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Red Hook : Poème
Des fjords blanchis de brume où la mer est de glace,
Des monts abrupts plongeant dans l’océan gelé,
Des hauts-fonds où la nuit irise la nef lasse,
Dans le vent fustigeant le front échevelé,
Il arriva, pêcheur des abîmes polaires ;
Et son œil d’eau guettant les altiers stercoraires
Un jour vit se dresser les tours à l’occident.
Baluchon sur l’épaule, en bas, dans l’ombre épaisse
Du port cyclopéen, où son vaisseau le laisse,
Il s’engouffre, d’un pas massif, indépendant.
II
Le grimpeur des haubans sous les vagues énormes,
Dans les vents acharnés à démonter les mâts,
Menaçant de réduire en squelettes informes
Les vaisseaux ballottés, le grimpeur des frimas,
Des ouragans hurleurs, des éclairs des tempêtes,
À présent dans le ciel marche sur les arêtes
En métal dont on fait les ninivites tours.
Et, dressés sur le sol, ces échafauds ogresques,
Pour l’écheleur des mers hautes, funambulesques,
Sont comme des parquets et le pavé des cours.
III
Un jour c’est l’accident – à terre ! – un pied broyé
Par la chute d’un ais, le travail impossible,
Ce grand corps jamais plus ne peut être employé,
Et ses droits incertains, dans un monde impassible
Qui de lui se détourne, en peu ne sont plus rien.
On vit donc ce boiteux, aboyé par un chien,
Entrer dans un taudis, par une nuit sans lune,
De Red Hook, où finit le débris des vieux fjords.
Quand d’autres d’un commun ancêtre sont mylords
Du dollar, investis maîtres de la fortune.
IV
Et puis l’on a rasé les taudis, fait en dur
Des maisons où bientôt s’entasse une autre lie,
Tout ce que l’univers engendre de moins pur
Emplit ces murs, grouillant de haine et de folie,
Avide, méprisable, à l’air libre un égout
Donnant à Lovecraft y passant du dégoût.
Et le rugueux marin des abîmes polaires,
Le géant bâtisseur des Woodworth colossaux,
Qui n’est plus qu’un fantôme aviné des ruisseaux,
Meurt sous les coups de pied de gueux patibulaires.
