Pensées I & II

“Mieux vaut s’arracher l’œil, s’il doit être une occasion de pécher.” Pour combien de ces infirmes que Jésus guérit, et qui auraient autrement mené une misérable et vertueuse existence conforme à l’Évangile, leur membre ou leur sens restauré n’a-t-il pas été une cause de chute, par laquelle ils se vouèrent à la géhenne ?

Dans une société d’abondance, le croyant craint tant que son attitude soit fatale à sa communauté aux yeux de ceux qui n’en sont pas et qui le jugeraient, à la moindre velléité de sévérité, ennemi de la vie, de la nature et des hommes, qu’il est d’une complaisance infinie pour tout, et qu’il sonne faux en tout.

Il est triste, pour celui qui consacre tant de temps à la littérature, d’avoir affaire à tant de personnages de romans qui ne lisent rien.

Attention : quand certains parlent de jouissance, il faut entendre des choses comme s’étendre au soleil ou manger des pommes.

Je ne comprends pas comment Kant a pu faire tant de cas de la Révolution française, quand le monde avait déjà sous les yeux l’exemple américain, beaucoup moins macabre, si bien que l’une semble l’atroce caricature de l’autre.
(Si c’est parce que l’Amérique était une colonie, trop éloignée de l’Europe pour que ce qui s’y passe tirât à conséquence, il y avait tout de même aussi l’exemple des Pays-Bas, régime représentatif, libéral, où se publiaient les livres des philosophes, à quelques jours de diligence de Königsberg.)

S’il y a tant de divorces aujourd’hui, c’est peut-être aussi parce qu’avec l’allongement de la durée de vie les héritages sont repoussés trop loin.

La valeur d’échange d’un livre ou de tout autre produit culturel dépend de sa diffusion : on veut lire ce qui est lu, c’est ce qui est lu qu’il faut lire. Le chef-d’œuvre inconnu d’un auteur inconnu n’intéresse personne. La culture est le domaine d’action privilégié de la publicité.

La sociabilité, ce temps consacré à l’échange de points de vue et d’idées, devient problématique pour celui qui n’entend pas échanger ses idées mais les vendre.

Décembre 2012

***

Si les séducteurs étaient des hommes supérieurs, les conséquences de l’adultère ne seraient pas mauvaises, et il n’y aurait pas lieu, collectivement, de s’affliger de la faiblesse des femmes. Mais le sont-ils ?

Du point de vue de la continence, la situation de l’homme diffère de celle de la femme. Même sans aucune activité sexuelle, la femme en âge conserve toujours une production ovarienne, manifestée par ses menstruations, mais l’homme continent finit par devenir impuissant.

« L’existence précède l’essence. » Ce n’est pas la science qui peut dire ce qu’est l’homme, ce n’est pas la science mais le normalien.

D’un normalien révolté on peut dire qu’il n’a pas été précoce.

Anouilh. Il y a des gens qui vont au théâtre pour entendre des histoires de coulisses.

Le philosophe : « Connais-toi toi-même. » L’écrivain (et le vendeur de déodorant) : « Sois toi-même. »

Dans sa préface à Louis Lambert, Abellio, normalien, décrit la science à l’époque de Balzac comme « entichée du magnétisme animal de Mesmer », alors que Balzac parle dans son livre de « la découverte de Mesmer, si importante et si mal appréciée encore »… Cette manie de vouloir faire des génies du passé des hommes de leur temps…

Il en est qui doivent croire qu’en faisant la bête ils font l’ange. Et quand ils en voient qui détournent les yeux de spectacles infâmes, ils les traitent de pervers.

Influence concrète de Schopenhauer. Certains, par nature, vivent dix fois plus que les autres, donc je peux dormir deux fois plus (je vivrai toujours cinq fois plus que les autres). Les pensées érotiques ne sont pas coupables, donc je peux m’adonner à la délectation morose. L’amour est une loi suprême de la nature, donc j’ai raison de m’obstiner quant à l’objet de ma passion, malgré son dédain, car j’obéis à une loi suprême.

À la jeune femme inquiète qui vient la voir, la gynécologue dit : « Vous ne croyez pas que vous avez passé l’âge ? » À une qui vient d’avoir vingt ans.

N’importe quel curé est aussi docteur (en théologie).

Claudel. Dans la recherche du sublime, complètement barbare. Il fait penser à cette sainte qui mangeait des excréments, et qui aurait pu dire : « Vous, vous êtes des âmes grises, moi je mange des excréments. »

Boulez, au public fâché : « Vos sifflets prouvent que vous n’avez rien compris. » Que peut-on bien demander à l’oreille de comprendre ?

Optimum social. Celui qui est content de son sort devrait être placé dans une condition inférieure, car qui sait s’il ne s’y trouverait pas tout aussi bien, s’il n’y serait pas tout aussi à sa place, alors que d’autres envient son sort actuel ? Le doute existe que, du fait de son cas, l’équilibre soit sous-optimal. Être mécontent, et même malheureux, est un bon signe ; il faut seulement ne pas « péter un plomb » (la métaphore est très bonne), car on devient alors inutile.

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