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Pensées IV
C’est l’esprit scientifique qui a modifié la physionomie de la foi chrétienne, laquelle ne présente plus que quelques traits en commun avec la foi du moyen-âge et s’en distingue par de nombreux autres. Si une telle évolution était au contraire un mouvement endogène d’épuration des éléments de superstition non spécifiquement chrétiens au sein de la religion, cela signifierait tout de même que nous ne pouvons être sûrs que la foi ne soit pas appelée à disparaître sous la forme que nous lui connaissons ; cette variabilité est de nature à anéantir toute présomption en matière de pratique. L’idée que la religion a plus agi sur l’humanité que la philosophie est apparemment vraie. Cependant, il faut examiner l’évolution des religions au fil des siècles pour comprendre qu’elles suivent des mouvements impulsés par des idées en dehors d’elles (mouvements qu’elles cessent de combattre dès lors qu’ils se sont imposés malgré elles).
Le placebo fonctionne dans 70 % des cas. Par conséquent, dans tout système de croyance, le guérisseur peut obtenir 70 % de guérisons. Si la médecine moderne obtient par ses traitements, mettons, 85 % de succès, pour les 15 % restants un système de croyance est l’occasion de relancer les dés. Mais la médecine moderne a grandement érodé l’effet placebo de la croyance.
Supplément au Voyage de Bougainville. Pour un Viking qui les voit, les sauvages sont des êtres chétifs, malingres : des skraelings. Pour un philosophe des Lumières, ce sont des hommes robustes et sains par l’effet de la Nature. Ces sauvages vivent dans une inquiétude permanente des calamités naturelles, des guerres (p. 174), qui leur fait un devoir d’une procréation massive ; pourquoi vouloir nous les faire envier ?
Une objection au déterminisme est qu’il entraînerait « logiquement » le fatalisme. C’est faux. Tel homme informé de son décès imminent du fait d’une maladie incurable se gobergera, tel autre se recueillera, tel autre accomplira enfin le projet toujours remis à plus tard. L’attitude face au déterminisme est déterminée. Le « hasard », en statistique (« lois du hasard »), n’implique aucunement que les variations ne soient pas déterminées par des facteurs.
Les contenus sexuels de la culture, même subventionnée, sont volontiers mis en avant comme « subversifs », et en un sens c’est vrai, et cela le sera toujours, car la civilisation repose sur le pacte social hobbesien. Subversif ad vitam æternam.
Si c’est l’oisiveté qui corrompt, il faut se demander dans quelle mesure l’enfant le plus doué n’est pas aussi oisif à l’école que le pire des cancres.
Lire un journal c’est se fier à une rhétorique partisane et partiale, lire deux journaux c’est perdre son temps.
Dans la mare, le canard est à côté de la cane : qui regardera la cane ? Mais quand elle a ses canetons, plus personne ne regarde le canard.
La question que se pose l’homme aux commencements de sa vie, c’est : « Comment serai-je heureux ? » Puis cette question le trouble moins que cette autre : « Que laisserai-je au monde ? »
Quand je fais remarquer à X. qu’il n’est pas permis de dire tout et son contraire, il me reproche d’appauvrir la vie.
Le paradis des houris, je l’avoue, est un peu charnel, mais la félicité des élus, aveugle et sans compassion pour les réprouvés, n’est pas non plus très magnanime. Non, point de barbarie et de supplices éternels ! Les damnés joueront du violon pour les élus occupés à banqueter. Ils pourront ainsi profiter du spectacle tout en se rendant utiles et agréables.
Business Cycles. Le cycle économique implique de ne rien faire contre la récession, et, parce que la population est affectée, de faire croire que le nécessaire est fait. C’est la fonction des politiciens. Dans le cas de ceux qui sont « au pouvoir », elle peut être présentée comme suit : dispose of in case of need (à jeter en cas de besoin).
Quand les femmes sont arrivées massivement sur le marché du travail, on ne savait déjà plus comment occuper la main-d’œuvre.
Make-Work. Ce n’est pas parce que l’économie a besoin de notre travail que nous travaillons ; nous travaillons parce que nous ne saurions pas quoi faire de notre temps libre.
Dans le monde des passions, il est possible de n’avoir de but plus haut que celui d’être recherché par les femmes, dont on méprise le jugement. Le même raisonnement peut s’appliquer au succès littéraire. Dans un cas, le bonheur est d’être aimé des femmes, dans l’autre il est d’être lu des sots.
C’est une loi de nécessité que le riche méprise ouvertement le pauvre car, parmi ces pauvres, il est des hommes d’esprit qui prévaudront à la fin contre lui, par le nom qu’ils laisseront à la postérité, alors que lui-même aura sacrifié sa renommée post mortem à la pénible acquisition des biens de ce monde. Sans un droit légitime à ce mépris le plus outrageant, personne ne prendrait la peine de devenir riche, et la prospérité du corps social s’en trouverait menacée. C’est une grande injustice de ne pas reconnaître l’abnégation des riches (car le mépris en question ne les dédommage pas de la perte d’immortalité, pas plus que les menus plaisirs qu’ils peuvent s’offrir), et de cette injustice tous les pauvres sont coupables, les hommes d’esprit les premiers. C’est pourquoi je pense qu’il sera plus difficile au pauvre d’entrer au paradis qu’au fameux chameau de passer par le chas d’une aiguille.
La morale résumée : tout est permis, rien n’est gratuit.
L’argent, c’est ce qui reste quand on a perdu toute sa culture.
La classe que l’on appelait servile s’appelle aujourd’hui entrepreneuriat. Le serviteur d’hier est l’entrepreneur d’aujourd’hui : le cuisinier à demeure est devenu restaurateur, l’homme à tout faire, patron d’une boîte aux lettres de plomberie-électricité, la domestique, femme de ménage à son compte. Voilà les entrepreneurs. Pour ce qui est de l’économie, la technostructure s’en occupe.
Rien de grand ne s’est fait sans passion. (Hegel) A grande passion is the privilege of people who have nothing to do. (Oscar Wilde)
Schopenhauer l’a dit : pour celui qui pense, il n’est pas de bien plus précieux que le temps libre (freie Muße). Dès lors, n’aurait-il pas incité ses lecteurs à surmonter les préjugés contre le Loto ?
Le vrai problème n’est pas le chômage de masse mais le travail de masse.
L’humanité doit tout aux cyniques. Quel cynique, par exemple, que l’homme qui inventa la roue, qui trouvait que marcher est une bêtise, quand les autres disaient que c’est un devoir.
Pour un certain penseur de journal, récemment, il faut éviter le biais de l’anthropomorphisme quand on se représente la vie extraterrestre. Pour Kant, mêmes causes ont mêmes effets : la vie extraterrestre ne doit pas être très différente de la vie sur terre.
Dans leur grande majorité, les cas sociaux ont été des enfants élevés par une mère célibataire (single mother) (Herrnstein & Murray, 1994). Dans quelle mesure l’organization man largement absent de son foyer en raison du travail place-t-il son épouse dans le rôle de single mother face à leurs enfants ? La réponse est à chercher dans la délinquance juvénile des beaux quartiers (drogue, etc.). — Crise d’adolescence vs. Culture de pauvreté. Je fais l’hypothèse que la notion de crise d’adolescence a servi à désigner en fait la délinquance juvénile des beaux quartiers, dont la cause principale est à chercher du côté de l’intégration dysfonctionnelle du foyer de l’organization man trop accaparé par son travail, où la mère (quand elle ne travaillait pas encore, à l’époque de l’apparition et de l’usage du concept) est la plupart du temps réduite au statut de single mother face à ses enfants. L’existence de cette délinquance est à l’origine de la crise du système pénal en Occident, dans la mesure où, précisément du fait de la théorisation par le concept de crise d’adolescence (lequel a tout de même un support biologique dans les modifications hormonales de cet âge), ce système ne pouvait plus fonctionner de manière universelle-abstraite et punir indistinctement les infractions : il était entendu que les manquements à la loi par ces délinquants en crise d’adolescence ne pouvaient être punis avec, si même ils devaient être punis le moins du monde, la même rigueur que les mêmes actes commis par ceux qui, loin d’être en « crise », sont dans l’apprentissage de la culture de pauvreté qui est leur destin. Il était également entendu que l’enfant de l’organization man finirait par s’amender, étant suffisamment intelligent pour comprendre son intérêt. La crise de l’adolescence, moyennant une attitude souple du système répressif, se résoudrait au bénéfice commun de l’individu et de la collectivité. Cela a eu deux conséquences. Tout d’abord, une telle inégalité devant la loi, dès lors qu’elle devait avec le temps devenir de plus en plus apparente, entraîna par contrecoup une tolérance envers la délinquance de la culture de pauvreté, donc une tolérance généralisée envers toute une série de violations de la loi plus ou moins mineures, et de moins en moins mineures, et un émoussement de l’indignation morale à l’égard de l’illégalité en général (la réaction à cette tendance, avec la « tolérance zéro », semble encore loin d’avoir pris suffisamment d’ampleur pour exercer un effet appréciable). Ensuite, l’habitude de l’impunité chez les jeunes délinquants des classes moyennes et supérieures provoqua l’explosion de la criminalité en col blanc, la dissolution de l’intégrité morale de la classe managériale. L’ancien délinquant juvénile a certes renoncé à son imitation, sur le mode révolté, de la culture de pauvreté, mais il a transposé celle-ci dans le cadre de son activité d’adulte, l’organisation et la bureaucratie, avec cette conséquence que la criminalité et le mépris de la loi sont endémiques du haut en bas de l’échelle sociale.
Mars 2014
Pensées I & II
“Mieux vaut s’arracher l’œil, s’il doit être une occasion de pécher.” Pour combien de ces infirmes que Jésus guérit, et qui auraient autrement mené une misérable et vertueuse existence conforme à l’Évangile, leur membre ou leur sens restauré n’a-t-il pas été une cause de chute, par laquelle ils se vouèrent à la géhenne ?
Dans une société d’abondance, le croyant craint tant que son attitude soit fatale à sa communauté aux yeux de ceux qui n’en sont pas et qui le jugeraient, à la moindre velléité de sévérité, ennemi de la vie, de la nature et des hommes, qu’il est d’une complaisance infinie pour tout, et qu’il sonne faux en tout.
Il est triste, pour celui qui consacre tant de temps à la littérature, d’avoir affaire à tant de personnages de romans qui ne lisent rien.
Attention : quand certains parlent de jouissance, il faut entendre des choses comme s’étendre au soleil ou manger des pommes.
Je ne comprends pas comment Kant a pu faire tant de cas de la Révolution française, quand le monde avait déjà sous les yeux l’exemple américain, beaucoup moins macabre, si bien que l’une semble l’atroce caricature de l’autre.
(Si c’est parce que l’Amérique était une colonie, trop éloignée de l’Europe pour que ce qui s’y passe tirât à conséquence, il y avait tout de même aussi l’exemple des Pays-Bas, régime représentatif, libéral, où se publiaient les livres des philosophes, à quelques jours de diligence de Königsberg.)
S’il y a tant de divorces aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce qu’avec l’allongement de la durée de vie les héritages sont repoussés trop loin.
La valeur d’échange d’un livre ou de tout autre produit culturel dépend de sa diffusion : on veut lire ce qui est lu, c’est ce qui est lu qu’il faut lire. Le chef-d’œuvre inconnu d’un auteur inconnu n’intéresse personne. La culture est le domaine d’action privilégié de la publicité.
La sociabilité, ce temps consacré à l’échange de points de vue et d’idées, devient problématique pour celui qui n’entend pas échanger ses idées mais les vendre.
Décembre 2012
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Si les séducteurs étaient des hommes supérieurs, les conséquences de l’adultère ne seraient pas mauvaises, et il n’y aurait pas lieu, collectivement, de s’affliger de la faiblesse des femmes. Mais le sont-ils ?
Du point de vue de la continence, la situation de l’homme diffère de celle de la femme. Même sans aucune activité sexuelle, la femme en âge conserve toujours une production ovarienne, manifestée par ses menstruations, mais l’homme continent finit par devenir impuissant.
« L’existence précède l’essence. » Ce n’est pas la science qui peut dire ce qu’est l’homme, ce n’est pas la science mais le normalien.
D’un normalien révolté on peut dire qu’il n’a pas été précoce.
Anouilh. Il y a des gens qui vont au théâtre pour entendre des histoires de coulisses.
Le philosophe : « Connais-toi toi-même. » L’écrivain (et le vendeur de déodorant) : « Sois toi-même. »
Dans sa préface à Louis Lambert, Abellio, normalien, décrit la science à l’époque de Balzac comme « entichée du magnétisme animal de Mesmer », alors que Balzac parle dans son livre de « la découverte de Mesmer, si importante et si mal appréciée encore »… Cette manie de vouloir faire des génies du passé des hommes de leur temps…
Il en est qui doivent croire qu’en faisant la bête ils font l’ange. Et quand ils en voient qui détournent les yeux de spectacles infâmes, ils les traitent de pervers.
Influence concrète de Schopenhauer. Certains, par nature, vivent dix fois plus que les autres, donc je peux dormir deux fois plus (je vivrai toujours cinq fois plus que les autres). Les pensées érotiques ne sont pas coupables, donc je peux m’adonner à la délectation morose. L’amour est une loi suprême de la nature, donc j’ai raison de m’obstiner quant à l’objet de ma passion, malgré son dédain, car j’obéis à une loi suprême.
À la jeune femme inquiète qui vient la voir, la gynécologue dit : « Vous ne croyez pas que vous avez passé l’âge ? » À une qui vient d’avoir vingt ans.
N’importe quel curé est aussi docteur (en théologie).
Claudel. Dans la recherche du sublime, complètement barbare. Il fait penser à cette sainte qui mangeait des excréments, et qui aurait pu dire : « Vous, vous êtes des âmes grises, moi je mange des excréments. »
Boulez, au public fâché : « Vos sifflets prouvent que vous n’avez rien compris. » Que peut-on bien demander à l’oreille de comprendre ?
Optimum social. Celui qui est content de son sort devrait être placé dans une condition inférieure, car qui sait s’il ne s’y trouverait pas tout aussi bien, s’il n’y serait pas tout aussi à sa place, alors que d’autres envient son sort actuel ? Le doute existe que, du fait de son cas, l’équilibre soit sous-optimal. Être mécontent, et même malheureux, est un bon signe ; il faut seulement ne pas « péter un plomb » (la métaphore est très bonne), car on devient alors inutile.
