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Documents. “Haz Godo” : Le Faisceau goth et la politique en Colombie dans les années 30
Extrait du livre El porvenir del pasado: Gilberto Álzate Avendaño, sensibilidad leoparda y democracia. La derecha colombiana de los años trenta (2007) (L’avenir du passé : G. Álzate Avendaño, sensibilité « léoparde » et démocratie. La droite colombienne des années trente), par César Augusto Ayala Diago. Passage tiré du chapitre VIII, avec l’interview retranscrite de G. Álzate Avendaño. Traduit en français par l’auteur du présent blog.
À l’époque où, en 2009-2010, nous nous documentions sur la vie politique en Amérique latine dans les années trente, notre attention fut attirée par un mouvement au nom imagé, El Haz Godo, le Faisceau goth, en Colombie. Le texte qui suit apporte des éléments sur les origines et l’idéologie de ce mouvement.
Il nous a semblé important de donner au public français et francophone le texte de l’auteur, l’historien colombien Ayala Diago, avec le pittoresque de l’époque et du pays dont ces pages sont embaumées. Le livre dont le passage est tiré est le premier d’une trilogie consacrée à la droite colombienne et en particulier à Gilberto Álzate Avendaño (1910-1960), qui en fut une figure influente en même temps que radicale.
Quelques éléments de contexte seront utiles à la lecture de cette traduction. La vie politique colombienne depuis l’indépendance fut essentiellement caractérisée par l’opposition entre deux partis, un parti conservateur, dont les membres et sympathisants furent appelés les « Goths » (nous y revenons plus bas), et un parti libéral. Ce bipartisme de fait fut tout sauf apaisé ou tranquille, et donna lieu à plusieurs guerres civiles, jusques et y compris au vingtième siècle (guerre des Mille jours 1899-1902). Au moment des faits qui vont être ici relatés, à savoir en 1936, le parti conservateur avait perdu le pouvoir, qu’il avait occupé pendant près de cinquante ans, longue période qui fut appelée « l’hégémonie conservatrice ». Les conservateurs colombiens faisaient donc face à une première alternance depuis des décennies, qui, associée à la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie à la fin de la Première Guerre mondiale et à leur politique internationale puis, à partir de 1936, la guerre civile dans l’ancienne métropole espagnole, devait à leurs yeux conduire la civilisation au chaos. La nouvelle politique libérale fit donc l’objet de résistances actives qui enclenchèrent, après les guerres civiles, une période connue en Colombie comme celle de « la Violence » (la Violencia), marquée par des attentats politiques et qui devait durer jusque dans les années soixante. Dans cette période se constituèrent et s’affrontèrent des guérillas armées libérales et conservatrices. (Une guérilla communiste comme les FARC est un phénomène comparativement récent, apparu seulement à la fin de « la Violence », puisque les FARC ont été créées en 1964.)
En 1936, la Colombie n’en était encore qu’à la « petite Violence » (la « grande Violence » n’apparut qu’après l’assassinat du leader libéral charismatique Jorge Eliécer Gaitán en 1948). Rejeté dans l’opposition pour la première fois depuis des décennies, le Parti conservateur voyait se constituer deux courants en son sein : l’un dit « civiliste », incarné par le chef du parti Laureano Gómez, et l’autre inspiré par un groupe d’intellectuels qui se baptisèrent les « Léopards » (Leopardos, ce qui est aussi l’acronyme de « Légion organisée pour la restauration de l’ordre social »), courant dit « nationaliste » ou « fasciste ». Les Léopards plaidaient depuis les années vingt pour l’adaptation en Colombie du modèle fasciste italien (c’est à leur nom que renvoie l’expression « sensibilité léoparde » dans le titre du livre d’Ayala Diago). Le courant majoritaire fut appelé « civiliste » car il entendait maintenir les principes démocratiques de la Constitution colombienne. Par la suite, après la victoire de Franco en Espagne, Laureano Gómez loua cependant le franquisme espagnol et se décrivit lui-même comme « phalangiste » ; exilé de Colombie dans les années cinquante, chassé par un coup d’État militaire alors qu’il était Président de la République (1950-1954), il trouva refuge en Espagne.
Le Faisceau goth s’inscrit dans l’histoire du mouvement « nationaliste » ou « fasciste » du Parti conservateur colombien. Il s’agissait d’une entreprise à la marge du parti en vue de transformer celui-ci dans le sens préconisé par les Léopards. La jonction avec le parti était assurée par le dirigeant conservateur Gilberto Ázalte Avendaño, El Capitán (Le Capitaine). Il s’agissait en un mot de fasciser le vieux Parti conservateur bourgeois, jugé inadapté aux nouvelles menaces. L’effort pour extraire le parti de sa tradition bourgeoise en vue de le transformer en organisation du type des faisceaux italiens avait d’autant plus de sens que le Congrès national du parti avait opté en 1935 pour une stratégie d’abstentionnisme intégral, c’est-à-dire qu’il refusait de continuer de participer aux élections. C’est ainsi que le candidat libéral Eduardo Santos fut élu Président lors d’une élection sans opposants en 1938. Les raisons invoquées par le Parti conservateur étaient entre autres que la violence politique empêchait de tenir des élections impartiales. (Le même argument fut invoqué en 1949 à leur tour par les libéraux, dont l’abstentionnisme conduisit Laureano Gómez à la Présidence de la République.)
Dans le nom du Faisceau goth, nous avons à la fois (1) le Faisceau emprunté au fascisme italien et (2) le vieux nom des conservateurs colombiens, affublés depuis longtemps de ce sobriquet voulu injurieux par leurs opposants et réapproprié ici par les conservateurs dans le sens d’une fierté identitaire. Le nom avait été donné aux conservateurs pour sous-entendre, alors que les guerres d’indépendance n’étaient pas si loin, qu’ils n’auraient jamais vraiment rompu avec l’Espagne ou la mentalité espagnole. Le peuple des Goths établit en effet la dynastie régnant sur la première Espagne, à la chute de l’empire romain, dont l’Ibérie n’était jusque-là qu’une province : c’est le royaume wisigothique de Septimanie, qui, après la bataille de Vouillé contre les Francs, fut réduit à la péninsule.
On peut se demander si, de la part des fondateurs du Faisceau goth, il ne se mêlait pas dans le choix de ce nom quelque volonté de maintenir présent un élément germanique dans l’identité revendiquée par eux, à la suite de l’arrivée au pouvoir en Allemagne du Parti national-socialiste. La puissance industrielle allemande pouvait en effet donner aux sympathisants fascistes, de Colombie et d’ailleurs, la voyant passer aux mains d’un mouvement partageant à bien des égards la même philosophie que le fascisme originaire, une assurance nouvelle : dans ce cadre, insister sur un héritage germanique de l’Espagne et de ses anciennes colonies, dont les conservateurs restaient indubitablement plus proches que les libéraux par leur insistance sur une civilisation ou culture commune (c’était avant que la droite latino-américaine ne devienne un sous-produit de la culture états-unienne), pouvait avoir un sens. D’une telle motivation il n’est rien dit dans le texte qui suit, et nous ne la présentons qu’à titre de spéculation. Toujours est-il que le « gothisme » est depuis Charles Quint une donnée constante, même si elle n’est pas toujours centrale, du nationalisme espagnol : les Wisigoths font partie de l’héritage civilisationnel transpyrénéen.
Un dernier mot sur notre traduction. Comme en français, il existe en espagnol deux adjectifs dérivés du nom des Goths : godo (goth, -e) et gótico (gothique). Ce dernier n’est jamais employé par les personnes dont il est ici question et n’apparaît donc pas non plus dans notre traduction, même si l’adjectif « goth » et a fortiori son féminin « gothe » sont plus rares dans notre langue.
Les notes entre crochets [ ] dans le texte ainsi que les notes, plus longues, en fin de texte sont du traducteur.
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La presse conservatrice d’Antioquia et de Caldas annonça le 21 septembre 1936 la création du Faisceau des jeunesses gothes (Haz de Juventudes Godas) dans le but de donner « un alignement belligérant à l’avant-garde du conservatisme antioquien ». C’était le point d’arrivée où confluait l’effort de Página Universitaria (Page Universitaire) de 1929 et de Jerarquía (Hiérarchie) l’année précédente. Le mouvement fut formé au terme de deux réunions constitutives, la première avec quarante participants, la seconde, quatre-vingts. Les bureaux de la revue Tradición (Tradition) servirent pour les délibérations. Les jeunes revendiquèrent le nom de Goths. « En plus d’avoir un enracinement populaire, il comporte en soi une définition programmatique, car les partisans de Bolivar à la Convention d’Ocaña, les premiers hommes de droite dans le pays, furent affublés de ce vocable qui a maintenu à travers le temps sa noble signification historique. » Ses organisateurs parlèrent dès lors du Front goth (Frente Godo) pour l’opposer au Front populaire, et le définirent comme une opposition intégrale, antilibérale et contre-révolutionnaire.
Álzate Avendaño participa aux réunions constitutives du nouvel organisme politique. Il fut reconnu comme chef et caudillo des droites et salué à la romaine. Au cours de l’une de ces réunions, il dressa le tableau historique du Parti conservateur et présenta les nouvelles méthodes tactiques ainsi que la nouvelle plateforme programmatique du mouvement. Il suggéra qu’au syndicat rouge devaient être opposées des corps de métiers (gremios de oficios) et à la violence exercée par le pouvoir des brigades de défense du conservatisme. Pour la première fois fut proposée la formule « Pas d’ennemis à droite »1 pour attirer toutes les forces politiques congénères. Les membres du Faisceau goth seraient identifiés par une « carte gothe » (carné godo) et le nouveau mouvement se doterait d’un ordre hiérarchique : un Conseil suprême du Faisceau (Consejo Supremo del Haz), un secrétariat général, ainsi que des commissions techniques. Des filiales seraient créées dans toutes les municipalités de la région et les personnes de toutes les classes sociales pourraient rejoindre le mouvement. Le Conseil suprême fut formé par Juan Roca Lemus, José Mejía Mejía, Abel Naranjo Villegas, Guillermo Fonnegra Sierra, Víctor Carvajal Ortega, Manuel Betancur et Gabriel Congote, et Gabriel Aramburo fut élu secrétaire général. Pour l’organe du mouvement, la parution de l’hebdomadaire El Clarín (Le Clairon) fut annoncée ; le journal serait placé sous la direction de Juan Roca Lemus, José Mejía Mejía et Víctor Carvajal Ortega. Entre-temps la revue Tradición serait le porte-parole du mouvement. Au cours des premières réunions fut étudiée la possibilité de convoquer au mois de novembre à Medellín un Congrès national des droites réunissant la jeunesse conservatrice de tout le pays. Le Faisceau goth adopta une proposition de salutation à Laureano Gómez [sur ce dernier, voyez notre introduction] et au général Pedro J. Berrío, « les plus éminents chefs de l’opposition ».
José Mejía Mejía, l’idéologue de Jerarquía, fit partie du Faisceau goth. Il s’y sentait à l’aise et avait toutes les qualités requises pour éclairer le groupe. Il apporta purement et simplement dans la nouvelle maison les vues qu’il exprimait dans Jerarquía. Il introduisit notamment parmi les piliers du nouvel édifice le décalogue idéologique connu sous le nom de « Positions et Propositions ». C’est ainsi que s’établit le vase communicant entre les deux, Página Universitaria (1925) et Jerarquía (1935) d’un côté et le Faisceau goth (1936) de l’autre.
Dans les trois, Mejía Mejía comptait avec la supervision et collaboration d’Álzate Avendaño. Les deux se sentaient travailler dans la même direction. Ainsi, à la fin du programme du nouveau mouvement, Mejía écrivit la chose suivante : « Gilberto Álzate Avendaño et l’auteur de ces lignes ont établi depuis l’année 1931 une nouvelle mentalité dans le parti [conservateur]. Fondateurs, animateurs, luminaires d’une brillante geste de droite, nos actions manquaient, peut-on dire, de résonance, le parti était plongé dans la sensibilité gouvernementiste de la période hégémonique [sur ladite période hégémonique du Parti conservateur, voyez notre introduction]. Des intelligences insulaires comme celle d’Álzate Avendaño et la nôtre ouvrirent la voie à l’agitation dure et cimentée que nous voyons aujourd’hui. Les prémisses de cette époque, posées contre le chœur presque tout entier de notre génération pusillanime, forment le statut mental des présentes journées. Sur nos épaules pèsent ces commandements audacieux. Telle est la responsabilité de ceux qui par le sang et l’esprit peuvent répondre avec la sincérité de ces principes. »
Le soutien du journal El Colombiano (Le Colombien) au Faisceau goth fut immédiat. Mejía Mejía y reprit sa colonne « Rubrique » et put même bénéficier de l’espace de l’éditorial pour diffuser et amplifier la voix du nouveau mouvement. « Convention nationale gothe » fut le titre d’un de ses éditoriaux, publié le 12 septembre 1936. Dans ce texte, l’idéologue définit une supposée extrême gauche colombienne comme l’adversaire du Faisceau goth. Selon lui, il fallait opposer à cette force politique belligérante un autre style, distinct du lyrisme et de la poésie. Témoin de la vocation poétique et littéraire du conservatisme, il pensait que sans changements il serait impossible que le parti reconquît le pouvoir : changer de tactique était nécessaire. Il fallait être clair : « Les nouvelles générations de droite doivent aller chercher l’homme anonyme et non l’intellectuel prétentieux et pédant. Descendre dans la place publique pour aller vers les masses, qui attendent un programme de certitudes. »
Mejía invitait à « opérer avec la matière première de la restauration nationale » qu’étaient les masses conservatrices, mais sans manifestes littéraires et bien plutôt par l’action, « l’extraordinaire réalité des bras en mouvement ». Il demandait d’oublier l’homme pusillanime qu’est le littéraire, « débilité par les jouissances intellectuelles sans avoir jamais contracté un muscle pour l’action ». C’était là la proposition du principal idéologue du Faisceau goth pour la convention qui devait être programmée à Antioquia afin de recevoir les jeunesses gothes de tout le pays. Il déclarait cette région [Antioquia] forteresse de la droite et se disait assuré que sortiraient d’elle les conditions de la restauration nécessitées par « l’heure présente ». Il concluait avec un appel : « Lançons-nous dans l’action sans préambules lyriques. Les masses gothes et catholiques nous attendent. »
Mejía Mejía et avec lui le Faisceau goth souhaitaient que le conservatisme accueillît leur point de vue, qui était celui du fascisme : « C’est une véritable impertinence rhétorique que de nous croire situés dans le sous-sol des principes fascistes qui régissent aujourd’hui la vie d’autres peuples […] Le Faisceau goth aspire justement à une adaptation rigoureuse des idées aux faits, et à ce que le parti conservateur travaille l’histoire au corps avec une doctrine à sa hauteur. »
Le Faisceau goth s’organisait rapidement. L’épicentre du mouvement était Medellín. L’éclatement de la guerre civile espagnole renforçait ses membres dans leur façon de penser. Dans les bureaux du mouvement, les mêmes que ceux de la revue Tradición, située dans la salle 14 de l’Edificio Comercial, au centre de la ville, au moment de s’inscrire les jeunes signaient une déclaration d’adhésion au gouvernement provisoire de Burgos [franquiste, en Espagne], considéré « le restaurateur de la civilisation espagnole menacée par le bolchévisme ». Les commissions furent constituées : orientation sociale, relations extérieures, organisation et statuts, mobilisation, finances, propagande, universités, salariés, et la création de commissions ouvrière et rurale fut annoncée. Les places furent occupées par des hommes qui avaient de l’expérience dans le militantisme de droite. Juan Zuleta Ferrer et Abel Naranjo Villegas intégrèrent la commission d’orientation sociale, Juan Roca Lemus la commission des relations extérieures, Jorge Luis Arango la commission des finances, et Mejía Mejía la commission de la propagande. La commission de la mobilisation convint de mettre en place la formation d’une brigade composée de mille hommes répartis entre dix sous-brigades, de même qu’une milice infantile et une arrière-garde gothe. C’était un leadership masculin ; les femmes apparaîtront plus tard. Le mouvement diffusait de façon quotidienne des bulletins d’information généreusement relayés dans les pages principales d’El Colombiano, qui publiait en outre des entretiens avec ses animateurs. L’enthousiasme était délirant, tout le monde proposait des initiatives : ajouter une photo à la carte de membre, dédier une page spéciale dans un journal, convoquer une grande convention des jeunesses de droite des pays de la Grande Colombie2, organiser une brigade de volontaires pour défendre le Parti conservateur.
En novembre, le Faisceau goth féminin fut lancé. Juan Roca Lemus s’adressa à un auditoire de trois cents femmes, réunies pour entendre la mission historique qui leur incombait dans l’organisation : le culte des héros. « Rubayata » [pseudonyme de J. Roca Lemus] leur parla d’une Colombie passée qui fut bolivarienne, auguste et aristocratique. Il les invita à jouer un rôle déterminant dans cette époque de nivellement des classes sociales que le pays était en train de vivre. Les femmes, premier élément national, devaient intervenir pour conserver ce qui restait de l’esprit aristocratique de la société d’hier, éviter, enfin, les abus propres à ce processus. Le célèbre « Rubayata » notait que des hordes barbares (« hordas cafreras ») étaient répandues sur le monde, fusillant des images saintes, blasphémant contre Dieu et contre un sentiment vigoureux de la patrie, réclamant des lois qui dégradaient la morale du foyer, créant un milieu de libertinage et de vandalisme. Il déclara les femmes prédestinées et les enjoignit à instiller le sentiment catholique dans les usines et les ateliers, à enseigner des préceptes de moralité. « Les nations dans lesquelles le sentiment nationaliste n’existe pas s’effondrent », disait-il, et les femmes du Faisceau goth devaient donc travailler dans ce sens : « Intronisez dans vos foyers, si possible au cours d’un acte solennel, le portrait de Bolivar de façon qu’il reste devant la sacro-sainte image du Seigneur. La force divine et la force nationaliste ainsi jointes, la patrie gagne en santé. » Dans le schéma idéologique du Faisceau goth, les femmes de l’organisation devaient se joindre aux travailleuses, « en leur enseignant qui fut le Libertador [Bolivar], qui furent nos autres grands hommes, qui sont les héroïnes qui tracèrent la voie que vous suivrez ».
La conversion d’Álzate en personnage de première ligne au sein du Parti conservateur atténua son rôle dans le mouvement des droites. Il était considéré plutôt comme leur représentant à l’intérieur du parti. Son arrivée au Directoire régional était le résultat de son travail comme organisateur des masses. C’est ce qui paraissait être la stratégie. Mais Álzate était bien présent, influent, donnant des conférences, formulant des directives sur les tactiques du mouvement et ses programmes. Le Faisceau goth se pensait comme l’élément dont le conservatisme avait besoin pour se ranimer et se préparer à la conquête du pouvoir. Une fois reconquis le pouvoir grâce à cette stratégie, les nationalistes deviendraient les hommes du nouveau gouvernement. Un de ses militants disait : « Le Faisceau goth est une légion d’attaque du conservatisme. Celui-ci est le tout, celui-là une partie. Ce qui peut se passer, c’est que la partie se confonde avec le tout. »
Il s’agissait aussi d’une autre stratégie : la sienne propre pour gravir les positions à l’intérieur du Parti conservateur et de la société colombienne. Les idéologues du Faisceau goth reconnaissaient cependant la présence d’Álzate dans le mouvement. C’est comme s’ils travaillaient pour lui. Selon Abel Naranjo Villegas, Álzate était l’homme prédestiné. C’est ce qu’il déclarait en expliquant que la cause à l’origine du mouvement était la menace soviétique qui s’observait dans le pays et le barbare régime libéral qui ne faisait rien pour l’éviter. Il disait qu’Álzate sentait « l’urgence d’adapter notre droite à la tendance universelle et a cherché le contact avec des groupes d’intellectuels qui dans l’ensemble du pays fissent la promotion auprès des cadres du conservatisme des atmosphères d’héroïsme que l’époque et le régime rendent nécessaires pour répondre à leur insolence déchaînée ». Naranjo affirmait qu’il s’agissait d’un noyau d’intellectuels universitaires intéressés à recourir au « gothisme » (godismo) comme fait historique. Ils étaient peu nombreux, certes, mais sur eux pesait l’influence du Christ et du christianisme. Le Christ avait, avec ses apôtres, commencé comme eux et cette action avait converti au christianisme un troupeau immense : « Nous jouons le rôle de Baptistes mais nous sommes confiants en notre mission messianique car nous avons la certitude que ce qui doit advenir est déjà en nous. Nous préparons le terrain. » Il était sans doute question ici d’Álzate.
Le Faisceau goth et l’usage public de l’histoire
En plus de proposer une autre lecture de l’histoire de Colombie, le Faisceau goth entendait réaffirmer ce qu’il considérait être un héritage et un avantage : la tradition historique. Il s’agissait de la renforcer, d’y revenir et de gagner grâce à elle des prosélytes. Le secrétaire de l’organisation l’exprimait de la façon suivante : « Nous, les jeunes qui voulons un meilleur état de chose au sein de notre harmonie historique et d’une conception catholique et conservatrice de l’État, nous prêcherons loyalement à l’électorat national tout le contenu spirituel de la pensée de Bolivar, en cherchant surtout à l’adapter à son esprit et à ses véritables conceptions politiques. Nous serons les véritables exégètes de la politique historique pour harmoniser les conceptions sociales d’aujourd’hui avec celles du voyant Simon Bolivar, père de la Patrie. »
À son tour, Mejía Mejía en appelait à ce que le Parti conservateur saisisse l’histoire avec une doctrine à sa hauteur, soulignant : « Le passé est le meilleur aliment du présent. Nous autres ne le rejetons pas. » Et sur le plan extérieur, comme nous l’avons déjà dit, la nouvelle formule consistait à introduire dans le pays le modèle de l’État corporatiste, « qui est le meilleur pour défendre les intérêts des peuples », selon le secrétaire général, répétant ce que disaient ses pairs. Selon Gabriel Aramburu, qui n’occupait pas pour rien ce haut rang parmi les jeunes nationalistes, « la structure en corporations professionnelles où tous sont des techniciens et connaissent par expérience les problèmes serait une structure idéale de l’État […] Le Parlement actuel pourrait être remplacé par des Chambres professionnelles où les cadres techniques respectifs auraient un vote consultatif sans considération de leur origine sociale ni de leurs appartenances politiques antérieures. »
Juan Roca Lemus, intellectuel de renom qui, comme nous l’avons vu, signait sa rubrique « Périscope » dans El Colombiano du pseudonyme « Rubayata », devint à la fin du mois de septembre le président du Conseil suprême du Faisceau goth. Un cycle de conférences, où était annoncé un exposé d’Álzate sur la politique, lancerait la création d’une école de formation politique. Les premières conférences traiteraient du processus de la guerre civile espagnole, à un moment où les nationalistes se croyaient justement prêts à crier victoire. En octobre, le travail d’organisation du Faisceau goth touchait à sa fin. La commission ouvrière entra pleinement en activité. On imagina une ceinture bleue pour distinguer les personnes inscrites et on lança une campagne dynamique de collecte de fonds pour le mouvement. Un manifeste d’adhésion initia la commission de la femme gothe. Gilberto Álzate Avendaño faisait l’aller et retour de Manizales à Medellín. Il était pleinement engagé dans la configuration du mouvement nationaliste. Le 14 octobre, il participa aux délibérations où le Conseil suprême approuva un « Plan biennal » dressant une trajectoire en trois étapes pour le mouvement : agitation, organisation et mobilisation. Dans la première étape, l’enregistrement des affiliés serait intensifié et le nouvel esprit militant à l’intérieur du parti promu avec acharnement dans les villes et les campagnes ; dans la seconde serait assuré l’encadrement en avant-gardes juvéniles et formations d’adultes dotées d’un potentiel d’organisations de choc ; et au cours de la troisième période on procéderait à la mobilisation des effectifs du Faisceau goth dans la lutte contre la politique du régime. Álzate intervint sur les perspectives tactiques et programmatiques du mouvement. La réunion salua la parution du premier numéro d’El Clarín, l’hebdomadaire de l’organisation, sous la direction de Roca Lemus et José Mejía y Mejía. On approuva l’organisation d’un concours pour les paroles du futur hymne du mouvement, et comme blason fut adopté le même que celui de l’Action nationale de droite (Acción Nacional Derechista) avec le Libertador encadré par la croix latine. On adopta en outre le salut à la romaine, bras levé. Finalement, Álzate, qui devait se rendre sans tarder à Manzanares pour assister à un rassemblement politique, fut salué avec effusion. Ses disciples firent des vœux pour le prompt retour du caudillo et le succès de ses projets politiques.
La parution d’El Clarín, comme il fallait s’y attendre, fut bien reçue dans la communauté des droites. Le Diario del Pacífico (Quotidien du Pacifique), où les jeunes nationaliste de Valle del Cauca, tenaient la page universitaire « Foi et Doctrine », s’exprima ainsi : « Nous accueillons avec un salut romain le nouveau collègue d’Antioquia. Nous suivrons avec ferveur ses déclarations en faveur des principes de la droite. » (…)
En même temps, Fernando Gómez Martínez, directeur du Colombiano, soutint les activités du Faisceau goth. Il répéta et ratifia ce que disaient ses idéologues, à savoir que le Faisceau dotait le conservatisme des éléments de combat qui lui étaient nécessaires en changeant la psychologie du parti pour l’adapter à sa situation de parti d’opposition opprimé et isolé. Le contenu d’un article de sa plume publié dans El Clarín fut reproduit dans son journal en position d’éditorial, rien de moins. José Mejía Mejía publia le programme du mouvement, qui, comme nous l’avons dit, était le même que celui de Jerarquía, sans en changer une virgule. En octobre, peu de temps après la création du Faisceau goth, Álzate donna une interview au journal La Patria (La patrie). Le Capitaine – comme on l’appelait – y fit des déclarations où se confirmait son tempérament. Il se montra tout autant partisan de l’abstentionnisme intégral que l’aurait fait Laureano Gómez. Avec l’expérience des élections qu’il avait, il sourit quand on lui demanda son opinion sur les quelques conservateurs qui considéraient nécessaire de retourner aux urnes : « Personne n’imaginerait ces honorables messieurs de la capitale dans des élections caligineuses de province, devant des foules inertes, affrontant le risque physique et la responsabilité du débat […] Nous refusons de sacrifier des militants sans défense pour donner des emplois à la Chambre à des gens si éminents. Il n’est pas possible de subordonner une tactique de grande envergure à la nostalgie de quelques parlementaires privés de sièges. »
Mais il est ici nécessaire de retranscrire l’entretien pour comprendre l’Álzate Avendaño de ce moment historique.
Journaliste (J) : Quelle est votre opinion sur les négociations politiques entre les deux partis ? (C’est la première question qui fut posée à Gilberto Álzate Avendaño.)
Gilberto Álzate Avendaño (GAA) : Le conservatisme ne coopère ni ne vote. Les notables peuvent s’amuser avec leurs dialogues platoniques, chercher un accord avec une persistance polie ; cela ne changera rien à notre tactique. La politique conservatrice d’aujourd’hui ne se décide pas depuis le confort des divans, en discussions courtoises, loin des masses, sans tenir compte de leurs motivations, de leurs conditions psychologiques, de leur obscure impulsion à quelque chose de mieux. Le parti – pour citer la phrase d’un politicien péninsulaire un peu galvaudée par son usage – n’est pas un navire prêt à lever l’ancre vers n’importe quel port. Il possède une conscience, une discipline, une route, un objectif. Il n’est pas disposé à changer d’itinéraire au prétexte que quelques poltrons s’inquiètent dans l’équipage.
J : Si le gouvernement offre des garanties pour le suffrage, le conservatisme peut-il et doit-il voter de nouveau ?
GAA : Non. Ces garanties ne dépendent pas de la loi électorale. Il n’est pas non plus au pouvoir du gouvernement de les créer. Il existe un divorce entre les lois et les faits, entre la norme et les actes. Même dans l’hypothèse où les hauts pouvoirs souhaiteraient vraiment un retour à la normalité démocratique pour que le conservatisme se place à nouveau dans les cadres constitutionnels de l’État, cela me paraît impossible à réaliser en pratique. La canaille, l’esprit et la chair de ce régime factieux, n’y consent pas. La tourbe a débordé. Ces dernières années, sa brutalité triomphale a été stimulée sans retenue. Le gouvernement et les dirigeants politiques se sont mis à sa remorque, servilement, au lieu de la contenir et de la conduire. La lie du pays, en marées basses sociales, nous noie sous ses torrents, sans digues ni écluses. Personne ne retient cette pègre belliqueuse, dont la force et l’appétit ne font que croître. Elle ne tolère aucune coexistence. Et les petits maîtres libéraux ne le proposent pas non plus loyalement, car nous laisser voter serait pour eux suicidaire, ce serait perdre le pouvoir et les emplois.
J : Que faudrait-il alors pour que le conservatisme retourne aux urnes ?
GAA : Un encadrement de choc. Le conservatisme ne peut se fier à d’autres garanties que celles qu’il peut se donner en vertu de sa propre volonté et efficacité. Ni la piété patriotique ni notre désir nazaréen de concorde n’établiront la paix civile. Le repli de la violence factieuse doit résulter de la tension et de l’équilibre de forces opposées avec un pouvoir égal et une vigueur offensive comparable, et qui se respectent mutuellement. Quand le conservatisme, débarrassé de sa chrysalide de mansuétude et de ses superstitions de prétoire, disposera d’équipes de défense mobiles, il n’y aura plus de massacres impunis ni de nouveaux martyres dans notre panthéon laïque. Pour le moment il faut continuer d’armer les esprits, de maintenir vivante la volonté de revanche.
Tant que la collectivité restera béate, conservera ses vieilles habitudes mentales et tendances volitives, toute organisation d’un nouveau genre restera une structure inerte, une coquille vide. Ce dont le parti a besoin au départ, c’est d’une volonté de dominer, d’une vivace levure psychologique pour effectuer sa métamorphose de confraternité en phalange.
J : Quelques personnalités conservatrices insistent pour dire qu’il est possible et nécessaire de voter…
GAA : Laissez-moi rire doucement. Quelles sont ces personnalités ? Les abstentionnistes, ceux qui ne votent pas et sont à la marge de notre belligérance dramatique. Personne ne les imaginerait dans des élections caligineuses de province, devant des groupes inertes, affrontant le risque physique et la responsabilité du débat. Nombre d’entre eux savent que le parti paye pour le crédit qui leur vient d’un lointain fief politique. Mais nous refusons de sacrifier des militants sans défense pour donner des emplois à la Chambre à des gens si éminents. D’aucuns affirment que le parti doit voter pour se maintenir en activité. La gymnastique électorale peut être remplacée par d’autres stimulants. Au contraire, les masses sont démoralisées par un vain et cruel épisode sans d’autre objet qu’une minorité parlementaire.
J : Que pensez-vous de l’intervention du docteur Gonzalo Restrepo Jaramillo ?
GAA : Le docteur Gonzalo Restrepo Jaramillo est un homme parfaitement sincère qui réunit en lui les qualités et vertus d’une excellente lignée. Orateur et écrivain de grande valeur, capitaine d’industrie, citoyen exemplaire et sans tache. Après la monumentale figure patricienne du général Pedro J. Berrío, guide et sommet du conservatisme antioquien, il n’y a pas de personnalité plus énergiquement façonnée par nos montagnes. Tous ses mobiles sont nobles mais, absorbé par des tâches de nature privée, un peu à la marge de la vie politique, il voit le panorama quelque peu brouillé et a commis des erreurs de perspective. Le docteur Restrepo Jaramillo propose un front national, phonétiquement semblable au Rassemblement national, même si l’étiquette est mise à jour et fait vaguement allusion à un cartel contre-révolutionnaire. Le conservatisme s’est opposé au régime d’Olaya Herrera, qui avait une devise « rassembliste »3, parce qu’il se faisait délabrer, écraser sous couvert d’une phraséologie patriotique diffuse. Le parti ne souhaita pas se convertir en appendice bureaucratique du gouvernement, ni se résigner à des minorités arbitraires, ni consolider le nouveau régime en tant qu’opposition de sa majesté.
Nous avons opté pour une politique d’abnégation et d’intrépidité, sans autre passion et boussole que le pouvoir. Nous avons déjà bien avancé sur ce chemin difficile vers la reconquête et ne voulons pas atterrer nos recrues en trahissant notre destin. Pour prévenir un accord avec le gouvernement nous plaçant dans sa zone d’influence et menant une politique tributaire, il suffirait de faire le compte de tant de morts, de leurs ombres vengeresses, cette brume d’âmes qui nous coupe toute voie de retraite. Le docteur Restrepo Jaramilllo évoque les avancées du communisme, il entend le galop des troupes révolutionnaires dans le pays. Ce n’est pas ça. Le communisme comme collectivité idéologique pure, avec une tactique, un programme et une cause humaine, n’est pas encore présent sur notre scène historique. Ce qui existe, c’est l’invasion verticale des barbares, la prolifération des instincts antisociaux, un obscur désordre localisé dans le gouvernement et l’ensemble de ses affluents politiques. Ce serait une erreur de faire de subtiles distinctions scolastiques et de planter le décor de façon abstraite. On ne peut séparer le libéralisme des autres forces anarchiques. Carlos Barrera Uribe, chef honoraire du libéralisme de Caldas, est socialement un animal plus nuisible que ceux qui prêchent l’évangile marxiste.
Nous sommes aujourd’hui la réserve politique du pays, intacte et compacte. Tout compromis avec des groupes, petits ou grands, d’une autre devise que la nôtre nous ferait perdre notre cohésion interne et notre dynamique, sans bénéfice équivalent. Ce que certains appellent le libéralisme d’ordre ou la droite libérale, avec un défaut de rigueur expressive ou de sagacité politique, n’est rien d’autre qu’un minuscule cortège « apenin »4, une abjecte bourgeoisie qui a fomenté la révolution par ses votes, parce qu’en elle la haine historique à l’encontre du conservatisme, ou la panique, ou le snobisme, était plus fort que son propre intérêt et sa responsabilité patriotique. Ces gens croient qu’on ne se sauve qu’en capitulant. La même chose se passe dans tous les pays. Politiquement, la bourgeoisie est un club de suicidaires. Un pacte avec elle servirait seulement d’entrave, de boulet, car elle manque de toute force numérique et de belligérance.
J : On ne peut nier qu’il existe au sein du conservatisme certains secteurs disposés à faire la paix avec le régime.
GAA : Évidemment. Personne n’ignore que certains bourgeois conservateurs sont « olayistes »5, ouvertement ou souterrainement. Ils sabotent l’opposition mais c’est en vain. Dans leur sordide conception de la vie, ils considèrent que nous pouvons pardonner nos morts au candidat sanguinaire en considération de ce que c’est la réaction ploutocratique, un serviteur de la haute finance. Pour eux le conservatisme n’a d’autre mission que de monter la garde pour la défense de leurs bourses.
Eh bien ils se trompent. Le conservatisme a un concept de la propriété exposé dans ses programmes, mais ce n’est pas une simple patrouille apenine [voyez la note 4]. Il existe une pensée sociale de droite, une doctrine qui n’a pas vocation à servir de tranchée à la ploutocratie pour ses privilèges mais qui cherche des moyens non catastrophiques d’expier le désespoir dramatique de ceux d’en bas. Le conservatisme préconise que l’État intervienne en faveur du travail, qui n’est pas une marchandise inerte mais quelque chose qui sue, qui souffre et qui pense. C’est pourquoi il condamne la candidature d’Olaya Herrera non seulement pour des raisons politiques, car elle emporte avec elle la guerre civile, mais aussi parce que c’est une avancée du capitalisme apatride.
J : Où l’opposition et l’abstention intégrales conduisent-elles le conservatisme ?
GAA : Au pouvoir. À la marge de la vie civile, le parti maintient ses effectifs intacts, il les organise et les entraîne. Le chômage, si grave dans les années de la crise économique, est en voie d’être résolu au moyen d’une adaptation progressive des activités privées. Déjà commence à naître dans le parti, qui n’était jusqu’alors qu’une foultitude d’employés au chômage, une énergique volonté de domination, un sentiment militant de la vie et la responsabilité d’une mission. Pendant ce temps, ce cartel des gauches qu’on appelle libéralisme, sans le ciment de notre présence dans les bureaux de vote, se divise en opposition et gouvernement contraint de nous remplacer au sein du mécanisme démocratique. C’est une fatalité historique, supérieure à l’opportunisme de leurs chefs. Quand une collision interne les aura démantelés et anéantis, aucune des forces de gauche restantes ne pourra résister devant notre charge au pouvoir.
J : Mais cela affecterait le pays.
GAA : C’est ce que pensent certaines âmes timorées et ce qu’assurent aussi les écrivains du régime. Or le pays ne souffrira aucun préjudice dans son rythme historique, car nous autres conservateurs ne sommes pas des citoyens mais des sujets, des animaux de charge publique. Mais en outre ce petit interrègne de chaos est nécessaire pour provoquer un subit et violent retour à l’ordre. C’est seulement de cette manière que deviendra possible une nouvelle étape créatrice. Ce pays doit être refondé, transformé de fond en comble, parce que la république libérale l’a désorganisé moralement et socialement, dans son économie et son esprit. Aussi un précaire accord de partis n’a-t-il pour nous aucun attrait, c’est le projet désespéré et voué à l’échec de nous faire coexister dans des zones hermaphrodites (« zonas epicenas ») au centre. Les douleurs nationales d’aujourd’hui ne se guérissent pas avec des emplâtres mais requièrent la chirurgie du fer. Ce cataplasme verbal rassembliste [voyez la note 3] transformerait l’abcès en gangrène. La dernière tentative des politiciens centristes a échoué.
Et cela vaut mieux. Toute l’ambigüité de la politique contemporaine est un intérim. À présent, nous allons nous définir et nous situer, car il n’y a pas de pont-levis entre l’ordre et la révolution. Nous savons que surviendront quelques temps hasardeux de chaos mais nous sommes prêts à affronter le fleuve de feu des événements. Il faut suivre la logique de ce destin extraordinaire. Quelqu’un a dit qu’on ne peut être un incendiaire professionnel avec une âme de pompier…
J : Que dites-vous des droites ?
GAA : Dans le prochain numéro, je parlerai des perspectives tactiques et programmatiques du mouvement. Pour le moment il me suffit de dire qu’à mon avis le conservatisme au pouvoir devra appliquer le programme politique et social des droites. Nous sommes nécessaires et inévitables. Nous devons nous préparer à entrer dans l’histoire à dos de cheval et à participer de l’agonie des créateurs.
*
Notes du traducteur
1 « Pas d’ennemis à droite » : C’est la réponse au « Pas d’ennemis à gauche », une formule qui aurait été forgée par l’homme politique radical-socialiste français René Renoult et qui fut le mot d’ordre de tous les « Fronts populaires » voyant le jour à cette époque dans différents pays. La formule « Pas d’ennemis à droite » est ici le mot d’ordre d’un « Front goth » en opposition au « Front populaire » colombien. À l’époque, la politique de front populaire, d’alliance des partis de gauche du centre jusqu’aux extrêmes, pouvait d’autant plus inquiéter à droite que nul ne savait quelles tendances l’emporteraient dans ces alliances. Par ailleurs, si l’on se plaît en France à rappeler ce qu’une telle politique, le Front populaire élu en 1936, a produit de réformes sociales importantes, certains, sans doute de mauvais esprits, soulignent que nombre de ces réformes avaient déjà été adoptées dans l’Allemagne voisine après 1933, sans qu’il fût question de front populaire dans ce cas bien que le mouvement responsable de ces réformes eût le mot « socialiste » dans son nom.
2 Grande Colombie : Il s’agissait donc d’externaliser autant que possible le mouvement vers les pays voisins qui avaient constitué de 1819 à 1831, avec la Colombie, une République de Grande Colombie, l’Équateur, le Venezuela, le Panama, ainsi que des parties du Pérou, du Brésil et du Guyana, sans doute avec l’idée à plus long terme d’une reconstitution de la Grande Colombie.
3 « Rassembliste » : Pour comprendre ce passage il faut développer un peu l’histoire de la fin de « l’hégémonie conservatrice » en Colombie. Cette hégémonie prit fin en 1930 avec un gouvernement dit de Concentración Nacional (d’où le néologisme concentracionista employé par Álzate dans l’interview), gouvernement bipartisan avec pour Président le libéral Henrique Olaya Herrera. Cette « concentration » bipartisane fut rendue possible par le ralliement de certains conservateurs dont les affaires dépendaient des échanges économiques avec les États-Unis, car ces derniers soutenaient Olaya (qui avait été ambassadeur à Washington). Parce qu’une partie du Parti conservateur avait ainsi soutenu la candidature d’Olaya, après la victoire de ce dernier le dirigeant du parti, Laureano Gómez, lui apporta son soutien. Cette période « concentracionista » dura jusqu’en 1934, date à laquelle le Parti conservateur fut, après qu’il eut exercé une hégémonie totale dans le pays pendant quarante-cinq ans, rejeté purement et simplement dans l’opposition et où le Parti libéral se montra davantage enclin à former un « Front populaire » avec les partis à sa gauche. Le Parti conservateur ne revint au pouvoir qu’en 1946. – Dans notre traduction, nous parlons, de manière plus conforme à l’usage de la langue française, de Rassemblement national, et forgeons par conséquent le néologisme « rassembliste ».
4 « apenin » : Traduction de « apenino » forgé par les conservateurs colombiens à partir du nom de l’Action patriotique économique nationale (APEN), un mouvement politique « rassembliste » (voir n. 3) colombien des années trente.
5 « olayistes » : Partisans d’Olaya Herrera (voyez n. 3).
De D’Annunzio, du fascisme et de la Révolution mexicaine
I/ D’Annunzio et le fascisme
II/ D’Annunzio et la Révolution mexicaine (le fascisme italien et la Révolution mexicaine)
*
I
D’Annunzio et le fascisme
D’aucuns, dont j’ignore s’ils écrivent aussi sous leur vrai nom, affirment que, s’il fut un enthousiaste du fascisme à ses débuts, D’Annunzio (1863-1938), l’un des écrivains les plus lus de son temps, s’en distança par la suite, se rendant compte, d’après ces gens, de la nature foncièrement mauvaise du régime fasciste en le voyant pratiqué. Bref, il ne savait pas ce que cela donnerait, mais il le vit par la suite, comme nous le voyons tous aujourd’hui, tous, c’est-à-dire ceux qui ne savent pas comment concilier publiquement leur goût pour l’œuvre de ce grand écrivain et poète avec la franche admission de son fascisme invétéré. Il n’y a qu’à ouvrir la page Wikipédia en français sur D’Annunzio pour trouver cette fausseté. Cette page commence en effet ainsi : « Gabriele D’Annunzio, ou d’Annunzio, prince de Montenevoso, est un écrivain italien, né à Pescara le 12 mars 1863 et mort à Gardone Riviera le 1er mars 1938. Héros de la Première Guerre mondiale, il soutient le fascisme à ses débuts et s’en éloigne par la suite. »
Or rien n’est plus faux que D’Annunzio prît ses distances avec le fascisme. S’il prit ses distances avec les affaires du pays, c’est en raison des infirmités de son grand âge. La preuve en est dans les lettres que le poète adressa peu avant sa mort à Mussolini, lettres qui réitèrent le soutien du poète au Duce et continuent d’exprimer l’enthousiasme des commencements.
Voici ce qu’il écrit à propos de la conquête d’Éthiopie (1936) :
Mon cher Compagnon, qui m’es plus cher que jamais.
Tu as sans nul doute senti combien je t’étais proche en ces journées marquées par ton héroïsme vrai, suprême et serein.
Tout ce qu’il y a de meilleur en mon art, tout ce qui aspire à la grandeur, se dressait en moi, du plus profond de mon être, dans l’espoir de sculpter ta haute figure quand toi seul, contre les intrigues des vieillards, la fausseté des hypocrites, les peurs des âmes épuisées, tu défendais ta patrie, ma patrie, l’Italie, l’Italie, l’Italie, seul et à visage découvert.
Elle te sied, la parole de Dante. Du sépulcre ardent, l’ombre de Farinata s’est levée. À visage découvert.
Je t’ai admiré et je t’admire en chacun de tes actes, en chacune de tes paroles. Tu t’es montré et te montres égal au destin que tu rends toi-même invaincu et immuable, tel une loi, tel un décret – ordre qui n’est point nouveau mais éternel.
Tu ne sais pas encore que j’ai commencé à traduire ton extraordinaire discours au peuple d’Irpino dans le latin des Commentaires avec un peu du mordant de Salluste.
Dans sa nudité, ce latin, mieux que la plus pénétrante analyse, révèle l’esprit de ton éloquence. Je voudrais qu’il fût imprimé en exergue à un volume de tes discours.
O Compagnon, ne va pas te salir en t’adressant au puant cloaque de Genève [la Société des Nations].
Sois inébranlable en comprimant ton hilarité, l’âme sereine.
Je t’embrasse. Et je te demande la faveur de mourir pour ta Cause qui est mienne et celle du Génie latin indomptable. Chargé d’ans, recru de solitude, je veux enfin mourir pour la neuve et antique Italie. Ma foi qui ne vacilla pas m’a fait mériter ce prix.
Et (1937) :
Mon cher et grand compagnon, toujours plus grand, il y a trop longtemps que nous ne nous rencontrons pas, ne nous voyons ni ne nous parlons. Dans cet intervalle a surgi dans ta vie le plus haut des événements. Après tant de batailles, tant de victoires, tant de volonté et de heurts, tu as vraiment accompli ce qui, dans l’histoire des grands hommes n’est presque jamais accompli. Tu as créé ton Mythe.
Je t’ai écrit naguère un mot dénué de sens : « N’oses-tu pas, sur ta lancée, chanter les Chants d’Outre-Mer ? »
Pardonne-moi ce mot. Ta cavalcade dévorante et conquérante est au-delà de toute entreprise d’Outre-Mer. Dans toute l’histoire des Conquistadores, jamais on n’en vit aucun – avec ses seuls moyens d’homme – créer son Mythe éternel comme toi.
« Inventeur de mythologies », c’est ainsi que me nommait hier l’obscur philologue Evelino Leonardi qui est bien de ce monde-ci. Un poète plus subtil de France m’appelle, lui, « sourcier de mythes » en alliant aux mythes la mystérieuse faculté de qui découvre les eaux souterraines.
Parmi tant d’insignes bienfaits, tu m’as donné celui de voir un homme vivant créer son Mythe immuable.
Dans sa course, ton cheval a dessiné l’extrême confin de ta Conquête africaine. Course infatigable – auprès d’elle celle de Mazeppa est un jeu d’enfants – course qui, à jamais, a tracé le contour de la Conquête nouvelle…
Pardonne-moi. Peut-être me permettras-tu d’écrire ce Prodige, armé de la plus acérée de mes plumes lyriques. Aujourd’hui je ne veux ni ne puis mêler le sacré au profane.
Je vais t’envoyer deux messagers de mon amour le plus profond : Gian Carlo Maroni et Leopoldo Barduzzi. Ils te parleront du Vittoriale [propriété de D’Annunzio], de la nécessité de le sauver, des moyens à adopter pour l’arracher aux griffes d’héritiers avides et cyniques et le rendre à sa sérénité monumentale.
Le Vittoriale est à toi.
C’est d’ici que partirent vers toi les premières grandes prophéties de ta grandeur et de ta gloire. D’ici partirent les premières paroles dignes de ton destin. N’oublie pas cette beauté, cette vérité, ce courage.
Cher Compagnon, toujours plus cher, je te recommande tout mon idéal et je t’embrasse, l’âme élargie comme celle, sous le soleil désert, du nouvel Empereur d’Éthiopie.
Dans cette lettre, D’Annunzio rappelle qu’il fut l’un des premiers « prophètes » de la grandeur de Mussolini et de son mouvement.
L’éditeur de la correspondance ajoute cette note : « Le ‘subtil poète de France’ est Jean Cocteau qui, en 1932, avait envoyé au Poète son Essai de critique indirecte avec la dédicace : ‘À Gabriele D’Annunzio, sourcier du mythe, chercheur d’or, mage astrologue, oracle, son ami J. C.’ » (p. 224)
Toujours sur le même sujet et, en particulier sur le Négus, le fameux Ras Tafari, qu’il caricature en « fantoche poilu perché au sommet de sa cloche plissée », D’Annunzio écrit également à Mussolini (1er mars 1936) :
(…) Qu’aujourd’hui chaque cartouche d’Italie vaille un homme mort.
Tout entière, l’Éthiopie au rude relief doit inexorablement devenir un haut plateau de la culture latine.
Sois loué, toi qui es parvenu à insuffler à notre race, trop longtemps inerte, la volonté de mener à bien cette tâche. Sois loué, toi qui mènes à leur terme tant de siècles exempts de gloire guerrière et les fais s’accomplir dans la splendeur de cet assaut et de cette conquête.
Aujourd’hui, pour toi, la nation va chercher son souffle au plus profond. Tout est vivant, tout respire. Tout possède ce don fatal. Je sais que désormais le destin même de cette nation puissante possède bronches et plèvre pour ce souffle.
Pourquoi l’allure de Sélassié m’inspire-t-elle une telle hilarité ? La barbe paraît l’encadrer comme un chromo de café de province.
C’est vrai ; j’ai toujours honoré et célébré la vertu du sang. Mais de quelle solennelle origine pourrait bien venir le sang de ce fantoche poilu perché au sommet de sa cloche plissée ? Il n’est pas de figure de rhétorique plus vide que ce manteau en forme de cône.
L’Éthiopie est romaine depuis des temps immémoriaux, comme la Gaule de César, comme la Dacie de Trajan, comme l’Afrique de Scipion.
Après des siècles d’expérience, la diplomatie a enfin acquis le vrai sens historique, celui qui est profond et que ne peut écarter nulle domination. Quelle imbécillité, plus ou moins antique, peut donc aller se confier au pouvoir universel d’un ministre novice, dont les architectes sont le coiffeur, le tailleur et le chapelier et qui, par hasard ou vice, se nomme M. Anthony Eden ?
Combien je m’amuse à ce théâtre de marionnettes grinçantes ! En vérité, dans leur rigidité, les pantalons britanniques ne le cèdent en rien à la cloche style Salomon du velu Hailé Sélassié.
Et lorsque l’Italie, sur la question éthiopienne, quitta la Société des Nations, D’Annunzio félicita immédiatement le Duce en ces termes (13 décembre 1937) :
Tu sais que depuis cinq ans environ j’attendais de toi, avec une inébranlable confiance, l’acte que tu viens d’accomplir. Beaucoup en ont été émerveillés jusqu’à l’ivresse, mais nul, comme moi, n’a été frappé au plus profond de son cœur par une sorte de révélation surnaturelle. C’est bien souvent que j’ai représenté ton mythe, dans sa pureté mystique, ce mythe qui a dessiné ton visage. Je t’ai décrit, t’en souvient-il ? – galopant sur les rives de l’Océan et montant des plages africaines aux hauteurs rocheuses d’Addis-Abeda. Mais ce que tu viens soudain de faire, cet acte immense – dépasse toute attente et tout autre prodige espéré. Tu as imposé ton jour à toutes les incertitudes du destin, tu as vaincu toutes les hésitations de l’homme. Tu n’as rien à redouter, tu n’as plus rien à redouter. Jamais victoire ne fut si pleine. Concède-moi l’orgueil de l’avoir prévue et annoncée. Ce soir, je me tais et t’embrasse comme je ne le fis jamais.
Source : Correspondance D’Annunzio-Mussolini, Ed. Buchet/Castel, 1974 (traduit de l’italien par Paul Jean Franceschini, avec la collaboration des professeurs Renzo De Felice et Emilio Mariano), dont le compilateur titre la dernière partie du recueil, celle des lettres écrites entre décembre 1934 et la mort de D’Annunzio en mars 1938, « Un podagre dévot du Duce ».
C’est en fasciste non repenti que D’Annunzio s’éteignit le 1er mars 1938, recevant des funérailles nationales du régime fasciste.
Qu’il se fût éloigné du fascisme est donc une fausseté. Qu’il s’opposât, en revanche, au rapprochement de l’Italie fasciste avec l’Allemagne nationale-socialiste, est certain. Après avoir lu les lettres ci-dessus, il convient de souligner que l’opposition à un tel rapprochement ne pouvait pas signifier pour D’Annunzio un alignement sur la Société des Nations (le « puant cloaque de Genève ») ou une alliance avec l’Angleterre (qui serait une « imbécillité »), c’est parfaitement clair. D’Annunzio préconisait donc une forme d’isolement européen pour le régime fasciste.
C’est là que l’intérêt du poète pour l’Amérique latine, dans le sens d’une alliance en faveur de la latinité, prend tout son sens.
D’Annunzio fit tout ce qu’il put pour saboter l’alliance entre l’Italie fasciste et le Troisième Reich, en raison de son irrédentisme et de sa germanophobie. L’irrédentisme italien était en effet dirigé contre un Empire largement perçu comme germanique – le Saint Empire germanique –, c’est-à-dire comme une machine germanique à broyer les peuples. (Le jeune Hitler considérait quant à lui l’Empire des Habsbourg, l’Empire austro-hongrois, comme une machine à broyer le peuple allemand. Ces divergences d’appréciation tiennent sans doute, au-delà des œillères propres à chaque nationalisme, à une constitution despotique, au sens de Montesquieu, qui ne pouvait satisfaire personne. – Pour être tout à fait précis, Montesquieu ne décrivait pas les monarchies européennes de son temps comme despotiques mais comme modérées ; le despotisme ne se trouvait selon lui qu’en Orient. Or il n’est pas impossible que l’Empire multi-ethnique austro-hongrois ait parcouru en quelques décennies un chemin qui le rapprochait de la constitution despotique telle que décrite par Montesquieu pour l’Empire ottoman lui-même multi-ethnique ; ou bien la monarchie même « modérée » décrite par Montesquieu ne pouvait tout simplement plus, au vingtième siècle, répondre aux aspirations des peuples européens.)
On ne s’étonne pas de trouver des attaques contre D’Annunzio sous la plume d’auteurs völkisch. L’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels, fondateur de l’Ordo Novi Templi (ONT) et du mouvement ariosophique, lui consacre plusieurs passages de sa revue Ostara. Lanz reproche à D’Annunzio son irrédentisme, moins d’un point de vue nationaliste qu’impérialiste : l’irrédentisme est de ce point de vue une forme de division débilitante de peuples de culture. Durant l’occupation irrédentiste de Fiume par D’Annunzio et les Arditi à la fin de la Première Guerre mondiale, D’Annunzio reçut d’ailleurs des encouragements tant de Gramsci que de Lénine, et son entourage lui conseilla de s’aligner purement et simplement sur le modèle de la jeune république des Soviets, ce qu’il refusa cependant. Lanz voit également en D’Annunzio un type racial inférieur. Il lui reproche l’usage lucratif et intéressé qu’il ferait de sa carrière littéraire. À cette occasion, Lanz dit que D’Annunzio est juif (un juif polonais dont le véritable nom serait Rappaport) ; il ne cite aucune source à l’appui d’une telle allégation et il est permis de penser qu’il s’agît d’un moyen facile de discréditer l’écrivain auprès d’un public antisémite.
Sans doute Lanz n’avait-t-il pas lu les œuvres de D’Annunzio ; s’il l’avait fait, il aurait trouvé d’autres arguments contre lui. Le roman Il Piacere, traduit en français sous le titre L’enfant de volupté (un titre précieux pour un original brut : « Le plaisir »), est l’histoire d’un homme qui cause involontairement la mort de sa maîtresse en criant pendant l’orgasme le nom de sa maîtresse précédente ; c’est le clou du roman.
Que D’Annunzio ne se soit jamais éloigné du fascisme est un fait établi. Qu’il s’en serait éloigné par la suite, en voyant le régime mussolinien devenir pendant la guerre un satellite du Troisième Reich allemand, n’est pas impossible, mais ceci relève de l’histoire-fiction : « Si D’Annunzio avait vécu jusque-là… »
*
II
D’Annunzio et la Révolution mexicaine
a/ Le fascisme italo-américain
b/ D’Annunzio et le Mexique
a/ Le fascisme italo-américain
Un point commun de nombreux pays américains de l’entre-deux-guerres était la présence d’une population immigrée italienne, dans des proportions plus ou moins importantes. En 1927, les Italiens représentaient, en tenant compte également de leurs enfants nés en Amérique, 6 % de la population des États-Unis, 6 % également de celle du Brésil, entre 40 et 50 % en Argentine et Uruguay.
Avec l’arrivée au pouvoir de Mussolini, l’émigration italienne prit fin, notamment en raison des nouvelles opportunités économiques créées dans le pays par le régime fasciste. Cette renaissance italienne, le pays passant en quelques années du statut de « nation prolétaire » (Corradi) à celui de nouveau pays développé, ne manqua pas d’exercer sur les criollos (Blancs) italiens d’Amérique latine un intérêt croissant pour le fascisme. C’est ainsi que furent créées dans les communautés italiennes de différents pays américains des institutions typiquement fascistes, telles que les Fasci, organes militants, le Dopolavoro, organisations de loisir, la Befana fascista, caisse d’aide sociale, etc.
L’Italie de Mussolini noua des relations diplomatiques avec les États latino-américains, dont certains se montrèrent particulièrement intéressés par les idées nouvelles du fascisme, notamment le corporatisme économique1. Au plan culturel, le Duce insistait sur le concept de « latinité » pour étayer l’idée d’une communauté hispano-italique unissant l’Italie et l’Amérique latine. Dans ce cadre, le régime soulignait l’italianité de Christophe Colomb et d’Amerigo Vespucci, le « césarisme » de Simon Bolivar, et cherchait également à contrecarrer le pan-hispanisme des intellectuels espagnols liés au camp nationaliste durant la guerre civile d’Espagne, la latinité fasciste étant présentée par le régime italien comme un mouvement moderniste, l’hispanisme au contraire comme une idéologie réactionnaire.
Cette diplomatie active, aidée par les communautés italiennes nationales, fit que, lorsque l’Italie fut sanctionnée par la Société des Nations après son invasion de l’Éthiopie, certains pays latino-américains, l’Équateur, le Pérou, refusèrent d’appliquer ces sanctions, ce qui contribua à les faire lever.
Les choses commencèrent à changer avec la guerre et la pression des États-Unis sur les pays latino-américains. Ces pressions avaient en fait commencé dès avant la guerre, les États-Unis demandant à ses voisins de réduire les activités fascistes sur leurs territoires ; sans doute considéraient-ils ces activités comme une forme d’ingérence contraire à l’immuable Doctrine Monroe. Quand les hostilités furent déclarées, les pays d’Amérique latine rejoignirent les Alliés l’un après l’autre (l’Argentine au tout dernier moment et sans doute en vue de faciliter son projet d’exfiltration de personnalités allemandes et italiennes). C’est donc à un renversement de politique des pays latino-américains que donna lieu l’entrée en guerre des États-Unis. (Dans certains cas, le renversement de tendance, de la part de dirigeants inspirés du fascisme, précéda l’entrée en guerre. Au Brésil, l’Estado Novo [État nouveau] de Gétulio Vargas, au pouvoir depuis 1930, fut édifié en 1937 sur des principes fascistes, notamment le corporatisme, et Vargas aurait même demandé à faire partie du Pacte Anti-Komintern, sans résultat ; mais dès 1938 il « lusophonisait » l’ensemble de la presse et de l’enseignement au Brésil, mettant un terme aux activités des organisations fascistes italiennes ou italo-brésiliennes dans le pays.)
(Sources diverses, dont la principale : Fascisti in Sud America, a cura di Eugenia Scarzanella, Casa Editrice Le Lettere, Firenze, 2005)
b/ D’Annunzio et le Mexique
Contrairement à nombre d’autres pays d’Amérique latine, le Mexique comptait fort peu d’immigrés italiens. Qui plus est, le président Cárdenas, au pouvoir depuis 1935, donna au pays une orientation nettement anti-fasciste.
À côté des institutions fascistes italiennes qui se développèrent au Mexique sur le modèle des autres pays latino-américains, là comme ailleurs plusieurs mouvements autonomes philofascistes virent également le jour :
–les Chemises Dorées (Camisas Doradas), membres de l’Action Révolutionnaire Mexicaniste (Acciόn Revolucionaria Mexicanista, ACR), appuyées par l’ex-« Maximato » Elías Calles (prédécesseur de Cárdenas à la présidence du pays), responsables de deux tentatives de coup d’État contre Cárdenas, tentatives soutenues par l’Union nationale des vétérans de la Révolution (Uniόn Nacional de Veteranos de la Revoluciόn, UNVR), et dont le leader, le général Nicolás Rodríguez Carrasco, ancien compagnon d’armes de Pancho Villa (il donna à son mouvement le nom des troupes d’élite de Pancho Villa, los Dorados) fut déporté aux États-Unis ;
–un mouvement autour du général Saturnino Cedillo, acteur de la Révolution mexicaine, gouverneur de San Luis Potosí, également auteur d’une tentative de coup d’État en 1938 ;
–un autre mouvement autour du général Román Yocupicio Valenzuela, acteur de la Révolution mexicaine, gouverneur de l’État de Sonora, d’origine indigène2 ;
–l’Action populaire mexicaine (Acciόn Popular Méxicana) de l’écrivain Rubén Salazar Mallén ;
–le Mouvement nationaliste mexicain (Movimiento Nacionalista Mexicano) ;
–le Mouvement des étudiants nationalistes (Movimiento de los Estudiantes Nacionalistas) ;
–la revue Timόn de l’écrivain José Vasconcelos3, ancien ministre de la culture de 1921 à 1923 pendant la présidence d’Álvaro Obregόn, puis candidat d’opposition aux élections présidentielles en 1929, qui, refusant le résultat de l’élection en raison des fraudes électorales qu’il dénonça, tenta l’insurrection armée avant de s’exiler un temps aux États-Unis et en France ;
–l’Union nationale synarchiste (Uniόn Nacional Sinarchista) ;
–le Parti national de salut public (Partido Nacional de Salvaciόn Pública), fondé par plusieurs anciens généraux et colonels de la Révolution mexicaine (Bernardino Mena Brito, Francisco Coss, Adolfo Leόn Osorio, qui fut surnommé « le tribun de la Révolution »…) ; etc.
Tous ces mouvements et personnalités furent plus ou moins liés aux pouvoirs italien et/ou allemand, y compris par des liens financiers. On voit que des acteurs de la Révolution mexicaine (Carrasco, Cedillo, Yocupicio…), désenchantés par le régime, le dénonçaient. L’un des griefs était notamment, sous la présidence de Cárdenas, que ce dernier trahissait l’« agrarisme » de la Révolution mexicaine pour des idées collectivistes d’origine marxiste.
C’est dans ce contexte que D’Annunzio assuma le haut patronage de la Société italo-mexicaine (Società Italo-Messicana) créée en 1923 par le régime fasciste. (Source : article Bajo el signo del Littorio: La comunidad italiana en México y el fascismo 1924-1941, par Franco Savarino)
Durant l’occupation de Fiume en 1919-1920, D’Annunzio avait ajouté aux thèmes irrédentistes (nationalistes) celui de la révolution anti-bourgeoise. C’est cette dernière tendance qui lui fit recevoir l’hommage de Gramsci et de Lénine, même si ces derniers fermaient alors les yeux sur la mystique nationaliste de D’Annunzio. D’un autre côté, ce mélange de révolution anti-bourgeoise et de nationalisme en conduit certains à parler, pour le coup de Fiume, de « première expérience fasciste » (avant la prise du pouvoir par Mussolini en 1922).
Le fait que D’Annunzio ait accepté le patronage de la Société italo-mexicaine semble indiquer (cela reste à démontrer) qu’il connaissait la culture et l’histoire du Mexique, et, que dans sa propre pensée révolutionnaire, il avait peut-être médité l’exemple de la Révolution mexicaine. De sorte que, si l’on admet que D’Annunzio eut une quelconque influence sur le développement intellectuel du fascisme (ce qui est le point de vue adopté par la page Wikipédia italienne sur lui : «Come figura politica lasciò un segno nella sua epoca ed è considerato un importante precursore nonché ispiratore del fascismo italiano.»), il se pourrait que la Révolution mexicaine ait joué un rôle dans le développement du fascisme par ce biais, compte tenu également du fait que nombre de vétérans de cette révolution devinrent par la suite sympathisants du fascisme italien.
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1 La Constitution de style totalitaire, et notamment corporatiste, en vigueur au Paraguay entre 1940 et 1967, adoptée sous la présidence du général Estigarribia et inspirée du fascisme italien, peut être considérée comme la Constitution fasciste la plus durable de l’histoire mondiale (si on laisse de côté les Constitutions de l’Estado Novo portugais et du franquisme espagnol, qui ne sont pas à proprement parler du fascisme pour certains).
2 Le général Yocupicio, gouverneur de l’État de Sonora de 1937 à 1939, semble être aujourd’hui encore une figure importante aux yeux des Indiens Seri, ou Conca’ac, comme en témoigne le récit suivant, qui parle d’une pacification des relations entre cette communauté indigène et les autorités de l’État mexicain pendant son gouvernorat.
Punta Chueca: Socaiix
En aquellos tiempos, cuando trabajaba como gobernador de la comunidad conca’ac el señor Chico Romero, acordό la paz entre conca’ac y mexicanos con el general Yocupicio, quien por medio del señor Chico Romero y su compañero Antonio Herrera, apoyό a la comunidad conca’ac; por eso el general es inolvidable para nosotros.
Una forma de terminar la guerra fue que los conca’ac mayores y menores comenzaran a estudiar para aprender a leer y escribir. Algunos de los que estudiaron fueron los que fundaron el pueblo en que vivimos y que se llama Punta Chueca.
El general Yocupicio, junto con el asesor del gobernador Luis Thompson y su hermano Roberto, apoyaron con muchas cosas y trabajos a la comunidad.
Los que iniciaron el pueblo se dedicaban a pescar caguama y pescado por el consumo familiar; vivían en Santa Rosa, después vinieron a Punta Chueca y Campo Ona. Así se quedaron trabajando hasta formar el pueblo; después vinieron gentes de otros lugares a quedarse en Punta Chueca, propiciando también la construcciόn de los primeros caminos que se hicieron, cortando mezquites, cactos y todo lo que encontraban a su paso.
En esos tiempos la pesca se hacía con dinamita o anzuelo y arpones de varilla, para los tiburones grandes. Algunos de los fundadores del pueblo aún viven, por ello podemos encontrar a hombres que perdieron dedos de la mano, al explotarles la dinamita antes de tiempo.
Así se formό la comunidad Punta Chueca, un pequeño poblado que ahora es conocido por artesanal, histόrico y pesquero, que naciό gracias al esfuerzo de las personas, sin apoyo del gobierno.
Estamos muy agradecidos con nuestros antepasados que fundaron esta comunidad, ahora sus descendientes vivimos felices y libres en nuestro territorio donde nacimos, crecimos y queremos morir.
Historias de los conca’ac, Consejo Nacional de Fomento Educativo Conafe, 2006, pp. 91-2
3 On a vu D’Annunzio, dans ses lettres, louer Mussolini pour les faits d’armes de l’Italie en Éthiopie. D’Annunzio exaltait – classiquement pour un nationaliste – la valeur guerrière dans le fascisme, au service de la gloire (ou de la gloriole) nationale.
Il n’est pas inintéressant d’observer qu’un autre intellectuel ici nommé, le Mexicain José Vasconcelos, adopte à ce sujet un point de vue diamétralement opposé, à savoir que l’esprit militaire du fascisme serait étranger à l’italianité, ce dit non point au discrédit de celle-ci mais plutôt de celui-là. Cela est affirmé cependant sur le mode hypothétique, à savoir, même si les Italiens ne possédaient pas l’esprit militaire, il faut admettre que « toute culture supérieure tend à dépasser le complexe belliciste » (toda cultura superior tiende a superar el complejo bélico) – complexe dont les lettres emphatiques de D’Annunzio à Mussolini sont au contraire une expression débridée.
Está hoy de moda hacer burla de los desplantes del dictador Mussolini, que no corresponden a la realidad de su naciόn, pero aun suponiendo que al italiano le falte lo que se llama espíritu militar, esto mismo es ya una recomendaciόn si se atiende a que toda cultura superior tiende a superar el complejo bélico, y si los italianos han conseguido esto último, con eso bastaría para colocarlos a la cabeza de la civilizaciόn; pero es un hecho, además, que en todos los όrdenes, desde la poesía del Dante a la bomba atόmica de Fermi, en dos mil años de historia, no hay un momento en que Italia no haya sobresalido a la par de los más adelantados, cuando no por encima de ellos, en ciencia y en arte, en política y en religiosidad.
José Vasconcelos, La flama. Los de arriba en la Revoluciόn. Historia y Tragedia, 4a ed. 1960, p. 324
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Pour compléter cette lecture, on peut consulter également :
–sur Vasconcelos, mon billet Literatura latinoamericana comprometida… a la derecha (espagnol et anglais) (ici) ;
–une bibliographie d’ouvrages d’Amerikanistik publiés dans l’Italie fasciste (ainsi que dans le Troisième Reich) (ici).


