Category: Littérature
Trois récits fantastiques
- La gemme
- La clepsydre du docteur Voon
- Naufrage
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La gemme
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J’entrai dans le salon et serrai la main de Richard D.
« Je vous remercie, cher ami, me dit-il, d’avoir répondu à mon appel.
–Vous aviez l’air pressé de me voir, remarquai-je.
–En effet ! Je ne peux plus garder la chose pour moi, ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance. Savez-vous ce qu’est ceci ? »
Il sortit de la poche de sa veste d’intérieur un carnet noir :
« Un carnet de notes, fis-je, non sans une pointe d’humeur, car son appel m’avait conduit à changer mes plans.
–Certes, mais ce carnet de notes appartient à feu Claude-Henri G.
–Vous avez donc le carnet d’un ami à vous décédé. Il me semble bien que vous m’ayez déjà parlé de ce G., mais je n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté. Donc, il est mort ?
–Je vous ai fait venir pour vous lire les trois derniers jours inscrits sur son carnet. Regardez. Avant ces trois jours, l’écriture est droite, propre, ordonnée, puis elle devient subitement presque illisible. »
Je comparai les deux écritures.
« Vous affirmez que c’est la même personne qui écrit ?
–Je suis catégorique. J’ai lu l’intégralité du carnet, la fin est parfaitement rattachable au reste. En outre, dans les notes relatives à ces trois derniers jours, l’auteur répète à plusieurs reprises qu’il est bien Claude-Henri G., comme s’il comprenait qu’il y aurait doute quant à l’identité de la personne au vu de son écriture inhabituelle.
–Cela signifie que lorsqu’il écrivit ces lignes il était lucide, alors que l’écriture ferait plutôt penser à celle d’un fou.
–Il était pleinement lucide en effet.
–Bien, vous avez éveillé ma curiosité.
–Je souhaite justement porter à votre connaissance les événements étranges survenus à Claude-Henri lors de ses derniers jours et qui sont la raison pour laquelle il n’était pas – comme on peut aisément s’en rendre compte en voyant son écriture – dans son assiette normale.
Je vais donc vous lire les notes qu’il écrivit pendant ces trois derniers jours. Mais – et j’espère que vous m’excuserez – je ne vous lirai pas exactement la version originale de Claude-Henri G., car, autre signe corrélatif de son trouble extrême, il commet de nombreuses erreurs grammaticales, tantôt oublie des mots et tantôt se répète abondamment, et je me suis donc permis d’établir une version plus lisible et compréhensible de son texte, tout en respectant autant que possible l’état d’esprit dans lequel il se trouvait. »
Richard D. m’invita à m’assoir dans un fauteuil et, après avoir sorti quelques feuillets d’un secrétaire et s’être assis dans le fauteuil en face de moi en plaçant ses lunettes sur son nez, commença la lecture :
« 15 février. – Notre vie est à la merci du moindre accident. L’angoisse qui nous prend parfois au milieu de nos occupations, de notre vie réglée, de nos joies mêmes, n’est autre que le pressentiment de cette vérité trop horrible pour être regardée en face : que le génie, le plus grand soit-il, glisse sur une couche de verglas et se rompe la tête, c’en est fini de lui. Pouvait-il s’y attendre ? Pouvait-il le prévoir ? Tous ses plans réduits à néant par un malencontreux concours de circonstances, l’œuvre immortelle qui devait être la sienne et prenait forme dans son cerveau, abolie par un piège infime placé sous ses pas dans la plus quotidienne des rues, en bas de chez lui…
Comment aurais-je pu croire que tout prendrait fin pour moi de la plus misérables des façons ? C’était pourtant une belle journée, claire au milieu de l’hiver, mais à présent, pour moi, ces impressions ne sont plus rien. Le matin de bonne heure, j’étais sorti prendre l’air sur les quais de Seine. Je croyais que j’avais la vie devant moi, mais c’est la mort qui m’attendait ce jour-là.
Un misérable, l’air dément, les yeux injectés, un de ces malheureux clochards qu’on ne regarde même plus, se rua sur moi au niveau de la passerelle D…, en criaillant d’une atroce voix éraillée des paroles incompréhensibles. Cette épouvantable apparition alla jusqu’à se presser contre ma poitrine, et je perçus, en me débattant, toute la force de son intoxication malsaine, car je ne pus me dégager de son étreinte. Mon impuissance devant cette situation inouïe me conduisit au bord de l’évanouissement. C’est alors que le misérable lâcha prise et reprit son chemin, avec sa démarche de brute animale, tout en continuant de soliloquer comme un pensionnaire d’asile, tandis que je tâchais de reprendre mes esprits, appuyé contre la rambarde de la passerelle. Un passant s’approcha et, d’un air timoré, me demanda si ce fou ne m’avait pas blessé. Je le remerciai de sa sollicitude et, mettant fin à ma promenade, je rentrai sans tarder chez moi.
En marchant, je sentis dans la poche de mon manteau un objet insolite. Je l’en sortis et vis que c’était une pierre brillante, comme une gemme, d’une taille d’ailleurs assez considérable bien que je pusse fermer le poing sur elle. Sa couleur rouge était si éclatante que j’en eus comme mal aux yeux au bout de quelques instants. J’étais stupéfait de trouver cet objet dans ma poche et à la fois fasciné par son apparence. La pensée qui me vint naturellement à l’esprit, à savoir que l’aliéné m’avait laissé cette pierre, me paraissait incompréhensible.
Mais je ne me posai guère plus de questions et me précipitai chez le joaillier L., de mes connaissances, à quelques pas de là. Son commis, qui me reconnut, m’introduisit dans son bureau. Le voyant surpris, et même quelque peu inquiet, de la surexcitation dans laquelle il me trouvait à la suite des événements que j’ai décrits, je lui montrai sans attendre la pierre :
« Pensez-vous, cher ami, que ceci ait la moindre valeur ? »
Il la prit dans ma main et, saisissant une loupe de bijoutier sur son bureau, l’examina quelques instants en silence. Puis, d’un air que je trouvai sombre, il posa pierre et lunette sur le bureau, s’empara d’un ouvrage dans les rayons de la bibliothèque, une sorte de vieux grimoire qui, comme objet, me paraissait ressembler davantage à un traité de sorcellerie qu’à un manuel de minéralogie, et le feuilleta. Quand il trouva la page qu’il cherchait, il se plongea dans une lecture solitaire, ses traits, lors de celle-ci, devenant décidément de plus en plus sombres. Je ne savais que penser de cette attitude qui différait considérablement de ses habitudes professionnelles. Mais je ne quittais pas non plus des yeux la pierre, dont l’aspect restait, à vrai dire, au centre de ma pensée. Quand il eut fini sa lecture, il leva sur moi des yeux empreints de tristesse :
« Cher ami, me dit-il, reprenez votre pierre et retournez chez vous. »
Tombant des nues, je lui demandai de s’expliquer.
« Mieux vaut ne pas chercher à savoir, » fut la seule chose que je tirai d’abord de lui.
Je suis, moi, Claude-Henri G., on le sait, une personne émotive. Je pensais lui apporter peut-être un spécimen intéressant de gemme, et voilà qu’il entendait me congédier sans un mot. Devant cette attitude que je trouvai choquante, je lui arrachai son grimoire des mains et allais le laisser tomber sur le bureau pour produire un bruit violent quand j’en en aperçus le titre : Les pierres ensorcelées. Ces mots m’effrayèrent. Je reposai doucement le livre.
« Croyez-moi, fit L., oubliez que vous possédez cette pierre, ou mieux, allez la jeter dans la Seine.
–Mais enfin, cher ami, expliquez-moi ! »
Il poussa un profond soupir puis reprit la parole, résigné :
« Puisque vous ne voulez pas entendre mon conseil… Il est dit dans ce livre que votre bijou est une pierre maudite. Une certaine pierre bien connue des minéralogistes et dont la trace était perdue. Elle est cataloguée dans le De Infernorum Lapidibus, ouvrage monastique ancien traitant des pierres aux vertus maléfiques. Celle que vous avez actuellement en votre possession – son identité ne fait aucun doute car ses caractéristiques sont tout à fait uniques, croyez-en ma parole de joaillier – est connue sous le nom de mortis lacrimæ lapis…
–Vous déraisonnez ! Vous ne croyez tout de même pas…
–Attendez ! Il est dit que celui qui a porté cette pierre dans son vêtement est maudit. Est-ce votre cas ?
Je restai sans voix.
« Mais, poursuivit-il, et je perçus, au ton faussement enjoué qu’il prit alors, qu’il cherchait à donner le change, ces vieilles légendes… »
Je ne voulus pas en entendre plus de sa bouche, je repris la pierre, saisis le livre et m’enfuis avec, bien décidé à tout savoir de cette satanée gemme ; je rendrais son grimoire à L. une fois que je me serais fait ma propre opinion.
De retour chez moi, je retrouvai le passage concernant la pierre. Et j’appris que, l’ayant portée dans mon manteau, il me restait deux jours à vivre.
16 février. – Je m’appelle Claude-Henri G., j’ai trente et un ans et je vais mourir. C’est sur mon lit de mort que j’écris ces lignes.
J’ai lu dans le grimoire tout ce qui concerne la mortis lacrimæ lapis. Pour mettre en garde l’humanité contre cet objet maudit, je résume ici cette lecture. Les légendes celtiques racontent que le guerrier Awenbryn, avide de richesses, succomba lors de l’assaut d’une forteresse remplie d’or. Agonisant au milieu des corps que la Mort fauchait de toutes parts, il se lamentait de n’avoir pu emporter de butin. Quand la Mort s’approcha de lui, car c’était son tour, il trouva la force de se redresser et de lui arracher un œil, fasciné par son éclat surnaturel. La Mort le faucha comme une gerbe, mais l’œil qu’Awenbryn avait saisi alla rouler et se perdit dans une faille que recouvraient des buissons d’épines. Et la Mort ne retrouva jamais son œil… ce sont les hommes qui le firent avant elle.
Les premiers rapports concernant la pierre datent de 1409. Depuis cette date, elle est passée dans une cinquantaine de mains connues. Elle a été perdue en 1417, 1509, 1538, 1603. Depuis cette dernière date, on n’en eut plus la moindre trace jusqu’en 1804, où elle fut jetée à la mer mais apportée sur les terres d’Écosse par un dauphin qui s’y échoua. Elle fut de nouveau perdue en 1829 et nul ne sait où elle est passée depuis lors. Ces faits et la malédiction attachée à cette pierre ont été rapportés par une chaîne de témoins entièrement dignes de foi. C’est moi qui la possède aujourd’hui, après l’avoir portée dans la poche de mon manteau, où elle fut placée criminellement par un individu qui se savait sans aucun doute condamné ; ce que j’avais pris chez ce dernier pour la dégradation de l’ébriété habituelle n’était autre que le résultat de la malédiction, la certitude déshumanisante d’une mort prochaine inéluctable.
Les minéralogistes qui connaissent cette histoire et se la transmettent, sous le sceau du secret, de génération en génération, ne savent comment traiter la question car leurs tentatives, par le passé, de révéler ces faits leur ont valu les soupçons en hérésie des autorités religieuses et politiques. J’ose espérer que mon témoignage, en ces temps plus éclairés, permettra de prendre les mesures rationnelles qui s’imposent.
17 février. – J’ai pour nom Claude-Henri G. À l’heure où j’écris, je sais que ne passerai pas la nuit.
Je suis Claude-Henri G., célibataire et sans enfants, de parents décédés. Je viens d’écrire mon testament ; il se trouve dans le secrétaire de mon bureau.
Je suis Claude-Henri G. Je laisserai la pierre sur la table de chevet avec ce carnet, pour que le monde sache, et que la malédiction prenne fin. Il ne faut plus que cette pierre nuise.
Je vais attendre dans le noir. »
Richard D. posa les feuillets, retira ses lunettes et alluma sa pipe sans dire un mot. Il tira d’épaisses bouffées de fumée en regardant le plafond, toujours silencieux. Nous restâmes quelques minutes sans rien dire. Puis il prit la parole :
« Claude-Henri G. est mort le 18 février vers six heures trente du matin – soit quelque deux jours après avoir porté la pierre dans la poche de son manteau –, d’arrêt cardiaque.
–Vous pensez qu’il y aurait du vrai dans cette légende ? demandai-je.
–Le fait est, cher ami, que cette pierre n’était pas plus maudite que ma pipe. Et je suis bien placé pour le savoir.
–Que voulez-vous dire ?
–Tout cela n’était qu’une machination. »
Il se leva et sortit du même tiroir dont il avait retiré les feuillets qu’il venait de lire, une pierre rouge que je supposai être la mortis lacrimæ lapis.
« Cette pierre, poursuivit-il, n’est qu’un fragment de pacotille. C’est Albert L., le bijoutier, qui l’a taillée. Nous l’avons ensuite, lui et moi, laissée à un homme de confiance avec la consigne d’aborder Claude-Henri G. et de la glisser dans sa poche. L. a de son côté joué son rôle, dans son bureau où il l’attendait. Je me suis rendu chez mon ami le matin du 18 février, prétextant une visite, et son majordome et moi avons constaté le décès ; j’en profitai pour subtiliser la pierre et le carnet. Le livre Les pierres ensorcelées est un vieux grimoire de charlatan reprenant les contes des époques d’ignorance et dont j’héritai avec la bibliothèque familiale. Je n’ai eu que l’embarras du choix pour y trouver une histoire bien absurde. C’est d’ailleurs en feuilletant ce bouquin que l’idée m’est venue de notre machination. L. et moi avions un compte à régler avec Claude-Henri et quand je vous dirai de quoi il s’agit vous n’aurez pas l’idée de me dénoncer, j’en suis certain.
–Je ne comprends pas… Cet homme est mort d’une crise cardiaque ?
–Il était persuadé qu’il allait mourir, et cette persuasion l’a tué.
–C’est incroyable !
–N’est-ce pas ?
–Mais vous êtes un assassin !
–Je vais tout vous expliquer, je viens de vous le dire, et vous m’excuserez. Mais surtout, pourquoi voudriez-vous dénoncer le crime parfait ? »
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La clepsydre du docteur Voon
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Le manuscrit ici reproduit l’est avec l’autorisation des héritiers de mon vieil ami Gildas P. Certains faits qu’il rapporte sont des plus étranges mais je me garderai de formuler la moindre hypothèse les concernant, en l’absence de corroborations. Je rends public ce manuscrit afin que, si des personnes ont eu à connaître de faits comparables, elles veuillent bien entrer en contact avec moi.
« Le 5 mars au matin, je déambulai sur les quais de Seine à la recherche de raretés chez les bouquinistes ou dans les boutiques. M’étant aventuré un peu au-delà de ce qui m’est coutumier en ces occasions, car je ne trouvais rien d’intéressant, j’arrêtai ma promenade devant une échoppe d’aspect squalide, dont la vitrine présentait un capharnaüm babélique. Ma curiosité étant éveillée, j’entrai dans cette brocante. L’intérieur en était sombre et reproduisait à une échelle à peine plus grande, mais aussi un peu plus sale, la confusion hétéroclite de la vitrine. Au fond de la pièce se tenait derrière son comptoir un vieillard asiatique qui ne parut pas remarquer ma présence, bien que la porte de l’échoppe eût bruyamment grincé quand je l’eus ouverte puis refermée derrière moi. Ce vieillard, que je supposai être un Annamite de nos colonies, semblait perdu dans des rêves d’opium, tandis qu’il fumait sans vergogne une longue pipe en métal (l’odeur n’en était cependant que d’un mauvais tabac).
Sans plus lui porter attention (pour lui rendre sa politesse), je me mis à parcourir des yeux et, autant que cela m’était possible vu l’exiguïté des lieux, en allant et venant, les rayons de l’échoppe en quête de l’antiquité qui me paierait de ma peine. Au bout de quelque dix minutes de recherches, je découvris une très étrange clepsydre dont les tubes enchâssés par endroits dans des feuilles métalliques sculptaient un labyrinthe aérien de verre. L’étiquette, pendante à un fil attaché à l’objet, portait la mention « clepsidre (sic) du Dr Voon ». La consonance annamite du nom de ce « docteur » me fit conclure, en première approximation, à un travail de mandarin aux prétentions savantes, vaguement occidentalisé et possédant quelques notions de sciences positives inculquées par notre éducation coloniale.
J’apportai l’objet devant l’antiquaire impavide. À la vue de la clepsydre, les innombrables rides de son visage se déplièrent en un sourire hideux, dévoilant des dents noires. Je payai le prix et ressortis avec mon bien.
De retour chez moi, je posai la clepsydre sur la cheminée, demandai à la femme de chambre de la dépoussiérer et, quand cela fut fait, j’y versai de l’eau. La clepsydre se mit en marche. Je la contemplai un instant avec satisfaction puis vaquai à mes occupations du jour.
Le lendemain matin, je découvris que la clepsydre était vide. Je conclus à un système ingénieux d’évaporation comparable à celui des gargoulettes méditerranéennes et la remplis de nouveau.
Le matin suivant, je ressentis une faiblesse inhabituelle qui me contraignit de rester au lit. Honorine, la femme de chambre, me trouva pâle. Je lui dis que cela passerait et lui demandai d’aller remplir la clepsydre en lui donnant les instructions appropriées à cet effet. Au bout de quelques instants, elle revint dans la chambre :
« Monsieur, la…
–La clepsydre ?
–Oui, votre horloge, eh bien, m’est avis qu’elle n’a pas besoin d’être remplie vu qu’elle a toujours un fond de liquide rouge dedans.
–Un liquide rouge, dites-vous ? C’est sans doute l’eau qui aura détaché de la rouille dans certaines parties métalliques de la structure et s’en sera imprégnée. C’est un vieil objet, voyez-vous. Il comporte par ailleurs un mécanisme d’évaporation qui doit jouer un rôle dans la computation du temps en conjonction avec la circulation du liquide dans les tubes. C’est, semble-t-il, un objet très ingénieux, qu’il me plaira beaucoup d’étudier, et je me félicite plus que je ne saurais dire de cet achat. Ajoutez-y un peu d’eau, cela permettra de charrier la rouille restante. Vous le ferez d’ailleurs chaque matin pendant les prochains jours. »
Puis je me plongeai dans la lecture de Stobée.
Le jour suivant, loin d’aller mieux, je me sentis vraiment exténué, et Honorine, en entrant, poussa un cri de surprise. Sur mes ordres, elle fit venir le docteur Forni. Celui-ci m’ausculta.
« Il me semble que vous êtes anémié, finit-il par me dire. L’air de la ville ne vous réussit pas trop en ce moment. Votre pouls est un peu lent à mon goût mais je ne peux pas vraiment me prononcer sans un examen plus approfondi. Quant à l’immédiat, demandez à votre femme de chambre de vous préparer un bon grog. »
J’appelai Honorine et lui demandai le grog, ainsi qu’un apéritif pour l’homme de science. Pendant ce temps, ce dernier alla dans le salon pour rédiger une ordonnance et une demande d’examen. De façon que je pusse l’entendre par la porte ouverte entre la chambre et le salon, il s’exclama :
« L’intéressant objet que vous avez là ! C’est une clepsydre, n’est-ce pas ?
–Oui, fis-je, en forçant un peu la voix pour qu’il m’entendît, ce qui ne fut pas sans me coûter un effort considérable, je l’ai trouvée dans une petite boutique le long de la Seine, une brocante tenue par un Annamite.
–Ah oui, je crois en avoir entendu parler. Le propriétaire serait en effet un Chinois du Tonkin, ou de par là-bas. On ne m’avait cependant pas dit qu’on trouvait dans son gourbi des objets de valeur. »
Le lendemain, je me sentis plus invalide que jamais. Honorine venait de remplir la clepsydre, quand je l’appelai :
« Honorine, faites mes bagages, je pars à la campagne. L’air de la ville ne me réussit pas en ce moment. »
Le manuscrit de mon ami s’arrête là. La suite m’a été racontée par des témoins. On traîna le pauvre jusqu’à la gare où il devait prendre un train pour F…, où l’attendrait de la famille. Honorine, qui gardait pendant ce temps son logis parisien, remplissait la clepsydre qui se vidait inlassablement. Elle se vidait d’une eau rouge ! Une semaine plus tard, toutefois, l’eau resta pure, identique à celle qu’elle y versait. La rouille semblait par conséquent entièrement évacuée. En même temps, l’eau ne s’évaporait plus. Quelques minutes plus tard, Honorine apprenait la mort de son employeur, survenue ce matin-là. On l’avait retrouvé exsangue. Le soir même, l’appartement parisien de Gildas P. était cambriolé, les voleurs emportant notamment la clepsydre du docteur Voon.
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Naufrage
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Les faits que je vais relater remontent à trente ans de cela. Si je me décide si tardivement à témoigner de ce qui m’est arrivé, c’est parce que j’ai longtemps été retenu par la certitude que personne ne me croirait et que l’on verrait au contraire dans mon récit pourtant véridique les affabulations d’un cerveau détraqué. Je prends sur moi de m’exposer dans mon vieil âge aux commentaires insultants, car il faut que le monde sache avant que je meure.
Tout commença au club à Hong-Kong. C’était un club d’Occidentaux, où l’on trouvait surtout des Anglais, mais aussi des Français, des Américains, des Allemands…, et la principale caractéristique pour laquelle ses membres semblaient l’apprécier particulièrement c’est que les autochtones n’y étaient pas autorisés.
Ce jour-là, une fin d’après-midi moite et lourde écrasait la cité fourmillante. Assis dans un rocking-chair, et rendu passablement torpide par l’humidité dont me soulageaient un peu les épaisses exhalaisons de mon cigare, je fixais apathiquement un aquarium bleuâtre dans lequel me semblait se dissoudre un gros poisson flasque aux yeux globuleux. Comme toujours, Harvey O. m’importuna de ses sottes réflexions :
« Je vous parie, me dit-il, que je suis allé dans bien plus de pays que vous. »
Et comme il répéta cette remarque après quelques instants de silence, je l’interrompis :
« Vous ne cesserez donc jamais de m’importuner dans mes méditations, Harvey ?
–Quel rabat-joie vous faites ! Et que peut bien méditer un Français fumeur de cigares dans un rocking-chair, je vous prie ? »
Cet individu prétendument cultivé avait l’étonnante faculté de m’irriter chaque fois qu’il engageait la conversation. Aussi, espérant lui fermer son indésirable clapet, je désignai le poisson de l’aquarium et lui dis – maudit soit-il :
« Si vous connaissez le nom de cette étrange créature, je prends le premier bateau au départ pour l’Australie. »
Quelle ne fut ma surprise lorsqu’il me récita, comme s’il venait d’apprendre sa leçon, que le poisson était un Oceanopisces rex, une espèce vivant dans l’océan Indien, ainsi que de multiples détails sur sa biologie, son anatomie et son mode de reproduction original. Je demandai au boy de m’apporter l’encyclopédie du club, où je trouvai confirmé tout ce que l’Anglais venait de me dire.
Le lendemain, je voguais sur la mer à bord d’un navire commercial à destination de l’Australie. Au cours de cette croisière, une terrible tempête s’abattit sur nous, et, parmi les vents hurlants, les flots déchaînés démantelèrent notre embarcation comme une construction d’enfant. Le choc cyclopéen me priva de conscience et je crus à cet instant que c’était pour mourir.
Mon esprit cartésien écarta cette hypothèse quand je ressentis, avec des martèlements lancinants derrière le front, un âcre goût salé dans la bouche, et me vis étendu sur du sable humide. En me redressant, tout endolori, je m’aperçus que j’étais échoué sur une plage, sous un ciel sans nuage. Une épaisse forêt bordait la plage.
Me mettant debout, je décidai dans un premier temps de marcher, avec mes faibles forces, le long de la plage, espérant trouver sur cette côte des signes de civilisation. Je trouvai bientôt étendu sur le sable Jean-René H., dont je ne souhaite pas dévoiler le nom mais qui sera reconnu par ses proches s’ils me lisent et recoupent les différents éléments qui précèdent. Il était sur le même bateau. Ému à l’idée d’avoir un compagnon d’infortune, je lui secouai l’épaule pour le réveiller, puis, ceci ne donnant rien, je lui fis du bouche-à-bouche, mais dans mon espoir et mon émotion j’avais oublié de commencer par le commencement : voir s’il était toujours en vie. Son cœur ne battait plus.
Abattu, je poursuivis mon chemin. La nuit tomba pendant que je marchais encore, et comme c’était une nuit claire de pleine lune je continuai de marcher. Le jour se leva, je continuai, et ceci jusqu’à la nuit, où cette fois je dormis contre des troncs de bois pourris échoués sur le sable. Le lendemain, la faim me tenaillait mais je n’osais m’aventurer dans la forêt ; je me contentai de noix de coco tombées des arbres en bordure de plage, que je brisais les unes sur les autres pour en boire le lait et en manger la chair. Je me remis en marche ; la forêt ne cessait jamais, du côté gauche de la marche. Plus tard ce jour-là, je retrouvai le corps de Jean-René qu’à ma grande honte j’avais laissé sans sépulture (j’espérais trouver rapidement de l’aide et faire venir des gens pour rendre les derniers hommages à sa dépouille). J’étais donc sur une île entièrement occupée par la jungle, dont je venais de faire le tour.
Après avoir enterré Jean-René, ou plutôt, avec les moyens dont je disposais, après l’avoir recouvert d’un mélange de sable et de terre à peu près au niveau du sol, je me résolus à pénétrer dans la jungle. Il me fallait trouver du bois pour faire un feu et réaliser des pièges et autres instruments de chasse pour les petits animaux que je m’attendais à trouver sur cette île de taille modeste, en espérant que n’y vivaient point de bêtes plus dangereuses, ou des primitifs hostiles, voire cannibales.
La forêt était dense et suffocante. De nombreuses flaques à l’aspect perfide de sables mouvants en trouaient la surface et la luxuriance des arbres difformes ne laissait filtrer qu’une faible lumière. Une découverte impromptue m’épouvanta. Au milieu de cendres noires et froides gisaient des ossements calcinés. Le lieu était donc habité. Par qui ? Des cannibales sanguinaires ?
C’est alors que je vis des hommes sortir des fourrés. Ils étaient trapus et mal proportionnés, couverts d’une boue violâtre et coagulée, armés de pieux. Je n’ai aucun souvenir de leurs traits faciaux, couverts par la même croûte de boue que le reste de leur corps simien, mais je n’oublierai jamais la férocité inhumaine de leur regard. Ils m’encerclèrent. L’un d’eux proféra des paroles si étrangères à toute langue connue de moi que je crus entendre un animal qui tentait d’imiter un être humain. Deux d’entre eux me saisirent, enfonçant de véritables griffes dans les muscles de mes bras, et je fus conduit à une hutte informe élevée avec de la boue et parsemée d’ossements, dont le sol avait été creusé dans la terre.
Dans l’étroite clairière où la hutte était bâtie, se dressait une grossière idole représentant ce qui me parut être un poisson qui aurait deux jambes et se tiendrait debout. Un homme se traîna hors de la hutte, encore plus immonde que les autres car son corps et son visage étaient rongés par une lèpre pernicieuse. Certains ornements d’os et d’écailles le parant de manière monstrueuse semblaient cependant indiquer un statut élevé, comme celui de chef ou de sorcier. Pendant que j’étais maintenu au sol à genoux, il pratiqua sur ma personne une sorte d’incantation démente avec force raclements de gorge hideux et me cracha dessus à plusieurs reprises un liquide pestilentiel contenu dans une calebasse.
Puis ils me reconduisirent sur la plage où je fus attaché à un arbre en bordure de la forêt, face à la mer. Quand ils eurent fini, ils se retirèrent, tout en restant à peu de distance, cachés dans la forêt, car je les entendais parfois marmotter entre eux, et surtout lancer par intervalles des appels caverneux à l’aide d’une conque marine, ce qui ne laissait augurer rien de bon.
À l’horizon le soleil déclinait. Quand la nuit fut tombée, la lune argentait la mer, dont la houle clapotait sur le sable paisiblement, contrastant avec l’angoisse qui m’oppressait le cœur. Alors les indigènes cachés dans la forêt derrière moi firent retentir dans la nuit des percussions sinistres. Dans les abîmes béants de ma pensée surexcitée, les images les plus folles se succédaient à un rythme de tachistoscope.
Au comble du déchaînement des percussions primitives, je vis droit devant, à peu de distance, les eaux argentées bouillonner, puis en surgir une chose innommable. La créature qui s’était dressée dans l’écume, sous les rayons blafards de la lune, avait vaguement forme humaine, mais à mesure qu’elle approchait – car telle était son intention – je distinguais de plus en plus nettement les caractères mêlés du poisson, de l’anguille et du crapaud. La chose était couverte d’écailles ruisselantes animées d’un mouvement presque autonome par rapport aux membres qu’elles couvraient, et la gueule du monstre était garnie de crocs innombrables.
La créature titubait à présent sur la plage d’une démarche maladroite et lourde. Je ne saurais décrire l’horreur qui m’étreignait en voyant qu’elle avançait vers moi. Au moment où elle me saisit pour m’entraîner avec elle, un des indigènes trancha les liens qui me retenaient ; je cherchai à fuir mais l’étreinte du monstre était déjà bien ferme, et je ne pus que le suivre à sa traîne vers la mer, tandis que les percussions continuaient de célébrer le sacrifice. Je poussais des hurlements désespérés, me débattant en vain, mais fus bientôt complètement immergé dans les ténèbres de l’abîme. J’étais entraîné vers le large et vers le fond, vers une mort certaine, par la vélocité prodigieuse du monstre. Malgré l’énergie du désespoir que je déployais pour me dégager, je sentis mes forces m’abandonner, l’engourdissement envahir mes membres. J’étais plongé dans le noir liquide et perdais à grande vitesse mon dernier oxygène.
Bien que je sois vivant pour écrire ces lignes, je sais que je n’aurais jamais dû survivre, après avoir passé les portes de la mort dans cet abysse ténébreux. Ce qui se produisit pour mon salut me dépasse complètement. Alors que le monstre continuait de m’entraîner vers le fond, et que je n’étais plus qu’à moitié conscient, les eaux se mirent à tourbillonner autour de moi ; mon prédateur faisait de grands gestes pour lutter contre quelque chose, sans doute un animal marin, comme un requin, ce qui le contraignit finalement à me lâcher. Cette surprise inespérée me tira immédiatement de ma torpeur d’agonie et je mobilisai mes dernières forces, le dernier souffle d’air fugitif qui restait dans mes poumons pour regagner la surface, ou la direction que je croyais instinctivement être celle de la surface, loin de ces fonds noirs et traîtres.
Je repris connaissance dans la cabine d’un navire qui m’avait trouvé flottant sur le dos et délirant. J’avais survécu. À ce jour, le sang continue de se glacer dans mes veines quand je revois, éclairé par une lune blafarde, la créature monstrueuse émerger des ondes. Cette île maudite me paraît, au terme de mes conjectures, servir de temple d’abomination à quelque peuple primitif ou dégénéré des mers du Sud qui y envoie vivre ses prêtres, où ceux-ci vénèrent et servent l’effigie du monstre auquel ils sacrifient. Ayant mis la main sur moi, ils convoquèrent aussitôt leur divinité pour une offrande vivante qu’elle s’apprêtait à conduire dans son antre solitaire ou – ce qu’à Dieu ne plaise – parmi les autres spécimens d’une race inconnue des hommes.
Journal onirique 7
Période mars-avril 2020. (Suite de mon journal onirique de confinement.)
Les initiales des prénoms ont été randomisées par des jets de dés.
« le coefficient métaphysique du citron » (Jean-Paul Sartre, L’être et le néant)
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Une amie est dans la neige jusqu’au cou, c’est-à-dire que la neige doit avoir environ 1,60 mètre de profondeur à l’endroit où elle se tient. Or elle se tient au bord d’un dénivelé abrupt, où la neige recouvre un trou de 5 à 10 mètres bien qu’en surface rien n’y paraisse : comme la surface de la mer est égale à elle-même quelle que soit la profondeur qu’elle couvre, la couche de neige est étale aussi loin que porte le regard. Nous connaissons toutefois la présence de ce trou et savons que notre amie tomberait dedans si elle avançait ne serait-ce que d’un pas. Les autres membres du groupe considèrent donc que l’endroit est dangereux, mais je ne partage pas leur point de vue et, pour montrer qu’il n’existe aucun danger, je saute dans la neige à l’emplacement du trou.
M’enfonçant dans la neige, qui résiste à peine, je ne suis soudain plus aussi sûr de moi, car ce qui m’apparaît au contraire de plus en plus clairement tandis que je m’enfonce, c’est que je vais tomber jusqu’au fond du trou et qu’une fois au fond je n’aurai aucun moyen de remonter à la surface car la neige n’offre aucune prise tout en n’opposant pas la moindre force à la gravitation : je vais donc mourir étouffé sous la neige, qui se referme sur le tunnel que je creuse en m’enfonçant.
Je me réveille donc pour ne pas me voir mourir. En écrivant ces lignes, je comprends que cette folie m’avait paru sans danger parce que j’imaginais que je pourrais nager dans la neige comme dans l’eau et donc remonter à la surface en nageant.
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Fanric the London Charismatic : c’est le nom de scène d’un artiste dont le spectacle consiste à faire monter sur scène des personnes du public pour les étrangler. Certains meurent, et, parmi ceux auxquels il laisse la vie, quelques-uns perdent la parole à tout jamais.
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Pour me rendre à un concert en plein air dans une région de France qui m’est entièrement inconnue, je loue une chambre d’hôtel dans un village de cette contrée reculée. Avant d’aller au concert, je dîne au restaurant de l’hôtel. Au moment de payer les 12,40€ de l’addition, je ne trouve dans mon portefeuille que des billets de monnaies étrangères. Je prends un temps fou à chercher des euros (car j’ai bien cru en voir au moment où j’ouvrais mon portefeuille), tout en maugréant contre la paperasse inutile que j’ai accumulée. La serveuse qui attend est d’une extrême patience, mais ma recherche est vaine. J’avise N. qui se trouve dans le même hôtel et le prie de me prêter de l’argent, ce qu’il accepte ; il me donne 13 euros, incluant un pourboire, et j’obtiens également de lui un billet de 50 pour la soirée.
Je paye la serveuse et lui demande de bien vouloir m’appeler un taxi car le concert doit avoir lieu dans un autre village ou dans la campagne avoisinante. Elle me répond qu’il n’y a pas de taxi et que je vais devoir m’y rendre à pied. Devant l’effet de cette complication inattendue, elle me dit qu’elle veut bien m’accompagner au concert. J’accepte de grand cœur.
Nous sortons. C’est le soir et le village est très animé, beaucoup de monde est assis aux terrasses des cafés et l’on entend de la musique un peu partout. Nous sommes comme deux amoureux qui se promènent au milieu d’une fête villageoise et, ainsi transformés, nous décidons au bout d’un moment de retourner à ma chambre. Or ce n’est pas gagné car la demoiselle se métamorphose aussitôt en petit insecte noir que je ne dois pas perdre de vue et qu’il me faut même guider, comme un chien de berger guide des moutons, car l’insecte a tendance à aller de droite et de gauche plutôt que tout droit vers l’hôtel. Qui plus est, je dois éviter que l’insecte se fasse piétiner par la foule. J’y parviens plutôt bien jusqu’au moment où l’insecte entre dans une boutique de souvenirs, ouverte cette nuit-là, et où deux vieilles tenancières menacent de l’écraser. Je suis obligé de m’opposer à leurs tentatives, passant à leurs yeux pour un fou furieux, tout en cherchant à faire sortir l’insecte de la boutique tandis que les deux vieilles s’en prennent à moi. Dans cette situation confuse et dangereuse, l’insecte déploie ses ailes et s’envole ; on dirait à présent un cousin noir ayant sur le ventre une lumière comme de luciole. Je parviens à l’engager de nouveau dans la rue, où il rétracte ses ailes et reprend son chemin au sol sous sa précédente apparence d’insecte rampant.
Nous arrivons devant l’hôtel, où la porte de ma chambre se trouve directement sur la rue, et croyant voir l’insecte, de plus en plus minuscule, se glisser sous la porte, j’ouvre et referme aussitôt celle-ci après être à mon tour entré. Toutefois, dans la chambre, je ne vois pas l’insecte, et mes recherches ne donnent rien. Réalisant que j’ai perdu sa trace, je reste apathique, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte : c’est elle, à nouveau sous forme humaine. Elle est triste que je ne sois pas allé la trouver dans sa chambre ; tout en lui présentant des excuses, je lui fais remarquer que nous avions convenu d’aller dans la mienne.
Je me retrouve étendu sur elle, à savoir, sur son dos nu, et pour me donner des forces (comme si je n’avais pas déjà dîné) je commence par manger – dans cette position – un gros hamburger rustique garni de frites. (Les frites sont dans le hamburger lui-même, comme dans les excellents kebabs-baguettes que prépare dans la réalité, qui dépasse parfois la fiction, la boulangère d’origine maghrébine de mon quartier.) Soit parce que j’ai une faim de loup, soit pour en finir au plus vite, je dévore le burger dans la plus grande précipitation, faisant tomber des frites un peu partout, en particulier sur les cheveux blonds et les épaules de la demoiselle, qui cherche par conséquent à me modérer : « Vas-y doucement ! »
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En utilisant une gazinière de cuisine, je remarque un dysfonctionnement : quand je ferme le gaz d’une certaine plaque avec le bouton tournant, cela allume en même temps le gaz d’une autre plaque, que je suis alors obligé de fermer à son tour. Jusque-là rien de bien grave. Seulement, la fois suivante le problème est plus aigu : quand je ferme le gaz de la même plaque, le gaz de l’autre s’allume et le bouton pour fermer le gaz de celle-ci est à présent lui-même situé dans les flammes du gaz, donc inaccessible à la main. Je demande son aide à S. Avec un sécateur, il coupe un fil gainé qui dépasse de la gazinière de quelques centimètres, réduisant sa taille. Cela suffit à couper le gaz, mais la gazinière nécessite de toute façon une réparation et je vais être obligé de faire venir un technicien. L’ampleur des travaux à venir (c’est mon ressenti dans le rêve mais il n’est pas guère différent de ce que serait mon ressenti réel devant une situation de ce genre) m’accable.
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Les autorités saisissent l’occasion d’une invasion extraterrestre supposée (supposée car les aliens se cacheraient parmi nous) pour suspendre indéfiniment les libertés publiques. Qui plus est, les moindre amendes policières et judiciaires sont désormais assorties de privation complète de tous les droits. C’est ce que j’apprends chez le buraliste, la patronne parlant avec un client d’un décret gouvernemental d’application immédiate venant d’être pris. Au lieu de faire l’achat pour lequel je venais, je ressors discrètement, en espérant que personne ne m’a remarqué. Parce que je viens d’être condamné à une amende, je n’ai d’autre choix que d’entrer en clandestinité.
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Un certain compte Twitter anonyme annonce et suit tous les déplacements, officiels et privés, du président de la République française, avec un grand nombre d’informations et de détails concernant notamment les itinéraires. Je suis un des nombreux abonnés de ce compte, ce qui me cause une inquiétude permanente parce que, selon la rumeur et même des déclarations plus ou moins officielles du côté français, il s’agit d’un compte russe, alimenté par des hackers à la solde du pouvoir russe et cherchant à déstabiliser la France ; plus précisément, il s’agirait d’une conspiration visant à permettre, par les informations publiées, à tout individu mécontent et déterminé d’assassiner le président français. Il est donc à craindre que les autorités françaises cherchent à s’en prendre aux abonnés de ce compte.
Un jour, tandis que le compte Twitter suit en direct un bain de foule du président, il annonce que ce dernier vient de quitter avec son épouse le trajet officiel et que, ce faisant, il est sorti du dispositif de protection prévu, n’étant plus suivi que par deux gardes du corps. Le compte indique l’endroit précis où cela se passe et invite ceux de ses abonnés qui habitent le quartier à se rendre sur place sans tarder, avant que le président ne regagne le trajet officiel. Comme j’habite à deux pas, je sors ; quand j’arrive à l’endroit indiqué, le président a repris le parcours officiel et se trouve donc de nouveau placé sous protection maximale.
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Scènes de la vie de l’écrivain espagnol Miguel de Unamuno.
Un Unamuno vieillissant écrit dans son journal qu’il a refusé pour la première fois une invitation sexuelle. Cette scène entache mon estime pour l’écrivain et, au-delà, pour l’ensemble des hommes de lettres, qui profiteraient de leur succès et notoriété pour s’accorder toutes les gratifications de la chair. Non, je le confesse, sans une pointe d’envie, j’y vois une trahison de la vie de l’esprit qu’ils sont censés mener, et leur activité m’apparaît soudain comme une simple fraude. Mais passons.
Unamuno se rend ensuite à son club de boursicoteurs, où il sait devoir trouver un nouveau voisin à lui, un certain Sprandel, auquel il souhaite parler d’un mur mitoyen qui, faute d’entente, pourrait valoir un procès à Don Miguel, ce qu’il souhaite éviter. Voyant que Sprandel, déjà sur place et que Don Miguel identifie dès son entrée au club, ne se mêle à aucun des groupes de boursicoteurs présents, se contentant de donner des ordres d’achat et de vente solitairement depuis son banc, et visiblement sans beaucoup d’entrain, Unamuno se dit : « Voilà un homme à mon goût. » Il le salue et aborde sans tarder le sujet du mur mitoyen mais se fait rembarrer ; le nouveau voisin entend aller jusqu’aux extrémités.
Tandis que Don Miguel rumine cette déconvenue dans un coin du club, un inconnu se présente à lui. Cet homme, le père de l’une de ses étudiantes, tient à la main une copie d’examen de sa fille annotée par le professeur Unamuno ; le père objecte au contenu de ces annotations, qu’il trouve insultantes. Il semblerait en effet que le professeur y ait exprimé son goût (déplacé) pour la jeune femme. Loin de chercher à s’expliquer, encore moins à s’excuser, Don Miguel déclare simplement être prêt à se battre en duel avec le père de l’étudiante. L’autre n’insiste pas et se retire, tout en affirmant qu’il ne laisserait pas insulter sa fille plus longtemps, ce qui signifie sans doute qu’il l’empêchera désormais de suivre les cours du célèbre professeur.
(Je suis désolé, pour les admirateurs d’Unamuno, qu’il incarne le personnage central de ce rêve à charge contre les célébrités littéraires. Le seul livre, je l’avoue, que j’ai lu de lui, En torno al casticismo, m’a paru excellent.)
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La police est désormais assurée par des drones d’aspect sphérique, armés et équipés d’ordinateurs et de vocalisateurs, les rach-ID. À mon réveil, je développe l’acronyme : « robot d’approche en communauté habitée – identification détaillée ». L’identification de personnes par le drone est dite détaillée car le drone possède un logiciel de reconnaissance faciale ainsi que toutes les bases de données utiles. Il peut procéder à l’arrestation de personnes grâce à son équipement : Taser, fléchettes somnifères (comme celles qu’utilisent les zoologues pour endormir des animaux sauvages), filet… En cas de fuite en véhicule, il peut se cramponner sur le toit et indiquer sa localisation à une brigade d’intervention qui prendra le relais ; s’il se fait détacher du véhicule, voire détruire, il peut libérer sur la carrosserie un gaz, un gel ou une peinture qui prend en charge cette fonction d’émission et géolocalisation, c’est-à-dire qui possède des propriétés électroniques.
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Comme il m’est arrivé de le rêver déjà plusieurs fois, je me retrouve la bouche pleine de rognures d’ongle (a priori mes propres rognures d’ongle, bien qu’il y ait beaucoup plus de rognures que mes doigts n’en peuvent fournir), et je suis donc obligé de les cracher. Or cracher ne permet pas de me débarrasser de toutes les rognures, certaines restant collées au palais, sur la langue, etc.
Je ne me ronge pas les ongles dans la réalité ni ne me les suis jamais rongés, une pratique qui passe pour un symptôme d’anxiété. Les rognures que je mâche en rêve ne sont en rien différentes de celles que je « récolte » – pour les mettre à la poubelle – quand je me coupe les ongles au coupe-ongles.
« C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté ou, si l’on préfère, l’angoisse est le mode d’être de la liberté comme conscience d’être, c’est dans l’angoisse que la liberté est dans son être en question pour elle-même. » (Sartre, L’être et le néant)
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Je me rends chez une amie récente dont je ne sais rien encore mais avec qui j’espère beaucoup devenir plus intime. Elle habite, depuis la mort de son père, qui fut un politicien connu, le manoir d’un oncle musicien avec ce dernier. Ce jour-là, l’oncle musicien, à qui je suis présenté, vient de composer une curieuse chanson qui se joue sur les deux cordes les plus aiguës de la guitare et dans la partie la plus aiguë du manche, et qui n’est pas sans un certain charme irréel, envoûtant. Il l’a composée pour sa jeune nièce, car j’apprends seulement maintenant (tant je suis ignorant de la culture pop de mon époque) qu’elle est une personnalité réputée du monde de la chanson, connue en particulier pour son titre Le Grand Zaddok, qu’elle chante en portant une sorte de casque antique et une robe blanche qui lui donnent l’apparence d’une prêtresse barbare. Or je découvre que ce titre est bel et bien une référence cryptique à un culte ancien, secret et criminel dont elle est la dernière grande prêtresse en date, ce que, naturellement, le grand public ignore. De nombreux députés sont membres de ce culte.
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Au terme d’une soirée, je cherche à rentrer en banlieue à vélo. Sur le chemin, je suis abordé par une bande de jeunes noirs aux intentions clairement malveillantes. Leur groupe me contraint à rouler à la vitesse où ils marchent, et l’un d’eux en particulier est chargé de me faire réagir à ses questions agressives de la manière plus ou moins offensante qui les « contraindra » à m’attaquer et dépouiller. Or je ne me dépars pas de ma civilité coutumière, tout en faisant preuve d’une froide fermeté. Le porte-parole – appelons-le comme cela – cherche à mettre la main sur le guidon de mon vélo mais je l’en empêche en la lui saisissant, si bien, vu qu’il ne me la retire pas, que nous nous tenons à présent la main comme deux amis. Les autres peuvent penser, dans le clair-obscur de la nuit urbaine, qu’il tient le vélo. Je sens sa disposition d’esprit changer envers moi. Il continue son interrogatoire absurde mais de façon moins agressive. Puis il dit à ses camarades : « Il n’a rien sur lui », ce qui n’est pas vrai puisque mon portefeuille est dans la poche intérieure de mon blouson ; je comprends qu’il cherche à les faire renoncer et deviens optimiste quant à l’issue de la rencontre. Au croisement suivant, le groupe bifurque sans un mot, me laissant aller mon chemin. Le porte-parole, dont la mine était au début férocement menaçante, m’adresse un franc sourire enfantin.
Poursuivant mon chemin, je découvre que la rue que je pensais emprunter est barrée, ce qui rend un détour inévitable. Or ce détour est susceptible de me faire croiser à nouveau la bande qui vient de me lâcher et je ne m’attends pas à un heureux dénouement au cas où ils me reverraient, bien au contraire. Je rebrousse donc chemin et me retrouve à mon point de départ.
Lors de ma deuxième tentative, je tourne en rond, n’ayant plus une idée claire du trajet, et me retrouve encore une fois à l’endroit d’où je suis parti.
Je retente une troisième fois. L’aube paraît. Dans une certaine rue fameuse où les noctambules sont encore en nombre considérable et où je dois par conséquent mettre le pied à terre, les habitants sont à présent sortis de leurs lits et se livrent à une tradition locale : depuis leurs fenêtres et balcons de part et d’autre de la rue, ils versent des seaux d’eau sur la tête des passants. Je reçois une, puis deux, puis trois fois de l’eau sur la tête : c’est chaque fois un filet d’eau plutôt qu’un seau plein, cela fait partie de leur jeu. Car j’ai été repéré et pris pour cible en particulier. Quelqu’un me lance, depuis son balcon : « Tu es sorti sans ta cagoule ? », sous-entendu : une cagoule m’aurait été bien utile dans la présente situation. Les voisins, ainsi que les passants, éclatent de rire. Je maugrée à part moi mais suffisamment fort pour être entendu : « Ils m’en auront fait voir, les connards. » (Ce qui décrit d’ailleurs plus l’ensemble de ma nuit que le seul présent épisode.) Cette réaction, alors que dans la tradition qui s’exprime ici tout le monde est censé garder sa bonne humeur, jette un froid et j’avance sans plus recevoir d’eau sur la tête. Mais alors que j’arrive enfin au bout de la rue, j’en prends un plein seau.
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Au retour du printemps, j’observe les bambous sur mon balcon. Je vois une coccinelle qui va et vient dans le vide : elle se sert en fait de fils d’araignée invisibles. Elle avance parfois sur le fil et parfois sous le fil, c’est-à-dire suspendue à lui par toutes ses pattes, sans paraître être aucunement gênée par cette dernière position. Je cherche l’araignée tisseuse de cette toile invisible et la trouve sur le terreau. C’est une araignée noire ayant sur elle quatre ou cinq minuscules araignées grises, ses petits. Quand elle s’aperçoit que je l’observe, elle s’enfonce horizontalement, comme une voiture qui se gare en marche arrière, sous quelques mousses pour couvrir la partie postérieure de son corps où se tiennent les araigneaux et, n’ayant plus que la partie antérieure et la tête découvertes, se tient prête à la défense.
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Un professeur ressemblant à un ranger du bush australien nous explique, lors d’une session en plein air, que les Anglais ne sauraient être tenus pour responsables des violences commises contre le peuple maori en Nouvelle-Zélande car ces violences se seraient produites au cours d’une phase, inévitable dans les rencontres entre peuples, où « seules parlent les armes ». Il affirme que ce schéma ne fut surmonté qu’avec l’apparition historique d’un certain type d’homme, et que ce type d’homme va nous apparaître à présent sous la forme du premier individu qui se présentera à notre droite. Nous regardons et n’avons pas longtemps à attendre avant de voir marcher vers nous un cow-boy américain qui s’avère, une fois qu’il est arrivé suffisamment près de nous pour que nous le reconnaissions, n’être autre que John Wayne. Il y a donc dans la lutte des cow-boys et des Indiens au Far-West un caractère singulier – lequel m’échappe en tant que tel – qui ferait de ces violences l’augure d’une nouvelle ère de l’humanité.
Je me lève et, faisant mine de saluer John Wayne, lui retire son pistolet du holster pour l’en menacer. Ce geste me semble nécessaire pour que le nouvel homme s’accomplisse. John Wayne prétend avancer pour me reprendre son pistolet mais je lui montre que je suis sérieux en libérant le cran de sûreté. Or je vois à présent qu’il possède un second pistolet à la ceinture et pourrait donc, comme dans les westerns, le dégainer et me tirer dessus plus vite que je ne pourrais moi-même faire feu avec une arme déjà braquée sur lui, mais il ne paraît pas oser le faire. Il pourrait également me provoquer en duel.
Sur ce, pris d’un besoin pressant, je dois me rendre aux toilettes à reculons, gardant John Wayne devant le pistolet et lui demandant de me suivre. Une fois dans les toilettes, je lui dis, tout en urinant – et pour lui parler, alors qu’il est resté de l’autre côté de la porte fermée, je dois me tenir perpendiculairement à la cuvette et non face à elle – de ne pas chercher à faire le malin, sinon je lui tire dessus à travers la porte. Je me réveille alors pour me rendre aux toilettes.
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Aux États-Unis, je découvre l’existence d’un programme fédéral secret, validé secrètement par la Cour suprême, d’euthanasie pour les seules personnes de race noire.
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Le président des États-Unis possède un droit de cuissage sur chaque tournage de film X réalisé sur le territoire américain, c’est-à-dire qu’il peut prendre du bon temps sans payer avec n’importe laquelle des actrices de son choix embauchées sur le tournage.
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Je demande à une amie des nouvelles de T., une amie commune. Elle m’apprend que T. est allée vivre dans un archipel tout près de la côte nord de l’Australie, un archipel qui, à ma grande surprise, est encore à ce jour une possession ultramarine du Portugal. La seule chose que je sache du nord de l’Australie étant qu’il possède un climat tropical, contrairement au reste du pays plus tempéré, je lui demande si T. ne souffre pas trop du climat. Elle me répond d’une manière évasive, qui confirme cependant mon intuition car elle évoque des possibilités d’excursion au Japon : il existe en effet un train reliant l’Australie au Japon en passant par ces îles. Dans ma représentation, ce train est aérien, sur un pont au-dessus de l’océan. Je lui demande ensuite pourquoi T. est allée vivre là-bas et elle me rappelle l’attachement de longue date de T. à l’outre-mer.
Je me transporte alors à Tahiti, où, dans ce rêve, vit mon ami M. avec ses frères et ses parents. Je le trouve sur son domaine et, avec lui, un grand nombre de ses proches et amis, dont plusieurs ne me sont pas connus. Parmi les gens que je salue sans les connaître, il en est dont j’apprends qu’il est chanteur d’un groupe de rock engagé pour une grande fête que donne M. ce jour-là, à laquelle je suis un peu en avance. Une foule immense ne tarde pas en effet à affluer, et le groupe de musiciens se met à jouer sur une plateforme au sommet d’une structure métallique de quelque 30 mètres de haut, sous un ciel bleu turquoise. À un moment, le chanteur se jette dans le vide ; il est reçu par un filet un peu en-dessous, mais continue de tomber dans un deuxième filet encore un peu en-dessous, et ainsi de suite jusqu’à une balançoire (une escarpolette) en bas de la structure. En fait, c’est une femme qui est reçue par l’escarpolette, une belle femme en tenue de carnaval brésilien et qui se balance face au public. Je lui fais directement face, assis sur un confortable fauteuil en cuir (alors que nous sommes à l’extérieur), la nuit est tombée entre-temps, pendant la chute du chanteur, et la femme sur l’escarpolette me sourit en se balançant. Les gens autour de moi, dont M., sont assis par terre. Je réalise que la femme doit sauter dans le public afin de mettre un terme à la longue chute depuis la plateforme, et les sourires qu’elle m’adresse laissent entendre que c’est moi qui dois la recevoir. Je fais celui qui ne comprend pas, me tourne vers M. pour gagner du temps, lui demandant le sens de cette cérémonie, et entre-temps la femme saute un peu à côté de nous, dans les bras de quelqu’un d’autre. Le concert continue. J’ai le sentiment d’avoir fait faux bond à ceux qui attendaient quelque chose de moi, mais M. est à ce sujet d’une louable discrétion. Je m’étonne également d’occuper un fauteuil alors que lui-même, chez lui, est assis par terre, ou parfois sur le bras gauche du fauteuil que j’occupe, et cela me confirme dans l’idée qu’il est entendu que je doive jouer un rôle central, qui me reste inconnu et que je ne peux que conjecturer, dans ces réjouissances.
Quelques instants plus tard, la belle inconnue reparaît devant nous et, avisant celui qui l’a reçue dans ses bras et est ensuite retourné s’assoir, à gauche derrière moi, l’injurie, des larmes aux yeux, se plaignant de ce que ce n’était pas à lui de la recevoir dans ses bras. Alors je me dresse du fauteuil et la soulève, puis, comme si je m’étais dédoublé, je me vois disparaître avec ce beau fardeau derrière une plaque de tôle ondulée servant à délimiter la « salle » de concert du reste du terrain.
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En Angleterre, une civilisation ancienne inconnue jusqu’à ce jour vient d’être découverte. Dans la religion de cette civilisation, les morts, ou leurs âmes, occupent une goutte d’huile. (Je vois des gouttes d’huile en suspension dans lesquelles se trouvent des personnes assises en lotus.) Quand on allumait une certaine sorte de lampe à huile, fonctionnant avec un goutte-à-goutte, sur des autels consacrés, les âmes des morts « parfumaient » le monde.
