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Le passage d’Alaric et autres poèmes de James Rennell Rodd
Le poète James Rennell Rodd (1858-1941) appartenait au cercle d’Oscar Wilde à l’Université d’Oxford. L’auteur du Portrait de Dorian Gray, qui n’était à l’époque connu que pour des poèmes, rédigea une longue préface au premier recueil de son ami, Rose Leaf and Apple Leaf paru en 1882, dans laquelle il expose sa propre théorie poétique, un texte qui présente donc un intérêt majeur pour les spécialistes et amateurs d’Oscar Wilde. Cette théorie est d’ailleurs purement et simplement celle de ce qu’on appelle en France le mouvement parnassien, ou de l’art pour l’art, et qui reçut en Angleterre le nom d’« école esthétique ».
Plus tard, Rennell Rodd désavoua cette préface, expliquant qu’elle ne représentait pas ses propres vues, et chercha à la retirer des éditions postérieures de son volume ; il se pourrait que le procès de Wilde en 1895 ne fût pas pour rien dans ce reniement. Il est avéré que Wilde relut les poèmes du recueil et suggéra des changements (il obtint notamment le retrait de deux poèmes). – Bien que les poèmes de Wilde sortis en recueil en 1881 eussent reçu un bon accueil, le célèbre écrivain se laissa dissuader de poursuivre dans la poésie. Cette partie de son œuvre est aujourd’hui relativement méconnue par rapport à son théâtre et à sa prose, à l’exception de la Ballade de la geôle de Reading sortie en 1897, qui passe pour un chef-d’œuvre de la poésie de langue anglaise. Wilde a écrit peu de poésie, pour ainsi dire pas du tout, entre ses premiers poèmes et son chant du cygne qu’est la Ballade. La réussite de ce dernier texte montre à quelles hauteurs il aurait pu élever la poésie anglaise s’il ne s’était laissé dissuader et avait pratiqué le genre plus assidument, mais ce qui est perdu d’un côté est gagné de l’autre puisque son œuvre en prose est certainement l’une des plus intéressantes de la langue anglaise de l’époque. Pour savoir si ce fut dans l’ensemble une perte, il faut avoir un avis sur la supériorité de l’un ou l’autre genre. Toujours est-il que Rennell Rodd était à bonne école.
Certains ont voulu voir dans ce recueil de 1882 des tendances homoérotiques. Il ne nous semble pas que les passages en question aillent au-delà de ce que l’on connaissait à l’époque sous le nom d’« amitiés particulières » entre pensionnaires d’écoles non mixtes, amitiés qui peuvent paraître à des yeux contemporains assez particulières en effet par l’espèce d’intensité sentimentale dont elles témoignent entre garçons et qui était, à l’époque, à la fois découragée, souvent, en raison de ce vers quoi elle risquait de tendre mais aussi entendue, dans des limites vigilantes, comme quelque chose d’entièrement différent de l’homosexualité. Il semble évident que la fin de la non-mixité ainsi que, d’ailleurs, de la réclusion des élèves dans la plupart des établissements scolaires a mis fin entre-temps à ce genre d’amitiés. (La dernière expression littéraire du phénomène pourrait être la pièce de Montherlant La ville dont le prince est un enfant, qui se passe dans un internat catholique et date de 1951.) Cependant, le procès de Wilde ayant levé le voile sur l’homosexualité de ce dernier, il est possible que son intervention littéraire dans le recueil de Rennell Rodd ait également consisté, dans quelques poèmes qui pouvaient s’y prêter, à tirer l’expression de l’amitié vers autre chose. Le procès de Wilde, le scandale furent si retentissants justement parce que – au-delà des poncifs sur le moralisme de la société victorienne – Wilde avait été le mentor d’une génération de poètes de bonne famille et que l’on découvrait soudain ou croyait découvrir qu’il s’était servi de cette position pour introduire dans l’expression littéraire de l’amitié par ses « disciples » des attractions d’une autre nature. De nos jours, qui dit Oscar Wilde et ami de Wilde sera bien sûr conduit sur la voie d’une certaine interprétation biographique en lisant tel ou tel passage d’un poème, mais c’est surtout parce qu’il ne semble plus possible de concevoir une amitié qui soit véritablement source d’investissement affectif entre personnes du même sexe.
À côté de la poésie, Rennell Rodd est l’auteur d’une œuvre historique et critique d’érudit, informée notamment par son activité d’ambassadeur et ses voyages. Il est en particulier l’auteur de travaux sur la Grèce, de l’Antiquité jusqu’à son temps. Ces travaux d’érudition, sa poésie, sa carrière diplomatique lui valurent d’être anobli, avec le titre de premier Baron Rennell, et de siéger à la Chambre des Lords.
Les traductions qui suivent sont tirées de trois de ses recueils, dont celui que nous venons de présenter.
Nous donnons au présent billet le titre d’un des poèmes, à thème historique, paru dans un recueil de 1891. Alaric, roi des Wisigoths, fut responsable, après le sac de Rome en 410, du premier démembrement territorial de l’Empire romain, la Septimanie, qui recouvrait au temps de sa splendeur de vastes contrées de ce côté-ci des Pyrénées, dont celles auxquelles un élu et potentat local voulut redonner le nom de Septimanie il n’y a pas si longtemps, ainsi que de larges parts de l’Espagne. S’il est permis de parler de soi dans une introduction de ce genre, par mes racines l’évocation de cette figure historique est quelque chose qui me touche, en raison de la présence tutélaire de la « montagne d’Alaric » dans les Corbières mais aussi d’un souvenir plus personnel, quand mon grand-père cherchait de temps à autre à intéresser ses petits-enfants à la langue occitane et qu’il lui arrivait alors de réciter des bribes d’un poème qu’il connaissait de quelque félibre que je n’identifie plus (était-ce Jasmin ?), poème dont le refrain ou la chute est un inoubliable Alaric cric cric…

*
Feuille de rose et feuille de pomme
(Rose Leaf and Apple Leaf, 1882)
.
Dans le Colisée (In the Coliseum)
Ndt. Le Colisée de Rome était l’amphithéâtre où l’on venait assister aux combats des gladiateurs. Les galères évoquées dans le poème sont celles d’un combat nautique tel qu’il s’en organisait en ce lieu.
La nuit se dissipe ; je suis assis, seul, parmi les ruines.
En contrebas, l’ombre d’arches tombe
du noir contour de murs brisés ;
et le clair-obscur recouvre la pierre rongée par le temps
depuis une arche à mi-chemin à travers laquelle regarde la lune,
bouclier d’argent sur le bleu profond.
C’est l’heure où des fantômes se lèvent
– rangs après rangs de morts silencieux – ;
les nuages leur font un auvent déployé ;
regarde dans l’ombre avec des yeux éblouis de lune
et tu verras les convulsions des corps en souffrance
dans cette tragédie sanglante, encore et encore.
Les galères spectrales se lancent et se heurtent,
l’Empereur est sur son siège d’or,
ses doigts jouent avec les cheveux de ses femmes,
l’eau est rouge de sang à ses pieds –,
jusqu’à ce que le long cri de la chouette meure avec la nuit
quand une dernière étoile attend la lueur de l’aube.
*
La tombe du roi de la mer (The Sea-King’s Grave)
Surplombant la côte sauvage, sur les confins occidentaux se trouve
le vert tumulus de l’homme du Nord, un bosquet d’ifs à son sommet.
Et j’entendis son histoire dans le vent dispersant le sel des vagues,
arrachant des lambeaux aux branches craquantes sur la tombe du roi de la mer ;
fils de ces Vikings vieux comme le monde, farouches seigneurs de la mer,
qui naviguait sur un vaisseau à proue de serpent avec la terreur de vingt épées.
Depuis les fjords de l’hiver sans soleil ils entrèrent dans la tempête glacée
jusqu’à ce que l’ombre d’Odin fût passée sur toute la surface des mers du globe
et qu’ils parvinssent aux mers intérieures, sous le ciel méridional,
et de leurs triomphaux yeux bleus vissent les princes chétifs.
Et l’on dit qu’il était vieux et royal, et qu’il fut un guerrier toute sa vie,
mais le roi qui avait tué son frère vivait encore selon la coutume des îles.
Il sortit d’une centaine de batailles et mourut dans sa dernière quête sauvage,
car il avait dit : « J’aurai ma vengeance et me reposerai après. »
Il expira lors du voyage de retour, le roi des îles étant mort ;
avait bu le vin du triomphe et sa coupe était le crâne du roi des îles.
Il parla du chant, des célébrations et de la joie des choses à venir,
et trois jours durant ils ramèrent sur une mer d’huile.
Alors un nuage se leva de la côte, soufflant la bourrasque,
et l’écume battit les rames, et le murmure du vent était fort,
comme la voix du tonnerre au loin, jusqu’à ce que l’air trépidant se réchauffât ;
le jour était sombre comme au crépuscule et le dieu sauvage cavalait dans la tempête.
Mais le vieil homme riait dans le tonnerre, son casque sur la tête,
brandissant son épée sous les éclairs, l’autre main sur la proue.
Et les flèches du dieu des tempêtes fusèrent dans les cieux saturés de flammes,
tombèrent sur son harnois usé dans les batailles et luisirent dans ses yeux incandescents,
et sa cote de mailles et son casque à cimier, ses cheveux et sa barbe rougeoyèrent ;
ils dirent : « Odin appelle » et il tomba mort.
C’est là que dans son armure ils l’étendirent pour son dernier repos,
avec son casque aux bois de renne, sa longue barbe grise sur sa poitrine ;
Son catafalque était le butin des îles, avec sous son corps une voile pour tout linceul,
et une rame de sa rouge galère, et l’épée dans le fourreau.
Ils enterrèrent son arc avec lui, et plantèrent le bosquet d’ifs
pour la tombe du puissant archer, un arbre pour chaque homme de son équipage ;
là où les falaises sont le plus dénudées, où les oiseaux de mer volent en cercles
et les rochers luttent contre les flots dans la tempête, dents grises et déchiquetées ;
où les énormes rouleaux de l’Atlantique balayent la côte et le brouillard enveloppe
la colline du tumulus herbeux où poussent les ifs de l’homme du Nord.
*
Dans une église (In a Church)
C’est ici que fut dressé le premier autel à la Vierge Marie ;
et je vais m’assoir un moment à ses pieds
car dehors le vent souffle dru dans la rue étroite
et des nuages de tempête s’amoncellent, venus de la mer.
Il est plaisant de regarder ces rustiques prier
tandis qu’à travers les carreaux voilés de pourpre tombe
la longue lumière du soir et que les murs dorés
s’assombrissent, pleins de rêves, dans la fin du jour,
jusqu’à ce que l’éclat marmoréen des colonnes s’estompe
et que leurs lignes deviennent douces, mystiques – fantômes
présidant au service des cultes changeants,
de la cyprienne déesse1 à Marie Reine.
Mais pour moi cette colonnade de l’ancien monde
semble à nouveau s’ouvrir sur des ciels bleus d’été,
ces autels s’évanouissent et sur le sol poli
je vois les lignes en damier de l’ombre et de la lumière.
Il me semble voir le Libyen aux noirs sourcils se pencher
pour rafraîchir les brûlures torturantes du fouet,
je vois les fontaines qui jaillissent et brillent,
le bruissant bercement des cyprès autour.
Mais à présent, là, ce moine aux pieds nus
est devenu l’esprit qui hante les lieux ;
Ah ! moine à robe de bure, au visage rasé,
les saints sont las du marmonnement de ta prière.
Des cloches des mâtines au lent déclin du jour
il reste assis et palpe son infini chapelet,
murmurant la cadence monotone de son credo
en dodelinant de la tête à chacune des phrases familières.
Mais si la déesse dont la blanche étoile s’est éteinte,
dont le sanctuaire fut pillé pour ce sombre autel,
pouvait regarder d’en haut ces lèvres tiennes
et entendre ton chuchotis, regretterait-elle quoi que ce soit ?
Un vague chœur vint frapper mon oreille,
et lentement depuis la distante porte d’entrée
un halo de formes grises s’approcha, telles des fantômes,
portant un mort sur son pourpre catafalque.
Un pauvre, si bien que guère plus qu’une mince fumée de bougies
ne spiralait vers le plafond à côté du suaire sans cercueil ;
un coup de tonnerre retentit soudain,
couvrant le marmottement du prêtre.
Puis les pas traînants repartirent
sous les éclairs, à travers les flaques et le vent,
et tandis que je restais derrière sous le porche
le mort voyagea dans la tempête et la pluie.
Rome, 1881
1 la cyprienne déesse : Vénus, également appelée Cypris, dont le culte était originaire de l’île de Chypre.
*
Sur les collines de la frontière (On the Border Hills)
L’obscurité s’épaississant parmi les arbres
qui couronnent les monts de la frontière,
l’air est plein des images que fait naître la brume,
formées et transfigurées dans les lueurs du crépuscule.
Qui sont ces guerriers fantômes cavalant avec ardeur ?
qu’est ce casque brimbalant, que sont ces cheveux d’or rouge,
ces lances flamboyantes, ce lointain son de cor
qui meurt emporté dans la brise légère ?
Lentement la nuit descend avec ses ailes de brouillard
sur le faîte de la colline où poussent les ifs ;
autour de leur cercle hanté par les ombres s’attarde
la rumeur d’un malheur oublié,
vieux comme la guerre de ces rois de la frontière
dans les sombres vallées en contrebas occis.
*
Longtemps après (Long After)
Je vois planer tes bras blancs
en rythme au-dessus du clavier,
tes longs cils s’abaissent, cachant
l’azur de mers en été,
les douces lèvres séparées
tremblent quand tu chantes :
je ne pouvais qu’admirer,
tu étais si belle.
Et toutes ces longues années,
le rêve est resté vivant,
je peux encore entendre ton rire,
te vois encore à mes côtés,
un lys caché sous
les vagues des cheveux d’or ;
je ne pouvais qu’admirer,
tu étais si étrangement belle.
Je garde les fleurs que tu mêlas
à ces vagues d’or,
leurs feuilles sont sèches, sans couleur,
elles ont vieilli comme notre amour.
Nos vies sont séparées,
les années sont longues, pourtant
je ne pouvais qu’admirer
et ne peux oublier.
*
“Ερωτος” Ανδρος
Le vent d’automne soupire
dans le tremble trémébond,
les hirondelles vont partir
vers les mers estivales ;
les raisins commencent à mûrir
sur la treille au-dessus de moi,
et sur mon front a battu
l’aile de l’amour.
Ô vent, si tu la vois,
murmure-lui mon chant !
Hirondelle, à sa rencontre vole
et rapporte-moi ses paroles au printemps !
*
Un rêve d’étoile (A Star-Dream)
Il y eut une nuit où toi et moi
avions les yeux fixés là-haut,
quand nous étions enfants, et le ciel
alors n’était pas si loin.
Nous regardions le sombre azur profond
derrière les carreaux de la fenêtre
et dans notre rêverie se coula
l’esprit des étoiles.
Nous ne voyions pas le monde endormi –
nous étions déjà là-bas !
Nous ne trouvions pas la pente rude
en gravissant cet escalier d’étoiles.
Et, d’abord faiblement et par instants,
puis doux, sonore et proche,
nous entendîmes l’éternelle harmonie
que seuls entendent les anges ;
Et nous trouvâmes pour te parer
maintes nuances de mainte gemme,
et maint diadème splendissant
à poser sur ta tête.
En bas, lointains et vagues,
nous apercevions les nuages épars ;
je devins une étoile filante
et tu devins ma lune.
Ah ! as-tu trouvé nos cieux étoilés ?
Où es-tu depuis toutes ces années ?
Lune de tant de souvenirs !
Étoile de tant de larmes !
*
Endymion
Elle vint à moi au milieu du jour,
penchée sur les eaux d’un lac de montagne,
où réfléchie dans les jeux des ondulements
je vis cette chose si belle, tout près.
Je vis les eaux clapoter autour de ses pieds,
leurs cercles s’agrandir et mourir,
je vis le miroir et le reflet se rencontrer
et j’entendis cette voix si belle, tout près.
Alors moi, Endymion, qui me baignais là
à moitié caché dans la fraîcheur du lac,
rejetant mes cheveux en arrière je regardai
et sus qu’une déesse parlait.
Une forme blanche, incomparable, supérieure
aux plus belles créatures de l’imagination,
la parfaite vision d’un rêve d’amour
avançait parmi les cercles de l’eau.
Elle murmura des mots doux, m’attira dans ses bras,
ses bras blancs qui longuement m’étreignirent,
et elle me conquit, consentant,
par ses charmes magiques, adorables.
Sur mon sein reposait une poitrine palpitante,
les collines vacillèrent, les bois roulèrent
car la nostalgie de ses yeux glorieux
s’empara de mon âme.
C’est seulement quand la nuit tomba
sur l’argent du lac de la montagne
et qu’entre les pins de l’agreste vallon
monta, froide et claire, la lune
que je me vis seul sur la plage irrorée –,
partie sans mot dire, ainsi qu’elle était apparue – ;
et je passai des soupirs au sommeil
avant l’aube d’un matin d’été.
Quoi d’étonnant si je ne trouve plus belles
les filles qui habitent entre ces monts et ces mers ?
si je n’aime ni ne suis aimé,
sans chercher mon bien parmi elles ?
Quoi d’étonnant si l’éclat de ces grands yeux
fait paraître froides les autres pupilles ? L’amour perdu
pour le rire franc n’a plus que des soupirs
dans les temps à venir.
Pourtant cela vaut mieux, de beaucoup ; aucun regret
en mon cœur ne peut entrer de ce doux souvenir,
seulement des soupirs pour le soleil qui se couche
derrière le lac de la montagne.
***
Mais c’était hier matin, la nuit suivante
descend lentement sur cette côte bleue ;
le silence se fait dans la lumière pâlissante,
il n’est d’autre joie que le sommeil.
– Je ne peux supporter son beau visage dans le ciel
derrière l’ondulation somnolente des arbres –,
une douce brise me baise près des yeux lourds,
reposante brise d’été.
Que signifie cette apathie de sommeil sans rêves ?
– Un brouillard passe sur le lac, sur la rive, indistincts,
jusqu’à ce que mes yeux en se fermant oublient de pleurer –
Oh, ne me réveillez plus !
*
Désillusion (Disillusion)
Ah ! que ne ferait la jeunesse
pour hisser ses voiles pourpres
et quitter les roucoulantes colombes,
le chant des rossignols,
un calme pays de bosquets,
pour les vents mugissants entrechoqués
parmi les vagues qui écument et tumultuent
sur les océans de la vie ?
Depuis les baies calmes aux sables d’argent
des torrents sauvages se précipitent
vers les rochers où sont échoués des navires,
les tourbillons où des hommes se noient.
Au loin, entourées de collines
se trouvent les portes du havre doré,
et au-delà, sans limites,
sans rivages, les mers du destin.
Ils mettent la barre vers ces lointaines contrées
dans les courants de l’été
et rêvent à des îles de fées
de l’autre côté, bien loin.
Ils ne voient que la lumière du soleil,
l’éclat de lingots d’or,
mais l’autre côté est illuminé par la lune
et la lueur pâle des étoiles.
Ils ne prendront pas gare à l’avertissement
que chaque brise rapporte de là-bas,
car l’espoir naît avec le matin,
le secret leur est caché.
Et en tourbillon indescriptible
ils passent la bouque étroite
vers la mer de la désillusion
au-delà des portes.
*
La Madonne inconnue
(The Unknown Madonna, 1888)
.
Nuit de Noël (Christmas Eve)
Étude allemande
Petite mère, pourquoi dois-tu sortir ?
Les enfants jouent près du lit blanc,
le monde à Noël est joyeux,
que vas-tu faire dans le vent et la neige ?
Ils dorment à présent à la lueur des braises,
rêvant dans leur extase d’enfants,
car des miracles se produisent la nuit de Noël :
petite mère, pourquoi dois-tu sortir ?
Les flocons tombent, la nuit est avancée.
Ô frêle figure aux pieds mouillés,
où te conduisent tes pas pressés sous les lanternes,
passant la porte des remparts ?
Il fait triste et froid où les chers défunts reposent !
même s’il fait assez clair pour y voir, grâce à la neige :
que viens-tu faire avec cet arbre de Noël
sur le petit tumulus qui sert à ton bébé de lit ?
Un arbre de Noël avec des décorations dorées ! –
Oh, comment n’aurais-je pas une pensée pour toi
quand les enfants dorment en leurs rêves d’allégresse,
pauvre petite tombe d’un enfant de douze mois !
Petite mère, ton cœur est courageux.
Tu embrasses la croix, dans la neige emportée,
t’agenouilles un moment, te lèves et repars,
laissant ton arbre sur la petite sépulture.
Tandis que les vivants dormaient près de l’âtre
et que la neige tombait sur ton jouet de Noël,
je pense que son ange a pleuré de joie,
car tu te souviens de celui qui est mort.
*
Le sortilège d’une chanson (The Song’s Spell)
Où as-tu appris cette musique ? – elle a transporté
ma rêverie vers le passé sur des chemins d’automne,
touché des cordes longtemps silencieuses, et des larmes oubliées,
rappelé d’indistinctes vallées où poussent des violettes mortes,
m’a pacifié de sa lumière crépusculeuse, comme si elle connaissait
le secret de mon cœur et avait soupiré
de sympathie, et quand elle s’arrêta
il me semblait que mon âme aussi chantait.
Où as-tu appris cette musique, pour ainsi rappeler
des pensées depuis longtemps recluses dans le silence et la résignation ?
Oh, telle devait être la musique de Blondel2 aux portes du donjon ;
ainsi résonna le chant du trouvère captif
en échos le long du rempart baigné de lune
sur un lointain rivage peuplé de légendes.
2 Blondel : Blondel de Nesle, trouvère du treizième siècle qui aurait été attaché au roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion et s’en fit reconnaître, quand ce dernier était captif en Allemagne, en chantant sous les murs de sa prison..
*
À G. L. G. (To G. L. G.)
Moins souvent, à présent, les années qui passent
ajusteront nos pas ensemble,
et rarement désormais la vieille voix
salue l’arrivée de l’hiver.
Mais l’amitié scellée en d’autres temps,
aux jours du naissant espoir,
ne quittera les chemins parcourus
pour les fumées de nouveaux caprices.
L’espoir faisait signe de toute part, mon ami,
et nous avons suivi sa lumière,
et nous avons vu la tombe, aimé les cœurs réjouis,
partagé les larmes et le rire des hommes.
Nous avons placé haut nos jeunes idéaux
et, si le but fut plus haut que notre vol,
ne pas croire était ne pas tenter
et quelque chose nous récompensera :
ce que nous avons trouvé trop difficile à atteindre,
ce que nous n’avons pu gagner,
nous attend sans doute quelque part pour nous apprendre
que la fin est le commencement.
Nous avons commis des erreurs, étant jeunes, mon ami,
mais elles ne nous survivront pas,
le pire que nous ayons fait n’était pas si grave –
le monde peut bien nous le pardonner !
Longues soient les années avant notre séparation !
Le temps fasse paisible notre amitié !
Je n’ai jamais aimé un cœur plus véridique
ni souhaité un meilleur ami.
*
La couronne violette
(The Violet Crown, 1891)
.
Ndt. Ce titre évoque « la ville à la couronne violette », Athènes, ainsi surnommée en raison des collines qui l’entourent. Le recueil est presque exclusivement consacré à la Grèce, soit antique soit plus moderne (avec notamment des chants imitant la poésie des klephtes).
.
Délos (Delos)
Nous sommes venus sur une île de fleurs
reposant dans une transe de sommeil,
dans un monde oublié du nôtre,
loin sur une mer de saphir.
Cette île n’avait point d’habitants,
et aussi loin que portait le regard
du rivage jusqu’aux terres du centre
on n’apercevait pas le moindre arbre ou arbuste.
Ses terres étaient depuis longtemps incultes
et la canicule avait asséché ses ruisseaux,
mais la vesce, la gourde et la mauve
s’étaient répandues sur les collines.
Toute l’étendue de la côte
du haut des falaises au rivage
était couverte de rouge par la profusion
des pavots, jusqu’à la mer ;
Chaque fleur pressait sa voisine,
et les calendulas pointaient au travers,
si bien que l’écarlate et le jaune
sous eux cachaient le vert.
Était-ce là le cœur d’une nation,
le premier des sanctuaires d’antan !
ce jardin de désolation,
cette ruine de pourpre et d’or ?
Au-dessus de la cuvette de roche
toiturée par des mains de Titans,
le berceau du défunt Apollon
contemple encore ses silencieux domaines.
Le lac sacré repose, solennel,
parmi une confusion d’autels tombés,
où le fût de chaque colonne brisée
est enlacé par la vigne sauvage.
Elle vit dans les rêves qui la hantent,
cette île de la naissance du Dieu-soleil,
elle vit dans les chants qui la louent,
terre la plus sacrée de la terre.
Mais les sanctuaires, sans nom, sans souvenir,
sont des ruines sur un rivage inculte,
et les idéaux morts dorment
pour toujours et à jamais.
Aussi le Printemps dans sa pitié
a-t-il caché ce fantôme de marbre,
et répandu sur la cité sainte
la fleur du sommeil et de la mort.
.
Ndt. Comme quelques autres pièces du recueil, le poème Délos est accompagné d’une note en fin de volume. En l’occurrence, il s’agit d’une entrée du journal de voyage du poète en Grèce.
« La Délos mineure, l’île sacrée, est un rocher de granit, d’une hauteur considérable dans la partie centrale du Cynthe, qui fut le berceau des deux enfants de Latone. De loin elle paraissait nue et dépourvue d’arbres, mais en approchant nous découvrîmes que c’était l’île des fleurs par excellence : partout entre les blocs de granit poussaient d’innombrables calendulas et pavots écarlates. À l’exception du gardien solitaire dans sa cabane au milieu des ruines, l’île n’a pas d’habitants réguliers, mais quelques bergers de l’île voisine de Mykonos y viennent de temps en temps avec leurs troupeaux pour les faire paître et récolter une maigre moisson. … À mi-chemin sur la pente du Cynthe se trouve la grotte, ou, plus exactement, le primitif temple troglodyte du Dieu-Soleil, probablement le plus ancien lieu de culte de la Grèce. Devant se trouve une vaste étendue de ruines, les bases et fondations de ce qui a dû former un ensemble de bâtiments aussi grandiose que le monde en pouvait montrer : colonnes tombées, corniches brisées, masses de pierres taillées et travaillées empilées les unes sur les autres dans une confusion indescriptible. … Le grand temple d’Apollon peut encore être identifié, le reste demeure objet de conjecture – De mon Journal en Grèce. »
*
Sylla dans Athènes (Sulla At Athens)
Ndt. Poème historique situé au moment de la guerre entre Rome, dont les légions étaient conduites par le général Lucius Sylla, futur dictateur, et le roi du Pont Mithridate, guerre qui donna lieu en 87-86 avant J.-C. au siège et au sac d’Athènes par l’armée romaine.
Assis sur la roche en terrasse de la Pnyx,
l’effrayant vainqueur, prêt à venger impitoyablement
la gangrène de sa nature dans le sang des hommes,
Sylla aux mains rouges. Le casque romain
obombrait son visage lépreux et ses yeux,
perçants comme ceux d’un aigle, regardaient la fauve fumée
du Pirée en contrebas couvrir le soleil,
les portes de la ville, minées, tombant l’une après l’autre.
D’une rive à l’autre, du Sounion à Thèbes,
le pays était dévasté, en sang. Le long des quais,
sinistres squelettes flottants, aux flancs calcinés,
les carcasses de bateaux fumaient. Des esclaves affamés
suant sous les coups de fouet des légionnaires,
travaillaient pour leurs nouveaux maîtres, abattant les grands murs,
les bras longs et forts d’Athènes que son Thémistocle
avaient étendus pour garder son trône sur les mers.
Car Rome avait parlé. Et la voix du destin
était celle de Lucius Sylla, et ces lèvres finement dessinées
étaient impitoyables comme la mort. Vaine toute requête
en vue d’amnistier l’outrageante rébellion, de renoncer
à sa vengeance froidement préméditée. Trop longtemps
le peuple assiégé s’était battu avec l’énergie du désespoir :
à présent, émacié par la faim, silencieux, courbé, entassé
dans sa cité condamnée, il attendait sa fin.
Quelques rares fois un groupe suppliant s’approchait –
épouses pâlies, faméliques, aux nourrissons pressés contre leurs sèches poitrines,
jeunes vierges aux cheveux dénoués, les yeux hagards – ;
elles se prosternaient à distance respectueuse dans la poussière,
se frappant le sein, lançant des bras blêmes au ciel,
des mains implorantes tendues. Mais aucune ne passa
le barrage des licteurs, et le ciel vide
recevait seul leur supplique inutile.
Les prêtres venaient ensuite, graves et courbés par les ans,
montrant les rides de leurs fronts décatis,
implorant sa pitié pour les temples antiques,
les autels des héros en tous pays renommés ;
de crainte que ne s’offense la déesse au funeste renom,
irritée d’une omnipotence usurpée.
Il écoutait indifférent ; il ne méprisait point le désespoir humain
mais leurs propres dieux n’étaient pas plus sourds aux prières.
Or, tandis qu’allaient et venaient ses capitaines
ou qu’arrivaient des messagers au front ruisselant
pour déposer les tablettes sur ses genoux, une voix,
basse mais insistante, par intermittence se faisant entendre
à travers le tumulte de midi,
toucha le réticent mystique ; une voix étrange
et cependant familière, s’imposant
à cette conscience qui luttait contre sa propre volonté.
« Lève tes yeux, ô Vainqueur, sur le toit,
doré par le soleil, du grand sanctuaire, et dis
s’il existe sur la terre un miracle pareil à celui-ci !
Le travail de la main humaine a-t-il jamais été si beau,
si assuré sur un trône, si royal ? Est-il un pays
aussi saint pour la mémoire de ses fils ?
Hélas pour l’homme, cette poussière qui respire,
dont les travaux survivent à sa prompte condamnation à mort !
« N’est-ce point ici, alors que son esprit encore à moitié informe
tâtonnait dans l’obscurité à la recherche d’un dieu qui le guidât,
tremblait à cause du tonnerre, frissonnait au milieu du jour,
que pour la première fois la pensée vivante fit jaillir le feu
éclairant les ténèbres de l’âme dormante ;
donna aux étoiles un ordonnancement dans le ciel,
fonda les racines profondes de la sagesse, montra la voie
que tous les hommes empruntent à sa suite ?
« N’est-ce pas elle qui, à l’aube des temps,
avant-poste solitaire de l’Occident, demeura ferme
quand les myriades de l’Orient innombrable
se répandirent comme le sable sur ses rives ? Seule,
elle soutint ce choc sur la plaine en croissant
qui s’étend sous ce sommet de marbre là-bas ; seules,
avant que Rome devînt Rome, ses centuries intrépides
renvoyèrent l’Orient sidéré sur les flots !
« N’est-ce pas elle qui, quand une seconde fois
ils vinrent sur des vaisseaux couvrant la mer,
quitta le toit paternel et le foyer, et dans des navires légers,
là où cette île à tes yeux rapproche les golfes jumeaux,
risqua son tout sur des murailles de bois et coula
un millier de galères dans leur charge furieuse,
renaissant ainsi de ses cendres,
elle-même le trophée de Salamine ?
« N’est-ce point ici que, dans son heure de triomphe,
les hommes donnèrent au marbre des formes si belles
que les dieux pourraient les envier, conjurèrent la terre
en teintes de crépuscule et d’aurore,
firent pulser le sang sur ses murs peints,
devinèrent les mystères du son, le rythme
et l’équilibre de l’arc et de l’angle et du motif,
si bien que l’art de l’homme fut digne du divin ?
« Ne fut-ce point ici ? – L’air cristallin n’est-il pas
vivant de voix que nul ne fera taire, voix de ceux qui enseignèrent
à la postérité la somme de ce qu’elle sait ?
Rome n’a-t-elle pas payé son tributaire
mille fois par un tribut du cœur
et usé ces marches par ses pieds révérents de pèlerine ?
Ô Vainqueur, avant que ne s’achève ce triste jour,
pour ceux qu’elle porta, pour tout ce qu’ils furent, adoucis-toi ! »
Le murmure cessa. – À présent le soleil d’automne
qui reposait sur le lointain Cyllène s’y plongea
et l’enchantement du crépuscule
flotta sur Athènes en son cercle de collines pourpres,
trônante et transfigurée. Entre chien et loup
la ville foudroyée sembla soupirer. – Il se leva,
remit l’épée dans son fourreau et : « Qu’il en soit ainsi, dit-il,
je pardonne aux vivants au nom des morts. »
*
Le passage d’Alaric (The passing of Alaric)
Ndt. Poème historique évoquant la campagne militaire du roi wisigoth Alaric Ier en Europe orientale, caractérisée notamment par le sac d’Éleusis et celui d’Athènes, en l’an 396. Or on voit dans le poème Alaric rendre hommage, devant Athènes, à la déesse Athéna et affirmer que celle-ci l’accueille, lui et son armée, en fille des Ases nordiques. Cette vision poétique paraît peu conforme à la version de l’historiographie : « En 396 il [Alaric] passa les Thermopyles et mis à sac Athènes, où les traces archéologiques montrent d’importantes destructions dans la ville. » Ceci est la traduction d’un passage de la page Wikipédia sur Alaric. Je ne sais toutefois s’il est bien permis aux archéologues d’imputer avec certitude des traces de destruction à tel événement plutôt qu’à tel autre, Athènes ayant été assiégée et mise à sac à plusieurs reprises dans l’Antiquité comme aux époques plus modernes.
Vers le Sud – à travers des pays de rêve non ravagés encore,
le long de villes blanches brillant sur les fleuves,
de jardins ombrageant des sanctuaires à colonnades,
le long de rivières habitées par les nymphes, de vallées solitaires
où la révérence des anciennes sacralités
possédait encore un silence de midi
et, inconsciente du choc des empires, la paix
régnait encore sur le monde à demi oublié de la Grèce.
Vers le Sud depuis la Thrace, le rebelle des deux Romes
avançait à travers l’aride plaine thessalienne,
l’homme du Nord invaincu : sur son casque
les ailes d’oie sauvage ouvertes en demi-lune arboraient
leur symbole princier ; ses longs cheveux blonds
tombaient sur le corselet de cuir ; – et ses Goths,
les yeux sur le mont Œta et la mer le baignant,
s’écoulaient à travers le défilé des Thermopyles.
Nul ennemi ne restait après eux. Dans un tumulus couvert d’herbe
dormait le cœur qui savait donner du cœur aux héros,
froid comme le lion rouillant sur son cimier.
Les marées d’Aulis lavaient un rivage silencieux
dont les barques avaient fui vers Chalcis ; seule Thèbes
depuis la haute Cadmée regarda cette armée passer
vers les plis rocheux du Cithéron cachant
un butin plus digne du fer d’Amal3.
À présent Éleusis était à portée du regard ;
les sacrements de la Déesse Mère n’étaient point encore parjurés
et nul rempart imposant ne murait la ville sainte.
Étincelants d’or brillaient les toits du temple, massives
étaient les nefs aux robustes colonnes ; d’antiques jardins
fascinaient les derniers pèlerins d’une foi mourante,
et dans les salles les plus intérieures
la mystique sentait encore son pouvoir de bénédiction.
En transe à demi, Alaric se tenait debout, devançant son avant-garde,
un monde de merveilles dans ses yeux bleus d’acier ;
la magie silencieuse le toucha ; à peine entendit-il
exulter la voix rauque de loup de ses braves,
pressentant le trésor amassé ; jusqu’à ce que le cri
montât des Ariens tonsurés de sa suite –
Que Dieu se lève et que Sa flamme vengeresse
purge cet affront à Son nom éternel !
Hélas pour la grande Éleusis ! sur son autel,
l’admiration d’un millier d’années,
la horde sauvage roula comme une vague fatale.
Hélas ! les merveilles d’ivoire et l’or
s’entassèrent dans les chars grinçants ! Hélas,
les marbres couverts de trophée furent détruits, et le bronze !
tandis que des hymnes de Ménades moquaient la peine de l’ancien monde,
et l’ultime feu du sacrifice se consuma.
La nuit tombée, il laissa Éleusis
faite ruine fumante et lamentation étouffée,
et sous la grande lune d’automne gravit
les degrés flanqués de tombeaux de la voie sacrée
pour atteindre avant l’aube les hauteurs de l’Aigaleo.
Alors, en contrebas, dans la plaine couverte d’ombres,
il vit la cité dont il rêvait, blanche comme l’ivoire,
dont les feux des sentinelles brillaient dans la nuit.
Lentement le jour prévalut et la lune
pâlit à l’occident, les toits à pignon prirent vie,
et sur le haut faîte de la citadelle arc-boutée
le fer doré d’une lance puissante
refléta le soleil – Athéna elle-même se levait,
en défi, défensive – ; et la cadence
d’anciennes sagas, comme des feux depuis longtemps endormis,
enflamma le vieux sang norse des baltiques ancêtres d’Alaric.
« Salut ! Le salut d’Alaric à toi, vierge guerrière de Dieu !
cria-t-il. En quel sinistre jour de bataille
ici descendue apportas-tu la renommée à ce pays !
Arrière, loups de guerre, apaisez vos épées avides,
liguez les chars ! – De cette hauteur devant nous,
la fille des Ases salue les siens !
Les combats ne profaneront point les champs de ses moissons,
et je passerai indemne les portes que défend son honneur. »
3 Amal : Un héros ancêtre des Goths.
GNOSTIKON (français)
Militia Templi Salomonis Jherosolomitani
La Milice du Temple dans ses relations avec le Languedoc
Nulle autre région, en France ou ailleurs, n’a accueilli autant de commanderies des Templiers que le Languedoc. Anciennement territoire du royaume wisigothique de Septimanie, premier démembrement de l’Empire romain, le Languedoc, dont le nom serait d’ailleurs une altération du germanique Land Goten, ou pays des Goths, a été fortement marqué par l’apport germanique. La noblesse du Midi se montra particulièrement généreuse envers la milice, contribuant à son expansion matérielle en Languedoc et au-delà.
À l’époque du procès des Templiers, qui dura de 1307 à 1314, l’ordre, en France, était partagé entre quatre grandes circonscriptions : Provincia, Aquitania, Francia et Arvernia. La première, provincia Provincie, qui comprenait la Provence et le Languedoc, était la plus étendue et celle où demeurait la majeure partie des Templiers du royaume. Le siège de l’ordre était toutefois situé à Paris, après avoir été à Saint-Jean-d’Acre pendant les Croisades. Le trésorier de la province de Francia était également trésorier du roi, de même que le trésor du royaume de Majorque, dont la capitale était Perpignan, était gardé dans une commanderie templière roussillonnaise.
Par leur implantation européenne, les Templiers nourrirent l’esprit de croisade à travers l’Occident. Les revenus des commanderies leur permettaient de financer leur mission d’assistance aux pèlerins et croisés en Terre sainte. Outre les revenus de leurs activités agricoles, industrielles et financières, les Templiers recevaient les dotations de familles pieuses, particulièrement généreuses en Languedoc, comme on l’a dit. La milice du Temple étant l’instrument majeur de la guerre sainte en Palestine, les chevaliers séculiers prirent l’habitude de lui léguer, à leur mort ou bien lorsqu’ils quittaient l’état de chevalier et leurs autres devoirs mondains, leurs armes et chevaux.
Les Templiers contribuèrent à diffuser l’imagerie de la croisade, en faisant réaliser différents Beati illustrant, par exemple, les versets de l’Apocalypse sur la Jérusalem céleste par des scènes tirées de la lutte contre les Maures. Un autre exemple de cette pensée tournée vers la Terre sainte apparaît dans le fait que les Templiers reproduisirent, dans la construction d’églises, le modèle architectural du Saint-Sépulcre ainsi que du Temple de Jérusalem, où ils avaient initialement leur résidence (d’où leur nom). Enfin, les Templiers, protecteurs des chemins de pèlerinage, comme celui de Saint-Jacques-de-Compostelle, contribuèrent de manière décisive au développement des routes et autres infrastructures de communication sur le continent.
Malgré sa forte implantation dans le Midi, la milice prit peu de part à la croisade contre les Albigeois. Certains l’expliquent par le fait que les Templiers du Midi étaient plus occupés par la gestion des biens de l’ordre que par la guerre sainte, d’autres par cela que le pape Innocent III avait en 1199 ouvert la porte du Temple aux chevaliers excommuniés, transformant ainsi l’entrée dans la milice en une forme d’expiation, et que l’ordre aurait donc servi de refuge ou de pénitence aux familles de l’aristocratie qui avaient été séduites par le catharisme.
Toujours est-il que le roi Philippe le Bel et l’Inquisition de France menèrent contre les Templiers le procès en hérésie qui devait conduire à la destruction de l’ordre. Le pape Clément V tenta de s’opposer à de telles menées, en exigeant notamment le transfert du procès des tribunaux de l’Inquisition à la Curie. Clément V rejetait l’accusation d’hérésie pour ne retenir que celle de déviation du rituel, laquelle n’aurait dû conduire selon lui qu’à une réforme de la règle et, éventuellement, à la fusion de l’ordre des Templiers avec celui des Hospitaliers. Les Archives vaticanes contiennent un document privé dans lequel le pape expose la nature de la déviation dont les frères se seraient rendus coupables : ceux-ci auraient pratiqué un cérémonial secret d’entrée dans l’ordre (ritus ordinis nostri) consistant à simuler les violences que les Sarrasins infligeaient aux Templiers capturés en vue de les contraindre à abjurer la religion chrétienne et à cracher sur la croix.
Les accusations du roi et de l’Inquisition, beaucoup plus graves, devaient finalement prévaloir. Les Templiers furent accusés d’idolâtrie et d’outrage à la croix. Les griefs complémentaires diffèrent selon que l’enquête fut menée dans le nord de la France ou dans le Midi. Si, dans le nord, le grief de sodomie fut retenu, celui-ci est totalement absent des actes de l’Inquisition dans le Midi, qui consigne, quant à elle, des actes de sorcellerie : des sorcières se seraient matérialisées par invocation dans les lieux de cérémonie des Templiers, où elles auraient pratiqué des orgies avec ces derniers.
L’ordre anéanti, l’organisation économique et sociale qu’il avait établie sur l’ensemble de l’Europe disparut avec lui. Les Templiers survivants furent toutefois intégrés dans les ordres militaires ibériques, qui jouèrent peu de temps après un rôle fondamental dans les grandes expéditions maritimes des royaumes du Portugal (voir ci-dessous) et de l’Espagne.
Bibliographie (partielle) : Les Cahiers de Fanjeaux n°4, E. Delaruelle, « Templiers et Hospitaliers pendant la croisade des Albigeois » ; Les Cahiers de Fanjeaux n°41, B. Frale, « Du catharisme à la sorcellerie : Les inquisiteurs du Midi dans le procès des templiers »
*
Note sur la justice du Temple
L’ordre des Templiers exerçait le pouvoir judiciaire dans le domaine des commanderies. Ce pouvoir lui avait été transféré, en même temps que propriétés foncières et autres biens, par les familles nobles, dont il était une prérogative au sein du système féodal. Les Templiers furent ainsi investis de la justice seigneuriale. En tant que justice d’Église, la justice du Temple se distinguait cependant de la justice féodale traditionnelle par certains aspects qui en faisaient, entre les deux systèmes, une organisation sui generis.
Dans l’exercice de leur pouvoir judiciaire, les Templiers étaient soustraits à l’interdit de verser le sang imposé aux autres juridictions ecclésiastiques. C’est cet interdit qui, par exemple, exigeait le recours au bras séculier des rois pour exécuter les arrêts des tribunaux de l’Inquisition. L’ordre du Temple, en sa qualité de milice de moines-chevaliers, exécutait lui-même les peines corporelles qu’il prononçait, et qui pouvaient aller de la fustigation à la peine capitale, en passant par la marque au fer rouge sur le front, par exemple pour un vol aggravé, ou l’amputation, par exemple pour le viol d’une femme mariée. L’exécution des peines était publique, et visait à produire un effet à la fois dissuasif et infamant.
En raison de son origine féodale, la justice templière s’exerçait principalement dans les campagnes, bien que la domination seigneuriale des templiers pût également s’étendre à certaines villes. C’est tout naturellement dans le cadre de ces dernières que se fit d’abord jour le conflit de compétences entre la justice de l’ordre et celle des échevinages et consulats, le pouvoir judiciaire étant un privilège inséparable du mouvement des libertés communales. À ce conflit s’ajouta pour le Temple, notamment en France, celui avec la justice royale.
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Les Chevaliers teutoniques dans le Midi
Souveraineté temporelle des Chevaliers teutoniques
Si le Saint-Siège, au Vatican, possède toujours les attributs d’un État souverain et indépendant, cela fut aussi le cas, par le passé, de certains ordres, comme celui des Chevaliers teutoniques. L’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean a longtemps exercé la souveraineté temporelle sur l’île de Malte et conserve encore aujourd’hui, sous le nom d’ordre de Malte, certaines prérogatives souveraines : il possède cent représentations diplomatiques bilatérales, et, de manière plus symbolique, son dernier Grand-Maître, décédé le 7 février 2008, portait le collier de l’ordre équestre pontifical Piano, remis par le Vatican et réservé aux seuls chefs d’État.
En Prusse et dans les actuels pays baltes, l’ordre teutonique exerçait la souveraineté sur un territoire autrement plus étendu que celui de l’île de Malte. Connu sous le nom d’« État de l’ordre » (Ordensstaat), cette organisation politique a duré deux siècles, de 1343 à 1561.
L’Ordensstaat possédait un système judiciaire spécifique, une monnaie propre, aux insignes de l’ordre, ainsi qu’un gouvernement central organisé autour du Grand-Maître, qui était à la fois prince d’Empire et membre de la Hanse. Dans ce système, le Grand-Maître (magister generalis ou Hochmeister), nommé à vie par le chapitre électoral de l’ordre, possédait l’autorité suprême. Il était entouré de cinq officiers supérieurs, le grand commandeur, le maréchal, le drapier, l’hospitalier et le trésorier, qui formaient autour de lui un conseil exécutif. En dehors de la Prusse, les provinces de Livonie et d’Allemagne étaient assignées à des maîtres de province (Landmeister). Chacune des trois circonscriptions était divisée en bailliages et commanderies, qui constituaient les échelons administratifs de l’État.
L’État de l’ordre ne préleva pas d’impôt avant 1415. Son organisation économique assura à son territoire une prospérité qui n’a de comparable, à la même époque, que celle liée à l’activité des Templiers. Une telle prospérité prit fin, dans un cas comme dans l’autre, avec le démantèlement de ces ordres.
La Prusse des Chevaliers teutoniques était impliquée dans des activités de crédit à grande échelle. Le système en question – de même que celui des Templiers – ne présentait aucun caractère usuraire. De cette prospérité économique sans précédent témoigne le développement des ports de Danzig, Königsberg et Elbing, qui devinrent à l’époque des axes importants du commerce international. Les grandes entreprises liées au commerce du grain, du bois, de l’ambre et des minerais d’Europe centrale étaient propriétés d’Etat. L’usure était interdite. Le démantèlement de l’Ordensstaat au profit de principautés et monarchies séculières dépendantes de l’usure conduisit à l’instauration progressive d’un régime capitaliste financiarisé qui s’est imposé depuis sans restriction, avec son cycle inexorable de crises globales.
La donation des fleurs de lys
Il est peu connu que les Chevaliers teutoniques portaient sur leurs armes les fleurs de lys, à l’instar des rois Capétiens. Ceci remonte à une donation de Louis IX à l’ordre, réalisée en 1250 à Acre, au moment de la Croisade. Le roi Saint Louis souhaitait ainsi distinguer le mérite des Chevaliers, et ceci est l’un des derniers actes majeurs de son règne, juste avant sa captivité et sa mort. Si certains historiens doutent – je ne sais pourquoi – de la réalité de cette donation, celle-ci est établie par les chroniques de l’ordre.
Les Chevaliers teutoniques dans le Midi de la France
L’ordre teutonique possédait deux maisons dans le Midi de la France, à Montpellier et à Arles. Constitué en Terre sainte comme ordre d’hospitaliers et de moines soldats, les Teutoniques sont une création des nobles du Saint-Empire romain germanique, confirmée par le pape Innocent III en 1199. Le centre de l’ordre était d’abord situé à Acre, en Palestine, jusqu’à la perte de cette ville en 1291. À cette date, la maison principale fut déplacée à Venise. Ce n’est qu’en 1309 que l’ordre s’établit à Marienbourg, en Prusse, où il exerça la souveraineté dans les limites de l’Ordenstaat de Prusse et de Livonie. Si ses activités dans le cadre de l’Ordenstaat et de la christianisation des pays d’Europe orientale sont les plus connues, l’ordre n’en possédait pas moins des commanderies dans le bassin méditerranéen, en Grèce, en Italie, en Espagne, ainsi qu’en France : en Champagne et en Île-de-France (province dite de Francia), comme dans le Midi.
Il apparaît que les deux maisons de Montpellier et d’Arles ne relevaient pas de l’administration de la commanderie de Francia. La rareté des documents existants, ou connus, ne permet pas de l’assurer avec une certitude absolue, mais il semblerait plutôt, en effet, que ces maisons ou bien possédassent un statut plus ou moins indépendant ou bien fussent administrées par le procureur général de l’ordre à la cour pontificale d’Avignon.
Le 15 mars 1229, la ville de Montpellier octroya à deux procureurs du grand maître Hermann de Salza, Jean de Gordone et Guillaume de Muttels, l’hôpital Saint-Martin, dans le faubourg de la ville, une donation confirmée l’année suivante par bulle papale. Cette possession était importante dans le cadre des relations, notamment commerciales, avec le centre d’Acre en Palestine. La date de création de la maison d’Arles et de ses dépendances en Camargue est quant à elle inconnue : elle a dû avoir lieu au cours de la première moitié du XIIIe siècle. L’ordre administrait également à Arles un hôpital pour les pèlerins.
La première maison fut vendue en 1343 ; la seconde est mentionnée pour la dernière fois en 1354. Cependant, les contacts entre l’ordre et le Midi ne cessèrent pas avec la fin de cette commanderie. Des liens demeurèrent ainsi avec l’Université de Montpellier, où plusieurs frères de l’ordre firent leurs études et même enseignèrent ; par exemple, Dietrich von Ole, procureur du maître de Livonie, y enseigna entre 1364 et 1366. En outre, plusieurs représentants de la noblesse languedocienne participèrent, dans la seconde moitié du XIVe siècle, aux combats de l’ordre contre les Lituaniens.
L’implantation du centre de l’ordre à Marienbourg et, donc, le déplacement du champ d’action des Chevaliers beaucoup plus à l’Est sont la raison pour laquelle les activités des Chevaliers teutoniques dans le Midi de la France ne connurent pas un plus grand développement. Cependant, leur présence n’est pas restée sans influence, puisqu’ils ont contribué tant au développement de l’Université de Montpellier qu’à celui des relations entre les noblesses languedocienne et allemande.
Bibliographie (partielle) : Thomas Krämer, « L’Ordre teutonique dans le Midi », Cahiers de Fanjeaux n°41 (K. Forstreuter, Der Deutsche Orden am Mittelmeer ; H. d’Arbois de Jubainville, L’Ordre teutonique en France)
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Castrum peregrinorum
Le castrum peregrinorum, ou château des pèlerins, fut édifié en 1218 lors de la cinquième Croisade, à quelques kilomètres au sud d’Acre, de manière conjointe par l’ordre du Temple et les Chevaliers teutoniques. Le comte Gautier d’Avesnes, qui avait été libéré de sa captivité en Terre sainte par les Templiers, fut l’un des principaux contributeurs à son édification. Le château fut confié à la milice templière, qui en fit l’une de ses principales places fortes en Palestine. Il s’agissait pour elle de remplacer le siège qu’elle possédait à Jérusalem, dans le Temple de Salomon, dont l’Ayyoubide Saladin les avait chassés.
La forteresse subit avec succès plusieurs sièges de la part des musulmans, dont les plus notables eurent lieu en 1220, alors même que la construction du château n’était pas achevée, et en 1265. Le château fut abandonné par ses habitants en 1291, après que toutes les cités des Croisés en Terre sainte eurent été emportées par l’islam. Il fut la dernière possession non insulaire des Croisés en Palestine. Les Templiers se replièrent alors à Malte.
Le Grand-Maître du Temple Guillaume de Sonnac, gouverneur de la forteresse, fut le parrain de Pierre de France, comte d’Alençon, fils du roi Saint Louis, qui fit donation des fleurs de lys royales aux Chevaliers teutoniques par lettres patentes du 20 août 1250. C’est au château des pèlerins que résida Saint Louis après sa défaite à Damiette, sur le Nil, en 1249.
À l’intérieur du château se trouve une chapelle de forme orthogonale ; comme les autres églises bâties par les Templiers, elle reproduit, en dimensions réduites, la forme du Temple de Jérusalem.
Le castrum peregrinorum témoigne des relations étroites entre les deux ordres des Templiers et des Teutoniques.
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A Ordem de Cristo, ressurgimento da Ordem do Templo
L’Ordre du Christ au Portugal, successeur de l’Ordre du Temple
A bula de fundação Ad ea ex quibus concedida pelo Papa de Avinhão, João XXII, em 14 de Março de 1319, proclama primeiro o nascimento da nova Ordem, denominada Ordem de Cavalaria de N. S. Jesus Cristo e institui a fortaleza de Castro Marim, situada no extremo sudeste do país, na foz do Guadiana, como casa capitular. (…)
Os historiadores consideram que a Ordem de Cristo foi o principal refúgio dos Templários que escaparam às grandes detenções de 13 de Outubro de 1307, em França. Esta nova Ordem portuguesa constituiu, pois, o ressurgimento da Ordem do Templo. A maioria dos cavaleiros templários chegou a Portugal por mar, pois uma parte da frota templária, que tinha partido de La Rochelle para evitar a sua requisição, desembarcou no Porto de Serra d’El Rei, um bastião portuário erigido por Gualdim Pais, hoje desaparecido. Por consequência, a Ordem de Cristo herdou os conhecimentos dos Templários em matéria de construção e de navegação marítima. Estes serão utilizados, um século mais tarde, pelo Infante D. Henrique, o Navegador, governador da Ordem de Cristo, para aperfeiçoar a sua famosa caravela, cujas velas ostentam com orgulho a Cruz dos Templários, e, posteriormente, por Cristóvão Colombo, genro do Grão-Mestre da Ordem de Cristo.
Paulo Alexandre Loução (voir son livre Os Templários na Formação de Portugal, 2000)
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Vellédas chrétiennes : sainte Brigitte et sainte Dorothée
Le don de prophétie était chez les anciens Germains le fait surtout de certaines femmes. L’expression de weise Frauen pour les désigner – « femmes douées de sagesse » – n’a pas d’équivalent en français, ni le terme Salige également employé, notamment en Autriche, et qui comporte l’idée de sacralité (selig). Tacite ou encore Dion Cassius évoquent par exemple le rôle important joué chez les Germains par la voyante Velléda, du clan des Bructères.
La figure des weise Frauen, qui traverse toute l’Antiquité, présente une origine hyperboréenne. Ainsi, la Pythie était l’oracle d’Apollon à Delphes. Apollon était le dieu des Hyperboréens et Delphes devint sa capitale en Grèce. De même, les vierges hyperboréennes Opis et Argé étaient vénérées comme des saintes à Délos, l’île sacrée d’Apollon, et l’on y fêtait chaque année des fêtes en leur honneur. Le poète délien Olen, qui a également écrit des oracles et est l’auteur des premiers hymnes en l’honneur d’Apollon, a composé un chant les célébrant. Le don de prophétie était appelé le « délire apollinien » ; Hérodote rapporte qu’Aristée de Proconnèse en fut saisi lorsqu’il composa le chant des Arismapées, et qu’il fut même physiquement absent, après une catalepsie, durant toute la durée de son transport.
L’autre oracle majeur de l’Antiquité grecque, la Sibylle, était également prêtresse d’Apollon. On possède aujourd’hui encore des textes appelés Oracles sibyllins, qui étaient considérés par les premiers Pères de l’Église comme sources de foi chrétienne.
Les weise Frauen se sont conservées dans le christianisme médiéval sous l’aspect de saintes telles que sainte Brigitte de Suède et sainte Dorothée de Montau, patronne de l’Ordenstaat. (La Bible connaît également ces weise Frauen : Déborah – Cantique de Déborah –, la prophétesse Anne.)
Sainte Brigitte, fondatrice à Wadstena de l’ordre du Saint-Sauveur, est la patronne de Suède, mais également des pèlerins. Elle accomplit elle-même le pèlerinage de Compostelle et celui de Jérusalem. Ses révélations et prophéties ont été consignées par écrit, et une traduction française en fut faite en 1536 sous le nom de Prophéties merveilleuses de sainte Brigitte. Sainte Brigitte est souvent représentée avec un cœur accompagné de la croix rouge de Jérusalem, ou croix des Templiers.
Sainte Dorothée de Montau est la patronne de l’Ordensstaat fondé par les Chevaliers teutoniques. Ses prophéties et révélations sont contenues dans le Septililium de Johannes von Marienwerder. La demande de canonisation adressée par les chevaliers après sa mort n’aboutit pas avant 1976 ! Mais les populations catholiques de Prusse témoignaient ouvertement leur mépris pour la bureaucratie curiale en célébrant chaque année la fête de leur sainte.
Le prestige de ces weise Frauen devait être contré au sein de l’Église par les mêmes forces qui instituèrent les ordres mendiants, et tel fut le rôle joué par Thérèse d’Avila. Les commentateurs récents, y compris chrétiens, se complaisent à souligner le caractère érotique et scabreux des effusions de cette dernière. Thérèse d’Avila institua une nouvelle règle pour les cloîtrées, dont J.-K. Huysmans écrit ceci, dans La Cathédrale : « Si la règle de sainte Thérèse, qui ne permet d’allumer le feu que dans les cuisines, est tolérable en Espagne, elle est vraiment meurtrière dans le climat glacé des Flandres. » L’écrivain impute la mort de sainte Marie-Marguerite des Anges à l’application de cette règle d’origine méridionale par les populations du Nord.
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Shikusim & Behemoth
« Ils sont allés vers Beelphegor et sont devenus shikusim comme l’objet de leur amour. » (Osée IX, 10) Ce qu’est l’objet de cet amour, les traductions modernes de la Bible ne permettent pas de s’en faire une idée exacte, ce dont on peut se rendre compte à la lecture des passages suivants, où un même terme est rapporté tel que dans son texte original, afin de bien faire comprendre de quoi il s’agit en réalité.
« La femme ne s’approchera point d’un behemah (traduit par « bête ») pour se prostituer à lui. » (Lév. XVIII, 19)
« Que les hommes et les behemoth (traduit par « animaux ») soient couverts de sacs, qu’ils crient à Dieu avec force, et qu’ils reviennent tous de leur mauvaise voie et des actes de violence dont leurs mains sont coupables. » (Jonas III, 8)
« Le behemoth est la première des œuvres de Dieu. » (Job XL, 14)
Lorsque le traducteur écrit « bête », « animal », puis « behemoth », il ne permet pas au lecteur de comprendre qu’il s’agit dans tous les cas de la même chose. Dans la mesure où le behema se couvre de sacs et crie vers Dieu, comme les hommes, cela ne peut pas être un animal et, par conséquent, la transgression évoquée dans Lév. XVIII, 19 n’est pas non plus la bestialité au sens où nous l’entendons.
En réalité, compte tenu du troisième passage cité et d’autres, le behemah est une espèce quasi-humaine archaïque aujourd’hui disparue en tant que telle mais qui se perpétue sous des formes hybrides.
La méditation sur « les suites du péché originel » – sur la condition misérable de l’homme à la suite du péché originel – est caractéristique de la pensée chrétienne. C’est un fait curieux qu’elle soit absente de la pensée juive, alors que l’événement lui-même figure dans l’Ancien Testament commun aux deux religions.
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Cagots et Gavaches
« Le mot Schratt – d’où Schrättling – est un ancien et excellent terme allemand désignant un homme-bête ou homme archaïque. Il apparaît souvent dans des noms de lieu (en particulier des localités isolées), et cela montre que des races humaines archaïques se sont conservées en Europe centrale jusqu’au Moyen Âge. Par ex. Schratten-feld, -berg, -stein, -tal, etc. » (Lanz von Liebenfels, Das Buch der Psalmen Teutsch)
Il existe également des témoignages irréfutables de l’existence, dans un passé pas si lointain encore, de races archaïques d’hominidés dans certaines parties de la France. Leurs noms se sont conservés jusqu’à nous, si nous avons oublié l’étrangeté que ces noms recouvrent. Ce sont les cagots, gavaches, cacous, colliberts et autres dont nous informe par exemple le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France (1874, 4e éd.) d’A. Chéruel. L’embarras et la perplexité de l’auteur ressortent clairement de l’exposé qui figure à l’entrée « Cagots » de ce Dictionnaire.
« Cagots, ou agots – Les cagots, cagous, cacoux, caqueux, sont une race misérable qu’on retrouve principalement dans les Pyrénées, et sur le littoral de l’Océan jusqu’en Bretagne. Les noms varient suivant les localités. Les formes cagots, cagoux, transgots, sont usitées surtout dans les Pyrénées ; gahets, gaffets, dans le département de la Gironde ; gavaches, dans le pays de Biscaye ; ailleurs, gavets et gavots ; colliberts, dans le bas Poitou ; caqueux, ou caquins en Bretagne. Ces populations étaient jadis séquestrées comme les lépreux, et la croyance populaire les accusait de dégradation morale et physique. À l’église, on leur assignait une place spéciale. Les cagots ne pouvaient se marier qu’entre eux. Ils exerçaient généralement des métiers qui les tenaient à l’écart ; ils étaient souvent charpentiers ou cordiers. Les colliberts du bas Poitou sont encore pêcheurs. Aujourd’hui même le préjugé populaire les poursuit et les tient dans l’isolement. Comment s’expliquent le caractère étrange et la position de ces populations ? d’où viennent leurs noms ? On a imaginé une multitude d’hypothèses contradictoires. L’opinion la plus vraisemblable considère ces races proscrites comme des Espagnols émigrés en France ; le peuple les assimilant aux Goths, qui avaient occupé l’Espagne, les appela ca-goths (chiens de Goths). On place ces émigrations vers l’époque de Charlemagne. Le droit du moyen âge, si peu favorable à l’étranger, les condamna à une position inférieure, et le préjugé populaire les confondit avec les lépreux. Les progrès de la civilisation n’ont pu entièrement dissiper cette erreur et détruire ces coutumes barbares. Il paraît certain, malgré les assertions de quelques voyageurs, que les cagots n’ont rien de commun avec les crétins. » (Chéruel : Cagots)
La mention des crétins est intéressante. Voici la définition que donne le Littré du mot « cagot » : « Peuplade des Pyrénées affectée d’une sorte de crétinisme. » Les crétins pourraient être le reliquat d’une race archaïque ; toutes les races archaïques ont été contraintes par l’expansion de l’homme européen de trouver un refuge dans des lieux peu accessibles : tels sont les Schrättlinge des « lieux isolés » évoqués plus haut, les cagots des Pyrénées, les colliberts du Marais poitevin, les crétins des Alpes… Le Grand Larousse du XIXe siècle souligne que les cagots « étaient sous la protection de l’Eglise ».
Il est certain que « l’opinion la plus vraisemblable » selon Chéruel au sujet de l’origine de ces populations est fausse, car les Espagnols se servent du terme gabachos (gavaches) pour désigner péjorativement les Français. Ces cagots et gavaches étaient donc étrangers tant aux Français qu’à leurs voisins espagnols, qui s’insultaient réciproquement du nom de ces hommes-bêtes proscrits.
« Races maudites – On a désigné sous ce nom des populations de la France qui étaient condamnées à une sorte de proscription, comme les cagots, les colliberts, les gavaches. » (Chéruel : Races maudites)
Quiconque a vu le film Freaks de Tod Browning (1932) trouvera que les cagots ici photographiés auraient pu figurer en bonne place dans les cirques ambulants de l’époque (freak shows). Le nanisme et les autres singularités physiques de ces individus, si elles ne sont pas suffisamment expliquées par le milieu et/ou la consanguinité, pourraient indiquer des origines ethniques distinctes.
Deux crétins des Alpes
(Légende : « Atrophiés des Hautes Montagnes »)
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Galates et Gaulois dans l’Ancien Testament
« Les fils de Japhet furent : Gomer, Magog, Madaï, Javan, Tubal, Méschec et Tirac. » (Gen. X : 2)
Parmi les descendants de Japhet, les descendants de Magog furent les Scythes et les Goths, ceux de Madaï les Mèdes, ceux de Javan les Ioniens, ceux de Tubal les Ibères, ceux de Méschec les Cappadociens, ceux de Tirac les Thraces, ceux de Gomer, enfin, les Galates (commentaire de la Bible par le Jésuite Cornelius a Lapide ; dans ce passage : d’après Josèphe, saint Jérôme et saint Isidore).
« Galate » est le nom donné à un rameau des Celtes établi en Orient. Partis de Gaule sous la direction de leur prince Brennus, ils s’établirent au troisième siècle av. J.-C. en Anatolie, dans le pays qui porte leur nom, la Galatie (en rouge foncé sur la carte). Saint Jérôme écrit qu’ils y parlaient encore la langue des Gaulois au quatrième siècle de notre ère.
Les Galates se rendirent également en Galilée. Le Christ historique et ses Apôtres étaient originaires de Galilée. Ce sont vraisemblablement des Galates, des Celtes ; à l’appui de cette dernière assertion, la Bible nomme cette région « la Galilée des Gentils (ou des goys) » (galil haggoyim) (Math. IV, 16), et le judaïsme des Pharisiens proscrivait le mariage entre Juifs et Galiléens. C’est d’un tel pays que provient le Messie du christianisme, non reconnu par les juifs. D’ailleurs, quand les juifs appellent Jésus « le Galiléen », cela veut bien dire, je pense : « Pas de chez nous. »
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Note sur le Codex argenteus ou Bible d’argent
La Bible d’argent, conservée à la bibliothèque Carolina Rediviva d’Uppsala en Suède, doit son nom au fait qu’elle est écrite, à la main, sur du parchemin pourpre avec de l’encre argentée. C’est une copie des évangiles gothiques d’Ulfilas attribuée à Wiljarith, copiste d’origine gothe exerçant au VIe siècle à Ravenne, capitale du royaume ostrogoth, où la Bible d’Ulfilas était en usage. Sur les 336 pages que comptait l’ouvrage à l’origine, seules 188 nous sont parvenues.
La Bible d’Ulfilas est l’un des rares documents en langue gothique que nous connaissions. Le principal lieu de conservation de documents théologiques en langue gothique était, semble-t-il, la bibliothèque de Narbonne, dans le royaume wisigothique de Septimanie ; la bibliothèque fut incendiée à l’instigation de catholiques orthodoxes : « [Après la conversion au catholicisme] on note des vexations regrettables, comme l’incendie du lieu de culte arien à Narbonne où brûleront les livres de théologie. » (G. Labouysse, Les Wisigoths, 2005)
La traduction d’Ulfilas en langue gothique est plus ancienne que la traduction latine de saint Jérôme, puisqu’elle date du IVe siècle après J.C. Considérant ce fait, il est regrettable qu’aucun théologien, aucun historien de la littérature ou linguiste, ne se soit servi de cette traduction à des fins d’exégèse, si l’on excepte les théologiens goths représentants de l’arianisme, dont les écrits sont partis en fumée.
Labouysse, précédemment cité, relève que « l’étude assidue de la Bible gothique à la cour de Toulouse » (p. 87) contribua à maintenir l’usage de la langue gothique en Septimanie.
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Chateaubriand, victime ignorée du vampirisme
« Les adolescents ne sont pas tourmentés dans leurs rêves par leurs propres fantasmes, mais par ceux des autres (…) Objet du désir d’une femme, qu’il ne connaît probablement pas, l’adolescent souffre, se sent possédé, prisonnier, et peut parfois tenter de mettre fin à ses jours pour se libérer du vampire. » (Strindberg, Un livre bleu)
La science matérialiste ne dit mot des phénomènes psychiques que, suivant en cela le génial Strindberg, nous décrivons sous le nom de « vampirisme », et qui sont pourtant une réalité certaine, tant dans leurs causes que dans leurs effets, pouvant conduire les individus à la mort. Mais comment s’étonner d’un tel aveuglement de la part de ceux qui seraient censés étudier les phénomènes de cette nature, alors que le témoignage le plus remarquable d’un cas de vampirisme, par une des plus grandes figures de la littérature française, reste ignoré à ce jour, quand bien même l’œuvre qui porte ce témoignage est mondialement connue ? Je veux parler de François-René de Chateaubriand et de ses Mémoires d’outre-tombe.
Mémoires d’outre-tombe : le titre même de l’autobiographie, ce premier contact du lecteur avec l’œuvre, révèle, quelles que soient les raisons qu’invoqua Chateaubriand pour donner le change à ses contemporains, que c’est un mort-vivant qui s’exprime. L’œuvre dans son entier est plongée dans une atmosphère de profonde mélancolie, de regret de vivre, que son auteur cherche à communiquer comme sa réalité la plus vraie. Écrits à plusieurs époques de la vie de Chateaubriand, ces mémoires comprennent dans chacune de leurs parties des considérations sur la destinée humaine portant la marque de cette incurable mélancolie, de ce désespoir irrémédiable que ni la philosophie, ni la religion que l’auteur confesse et dont il se fit le champion en des temps d’athéisme, ne parviennent à consoler. Chateaubriand se sait malade, atteint ; il ignore ce qui pourrait rompre sa malédiction, et finit même par déplorer ses succès littéraires, qui donneraient à penser à une jeunesse sans repère que le désespoir est la marque la plus assurée du génie.
Or Chateaubriand était la victime d’un vampire, duquel il ne se délivra jamais et qui fit de lui le mort-vivant que sa lucidité angoissée, désespérée nous a donné à connaître comme tel.
« Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village ; on courut à l’une des fenêtres de la grand’salle pour regarder. J’y arrivai le premier, l’étrangère se précipitait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle ; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. » (Mémoires d’outre-tombe, III, 9)
Ainsi commença l’envoûtement. Le contact physique avec l’étrangère eut pour effet de faire entrer dans la vie intérieure du jeune Chateaubriand « une femme » (« Je me composai une femme de toutes les femmes que j’avais vues »), dont l’image le suivait partout et l’obsédait tant qu’il en vint, après deux années de souffrances, à commettre une tentative de suicide, qui échoua. Cette femme, qu’il appelle sa « sylphide », ne le quittait plus, même après des années, un voyage dans les terres sauvages de l’Amérique, la Révolution française, l’émigration en Angleterre. Et s’il n’en fait plus mention après son mariage, c’est sans doute davantage pour des considérations de bienséance. Du reste, il faut croire que le vampire a bien dû finir par se retirer à un moment, après l’avoir vidé de sa substance psychique.
Malgré les éminentes qualités qu’il lui reconnaît, Chateaubriand ne semble guère avoir aimé son épouse d’une bien vive affection. Le fait qu’il soit resté sans enfant est sans doute significatif également. Par ailleurs, je nie que Chateaubriand ait eu un quelconque amour incestueux pour sa sœur, ce que certains se sont crus autorisés à affirmer, en interprétant et déformant ses écrits de la manière la plus absurde. J’observe, enfin, que le chapitre relatant l’événement avec l’étrangère ici rapporté – et cet événement seulement – s’intitule Révélation sur le mystère de ma vie, ce qui montre l’importance que Chateaubriand lui prêtait, et qui montre aussi qu’il en tirait des conclusions à peu près semblables à celles que nous avons développées. Une lecture plate et banale de ce titre, par laquelle on ferait dire à Chateaubriand que c’est de cette manière qu’il eut la notion de l’amour des femmes, est irrecevable car il n’apparaît nulle part dans l’œuvre de Chateaubriand que l’amour des femmes fût quelque chose comme le « mystère de sa vie », ni même, à vrai dire, qu’il lui fût quelque chose de bien particulier, si l’on excepte des œuvres de jeunesse comme René, qui renvoie d’ailleurs elle-même à ladite voisine et à la possession vampirique.
On dira peut-être qu’il est heureux qu’il fût ainsi vampirisé car il n’aurait pas, autrement, écrit les œuvres qui ont immortalisé son nom. J’affirme pour ma part que rarement un écrivain et penseur a donné de manière aussi nette le sentiment d’être resté en-deçà de ses capacités.
Chateaubriand n’a pas été victime de son imagination mais de celle de l’étrangère, dont l’esprit était vraisemblablement morne et l’existence ennuyeuse, que le contact avec le jeune homme embrasa complètement et dont le désir exacerbé s’incarna dans un spectre maudit, assoiffé.
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Le Dédoublement de personnalité
expliqué par le swedenborgisme
Les phénomènes de dédoublement de personnalité, qui ont trouvé une expression littéraire intéressante dans les personnages du Dr. Jekyll et de Mister Hyde, peuvent être expliqués de manière satisfaisante par le recours aux concepts et à la philosophie morale de Swedenborg.
L’homme intérieur est le spirituel en l’homme, l’homme extérieur le naturel. L’homme intérieur est le réceptacle des influences spirituelles, où Dieu insuffle en l’homme l’amour divin et l’amour du prochain (sur ce qu’est au juste l’amour du prochain, voir Arcana Cœlestia ou le Traité sur l’amour). L’homme externe est le réceptacle des influences de la nature matérielle, par lequel l’homme jouit de l’amour égoïste de soi et de l’amour des choses qui sont dans le monde. Dans le présent état de l’humanité, l’homme intérieur est dit « fermé » à la naissance, des suites du péché originel, c’est-à-dire qu’il n’est pas en mesure d’être influencé par le spirituel émané de Dieu, sans une conversion.
Dans la mesure où l’homme interne est l’agent de l’amour du prochain, l’Église, c’est-à-dire la communauté des hommes, ne peut être composée de personnes pour lesquelles l’homme interne reste « fermé » à l’amour divin. L’homme naturel est ennemi de la société, comme les esprits mauvais sont hostiles à l’ordre spirituel céleste. Toute personne se voit donc investie de responsabilités et d’honneurs de la part de la communauté dans laquelle elle vit en fonction de l’amour du prochain dont elle est animée†. Ces responsabilités ne peuvent être assumées, en raison des contraintes qu’elles entraînent, que par un constant amour du prochain, donc par l’assujettissement de l’homme naturel en soi. Cependant, l’homme naturel n’est jamais complètement vaincu, dans cette vie terrestre, et représente pour l’homme spirituel une cause permanente de tentation.
Céder à la tentation est la cause des modifications de la personnalité, car l’homme naturel recouvre dans ces moments son empire. Les contraintes liées à la position sociale et aux responsabilités lui paraissent alors insupportables, écœurantes ; les personnes de son entourage deviennent l’objet de son ressentiment et de sa haine ; sa vie lui semble absurde. Il n’y a aucun moyen pour l’homme de résister aux mouvements violents que lui suscitent en cet état les mille contrariétés de son existence habituelle, et l’homme au commerce doux et affable d’hier (Dr. Jekyll) devient irritable, méchant, brutal (Mister Hyde). Dans la conscience qu’il a de cette situation, il ne peut qu’assister impuissant au déchaînement de l’homme naturel contre les conditions créées par l’homme spirituel, et attendre, en expiant la tentation et la chute, que privé de l’aliment de son amour égoïste l’homme externe se soumette à nouveau.
Telle était la conception des Anciens, exprimée dans les notions de pureté et d’impureté. En état d’impureté, l’individu se retirait provisoirement de la société, interrompant ses relations courantes. Ainsi, dans Sam. 20: 26, Saül s’explique-t-il l’absence de David au banquet par un état d’impureté : « Saül ne dit rien ce jour-là ; car, pensa-t-il, c’est par hasard, il n’est pas pur, certainement il n’est pas pur. »
† Swedenborg insiste également sur le cas des hypocrites, qui feignent l’amour du prochain en vue de l’honneur et des biens qu’ils en retirent dans l’Église (la communauté).
Swedenborg Chapel, Cambridge (Massachusetts)
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Une bibliographie de Carolus Lundius
sur l’Amérique précolombienne
Dans le livre de Carolus Lundius sur Zalmoxis en 1684, il est dit qu’avant Colomb arrivèrent en Amérique, de l’Ouest des Phéniciens, du Nord des Scythes, de l’Est des Chinois, et l’auteur ajoute la bibliographie suivante :
Johan. Ler. Histor. Navig. in Brasil
Gom. Hist. Ind.
Brul. Hist. Peruan.
Acost. De Nat. A. O.
Freder. Lum. de B. ext.
Grot. Diss. de orig. Gent. Am. (Il s’agit d’Hugo de Groot, ou Grotius)
Joh. de Laet., sus notas sobre el previo
Marc. Lescarb. Hist. Nov. Fr.
Horn. De orig. Gent. Amer. (Il s’agit de l’historien Georg Horn, ou Hornius)
Joh. Hornbeck De Convers. Ind.
Hugo de Groot ou Hugo Grotius (1583 – 1645), escreveu um pequeno texto De origine gentium americanarum, (está online em http://digbib.bibliothek.uni-augsbur…_02_8_0242.pdf – pags 36 até final). onde concluía que os americanos tinham uma ascendência múltipla, sendo descendentes de escandinavos, etíopes e chineses. http://www.arlindo-correia.com/160207.html
& Corroboration par Ernest Renan d’une présence phénicienne en Amérique précolombienne :
« Poço do Umbu : Rio Grande do Norte. ‘Local onde há letreiros encarnados sobre as pedras. Foi Renan que, a pedido de Ladislau Neto, examinou cópias de inscrições petrográficas brasileiras, dando-lhes origens fenícias.’ (M. Cavalcanti Proença) » (Glossaire de Macunaíma, Mário de Andrade, Edições Unesco)
Les « Indiens blancs » dans la littérature latinoaméricaine (deux exemples) :
Alcides Arguedas, Pueblo enfermo (1090, tercera ed. 1936, p. 22) : « Hay mucha variedad de tipo, entre los Araonas [Indios de Bolivia], pues mientras que unos son verdaderamente zambos, otros son de un tipo muy parecido al europeo. Los hay de nariz larga y aguda, cuando el indio, en general, la tiene chata. Hay muchos barbones y alguno que otro calvo, cosa tan rara entre los indios. Existen muchos verdaderamente rubios, tanto entre hombres como entre las mujeres. »
Ernesto Giménez Caballero, Revelación del Paraguay (1967) : « Esa raza ambarina y admirable, llamada guaraní, morena clara, blanca aún antes de transculturarse con la española. » (p. 27)
« Yo creo que las razas esenciales que poblaron la América prehispánica fueron tres : (…) la andina o serrana (…), la pampeana o llanera. Y la atlántica (atlantillana, antillana, ribereña), de donde procedieran aquellos caraibes o caribes o carios de los que surgirían los guaraníes como modalidad señorial, pues ‘señor’ significa en guaraní ‘caray’, como en Europa el nombre de Arios. (…) Carios, Arios… Ya los cronistas y luego los etnógrafos habían revelado la distinción de esa etnia paraguaya. Nuestro Rivadeneyra habló de ‘mozos fuertes’ y ‘esbeltos como robles’. Como ‘muy blancos, aún más a veces que los españoles’, los vieron D’Orbigny y Humbolt y nuestro Azara. (…) Carios, Arios… Quizá está la clave de esto en aquella leyenda del dios Are o Ario, cuya sombra sagrada quedó por estas selvas vagando tras hundirse el fantástico continente de la Atlántida, que unía Europa a América. » (p. 142)
« Cariátides, porque son de la raza caria, la raza misteriosa de estas tierras, la raza que enlaza, no se sabrá nunca por qué, con la estirpe helénica, aquella de los carios, a la que perteneciera la hija de Dión, transformada en árbol por Baco enomorado y, luego, en columna para sostener los templos. Aquella hija de Dión nominada, justamente, Caria. » (p. 162)
« Los gallegos van, vienen y andan por América desde antes de Cristóbal Colón, siendo, para mí, los primeros pobladores de este continente. » (p. 227)
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Vikings du Limousin et Amazones
Les historiens ne nient pas (encore) que les Vikings ont occupé le Limousin. Ainsi savons-nous que : “By defeating the Vikings of the Limousin, Rudolph [de Bourgogne] received the allegiance of the Aquitainians and the homage of William Longsword, now duke.” (geni.com) Et je suis porté à croire que la ville de Tulle porte, sans le savoir, un nom hyperboréen, celui de Thulé. Une autre ville au nom semblable est Tula, au Mexique, célèbre pour ses atlantes.
De même, le nom de famille Beaupoil, en Limousin – une famille comptant notamment un poète lequel, selon Voltaire, écrivit ses poèmes les mieux réussis à quatre-vingt-dix ans passés –, pourrait être nommée en souvenir du roi norvégien Harald Hårfagre ou « Harald à la belle chevelure », le mot hår, comme l’anglais hair, pouvant désigner à la fois les poils et les cheveux. Autrement dit, le nom du roi norvégien pourrait se lire Harald Beaupoil.
Les Amazones de l’Antiquité étaient les femmes des Goths.
Jornandès, Histoire des Goths (De Getarum sive Gothorum origine et rebus gestis):
Après sa mort [la mort de Taunasis, roi goth vainqueur du pharaon Sesostris], tandis que son armée, sous les ordres de son successeur, faisait une expédition dans d’autres contrées, un peuple voisin attaqua les femmes des Goths, et voulut en faire sa proie ; mais celles-ci résistèrent vaillamment à leurs ravisseurs, et repoussèrent l’ennemi qui fondait sur elles, à sa grande honte. Cette victoire affermit et accrut leur audace : s’excitant les unes les autres, elles prennent les armes, et choisissent pour les commander Lampeto et Marpesia, d’eux d’entre elles qui avaient montré le plus de résolution. Celles-ci voulant porter la guerre au dehors, et pourvoir en même temps à la défense du pays, consultèrent le sort, qui décida que Lampeto resterait pour garder les frontières. Alors Marpesia se mit à la tête d’une armée de femmes, et conduisit en Asie ces soldats d’une nouvelle espèce. Là, de diverses nations soumettant les unes par les armes, se conciliant l’amitié des autres, elle parvint jusqu’au Caucase ; et y étant demeuré un certain temps, elle donna son nom au lieu où elle s’était arrêtée : le rocher de Marpesia. Aussi Virgile a-t-il dit : Comme le dur caillou ou le roc Marpésien.
C’est en ce lieu que, plus tard, Alexandre le Grand établit des portes, qu’il appela Pyles Caspiennes. Aujourd’hui la nation des Lazes les garde, pour la défense des Romains. Après être restées quelque temps dans ce pays, les Amazones reprirent courage ; elles en sortirent, et, passant le fleuve Atys, qui coule auprès de la ville de Garganum, elles subjuguèrent, avec un bonheur qui ne se démentit pas, l’Arménie, la Syrie, la Cilicie, la Galatie, la Pisidie, et toutes les villes de l’Asie : puis elles se tournèrent vers l’Ionie et l’Éolie, et soumirent ces provinces. Leur domination s’y prolongea; elles y fondirent même des villes et des forteresses, auxquelles elles donnèrent leur nom. A Éphèse, elles élevèrent à Diane, à cause de sa passion pour le tir de l’arc et la chasse, exercices auxquels elles s’étaient toujours livrées, un temple d’une merveilleuse beauté, où elles prodiguèrent les richesses. La fortune ayant ainsi rendu les femmes de la nation des Scythes maîtresses de l’Asie, elles la gardèrent environ cent ans, et à la fin retournèrent auprès de leurs compagnes, aux rochers Marpésiens, dont nous avons déjà parlé, c’est-à-dire sur le mont Caucase. (…)
Les Amazones, craignant que leur race ne vînt à s’éteindre, demandèrent des époux aux peuples voisins. Elles convinrent avec eux de se réunir une fois l’année, en sorte que par la suite, quand ceux-ci reviendraient les trouver, tout ce qu’elles auraient mis au monde d’enfants mâles seraient rendus aux pères, tandis que les mères instruiraient aux combats tout ce qu’il serait né d’enfants de sexe féminin. Ou bien, comme d’autres le racontent différemment, quand elles donnaient le jour à des enfants mâles, elles vouaient à ces infortunés une haine de marâtre, et leur arrachaient la vie. Ainsi l’enfantement, salué, comme on sait, par des transports de joie dans le reste du monde, chez elles était abominable. Cette réputation de barbarie répandait une grande terreur autour d’elles ; car, je vous le demande, que pouvait espérer l’ennemi prisonnier de femmes qui se faisaient une loi de ne pas même épargner leurs propres enfants ? On raconte qu’Hercule combattit contre les Amazones, et que Mélanès les soumit plutôt par la ruse que par la force. Thésée, à son tour, fit sa proie d’Hippolyte, et l’emmena ; il en eut son fils Hippolyte. Après elle les Amazones eurent pour reine Penthésilée, dont les hauts faits à la guerre de Troie sont arrivés jusqu’à nous. L’empire de ces femmes passe pour avoir duré jusqu’à Alexandre le Grand.
Or, si le fleuve Amazone et l’Amazonie, dans le Nouveau Monde, ont été nommés d’après ces femmes, c’est que le conquistador Francisco de Orellana, lors de son expédition sur le fleuve, rencontra un groupe de femmes « de haute taille et à la peau blanche » (chronique du père Gaspar de Carvajal) qui décochèrent quelques flèches sur ses hommes avant de disparaître. Interrogés, les Indiens racontèrent aux Espagnols qu’il s’agissait d’un peuple de femmes vivant dans une cité bâtie en pierres (cette cité dont le Dr Michael Heckenberger a, je pense, retrouvé la trace, associée à des terrains fertiles de « terra preta », terre noire, d’origine humaine).
Pour Jacques de Mahieu, ces Amazones étaient le reliquat de Vikings installés en Amérique du Sud, les « dieux blancs » des peuples précolombiens, dont le vénérable Quetzacoatl, représenté avec une barbe blonde (Thor Heyerdahl rapporte des mythes similaires dans les îles du Pacifique). Pensez à la manière dont le Brésil a été « découvert » au XVIe siècle : le Portugais Pedro Alvares de Cabral se rendait au Cap, en Afrique du Sud, lorsque les vents firent dériver son bateau jusqu’au Brésil ! Et une telle chose ne se serait jamais produite auparavant, dans l’histoire de la navigation, en particulier pour des Normands dont la colonie du Groenland entretenait des liens constants avec l’Islande et l’Europe au Moyen Âge ? (Pour en savoir plus, lire Ingeborg, A Viking Girl on the Blue Lagoon ici)






