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Journal onirique 4

Période : janvier 2020.

On rappelle au lecteur que les premiers rêves retranscrits sur ce blog l’ont été dans les billets Anaïs et Marie-Madeleine, sous Rêves-contacts (x), et Exoparapsychologie : Rêve-contact 2, sous Rêves-contacts (2) (x), avant que débute la série Journal onirique proprement dite, accessible depuis la table des matières (x).

On demandera peut-être ce qui a bien pu me pousser à entreprendre une tâche aussi déconsidérée que celle qui consiste à répandre des contes qu’un homme raisonnable hésite à écouter patiemment, mieux, à en faire le sujet de recherches philosophiques.

Kant, Rêves d’un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques

C’est bien par conséquent un même sujet qui est membre en même temps du monde visible et du monde invisible, mais ce n’est pas la même personne, parce que les représentations de l’un de ces mondes, en raison de leur nature différente, ne sont pas des idées liées à celles de l’autre, et par suite, ce que je pense comme esprit, je ne m’en souviens pas en tant qu’homme et inversement mon état d’homme n’intervient pas du tout dans les représentations que j’ai de moi-même comme esprit.

Ibid., Ière partie, chap. II

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Au cours d’une catastrophe non naturelle (une catastrophe artificielle), dont les caractéristiques restent mystérieuses mais qui a l’ampleur des incendies d’Australie, j’essaie d’alerter la population sur la nécessité de faire quelque chose pour sauver de l’extinction totale les victimes de cette catastrophe. Si, pour les feux d’Australie, les principales victimes sont la faune et la flore, avec un risque de disparition pour de nombreuses espèces endémiques telles que les koalas, ici les victimes sont les playmobils.

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Dans la ville huppée, ou bourgeoise, de N., nous sommes plusieurs colocataires à emménager en même temps. Depuis la fenêtre de la chambre que je vais occuper, j’observe une scène se déroulant en bas dans la rue. Parmi un groupe de jeunes, garçons et filles, blancs pour la plupart, qui ont rejoint pour partir en virée deux ou trois voitures garées là, une dispute éclate : un des garçons hausse la voix contre l’une des filles. Celle-ci ressemble à une certaine actrice de films pornographiques. Pendant ce temps, mes colocataires se sont réunis dans la chambre et la dame un peu pincée qui nous accueille dans l’appartement nous fait la communication suivante : « Le propriétaire insiste sur une règle très importante : tout locataire fréquentant une actrice porno sera immédiatement renvoyé. » Tandis que cette annonce est diversement appréciée et commentée par les autres, je demande à notre hôtesse si les jeunes qui sont en bas dans la rue, et que je lui montre, sont représentatifs du quartier. Elle me répond : « Non, ceux-là doivent venir de la barre, derrière », et elle montre de la main la direction de la barre HLM, que l’on ne peut voir depuis la fenêtre, c’est-à-dire qu’elle indique un des murs de la chambre. Cette « barre » désigne de toute évidence l’immeuble où se concentre la population pauvre du quartier, et c’est sans doute de là que viennent les actrices dont parle le propriétaire. Les jeunes que je vois en bas sont habillés d’une manière spéciale, qui les fait ressembler de façon un peu trop marquée à des personnages de séries américaines pour la jeunesse.

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F. et sa famille (femme et deux enfants, un garçon et une fille), ainsi que quelques autres personnes plus âgées (troisième âge) et moi-même faisons du tourisme à Oman, où je ne suis jamais allé dans la réalité mais où je dois servir de guide à notre petit groupe car j’ai déjà voyagé vers d’autres destinations du Golfe.

Après que chacun a déposé ses bagages dans les chambres, je me retrouve dans un taxi à la suite d’un autre où sont montés les deux enfants de F. Avec leur manière habituelle de n’en faire qu’à leur tête, ils sont tout simplement montés seuls dans un taxi, et vogue la galère ; quant à moi, j’ai suivi, pensant que le groupe au complet, ou du moins les parents, étaient avec eux dans le taxi. Nous sortons de la ville, et le paysage ressemble à la verdoyante campagne de l’Inde, avec des rizières au bord de la route et même un éléphant. Des policiers arrêtent notre convoi, mon chauffeur engage une discussion avec l’un d’eux ; il m’explique alors que nos deux taxis doivent prendre des routes différentes en raison d’ordres supérieurs dont la logique échappe aux simples mortels que nous sommes. Je fais signe aux enfants de retourner à l’hôtel, puis nos taxis se séparent. Mon chauffeur, qui, étant originaire du Maghreb, parle français, me raconte en riant qu’il a dit à l’agent de la circulation avec lequel il a discuté, qu’il avait l’air d’un clown. Comme cela n’a pas eu de conséquences fâcheuses, je me dis charmé par l’existence de mœurs aussi libres. Il me répond que je devrais regarder la télé nationale mais je ne saisis pas si c’est parce que cela serait de nature à confirmer ma remarque ou bien à la réfuter.

Je lui demande de me déposer devant le musée national des arts traditionnels, en ville. Devant le musée, la vue d’un groupe de femmes en abayas noires me réjouit : notre immersion dans le Golfe va pouvoir commencer. Après lui avoir demandé sa carte pour de futures excursions, je me sépare de mon chauffeur et me mets à l’ombre d’une halle à colonnades, sur une charmante place médiévale aux abords immédiats du musée. Je souhaite indiquer à F. et aux autres de venir m’y rejoindre mais mon iPhone me joue des tours : je ne parviens pas à sortir de Google Maps, dont une centaine de pages sont ouvertes. Il faut que je les ferme une à une en appuyant de manière répétée sur la croix tactile en haut à droite de l’écran, et je m’y mets frénétiquement, pour que ce soit le plus rapide possible, en regardant descendre le compteur de pages ouvertes, mais alors que je crois être en bonne voie le compteur se remet subitement à cent et quelques pages, et je repars de zéro dans le fastidieux processus de fermeture manuelle, qui semble sans fin.

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Dans un jardin luxuriant, P. me montre le « désert des vers », c’est-à-dire le « désert » où ne vivent que les vers (lombrics et autres). Il s’agit d’une sorte de compost (qui n’a pas vraiment l’air, cependant, d’une masse organique en putréfaction et fermentation, mais plutôt à du banal terreau gras) qui attire – on pourrait même dire « capte » – moustiques, guêpes et autres insectes susceptibles de rendre pénible la fréquentation du jardin ; le compost est en effet ainsi préparé qu’il leur est irrésistible et qu’ils ne le quittent que pour dormir. On ne peut y travailler que quand ils dorment, justement, car le désert des vers est autrement un endroit dangereux pour l’homme : c’est d’ailleurs pourquoi il est situé dans un coin du jardin à l’abri de buissons et de haies. Nous nous y rendons avec P. alors que les insectes dorment (il fait jour) et j’apprends à y travailler.

Certaines espèces rares de plantes y poussent, à l’instar de ce haricot de la taille du petit doigt dont je fracture la cosse, laquelle renferme un objet ressemblant à une amulette thaïlandaise que je possède dans la réalité. Cette amulette thaïe est un petit cylindre (en fait une paire mais peu importe ici) de verre transparent orné à ses deux extrémités d’argent filigrané et contenant de petits « yeux de naga », à savoir, sans m’attarder sur le sens de cette expression, des petites billes translucides de différentes couleurs. L’objet à l’intérieur de la cosse de haricot est un tel cylindre mais contenant des grains d’or, qui sont, je pense, les graines du haricot. P. me dit de ne pas toucher aux haricots et nous continuons de travailler.

Un peu plus tard, il me demande si j’ai du tabac à rouler, pour en appliquer sur le compost. Je n’en ai pas mais F. passe justement par là, avec quelques autres personnes, et nous lui posons la question. Il a un paquet de tabac à rouler sur lui, bien qu’il ne fume pas ; il lui a été offert par la présentatrice de l’émission de télé à laquelle il a participé, en remerciement pour le bouquet de fleurs qu’il avait apporté. Il nous laisse le paquet et repart avec les autres. En ouvrant le paquet de tabac, P. commence par en mettre une bonne pincée dans sa bouche, en m’expliquant que c’est un produit comestible, « piquant mais bon ». J’y goûte à mon tour, charmé par cette information, mais l’impression est plutôt celle que j’aurais si j’essayais de manger du tabac à rouler dans la réalité. Je l’avale tout de même.

Quand nous en avons terminé, L. doit nous conduire quelque part en voiture. Sur le chemin, au village, elle nous montre de nombreux petits tas de paille ici et là, témoignage des activités agricoles de cette région, et qu’il faut selon elle ramasser. Au lieu de nous conduire où nous devons aller, P. et moi, elle fait même des tours dans le village pour ne rater aucun de ces monticules, faisant chaque fois les mêmes remarques. Puis elle s’arrête en haut d’une côte en bordure du village, sort une brouette du coffre de la voiture et commence à ramasser la paille qui jonche la route tout du long, en continuant de parler, répétant les raisons pour lesquelles il faut ramasser la paille. De propos délibéré, j’évite de la regarder en face, pour témoigner ma désapprobation.

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Avec plusieurs autres personnes, j’essaie le snowboard volant. Certains sont un peu devant moi, à plus basse altitude. La planche doit se diriger dans les airs par les mouvements du corps. En les regardant faire, je me dis que j’en serais moi-même incapable – alors que le point de vue depuis lequel je les observe indique assez que je fais grosso modo la même chose qu’eux. Nous volons en escadron au-dessus d’une sorte de char blindé avançant sur une route au milieu d’un paysage désertique, telle une armada post-apocalyptique à la Mad Max.

Puis je suis assis aux commandes du « xaptop », un tracteur super rapide. Il part en trombe au démarrage mais quelques mètres plus loin, alors que j’ai fait imperceptiblement tourner le volant, il se met en travers de la route, immobilisé. Pour pouvoir le réparer, il faut le ranger au bord de la chaussée ; c’est ce dont se charge une femme, en le poussant d’une seule main.

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Ma logeuse, la personne chez qui j’occupe une chambre (situation ne correspondant pas à la réalité), organise une réunion de famille pour débattre de ce qu’elle doit faire après le départ de son mari. La famille arrive, nombreuse, et se rassemble dans le salon. J’essaie dans un premier temps d’entendre ce qui se dit. Puis, la réunion se prolongeant, certains membres de la famille se dissipent et vont et viennent  dans l’appartement, ce qui rend impraticable tout espionnage de ma part. Certains entrent même dans ma chambre. Il semble y avoir une règle tacite entre nous : faire comme si les uns et les autres n’étions pas là ; ainsi, nous ne nous parlons pas. Je prends place dans le fauteuil de ma chambre pour lire, mais c’est une manière de faire semblant car je ne lis jamais assis dans le fauteuil, toujours sur mon lit ; seulement je ne veux pas qu’ils me voient lire sur mon lit, et d’ailleurs un visiteur est déjà assis dessus, contemplant les pièces jaunes que j’ai laissé traîner sur le tapis, ces pièces jaunes dont je me réjouis comme d’un signe extérieur de richesse. Assis dans le fauteuil, je ne parviens pas à me mettre dans la disposition d’esprit requise pour lire. Un autre visiteur contemplant l’un des tableaux exposés dans la chambre, je me lève alors pour lui dire, au mépris de la règle susdite, qu’il s’agit d’une œuvre du peintre carcassonnais Jacques Ourtal (1888-1962). Or, quand je vois le tableau, à ma grande surprise ce n’est pas l’Ourtal auquel je pensais mais un tableau tachiste inconnu de volutes vertes et rouges, brillant, dont certaines taches sont pailletées d’or ; il y aussi des filigranes bleu marine qui semblent apparaître et disparaître.

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Un homme riche et célèbre, joué par Jean Yanne (à moins que cet homme ne soit Jean Yanne lui-même) obtient du Parlement français le vote d’une loi contraignant le gouvernement à faire restituer par le Laos les biens de sa famille saisis par le nouveau pouvoir au moment de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir colonial. Le parlementaire auteur de la loi, qui l’a défendue devant ses collègues, est si content de son adoption qu’il invite les autres députés à un séjour touristique au Laos (aux frais du Parlement).

Au Laos, dans la forêt, je survole le village d’un peuple premier du pays. C’est un village construit en paille tressée, d’une étendue considérable, délimité par une enceinte formant en même temps une galerie couverte où sont établies les principales habitations. D’autres huttes se trouvent éparpillées sur la surface ainsi délimitée. Un incendie s’étant déclaré dans une partie de l’enceinte, tous les hommes du village sont mobilisés pour l’éteindre et reconstruire la section endommagée.

Pendant ce temps, un groupe de femmes discutent entre elles, assises devant la galerie. L’une d’elles déclare qu’elle veut quitter son mari, les autres cherchent à l’en dissuader. Une ancienne prend la parole : « De quoi vivras-tu sans ton mari ? » La première explique alors qu’elle possède un trésor laissé par les Français et qu’en le vendant elle sera suffisamment riche pour vivre jusqu’à la fin de ses jours. Dans sa hutte sous la galerie, au milieu d’un bric-à-brac hétéroclite d’objets primitifs, se trouve en effet un tableau de Manet. Je me doute cependant que les espérances de cette femme seront déçues et que, lorsqu’elle fera savoir au monde civilisé qu’elle possède un tableau de cette valeur, ou bien on lui en paiera une bouchée de pain ou bien on le lui confisquera par la force.

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Une journaliste dont je viens de faire la connaissance à l’occasion d’une manifestation me propose – c’est bon signe – de boire un thé avec elle à la machine du local où nous nous trouvons. Je lui dis alors que c’est moi qui l’invite et mets une pièce dans la machine. Cette dernière est à moitié déglinguée, ses saccades déforment le gobelet et, une fois ce dernier rempli, elle ne s’arrête pas, si bien que le thé déborde ; la journaliste est obligée de retirer le gobelet sous le flot de thé continuant de couler (elle n’a toutefois pas l’air de se brûler). La machine finalement s’arrête.

Pendant que je demande à la journaliste si tout va bien, un monsieur approche de la machine pour se servir une boisson ; je l’arrête en lui disant que c’est mon tour et que, la machine ayant visiblement des problèmes de fonctionnement, je n’entends pas le céder, au cas où elle ne finirait par ne plus fonctionner du tout. Cependant, le monsieur m’embobine, m’explique qu’il sait comment s’y prendre avec cette machine, que je n’ai qu’à le laisser faire, il se chargera de me servir la boisson de mon choix avant de se servir lui-même. Je me laisse convaincre. Quand il a transformé, avec mon aide en tant que simple ouvrier, la machine en véritable salle de contrôle d’un manège de fête foraine, il m’invite à glisser une pièce d’un euro. Dans mon porte-monnaie pourtant bien garni, je ne trouve que des pièces de deux euros ou de cinquante centimes. Je lui tends une pièce de deux euros mais il refuse, insistant sur le fait que la machine ne marche qu’avec des pièces d’un euro (j’espérais qu’il pourrait me faire la monnaie). Je trouve finalement une pièce d’un euro et l’introduis. La machine sert cette fois le thé normalement mais l’homme, dont je réalise à présent qu’il s’agit du président destitué de Bolivie Evo Morales, s’empare du gobelet et fait mine de le porter à sa bouche pour y boire. « Vous aviez pourtant admis que c’était mon tour ! », m’exclamé-je, mais c’était seulement de sa part une mauvaise plaisanterie. Il boit tout de même une gorgée avant de me passer le gobelet, ce que je n’apprécie pas vraiment car il pourrait avoir des microbes.

Je peux enfin retrouver ma journaliste dehors. Le temps est superbe. La journaliste ne porte en haut qu’un soutien-gorge et je suis moi-même torse nu en raison des efforts pour transformer la machine. Elle me demande si je veux aller à la plage avec elle ; l’affaire est donc pour ainsi dire conclue mais comme, n’étant pas complètement certain d’avoir bien entendu, je lui demande de répéter, elle me dit : « Va faire du vélo tout seul » et s’éloigne. Je la suis en lui demandant de s’expliquer. Nous rejoignons un groupe de filles que je connais, assises sous un arbre, et nous asseyons avec elles. Je continue d’essayer de ramener à la raison ma journaliste, qui me demande alors devant les autres : « De toutes celles que tu connais, laquelle préfères-tu ? » En présence des autres filles, je ne pense pas à répondre que c’est elle que je préfère.

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Dans son manoir de Steden Street, M. X a été assassiné.

Mme X, son épouse, qui dort avec lui dans la chambre à coucher, est réveillée en pleine nuit par un moustique ; apercevant, à la lumière de sa lampe de chevet, l’insecte sur un mur, elle sort du lit, prend une de ses chaussures à la main – une chaussure à talon du genre vulgaire, surtout pour une dame de cet âge respectable – et en frappe le mur pour tuer le moustique. Elle remarque alors, à quelque hauteur près de la fenêtre, un effritement, de la longueur d’un doigt, qu’elle n’avait pas auparavant remarqué. C’est en retournant au lit qu’elle découvre son mari mort. C’est du moins ce qu’elle raconte aux enquêteurs.

Au vu de la position du cadavre, le meurtre semble s’être passé de la façon suivante. M. X dormait sur le dos quand il s’est redressé subitement, comme réveillé par un cauchemar. Alors qu’il était dans cette posture redressée, l’assassin a commencé à l’étrangler à l’aide d’un garrot ou d’un lacet. Pendant la strangulation, le corps s’est déplacé vers le chevet, et quand l’assassin a lâché prise, M. X étant passé de vie à trépas, le corps est resté en position assise, appuyé contre le dossier du lit.

Mme X sort de la chambre pour appeler la police. En sortant, elle passe près d’une table sur laquelle se trouvent quelques magazines ; en couverture de l’un d’eux on lit les mots Psycho Killers.

Mme X a descendu les escaliers et décroché le téléphone, mais elle entend alors, à l’étage, le bruit d’une porte qui s’ouvre en grinçant. Elle raccroche, saisie d’effroi à l’idée que le tueur pourrait être encore dans la maison. Nous sommes au petit matin et la demeure est plongée dans la pénombre. Le suspense retombe quand le chat domestique dévale les escaliers : c’est lui qui est à l’origine du bruit.

Plutôt que de reprendre le combiné, Mme X se rend dans l’aile du manoir aménagée en appartements privés pour sa fille étudiante, qui y vit avec une amie. Les deux filles ont passé la nuit avec leurs compagnons respectifs et n’ont pas dormi. La mère les trouve tous à moitié dévêtus. Sa fille lui dit qu’ils n’ont pas quitté les lieux mais n’ont rien remarqué. Quand Mme X lui apprend la mort de son père, tout le monde sort, sauf le petit copain de la fille, qui prend d’abord quelque chose dans le frigidaire avant de suivre les autres. Quand il referme la porte du frigo, on peut lire sur une brique de lait les mots Froch Killers (ce qui paraît signifier « tueurs proches » et désignerait des tueurs bien connus de leurs victimes).

Enfin, le fils de la famille, un adolescent en surpoids, dit avoir passé la nuit avec son copain noir entre la cave et le toit du manoir, pour monter et installer en cachette une antenne parabolique destinée à capter des signaux de vie extraterrestre.

Qui a tué M. X ?

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Après une visite au Sénat, qui ressemble à une galerie commerciale, avec un cinéma Miramax au dernier étage, je prends le bus mais reste debout à l’arrière, en plein air, les pieds posés sur je ne sais quoi et m’agrippant à une barre opportunément placée là. Ce n’est pas désagréable. [Deux ou trois jours après ce rêve, je regardais un documentaire sur Kinshasa, Système K de Renaud Barret, où des minibus transportent de cette manière, apparemment régulière là-bas, les passagers qui ne trouvent pas de place à l’intérieur.] Toutefois, voyant sur le trottoir des policiers courser trois ou quatre filles, je me dis, ce que je fais n’étant pas autorisé, que je ferais mieux de voyager de manière régulière puisque j’ai des tickets de bus sur moi. Il faut donc que je descende au prochain arrêt, pour quitter mon perchoir et monter dans le bus comme passager normal. Je laisse passer un arrêt et le suivant ne semble jamais venir. (Il ne suffit pas que le bus s’arrête à un feu car il ne prend de passagers qu’à un arrêt réglementaire.)

Finalement, je descends au musée pour voir une exposition d’art islamique, où je prends à l’entrée un panier en plastique comme ceux que l’on trouve dans les supérettes quand on fait ses courses. Plus tard, je rencontre A. B., le célèbre garde du corps présidentiel d’origine maghrébine qui fait trembler la République, et il semblerait que nous nous connaissions puisque je lui parle de l’exposition, souhaitant la lui recommander chaudement. Je ne parviens cependant pas à lui en parler de manière culte ; tout ce que je trouve à dire, c’est que les explications sont très bien, que pour chaque objet la période est indiquée. A.B. fait alors une remarque profonde sur les périodes historico-politiques qui ne sont pas toutes également favorables aux arts et aux artistes.

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« Pandemtique » (prononcer pan-dèm-tique) est le nom d’un évangile de l’apôtre Thomas aujourd’hui perdu. L’évangile pandemtique, donc. Sera-t-il un jour retrouvé ? Quels secrets contient-il ?

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C. gare dans un parking souterrain la voiture où je suis avec elle. Alors qu’elle consulte son smartphone depuis son siège et ne conduit donc plus, la voiture se met à reculer, et le tunnel où la voiture avance ainsi à reculons n’a plus rien d’un tunnel de parking mais a l’aspect effrayant d’un souterrain de l’inframonde, avec non des murs en ciment mais des parois irrégulières et déchiquetées, souterrain dans les profondeurs duquel nous sommes comme happés. Je demande à C. ce qui se passe ; sans lever la tête, elle répond qu’elle me laisse faire la marche arrière. Je prends donc le volant mais pour repartir en marche avant, dans le parking, que nous rejoignons. Entre-temps C. a réalisé ce qui se passait ; nous nous rassurons en nous disant que ces inquiétants tunnels d’où nous venons de ressortir sont des cavités naturelles près desquelles le parking a été construit et que nous y avons engagé la voiture par erreur. Puis nous sortons.

En séjour touristique à Kinshasa, nous décidons de prendre un bateau-mouche. À l’intérieur, toutes les places sont prises, sauf deux près des fenêtres, où nous nous asseyons. Pendant le trajet, le bateau a tendance à s’enfoncer et, comme la fenêtre près de laquelle C. et moi sommes assis est ouverte dans sa partie haute, l’eau y pénètre et se déverse sur les personnes les plus proches, c’est-à-dire essentiellement nous deux. Les passagers noirs apprécient et commentent diversement ce qui se passe ; certains, le plus grand nombre, se réjouissent de ces déboires des toubabs, d’autres les déplorent en raison des devises que les toubabs apportent au pays, et voudraient que tout leur soit agréable.

Au débarcadère, la police nous interroge sur ce qui s’est passé dans le bateau-mouche, et de fil en aiguille nous finissons par leur parler de notre étrange expérience dans le parking. Une équipe de police s’y rend alors avec nous ; parmi les policiers, une inspectrice en chef et son adjoint, tous deux blancs. À l’intérieur du parking, quand je raconte les faits plus en détail, en avouant mon sentiment que l’événement n’avait rien de naturel, l’adjoint se tourne vers l’inspectrice et lui déclare qu’il a vécu la même chose « dans la chambre », et je comprends qu’il veut dire par là dans une chambre où ils étaient tous deux amants. Il la suspecte d’être une sorcière, ce qu’elle ne nie pas. (L’inspectrice est rousse et les femmes rousses étaient, dit-on, particulièrement suspectes de sorcellerie au Moyen Âge pendant les chasses aux sorcières de l’Église, chasses qui furent très virulentes en Allemagne où le phénomène est connu sous le nom de Hexenwahn, la folie des sorcières.)

Je demande à l’inspectrice de venir avec moi dans le couloir que je crois reconnaître comme étant celui où s’est ouvert pour C. et moi le tunnel de l’inframonde. Elle me suit et, quand nous tournons l’angle, nous entrons dans un autre univers, à l’entrée d’une vaste caverne vaguement illuminée depuis le fond opposé par une lumière blanche (la caverne, très étendue, est faiblement éclairée bien que la source de lumière blanche au loin paraisse d’une grande intensité). Devant nous se tient une créature humanoïde dont je ne distingue que les contours. La créature s’approche de nous, et en fait de moi, clairement dans l’intention de s’emparer de ma personne. Mais la présence de la sorcière prévient tout sentiment de peur : je sens qu’elle contrôle la situation et ne me veut aucun mal pour le moment, elle entend plutôt me montrer son pouvoir. Au moment où la créature arrive sur moi, la sorcière me reconduit dans le parking.

À l’écart, je raconte ce qui vient de se passer à l’adjoint. Notre conviction à tous deux est que, quand la sorcière envoie à des gens des visions de l’inframonde, c’est qu’elle les a choisies comme victimes, et que nous allons donc mourir si nous ne faisons rien. (Mais que faire contre un pouvoir surnaturel ?) La question, qui nous oppose, de savoir si nous avons été désignés comme victimes sacrificielles ou à un autre titre, lui ne croyant pas à l’hypothèse du sacrifice, est ensuite discutée entre nous, bien qu’elle semble relativement secondaire.

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Le summum bonimentum. (Au lieu du summum bonum.)

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Tandis que je suis assis dans un jardin à même la pelouse, contemplant un magnifique panorama de montagnes sous un ciel bleu turquoise, un couple de sangliers vient traverser le jardin, nullement effarouché par ma présence ni par celle des autres personnes assises autour de la table d’une véranda entourée de baies vitrées. Marchant entre la laie et le sanglier, se trouve aussi, ce que je n’avais pas vu tout d’abord, un marcassin. Ce dernier est attiré par un seau posé au sol, près de la véranda, qui contient divers détritus organiques pour le compost. Comme il commence, sous l’œil de ses parents, à fouiller du groin dans le seau, cela suscite parmi les spectateurs une gaîté bruyante. L’éclat ainsi provoqué fait sursauter le petit marcassin, qui s’enfuit en emportant dans la gueule la rose fanée qui surmontait le tas d’ordures. Un peu plus loin, après avoir laissé choir la rose, il entreprend de la dévorer rageusement, furieux d’avoir été dérangé pendant qu’il fouillait dans les ordures, et à cause de la frousse qu’il a eue il défèque en même temps.

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Bouddha ascétique de Takahiro Kondo, 2016 (à la mémoire des victimes du tsunami de 2011), Musée Guimet, août 2019, exposition temporaire “Bouddha, la légende dorée”.

Journal onirique 3

L’omniprésent ignore l’unilatéralité et la lourdeur de ce qui n’est que réel – cela qui se borne à tantôt enchaîner l’homme, tantôt le repousser et tantôt l’abandonner, le livrant chaque fois aux distorsions du hasardeux.

Heidegger, Wie wenn am Feiertage… / Comme au jour de fête

Période : janvier 2020.

Suivi de trois poèmes inédits.

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Giallo

Sur l’idée de la vendetta contre le genre humain ou la société, comme dans le film Lo squartatore di New York (L’éventreur de New York) de Lucio Fulci, c’est ici le général en chef de l’armée nationale qui entreprend de plonger la planète dans le chaos, sous couvert de secret-défense, pour venger l’accident qui a fait de son fils unique un légume. L’opacité entourant les milieux militaires, accoutumés du fait de la doctrine dite réaliste des relations internationales à agir en dehors de tout cadre légal, et les hautes sphères dirigeantes en général rend impossible à l’opinion publique de comprendre que ce haut responsable agit non pas en vue du mandat officiel qu’il a reçu mais entièrement mû par sa folie privée.

Étant l’une des rares personnes à connaître l’existence du légume, que son père enferme chez lui gardé par une vieille femme, je commence à comprendre, et j’essaie d’alerter la presse indépendante sur ce qui est en train de se passer et que personne ne parvient à expliquer de façon satisfaisante.

Le mot giallo, qui veut dire « jaune » en italien, désigne les films noirs de ce pays, films dont la facture est unique et inimitable. Certains noms parmi les plus grands du cinéma italien se sont illustrés dans le genre, tels que Dario Argento, Mario Bava, Sergio Martino, Umberto Lenzi, Lucio Fulci. Le film de ce dernier que je cite dans la description du rêve entre indéniablement dans le genre mais, par son plasticisme borgien, est tout particulièrement apprécié des amateurs de films d’horreur.

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La scientifique en blouse blanche me conduit auprès de l’un de ses petits protégés, un enfant surdoué, au cours d’un rendez-vous que j’ai sollicité pour qu’elle me présente la méthode pédagogique nouvelle qu’elle a mise au point et développée en vue de servir ces superintelligences précoces et de prévenir les dysfonctionnements qui les guettent dans un monde tellement inférieur à leurs capacités. Mis en présence du petit garçon, je ressens immédiatement une sourde hostilité de classe envers lui : voilà un rejeton de la grande bourgeoisie qui, après son passage dans ce jardin d’enfants aux allures de laboratoire du MIT et au terme de son éducation qui sera sans aucun doute du même acabit, avec des prix Nobel pour précepteurs particuliers, ira tout naturellement occuper la place dirigeante qui lui revient dans l’infernal système d’exploitation de la classe à laquelle je m’identifie.

J’observe la méthode d’apprentissage de la scientifique en blouse blanche. Quand l’enfant dysfonctionne sur l’exercice multitâches qui lui est assigné, la scientifique lui sort immédiatement d’une boîte en plastique (qui ressemble à un aspirateur sans tuyau) une panoplie de jouets éducatifs auxquels il se met à jouer simultanément, comme un maître des échecs se mesurant à plusieurs adversaires. Le petit garçon commente en même temps ses différentes parties, et sa manière de s’exprimer est très au-dessus de son âge. Je cherche dans son activité les signes prémonitoires d’un échec futur mais dois me rendre à l’évidence… Même la pensée que le contact des jouets en plastique le voue à une existence artificielle ne me console pas.

Comme il me voit l’observer avec une attention soutenue, il me sourit. Je lui souris en retour ; du fait de mon animosité, je doute de pouvoir lui renvoyer un « sourire Duchesne », c’est-à-dire un sourire authentique (avec les yeux et pas seulement les zygomatiques), mais il paraît satisfait. Il me semble d’ailleurs que mon hostilité s’est changée en bienveillance pendant le bref laps de temps que je lui souriais, et c’est peut-être son propre sourire Duchesne qui, par l’activation de mes neurones miroirs, a suscité chez moi un sourire Duchesne en retour, et de la bienveillance. Il faut donc croire qu’il ne rencontrera aucun obstacle insurmontable dans l’exploitation infernale de ma classe, tant qu’il sourira. Le salut de cette classe est dans son inconscience et sa frivolité.

[Comme, selon certaines théories, le simple fait d’activer volontairement ses muscles zygomatiques produit l’effet qui conduit autrement à sourire de manière involontaire, c’est-à-dire l’un ou l’autre d’un éventail de sentiments agréables et bienveillants, la question est aussi de savoir comment il peut arriver qu’un sourire ne soit pas un sourire Duchesne.]

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Je me trouve dans la chambre de la maison où j’ai grandi. Attiré à la fenêtre par un vacarme de chantier, j’assiste à une scène imprévue : chez nos voisins de gauche, une énorme pelleteuse creuse dans le petit jardin, juste à la frontière avec le nôtre. Ces travaux provoquent un enfoncement soudain de notre maison, ce qui me force à courir précipitamment au dehors. Sous le hangar ouvert qui sert de garage, je retrouve B. (♂), qui me vend un sachet (plastique Zip) de cannabis. Nous sommes rejoints par H. et A., deux amies délurées que, dans la réalité, j’ai perdues de vue depuis longtemps ; à mon réveil j’oublie la conversation qui s’est conclue par une accolade affectueuse avec A.

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Dans la petite ville typique du Sud profond américain (Deep South) nommée Ch. (j’oublie le nom exact à mon réveil [désolé !] mais je le crois formé sur le modèle de Chattanooga dans le Tennessee), les gens du cru me parlent du Jack Boy. C’est une espèce de monument qui surplombe la ville depuis une colline adjacente et que j’aperçois. D’où je suis, cela ressemble à une sorte de pagode chinoise ou japonaise. Les autochtones emploient l’expression « écrire au Jack Boy » pour désigner une pratique immémoriale qui consiste à suspendre à la toiture de cette construction des lettres rédigées de leur main dans lesquelles ils demandent telle ou telle bénédiction – des lettres votives. Bien que cette pratique païenne détonne dans ce Sud profond, le Jack Boy fait face à un autre problème. Le portrait du Jack Boy, gravé dans le bois, est en effet une représentation jugée offensante d’un Noir, et le Jack Boy doit bientôt subir le même sort que les autres monuments confédérés : le démantèlement.

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Je prends des cours d’indonésien à la Harvard Summer School. Pendant l’un de ces cours, nous assistons à la projection d’un film dans une caverne. À la fin du film, la professeure se sépare de ses étudiants avec les mots « Horé béchama », ce qui ressemble à de l’indonésien mais, pour autant que je connaisse cette langue, n’en est pas. La suite du rêve est une méditation sur le sens de ces paroles. Horé existe bien : c’est « hourra » (un emprunt au néerlandais selon le dictionnaire de Pierre Labrousse). Quant à béchama, qui devrait s’écrire, pour obtenir avec la graphie indonésienne la prononciation que j’ai entendue, bekhama, ou, pour une prononciation proche, becama (prononcer bétchama) ou bejama (prononcer bédjama), le mot ne semble pas exister, sous aucune de ces formes. Le plus proche que je trouve (à mon réveil) est bejana, qui veut dire « vase » (le mot vient du sanskrit). « Hore bejana » se traduirait donc pas « hourra le vase » ; curieuse façon de dire au revoir. Or hore ressemble à sore (prononcer soré), soir, soirée (le mot vient-il du français via le néerlandais ? je l’ignore), que l’on trouve par exemple dans la salutation « selamat sore », bonsoir (en fait à partir de quinze heures). Ma conclusion est que « horé béchama » est une façon de dire au revoir qui signifie littéralement « (c’est) l’heure du pyjama », l’heure de mettre son pyjama, donc l’heure de se coucher, et par conséquent veut dire « bonne nuit ». En effet, horé est proche du mot « heure », comme soré est proche de « soirée », et béchama est proche de pyjama. « Horé béchama » est donc l’heure du pyjama (littéralement « heure pyjama » : une simple apposition peut servir à construire un complément du nom en indonésien, qui par ailleurs se passe de l’article défini).

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Avec trois autres lycéens (je rêve que je suis lycéen alors que je ne le suis plus depuis longtemps), deux garçons et une fille, je me rends après les cours dans un petit commerce en libre-service près du lycée, où l’on peut acheter snacks et boissons, faire des photocopies, etc.  L’un des garçons, un peu simplet, porte une dague sur lui ce jour-là. Ce que voyant, l’autre garçon s’en saisit et la sort de son fourreau. Il en menace la fille, moitié par plaisanterie moitié par réelle hostilité, et la lui plante dans le visage, juste au-dessous du nez. Je crois alors qu’il l’a assassinée mais j’apprends qu’une dague plantée à cet endroit précis n’atteint aucun organe vital et ne provoque même aucune lésion. Après s’être ôtée la dague du visage, la fille, qui n’entend pas laisser passer un tel affront, sort un mini katana, et un duel s’engage entre les deux. Au terme de ce combat, elle se retrouve étendue morte, bel et bien poignardée cette fois par la dague ; pourtant sa mort est accidentelle (c’est un fait incontestable).

Bien qu’il s’agisse d’un accident, le garçon décide de quitter les lieux sans attendre la police de crainte d’être inculpé par erreur. L’autre, le simplet, finit par faire de même malgré mes tentatives pour l’en dissuader : il craint que sa dague ne l’inculpe. Sur ces entrefaites, d’autres lycéens arrivent en foule. J’explique ce qui s’est passé, les commentaires vont bon train. Je finis par dire que, plutôt que d’attendre la police, je vais aller la prévenir. L’idée est discutée. On commence par vouloir m’en dissuader, en invoquant la personnalité de la morte. Un camarade me raconte une anecdote à ce sujet : il a entendu dire par un autre ami commun qu’un jour ce dernier avait approché le visage de la poitrine de la fille pour l’examiner de plus près, en faisant semblant (autant que possible) de ramasser un stylo, et qu’elle avait bougé de telle manière qu’à travers le pull blanc sa poitrine caressa le visage du garçon. C’est moi qui conclus l’anecdote en disant qu’elle satisfaisait ainsi un penchant, ce que le narrateur de l’anecdote confirme en hochant la tête. Je réplique que cela ne change rien à l’affaire, que même si je n’allais pas à la police celle-ci finirait bien par tout découvrir. On me dit alors qu’allant d’y aller il faudrait peut-être modifier la position du corps de façon à rendre plus évidente la cause accidentelle de la mort, sa position actuelle pouvant laisser place au doute. L’idée fait alors l’objet d’une discussion animée à laquelle j’assiste sans y prendre part.

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Nous étions trois amis. La première scène a lieu pendant notre adolescence et décrit comment nous avons découvert notre amitié. Une fête nocturne aux lampions est organisée dans un bois automnal par les jeunes d’un même établissement au retour des fêtes de fin d’année (donc en plein hiver). C’est en échangeant des vœux de bonne année avec ces deux-là que je prends conscience du lien qui nous unit. Dans ce rêve, les garçons échangent des vœux entre eux en se faisant la bise.

La deuxième scène représente notre adolescente amitié. Nous sommes dans la chambre de l’un des trois, fumant, discutant. Je sors de son paquet une cigarette au papier doré (nous sommes une jeunesse dorée). En la tapotant sur le bureau pour compacter le tabac, je dois – c’est une hypothèse – l’avoir mise en contact avec des cendres encore chaudes car elle commence à se consumer par le filtre, un filtre blanc. Je la pose alors sur le bord d’un cendrier, où j’observe se consumer à vive allure la cigarette au papier doré.

La troisième scène se passe des années plus tard. L’un de nous, J., entretemps a quitté notre trio pour se ranger, car nous étions selon lui des représentants de la bourgeoisie décadente. Dans cette troisième et dernière scène, j’appelle dans le salon G. – nous vivons ensemble pour la commodité de notre décadente vie d’orgies. G. me trouve assis au piano en robe de chambre, pianotant sur quelques touches, devant un invité debout qui a gardé son manteau et qui est joué par Robert De Niro. C’est J. J’explique à G. que J. est venu nous demander de lui prêter de l’argent car il a été condamné à une amende de 6.000 (la monnaie n’est pas précisée). Je prends un malin plaisir à faire répéter à J. la raison de sa condamnation : « Pour ? » « Pour attentat à la pudeur », répond-il en butant sur les mots, trahissant sa honte et son embarras. Or G. et moi devons nous acquitter régulièrement d’amendes de 50.000 et plus et cela ne nous appauvrit jamais.

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Deux policiers noirs quittent la police à cause du racisme qu’ils y subissent et se mettent au service d’un riche magnat blanc de l’industrie (que je connais dans la réalité comme employé de bureau mal noté) en tant que gardes du corps. Ce magnat est à la fois homosexuel et amateur de femmes noires. Il connaît le secret pour éviter de contracter la chaude-pisse : le coït avec une femme (apparemment seules les femmes transmettent la chaude-pisse) ne doit jamais dépasser un certain temps, qu’il précise, une durée plutôt courte – autrement dit, il ne faut pas chercher à satisfaire les femmes qui ne peuvent être satisfaites dans ce laps de temps. Ce secret est conservé dans une banale expression idiomatique anglaise, dont je n’aurais jamais su qu’elle parlait de chaude-pisse s’il ne l’avait pas décryptée pour moi. Le magnat fait la fortune des deux gardes du corps noirs.

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Dans une ferme en Australie (avant les incendies, quand il y avait encore des fermes), avec d’autres Européens je suis un stage de formation aux techniques agricoles aborigènes. On nous donne un outil griffu pour retourner la terre, chacun sur un bout de parcelle. Les autres sont déjà passés à autre chose que je continue de retourner la terre, car mon zèle me pousse à travailler au-delà de la parcelle qui m’a été confiée. Un responsable blanc de la ferme vient constater que la terre n’est pas bien retournée là où j’ai travaillé. Tandis qu’il me donne des conseils, nous entendons un appel au secours depuis un petit local maçonné au bord du champ. Dans l’obscurité, nous y trouvons un enfant ou adolescent aborigène juché sur des poutres en hauteur, où il a grimpé pour boire de l’alcool en cachette et ne sait plus maintenant comment redescendre. Le responsable, une sorte de contremaître, le tire de là et le conduit dans un hangar où il le fait asseoir à côté d’un autre Aborigène pris lui aussi en flagrant délit de manquement à l’une quelconque des règles de la ferme.

Tous les travailleurs blancs de la ferme sont présents dans le hangar, debout le long des murs ; chacun a été convié à participer à la punition des deux Aborigènes, à savoir leur passage à tabac. En tant que dernier venu parmi les travailleurs blancs, c’est à moi qu’il revient de commencer le tabassage. C’est un autre contremaître, métis aux yeux hallucinés, qui m’explique tout ça. Devant ma surprise et mon malaise, il insiste sur le fait que c’est une pratique nécessaire au bon fonctionnement de l’exploitation (le terme est approprié) et que, si je refusais devant les travailleurs blancs de châtier les délinquants, je compromettrais l’avenir même de la ferme. Je ne peux cependant m’empêcher de trouver cette punition complètement barbare et je réfléchis à une excuse, j’imagine de remplacer ma contribution obligatoire au tabassage des deux malheureux par une lettre que je leur écrirais pour les remettre sur le droit chemin en les adjurant de renoncer à l’avenir à leurs conduites coupables – car je suis un littéraire. Las ! me doutant qu’ils ne savent pas lire, je me réveille pour ne pas avoir à les rouer de coups.

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Dialogue social R-conditionné.

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Dans une Italie sous-développée, je prends le train. Pour les plus pauvres, il existe des places spéciales sur le côté du train, où les passagers s’assoient les jambes pendantes à l’extérieur. En me penchant par la fenêtre, j’en observe deux : je ne vois que leur giron et leurs jambes. Ce sont deux femmes portant des robes de crépon claires. Quand le train passe sur une flaque de boue, il la fait gicler et la boue retombe sur ces passagères pauvres.

Arrivé à la gare, je me dissimule à quatre pattes derrière un distributeur de snacks et boissons, d’où j’ai un excellent poste d’observation sur un déjeuner de Mme X entourée d’hommes. Au bout de quelques instants, Mme X s’aperçoit que je l’espionne ; elle n’en fait rien paraître aux personnes qui l’entourent mais je remarque sa satisfaction de se savoir espionnée par un soupirant. Son mari, jusque-là caché par elle (depuis mon poste), recule brusquement sa chaise de la table et regarde dans ma direction par-dessus l’épaule de sa femme, comme s’il s’était tout à coup douté de ma présence. Nos regards se croisent au moment où je replace ma tête derrière la machine (d’où elle dépassait forcément pour que je fusse en mesure d’observer). La question que je me pose est la suivante : nos regards s’étant croisés, est-il possible qu’il ne m’ait pas vu, ou du moins qu’il ne sache pas ce qu’il a vu ?

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Charligone. (Irrégulier.)

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Sans doute à cause d’une grève des transports, je dois traverser une grande partie de la ville à pied. Au passage piéton, je m’engage sur la chaussée, suivant les deux personnes près de moi, et nous manquons de peu de nous faire écraser par une voiture roulant à vive allure. Les deux personnes que j’ai suivies, deux touristes étrangères, qui n’ont pas traversé au bon moment ni regardé du bon côté, me signifient leur frayeur, également en manière d’excuses car c’est en les suivant que j’ai moi aussi failli me faire écraser (bien qu’elles n’eussent aucunement à s’excuser puisqu’elles n’étaient pas responsables de la négligence par laquelle je calquai ma conduite sur la leur sans m’assurer par moi-même des circonstances qui nous entouraient). Quand le feu pour piétons passe enfin au vert, la foule traverse.

De l’autre côté, m’apercevant qu’un de mes lacets de chaussure s’est défait, je quitte le trottoir pour un espace un peu surélevé qui le jouxte et qui semble fait exprès à l’attention de ceux qui doivent refaire leurs lacets et ne veulent point déranger les autres piétons. L’endroit étant couvert, il y fait un peu sombre. Alors que je suis accroupi, trois inconnus déboulent dans cet espace, m’y ayant aperçu : un loubard en blouson noir s’accote contre le mur devant moi, les deux autres, des filles droguées aux jupes quasiment en loques, s’interposent entre le trottoir et moi. L’une des filles m’explique que ses frais de stage viennent d’être augmentés de manière unilatérale et injuste et qu’elle a besoin d’argent pour poursuivre ses études. Je dis « non » encore accroupi. Puis, comme j’ai terminé, je me lève pour continuer mon chemin, tout en me doutant que ces gens-là trouveraient à redire. Je parviens sur le trottoir mais le loubard m’y bloque le chemin et m’adresse la parole d’un air menaçant : « Qu’est-ce que tu réponds ? » Je dis : « Je n’ai pas d’argent à vous donner. »

Le dilemme est double.

Tout d’abord, il ne m’a pas été demandé « une petite pièce pour manger », comme le font la plupart des mendiants, mais de l’argent pour payer des études (où je vois du reste une ruse grossière de la fille pour se présenter comme quelqu’un qui veut « s’en sortir » alors qu’il s’agit certainement d’acheter de la drogue). Donner une petite pièce pour me tirer d’embarras semble donc exclu ; la piécette serait refusée, la sollicitation deviendrait plus pressante encore, une fois mon portefeuille sorti, si même le loubard n’en profitait pas tout bonnement pour me l’arracher des mains.

Le second dilemme consiste à respecter l’impératif kantien de ne jamais mentir. Cela exige de ne pas répondre « Je n’ai pas d’argent (sur moi) », car j’en ai (sur moi). Or, quand je dis « Je n’ai pas d’argent à vous donner », cela peut se comprendre de deux manières, soit comme « Je n’ai pas d’argent sur moi » soit comme « Je veux garder tout mon argent pour moi, merci de votre compréhension ». La seconde interprétation est la seule correcte, même si c’est l’autre message que j’espère faire passer de manière convaincante, comme le plus à même de me tirer rapidement d’embarras.

Quoi qu’il en soit, je me retrouve libre en train de courir dans la rue ; j’ai donc échappé à mes agresseurs (en trouvant un moyen de fuir, sans aucun doute, ce qu’atteste un certain sentiment de honte). Sur mon chemin je trouve une batte de baseball cloutée dont je m’empare aussitôt pour m’en servir en cas de nouvelle agression. La saisir m’inonde d’une envie sauvage d’en découdre, je frappe contre les murs avec, tout en ressentant que le véritable plaisir serait de frapper une matière plus molle, comme un visage humain. Plus loin, voyant, dans un renfoncement du trottoir provoqué par l’usure, un paquet de cigarettes vide, je frappe dessus à coups redoublés avec la batte, tout en tenant mon visage près du paquet, et l’écrasement de cette matière molle me procure une grande satisfaction.

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En Iran, dans un passé proche, mon ambassadeur et moi, second de l’ambassade, sommes invités à déjeuner à l’ambassade britannique avec l’ambassadeur du Royaume-Uni et son second. Il se trouve que nous conduisons dans cette ambassade une opération d’espionnage de grande ampleur et dans la durée. Le jour même, après le repas, mon ambassadeur demande à rester seul quelques instants, sous un prétexte étudié, pour photographier des documents à l’aide d’un appareil miniaturisé caché dans la bague qu’il porte.

Au cours de la conversation postprandiale que nous avons pendant ce temps, je relève qu’une remarque de mon ambassadeur pendant le repas a éveillé la suspicion de nos hôtes : il a laissé entendre qu’il savait quelque chose qu’il ne devait pas savoir. Je me rends compte que l’entretien, tout en gardant la même cordialité que ci-devant, a pris la forme d’un interrogatoire dissimulé. Je réponds de la manière la plus détachée possible, comme si rien n’était changé.

Lorsque mon ambassadeur finit par nous rejoindre, il ne tarde pas à comprendre à son tour et je perçois, sous des dehors inchangés, une inquiétude grandissante de sa part. Nous continuons ce jeu de fausses mondanités, puis mon ambassadeur est saisi d’un malaise, qu’il met sur le compte d’une indigestion due à la fatigue, et se fait raccompagner. Le second de l’ambassade britannique me fait alors comprendre qu’il voit dans ce malaise l’aveu qu’il attendait car il m’annonce, entouré de soldats, que je vais être conduit devant une personne qui nous démasquera définitivement. Le rêve se termine sur ces paroles, tandis qu’il me pousse devant lui d’un geste brutal mettant fin à toute politesse diplomatique. Je suis leur prisonnier.

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À trois heures du matin, dans mon lit, à la lumière d’une lampe de chevet, je consulte la carte des mets qui peuvent m’être livrés (ou simplement servis depuis les cuisines de la résidence, si je demeure en résidence-services ce qui n’est pas entièrement clair). Tout ce qui peut être commandé à cette heure est pré-préparé et ne demande aucun travail en cuisine, sauf une chose : une crêpe au chocolat fondu en verrine, qui requiert de faire fondre le chocolat, lequel, une fois fondu, sera versé dans la verrine, où l’on plongera ensuite la crêpe artistement. C’est ce que je décide de commander, non sans un certain sentiment de culpabilité, et sans aucune certitude d’être servi car peut-être que personne n’acceptera de travailler en cuisine à trois heures du matin.

*

L’inventeur du « bleu Jol », un cyan cramé, a également inventé un jeu de société. Il se lamente du succès de son jeu auprès du public car ce succès risque de le faire déréférencer du Gault et Millau des jeux, le Games & Armours. Il explique ou tente d’expliquer les raisons de ce paradoxe.

………………….

3 poèmes inédits

Pour le numéro 178 de la revue de poésie Florilège, j’ai envoyé quatre poèmes inédits (de 2019) dont un a été retenu (et paraîtra donc dans la revue en mars 2020). Je publie ici les trois autres.

Indignement condamné je
suis sans beaucoup d’égards jeté
depuis la plateforme du vaisseau-pénitentiaire
sur ou plutôt dans la planète gazeuse des supplices
convexe Cénote
où mon corps missile plonge
et disparaît
après avoir troué l’horizon de nuages échevelés

Dans cette aveugle sphère

après un milliard de décharges électriques
je crève les turbulences au point symétrique
(non sans quelques fourmillements dans les membres)
car entendez-moi rien

ne put dévier ma chute

*

J’invoque ton nom

J’invoque ton nom
qui se prononce
comme
Comment t’appelles-tu ?

Oui
Comantapeltu
Roi des faibles
je suis de tes sujets !

Et alors ?
Je te fais honte
Je fais honte même au Roi des Rois
des faibles !

Tu es tellement faible que tu as honte pour tes sujets
Tu ne peux régner c’est-à-dire les exploiter
tellement leur faiblesse te fait honte
et tellement tu es ainsi faible
et tellement ta faiblesse leur fait honte

Pourtant ils sont faibles

Autant que toi

*

L’histoire nous apprend

L’histoire nous apprend
Que le bien et le mal
Sont bien et mal
C’est-à-dire le bien bien et le mal mal
(Et non chacun des deux les deux
ce qui n’aurait aucun sens)
Mais parfois
Le bien d’autrui vaut mieux que deux tu l’auras
On est d’accord

Les belles lettres forment un bel esprit
– Ce que Kant appelle un singe

Et Schopenhauer s’étonnait
Que Kant eût si bien pu parler du beau
Sans avoir jamais vu la moindre œuvre d’art
(à Königsberg en Prusse orientale)
Schopenhauer conclut que Kant parlait du beau comme un aveugle
Mais bien