscrite l’exploitation de l’homme par l’homme. La loi pénale sanctionnera toute forme de servitude ou dépendance personnelle incompatible avec la dignité. »

L’article 22 de 1940 sur la propriété terrienne de « chaque foyer paraguayen » devient l’article 83 : « Toute famille a droit à un foyer établi sur sa propre terre, ce pour quoi seront perfectionnées les institutions et dictées les lois les plus à même de généraliser la propriété immobilière urbaine et rurale et de promouvoir la construction de logements économiques, commodes et hygiéniques, en particulier pour les travailleurs salariés et les agriculteurs. »

Quant à l’article 26 sur la non-rétroactivité des lois, il devient l’article 67 ainsi rédigé : « Aucune loi n’aura d’effet rétroactif, sauf les lois pénales plus favorables à la personne accusée ou condamnée. » C’est le principe en vigueur en France pour les lois pénales, mais encore une fois le texte semble assez large pour inclure la non-rétroactivité de toutes les lois et non des seules lois pénales comme en France.

Enfin, l’interdiction relative à la théorie de la lutte des classes se retrouve dans un article 71 plus étoffé : « La liberté de pensée et d’opinion est garantie de manière égale pour tous les habitants de la République. Il ne sera pas permis de prêcher la haine entre les Paraguayens ni la lutte des classes, ni de faire l’apologie du crime ou de la violence. La critique des lois est libre, mais nul ne pourra promouvoir la désobéissance à ce qu’elles disposent. »

Les autres dispositions de 1940 que nous avons citées et dont certaines au moins paraissent bien représentatives d’un état d’esprit fasciste (art. 13, 15, 21), semblent avoir disparu ou être diluées dans ce nouveau texte.

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Pour compléter cette lecture, on pourra consulter ici nos travaux sur la « littérature latino-américaine engagée… à droite » dans la partie relative au Paraguay, avec des éléments biographiques et critiques sur les écrivains Juan Natalicio González, Juan O’Leary, Facundo Realde, ainsi qu’Augusto Roa Bastos.