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Poésie révolutionnaire du Mozambique (traductions)

L’histoire du Mozambique révolutionnaire ressemble à celle de l’Angola révolutionnaire (brièvement décrite dans Poésie révolutionnaire d’Angola). La domination portugaise fut combattue par une guérilla communiste, le Front de libération du Mozambique (Frente de Libertação de Moçambique, FRELIMO), à partir de 1964. Cette guerre d’indépendance se conclut, après la chute de la dictature salazariste, par l’indépendance du pays en 1975.

La République populaire du Mozambique fut alors proclamée, avec le FRELIMO comme parti unique. Il s’ensuivit une guerre civile, les opposants au régime étant financés et soutenus d’abord par la Rhodésie puis, à la disparition de celle-ci, par l’Afrique du Sud. L’intervention sud-africaine prit fin avec l’accord de Nkomati de 1984 entre le Président de la République populaire du Mozambique Samora Machel et le Premier ministre d’Afrique du Sud P.W. Botha : en échange du retrait sud-africain, Machel s’engageait à ne plus laisser les coudées franches à l’ANC (le parti d’opposition sud-africain dirigé par Nelson Mandela) au Mozambique. La guerre civile s’acheva en 1992, avec des accords de paix et l’instauration du pluralisme politique.

Lors de son passage au Congo et en Tanzanie, en 1964-65, Che Guevara rencontra les représentants du FRELIMO au siège de l’organisation à Dar-Es-Salaam, et le FRELIMO participa à la Conférence Tricontinale (pour la coopération entre les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine) de La Havane en 1966. Après l’indépendance, Castro visita officiellement le Mozambique lors de son voyage en Afrique en 1977. Une déclaration conjointe anti-impéraliste Castro-Machel en résulta, ainsi que des accords de coopération. Machel visita Cuba un peu plus tard la même année. Cependant, en dehors de la présence de coopérants civils cubains, il n’y eut pas d’équivalent de l’Opération Carlota (Angola), c’est-à-dire l’envoi de troupes cubaines au Mozambique pendant la guerre civile, et l’accord de Nkomati avec l’Afrique du Sud rafraîchit considérablement les relations entre les deux pays.

Les poèmes suivants, que j’ai traduits du portugais en français, appartiennent à la mouvance du FRELIMO et sont tirés de trois recueils : l’anthologie du poète Jorge Rebelo Mensagens (Edição Promédia, Maputo, 2004) et les deux livrets du FRELIMO Poesia de combate 1 (2e édition, 1979) & Poesia de combate 2 (1ère édition, 1977).

Les poètes sont : Jorge Rebelo (chef du département de l’information et de la propagande du FRELIMO et, après l’indépendance, ministre de l’information de 1975 à 1980), Manuel Gondola, A. Rufino Tembe (António Rufino Cara-Alegre Tembe, député, président du groupe d’amitié Mozambique-Vietnam, décédé en 2017), Armando Guebuza (Président du Mozambique de 2005 à 2015), José Craveirinha (Prix Camões 1991), Sérgio Vieira (chef du département de l’éducation et de la culture du FRELIMO et, après l’indépendance, ministre de l’intérieur), et Estêvão Franco Lucas.

Avec neuf poèmes, Jorge Rebelo occupe une place de choix dans la présente anthologie. Certains des poèmes figurent à la fois dans son anthologie Mensagens et dans les livrets Poesia de combate, dans lesquels sa poésie est bien représentée. Comme l’explique la préface à Mensagens (par l’éditeur Machado da Graça), la poésie de Jorge Rebelo fut d’abord marquée par une certaine révolte nihiliste, puis par le combat au sein du FRELIMO, enfin par la désillusion face à l’exercice du pouvoir après la guerre civile.

*

Cantique des déshérités (Cântico dos deserdados) par Jorge Rebelo (1960)

Hissez les voiles ! Pavillons hauts !
En avant ! En joue ! FEU !
Frères, un feu pur et implacable
qui fasse trembler le monde entier !
Qui fasse crouler les conventions à la base !
Qui fasse hurler de peur les vertueux !

Oui, je suis le capitaine d’un immense navire
où tous les fous se sont embarqués –
les Fous, les Solitaires, les Déshérités, les Maudits.
nous combattrons le monde !
Orgueilleux, tranquilles, transfigurés,
dents serrées, poings fermés,
regards tournés vers les étoiles,
nous combattrons le monde !

Ah, tremble, monde contraire !
Notre colère est terrible !
Nos gestes, de sang-froid !
Notre chant est un chant de guerre, et de mort,
et de destruction.

Contre nous ne te serviront de rien tes prières,
tes menaces, tes lois.
Car nous sommes nus. Tu nous as dénudés.
Car nous n’avons plus ni croyances ni aspirations
ni idéaux.
Car nous sommes d’une lignée ancienne.

C’est pourquoi nous te regardons avec dédain et amertume :
nous, les dieux lucides de la religion du néant.
C’est pourquoi nous voulons te combattre.
C’est pourquoi traverse les mers un immense navire
où tous les dieux sont embarqués –
les Fous, les Solitaires, les Déshérités, les Maudits.

… … … … …

Ainsi a coutume de s’exclamer un nouveau Don Quichotte.
Pas le Don Quichotte des romans
mais l’autre, le vrai,
celui que d’innombrables fois je surprends
à rugir en moi,
tragique et halluciné,
chargé de haines, de réclamations,
de récriminations.
Mais je fais comme si je ne l’entendais pas
et je fuis.
Que pourrais-je faire d’autre ?
Je fuis !
Il n’y a rien de commun entre lui et moi.
Je ne veux pas combattre des moulins !

Ô ma bien-aimée d’autrefois,
qui en tant d’occasions sur ton sein recueillis
maternelle et divine
mes songes, mes incrédulités
ma solitude –
ouvre-moi de nouveau tes bras !
Au-dehors ce sont des clameurs que je ne comprends pas…
Des hommes qui parlent une langue étrange…
Je viens fugitif. Je viens si las.
Berce-moi doucement dans tes bras,
dans tes bras tendres comme la nuit,
jusqu’à ce que je dorme.
jusqu’à ce que je ne les entende plus.
jusqu’à ce que l’Autre se taise.

*

Exilés (Exilados) par Jorge Rebelo (1960)

Oui, il fait nuit.
Amie, vois-tu ?
Le ciel s’est éteint…
Les voix se sont tues…
Un suave présage de mystère
est lentement descendu sur les choses et les êtres…
Oui, il fait nuit.

Amie, viens t’asseoir à côté de moi.
Viens me raconter le secret ancien
qui se cache
dans tes yeux tristes et lointains.
Viens oublier ta solitude,
aide-moi à rêver.

Il fait nuit
et je t’aime.
Mais mon amour pour toi
transcende la parole et le geste
et te parle
par le murmure du vent
la rumeur de la forêt
le chant silencieux des étoiles.
Je t’aime sereinement, tranquillement
comme seuls savent aimer
les êtres désespérés.

Mais tu es absente.
Dans tes yeux crient des angoisses
…que je ne sais déchiffrer,
dardent des suppliques que je ne sais dénouer.
Un manteau de tragédie t’enveloppe et t’isole…
Amie, pose ta main dans ma main.
Regarde-moi dans les yeux, comme ça.
Je dois briser le mur qui nous enferme.
Je dois rendre la certitude à ton regard.

Là-bas, au loin, vois-tu ?
C’est la terre des hommes.
Des hommes normaux, quotidiens,
ingénus, crédules, confiants.
Des hommes condamnés à exister –
à exister inutilement
jusqu’au jour où un souffle plus fort
détruira leur équilibre vertical
et les fera se confondre avec la terre,
de laquelle ils furent un jour tirés
pour accomplir une mission dont ils ne savent rien.
Ils dorment.
Nous seuls veillons, mon amie.
Nous seuls, comme toutes les nuits,
allons nous asseoir sous les étoiles
et rêvons.
Amie, y aura-t-il un ciel pour ceux qui souffrent beaucoup ?
Y aura-t-il une épée contre ceux qui nous oppriment ?
Y aura-t-il un chemin vertical
et valide
…universellement,
pour tous les hommes ?

Ah, la solitude de ces nuits immenses
où le silence écoute seul
Notre dialogue désespéré !
Et pourtant, mon amie, il doit exister
encore très loin
dans un royaume reculé et sans frontières
ce qu’aujourd’hui nous cherchons en vain :
un lieu isolé
où l’amour est calme et tranquille comme le nôtre.
Où la fraternité n’est pas une parole vaine
…et creuse.
Sans murailles pour séparer les hommes
ni pauvreté pour les dégrader.

Le jour se lève.
Partons, mon amie.
Notre chemin est long,
nous ne pouvons nous attarder.
Notre chemin est long et sans destination…
Car nous sommes deux pèlerins
…à la recherche d’une croyance,
nous sommes deux exilés à la recherche d’une patrie.

Partons, mon amie.

*

Liberté (Liberdade) par Jorge Rebelo (1966)

Liberté,
un jour tu dois venir,
je le sais.
Si tu viens trop tard,
après mon temps de sacrifice
et de combat,
n’oublie pas
que je t’ai cherchée sans perdre courage
et t’ai aimée
comme la raison d’être de la vie.
Arrête-toi un instant
au bord de ma sépulture :
bien que mort, je saurai te reconnaître
et te saluer
et de nouveau je mourrai
alors
tranquille.

*

Le monde que je t’offre (O mundo que te ofereço) par Jorge Rebelo (1967)

Le monde que je t’offre, mon amie,
a la beauté d’un rêve construit.

Ici les hommes ont la foi –
non dans les dieux et autres choses sans signification
mais dans les vérités pures et révolutionnaires,
si belles et humaines
qu’ils acceptent
de mourir
pour qu’elles vivent.
C’est cette foi, ce sont ces vérités
que j’ai
à t’offrir.

Ici ce n’est pas dans les chambres que naît la tendresse.
C’est une tendresse rude, violente, amère
engendrée par l’âpre dureté de la lutte,
en longues marches,
dans les jours d’attente.
C’est cette tendresse rude et amère
que j’ai
à t’offrir.

Ici ne poussent pas de roses rouges.
Le poids des bottes a effacé les fleurs
…sur les chemins.
Ici poussent le maïs, le manioc
que la fatigue des hommes cultive
pour apaiser la faim.
C’est cette absence de fleurs,
cette fatigue, cette faim
que j’ai
à t’offrir.

Ici les enfants ne vieillissent pas,
leur rire est éternel,
ils jouent avec le soleil, avec le vent
avec la pluie et les sauterelles
avec de vrais fusils
avec des fragments de grenades.
C’est ce rire éternel d’enfant, ce soleil,
ces fusils véritables
(avec lesquels j’ai moi aussi joué)
que j’ai
à t’offrir.

Le monde où je combats
a la beauté d’un rêve construit.

C’est ce combat, mon amie, ce rêve
que j’ai
à t’offrir.

*

Écoute la voix du peuple, camarade (Escuta a voz do povo, camarada) par Jorge Rebelo (1970)

Écoute, camarade, la voix de notre peuple.
C’est une voix ancienne comme le temps,
bâillonnée
mais frémissante de rêves,
pénétrante comme la certitude,
fière et tranchante
comme une douleur qui accuse.
L’entends-tu ? C’est Wyriamu, c’est Mueda1 qui pleurent
leurs enfants massacrés…
Ce sont les paysans maudissant les colons
qui leur ont volé leurs terres…
Ce sont les mères qui nous accueillent comme des héros
au retour des combats…

Écoute la voix du peuple, camarade.
Fais qu’elle soit ta lumière,
laisse-la t’envelopper comme un manteau –
invisible mais pesant
immensément pesant
car il a le poids de toutes les souffrances
…qui doivent finir,
de tous les rêves qui doivent prendre forme.

Écoute la voix du peuple, camarade.

1 Wyriamu et Mueda : Localités où furent commis des massacres par l’armée portugaise en 1964 et 1960 respectivement.

*

Mon frère (O meu irmão) par Jorge Rebelo (1970)

Mon frère
n’est pas celui qui est né
du ventre de ma mère.
Mon frère est celui qui
a grandi
avec moi
dans la révolte.

C’est celui
qui est né dans un monde contraire –
le soleil ne lui appartenait pas,
la terre ne lui appartenait pas,
sa force ne lui appartenait pas,
sa femme
ne lui appartenait pas.

Mon frère
est celui qui ne se soumet pas
n’accepte pas.

C’est celui qui sur nos libres chemins
boit avec moi
l’eau de la même rivière,
dort sous le même ciel,
chante avec moi des chants de guerre.

Mon frère est celui
qui s’oublie lui-même :
sa vie appartient au peuple.

Mon frère
est celui
qui combat
à mes côtés.

*

Josina par Jorge Rebelo (1971)

Ndt. Le poème est adressé à Josina Machel, épouse du dirigeant du FRELIMO Samora Machel, morte de maladie en 1971.

C’était l’aube encore quand tu es partie.
Nous n’avons pas eu le temps de te dire adieu –
Tu es partie soudain
en silence
comme une étoile qui s’éteint.
Personne ne sut que tu n’étais plus là
si ce n’est par une arme restée sans possesseur,
un enfant pleurant dans la nuit.
C’était l’aube encore quand tu es partie.

Te pleurer ?
Il est trop tôt pour que nous te pleurions.
L’absence blesse
en fonction du temps
et de la compréhension.
Hier tu étais avec nous
ensemble nous bâtissions le monde nouveau,
tu dorlotais les enfants
que la lutte t’avait confiés,
tu portais avec toi
et répandais
le geste et le fruit
de la liberté.
Aujourd’hui tu n’es plus
– tu n’es plus, pour toujours –
qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?!
Ah, nos mains ne seront-elles pas
de durs marteaux
pour battre et ouvrir la terre
qui te garde en otage !
Notre raison reconnaît ton absence
mais notre cœur
se refuse à comprendre
et accepter.
Il est trop tôt pour te pleurer.

Apprendrons-nous à vivre sans toi ?
Qui nous donnera les paroles sûres
qui guérissent et réconfortent
dans nos moments
humains
d’hésitation et d’incertitude ?

Qui apprendra au monde la force
le courage et la grâce
des femmes de notre terre ?
Tu étais pour nous la pureté,
la sœur, la camarade
la révolution faite certitude.
Depuis que tu es partie, la raison d’être
de bien des choses
n’est plus aussi claire…

Mais écoute :
Quand la lutte nous dira – En avant !
Nous avancerons.
Et tu viendras toi aussi.
Dans nos marches, nos combats,
Dans toutes les missions
tu seras avec nous.
Ta jeunesse
trop tôt interrompue
sera éternelle,
nous inspirant, nous encourageant.

Non, nous n’avons pas besoin d’apprendre
à vivre sans toi.
Nous continuons
avec toi
notre lutte.

*

Nous jurons de défendre la liberté (Juramos defender a liberdade) par Jorge Rebelo (1975)

Quand nous naquîmes, nos yeux s’ouvrirent sur une terre cruelle et sinistre. Le sourire était éteint sur le visage des gens, et à la place grandissaient la haine et la révolte. Notre enfance n’a pas connu l’amour que fait éclore la liberté dans le cœur des hommes.

Notre terre nous fut volée. Notre peuple était esclave des colons, des étrangers qui n’existaient que pour empocher. Nous grandissions en même temps que cette blessure en nous, et la blessure devenait toujours plus douloureuse. Comment être libre ? Comment donner son sens à la vie, comment rendre au peuple la terre et la joie ?

Nous étions des millions à sentir ainsi. Et dans la révolte et la souffrance nous avons pris conscience de notre immense force.

Nous construisîmes alors une aurore de fusils, nous nous transformâmes en une mer gigantesque et incandescente. Et du feu notre désir prit forme. Le peuple humilié fut victorieux.

Aujourd’hui, vaincue la guerre, durant la pause de nos travaux nos posons le visage contre la terre amie et nous écoutons le silence de ceux qui dorment. Nombreux sont les enfants du peuple tombés au cours de la bataille : et la terre pour qui nous avons combattu les accueille et conserve vivant leur souvenir.

La liberté a eu son prix. La défendre coûtera davantage encore : déjà les nouveaux colons, qui ne vivent que pour empocher, se lancent à nouveau contre notre peuple. Mais nous jurons de la défendre comme le bien le plus précieux, de toutes nos mains unies – les mains de ceux qui sont morts pour elle et de ceux qui vivent pour elle, les mains de ceux qui ont planté pour toujours, en eux et dans la terre, le si beau drapeau de la liberté.

*

Es-tu le même ? (És tu o mesmo?) par Jorge Rebelo (2002)

« Le pouvoir, les facilités qui entourent ceux qui gouvernent peuvent facilement corrompre l’homme le plus ferme. C’est pourquoi nous voulons qu’ils vivent modestement et avec le peuple, qu’ils ne fassent pas de la tâche reçue un privilège et un moyen d’accumuler des biens ou de distribuer des faveurs. » (Samora Machel)

…Alors un temps advint
…où les tentations furent si fortes
…que bien peu résistèrent.
…Et leur conscience commença de les troubler :

Il y a une ombre en chacun de nous
un autre moi qui nous persécute et nous tourmente
Il s’insinue dans notre conscience
furtivement comme un voleur au milieu de la nuit
insistant dolent amer
« Es-tu le même – demande-t-il – es-tu le même
qui proclamait le nouveau printemps
le véritable amour le pain pour tous,
qui niait les bonheurs bâtis
avec la sueur et le sang des autres,
qui dans son peuple cherchait
la force et la raison
« Es-tu le même – demande-t-il courroucé –
qui aujourd’hui se vend au plus offrant
qui fraude et assassine par esprit de lucre
qui dans la boue et la pourriture
s’embourbe ainsi qu’un ver
Es-tu le même… »

… … … … …

Je suis le même. Le même
qui tirait des balles justicières,
qui lors des marches s’arrêtait au bord du chemin
pour une fleur un sourire un enfant,
qui dans les nuits claires au sommet des montagnes
tendait la main pour cueillir des étoiles,
qui laissait son esprit vagabonder dans l’espace
d’où comme un tambour
il annonçait l’ère nouvelle.

Je suis le même. Mais aujourd’hui
les enfants en me voyant s’enfuient
et les miroirs reflètent une âme sordide
défigurée corrompue.

Ah, à quel moment du parcours
nos pas se sont-ils perdus ?
Où que nous cherchions à nous cacher
l’ancien serment
nous poursuit comme un anathème…

Je dois apprendre de nouveau
à défier l’univers, à récuser
le confort des palais,
à partager avec les déshérités
l’aspiration à la vertu.
Mon autre moi me l’enseignera.

*

Plantez des arbres (Plantai árvores) par Manuel Gondola

Plantez des arbres, camarades,
sur le sol national,
rendez plus bel encore
ce beau Mozambique,
pays que je voudrais voir
fécond, infini,
grand, comme il fut autrefois,
comme il pourrait l’être.

Plantez des arbres, camarades,
enracinez-les dans le sol,
votre effort isolé
est en soi peu de chose,
mais peu de chose peut devenir beaucoup,
et aimer la Patrie est un devoir.

Le patriote n’est pas seulement
celui qui les armes à la main
contre les agresseurs étrangers
défend la Patrie,
non,
bon révolutionnaire est aussi
le travailleur honorable
qui féconde avec sa sueur
le sol aimé de la Patrie.

C’est aussi un patriote
celui qui fertilise la terre
qui lie les plantes à la terre
qui les enracine dans la terre

L’arbre ami l’arbre bienveillant
est un compagnon de l’homme
Il lui donne l’ombre qui rafraîchit
les fruits, le bois pour le feu, le bois pour construire.

*

Frères, qu’attendez-vous ? (Irmãos de que esperam) par A. Rufino Tembe

Frères ! Qu’attendez-vous ?
Les jours passent…
Et les Portugais ne changeront jamais,
il faut lutter pour la liberté du Mozambique !

Frères ! Le jour s’achève…
La première étoile brille…
Cherchez votre chemin de liberté,
rejoignez les autres.

Rejoignez les autres…
Prenez les armes contre Salazar…
C’est seulement de cette manière
que vous verrez vos parents libres de l’oppression.

Pour que vos parents…
c’est-à-dire le Peuple,
d’où vous venez et où vous retournerez,
vous paie de joie ce que vous avez pour lui souffert.

Luttez, car l’ennemi est dans votre lit,
s’apprêtant à dormir content.
Vous dormirez tranquilles
quand vous aurez expulsé le vagabond Salazar.
Pendant des siècles vous avez souffert
sans un jour de repos,
vous travailliez et ne gagniez rien,
opprimés dans votre Pays.

*

Obscurantisme (Obscurantismo) par Armando Guebuza (1966)

Je trouvai la foule
à genoux en train de prier
adressant ses oraisons patientes
au Dieu invisible

Je trouvai la foule
lasse de souffrir
de pleurer, de supplier, blessée
par la justice du Dieu invisible

Je trouvai la foule
baignée de larmes
et gémissant, criant
pour réveiller le Dieu invisible

« Xikwembu Nkulukumba hi yingele ! »
Mais Dieu n’entendait pas
car ils devenaient toujours plus pauvres
car ils recevaient toujours plus d’insultes
car ils subissaient toujours plus de sévices

« Xikwembu Nkulukumba hi yingele ! »
Mais Dieu n’entendait pas
car toujours plus de coups de fouet blessaient leurs flancs
car toujours plus d’impôts traquaient leur argent
car toujours plus de papiers de dette emplissaient leurs poches

Je trouvai cette foule en train de prier
et moi aussi
sans savoir pourquoi
je m’assis et priai
et criai à voix haute
pour voir l’invisible
pour toucher l’invisible

Et je compris avec tristesse
l’esclavage qui attend
celui qui se confie en « Lui ».

*

Si tu me demandes (Se me perguntares) par Armando Guebuza (1966)

Si tu me demandes
qui je suis
avec ce visage
creusé de vilaines traces de varicelle
et ce sourire sinistre

Je ne te dirai rien
Je ne te dirai rien

Je te montrerai les cicatrices des siècles
qui sillonnent mes flancs noirs
Je te jetterai un regard de haine
rouge du sang versé pendant des siècles
Je te montrerai ma case de chaume
délabrée
Je te conduirai aux plantations
où du matin au soir
je reste penché sur la terre
quand les rudes travaux
mastiquent ma vie

Je te conduirai aux champs pleins de gens
où les gens respirent la misère à toute heure

Je ne te dirai rien
Je ne ferai que te montrer tout cela
Et puis
je te montrerai les corps de mon Peuple
tombés sous la mitraille scélérate,
les chaumières brûlées par les tiens

Je ne te dirai rien
Et tu sauras pourquoi je lutte.

Le jeune poète Armando Guebuza, futur Président du Mozambique, récitant son poème Se me perguntares (appelé par l’auteur de la vidéo Luta armada…)

*

Printemps de balles (Primavera de balas) par José Craveirinha (1970)

Je saisis
ma dernière humiliation
et sans quitter ma terre
j’émigre au nord du Mozambique
avec un printemps de balles à mon épaule.

Et là
dans le nord je mange des racines
je bois l’eau de pluie où boivent les bêtes
dans le repos à la place de mon printemps de balles
je prends le manche de mon printemps de maïs
et cultive un champ ou s’il est nécessaire
de ramper sur les coudes
et les genoux
je rampe.

et puis

à couvert en position dans la forêt
avec mon printemps de balles en joue
je fais éclore sur le dolman de M. le Capitaine
les fleurs les plus rouges
le dur prix de notre belle
liberté reconquise
à coups de fusil !

*

Chant de guérilleros (Canto de guerrilheiros) par Sérgio Vieira (1969)

Nous sommes nés du sang des morts,
car le sang
…est la terre où pousse la liberté.
Nos muscles
…sont des balles de coton
…liées avec la haine.
Notre marche
…s’est synchronisée dans les fabriques
…où les machines nous torturent.
C’est au fond des mines,
…d’où l’air fuit épouvanté
…que nos yeux se sont ouverts.
Nous les fils du Mozambique,
…pour la Patrie qui nous porta dans son ventre,
Nous le bras armé du peuple,
…pour la haine que les manufactures nous ont enseignée,
Nous le cri de vengeance des femmes,
…pour le veuvage issu du travail forcé,
Nous la volonté d’apprendre des enfants,
…pour la faim imposée par le coton,
Nous jurons
…que la lutte continue,
…nécessaire et impérieuse
…comme la chaleur qu’apporte le soleil
…au petit matin.
Sur le sang de Février2,
…nous jurons que nos bazookas
…boiront plus d’acier,
Sur l’explosion de Février,
…nous jurons que nos mines
…dévoreront d’autres corps,
Sur la blessure de Février,
…nous jurons que nos fusils-mitrailleurs
…ouvriront des clairières d’espérance,
Sur le cadavre de Février,
Sur la trahison de Février,
Sur la haine accumulée de Février,
Nous crions notre volonté
…de libérer la Patrie.

2 Février : le 3 février est le Jour des héros au Mozambique, depuis la mort du fondateur du FRELIMO, Eduardo Mondlane, le 3 février 1969.

*

Ça ne sert à rien, Caetano (Não vale a pena, Caetano) par Estêvão Franco Lucas (1970)

Ndt. Marcelo Caetano fut dictateur du Portugal après la mort de Salazar et jusqu’à sa déposition par la Révolution des œillets, de 1968 à 1974.

Ça ne sert à rien, Caetano,
ça ne sert à rien !

La division que tu as introduite
dans notre Peuple pendant des siècles
succombe aujourd’hui
sous nos armes puissantes.

Tu auras beau envoyer Kaulza3
cette combinaison de science et d’agression
tenu pour être le plus à même
d’anéantir notre détermination,

Tu auras beau consulter tes généraux de blindés
experts dans l’agression
des peuples frères,
qui ont acquis comme nous
la dignité de combattre l’exploitation,

Tu auras beau envoyer tes hommes
stationner sur notre terre
où pousse la plante de destruction
de la prétendue domination éternelle,

Tu auras beau échafauder des plans sanguinaires
Tu auras beau lancer de grandes offensives
avec 30 000 mercenaires
et des jets larguant des bombes continuellement,

Le résultat sera toujours le même.
Tu verras ton armée se noyer
dans la mer de notre Peuple ;
tu baigneras dans le sang
perdu par tes soldats ;
le fracas de la destruction de tes chars
te poursuivra dans tes rêves.

Ça ne sert à rien, Caetano,
ça ne sert à rien !

L’Unité de notre Peuple
définie par notre plus grand héros
est la plante de destruction
de la prétendue domination éternelle.
C’est l’arme prépondérante
qui nous fait crier : Nous vaincrons !

3 Kaulza : Kaúlza Oliveira de Arriaga, commandant en chef de l’armée portugaise au Mozambique de 1969 à 1974.

*

Amitié Cuba-Mozambique (À noter, sur le drapeau du Mozambique, entre autres symboles, le fusil-mitrailleur avec baïonnette)

Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et de d’Amérique latine (OSPAAAL, La Havane, Cuba): Journée de solidarité avec la lutte du peuple mozambicain

Poésie révolutionnaire d’Angola

Le dictateur Salazar aimait rappeler que le Portugal fut le premier pays colonial européen en Afrique. Ce fut également le dernier pays d’Europe à quitter ses colonies africaines, après la chute de la dictature en 1974 au moment de la Révolution des œillets provoquée en grande partie par le mécontentement de l’armée et des conscrits face à des guerres coloniales enlisées depuis des années.

La guerre coloniale en Angola dura de 1961 jusqu’à l’indépendance en 1975.

Les poèmes qui suivent, que j’ai traduits du portugais, sont tirés du livre Poesia angolana de revolta (Poésie angolaise de révolte), une anthologie réunie et présentée par Giuseppe Mea, et parue en 1975 (Paisagem Editora, Porto). Comme l’indique G. Mea en introduction, une telle publication était impossible au Portugal comme en Angola sous la dictature.

L’indépendance de l’Angola marqua le début d’une guerre civile entre factions, dans un contexte de fort interventionnisme des puissances étrangères. Craignant les conséquences du retrait d’Afrique du dernier pouvoir colonial blanc, l’Afrique du Sud, alors sous régime d’apartheid et de plus en plus bunkerisée, envahit l’Angola de manière « préventive », dans le cadre de ce que Pretoria appelait la défense de ses frontières (et qui comportait d’autres fronts en Namibie et, plus indirectement, au Mozambique) et en soutien de l’une des factions, l’UNITA. Les États-Unis et l’OTAN appuyèrent l’intervention militaire sud-africaine.

Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (Movimento Popular de Libertação de Angola, MPLA) envisageait un développement socialiste du pays. Il reçut de ce fait l’appui de l’URSS et surtout de Cuba, qui envoya de nombreuses troupes en renfort du MPLA : le contingent cubain sur place en vint à atteindre 52.000 soldats, sans compter quelque 50.000 coopérants civils sur quinze années, selon la page Wikipédia en espagnol « Operación Carlota ». Cuba se désengagea en 1988-1990 en contrepartie du retrait sud-africain d’Angola et de Namibie. L’amitié entre Cuba et l’Angola reste forte à ce jour. Le nombre d’experts techniques cubains en Angola en 2017 est d’environ 4.000 (journal cubain Granma, 23 décembre 2017). L’Angola demande régulièrement la levée de l’embargo américain contre Cuba.

La guerre civile en Angola a pris fin en 2002, avec le désarmement de l’UNITA.

Les poèmes qui suivent appartiennent à la mouvance révolutionnaire de la lutte pour l’indépendance de l’Angola. Les poètes sont : Agostinho Neto (dirigeant du MPLA et premier Président de République populaire d’Angola de 1975 à 1979), Aires de Almeida Santos (emprisonné sous la dictature portugaise), Deolinda Rodríguez de Almeida (fondatrice et dirigeante de l’organisation féminine du MPLA, tuée en 1968 à 29 ans), Eduardo Brazão Filho, Eliseu Areia, Emanuel Corgo, Fernando Costa Andrade (MPLA, secrétaire d’État à l’information après l’indépendance), Maurício Gomes, Ngudia Wendel, Octaviano Correia, Pedro de Castro Van Dunen (sic ; il s’agit sans aucun doute de Pedro de Castro Van Dúnem, alias « Comandante Loy », MPLA, ministre des affaires étrangères) et Rui de Matos (poète, peintre et sculpteur, MPLA, général).

La lutte pour l’indépendance n’a pas suivi une ligne de démarcation selon la couleur de peau. Parmi les douze poètes ici représentés, Eduardo Brazão Filho, Fernando Costa Andrade et Octaviano Correia sont blancs.

*

La voix de la vie (A voz da vida) par Agostinho Neto

La Vie vous attend
La Vie vous appelle
Venez Frères !
Vous qui allez enchaînés
à des préjugés et à la misère
Vous dont les yeux sont bandés
aveuglés par les idées reçues
Vous les abouliques
qui vous couchez sur vos malheurs
Vous les timides
qui marchez dans les coins obscurs
effrayés par des ombres
Vous les hypocrites
qui mendiez votre pain
à la porte de vos ennemis
Vous qui recevez des coups de fouet
et souriez
Vous qui regardez la nature
et ne voyez pas ce qu’elle a de plus beau
– L’Homme
Vous les abusés
Vous qui devez aimer
Venez !
Cherchons le chemin de la vie
qui nous appelle
Souvenez-vous du rire cristallin de l’enfance
sans peur
les hommes chantant
joyeux en leur liberté
du sourire de leur mère
de la dure tâche de ceux qui construisent
de la satisfaction de ceux qui accomplissent leur devoir
Ceci est la vie
et sa voix
le désir bat dans vos poitrines

*

Sous contrat (Contratados) par Agostinho Neto

Une longue file de porteurs
parcourt la piste
à pas rapides
les corps dolents
arrosant la poussière des chemins
de leur sueur

Sur le dos nu
ils portent de pesants fardeaux

Et ils marchent
regards lointains
cœurs timides
bras forts
sourires profonds comme des eaux profondes

De longs mois
les séparent des leurs

Ils marchent pleins de nostalgie
et de crainte
– mais ils chantent

Fatigués
recrus de travail
– mais ils chantent

Pétris d’injustices
silencieuses au tréfonds de l’âme
– et ils chantent

Avec des cris de révolte
noyés dans les larmes du cœur
– et ils chantent

Ils sont passés
se perdent au loin
au loin se perd leur triste chant

Ah !
ils chantent…

*

Sanglants et ascendants (Sangrentes e germinantes) par Agostinho Neto

Nous
……….de l’Afrique immense
et par delà la trahison des hommes
à travers les grandioses forêts invincibles
à travers le courant de la vie
inquiète, fervente, torrentielle des rivières rugissantes
au son harmonieux des marimbas en sourdine
par les regards jeunesse des multitudes
multitudes de bras, d’aspirations, d’espérances

……….de l’Afrique immense
……………sous la griffe
sanglants de souffrance et d’espoir, de peine et de force
saignant sur la terre éventrée par le sang des pioches
saignant sur la sueur des champs de l’asservissement du coton
saignant la faim, l’ignorance, le désespoir, la mort
sur les plaies du dos noir de l’enfant, de la mère, de l’honnêteté
sanglants et ascendants

……….de l’Afrique immense
noire
et claire comme les matins de l’amitié
ardente et forte comme la marche de la liberté

Nos cris
sont les tambours annonciateurs du désir
nos voix babéliques l’harmonie des nations
nos cris sont des hymnes à l’amour pour les cœurs
fleurissant sur la terre comme le soleil dans les semences
cris de l’Afrique
cris des matins mort-nés dans la mer
enchaînés
sanglants et ascendants

……….– Voici nos mains
ouvertes à la fraternité du monde
pour l’avenir du monde
unies dans la certitude
pour le droit, la concorde, la paix

Entre nos doigts poussent des roses
aux parfums de l’indomptable Zaïre
grandioses comme les arbres du Mayombé
Dans les esprits
la marche d’amitié à travers l’Afrique
à travers le monde
Nos yeux sang et vie
tournés vers les mains faisant des signes d’amour partout dans le monde
mains d’avenir-sourire inspiratrices de foi en la vitalité
de l’Afrique, de cette humaine terre d’Afrique

……….de l’Afrique immense
ascendants au soleil de l’espérance
créant des liens fraternels dans la liberté du vouloir
de l’aspiration à l’entente
Sanglants et ascendants

Pour l’avenir voici nos yeux
pour la Paix voici nos voix
pour la Paix voici nos mains

de l’Afrique unie dans l’amour.

(Note. J’ai trouvé sur internet une version sensiblement différente de ce poème. Je m’en suis tenu à celle qui figure dans l’anthologie de G. Mea, 1975.)

*

Le collier de pacotille (O colar de missangas) par Aires de Almeida Santos

Dans cette ruelle du marché…

…..C’est là que je l’ai vue
…..et connue

Et j’aimais
la regarder passer
avec son panier sur la tête…
Je ne remarquais pas la couleur de ses robes
ni ce qu’elle venait vendre.
Je remarquais seulement
et admirais
son collier de pacotille.

…..Je sus par la suite
…..que c’était le souvenir
…..d’un homme avec qui elle avait vécu…
……………………………………………..

Un jour
– il y a longtemps –
elle était à la Baia de Luanda
quand ce soldat,
ce chauffeur de soute
ou ce marin
de cabotage
passa par là.

…..Il la vit
…..l’invita,
…..elle alla avec lui
…..et il lui offrit le collier.

Puis il suivit sa route
et la vie suivit son cours.

…..Quelques mois plus tard
…..elle eut un enfant.
…..Il lui plut,
…..elle fut contente.
…..Puis
…..son enfant mourut.
…..Elle pleura
…..et devint folle.
……………………………..
…..À présent
…..tous les matins
…..on peut la voir passer
…..dans la rue du marché
…..avec son panier sur la tête.

Et elle compte les jours
passés à attendre son fils,
sur les perles de pacotille
rouges, de la couleur des cerises de Cayenne,
qu’elle enfile,
jour après jour,
sur son collier.

…..Hier
…..quand je la vis passer
…..le collier
…..avait dix rangs…

*

Quand mes frères reviendront (Quando os meus irmãos voltarem) par Aires de Almeida Santos

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

…..Nous aurons à construire de nos mains
…..une jolie petite maison
…..d’adobe
…..où nous habiterons tous.
…..Elle sera rouge
…..et couverte de chaume.

…..Il sera facile de pétrir
…..car la glaise est déjà rouge
…..de tant et tant de sang
…..qui a si longtemps coulé.

Il y aura aussi un jardin
avec des roses et des bougainvillées.

…..Ce sera facile
…..car même si la pluie tarde
…..elles seront arrosées
…..par les larmes tombées
…..de nos yeux à tous.

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

Et nous mangerons le poisson braisé…
Et nous boirons la bière de mil
qui nous viendra du Bié.

Et nous dormirons sur la natte
bercés par la brise
qui souffle dans les faubourgs du Musseque.

…..Nous nous reposerons
…..après le long chemin parcouru.

…..Nous nous reposerons
…..avant le long chemin qui nous reste à faire.

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères
elle sera bien petite notre maisonnette

……….(Car j’ai des millions de frères !)

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères,
nous disperserons
les cendres de ceux qui sont partis au front,
et nous chanterons,
nous ferons courir
notre joie
à flanc de montagnes,
sur le sable des dunes,
dans les vallées,
sur les collines,
sur la berge des fleuves
près des fontaines.

……….Il faut que nous chantions !

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères,
des feux seront allumés
sur le bord
de tous les chemins
et l’éclat
de chaque étoile
sera plus grand…

……….Petite Maman, entends ton fils.

NE TARDE PAS, MÈRE,
HÂTE-TOI…

*

Maman (Mamã) par Deolinda Rodríguez de Almeida

Afrique
Maman Afrique
Tu m’as engendrée de ton ventre
Je suis née pendant l’ouragan colonial
J’ai sucé ton lait de couleur
J’ai grandi
atrophiée mais j’ai grandi
jeunesse rapide
comme une étoile filante
quand meurt le féticheur
Aujourd’hui je suis femme
je ne sais plus si femme ou si petite vieille
mais c’est à toi que je viens
Afrique
Maman Afrique

Toi qui m’as engendrée
ne me tue pas
ne maudis pas ton rejeton
sinon tu n’as pas d’avenir,
ne sois pas infanticide.
Je suis Angola, ton Angola
ne te joins pas à l’oppresseur
à l’ami de l’oppresseur
ni à ton fils bâtard
Ils se moquent de toi
Tu es entrée dans la souricière
trompée
tu ne distingues pas le vrai du faux
dans ta candide et séculaire vigueur
tu t’es aveuglée
À présent c’est toi

Afrique
Maman Afrique
qui donnes à mon frère bâtard la force
de m’asphyxier
de me clouer sa sagaie entre les côtes

L’oppresseur, l’ami de l’oppresseur
ton fils bâtard
(toi aussi, Maman Afrique ?)
se divertiront
en m’écoutant mourir

Mais Afrique
Maman Afrique
par amour de la cohérence
je veux quand même croire en toi.

*

Pluie (Chuva) par Eduardo Brazão, Filho

La pluie n’est pas venue
n’est pas venue voir les pauvres.
Cela fait deux ans, presque trois,
que la pluie tombe sur la terre des riches
et n’est pas venue voir les pauvres Noirs
qui lui font fête quand elle vient.

Peut-être que la pluie n’aime pas la fête
et que c’est pour ça qu’elle tombe ailleurs,
sur les terres des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

Cela fait deux ans, presque trois, qu’on ne récolte plus
l’igname, le manioc et les haricots.
Les bœufs n’ont plus de fourrage
Ni d’eau.
C’est un malheur,
le malheur de la pluie qui ne vient pas,
qui va sur la terre des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

*

Comparaison (Comparação) par Eduardo Brazão, Filho

Dans le silence de ses lèvres s’est perdu
le cri de révolte.
La nuit est venue tenir compagnie
à la lumière de la lampe à pétrole.

Un air moribond se jette violemment
contre les murs de la case de glaise et de chaume
puis flotte
sur la natte de l’enfant mort.

Un chien hurle furieusement.

   Et le lettré dans son petit palais
s’endort dans un fauteuil de la maison Maple
avec dans les mains Géographie de la faim.

*

Identité (Identidade) par Eduardo Brazão, Filho

Il avait un pagne
et une case.
Il avait une étable, avant.

Avant, il avait la forêt
où marcher librement.
Il avait des percussions, des fétiches
et la savane où chasser.

Et soudain
dans la collision du temps
je le rencontrai là, sur la route.

Il portait un pantalon
avec dans sa poche trouée
une carte d’identité.
Mais il n’avait rien.

*

Le fouet et le café (O chicote e o café) par Eliseu Areia

Dans le champ,
implacable
le fouet trace un nouveau trait
rouge sur les flancs du travailleur.
Enfin fatigué
le contremaître crie dédaigneusement :
« Ça t’apprendra, animal ! »
en s’épongeant le front.

Et tous vont au travail
en silence,
dans les oreilles gardant
les sifflements du fouet
déchirant la peau de leur camarade.

À Luanda,
un monsieur distingué
après avoir bien déjeuné
demande un café.

*

Option (Opção) par Eliseu Areia

Si être noir c’est
être esclave ;
Si être blanc c’est
fouetter des esclaves…

Alors je préfère être noir !

*

Le sang (O sangue) par Eliseu Areia

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’esclave
pour ne pas se résigner à être esclave…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par le guérillero
dans la lutte pour la libération d’un peuple…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’Homme
en défendant la Justice et la Vérité…
comme vous êtes naïfs !

Seul est amer le sang
versé en vain.

*

Contre la négritude (Contra a negritude) par Emanuel Corgo

Les anneaux des chaînes nous ont mangé les chairs
…..dans les cales des bateaux négriers
…..dans les plantations de coton
…..ou parmi les caféiers
Mais nous ne demandons pas réparation pour le passé

Le fouet a lacéré nos flancs nus
…..dans les mines de charbon
…..dans les plantations de canne à sucre
…..ou quand nous disions NON
Mais nous ne sommes pas prisonniers de l’histoire

La férule nous a mordu les mains
…..quand nous ne payions pas l’impôt
…..ou quand nous n’acceptions pas
…..la faim que l’on nous imposait
Mais le jour de la victoire approche

Chaque jour notre peau noire fut insultée
…..en Afrique
…..en Europe
…..ou en Amérique
Mais nous ne haïrons pas les hommes

Aujourd’hui les peuples demandent que nous nous battions
…..les armes à la main
…..et que nous luttions
…..et que nous luttions
…..une, deux, mille fois
Jusqu’à l’édification d’un monde meilleur

*

Augusto Ngangula par Fernando Costa Andrade

Je veux voir ici
auprès de ce héros silencieux
de douze ans
les hommes qui contemplent debout
l’égalité des hommes.
Je veux voir ici
sur ce sol éclaboussé
par le sang d’un gamin de douze ans
les mères des enfants libres
du même âge.

Je veux voir ici
près de ce corps défait
la dissonance de ceux qui crient contre la guerre
ici
près de la poitrine courageuse
de ceux qui meurent à douze ans
ceux qui parlent du lendemain
et promettent des horizons.

Je veux voir ici
les hommes qui sondent l’espace
et accompagnent les vols cosmiques
et transplantent des cœurs
et décryptent l’électronique du son
et chantent déchiquetant les diapasons
et peignent des motifs
et idéologisent des causes
devant ce corps démantibulé à douze ans.

Ici
près de cet enfant
fauché à douze ans
je veux voir les océans
les lacs
et les palmeraies
et les bateaux de papier.

Ici
les armes de toutes origines
solidaires
de la certitude des routes
et de la vie.

Et je veux voir ici
près de ce corps rigide souriant
de douze ans
des enfants avec des crayons et des cahiers
pour qu’ils apprennent
à écrire son nom simple.

Et enfin dépouillé
de la colère des rochers
le jour résonner
de chansons de ronde
sur l’herbe toujours verte
autour de sa stèle commémorative.

*

Chant d’accusation : troisième poème (Canto de acusação: poema terceiro) par Fernando Costa Andrade

Où êtes-vous mères
qui ne voyez pas mourir les mères d’Angola ?

Où êtes-vous frères du monde
qui ne voyez pas mourir mes frères d’Angola ?

Où êtes-vous gouvernements maîtres du monde
qui ne voyez pas vos amis tuer l’Angola ?

Où êtes-vous millions d’hommes libres du monde
qui ne voyez pas mourir debout tout l’Angola ?

…..Mourir debout pour la liberté
…..Mourir debout pour être des hommes
…..Mourir debout pour être des Hommes

*

Chant d’accusation : treizième poème (Canto de acusação: poema décimo terceiro) par Fernando Costa Andrade

Le coton d’Angola sera blanc
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui noir
…..et maculé de rouge
…..dans Baixa de Cassanje1.

Les barrages d’Angola seront un bienfait
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Ils sont aujourd’hui la faim
…..les gens chassés de leurs villages
…..dépouillés de leurs biens

Le sucre d’Angola sera miel
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui amertume
…..fouet et prison
…..travail à mort

le café d’Angola
le diamant
le fer
le pétrole
le maïs
le palmier
le ciment
la mangue
la viande
la mer
la farine
l’hydromel
le ciel et le vent
empêchaient
le clair de lune et la nuit
le jour
l’homme
l’Angola

…..L’homme d’Angola
……….indépendant arrive
……….des forêts
……….et des montagnes
……….de la guérilla

1Baixa de Cassanje : La révolte de Baixa de Cassanje, en 1961, initiée par les travailleurs des plantations de coton et durement réprimée par les Portugais, est considérée comme le point de départ de la guerre d’indépendance.

*

Drapeau (Bandeira) par Maurício Gomes

Nous sommes un peuple à part
méprisé
incompris,
un peuple qui lutta et fut vaincu.

C’est pourquoi dans mon chant de foi
je demande et propose, homme noir,
que notre drapeau
soit une toile noire,
noire comme une nuit sans lune…

Sur cette obscurité de deuil et de peine
de la couleur de notre couleur,
écris, frère,
de ta main rude et hésitante
– mais forte –
le mot-force

……………Union !

Trace ensuite, obstiné,
ces mots fondamentaux,
édifiants :

……………Travail, Instruction, Éducation.

Et en lettres d’or
resplendissantes
(la main déjà plus ferme)
écris, homme noir :

……………Civilisation, Progrès, Richesse.

En roses caractères
trace avec émotion
le mot clé de la Vie :

……………Amour !

En lettre blanches
inscris avec amour
le mot sublime :

……………Paix !

Ensuite
en rouge vif,
en rouge sang,
avec le pigment des corps noirs écrasés
dans les luttes que nous livrerons,
en rouge vif
couleur de notre sang malaxé
et mêlé de larmes de sang,
larmes versées par des esclaves,
écris, homme noir, ferme et confiant,
en lettres majuscules
le mot suprême
(idéal éternel,
noble idéal
De l’Humanité souffrante,
qui lutte pour lui
et souffre pour lui)
écris, homme noir,
écris, mon frère,
le mot suprême :

……………LIBERTÉ !

Autour de ces mots-leviers
sème des étoiles à pleines mains,
toutes rutilantes,
toutes de premier ordre,
belles étoiles de notre Espérance
belles étoiles de notre Foi
étoiles qui seront certitude sur notre DRAPEAU !

*

Triomphe des humiliés (Triunfo de humilhados) par Ngudia Wendel

Révolution,
il n’y a rien de plus sublime
ni de plus juste.
Elle fait naître en chaque homme
un titan.
En elle reçois, mon peuple
– ancien esclave –,
le baptême du feu.
NOUS VAINCRONS !

*

Afrique (África) par Octaviano Correia

Roses noires
dans des mains blanches
fermées
larmes noires
arrosant
des roses noires
écrasées

*

Commandant Henda2 (Comandante Henda) par Pedro de Castro Van Dúnem

Là dans les campagnes
vertes
baignées de sang
comme tu marches à pas de géant !

Et dans les forêts silencieuses
quelles brillantes étoiles tu apportes !

Que chaque pas soit une victoire…
Que tous les yeux entrevoient l’avenir !…

(Chœur)

Il est celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Avec lui
le peuple combattant lutte
Guidé par le Commandant Henda
il avance !
Pour détruire le colonialisme
et construire un Angola socialiste.

II

Tu es le pilier
de la révolution
Ton héroïsme est pour nous un grand exemple
Ton courage
et ton dévouement
nous ouvrent les portes de la liberté

Nous marcherons, oui, avec toi !…
Ô avec plus grande vigueur encore
dans ces campagnes arrosées de ton sang
de ton sang héroïque
et pur
nous marcherons, oui !…

(Chœur)

Tu es celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Ton courage, invincible décision
ta volonté, énorme sacrifice
sont pour nous le symbole de la victoire,
toi qui vis à jamais
parmi ceux qui vivent et luttent.

2 Commandant Henda : Hoji-ya-Henda, héros de l’indépendance, mort au combat en 1968.

*

Leçon de géologie (Lição de geologia) par Rui de Matos

La terre est un amalgame
de sable, d’humus et d’argile.
La terre est un mélange
de triques, d’os et d’excréments.

La terre est faite de sang,
de minéraux,
de sueur et de l’expectoration des esclaves.

La terre est faite de souffrance,
de sels minéraux,
de misère et de racines.

La terre est faite de roches
et de grincements de dents.

La terre est un amalgame
de haines de pierre et d’amour,
d’argile et d’espoirs de fer.

La terre est le lieu des déserts,
des savanes, des montagnes et de la mer.

La terre est le lieu de l’homme.

La terre est le lieu des hommes
qui la font libre
pour être libres.

La terre est faite de terre
par ceux qui ont une terre.

Le peuple au pouvoir MPLA