Tagged: onironautique

Journal onirique 7

Période mars-avril 2020. (Suite de mon journal onirique de confinement.)

Les initiales des prénoms ont été randomisées par des jets de dés.

« le coefficient métaphysique du citron » (Jean-Paul Sartre, L’être et le néant)

*

Une amie est dans la neige jusqu’au cou, c’est-à-dire que la neige doit avoir environ 1,60 mètre de profondeur à l’endroit où elle se tient. Or elle se tient au bord d’un dénivelé abrupt, où la neige recouvre un trou de 5 à 10 mètres bien qu’en surface rien n’y paraisse : comme la surface de la mer est égale à elle-même quelle que soit la profondeur qu’elle couvre, la couche de neige est étale aussi loin que porte le regard. Nous connaissons toutefois la présence de ce trou et savons que notre amie tomberait dedans si elle avançait ne serait-ce que d’un pas. Les autres membres du groupe considèrent donc que l’endroit est dangereux, mais je ne partage pas leur point de vue et, pour montrer qu’il n’existe aucun danger, je saute dans la neige à l’emplacement du trou.

M’enfonçant dans la neige, qui résiste à peine, je ne suis soudain plus aussi sûr de moi, car ce qui m’apparaît au contraire de plus en plus clairement tandis que je m’enfonce, c’est que je vais tomber jusqu’au fond du trou et qu’une fois au fond je n’aurai aucun moyen de remonter à la surface car la neige n’offre aucune prise tout en n’opposant pas la moindre force à la gravitation : je vais donc mourir étouffé sous la neige, qui se referme sur le tunnel que je creuse en m’enfonçant.

Je me réveille donc pour ne pas me voir mourir. En écrivant ces lignes, je comprends que cette folie m’avait paru sans danger parce que j’imaginais que je pourrais nager dans la neige comme dans l’eau et donc remonter à la surface en nageant.

*

Fanric the London Charismatic : c’est le nom de scène d’un artiste dont le spectacle consiste à faire monter sur scène des personnes du public pour les étrangler. Certains meurent, et, parmi ceux auxquels il laisse la vie, quelques-uns perdent la parole à tout jamais.

*

Pour me rendre à un concert en plein air dans une région de France qui m’est entièrement inconnue, je loue une chambre d’hôtel dans un village de cette contrée reculée. Avant d’aller au concert, je dîne au restaurant de l’hôtel. Au moment de payer les 12,40 de l’addition, je ne trouve dans mon portefeuille que des billets de monnaies étrangères. Je prends un temps fou à chercher des euros (car j’ai bien cru en voir au moment où j’ouvrais mon portefeuille), tout en maugréant contre la paperasse inutile que j’ai accumulée. La serveuse qui attend est d’une extrême patience, mais ma recherche est vaine. J’avise N. qui se trouve dans le même hôtel et le prie de me prêter de l’argent, ce qu’il accepte ; il me donne 13 euros, incluant un pourboire, et j’obtiens également de lui un billet de 50 pour la soirée.

Je paye la serveuse et lui demande de bien vouloir m’appeler un taxi car le concert doit avoir lieu dans un autre village ou dans la campagne avoisinante. Elle me répond qu’il n’y a pas de taxi et que je vais devoir m’y rendre à pied. Devant l’effet de cette complication inattendue, elle me dit qu’elle veut bien m’accompagner au concert. J’accepte de grand cœur.

Nous sortons. C’est le soir et le village est très animé, beaucoup de monde est assis aux terrasses des cafés et l’on entend de la musique un peu partout. Nous sommes comme deux amoureux qui se promènent au milieu d’une fête villageoise et, ainsi transformés, nous décidons au bout d’un moment de retourner à ma chambre. Or ce n’est pas gagné car la demoiselle se métamorphose aussitôt en petit insecte noir que je ne dois pas perdre de vue et qu’il me faut même guider, comme un chien de berger guide des moutons, car l’insecte a tendance à aller de droite et de gauche plutôt que tout droit vers l’hôtel. Qui plus est, je dois éviter que l’insecte se fasse piétiner par la foule. J’y parviens plutôt bien jusqu’au moment où l’insecte entre dans une boutique de souvenirs, ouverte cette nuit-là, et où deux vieilles tenancières menacent de l’écraser. Je suis obligé de m’opposer à leurs tentatives, passant à leurs yeux pour un fou furieux, tout en cherchant à faire sortir l’insecte de la boutique tandis que les deux vieilles s’en prennent à moi. Dans cette situation confuse et dangereuse, l’insecte déploie ses ailes et s’envole ; on dirait à présent un cousin noir ayant sur le ventre une lumière comme de luciole. Je parviens à l’engager de nouveau dans la rue, où il rétracte ses ailes et reprend son chemin au sol sous sa précédente apparence d’insecte rampant.

Nous arrivons devant l’hôtel, où la porte de ma chambre se trouve directement sur la rue, et croyant voir l’insecte, de plus en plus minuscule, se glisser sous la porte, j’ouvre et referme aussitôt celle-ci après être à mon tour entré. Toutefois, dans la chambre, je ne vois pas l’insecte, et mes recherches ne donnent rien. Réalisant que j’ai perdu sa trace, je reste apathique, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte : c’est elle, à nouveau sous forme humaine. Elle est triste que je ne sois pas allé la trouver dans sa chambre ; tout en lui présentant des excuses, je lui fais remarquer que nous avions convenu d’aller dans la mienne.

Je me retrouve étendu sur elle, à savoir, sur son dos nu, et pour me donner des forces (comme si je n’avais pas déjà dîné) je commence par manger – dans cette position – un gros hamburger rustique garni de frites. (Les frites sont dans le hamburger lui-même, comme dans les excellents kebabs-baguettes que prépare dans la réalité, qui dépasse parfois la fiction, la boulangère d’origine maghrébine de mon quartier.) Soit parce que j’ai une faim de loup, soit pour en finir au plus vite, je dévore le burger dans la plus grande précipitation, faisant tomber des frites un peu partout, en particulier sur les cheveux blonds et les épaules de la demoiselle, qui cherche par conséquent à me modérer : « Vas-y doucement ! »

*

En utilisant une gazinière de cuisine, je remarque un dysfonctionnement : quand je ferme le gaz d’une certaine plaque avec le bouton tournant, cela allume en même temps le gaz d’une autre plaque, que je suis alors obligé de fermer à son tour. Jusque-là rien de bien grave. Seulement, la fois suivante le problème est plus aigu : quand je ferme le gaz de la même plaque, le gaz de l’autre s’allume et le bouton pour fermer le gaz de celle-ci est à présent lui-même situé dans les flammes du gaz, donc inaccessible à la main. Je demande son aide à S. Avec un sécateur, il coupe un fil gainé qui dépasse de la gazinière de quelques centimètres, réduisant sa taille. Cela suffit à couper le gaz, mais la gazinière nécessite de toute façon une réparation et je vais être obligé de faire venir un technicien. L’ampleur des travaux à venir (c’est mon ressenti dans le rêve mais il n’est pas guère différent de ce que serait mon ressenti réel devant une situation de ce genre) m’accable.

*

Les autorités saisissent l’occasion d’une invasion extraterrestre supposée (supposée car les aliens se cacheraient parmi nous) pour suspendre indéfiniment les libertés publiques. Qui plus est, les moindre amendes policières et judiciaires sont désormais assorties de privation complète de tous les droits. C’est ce que j’apprends chez le buraliste, la patronne parlant avec un client d’un décret gouvernemental d’application immédiate venant d’être pris. Au lieu de faire l’achat pour lequel je venais, je ressors discrètement, en espérant que personne ne m’a remarqué. Parce que je viens d’être condamné à une amende, je n’ai d’autre choix que d’entrer en clandestinité.

*

Un certain compte Twitter anonyme annonce et suit tous les déplacements, officiels et privés, du président de la République française, avec un grand nombre d’informations et de détails concernant notamment les itinéraires. Je suis un des nombreux abonnés de ce compte, ce qui me cause une inquiétude permanente parce que, selon la rumeur et même des déclarations plus ou moins officielles du côté français, il s’agit d’un compte russe, alimenté par des hackers à la solde du pouvoir russe et cherchant à déstabiliser la France ; plus précisément, il s’agirait d’une conspiration visant à permettre, par les informations publiées, à tout individu mécontent et déterminé d’assassiner le président français. Il est donc à craindre que les autorités françaises cherchent à s’en prendre aux abonnés de ce compte.

Un jour, tandis que le compte Twitter suit en direct un bain de foule du président, il annonce que ce dernier vient de quitter avec son épouse le trajet officiel et que, ce faisant, il est sorti du dispositif de protection prévu, n’étant plus suivi que par deux gardes du corps. Le compte indique l’endroit précis où cela se passe et invite ceux de ses abonnés qui habitent le quartier à se rendre sur place sans tarder, avant que le président ne regagne le trajet officiel. Comme j’habite à deux pas, je sors ; quand j’arrive à l’endroit indiqué, le président a repris le parcours officiel et se trouve donc de nouveau placé sous protection maximale.

*

Scènes de la vie de l’écrivain espagnol Miguel de Unamuno.

Un Unamuno vieillissant écrit dans son journal qu’il a refusé pour la première fois une invitation sexuelle. Cette scène entache mon estime pour l’écrivain et, au-delà, pour l’ensemble des hommes de lettres, qui profiteraient de leur succès et notoriété pour s’accorder toutes les gratifications de la chair. Non, je le confesse, sans une pointe d’envie, j’y vois une trahison de la vie de l’esprit qu’ils sont censés mener, et leur activité m’apparaît soudain comme une simple fraude. Mais passons.

Unamuno se rend ensuite à son club de boursicoteurs, où il sait devoir trouver un nouveau voisin à lui, un certain Sprandel, auquel il souhaite parler d’un mur mitoyen qui, faute d’entente, pourrait valoir un procès à Don Miguel, ce qu’il souhaite éviter. Voyant que Sprandel, déjà sur place et que Don Miguel identifie dès son entrée au club, ne se mêle à aucun des groupes de boursicoteurs présents, se contentant de donner des ordres d’achat et de vente solitairement depuis son banc, et visiblement sans beaucoup d’entrain, Unamuno se dit : « Voilà un homme à mon goût. » Il le salue et aborde sans tarder le sujet du mur mitoyen mais se fait rembarrer ; le nouveau voisin entend aller jusqu’aux extrémités.

Tandis que Don Miguel rumine cette déconvenue dans un coin du club, un inconnu se présente à lui. Cet homme, le père de l’une de ses étudiantes, tient à la main une copie d’examen de sa fille annotée par le professeur Unamuno ; le père objecte au contenu de ces annotations, qu’il trouve insultantes. Il semblerait en effet que le professeur y ait exprimé son goût (déplacé) pour la jeune femme. Loin de chercher à s’expliquer, encore moins à s’excuser, Don Miguel déclare simplement être prêt à se battre en duel avec le père de l’étudiante. L’autre n’insiste pas et se retire, tout en affirmant qu’il ne laisserait pas insulter sa fille plus longtemps, ce qui signifie sans doute qu’il l’empêchera désormais de suivre les cours du célèbre professeur.

(Je suis désolé, pour les admirateurs d’Unamuno, qu’il incarne le personnage central de ce rêve à charge contre les célébrités littéraires. Le seul livre, je l’avoue, que j’ai lu de lui, En torno al casticismo, m’a paru excellent.)

*

La police est désormais assurée par des drones d’aspect sphérique, armés et équipés d’ordinateurs et de vocalisateurs, les rach-ID. À mon réveil, je développe l’acronyme : « robot d’approche en communauté habitée – identification détaillée ». L’identification de personnes par le drone est dite détaillée car le drone possède un logiciel de reconnaissance faciale ainsi que toutes les bases de données utiles. Il peut procéder à l’arrestation de personnes grâce à son équipement : Taser, fléchettes somnifères (comme celles qu’utilisent les zoologues pour endormir des animaux sauvages), filet… En cas de fuite en véhicule, il peut se cramponner sur le toit et indiquer sa localisation à une brigade d’intervention qui prendra le relais ; s’il se fait détacher du véhicule, voire détruire, il peut libérer sur la carrosserie un gaz, un gel ou une peinture qui prend en charge cette fonction d’émission et géolocalisation, c’est-à-dire qui possède des propriétés électroniques.

*

Comme il m’est arrivé de le rêver déjà plusieurs fois, je me retrouve la bouche pleine de rognures d’ongle (a priori mes propres rognures d’ongle, bien qu’il y ait beaucoup plus de rognures que mes doigts n’en peuvent fournir), et je suis donc obligé de les cracher. Or cracher ne permet pas de me débarrasser de toutes les rognures, certaines restant collées au palais, sur la langue, etc.

Je ne me ronge pas les ongles dans la réalité ni ne me les suis jamais rongés, une pratique qui passe pour un symptôme d’anxiété. Les rognures que je mâche en rêve ne sont en rien différentes de celles que je « récolte » – pour les mettre à la poubelle – quand je me coupe les ongles au coupe-ongles.

« C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté ou, si l’on préfère, l’angoisse est le mode d’être de la liberté comme conscience d’être, c’est dans l’angoisse que la liberté est dans son être en question pour elle-même. » (Sartre, L’être et le néant)

*

Je me rends chez une amie récente dont je ne sais rien encore mais avec qui j’espère beaucoup devenir plus intime. Elle habite, depuis la mort de son père, qui fut un politicien connu, le manoir d’un oncle musicien avec ce dernier. Ce jour-là, l’oncle musicien, à qui je suis présenté, vient de composer une curieuse chanson qui se joue sur les deux cordes les plus aiguës de la guitare et dans la partie la plus aiguë du manche, et qui n’est pas sans un certain charme irréel, envoûtant. Il l’a composée pour sa jeune nièce, car j’apprends seulement maintenant (tant je suis ignorant de la culture pop de mon époque) qu’elle est une personnalité réputée du monde de la chanson, connue en particulier pour son titre Le Grand Zaddok, qu’elle chante en portant une sorte de casque antique et une robe blanche qui lui donnent l’apparence d’une prêtresse barbare. Or je découvre que ce titre est bel et bien une référence cryptique à un culte ancien, secret et criminel dont elle est la dernière grande prêtresse en date, ce que, naturellement, le grand public ignore. De nombreux députés sont membres de ce culte.

*

Au terme d’une soirée, je cherche à rentrer en banlieue à vélo. Sur le chemin, je suis abordé par une bande de jeunes noirs aux intentions clairement malveillantes. Leur groupe me contraint à rouler à la vitesse où ils marchent, et l’un d’eux en particulier est chargé de me faire réagir à ses questions agressives de la manière plus ou moins offensante qui les « contraindra » à m’attaquer et dépouiller. Or je ne me dépars pas de ma civilité coutumière, tout en faisant preuve d’une froide fermeté. Le porte-parole – appelons-le comme cela – cherche à mettre la main sur le guidon de mon vélo mais je l’en empêche en la lui saisissant, si bien, vu qu’il ne me la retire pas, que nous nous tenons à présent la main comme deux amis. Les autres peuvent penser, dans le clair-obscur de la nuit urbaine, qu’il tient le vélo. Je sens sa disposition d’esprit changer envers moi. Il continue son interrogatoire absurde mais de façon moins agressive. Puis il dit à ses camarades : « Il n’a rien sur lui », ce qui n’est pas vrai puisque mon portefeuille est dans la poche intérieure de mon blouson ; je comprends qu’il cherche à les faire renoncer et deviens optimiste quant à l’issue de la rencontre. Au croisement suivant, le groupe bifurque sans un mot, me laissant aller mon chemin. Le porte-parole, dont la mine était au début férocement menaçante, m’adresse un franc sourire enfantin.

Poursuivant mon chemin, je découvre que la rue que je pensais emprunter est barrée, ce qui rend un détour inévitable. Or ce détour est susceptible de me faire croiser à nouveau la bande qui vient de me lâcher et je ne m’attends pas à un heureux dénouement au cas où ils me reverraient, bien au contraire. Je rebrousse donc chemin et me retrouve à mon point de départ.

Lors de ma deuxième tentative, je tourne en rond, n’ayant plus une idée claire du trajet, et me retrouve encore une fois à l’endroit d’où je suis parti.

Je retente une troisième fois. L’aube paraît. Dans une certaine rue fameuse où les noctambules sont encore en nombre considérable et où je dois par conséquent mettre le pied à terre, les habitants sont à présent sortis de leurs lits et se livrent à une tradition locale : depuis leurs fenêtres et balcons de part et d’autre de la rue, ils versent des seaux d’eau sur la tête des passants. Je reçois une, puis deux, puis trois fois de l’eau sur la tête : c’est chaque fois un filet d’eau plutôt qu’un seau plein, cela fait partie de leur jeu. Car j’ai été repéré et pris pour cible en particulier. Quelqu’un me lance, depuis son balcon : « Tu es sorti sans ta cagoule ? », sous-entendu : une cagoule m’aurait été bien utile dans la présente situation. Les voisins, ainsi que les passants, éclatent de rire. Je maugrée à part moi mais suffisamment fort pour être entendu : « Ils m’en auront fait voir, les connards. » (Ce qui décrit d’ailleurs plus l’ensemble de ma nuit que le seul présent épisode.) Cette réaction, alors que dans la tradition qui s’exprime ici tout le monde est censé garder sa bonne humeur, jette un froid et j’avance sans plus recevoir d’eau sur la tête. Mais alors que j’arrive enfin au bout de la rue, j’en prends un plein seau.

*

Au retour du printemps, j’observe les bambous sur mon balcon. Je vois une coccinelle qui va et vient dans le vide : elle se sert en fait de fils d’araignée invisibles. Elle avance parfois sur le fil et parfois sous le fil, c’est-à-dire suspendue à lui par toutes ses pattes, sans paraître être aucunement gênée par cette dernière position. Je cherche l’araignée tisseuse de cette toile invisible et la trouve sur le terreau. C’est une araignée noire ayant sur elle quatre ou cinq minuscules araignées grises, ses petits. Quand elle s’aperçoit que je l’observe, elle s’enfonce horizontalement, comme une voiture qui se gare en marche arrière, sous quelques mousses pour couvrir la partie postérieure de son corps où se tiennent les araigneaux et, n’ayant plus que la partie antérieure et la tête découvertes, se tient prête à la défense.

*

Un professeur ressemblant à un ranger du bush australien nous explique, lors d’une session en plein air, que les Anglais ne sauraient être tenus pour responsables des violences commises contre le peuple maori en Nouvelle-Zélande car ces violences se seraient produites au cours d’une phase, inévitable dans les rencontres entre peuples, où « seules parlent les armes ». Il affirme que ce schéma ne fut surmonté qu’avec l’apparition historique d’un certain type d’homme, et que ce type d’homme va nous apparaître à présent sous la forme du premier individu qui se présentera à notre droite. Nous regardons et n’avons pas longtemps à attendre avant de voir marcher vers nous un cow-boy américain qui s’avère, une fois qu’il est arrivé suffisamment près de nous pour que nous le reconnaissions, n’être autre que John Wayne. Il y a donc dans la lutte des cow-boys et des Indiens au Far-West un caractère singulier – lequel m’échappe en tant que tel – qui ferait de ces violences l’augure d’une nouvelle ère de l’humanité.

Je me lève et, faisant mine de saluer John Wayne, lui retire son pistolet du holster pour l’en menacer. Ce geste me semble nécessaire pour que le nouvel homme s’accomplisse. John Wayne prétend avancer pour me reprendre son pistolet mais je lui montre que je suis sérieux en libérant le cran de sûreté. Or je vois à présent qu’il possède un second pistolet à la ceinture et pourrait donc, comme dans les westerns, le dégainer et me tirer dessus plus vite que je ne pourrais moi-même faire feu avec une arme déjà braquée sur lui, mais il ne paraît pas oser le faire. Il pourrait également me provoquer en duel.

Sur ce, pris d’un besoin pressant, je dois me rendre aux toilettes à reculons, gardant John Wayne devant le pistolet et lui demandant de me suivre. Une fois dans les toilettes, je lui dis, tout en urinant – et pour lui parler, alors qu’il est resté de l’autre côté de la porte fermée, je dois me tenir perpendiculairement à la cuvette et non face à elle – de ne pas chercher à faire le malin, sinon je lui tire dessus à travers la porte. Je me réveille alors pour me rendre aux toilettes.

*

Aux États-Unis, je découvre l’existence d’un programme fédéral secret, validé secrètement par la Cour suprême, d’euthanasie pour les seules personnes de race noire.

*

Le président des États-Unis possède un droit de cuissage sur chaque tournage de film X réalisé sur le territoire américain, c’est-à-dire qu’il peut prendre du bon temps sans payer avec n’importe laquelle des actrices de son choix embauchées sur le tournage.

*

Je demande à une amie des nouvelles de T., une amie commune. Elle m’apprend que T. est allée vivre dans un archipel tout près de la côte nord de l’Australie, un archipel qui, à ma grande surprise, est encore à ce jour une possession ultramarine du Portugal. La seule chose que je sache du nord de l’Australie étant qu’il possède un climat tropical, contrairement au reste du pays plus tempéré, je lui demande si T. ne souffre pas trop du climat. Elle me répond d’une manière évasive, qui confirme cependant mon intuition car elle évoque des possibilités d’excursion au Japon : il existe en effet un train reliant l’Australie au Japon en passant par ces îles. Dans ma représentation, ce train est aérien, sur un pont au-dessus de l’océan. Je lui demande ensuite pourquoi T. est allée vivre là-bas et elle me rappelle l’attachement de longue date de T. à l’outre-mer.

Je me transporte alors à Tahiti, où, dans ce rêve, vit mon ami M. avec ses frères et ses parents. Je le trouve sur son domaine et, avec lui, un grand nombre de ses proches et amis, dont plusieurs ne me sont pas connus. Parmi les gens que je salue sans les connaître, il en est dont j’apprends qu’il est chanteur d’un groupe de rock engagé pour une grande fête que donne M. ce jour-là, à laquelle je suis un peu en avance. Une foule immense ne tarde pas en effet à affluer, et le groupe de musiciens se met à jouer sur une plateforme au sommet d’une structure métallique de quelque 30 mètres de haut, sous un ciel bleu turquoise. À un moment, le chanteur se jette dans le vide ; il est reçu par un filet un peu en-dessous, mais continue de tomber dans un deuxième filet encore un peu en-dessous, et ainsi de suite jusqu’à une balançoire (une escarpolette) en bas de la structure. En fait, c’est une femme qui est reçue par l’escarpolette, une belle femme en tenue de carnaval brésilien et qui se balance face au public. Je lui fais directement face, assis sur un confortable fauteuil en cuir (alors que nous sommes à l’extérieur), la nuit est tombée entre-temps, pendant la chute du chanteur, et la femme sur l’escarpolette me sourit en se balançant. Les gens autour de moi, dont M., sont assis par terre. Je réalise que la femme doit sauter dans le public afin de mettre un terme à la longue chute depuis la plateforme, et les sourires qu’elle m’adresse laissent entendre que c’est moi qui dois la recevoir. Je fais celui qui ne comprend pas, me tourne vers M. pour gagner du temps, lui demandant le sens de cette cérémonie, et entre-temps la femme saute un peu à côté de nous, dans les bras de quelqu’un d’autre. Le concert continue. J’ai le sentiment d’avoir fait faux bond à ceux qui attendaient quelque chose de moi, mais M. est à ce sujet d’une louable discrétion. Je m’étonne également d’occuper un fauteuil alors que lui-même, chez lui, est assis par terre, ou parfois sur le bras gauche du fauteuil que j’occupe, et cela me confirme dans l’idée qu’il est entendu que je doive jouer un rôle central, qui me reste inconnu et que je ne peux que conjecturer, dans ces réjouissances.

Quelques instants plus tard, la belle inconnue reparaît devant nous et, avisant celui qui l’a reçue dans ses bras et est ensuite retourné s’assoir, à gauche derrière moi, l’injurie, des larmes aux yeux, se plaignant de ce que ce n’était pas à lui de la recevoir dans ses bras. Alors je me dresse du fauteuil et la soulève, puis, comme si je m’étais dédoublé, je me vois disparaître avec ce beau fardeau derrière une plaque de tôle ondulée servant à délimiter la « salle » de concert du reste du terrain.

*

En Angleterre, une civilisation ancienne inconnue jusqu’à ce jour vient d’être découverte. Dans la religion de cette civilisation, les morts, ou leurs âmes, occupent une goutte d’huile. (Je vois des gouttes d’huile en suspension dans lesquelles se trouvent des personnes assises en lotus.) Quand on allumait une certaine sorte de lampe à huile, fonctionnant avec un goutte-à-goutte, sur des autels consacrés, les âmes des morts « parfumaient » le monde.

Journal onirique 6

Période : février-mars 2020. (Une partie de ce journal est donc un journal onirique de confinement.)

N.B. Je randomise complètement, par des jets de dés, les initiales des prénoms de personnes que je connais apparaissant dans mes rêves.

*

Dans un futur proche, la pollution de l’air rend impossible de pratiquer des sports de compétition sans un certain équipement individuel permettant aux sportifs de maintenir dans l’organisme un niveau suffisant d’oxygène exploitable. Sans cet appareil, que la personne doit porter en permanence, rien que le trajet entre le domicile et l’installation sportive, même en bus, fait perdre à la personne 80 % de son oxygène utilisable, ce qui l’empêche de réaliser la moindre performance sportive.

Arrivant en bus dans un stade, j’entre avec d’autres dans une piscine couverte. Tous les couloirs du bassin sont pris, sauf celui le plus à gauche. Je comprends qu’il ne va pas être possible pour moi de nager aujourd’hui, car je n’ai pas l’appareil en question : en effet, même pour faire du sport en tant que simple loisir, les personnes dotées de l’appareil sont privilégiées par rapport aux autres pour l’utilisation des équipements sportifs. Deux jeunes dans la même situation que moi décident de tenter leur chance et s’avancent vers l’autre bout de la piscine en longeant le couloir de gauche inoccupé. Le maître-nageur les arrête et leur demande de montrer leur poison cleaner (épurateur de poison), c’est-à-dire l’appareil que j’ai décrit. L’un des deux jeunes, parce qu’il ne possède pas l’appareil et que cette discrimination l’exaspère, répond de manière impertinente : « I’m on top of it. » (Je suis dessus, dans le sens : Où est mon appareil ? Pourquoi me poser la question puisqu’il est évident que je suis dessus ; alors que le jeune n’est sur rien d’autre que sur le sol). Cette réponse lui vaut d’être jeté tout habillé par le maître-nageur dans le couloir inoccupé du bassin. En essayant de se retenir à l’autre jeune, il entraîne ce dernier dans sa chute ; les deux se retrouvent à l’eau. Comme ils protestent contre ce traitement, le maître-nageur continue de les humilier en les empêchant de sortir du bassin et même en leur enfonçant la tête sous l’eau quand ils s’approchent du bord.

Bien que banal, dans le futur proche dont il est question, chez toute personne investie de la moindre parcelle d’autorité, ce comportement m’écœure et je ressors, non sans décocher, pour tenter de faire honte à ce maître-nageur que je suppose être un bon patriote américain (les dialogues en anglais indiquent que nous sommes aux États-Unis) : « Commie stuff ! » (C’est un truc de communiste.) Il se peut que cette remarque serve à décrire non pas tant, à son attention, le comportement sadique du maître-nageur que la scène tout entière dont je viens d’être témoin, et que ce mot d’humeur soit donc plutôt un jugement sur un film que je serais en train de regarder (tout en jouant dans ce film un rôle secondaire), une contre-propagande à de la propagande capitaliste-autoritaire à destination des patriotes américains, la décrivant sous les traits de l’ennemi.

*

Cherchant à me rendre dans une communauté hippie en bordure de Paris, je traverse la capitale à vélo. Le trajet est en pente sur une bonne partie du chemin, ce qui est à la fois spectaculaire, grâce à la vitesse que je peux acquérir, et dangereux, m’obligeant à freiner longuement à intervalles réguliers. Je me dis en outre que le retour sera compliqué. Alors que le soir tombe, je sors de la ville en débouchant d’un tunnel en pente lui aussi, et la route est à présent entourée d’épaisses broussailles. Un panneau indique la présence à peu de distance de la communauté d’El Lobo (le loup ?) ou de La Lobo (pour lobotomie ?). Je descends de vélo à l’entrée du chemin qui, se perdant entre les broussailles, me paraît conduire à la communauté. Sur ce chemin, je croise deux hippies qui me confirment que je suis sur la bonne voie, et j’arrive à bon port.

Voyant tout d’abord une hippie préparer un stand de vente, je lui demande si je peux trouver ici des space cakes (gâteaux au cannabis). Elle me répond que non, que c’est ce que beaucoup de touristes demandent mais que les membres de la communauté n’en vendent pas, ni ne vendent de cannabis. Peut-être qu’elle me répond cela me prenant pour un policier, ou qu’elle prend de prime abord tout inconnu pour un policier potentiel.

Je poursuis ma visite par le marché, derrière deux autres touristes, dont l’un remarque à voix bien haute qu’on ne trouve que de la bimbeloterie pour touristes. Les stands présentent en effet des objets standardisés estampillés hippies que l’on trouve un peu partout ailleurs ; la hippie à qui j’avais demandé des space cakes avait d’ailleurs fait allusion à cette invasion. Les tenanciers de ces stands ont l’apparence classique des faux hippies, avec des cheveux longs mais attachés, et le reste à l’avenant, tout ce qu’il y a de lisse et net. Comme ils sentent que je les observe en me faisant ces réflexions, je perçois une certaine gêne chez eux à jouer, par intérêt lucratif, ce rôle fictif de libertaires qu’ils ne sont pas. Quoi qu’il en soit, il semble bien que le touriste venant visiter la communauté en soit pour ses frais, que la plupart ne verront que ce que les marchands du temple leur laisseront voir.

Au crépuscule, on allume des guirlandes d’ampoules électriques. Malgré ce que j’ai dit plus haut, il me semble tout de même voir quelque chose d’authentiquement hippie dans une représentation théâtrale en plein air et en allemand donnée par trois femmes aux longs cheveux déployés, sans doute d’origine teutonique.

Par ailleurs, un hippie qui semble lui aussi authentique m’invite à goûter d’un fruit qui ressemble à une pastèque et que la communauté, me dit-il, cultive. Quand j’ai mangé la chair, je lui demande où jeter, non pas l’écorce, mais ce qui ressemble plutôt à un gros noyau ayant l’aspect d’une bûche de bois. Il me dit de ne surtout pas le jeter car cela se mange. Il m’invite donc à manger du bois ! Pour ne pas le vexer (de plus, d’autres hippies nous regardent), je mords dans la bûche et parviens à en détacher un morceau, que je commence à mâcher. Ce n’est pas mauvais, bien que coriace. Je dis que cela a goût de nougat et ma comparaison paraît être appréciée.

*

Dans un salon avec beaucoup de gens, une mouette sur le parquet cherche à grimper sur moi : elle saute sur ma jambe et s’y agrippe à l’aide de ses pattes, puis entreprend de monter en battant des ailes. Je l’écarte en essayant de ne pas la blesser. Puis un jeune chat réalise une véritable prouesse : courant à travers le salon pour prendre son élan, il grimpe au mur grâce à la vitesse acquise, puis court au plafond sans tomber, également avec la vitesse acquise, le traversant tout entier en diagonale avant de redescendre par le mur opposé. Ayant accompli ce fait insigne, il me regarde. Je m’étonne que les autres personnes présentes ne soient pas plus impressionnées par ce que nous venons tous de voir.

*

Un film sur la guerre du Pacifique (1941-1945) du côté japonais.

Trois amis japonais font connaissance de leurs fiancées japonaises à Paris. Ce sont des jeunes gens cultivés, idéalistes, bohèmes. Quand la guerre est déclarée, les trois amis sont mobilisés.

Contre les Américains, l’aviation japonaise a mis au point un avion spécial : quand cet aéronef parvient au-dessus d’un porte-avions, il se transforme en étoile à quatre branches et se laisse tomber pour crever le pont avec l’une des branches, ce qui fait exploser le porte-avions. On en voit un en action ; c’est en quelque sorte un Goldorak ou Transformer avant l’heure.

Dans ce combat, deux des trois amis sont noyés ensemble : ils s’enfoncent côte à côte dans l’eau verte, communiant au moment de mourir dans la pensée de leurs chères fiancées Kuroke et Kuryûku.

Le troisième survit à la guerre : il est prisonnier des Français qui sont de retour en Indochine, utilisé comme interprète par l’administration militaro-judiciaire et traité par elle en esclave. Or la famille de sa fiancée s’était établie en Indochine. Les deux n’ont plus de nouvelles l’un de l’autre. Nous voyons la fiancée : sa coupe de cheveux rappelle les Années folles et montre assez qu’elle n’est pas la mousmé traditionnelle. Comme elle se rend à l’administration française pour certaines démarches relatives à la situation de ses parents, les deux se retrouvent : c’est lui, alors qu’il est en train d’officier comme interprète, qui la voit le premier, tandis qu’elle regarde le ciel par la fenêtre avec une profonde mélancolie.

*

Tout est en verre dans la caverne. Le gris est dans l’obscurité. (Tiré des Aphorismes de Hegel)

À table, une discussion s’engage sur la philosophie. R. (♀) dit qu’elle ne comprend pas pourquoi Hegel est si connu tandis que Max Ethiops l’est si peu, alors que, selon elle, les deux ont écrit la même chose. Je souris à part moi car, ne connaissant pas cet Ethiops, je ne pense pas non plus, à l’instar de Schopenhauer, que Hegel a sa place dans une discussion sur la philosophie. Par la fenêtre, je regarde dans le jardin un massif multicolore d’énormes roses pompons.

*

Il est un degré de maturité intellectuelle qui ne permet plus l’épanouissement de l’homme. (Pensée attribuée à J.-L. Mélenchon.)

*

On ne meurt pas femme.

*

I. et T. (2 ♀) discutent de manière mystérieuse pour moi du « Tex-Zaberg » (test de Tex et Zaberg). Mes demandes d’explication sur ce point sont à plusieurs reprises ignorées, puis T. me répond : « C’est le test pour les mariages… » Elle ne termine pas sa phrase mais je la complète moi-même, venant de comprendre : « Pour les mariages bostoniens. » Un mariage bostonien est, depuis le roman Les Bostoniennes de Henry James paru en 1886, une manière de décrire deux femmes vivant ensemble, sans cohabitation charnelle. Dans ce rêve, je l’emploie comme une manière de décrire deux personnes vivant ensemble sans cohabitation charnelle quel que soit leur sexe, donc, aussi bien, un homme avec une femme. Le test de Tex-Zaberg est un instrument des sciences psychologiques permettant de déterminer si une relation de cette nature entre deux personnes peut durer, car I. est inquiète à ce sujet, vivant avec un homme en « mariage bostonien ».

Note. On ne parle plus de mariage bostonien de nos jours et, sauf si ce phénomène n’a jamais existé dans la réalité ou s’il a cessé d’exister, il faut croire qu’il est aujourd’hui appréhendé sous une autre étiquette ; il me semble alors que ce doit être l’étiquette LGBT, à savoir que des femmes et des hommes vivant ensemble (femme avec femme, homme avec homme) sans cohabitation charnelle passent pour former des couples homosexuels bien qu’ils n’aient pas de rapports sexuels. Or les raisons autres que sexuelles pour vivre en couple ne peuvent manquer dans des sociétés caractérisées par ce que le professeur Bella DePaulo de l’Université Harvard appelle le préjugé de « singlism », qui discrimine, en particulier financièrement, les personnes vivant seules.

*

Dans le train où je suis assis, un homme qui vient de monter reste debout près de ma place, manipulant une sorte de gros fil. Quand le train redémarre, il me demande s’il peut s’assoir sur le siège à côté de moi. Cette demande m’étonne car le wagon est peu rempli et ce monsieur pourrait trouver un duo de places entièrement libre, mais je me conforme à la plus élémentaire courtoisie et l’invite à s’assoir, en retirant mon manteau du siège où je l’avais posé et que l’étranger souhaite occuper. Cet étranger descend du train une ou deux stations plus loin, après que nous avons échangé quelques paroles banales.

À une autre gare monte un groupe de trois hommes, et là encore, bien qu’il y ait toujours de nombreuses places libres dans le wagon, l’un des trois me demande s’il peut s’assoir à côté de moi, et les deux autres prennent place à peu de distance. Le nouveau venu cherche à me faire parler de mon précédent voisin dès qu’il a entendu de ma part que j’ai eu un autre voisin avant lui dans ce train. Je comprends alors que j’ai affaire à des phanségars : le précédent passager était en mission pour me tuer (la pelote de gros fil qu’il manipulait était son arme de mort, le goor-knat, avec laquelle il devait m’étrangler). Les trois autres s’attendaient à trouver mon cadavre et cherchent à présent à comprendre pourquoi leur co-sectateur n’a pas mis le plan à exécution.

*

Trois petites frappes. L’un d’eux rencontre une fille et décide de se ranger avec elle. Les deux autres lui jouent un tour : ils le forcent avec leur voiture à reculer avec la sienne, les deux voitures nez à nez. C’est leur façon de dire adieu au lâcheur. C’est aussi de cette manière que d’autres voyous, plus tard, s’en prennent à ces deux-là : avec leur camionnette ils acculent leur véhicule contre un mur, puis deux hommes sortent de la camionnette et tirent à bout portant sur la voiture, dont les vitres transpercées par les balles se couvrent de sang.

De son côté, le troisième ne s’est pas vraiment rangé. On le voit en débardeur dans son intérieur pauvre, avec sa femme et leur bébé. Il quitte fréquemment son foyer avec un pistolet qu’il tient caché. Dehors, il lance des appels mystérieux depuis une cabine téléphonique, des menaces. On apprend qu’il fait désormais partie de la bande d’un parrain local. Un jour, celui-ci tient à lui parler car il considère que la petite frappe fait des choses en douce, dans le dos du parrain et pour son compte personnel. Il le rencontre en même temps qu’un autre voyou, plus ancien, également coupable de manquements, et que le parrain commence par faire avouer. Sur les aveux du voyou, le parrain le tue d’une balle dans la tête.

C’est alors que je réalise que c’est un film que je suis en train de regarder depuis une salle de cinéma vétuste et qui reste éclairée pendant la projection. Je ne suis pas assis sur un siège mais à même le sol, devant l’écran, faute de places. Des spectateurs parlent en même temps que le film ; j’en avise un groupe et leur dis que le film n’est pas fini. Ils me répondent qu’ils sont justement en train d’essayer de faire taire ceux qui parlent. Cela devient le brouhaha dans la salle car tout le monde parle pour faire taire ceux qui parlent pendant le film. Finalement, un spectateur à la voix de stentor parvient à imposer le silence en proférant des menaces de mort. Dans la mesure où il se pourrait très bien qu’il me prenne pour un de ceux qui ont parlé pendant le film, j’éprouve de la nausée en entendant ses menaces. Je souhaite cracher pour m’en soulager mais en suis incapable en raison d’une pierre noire et plate qui se trouve sous ma langue (et qui pourrait être la véritable cause de ma nausée). J’extrais cette pierre avec les doigts et la jette devant moi, mais, fasciné par ce bézoard improbable, je le ramasse pour l’examiner plus attentivement.

*

Vagabondage picaresque dans une Espagne du temps passé.

Je trouve sur mon chemin une guitare (instrument dont je ne sais pas jouer) et j’en effleure les cordes du bout des doigts. Ce geste me révèle alors l’essence de cet instrument, qui est la même que celle de la harpe. Il faut avoir les doigts les plus légers pour exprimer toutes les harmoniques des cordes, et, fort de cette intuition, il me semble produire en continuant d’effleurer la guitare une musique céleste. Un enfant du village, qui s’étonne de cette façon de jouer inhabituelle, veut me montrer comment ils jouent ici et produit un affreux tintamarre en balayant les cordes du poing plus que des doigts. J’essaie de lui faire comprendre que cette manière de jouer traditionnelle n’est pas la bonne, ce dont il éprouve quelque honte.

Quand je poursuis mon chemin, il décide de quitter son village et de me suivre dans mon vagabondage. Nous rejoignons d’autres picaros et le soir, au moment de nous coucher tous à la belle étoile, je présente à mon nouveau compagnon le chat du groupe, un chat blanc appelé Poisson-Lune. Mais le gamin fait à propos de Poisson-Lune des remarques désobligeantes qui me conduisent à penser que c’est de la mauvaise graine.

*

Je décide d’assassiner un enquêteur importun venant mettre son nez dans mes affaires. Je le tue puis découpe son cadavre en morceaux avec une scie, en commençant par les chevilles et les poignets, et vais jeter les morceaux dans une tourbière à quelque distance du château (car je suis dans ce rêve une sorte de baron Frankenstein). En revenant au château, par un chemin de forêt au beau milieu d’un automne de conte de Grimm (les feuilles des arbres sont orange), je crois voir quelqu’un au bout du chemin et me rends compte que j’ai toujours la scie à la main, ce qui pourrait me compromettre. Je me précipite alors dans les taillis au bord du chemin et cache la scie sous un tas de feuilles mortes, puis retourne sur le chemin, où il semble n’y avoir personne ; mon imagination m’aura joué un mauvais tour.

Aux abords du château, un autre enquêteur, accompagné d’un simple agent en uniforme, est en train de chercher le corps de son collègue disparu, celui que je viens de tuer, dans des herbes hautes de la propriété. Je me doute qu’il sait que je suis l’assassin de son collègue mais je suis déterminé à ne pas me trahir ni à lui laisser trouver la moindre preuve matérielle de ma culpabilité. Je passe à côté de lui sans qu’il cesse sa recherche, et je ne le salue pas non plus.

Un peu plus tard, il me rejoint au château pour m’interroger. Je l’accueille dans un salon où mes tableaux sont exposés (car dans ce rêve je suis aussi peintre à mes heures perdues). Or voilà qu’il commence à trouver de l’intérêt à mes peintures et à en faire devant moi une longue analyse psychologique (plutôt qu’esthétique). Ce comportement n’est pas sans me troubler mais je me rassure en pensant qu’une telle analyse ne peut produire aucune preuve de culpabilité et qu’il cherche seulement à me déstabiliser. Or il y parvient puisque je finis par le rouer de coups avec ma canne, le tuant à son tour, en hurlant pour me justifier que les chrétiens ont massacré des milliers de musulmans pendant les Croisades et que ses leçons de morale sont donc très déplacées.

*

Je rends visite à une communauté hippie établie dans un château. Il s’y trouve un personnage étrange, colossal et vaguement difforme, aux longs cheveux blond pâle, qui fait office de DJ. Alors que je me promène seul sur les créneaux du château, je le vois marcher devant moi, de sa démarche un peu grotesque, pressé de disparaître de mon champ de vision. Je rejoins un groupe de hippies qui disent vouloir me présenter « le troll », car ils m’assurent qu’un troll vit avec eux. Comme je leur réponds qu’un troll est une créature légendaire qui dans la réalité n’existe pas, ils se récrient et insistent qu’un troll vit dans la communauté ; je fais alors mine de les croire, et, subodorant qu’ils prennent pour un troll l’étrange personnage dont j’ai parlé, au physique particulier, je dis : « C’est un grand blond, n’est-ce pas ? » Ils confirment que mon intuition est la bonne. S’agit-il d’un véritable troll ?

*

L’apocalypse s’est produite, la Terre est dévastée. Je me retrouve seul avec un compagnon d’infortune dans un vaste et sombre hôpital abandonné. Nous avons survécu mais comment allons-nous à présent nous maintenir en vie dans ce monde désert ? Dans le coin d’une pièce vide, je trouve, remplissant un trou dans le sol, un tas de cachets de paracétamol et me réjouis de cette trouvaille devant mon compagnon. Or ces cachets ont été rassemblés là par un autre occupant de l’hôpital désert, un adolescent, qui se découvre à nous à cette occasion pour réclamer le paracétamol qu’il avait entassé là comme un écureuil des noisettes. Nous l’interrogeons et apprenons qu’il survit en ces lieux grâce à un stock de poches de sang qu’il a trouvé dans une autre aile de l’hôpital, c’est-à-dire qu’il survit en buvant du sang humain. Le stock est selon lui suffisant pour vivre de longues années dans l’hôpital. Je blâme cette forme de vampirisme et explique qu’il nous faut sortir de l’hôpital pour tenter de retrouver d’autres survivants. C’est notre devoir en tant qu’hommes : recréer les bases de la civilisation. Cependant, les deux ne sont guère enthousiastes. Le premier est tenté d’adopter la philosophie de l’adolescent et de profiter du stock de poches de sang, et de son côté l’adolescent me rétorque que notre devoir en tant qu’hommes ne peut être ce que j’affirme vu que la civilisation vient de se détruire elle-même.

*

À l’accueil de l’hôtel où j’entre, un palace dans le style art déco, on me donne la clé de ma chambre au cinquième étage. Je prends l’ascenseur avec deux jeunes touristes étrangères. Elles descendent au même étage et je les suis en cherchant ma chambre. Nous traversons tout l’étage sans que je la trouve, tandis que les touristes trouvent la leur, la dernière chambre en sortant de l’ascenseur. Elles me regardent par-dessus l’épaule d’un œil sombre, me prenant pour un pervers. Je rebrousse chemin et continue de chercher, mais ma chambre est introuvable. En me fondant sur un raisonnement déductif à partir des numéros de chambre trouvés sur les portes de cet étage, qui présentent pourtant la plus grande absence d’ordre imaginable, entre 8 et 1600, je conclus que ma chambre est en réalité à l’étage supérieur.

Je reprends donc l’ascenseur. L’étage supérieur n’est pas le 6e (qui n’existe pas sur les boutons de l’ascenseur) mais le 7e. Au 7e étage, je me pose à une espèce de bar ou comptoir qui se trouve là et déplie une carte de l’hôtel qui m’a été donnée à l’accueil avec la clé. Pendant que j’examine ce plan, une femme de chambre en tenue très sexy me demande si j’ai besoin d’aide. Nous lions conversation, puis elle va faire le ménage dans la chambre à côté. Un groupe de jeunes clients de l’hôtel l’y rejoint, après que l’un d’eux l’a appelée devant moi : « Gisèle ! » (ou Gisele en allemand). Je les entends bavarder par la porte restée ouverte, contrarié par l’idée d’une possible orgie entre eux. Ayant trouvé ma chambre sur la carte (il faut que je monte encore deux étages), je quitte l’endroit, en décidant en mon for intérieur que la femme de chambre et les touristes ne feront que bavarder.

Quand j’arrive devant l’ascenseur, l’étage est tout à coup plongé dans le noir à cause d’une coupure de courant, et les ascenseurs ne marchent plus ; il faut que je prenne les escaliers, qui continuent, eux seuls, d’être éclairés. Deux étages plus haut, je sors des escaliers et me retrouve sur une terrasse où des clients fument des cigarettes. On me dit là qu’il faut traverser la terrasse pour accéder aux chambres, ce que je fais, me retrouvant alors dans un grand hall de gare, elle aussi dans le style art déco. J’aborde une passante et lui demande si nous sommes dans un hall de gare, ce qu’elle confirme. Je m’enquiers alors si elle sait où se trouve ma chambre d’hôtel. Elle m’invite à la suivre et, en sortant de la gare, me montre à quelque distance une passerelle qu’elle dit conduire aux chambres de l’hôtel. Elle est prête à me montrer le chemin jusqu’à cette passerelle. En nous y rendant, nous passons devant un orchestre de plein air, dans un kiosque sur la place qui, avec des musiciens du troisième âge, joue de la mauvaise musique. Je demande à mon accompagnatrice si c’est là l’orchestre de l’hôtel mais elle n’ose répondre. En chemin, je me fais la réflexion qu’il est étonnant qu’elle prenne tant de peine pour un parfait étranger, mais il faut reconnaître que le chemin pour accéder à la passerelle est loin d’être simple.

*

Un adepte du snorkeling pratiqué nu me recommande le nudisme. Pour moi qui dans mon enfance ai pratiqué le snorkeling (avec masque et tuba mais sans palmes) – cela ne s’appelait pas encore snorkeling et n’avait pas de nom, et les noms français que je trouve aujourd’hui sont longs et lourds, nous ne sommes pas un peuple qui cherche à nommer les choses –, qui l’ai pratiqué avec un émerveillement inépuisable, en Méditerranée, pour observer les poissons et ramasser des coquillages, l’idée de la nudité dans cette activité tout à coup m’enchante. En m’imaginant pratiquer le snorkeling nu, j’éprouve un sentiment de grande liberté. Au réveil, je suis convaincu du bien-fondé du nudisme.

*

Dans une administration où j’occupais, semble-t-il, un poste important mais où je fus disciplinairement dégradé, on me demande de rafraîchir un tableau d’art contemporain ornant une salle de réunion. Il s’agit d’un grand tableau monochrome rose. Avec un pot de peinture de même couleur, je me mets donc à repeindre le monochrome au rouleau, exactement comme si je repeignais le mur blanc derrière. Bien que le résultat ne puisse pas être un tableau différent mais seulement un tableau rafraîchi, je me fais la réflexion que ce rafraîchissement est une trahison de l’œuvre de l’artiste, car même si l’on ne pourra voir aucune différence à l’œil nu, un certain scanner pourrait sans aucun doute révéler que les gestes de l’artiste et les miens ne furent pas les mêmes. D’où cette conclusion en forme de théorème de l’art : même si rien, absolument rien ne permet de distinguer deux monochromes à l’œil nu, chaque monochrome est unique.

Sur ces entrefaites, un ex-collègue de la classe importante passe derrière mon dos. Nous nous retournons au même moment et nous faisons face ; il me tend la main, bien qu’il soit toujours, lui, en costume cravate et que je sois moi en salopette de peintre du BTP. J’en éprouve de la reconnaissance.

*

BC : avant la vaccination de Jésus-Christ. AD : après la vaccination de Jésus-Christ.

*

On nous sert à manger, à T. (♂) et moi, une chauve-souris au milieu d’une grande assiette blanche. C’est une petite chauve-souris étendue sur le dos et qui bouge : ses gestes et la physionomie de sa face expriment la souffrance. Je fais remarquer à notre hôte que la chauve-souris bouge mais il répond qu’elle est bien morte et qu’il s’agit seulement de mouvements post-mortem résultant de la friture dans l’huile bouillante. Malgré ces explications, je refuse de manger. T. n’a pas ces scrupules, il saisit la chauve-souris du bout des doigts, l’enveloppe dans ses ailes comme un pâté impérial dans une feuille de salade et, sans la moindre sauce, la croque puis se met à mâcher. Le bruit indique un mets particulièrement croustillant, qui donne envie… Je demande à T. s’il a senti la chauve-souris bouger dans sa bouche, voire dans son œsophage.