Category: Français
Journal onirique 22
Période : septembre-novembre 2021.
Mes larmes sont bleues tant j’ai regardé le ciel et pleuré Mes larmes sont jaunes tant j’ai rêvé des épis d’or et pleuré
Mohamed al-Maghout
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J’appartiens à une organisation de lutte pour la libération de la Palestine. Un soir, un de mes équipiers, un Arabe, me conduit dans les toilettes d’un bar-restaurant. Là, il se met à frapper avec son briquet contre la porte d’un cabinet, comme s’il souhaitait en déranger l’occupant. En jaillit alors un colosse noir qui lance un poing comme une boule de bowling contre la figure de mon équipier, lequel, s’attendant néanmoins à une réaction de cette nature, parvient à l’esquiver. Le poing percute le mur sans que le Noir semble ressentir la moindre douleur. Nous voyant déjà massacrés, je glisse au sol le long du mur, presque évanoui. Mon équipier crie qu’un groupe d’agents israéliens vient d’arriver en ville ; le Noir comprend que c’est une mission qu’on lui confie et, dans sa joie, se contente de pulvériser une portière de cabinet, plutôt que nous. Reprenant mes esprits, je me réjouis grandement d’une telle recrue.
La suite du rêve évoque les obscures dissensions entre Habbache et Lecache au sein du mouvement palestinien.
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B. a fabriqué une montgolfière qu’il dirige avec une télécommande. Un ballon dirigeable, donc. Il fait la démonstration de sa maniabilité dans une cité HLM et je trouve très beau le vol de ce ballon violet entre les façades de diverses couleurs pâles, orange, rose, lilas…
Cependant, le ballon rapetisse à vue d’œil et finit par rebondir sur le sol comme un ballon de jeu. J’avais cru voir une flamme à l’intérieur mais de plus près je constate que ce sont des gouttes d’eau pure enfermées dans une poche à l’intérieur du ballon comme la goutte dans « l’améthyste de Picasso » (Claude Roy).
Nous sommes encore, B., quelques autres amis français et moi, pour plusieurs jours aux États-Unis. Nous logeons chez l’habitant, dans une maison dont le propriétaire nous loue une partie tout en louant l’autre partie à Y., une Américaine, avec qui j’ai fait connaissance.
Un matin, encore en robe de chambre, je suis le chat de la maison dans l’entrée commune aux deux parties, et plus exactement dans le prolongement de cette entrée qui conduit chez Y., où, tout en caressant le chat, j’ai un bout de conversation avec cette dernière. On sonne. Y. dit que c’est une amie qu’elle attend mais c’est tout un groupe de personnes qui passent à la queue leu-leu devant moi pour se rendre chez Y., et nous nous saluons, chacun me disant bonjour à son tour et moi disant bonjour à chacun. Ils sont tous, comme Y., membres d’une certaine église qui recrute au sein de la classe moyenne éduquée, une de ces nombreuses églises américaines dont un Français peut difficilement comprendre la raison d’être.
Pendant qu’ils défilent devant moi, pour varier la formule de mes salutations je dis à l’une de ces personnes, une femme : « Nice to meet you », à quoi elle répond (ce qui n’est pas, je crois, idiomatiquement correct) « Me too » (une traduction littérale de « Je suis ravi de faire votre connaissance », « Moi de même »), et cela provoque alors quelques pouffements de rire car cela pourrait donner à penser qu’elle fait allusion au hashtag #Metoo contre les violences sexuelles, me dénonçant comme un agresseur.
Toute cette séquence est à vrai dire embarrassante car ces inconnus me voient alors que je suis encore en robe de chambre. Quand enfin tout le monde est passé, je me remets à caresser le chat. J’entends une des nouvelles venues demander à Y. qui je suis et Y. inventer une histoire la mettant en valeur auprès de son invitée : elle raconte que je suis un prestigieux conférencier français qu’elle a rencontré aux Conférences de Champigny, qui sont apparemment une rencontre œcuménique internationale. Entendant cela, je prie en mon for intérieur pour qu’aucun de ces gens ne vienne me parler, afin de ne pas risquer de faire perdre la face à Y. en me montrant complètement au-dessous du portrait mensonger qu’elle vient de dessiner. Le mieux est donc que je me carapate au plus vite, mais je dois encore passer l’éponge sur la toile cirée de la table devant moi, où traînent quelques débris de chou rouge.
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Je vis sur le plan des poètes, qui se situe au-dessus de celui des gens ordinaires. Un jour, souhaitant descendre au plan en-dessous, je marche le long de la limite de mon plan pour trouver un endroit où la descente serait praticable. Selon les lieux, le plan inférieur est en effet plus ou moins loin, c’est-à-dire que je suis plus ou moins haut. Je découvre enfin un endroit où la descente pourrait se faire sur quelques mètres seulement et où se trouve un tuyau reliant les deux plans et qui pourrait me servir de corde pour descendre. Les tuyaux de ce genre sont un travail d’ingénierie, comme des canalisations d’eau. Les ingénieurs vivent sur le plan des gens ordinaires et c’est dans l’ordre des choses, me dis-je, parce que malgré leurs études ils ne peuvent être mis sur le même plan que les poètes.
Je descends en m’aidant du tuyau comme d’une corde de rappel et parviens dans une rue où, me voyant, l’ingénieur responsable des tuyaux de la zone vient immédiatement me saluer et rendre hommage au poète : « Descendu de votre plan mais pas moins près du ciel ! », dit-il avec un grand sourire. C’est charmant de sa part.
Au bout de la rue se trouve une grande place où se presse une multitude de gens et je vais de ce côté. Parmi les premières personnes que je distingue dans cette foule se trouve D., portant une veste entre vert bouteille et vert émeraude. Alors que j’eusse préféré l’éviter, il me voit et vient me parler. Il me montre sa nouvelle carte d’identité, me faisant remarquer qu’il tient encore sa serviette de table sur la photo. Je vois en effet au bas de la photo un bout de tissu du même vert que sa présente veste (tandis qu’il porte sur la photo un costume bleu marine), qui doit être la serviette en question, tenue au niveau du ventre. Je lui dis : « Et pourquoi te mettre à présent une serviette de table sur les épaules ? », par allusion à la couleur voyante de sa veste.
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Je me trouve dans une soucoupe volante survolant la campagne à basse altitude tandis que son pilote, un petit humanoïde en combinaison de cosmonaute, court après pour tenter de la rattraper et d’en reprendre le contrôle. Autrement dit, il n’y a pas de pilote dans la soucoupe.
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Je vis avec une femme dans une maison isolée où un autre homme nous impose sa présence. Que cet homme agisse de la sorte nous est odieux et nous en venons à le haïr mais ne pouvons le lui dire. Incapable de concevoir cette haine, il ne perçoit que notre embarras et l’attribue à une relation battant de l’aile entre la femme et moi. Cela l’incite à chercher à tirer profit de la situation et courtiser la femme. Une telle attitude ne peut qu’exacerber ma haine envers lui, de même que notre embarras en sa présence, ce qui le confirme d’autant plus dans l’idée que ses tentatives de séduction doivent être tôt ou tard couronnées de succès.
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Le mot « écunucapion ».
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C’est notre dernier jour en touristes dans une capitale d’Europe centrale et je décide que nous devons faire autre chose que déambuler dans les rues. Je propose donc d’aller voir un musée mais N. (♀) objecte que cela va coûter de l’argent. Il s’ensuit une petite dispute où je finis par dire que c’est moi qui paierai. Auparavant, il nous faut aller manger et R. (♂) pointe alors du doigt les arches jaunes d’un McDonald’s à quelque distance. C’est là que nous irons, R. et moi. Le restaurant se trouve dans un centre commercial, tout de suite après l’entrée. Nous nous asseyons à la première table, attendant que quelqu’un vienne prendre notre commande.
Une affiche sur le mur ainsi que les clients de la table voisine me font penser que McDonald’s a dans ce pays poussé si loin la logique d’adaptation, habituellement marginale, aux particularités locales qu’il ne sert même pas, ici, de hamburgers. En effet, les clients de la table d’à côté, dans le dos de R., mangent diverses charcuteries qu’ils enroulent dans des galettes de sarrasin. R. et moi n’avons nulle envie d’essayer ces charcuteries, ce n’est pas pour cela que nous avons choisi de venir au McDo. Comme le restaurant comporte un étage supérieur, je propose à R. de m’attendre le temps que j’aille voir s’ils servent leurs produits ordinaires à l’étage, et si c’est le cas je passerai commande. Avant de prendre l’escalator, qui se trouve à côté de notre table, je lui dis, en guise de commentaire humoristique sur la politique adoptée dans le pays, que si nous étions au Vietnam le restaurant s’appellerait McDeu (censé être le nom de McDo vietnamisé).
En prenant l’escalator, je me rends compte que R. va peut-être m’attendre longtemps car l’escalator descendant n’est pas à côté de l’escalator montant que je suis en train d’emprunter, qu’il se trouve je ne sais où et descend je ne sais où.
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Je suis fâché que Kant ait déclaré devoir quelque chose à Rousseau, qui était un chantre des passions comme son ami Diderot, parce que, si Kant a introduit quelque chose de Rousseau dans sa propre philosophie, c’est qu’il ne l’a pas compris ou bien par une interprétation tirée par les cheveux.
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Le poète italien Marinetti assiste à une cérémonie fasciste en l’honneur des pêcheurs morts en mer. Des pêcheurs et leurs femmes, ou des veuves, formant une chaîne humaine autour d’une table, oscillent de droite et de gauche tandis qu’ils récitent l’un après l’autre des vers du poète à la mémoire des morts.
Puis, Marinetti « l’eczobuban » (néologisme formé d’après un mot grec qui désignerait une certaine classe de conducteurs de char antiques) repart dans une Ferrari dont le disque des roues est fait d’os humains. Son prochain manifeste est une apologie de l’assassinat comme moyen d’étudier la façon dont les états d’âme circulent à travers le système nerveux.
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Au sommet d’un arbre dénué de feuilles, je regarde le manège de moineaux qui semblent nicher sur certaines branches terminées en forme de disques, constituant autant de plateformes. D’où je me trouve je ne peux voir ce qui se passe sur ces disques, seulement les moineaux aller et venir depuis et jusqu’à ceux-ci. Je fais le tour de l’arbre pour voir s’il n’y aurait pas une plateforme moins haute que les autres qui me permettrait de regarder à sa surface. J’en trouve une à ma hauteur où s’ébattent trois scorpions blancs, deux d’entre eux véritablement blancs comme la neige et le troisième, un peu plus petit, blanc jaunâtre, comme une statuette d’ivoire. Ils étaient en train de folâtrer entre eux en se touchant des pinces et de la bouche quand ma présence leur fait immédiatement prendre une attitude défensive, tournés vers moi prêts à l’attaque (on sait que la meilleure défense est l’attaque). Face à cette situation dangereuse, je m’écarte doucement, disparaissant de leur champ de vision comme ils disparaissent du mien. Au bout de quelques instants, je retourne voir ce qu’ils font mais d’un peu plus loin. Les trois scorpions se lancent dans le vide, accrochés à un fil organique, comme du fil d’araignée, sécrété par l’un d’eux et animé d’un mouvement giratoire autour de l’arbre. Le fil doit se rompre pour conduire les scorpions vers de nouveaux horizons. Il faut juste qu’il ne casse pas dans ma direction, auquel cas je prendrais les scorpions en pleine figure. Le fil casse et entraîne les scorpions au loin, comme un fil de la Vierge des araigneaux. Les scorpions sont partis parce que je les ai dérangés. Je suis émerveillé par la qualité de raisonnement qu’il faut à l’instinct pour conduire cette séquence d’actions coordonnées entre trois individus.
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Avec un caméraman, j’embarque sur un bateau de sauvetage en mer pour un reportage. Le capitaine, sa femme et leurs enfants vivent sur ce bateau, ils n’ont pas d’autre maison. Quand je l’interviewe, la femme se plaint : au fil du temps et des naissances, les choses se sont accumulées dans le bateau et celui-ci ne flotte plus comme avant, il a tendance à s’enfoncer et c’est dangereux.
Nous assistons à un sauvetage. Les touristes tombés en rade en pleine mer sont recueillis sur le pont du bateau, où la femme du capitaine cherche à les humilier, les accusant de négligence.
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Mes parents invitent E. à passer quelques jours avec nous dans la grande maison de … Un soir, en passant devant la chambre qu’elle occupe, je constate que le trou de la serrure est suffisamment grand pour que je puisse jeter un œil à l’intérieur. Je la vois aller et venir dans la salle d’eau de l’autre côté de la chambre ; elle est nue. Quand elle va s’assoir en peignoir sur le lit, je ne vois plus que ses jambes, un peu plus haut que le genou. Elle les relève écartées, si bien que je ne vois plus que les pieds et les chevilles, et je me doute alors, trouvant bien dommage de ne pas en voir plus, qu’elle est en train de caresser son ctéïs.
Elle se relève pour sortir, toujours en peignoir. Il est trop tard pour que je fuie, le bruit précipité de mes pas dans le couloir trahirait ma présence ; je me recroqueville donc dans le coin près de la porte, à demi caché par une table basse qui s’y trouve, espérant pouvoir prendre la poudre d’escampette après son passage. Or elle regardera forcément dans ma direction en fermant la porte derrière elle, me dis-je, et, malgré la relative obscurité du couloir, me verra donc… Je reste immobile, accroupi dans mon coin, lui tournant le dos, tandis que j’entends la porte s’ouvrir, se refermer, puis E. s’éloigner, apparemment sans m’avoir vu. Cependant j’en doute, je pense qu’elle m’a vu mais a préféré feindre ne pas me voir.
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Dans le métro, j’apprends en consultant mes e-mails qu’une femme de mon entourage fait circuler une photo de moi prise à mon insu dans le métro. C’est une photo sans intérêt, me montrant simplement assis, l’air vaguement hébété. Plus que cette histoire elle-même, c’est un détail de la photo qui m’intrigue : le visage d’un autre passager, derrière moi, qui regarde en direction de l’objectif et prend donc sur le fait le photographe clandestin.
À la station où je descends, l’architecture est babylonienne, il faut gravir plusieurs escalators qui semblent infinis et franchir plusieurs séries de portiques automatiques. N’ayant pas de ticket, je me faufile entre les portiques. Un voyageur me dit que l’amende pour ce que je fais est de 123 euros. Je le remercie de cette information.
J’arrive au bord d’un court de tennis, à l’étage supérieur de la station, où I. doit jouer un match important contre un adversaire finlandais. Ce Finlandais est d’ethnie yatkine, une peuplade vivant sur la frontière du cercle arctique, juste avant les Lapons (qui occupent donc une position intermédiaire entre le cercle arctique et les Yatkines) et qui, en raison de son établissement dans des zones inhospitalières, est supposée souffrir de toutes sortes de carences. C’est du moins ce qu’expliquent les commentateurs officiels du match. Il faut donc supposer, du fait de ces carences, qu’I. est bien parti pour gagner. Or je souhaite qu’il perde. Il perd d’ailleurs le premier jeu, ce qui le déstabilise profondément.
Près d’un kiosque à hot-dogs non loin du court, un autre spectateur me dit qu’il n’aime pas regarder les jeux Olympiques. Je lui réponds que je n’aime pas quant à moi regarder le tennis car le bruit répété de la balle sur les raquettes me paraît excessivement monotone.
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Au Japon, je viole (et j’en demande pardon au lecteur) une résidente chez ma logeuse. Elle s’apaise dès que je parviens à la pénétrer et, quand la logeuse me surprend et profère des menaces, comme je réponds que j’ai l’intention d’épouser ma victime, celle-ci devient tout à fait détendue et contente.
Voici comment j’interprète le fait que ma victime se calme au moment de la pénétration. Selon la génétique et la psychologie évolutionniste, nous sommes des machines réplicatoires au service de nos gènes. Une femme violée peut donc inconsciemment (dans un inconscient génétique) raisonner comme suit, c’est-à-dire ses gènes : si j’ai un fils à la suite de ce viol (et, toujours selon les chercheurs, un viol a statistiquement plus de chances de déboucher sur une grossesse qu’un rapport sexuel normal !), ce sera lui-même un violeur en vertu de son hérédité – tel père tel fils –, ce qui m’arrive est donc une opportunité de maximiser mon succès reproductif de machine réplicatoire (projeté sur plusieurs générations). Tant que la pénétration n’est pas engagée, ce raisonnement n’est qu’hypothétique car l’agresseur peut s’avérer incapable de réaliser son intention. La résistance au viol pourrait donc logiquement, selon cette interprétation, avoir pour véritable cause une volonté génétique inconsciente de tester la capacité du violeur à conduire l’acte à bien dans les conditions les moins favorables. Plus l’opposition rencontrée par le violeur est grande, plus son possible fils futur sera l’héritier de grandes qualités reproductives. – Si l’on voulait voir dans ces réflexions une apologie du viol, je précise que je suis pour rendre le viol passible de mort. Et même l’adultère. (Moyennant quelques conditions de preuve et en écartant l’intime conviction, cette frivolité du droit français, lui-même pitoyable).
Mais revenons au rêve. Je choisis d’annoncer mon mariage avec cette victime car je fuis une autre conquête, plus régulière, à qui j’ai promis le mariage. Dès lors que je suis engagé avec la présente femme, je n’ai plus d’obligations envers cette autre. Mon machiavélisme m’enchante et je me promets de faire de mon mariage une couverture de respectabilité pour de nombreuses séductions.
[La science au fondement de ce rêve est celle présentée dans mon ouvrage The Science of Sex: Competition and Psychology de 2016, dont le PDF est disponible sur la page Index/Table of Contents du présent blog.]
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Pendant le repas, on me dit qu’une des oies de mes parents est morte à cause d’une gangrène aux pattes. On veut me montrer cette gangrène et l’on apporte donc une des pattes, qui s’avère être une jambe humaine enrobée dans de la cellophane. La jambe est couverte en plusieurs endroits de grosses taches sombres. P. (♀) ouvre la cellophane et arrache un de ces chancres à la main, puis le dépose sur un dessous de plat, sur la table. C’est une grosse éponge noire et gluante.
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Un homme entre dans une librairie qu’il découvre pour la première fois au cours de l’une de ses déambulations. C’est une librairie de bouquiniste plus ou moins spécialisée dans l’ésotérisme. À l’intérieur, personne pour l’accueillir, pas d’autres clients non plus. Tandis qu’il furète dans le capharnaüm de livres, un petit garçon s’approche et se met à vouloir lui recommander des ouvrages. L’homme, trouvant cette présence intempestive, entend éconduire l’enfant mais ce dernier insiste, longuement, et ses paroles témoignent de connaissances en occultisme inquiétantes pour un garçon de son âge. À la fin, excédé en même temps que sous l’impression d’un indéfinissable malaise devant un tel étalage de connaissances démonologiques et de magie noire chez un enfant, il lui demande brutalement de bien vouloir le laisser en paix.
Alors qu’il monte un escalier avec quelques livres sous le bras, pensant trouver la caisse là-haut, il entend derrière lui l’enfant l’appeler encore au sujet d’un livre, mais d’un ton ayant cette fois quelque chose de sarcastique : « Voilà quelque chose à propos de Suzy ! » L’homme se fige. Suzy est un nom important dans sa vie, un ancien amour. Mais il décide d’ignorer cette parole et continue de monter l’escalier sans se retourner.
En haut se trouve la libraire, une femme qu’il reconnaît comme étant Suzy, qu’il n’a pas vue depuis des années. Le petit garçon est le fils de Suzy, qu’elle élève seule. L’enfant n’étant élevé que par sa mère, on se demande naturellement si l’homme ici présent ne serait pas le père ; il se le demande lui-même, sans trop s’attarder à cette pensée. Suzy et lui échangent quelques mots. Elle lui demande, parce que l’homme est quelque chose dans les milieux de l’éducation ou de la pédagogie, s’il pense que son fils, qu’elle scolarise elle-même en raison de la personnalité atypique du garçon qui le rend impropre à fréquenter l’école, a le niveau. L’homme répond laconiquement que non. Une ombre passe sur le visage de Suzy. Il paye ses livres et s’en va, dans un brumeux quartier désert de manoirs. Le garçon sort sur le pas de la porte derrière lui, criant du même ton sarcastique que précédemment : « Au revoir, papa ! »
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Certaines personnes changent de personnalité du jour au lendemain, devenant complètement apathiques. Une femme en découvre un jour la raison quand elle est témoin, alors qu’elle n’aurait pas dû l’être, de la façon dont les équipes médicales interviennent à la suite d’un accident de la route subie par une amie. Les principaux organes, dont le cerveau, sont remplacés par du matériel électronique. Les accidentés et les grands malades ne sont plus soignés mais transformés en cyborgs.
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En vacances, on me conduit dans une église où doit se tenir je ne sais quelle cérémonie. Je suis surpris de trouver parmi l’assistance et les organisateurs un nombre important de représentants de l’État : des édiles et même quelques députés. Quand je demande à S. ce qu’on doit célébrer, il me répond : « La Marseillaise. » C’est donc une cérémonie laïque qui mobilise à son profit un lieu de culte. Je me lance dans un discours, expliquant à S. que la politique française de laïcité est en réalité un athéisme militant, intolérant, ayant fait couler beaucoup de sang.
À la fin de la cérémonie, je dis à X. que je ne pense pas avoir complètement perdu mon temps car être présent m’a permis de « voir et être vu ». Je suis X. croyant qu’il nous conduit vers la sortie mais il s’engage dans un ensemble de sombres cellules trop basses pour s’y tenir debout ; de l’une d’elles on peut voir en contrebas les organisateurs de la cérémonie ranger le matériel de sonorisation. Je dis à X. qu’il faut sortir mais il préfère rester étendu sur le sol de la cellule, impossible de le tirer de là.
Je sors donc seul et me rends compte que j’ai laissé ma parka quelque part. Au cours de mes recherches inquiètes, j’entre dans la maison attenante à l’église et dont les propriétaires possèdent également l’église et le vaste terrain qui l’entoure. La vue de l’église depuis le jardin de cette maison est impressionnante. La maîtresse de maison me découvre chez elle ; comprenant que je viens d’assister à la cérémonie, elle n’est pas excessivement surprise par ma présence. Quand je lui dis que je cherche une parka vert olive, elle me témoigne du mépris en disant que j’ai une petite vie. Je vais poursuivre mes recherches ailleurs. À mon réveil, je me dis, mais ce n’est pas la première fois, qu’il est temps de changer de parka.
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Il pleut à l’intérieur du musée et je n’ai pas de parapluie. Cherchant à m’abriter, je vois deux, trois personnes blotties sous une projection de mur au-dessus d’une issue de secours. À côté de l’issue, l’ascenseur a lui-même un parapet au-dessus des portes. Je me dirige de ce côté pour m’abriter mais réalise qu’il ne doit pas être permis de bloquer l’accès de l’ascenseur en restant devant. En outre, le bouton d’appel est allumé, ce qui signifie que des gens vont en sortir car – c’est tel que je vous le dis – il n’y a d’autre étage que le rez-de-chaussée.
Parmi les œuvres exposées dont je me souviens : une série de portraits en peinture d’immigrants allemands, surtout des femmes, peintes sur le pont du bateau qui les mène en Amérique, et une représentation rose et lilas de la tour Eiffel vue depuis la base, mais c’est une anamorphose, le reflet dans un miroir déformant de produits de charcuterie, jambon et autres, dans un rayon d’épicerie.
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Celui que je prenais pour un rival mieux placé avoue des années plus tard qu’il n’était qu’un confident malheureux : A. ne lui parlait que de moi, de son amour pour moi, de son désespoir devant mon indifférence. Moi qui l’aimais tant… Faut-il être vain pour tirer satisfaction de cette révélation après avoir enterré un amour si malheureux et une part de moi-même avec ! Il dit aussi, pour expliquer le besoin qu’elle avait d’un confident, qu’A. était « une céléminaire ».
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E., qui dans ce rêve est mon dealer de hasch, vient à mon invitation car je veux acheter une barrette, la première depuis bien longtemps. Nous sommes dans la cuisine, où ma femme de ménage se trouve également, en train de travailler. J’essaie d’engager la conversation avec E. de manière seulement allusive, de façon que la femme de ménage ne comprenne pas qu’il s’agit d’une transaction illicite, mais mon intention échappe complètement à E., qui répond en prononçant le mot « cannabis » sans vergogne. Il me dit que le prix est de 17, ce qui veut dire, dans sa langue commerciale, 170 euros. Bien que je trouve cela cher (tout en n’ayant plus la moindre notion du prix de ces choses), j’accepte et l’invite à fumer le premier joint avec moi. Dans mon bureau, je fais de la place sur le bureau pour rouler un joint. Or j’ai laissé traîner un dessous de table de friterie, plus exactement d’une certaine franchise de fast-food, dessous de table en papier maculé par les reliques d’un repas, ce qui a attiré des fourmis, dont le bureau est pour cette raison recouvert.
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La poudre des millepêches (sic : attaché).
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S’inspirant de la pratique de certains mendiants, un ministre, pour demander une augmentation du budget de son ministère, écrit « 1 million » sur un bout de carton et pose avec, en costume cravate, devant les caméras.
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Au cours d’une discussion, j’explique que le régime de Vichy ne peut être haï sans réserve en raison du point commun entre son nom et celui de la pastille de Vichy, ce bonbon à la fraîcheur incomparable. Je répète l’explication à Y., arrivée en cours de route, mais celle-ci prétend réduire à néant ma théorie en dénigrant les pastilles Vichy.
Rimbaud négrier
Rimbaud négrier,
ou Pour la séparation de la culture et de l’État
Bien que le problème soit aujourd’hui réglé, il est difficile de passer sous silence qu’une réputation de trafiquant d’esclaves a longtemps entaché la mémoire de Rimbaud. (Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001)
À la suite de mon essai Réexamen de la relation entre Verlaine et Rimbaud (ici), dans lequel je rappelle – et étaye – l’hypothèse d’une conversion de Rimbaud à l’islam, des amis ont appelé mon attention sur différents éléments que je n’ai pas discutés dans ledit essai, en particulier concernant la « seconde vie » de Rimbaud comme négociant en Afrique. En examinant ces matériaux, qui cherchent à nier le fait que Rimbaud fût impliqué dans le trafic d’esclaves, j’ai acquis la conviction que Rimbaud fut impliqué dans le trafic d’esclaves.
Ma connaissance très partielle de la documentation de l’affaire, à savoir seulement de ce qui vient d’être porté à mon attention, ne m’empêche pas de publier le présent essai car je suis assuré de trouver la confirmation de mon point de vue argumenté en lisant à l’avenir davantage de sources connues. En effet, ce que l’on m’a donné à connaître de ces sources est si peu de nature à écarter l’hypothèse d’un Rimbaud négrier que je sais par avance qu’elles sont dans l’ensemble peu catégoriques et au mieux sujettes à interprétation (en l’absence de nouvelles découvertes).
On comprend donc que c’est par ironie que j’ai placé la citation du biographe de Rimbaud, le médecin Jean-Jacques Lefrère (1954-2015), en exergue de cet essai : le problème n’est réglé que pour ceux que dérange la vérité d’un Rimbaud négrier. Son expression trahit d’ailleurs le véritable état d’esprit de l’auteur : il s’agit d’un problème à régler, au mieux des intérêts considérés, plutôt qu’à trancher, au service de la vérité.

I
Allah kerim
Avant d’aller plus avant, un petit complément au précédent billet. Un ami m’a présenté une interprétation possible des derniers mots de Rimbaud sur son lit de mort – à savoir, selon son biographe et beau-frère, le poète Paterne Berrichon, « Allah kerim ! » (voyez le Réexamen) – par une réminiscence dans le moment où Rimbaud mourant voyait défiler sa vie. Il aurait pu avoir été marqué par un épisode de tumulte à Harar au cours duquel une population affamée assiégea la factorerie française Bardey aux cris de « Allah kerim ! »
Ce serait la première fois que j’entends dire que les dernières paroles d’un mourant sont dues à une hallucination, comme si Rimbaud se voyait en mendiant désespéré à l’assaut de la factorerie. Mais peut-être que la fièvre des suites de l’amputation aidant… Or, comme il n’a pas crié « Arrête, pauvre Lelian, tu me fais mal ! », on peut subodorer qu’il n’y a pas eu d’acte homosexuel, n’est-ce pas ? À part ça, il faut admettre, si l’on admet cette version, que c’est un cri typique de musulman qui rend l’âme.
Or pourquoi Paterne Berrichon, son beau-frère, marié à la très croyante Isabelle Rimbaud, aurait-il inventé une chose pareille, comme s’il voulait promouvoir l’islam. Est-ce crédible ? Faut-il croire qu’Isabelle Rimbaud et lui interprétaient ce cri comme celui d’un chrétien en arabe, car les Arabes chrétiens appellent également Dieu Allah ? Mais les chrétiens ont-ils eux-mêmes cette formule « Allah kerim » ? Il est permis d’en douter. Et si c’était le cas, pourquoi Rimbaud exprimerait-il en arabe son retour à la foi de ses pères ? Cela n’aurait aucun sens. Je persiste et signe : c’est un cri typique de musulman qui rend l’âme.
II
Documentation
i
Parmi les sources alléguant le trafic d’esclaves de Rimbaud, on peut passer rapidement sur la presse de l’époque, par exemple L’Écho de Paris, qui en 1891 qualifiait Rimbaud de « négrier de l’Ouganda ». Dans le même journal, le journaliste Edmond Lepelletier l’appela un « pourvoyeur de nègres ». On souligne en général dans ce dernier témoignage l’animosité du journaliste ami de Verlaine envers Rimbaud, contre lequel il avait pris parti dans un livre sur son ami Verlaine, et l’on voit donc dans son article sur le négrier une diffamation pour raisons personnelles, mais ce n’est d’aucune portée dans la discussion puisque Lepelletier n’a pas concocté lui-même cette histoire de traite d’esclaves, qu’au pire il a enrobée dans un langage venimeux.
ii
De bien plus de poids sont les affirmations de la critique irlandaise Enid Starkie dans son Rimbaud en Abyssinie (1931, en français) et Rimbaud in Abyssinia (1937). À l’appui de l’affirmation selon laquelle Rimbaud se livrait au trafic d’esclaves, Enid Starkie se réfère à des sources diplomatiques étrangères, à savoir le gouverneur anglais et le consul italien d’Aden.
Sur la foi du biographe Jean-Jacques Lefrère, un ami m’écrit que « par la suite, il a été unanimement admis que les documents sur lesquels Enid Starkie appuyait son argumentation étaient présentés de manière tendancieuse ».
iii
Dans la documentation dont je dispose, Jean-Jacques Lefrère est le principal pourvoyeur de la supposée démystification. Voici, avant de les discuter, quelques citations de sa biographie de Rimbaud de près de 1.500 pages dans la seconde édition (1.250 pages dans la première).
« Bien que le problème soit aujourd’hui réglé, il est difficile de passer sous silence qu’une réputation de trafiquant d’esclaves a longtemps entaché la mémoire de Rimbaud. » (C’est la citation que nous avons placée en exergue du présent essai.)
« Le monopole de ce trafic dans cette région était tenu par la famille des Abou Bekr, qui en tirait l’essentiel de ses revenus. Si Rimbaud approuvait la passivité des autorités françaises, c’était que l’interdiction de la traite eût entraîné par contrecoup, de la part des Abou Bekr, l’immobilisation des caravanes pour l’intérieur. En décembre 1885, une telle situation eût été désastreuse pour ses affaires. »
« Si Ménélik interdisait officiellement leur vente dans son royaume, il fermait les yeux sur leur achat. Tout en feignant de proscrire la traite, il laissait aussi passer les convois des Abou Bekr, qui, dans le cas contraire, eussent empêché le départ des livraisons d’armes au Choa. Comme de telles caravanes ne pouvaient partir de Zeilah, localité tenue par les Anglais, c’eût été une catastrophe pour Ménélik, qui se préparait à une guerre avec son empereur. »
« Plusieurs Européens vivant en Abyssinie possédaient des esclaves sans soulever l’indignation de leurs compatriotes. Labatut, Savouré, Borelli, lorsqu’ils résidaient dans le Choa, en avaient à leur service dans leurs habitations. »
« Tous les Européens qui avaient vécu en Abyssinie devaient plus tard dénoncer l’absurdité de la légende d’un Rimbaud négrier : une telle activité était totalement impossible pour un Frangui. Rimbaud et Labatut brandissaient déjà cet argument dans leur lettre du 15 avril 1886 au ministre français des Affaires étrangères : ‘l’exportation des esclaves […] [[coupure par Lefrère lui-même]] existe entre l’Abyssinie et la côte, depuis la plus haute antiquité, dans des proportions invariables. Mais nos affaires sont tout à fait indépendantes des trafics obscurs des Bédouins. Personne n’oserait avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave, à la côte ni dans l’intérieur.’ Rien d’inexact dans cette affirmation. Il était pourtant arrivé à des Européens d’associer leur caravane à celle de convoyeurs d’esclaves. »
Tous les Européens dénonçaient l’absurdité d’un Frangui, un Européen, trafiquant d’esclaves, mais c’était pourtant arrivé ! Je souligne ce point d’emblée car Lefrère passe la contradiction sous silence, alors que ce témoignage ne vaut rien. Car associer une caravane à celle d’un convoyeur d’esclaves, c’est former une association commerciale et être partie à ce titre : voyez plus loin la question du commerce caravanier.
« En décembre 1885, de Tadjourah où il préparait sa caravane d’armes, Rimbaud signalait à sa famille que la localité vivait surtout du commerce des esclaves : ‘D’ici partent les caravanes des Européens pour le Choa, très peu de chose, et on ne passe qu’avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus ennemis des Européens depuis que l’Amiral anglais Hewett a fait signer à l’empereur Jean [Johannès] [[précision de Lefrère]] du Tigré un traité abolissant la traite des esclaves. Cependant sous le protectorat français on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaut mieux. N’allez pas croire que je sois devenu marchand d’esclaves.’ »
« Faut-il s’étonner que, dans sa correspondance, Rimbaud – acheteur mais non vendeur d’esclaves – n’ait pas la moindre parole d’indignation pour le sort des Noirs enlevés et amenés en Arabie ? »
Poser la question, c’est y répondre, et le lecteur aura déjà compris en quel sens, dans l’étrange état d’esprit de Jean-Jacques Lefrère.
III
Discussion
i
Les dénégations de Rimbaud à sa mère, dans la lettre de décembre 1885, ne sont pas d’un grand poids. Mort en 1891, il a pu se mettre à cette activité après la rédaction de cette lettre, mais surtout il a pu mentir plutôt que d’avouer quelque chose qui serait passé pour un crime et un péché. C’est pour une semblable raison que je doute de la version devenue officielle car je ne vois que trop l’intérêt à balayer la poussière sous le tapis s’agissant d’une figure tellement officialisée et parée de tous les hommages étatiques des Assis. C’est celui qui dit « tendancieux » qui l’est, si vous voulez mon avis. Car si cette version devait être maintenue, l’establishment politico-médiatique ne pourrait tout simplement plus continuer de rendre ce culte hypocrite au poète, l’éducation nationale devrait renoncer à imprimer des affiches avec son portrait, un Ballamou ne pourrait plus en parler la larme à l’œil, car il y aurait toujours des gens pour dire : « Ah oui, le marchand d’esclaves ! » et cela en couvrirait beaucoup de honte.
On relèvera, dans cette même lettre de Rimbaud, la politique accommodante du protectorat français. Je trouve hautement significatif que des Français possédassent des esclaves en Abyssinie à l’époque alors que l’esclavage était interdit chez nous depuis 1848. Un maître d’esclaves n’est moralement guère différent d’un trafiquant, car sans le maître il n’y aurait pas de trafiquant. Vous trouverez peu de gens aujourd’hui pour dire que cette politique accommodante n’était pas écœurante. Et quand on pense que c’est Mussolini qui abolit l’esclavage en Éthiopie, en prenant ce prétexte comme justification morale de sa conquête, on se dit qu’un pays comme la France qui laissait ses ressortissants posséder des esclaves là-bas était bien mal placé, moralement parlant, pour s’élever contre une telle croisade, car cette opposition ne pouvait guère avoir en la circonstance le moindre fondement moral. Autrement dit, si Rimbaud était lui-même maître d’esclaves, cette vérité elle-même n’aurait aucune chance de prospérer : ce serait, comme l’autre, de la poussière à mettre sous le tapis par le révisionnisme d’État.
La France faisait sans doute bien, comme Rimbaud le pensait, de ne pas interférer avec la traite parmi les populations locales du protectorat, mais je suis choqué qu’elle ait permis à ses ressortissants de s’insérer dans ce système ou d’y rester, comme maîtres d’esclaves, car en le leur interdisant comme à tout Français sur le sol national elle n’aurait pas interféré avec les coutumes locales tout en étant cohérente avec elle-même et sa loi. Cette politique est donc coupable sur ce point et la Troisième République doit être vitupérée pour cette tolérance infâme.
Les extraits tirés de Lefrère montrent clairement que, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la question n’est pas du tout réglée et que tous les doutes sont permis. En effet, Lefrère prend pour parole d’évangile le témoignage des « Européens qui avaient vécu en Abyssinie ». C’est comme si l’on demandait aux pieds-noirs d’écrire l’histoire de la guerre d’Algérie ! Et ce témoignage vaut en effet son pesant d’or comme monument de mauvaise foi, ou comment se donner de la respectabilité tout en étalant un racisme à peine voilé : « les trafics obscurs des Bédouins », pas de ça chez nous, monsieur ! (Malheureusement pour Rimbaud, son nom est associé à cette lettre.) Il faut bien mal connaître la littérature européenne pour prendre ce numéro de notables indignés pour argent comptant : ces protectorats grouillaient de picaros qui auraient vendu leur mère pour une affaire, d’aventuriers cherchant une fortune rapide, des Monfreid trafiquants de drogue (cf. Trilogie du haschich, La croisière du haschich…) et… des Rimbaud trafiquants d’esclaves, même s’il a pu s’agir de simple convoyage. Sans doute suffisait-il d’organiser une caravane pour que des esclaves s’y trouvent forcément. C’est le principe de la caravane : le marchand qui l’organise ne transporte pas que sa propre marchandise mais aussi celle d’associés. Ce numéro de notable indigné, chez Rimbaud (mais il a dû se contenter de signer un texte de ce Labatut), laisse rêveur.
Or « tous les Européens », dit Lefrère, dénonçaient la légende d’un Frangui négrier ; cependant la « légende » elle-même s’appuyait sur des sources diplomatiques occidentales ! Exploitées tendancieusement, dit-on, mais comment peut-on se tromper à ce point ? Comment une exploitation tendancieuse de documents diplomatiques, qui sont des sources d’information pour le gouvernement et sont donc en général d’une parfaite clarté, peut-elle faire d’un honnête marchand un négrier ? Ce fait en lui-même paraît extraordinaire. Lefrère affirme que lesdits consulats étaient informés par leurs « services spéciaux », et en parlant de ces services, ainsi nommés entre parenthèses par lui-même, de la façon suivante : « Ainsi ont toujours fonctionné les ‘services spéciaux’ », il laisse entendre que ces services sont peu scrupuleux, un sous-entendu sans fondement.
Je pense plutôt que les sources diplomatiques en question doivent bien décrire une participation de Rimbaud au trafic d’esclaves, en quelque sorte par la force des choses, à savoir, comme je l’ai dit plus haut, qu’à moins de mesures administratives fortes, comme dans les protectorats britanniques voisins, un marchand dans ces régions était forcément plus ou moins mêlé au trafic d’esclaves, mais la véritable situation à cet égard est toujours un peu occulte, un voile tend à la couvrir : que l’on songe à l’universalité du langage crypté qui sert à désigner les esclaves jusques et y compris dans la comptabilité commerciale, « l’ébène » pour les noirs, « les cochons de lait » pour les coolies chinois…
Lefrère le reconnaît lui-même qu’«[i]l était pourtant arrivé à des Européens d’associer leur caravane à celle de convoyeurs d’esclaves ». Le « pourtant » semble indiquer ici que cette affirmation contredit le témoignage des Européens en Abyssinie. Or Lefrère ne remet nullement en cause ce témoignage, qui lui sert au contraire à démystifier la légende, et il ne devrait donc pas garder ce « pourtant » : selon lui, visiblement, que des Européens aient associé leurs caravanes à celles de convoyeurs d’esclaves n’en fait pas pour autant des convoyeurs d’esclaves eux-mêmes. Or il se trompe en cela car l’associé est une partie prenante de l’association. C’est exactement ce que j’ai décrit sous le nom de « force des choses » : ces marchands étaient en quelque sorte des négriers passifs, si l’on veut, mais néanmoins des négriers, car il aurait fallu une ferme politique de prohibition, comme chez les Anglais, pour qu’ils ne le fussent point.
Sans doute la principale raison de la politique accommodante de la Troisième République est que la métropole ne voulait pas s’aliéner ses marchands. Rimbaud l’a souligné, l’interférence de la métropole aurait ruiné son commerce. Mais quand les biographes citent son éclectique marchandise, dont les casseroles, il paraît évident qu’il faut voir cet inventaire moins comme successif que comme simultané, chacune ou la plupart de ses caravanes comportaient à la fois des armes, du moka, des casseroles… Des esclaves. Ses marchandises mais aussi celles d’associés. Et le marchand occidental devait à peu près forcément avoir des associés locaux. L’interférence aurait ruiné tout le commerce des marchands français, sauf à adopter, autrement, des formes de ségrégation stricte, d’apartheid, ce que les Anglais faisaient par ailleurs dans leurs protectorats et colonies mais pas nous, Français, dans les nôtres.
Examinons plus attentivement quelques affirmations de Lefrère sur ces questions.
ii
« Bien que le problème soit aujourd’hui réglé, il est difficile de passer sous silence qu’une réputation de trafiquant d’esclaves a longtemps entaché la mémoire de Rimbaud. »
Très étrange formulation. « Le problème est aujourd’hui réglé », à savoir Rimbaud n’a pas été négrier. Qui donc a réglé le problème ? Lefrère pond une biographie de près de 1.500 pages après avoir été pêché toutes sortes de documents inconnus mais il écrit comme s’il n’apportait rien de nouveau sur le sujet et que le problème avait déjà été réglé avant qu’il découvre ces documents et prenne la plume pour les présenter. Le problème a donc été réglé avant que tous les documents soient connus, et dès lors on peut supposer qu’on l’a réglé dans le sens que l’on voulait.
Lefrère confirme la démystification, il ne prétend pas régler lui-même le problème, car s’il le prétendait il aurait écrit de la manière suivante : « Je règle enfin le problème avec mes recherches ici documentées, ce qui me permet de mettre un terme à la réputation de trafiquant d’esclaves entachant la mémoire de Rimbaud et prévalant jusqu’à ce jour. » Mais non, la mauvaise réputation de Rimbaud a « longtemps » entaché la mémoire du poète, et ce forcément avant que quelqu’un d’autre que Lefrère ne rétablisse la vérité puisqu’au moment où Lefrère écrit, cette mauvaise réputation serait déjà en partie oubliée vu que l’on pourrait –certes tout de même difficilement – la passer sous silence. Qui donc a rétabli la vérité ? Une chose est sûre, ce n’est pas l’Irlandaise Enid Starkie.
La rédaction de Lefrère est au fond tellement grotesque qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il cherche à introduire sa propre conception en contrebande dans l’état des connaissances sur la question.
iii
« Labatut, Savouré, Borelli, lorsqu’ils résidaient dans le Choa, en avaient [des esclaves] à leur service dans leurs habitations. »
Le même négociant français Pierre Labatut écrit avec Rimbaud une lettre où l’on peut lire que leurs « affaires sont tout à fait indépendantes des trafics obscurs des Bédouins » et que « [p]ersonne n’oserait avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave ». Cela fait partie des témoignages qui permettent à Lefrère de conclure que ni Rimbaud ni aucun autre Occidental ne pratiquaient le trafic d’esclaves.
Or Lefrère aurait-il pu retenir ce témoignage s’il avait observé l’absurdité d’une telle affirmation sous la plume d’une personne, Labatut, ayant des esclaves à son service ? À qui Labatut achetait-il ses esclaves ? Si c’est, même indirectement, à des Bédouins, il avait des liens avec les « trafics obscurs » de ces derniers, quoi qu’il en ait dit. Et si c’est à des Occidentaux, ne serait-ce que par exemple dans la mesure où les esclaves auraient été vendus avec la maison achetée par Labatut et à laquelle ils étaient attachés en vertu d’un droit commercial local esclavagiste, alors des Occidentaux se livraient au trafic d’esclaves puisque même dans le cas envisagé, la moins compromettante des hypothèses, ils vendaient une maison avec des esclaves plutôt que d’affranchir ceux-ci.
Autrement dit, Lefrère n’est nullement fondé à ponctuer la citation de cette lettre par les mots : « Rien d’inexact dans cette affirmation ». Au contraire, c’est un mensonge flagrant de la part de Labatut (et de Rimbaud), et Lefrère aurait dû le savoir puisque c’est lui-même qui nous apprend que Labatut était maître d’esclaves. On ne peut prêter foi à l’affirmation que les affaires de Labatut n’avaient rien à voir avec les « trafics obscurs des Bédouins » (sauf, évidemment, à ne considérer que celles de ces affaires où les esclaves n’entrent pas en ligne de compte !) et en même temps qu’aucun Européen ne se livrait au trafic d’esclaves† (en dehors du fait déjà souligné que les Européens ne peuvent pas « tous » avoir dénoncé la « légende » puisqu’elle est justement née dans des milieux européens, à savoir anglais et italiens). Lefrère n’a pas été capable de comprendre les implications de la condition de maître d’esclaves, le fait qu’elles démentent formellement l’affirmation relative aux affaires de Labatut. C’est assez dire le faible discernement de Lefrère dans toutes ces questions et donc l’absence de valeur de ses conclusions.
†Labatut et Rimbaud écrivent : « Personne n’oserait avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave, à la côte ni dans l’intérieur. » Pour certains casuistes, même si des Européens vendaient ou achetaient des esclaves au vu et au su des auteurs de cette phrase, elle ne serait pas encore un mensonge car le fait sur lequel elle porte, dans la forme, est que « personne n’oserait avancer » une telle chose, ce qui peut être vrai même si ce trafic était courant parmi les Européens. Cela voudrait alors simplement dire que la chose était passée sous silence. Or, quoi qu’en pensent les casuistes, ça n’en reste pas moins un mensonge car le contexte rend suffisamment clair que ce que Labatut et Rimbaud entendent communiquer est que ce trafic n’existe pas chez les Européens (l’information principale est contenue dans la proposition subordonnée), et si la forme crée une ambiguïté, celle-ci est imputable soit à une volonté de pouvoir nier le cas échéant, par un moyen grossier, avoir menti, soit à une maladresse d’expression qui rend quelque chose de parfaitement clair légèrement confus. En l’occurrence, la proposition principale n’est qu’une figure de rhétorique n’ayant d’autre but que de rendre l’hypothèse contraire moins défendable encore : « Le fait est si vrai que personne n’oserait avancer le contraire. »
iv
Enfin, Lefrère nous informe que les Français de ces parages possédaient des esclaves et j’ai dit ce qu’il fallait penser de la différence, moralement parlant, entre un maître d’esclaves et un trafiquant d’esclaves, à savoir qu’elle est nulle. Dès lors qu’il est avéré que Rimbaud fut lui-même maître d’esclaves ou chercha à l’être, la supposée démystification de la légende de Rimbaud négrier n’est pas de nature à soulager les Assis dans leur compulsion à encenser le poète.
Il est vrai que Lefrère parle des Européens ayant vécu en Abyssinie tandis que les sources de Starkie sont des consulats européens au Yémen. Mais s’il faut avoir vécu en Abyssinie pour connaître la situation locale, pourquoi ces consulats se sont-ils cru autorisés à parler de cette situation en connaisseurs ? Et si ces consulats pouvaient être bien informés, comme ils le pensaient (ce que nous admettrons si nous sommes dépourvus de parti pris sur la compétence des « services spéciaux »), le témoignage des Européens d’Abyssinie, fût-il unanime, est contredit par d’autres sources européennes fiables. Il faudrait donc expliquer les motifs pouvant pousser une critique et philologue comme Enid Starkie à délibérément altérer le sens des documents. En l’occurrence, il ne semble que trop évident que la critique française se vautre dans un vil chauvinisme, écartant des sources étrangères sous des prétextes futiles dans le but de sauver la réputation d’un poète national. Enid Starkie peut être regardée à cet égard comme un critique bien plus neutre.
De fait, la discussion du sujet par Lefrère est une pure diversion sur fond de chicane. Dépenser tant d’énergie à montrer que Rimbaud n’a jamais vendu un esclave pour reconnaître sans difficulté qu’il en achetait (ou souhaitait en acheter) est dérisoire. Rimbaud était négociant dans ces régions et à la recherche d’esclaves pour le servir dans ses activités commerciales. « Je vous confirme très sérieusement ma demande d’un très bon mulet et de deux garçons esclaves. » Cette phrase est tirée d’une lettre de Rimbaud du 20 décembre 1889, citée par Lefrère, qui ajoute : « Que Rimbaud – parce qu’il pouvait manquer de domestiques ou de porteurs – ait souhaiter acheter deux esclaves à Ilg est un fait. » Certes, manquer de domestiques ou de porteurs est un motif extrêmement légitime pour vouloir se procurer des esclaves… Si l’idée d’un Rimbaud vendant des esclaves est insupportable à Lefrère, celle qu’il en achète n’entache selon lui aucunement la réputation du poète ! Car, si je comprends bien, ce dernier point est excusable en raison des mœurs locales de l’époque. Or, non seulement le fait d’être négrier pourrait lui aussi s’excuser par les mœurs des temps et des lieux, mais les mœurs en question, comme Lefrère le reconnaît lui-même, sont celles des seuls Français dans ces protectorats et non, par exemple, celles de leurs voisins anglais, si bien que ces mœurs sont en réalité liées à la politique spécifique de la Troisième République française, politique que j’ai qualifiée d’infâme, et n’avaient déjà rien que de très relatif pour elles dans un milieu occidental.
L’État ne peut commémorer à grands flonflons un Rimbaud négrier ou maître d’esclaves, il devrait donc s’abstenir de ce genre de manifestations pitoyables plutôt que de balayer la poussière sous le tapis et d’inciter, même passivement, du simple fait de la non-séparation de la culture et de l’État, des chercheurs avides de reconnaissance officielle à balayer.

