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Journal onirique 21

Période : septembre 2021.

Forêt, par Cécile Cayla Boucharel

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Un poème est lu, je vois la page, en retiens deux vers : « D’un arc-en-ciel de fleurs / au catafalque des fautes. »

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Un inconnu dans le genre tibétain, en costume traditionnel, se présente à mon domicile, où je me trouve avec une invitée, et me tend une lettre manuscrite. C’est le roi du Bhoutan qui m’écrit dans un français approximatif qu’un coup d’État vient d’avoir lieu, avec le concours d’un mercenaire danois du nom de Nils Biehls, et demande mon aide.

Je me rends sur place. Dans la capitale, le palais royal occupe un côté de la place centrale et les appartements des épouses et concubines du roi sont de l’autre côté, le roi devant donc traverser la place, ouverte à tous venants, pour rencontrer ses femmes, ce qui semble peu pratique. L’usurpateur a naturellement fait siennes les femmes du roi déposé. Il les a battues et violées, et certaines d’entre elles vont bientôt accoucher à la suite de ces violences, ce qui les plonge dans de grandes souffrances morales car elles donneront le jour à la progéniture d’un usurpateur maudit. Des vidéos circulent dans les cercles de la résistance, montrant des femmes sur le point d’accoucher, le visage tuméfié par les coups, en larmes et se débattant en vain pour échapper aux soldats du tyran qui font office de sages-femmes.

J’ai pris contact avec une servante du gynécée qui feint d’être loyale au tyran mais est en même temps une figure de la résistance. Nous décidons d’organiser une réception à l’attention des mercenaires occidentaux impliqués dans le coup d’État, officiellement pour leur rendre hommage mais en réalité pour les éliminer car nous considérons qu’ils sont le principal obstacle au retour du roi déposé. Il m’est permis, avec la servante, d’organiser cette réception car tout comme elle je joue un double jeu, faisant semblant de continuer à remplir une fonction de conseiller occulte auprès du tyran comme je le faisais pour le roi.

Les premiers mercenaires arrivent, revêtus de leur tenue militaire, casques, gilets pare-balles, armés. Parmi eux, je vois P., que dans la réalité je connais comme un fonctionnaire mal noté de ses supérieurs et qui s’est donc, ici, reconverti dans le mercenariat. Je vais le saluer et il me présente un de ses amis mercenaires. Je tente une plaisanterie à leur attention : « C’est donc vous, les responsables ? », sous-entendu : responsables du coup d’État, mais la boutade n’est guère appréciée.

Trêve de plaisanteries, quand les mercenaires sont arrivés en nombre, la servante et moi nous éclipsons et sortons dans une ruelle près de la place centrale, où nous rejoignons nos camarades. Tout le monde est armé, nous pouvons donner l’assaut. Aux insurgés, je lance : « Visez la tête et visez bien ! » Je dis de viser la tête car les mercenaires portent des gilets pare-balles, cependant ils ont aussi des casques, mais il est important de rapporter cette parole car elle montre le leader que je suis.

Nous traversons une arche sombre et débouchons sur la place, où des miliciens bhoutanais au service de l’usurpateur ouvrent le feu sur nous. La bataille commence. J’ai un pistolet dans chaque main et fais feu avec l’un puis l’autre, abattant deux miliciens à ma grande satisfaction. Après cette excellente entrée en matière, il me semble cependant que mes pistolets ne fonctionnent plus ; appuyer sur la gâchette ne paraît produire aucun effet, mais je continue au cas où cette impression serait fausse.

Quelques-uns d’entre nous entrons dans un bâtiment jouxtant la place afin d’accéder au palais par l’intérieur. Là, je prends un moment pour examiner mes armes et constate que les gâchettes ne fonctionnent plus. Dans une salle un peu plus loin, nous rencontrons des Français d’apparence louche, qui se disent des nôtres mais nous objurguent de cesser toute violence, car la violence, disent-ils, ne résout rien. Je leur demande leur papier OCB, car ils étaient en train de se faire des joints, et me roule une cigarette, tout en pensant qu’il doit s’agir d’agents à la solde du tyran.

Poursuivant mon chemin, je débouche sur une salle de spectacle plongée dans la pénombre, éclairée seulement par quelques lampions disséminés parmi les boiseries laquées. Un ballet chinois est sur le point d’être joué pour une poignée de Français et quelques autres Occidentaux. Ces gens, me prenant pour un nouvel expatrié, cherchent à lier connaissance et je me mets à bavarder avec eux.

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Il existe en Islande une ruine extraordinairement ancienne considérée par l’humanité tout entière comme un lieu maudit. Or une coalition de pays influents dirigée par la chancelière allemande, prenant prétexte de la pandémie de covid-19, décide de rompre le tabou millénaire et procède en grande pompe au descellement des accès à cette ruine.

Deux clans islandais sur le point de déterrer une nouvelle fois la hache de guerre se mettent finalement d’accord pour éviter le retour des hostilités en sacrifiant le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, alors en visite en Islande, dans cette ruine mystérieuse. Kadhafi capturé, il est attaché à une corde et descendu, la nuit, le long d’un mur de douve d’une hauteur prodigieuse. Ce sont les douves qui dessinent la limite extérieure du site antédiluvien. Tout au fond, les murs sont percés de tunnels dont les Islandais attendent de voir si quelque chose en sortira quand ils secouent Kadhafi, dont ils se servent ainsi comme d’un appât, comme d’une mouche devant le trou d’une araignée. Kadhafi est en effet placé par les manieurs de corde devant un de ces tunnels mais, comprenant le but de la manœuvre, il parvient, par la résistance qu’il oppose depuis ces profondeurs, à se maintenir en retrait par rapport à l’entrée, hors de la vue d’un possible occupant du tunnel. Or il semblerait que ces conduits soient occupés par de colossales créatures tentaculaires.

Un flashback nous ramène quelques jours auparavant. Je suis dans la même maison d’hôtes où le dictateur libyen est descendu avec sa suite. Ayant acheté en ville une paire de chaussures de femme, chaussures du genre vulgaire, à talons hauts, Kadhafi cherche à les passer à une hôtesse de l’air arabe de sa suite, chaussée de sandales. Il ne fait aucun doute que le dictateur cherche à lui passer ces chaussures car elles lui semblent plus affriolantes, et comme il ne se laisse nullement décourager par les refus et la résistance de l’hôtesse, je crains qu’il ne finisse par la violer. Il a déjà réussi à lui passer une chaussure. Aussi, je demande à un officier militaire de la suite de Kadhafi de l’empêcher d’aller plus avant. Se laissant convaincre par mes arguments, le militaire pose la main sur l’épaule de Kadhafi, le retourne et lui assène un violent coup de poing dans la figure. « Pas comme ça ! », m’écrié-je, car je pensais que l’officier ramènerait son maître à la raison par des paroles. L’officier se retire tandis que j’aide Kadhafi, sonné, à s’asseoir dans un fauteuil. Outre la douleur physique, on sent que cet incident lui cause une grande souffrance morale. L’hôtesse de l’air en est apitoyée et, tandis qu’elle prodigue des soins au dictateur, celui-ci la convainc de reprendre les choses où elles en étaient. L’hôtesse n’oppose plus aucune résistance.

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Le gouvernement interdit les restaurants aux vétérans de retour du Vietnam en raison d’un événement dont je suis responsable.

Au Vietnam, je défendais seul, un jour, une position, armé d’une simple carabine. Avec une telle arme, je ne pouvais tirer beaucoup de munitions, et mes tirs n’étaient pas non plus précis, je manquais mes cibles. Aussi l’ennemi parvint-il facilement à s’approcher, bien qu’il eût à traverser une zone découverte. Cependant, au moment où les Viets se croyaient sur le point de parvenir à leur but, je jetai la carabine et les canardai avec une mitrailleuse. Comme ils étaient à la fois proches et exposés, ce fut un véritable massacre.

De retour aux États-Unis, je me rendis dans un fast-food. Certains avantages avaient été créés pour les vétérans dans la vie civile. Au fast-food, par exemple, normalement le client demande bag ou regular, à savoir, soit il emporte sa commande dans un sac en papier (bag) soit il mange sur place et se fait servir sur un plateau (regular). (C’est ce qui correspond dans la réalité à « eat here or take away ».) Pour les vétérans avait été créée la nouvelle formule bagular, à la fois bag et regular, c’est-à-dire qu’ils pouvaient manger sur place en ayant leur nourriture servie dans un sac en papier, et certaines places étaient par priorité réservées aux formules bagular.

Ce jour-là, je commandai donc ma formule bagular et rejoignis dans le restaurant un groupe de personnes qui voulaient m’entendre parler de mon expérience au Vietnam. Or, quand j’en vins à l’événement mémorable que j’ai décrit, je revécus la scène avec une telle intensité que la mitrailleuse m’apparut entre les mains et que je canardai les clients du restaurant comme si c’étaient des Viets.

J’avais donc commis une tuerie de masse dans le fast-food. Si le gouvernement décida d’interdire alors les restaurants aux vétérans de la guerre du Vietnam, c’est peut-être aussi parce que ce regrettable événement n’était pas un cas isolé.

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Au lycée, nous organisons entre amis un banquet à l’approche de la fin de l’année scolaire. G., assis à côté de moi, parle du calendrier des examens qui lui restent à passer dans sa classe scientifique et me demande ce qu’il en est pour moi. Je lui dis que je ne peux répondre à sa question : « En classe scientifique vous avez un planning mais en classe littéraire nous n’en avons pas. » Cette réponse est appréciée des élèves de classe scientifique car c’est évidemment une pique contre le fonctionnement des classes littéraires, où, à cause d’une forme de paresse intellectuelle, nous ne pouvons rien prévoir, rien planifier.

Comme souvent quand je rêve d’examens, je suis pris d’inquiétude car des examens approchent (même si, dans le cas présent, je ne sais pas quand ils doivent avoir lieu) et je n’ai encore rien fait pour m’y préparer.

Plus tard au cours du repas, G. me raconte la récente sortie du ministre de la justice sur le mariage. Le ministre aurait dit que les femmes devaient se marier parce qu’elles sont égales aux hommes.

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Je dois prendre l’avion avec mes derniers écrits, qui tombent peut-être sous le coup de la loi, mais je me dis que la police aérienne ne contrôle pas ce genre de choses. Or, lors du contrôle de sécurité avant l’embarquement, mon sac est ouvert et les manuscrits trouvés. L’agent me demande de le suivre dans les locaux de police de l’aéroport. Je suis séparé de C. (♂) qui voyage avec moi.

On me demande d’attendre dans un couloir vide, sous la surveillance d’un policier, tandis qu’on fouille dans une salle ma valise et les bagages de C. par la même occasion. Je reste debout contre le mur du couloir, tandis que le policier qui me surveille se tient à peu de distance, lui-même appuyé contre le mur mais seulement de la main pour me faire face. Un autre policier arrive et me dit de me déshabiller, en me montrant du doigt l’extrémité du couloir, où se trouvent des patères murales ainsi qu’une chaise. Je m’y rends et commence à me déshabiller, en pensant que j’aurais mieux fait de mettre mes cahiers au fond de ma valise plutôt que dans mon sac à dos. Et puis je me dis que non, qu’ils doivent avoir mon nom dans un fichier et auraient de toute façon fouillé la valise.

Le policier me dit de me dépêcher car cela fait déjà une demi-heure qu’ils s’occupent de nous. Bien que lancées sans apparence de sarcasme, ces paroles me font l’effet d’une cinglante ironie car, puisque l’on demande que je me déshabille, il faut croire que nous en avons encore pour un bon moment.

C. sort d’une salle et cherche à intercéder avec le policier – appelons-le le chef pour le distinguer de celui qui me surveille – mais celui-ci le remet sèchement à sa place. C. a l’air désespéré.

Tandis que je me déshabille, le policier qui me surveille, et qui m’a suivi du côté des patères, consulte son téléphone portable et murmure : « Jamais une femme ne m’a traité comme une m*** de cette façon. » Cela me donne une petite satisfaction, car c’est présentement un ennemi, mais ne laisse augurer rien de bon quant à son état d’esprit.

Je décide de garder mon caleçon et mes chaussettes et me tiens droit dans cet appareil pour faire comprendre que j’ai fini. Le chef me regarde et dit : « Enlève tout. » Je montre le caleçon d’un air interrogatif, comme ultime tentative de faire respecter ma dignité, mais le chef : « Les chaussettes aussi » (c’est-à-dire : oui, le caleçon, et les chaussettes aussi).

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Il y a des poèmes qui te blessent par des mots oubliés.

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Nous marchons dans une forêt que J., qui me sert de guide, me dit être du type « forêt de forêt ». Les arbres qui tombent abattus par le vent ou la foudre servent à la croissance d’autres arbres. C’est en voyant les arbres horizontaux sur le sol que l’on mesure vraiment leur taille colossale. La terre est rouge du fait de la décomposition des feuilles.

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Un bureaucrate est convoqué par son supérieur qui l’informe que son travail ne donne plus satisfaction. Selon le rapport, la cause de cette chute de niveau est la publication de poésie en ligne par l’intéressé. Comme son travail ne donne plus satisfaction, on s’apprête à le radier. Il venait de faire savoir qu’il souhaitait quitter la bureaucratie en bénéficiant d’un dispositif de départ financièrement accompagné. Radié, il partira sans rien. Il comprend alors que tout bureaucrate demandant à bénéficier du départ accompagné se trouve radié sous un prétexte quelconque, que le dispositif n’existe en fait que comme moyen pour la bureaucratie de détecter les éléments les moins motivés pour les écarter sans débourser un liard.

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La situation n’est pas des plus claires à Washington, D.C. Il semblerait qu’une milice ait organisé des fusillades de masse (mass shootings) simultanées en plusieurs points de la capitale fédérale dans le but de déclencher le soulèvement de l’Amérique conservatrice contre l’État profond. Cela aurait conduit un nombre important d’habitants de la ville à sortir armés de chez eux, certains en costume d’Halloween, pour commettre des actes de violence gratuite et précipiter la chute du régime.

Sur le quai de la gare, un train arrive de Philadelphie. Trois hommes et une femme en sortent, obèses et armés jusqu’aux dents, pour participer au soulèvement. Ils pensaient que le train serait bondé de gens déterminés comme eux et sont très déçus de constater qu’ils sont les seuls à s’être déplacés. Je m’approche et leur demande, constatant avec eux l’inertie des gens, s’il est bien vrai qu’un soulèvement a lieu.

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Je vais au fast-food avec G., qui a décidé de se faire passer pour muette. J’accepte donc de commander pour elle et lui demande d’écrire ce qu’elle souhaite sur un bout de papier que je lui tends, un vieux ticket de caisse tout froissé. Après avoir écrit, elle me repasse le papier, sur lequel je ne vois rien. « Are you f***ing with me ? » dis-je, irrité. En fait, ainsi que me l’explique la troisième personne qui se trouve avec nous, comme son stylo n’a plus d’encre, G. a « gravé » sa commande avec la mine ; je vois en effet quelques vagues formes gravées par enfoncement du papier.

Une caissière m’appelle pour passer commande. Je me rends à la caisse en espérant pouvoir déchiffrer les notes de G. Regardant de nouveau le papier, je vois cependant que, devant ma difficulté à lire ses « gravures », elle m’en a remis un autre et que j’ai maintenant dans la main une ancienne facture du même fast-food où G. a déjà mangé ; mais elle était alors en groupe et avait payé pour tout le monde, si bien que la facture n’indique pas clairement ce qu’elle souhaite. Je décide donc de choisir au hasard dans cette commande un burger, une boisson et un dessert. Or les noms que je lis sur la facture me sont si peu familiers (je ne connais pas cette chaîne de restaurants) et sont si peu explicites que je suis obligé de me les faire expliquer par la caissière. Sans doute parce qu’elle trouve que cela commence à prendre beaucoup de temps, G. me rejoint à la caisse et commande elle-même à voix haute. Elle cesse donc de se faire passer pour muette et je rougis de honte à l’idée que nous devons être ridicules pour ceux qui furent témoins de notre manège quand elle faisait la muette.

Le temps passe, G. et moi nous sommes perdus de vue. Je trouve un jour sur YouTube une vidéo d’elle. C’est un film d’un peu plus d’une minute dans lequel elle participe au programme d’un youtubeur connu qui publie des vidéos où il gifle des personnes consentantes. Cela commence par un bref entretien où G. se présente. En la voyant dans cette vidéo, je suis stupéfait par sa beauté merveilleuse, notamment la beauté de ses yeux, qui ne m’avait pas échappé dans la réalité mais qui paraît ici sublimée. Le youtubeur a, tout du long, un ton égrillard, comme s’il produisait des vidéos de caractère sexuel sado-maso. Le moment de la gifle est venu, il ne se passe rien, on nous explique qu’une gifle invisible a bien été donnée. Puis nous voyons G. et le youtubeur discuter sur le pas d’une porte, je crois entendre G. gémir de plaisir ; cela pourrait être un extrait d’enregistrement du off entre le gifleur et G., ce qui m’enrage. Les deux sont rejoints par d’autres sortant de la maison, qui quittent les lieux avec G. Le gifleur reste seul, il marche vers la caméra en concluant : « Les participants à mes vidéos ne m’invitent jamais avec leurs amis et c’est bien dommage. » Je me dis alors que s’il avait fait gémir G. de plaisir, elle l’aurait invité à sortir avec ses amis et que les gémissements en bruit de fond sont donc un ignoble trucage de ce youtubeur, chez qui d’ailleurs tout est ignoble. Que G. se soit abaissée à faire cette vidéo, même si elle peut toujours dire que c’est peu de chose, me révolte. Je suis convaincu qu’elle l’a fait en représailles contre moi, pour me blesser.

Je décide de tout quitter en n’emportant que mes souvenirs de G. Errant dans les rues en short et tee-shirt, tenant à la main un sac en plastique contenant lesdits souvenirs, j’ai l’air d’un sans-abri qui porte avec lui tout son bien. J’arrive dans un jardin municipal où je cherche à entrer. Un petit groupe de personnes, visiblement des étrangers d’Europe de l’Est en situation irrégulière, me croisent et, me prenant pour un véritable sans-abri, plus ou moins comme eux, me conseillent de rebrousser chemin car la police est en train de quadriller le jardin pour vérifier les passes sanitaires de tout le monde. Je fais donc comme ces illégaux et me carapate, tout en observant du coin de l’œil la police qui a rassemblé les paisibles occupants du jardin pour les contrôler, sans aménité, les uns après les autres. Car j’ai quitté mon domicile en oubliant mon passe sanitaire et ce serait bête de prendre une amende alors que j’ai bien reçu les deux injections. Je décide donc de retourner chez moi, ma vocation de clochard remise à plus tard.

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En vacances aux Bermudes, « territoire britannique d’outre-mer » où le bermuda peut être porté dans le Parlement local (ceci n’est pas dans le rêve mais un souvenir de la réalité), je suis charmé par une colonie britannique figée dans le temps, plus britannique que l’Angleterre elle-même, aujourd’hui dégénérée. Dans la capitale, dont le nom, ainsi que me l’apprend internet à mon réveil, est Hamilton, j’admire un boulevard planté d’essences d’arbres exotiques.

Je suis en pension sur un campus où l’Angleterre a transporté le modèle de ses universités d’Oxford et Cambridge. Alors que je prends mon petit déjeuner dans le réfectoire gothique, où des touristes coréens me regardent haineusement pour être là dans mon élément de manière si consciente, je reçois un appel téléphonique. C’est U., qui me dit qu’il se rend en voiture à … et me demande si je souhaite qu’il m’y conduise. Je lui réponds que je me trouve aux Bermudes. « Aux Bermudes ? », répète-t-il et je sens dans sa voix une admiration mal dissimulée et quelque peu jalouse pour cette destination inattendue qui lui démontre, s’il en était besoin, à quel point je suis cool. En allant et venant dans le jardin attenant au réfectoire, je lui raconte mon séjour. Tout en parlant, je l’entends qui discute avec sa femme et comprends donc qu’il a posé le téléphone. À un moment, je l’appelle : « U. ? », pour savoir s’il peut m’entendre. Pas de réponse. Je raccroche sans que nous nous disions au revoir.

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Un scandale éclate quand est révélée l’existence d’un réseau de prostitution de mineures au service des élites politiques. Dans le journal de grande diffusion dont j’ouvre les pages, je trouve, illustrant un long article sur le sujet, des images pornographiques tirées de cette activité, le visage des clients n’apparaissant pas et ceux des victimes étant barrés au niveau des yeux pour qu’on ne puisse les reconnaître. Alors qu’elles provoquent un début d’excitation sexuelle en moi, je trouve ces images totalement déplacées, car l’effet que je suis en train de sentir me laisse penser que la tournure de cette publication incitera les gens à recourir aux services de prostituées mineures. Cela m’étonne à peine : j’y vois une confirmation de la collusion de la presse avec l’État profond et la classe politique éclaboussés, et cet article est une manière de dire aux petites gens : « Vous feriez la même chose à leur place. »

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Un squatteur signe sans le savoir son arrêt de mort en occupant une maison abandonnée où a été cachée une grosse somme d’argent. Venu sur place pour tenter de trouver l’argent, je suis repoussé par le squatteur qui se fait passer pour le propriétaire des lieux. Pour éviter un esclandre je n’insiste pas, mais je reste dans les parages en guettant une occasion de pénétrer dans la maison. Un homme que je reconnais comme un assassin s’y présente à son tour et je comprends qu’il ne laissera pas le squatteur lui jouer son numéro de propriétaire en colère.

Plus tard, je me trouve avec une compagne à l’intérieur d’une école désaffectée où, dans une classe vide, je suis en train de cacher une grosse somme d’argent. Avant de finir, je me rends compte que de l’argent est resté dans une autre salle, à l’étage inférieur, et que je ferais mieux d’aller le chercher et de l’apporter ici pour le cacher avec le reste. Au moment où je vais sortir, la femme, qui veut m’accompagner, me dit qu’il faut finir de cacher l’argent ici avant de rapporter l’autre, pour éviter que quelqu’un ne le trouve pendant que nous sommes sortis. Je ne l’écoute pas. Dans les escaliers, nous sommes arrêtés par le même assassin que plus haut, à la recherche de l’argent. Une fusillade éclate. Je le touche plusieurs fois avant qu’une de ses balles ne me touche, mais il porte un gilet pare-balles et pas moi. Il s’apprête alors à me torturer pour que je lui révèle où se trouve l’argent et commence par décrire longuement ce qu’il va me faire, dont je retiens qu’il veut m’éplucher comme une orange.

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Le chocolatier du village se sert de chocolat usé, qu’il va chercher dans les poubelles, pour faire son chocolat.

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Shawn et Bez, du groupe Happy Mondays, cuvent, allongés sur la moquette, un cocktail d’alcool et de drogues. Depuis le canapé, je leur cite un penseur français qui a dit « La jeunesse est l’élégance de l’âme », ce que je traduis par « Youth is the distinction of the soul », mais j’ajoute que certaines âmes, comme celle de Shawn, sont toujours distinguées.

Une blonde fillette vient nous dire qu’elle fait une machine à laver et nous la suivons donc avec notre linge sale dans la salle d’eau où, tandis que nous sommes agenouillés pour enfourner le linge dans la machine, elle nous compisse chacun à notre tour.

Jetant un œil dans le tambour de la machine, je vois que c’est en fait un passage vers une autre salle de bain. Après avoir jeté le linge à même le sol de cette nouvelle pièce, je demande : « Pourquoi y a-t-il un cabinet dans la machine à laver ? »

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Grâce à une hypnose collective, j’ai pu me rendre coupable d’un crime de stupre sur une connaissance. Malheureusement, parmi les personnes que j’endormis, se trouvait un petit garçon dont le subconscient a retenu mes incantations d’hypnotiseur et qui se prend à les fredonner de temps en temps, comme une chanson qu’il aurait apprise, sans qu’il puisse dire, quand on lui pose la question, où il l’a entendue. Cela risque de révéler mon crime aux esprits pénétrants. Le temps que je me décide à faire disparaître ce petit garçon, un homme est parvenu à reconstituer le fil des événements. Il entend donc me livrer à la police et me ligote à l’aide d’une corde, mais je parviens à lui échapper en plongeant, la nuit, dans une rivière. Comme je suis emporté par le courant, il croit savoir où me saisir de nouveau et court le long de la berge pour m’intercepter. Incapable de lutter contre le courant en surface, je plonge vers le fond, où se présente ma liberté sous la forme d’un tunnel englouti qui doit me conduire vers une issue inconnue de mon poursuivant ; mais, refusant une fuite déshonorable, je me jette dans un cachot sous une cloche d’air où, m’asseyant en tailleur, j’entends me laisser stoïquement mourir d’inanition en expiation de mon crime.

Journal onirique 20

Pour rester près de vous malgré moi, malgré ma vie, j’ai vécu toute mes nuits dans les songes et, le jour, je me suis à peine réveillé pour subir une vie où je n’étais plus. (Armand Robin)

Période : juillet-septembre 2021

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Un enfant se suspend à la tête d’un éléphanteau, serrant dans ses mains les plis de la peau épaisse. En levant un peu la tête, l’éléphanteau, parce qu’il aime les enfants, soulève l’enfant de terre et l’embrasse de ses deux trompes (en effet il a deux trompes). L’enfant et l’éléphanteau restent ainsi embrassés. Hélas, c’est quand ils vont disparaître que nous découvrons la tendresse des éléphants !

Eléphanteau Playmobil

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Nous sommes invités à venir boire des tisanes de cannabis. Quand tout le monde est servi, notre hôtesse sort sur le pas de sa porte et souffle dans une conque retentissante. Comme la conque est en résine de cannabis, je fais remarquer que son timbre, sa sonorité ne peuvent manquer d’être identifiés par la police au cas où elle l’entendrait. Cela ne semble émouvoir personne.

Plus tard, la fille de notre hôtesse me dit (c’est une jeune femme) : « Allons faire pipi ensemble », mais je lui réponds que je l’ai déjà fait.

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Les Yonis d’Estrémadure

Quel est le mystère de la province espagnole d’Estrémadure ? Alors que tous les lieux « paumés » (c’est le mot qui me vient dans le rêve) attirent des touristes, l’Estrémadure n’attire personne – ce dont je ne sais rien en réalité mais, si c’est une région touristique, les médias n’en parlent pas. Ce doit donc être un lieu maudit, pensé-je en occultiste.

On m’apprend l’existence de pratiques magiques propres à cette région, pratiques qui sont l’apanage d’une classe de sorciers locaux, les Yonis. Ceux-ci fabriquent pour les paysans du cru des objets dont chaque famille est censée posséder un exemplaire chez soi. On m’en montre un. Il s’agit d’une planchette de bois verticale possédant une « tête » semi-articulée que l’on peut faire monter et descendre le long de la planchette, ce qui produit par je ne sais quel mécanisme un son inattendu, remarquablement strident, comme si un groupe de mouettes, de corneilles ou d’autres grands oiseaux se mettaient à crier tous ensemble. Cependant, avec le temps, l’usure, la poussière ou tout autre forme d’encroûtement, le son s’altère « vers le grave » et les propriétaires de ces objets cherchent alors à s’en débarrasser. Ainsi peut-on en acheter pour deux pesos. Cherche-t-on par cette information à faire venir des touristes en Estrémadure ?

Ce rêve me fait prendre conscience de la singularité du nom Estrémadure, Extremadura en espagnol, « extrêmement dure ». Or on sait que le yoni est en sanskrit le pendant du lingam ; qui pense yoni pense lingam. C’est ainsi que m’est apparue la particularité. Et il existe un mystère de l’Estrémadure pour moi depuis que j’appris en classe d’espagnol, il y a des années, la mélancolique chanson Ya se van los pastores a Extremadura (ya se queda la sierra triste y oscura…, seules paroles dont je me souvienne et que je me surprends des années plus tard à fredonner encore de temps à autre, paroles qu’il faut ponctuer par « chic, chic, chic »). Aujourd’hui, je crois comprendre que la sierra est triste parce que l’extrême-dure est loin.

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Dans un comté rural du sud des États-Unis, un shérif arrête sa voiture dans une station-service et demande au jeune employé qui se trouve là s’il a vu des fonctionnaires fédéraux dans les parages. Le pompiste répond que non. Le shérif explique alors que le gouvernement fédéral vient d’envoyer des fonctionnaires pour faire la leçon aux habitants de la région et que lui, shérif, cherche à éviter ces fouille-merde.

Il demande au pompiste de lui apporter « le sac de merde, car il vaut mieux que les fédéraux ne voient pas ça ». Le pompiste lui rapporte un sac poubelle rempli d’excréments. C’est le système d’égouts local : la merde est collectée dans un sac poubelle commun et régulièrement jetée avec le sac dans le bayou. Il ne faut pas que les fonctionnaires fédéraux l’apprennent ; le shérif va donc lui-même jeter le sac.

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Un informaticien, cheveux longs, lunettes, quelques poils follets cherchant à passer pour une barbe n’était que le système pileux n’est pas assez abondant, arrive au bureau. Suspendu près de la porte d’entrée se trouve, à l’intérieur, un nid de mésanges avec la mère et, le bec grand ouvert, ses oisillons. L’informaticien lève le bras pour que la mère puisse picorer dans la barre chocolatée qu’il tient à la main et en distribuer des miettes aux oisillons. Son supérieur hiérarchique passe en trombe et l’informaticien poursuit son chemin, écœuré parce que l’excitation du supérieur a fait tomber le nid.

Approchant de son carré de travail (l’espace est découpé en « bureaux » individuels séparés par de minces cloisons), il trouve son bureau occupé par un inconnu : un jeune homme dans le même genre que lui, cheveux longs, lunettes, imberbe, plutôt blond alors qu’il est, lui, châtain. Il reste interdit. La collègue du carré d’en face, de l’autre côté du couloir, lui lance : « Je trouvais bizarre que ce ne soit pas toi ce matin. » Tandis que notre informaticien reste interdit, d’autres collègues profitent de la remarque de la jeune femme pour s’attrouper et demander qui il est au nouveau venu. Ce dernier, souhaitant montrer qu’il est à sa place, prend un ordinateur portable et demande aux gens de le suivre dans une salle de réunion pour une démonstration.

Dans la salle de réunion, le nouveau venu, debout, tapote sur son clavier d’ordinateur puis éteint les lumières. Dans la pénombre, on voit une femme se redresser sur un lit mortuaire et poser le pied à terre. Nue et portant des talons aiguilles, elle se met à danser lascivement, comme dans un show érotique. Le nouveau venu fait remarquer la perfection de l’hologramme : « Du jamais vu », assure-t-il.

Puis il tapote de nouveau sur son clavier et une voiture démarre dans un parking attenant à la salle de réunion et la prolongeant ; ainsi est-il capable de démarrer des voitures depuis son ordinateur.

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Je travaille avec des cheminots dans un tunnel ferroviaire. Nous devons corriger une « asymétrie linéaire », l’adjectif « linéaire » s’appliquant à la ligne de chemin de fer, et pour cela couper des tronçons de ligne. Un cheminot lance une sonde – un plomb au bout d’un fil – loin en avant sur la voie et nous devons découper le tronçon sur la distance du jet. Quand un tronçon est découpé, nous l’enroulons sur lui-même comme si c’était une pâte, et le tronçon enroulé nous passons au suivant en lançant de nouveau la sonde.

À la sortie du tunnel, nous montons sur une plateforme depuis laquelle nous surplombons la voie. J’observe aussi un bureau sans toit où un ex-ministre prend connaissance de plans en exprimant sa satisfaction au plus grand plaisir des ingénieurs. Dans le bureau adjacent, des salariés sont assis autour d’une grande table. Ils ne portent pas de masque sanitaire et l’une des collègues, au bout de la table, annonce qu’un nouveau cluster va se déclarer car elle a le covid-19 mais refuse de rester chez elle pour ne pas faire faux bond à ses collègues ni manquer à ses devoirs professionnels.

Sur ce, W. descend de la plateforme où nous sommes pour déposer sous les pieds des femmes présentes dans le bureau des carrés de mousse jaune pâle afin qu’elles soient plus à l’aise : elles peuvent ainsi retirer leurs chaussures et poser les pieds sur les carrés de mousse tout en travaillant.

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La Lune trouée

L’humanité est inquiète car l’apparence de la Lune a subitement changé : elle a maintenant des trous, certains la traversant de part en part. Cette transformation imprévue ébranle de nombreuses certitudes. Si ce n’est pas à cause de poches de gaz explosif à l’intérieur de la Lune, c’est forcément dû, dit-on, à l’intervention d’extraterrestres qui nous sont encore cachés ; s’ils peuvent agir de la sorte sur notre satellite, ils pourraient également agir sur la Terre.

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Dans le judaïsme, un lolilot est un cahier de jeune fille, le plus souvent un journal intime, inséré dans un livre sacré. Par exemple : « L’exemplaire de la Torah appartenant à la famille X et que l’on croyait perdu vient d’être retrouvé avec un lolilot de la benjamine entre deux pages. »

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Je me trouve dans un film d’horreur où Freddy Krueger doit se manifester mais seulement à la fin. La vie des gens s’altère à cause de leurs cauchemars, pas encore suffisamment pour que Freddy paraisse. Sur un boulevard, un homme mûr reçoit des propositions sexuelles de deux lycéennes sans doute mineures. Il les suit mais est transformé en vieux papier journal traîné par le vent dans la rue.

J’entre dans un cinéma que je connais dans la réalité, une salle d’art et d’essai. À cause du confinement, les prix d’entrée sont devenus exorbitants pour certains films : 250 euros pour tel et tel film ensemble, un autre film à 120 euros… La gérante me conseille donc des films en fonction de mon budget.

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À la campagne où je passe des vacances, je vois, entre deux aires de blé sur pied séparées par un chemin, un lézard géant, plus grand qu’un dragon de Komodo, de couleur noire et tacheté de rouge, blanc et or, traverser le chemin, passant rapidement d’une aire à l’autre. Lorsque j’en informe le propriétaire du gîte, il me demande dans quelle chambre je dors et cela veut dire que je n’ai pas à m’inquiéter puisque je dors dans une chambre. Or, en raison de la chaleur, je ne dors justement pas dans ma chambre mais sur les blés : je tends un drap sur les blés en pied qui sont suffisamment compacts pour que l’on puisse dormir dessus. Je dors donc à la surface des profondeurs où vit ce lézard géant.

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Lors d’un match olympique de ping-pong entre la Chine et le Japon, le joueur chinois perd la balle de match quand son adversaire japonais renvoie une balle, smatchée, contre l’objectif d’une caméra de télé, où elle rebondit pour revenir sur la table. Les règles prévoient dans ce cas que c’est comme si la balle avait touché le filet avant de rebondir sur la table et qu’il faut donc continuer de jouer le point. Les caméras de télévision qui filment le match font ainsi partie intégrante du terrain de jeu, au même titre que la table elle-même. Déstabilisé, le joueur chinois perd le point et le match après encore quelques échanges.

Dans le rêve, je regarde ce match à la télévision et vois donc, comme les autres téléspectateurs, la balle frapper la caméra comme si elle venait me frapper.

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Contre l’avis de tous, j’insiste pour regarder à la télévision un certain film de guerre et je prévaux. Les autres regardent le film avec moi. Nous voyons d’abord des soldats anglais en uniforme rouge de la guerre anglo-zouloue mais au moment de l’action les soldats anglais, toujours en Afrique, portent des chemisettes et des shorts beiges ainsi que le casque anglais en forme de soucoupe des deux guerres mondiales ; c’est donc plutôt une bataille opposant les Anglais à l’Afrika Korps. Sur un terrain quasi désertique, les soldats, que nous voyons de dos, sont assis le cul au sol et reculent dans cette position. L’un d’eux, dans la même position mais armé d’une mitrailleuse lourde, enclenche celle-ci. La décharge continue de projectiles le pousse à reculons par la seule force de l’arme, si bien que, contrairement aux autres, il n’a besoin d’aucun effort pour reculer. Cinq ou six missiles ennemis fusent dans le ciel, avec de longues traînées majestueuses, dans notre direction (car nous autres spectateurs sommes, je le rappelle, derrière les soldats anglais). On ne discerne pas encore si l’un de ces missiles est susceptible de tomber sur nous. Il faut attendre un peu pour le savoir. La scène s’arrête là.

Nous sommes à présent dans une ville du sud de l’Europe où nos soldats anglais, en tenue de civils – pantalons et polos de couleurs variées – se trouvent en permission. Ils continuent de marcher, comme au régiment, à la cadence imposée par le chef, mais la gestuelle martiale a disparu, ou plutôt elle est comme caricaturée dans une chorégraphie dont la tonalité homoérotique ne peut échapper à personne. Au moment où ils font une pause, l’un des soldats passe sa cigarette au chef (les deux sont jeunes et beaux comme on dit que des mannequins de mode sont beaux) : du dos de la main tenant la cigarette, il caresse la joue du chef de haut en bas puis effleure le col et la poitrine jusqu’à rencontrer la main, qui prend la cigarette. C’est la dernière bouffée, que le chef aspire avant de jeter le mégot au sol. Tout ce rituel homoérotique pour une seule bouffée… Cela porte mon embarras, en pleine ascension pendant la chorégraphie, à son comble, car à présent les autres vont penser que c’est en raison de son contenu homoérotique que j’insistais pour voir ce film.

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Je découvre par moi-même comment sauter en skateboard, comment faire un « ollie », ce que dans la réalité je n’ai jamais su, il y a trente ans lorsque j’achetai une planche. C’était d’ailleurs moins une planche qu’une bûche, vu son poids, et je ne comprends même pas que l’on ait pu vendre cela sous le nom de skateboard, mais c’est un fait, tout comme le fait que j’achetai cette bûche, car elle avait de jolis dessins. Autrement dit, le skateboard était fini pour moi avant même d’avoir commencé.

La technique, qui m’avait échappé jusque-là car elle est contre-intuitive, consiste à pousser d’abord la planche vers le sol avec le pied qui se trouve devant, ce que je décris en espagnol à je ne sais qui par les mots « pujar para subir » (pousser pour monter). À mon interlocuteur j’explique que, bien contre-intuitif, c’est en fait, quand on y pense, très logique. Ayant compris la technique, j’exécute des ollies, plus ou moins réussis, l’un après l’autre. – En réalité, la poussée vers le sol est à la fois intuitive et logique, mais avec le pied qui se trouve à l’arrière de la planche.

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Une expédition scientifique découvre un animal antédiluvien, qu’elle rapporte avec elle en Europe. Il s’agit d’un animal ayant la taille et l’apparence d’un chat domestique mais qui se rattache aux dinosaures disparus. D’ailleurs, dans la caisse où l’animal est gardé, dont le fond est couvert de paille, il pond un œuf. Grand comme un œuf de poule, c’est un œuf en or massif avec des bras et des jambes, qui court de-ci de-là comme un véritable petit animal exubérant. La mère ne semble cependant pas comprendre qu’il s’agit de son œuf car elle saute sur lui comme un chat sur une souris, le laissant repartir puis sautant à nouveau dessus, tout à ce jeu cruel que font subir les chats aux animaux plus petits, rongeurs ou lézards. L’œuf étant en or massif, nous ne craignons pas grand-chose pour lui, mais nous craignons que l’animal antédiluvien ne s’abîme les dents.

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Un fonctionnaire mal noté de ses supérieurs a fabriqué pendant son temps libre une boîte de conserve de fruits en sirop, avec l’étiquette portant toutes les mentions légales. Bien que ce passe-temps n’ait que peu d’intérêt, je fais semblant d’admirer et relève aussi que, s’il souhaite se reconvertir dans les affaires, il vient de se former à la mise en boîte et à l’étiquetage. Une particularité de son produit c’est, alors que les fruits en boîte ou en bocal sont normalement d’une seule essence de fruit ou bien en salade de fruits, qu’ici la boîte contient à la fois des pêches et des litchis.

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Cela commence comme une biographie de Rabindranath Tagore. Une fois célèbre, alors qu’il part pour un voyage en Europe, c’est moi qui prends le bateau à sa place. Il s’agit d’un petit bateau à moteur guère approprié pour une longue traversée de la mer mais je ne me laisse pas décourager par cette pensée. Après avoir lancé le bateau, je m’allonge, la tête sur un coussin. Dans cette position confortable, je vois au loin d’immenses navires qui sont comme des monuments sur la mer. La pensée qu’avec certains d’entre eux nous allons nous croiser et que, si je me trouve sur leur chemin, ils détruiront ma coque de noix, m’effleure à peine. Mon bateau se conduit tout seul et je me fie à lui. Je salue les passagers d’un grand voilier à ma droite, dont une touriste en maillot de bain tombée sous mon charme au premier regard et mélancolique de me voir passer.

Enfin apparaissent au loin des massifs montagneux, indiquant que je ne suis pas sur la mer mais sur un grand lac. À l’approche du rivage, de nombreuses barques avec des pèlerins à bord m’entourent ; cela signifie que nous abordons à un rivage sacré, avec des temples de grande réputation. Pour faire bonne tenue parmi cette foule dévote, je me mets à réciter des mantras de mon invention, en me disant qu’il existe tellement de langues en Inde qu’aucun de ceux qui m’entendra ne saura que j’invente des paroles, tous croiront que je prie dans une langue indienne inconnue d’eux. Mes mantras sont la répétition de trois mots inventés auxquels j’ajoute un quatrième mot qui est le seul à changer chaque fois, et cette psalmodie étonnante me paraît presque authentique à moi-même. Pour le quatrième mot j’utilise entre autres des noms et des termes reconnaissables par tous, comme « dharma », afin de rendre l’illusion plus parfaite.

C’est entouré, crois-je, du respect de ces humbles gens pour mon apparente dévotion que j’aborde au rivage et pénètre dans un temple. Curieusement, les murs sont en préfabriqué, couleur saumon. Il ne se trouve pas non plus de statues ni le moindre ornement, à part des graffitis sur les murs en préfabriqué. Il y a quelques religieux, dont certains concertent des séductions illicites de visiteuses, ce qui me froisse ; l’un parle même d’éteindre la lumière pour qu’ils puissent enlever des femmes dans le noir. Je comprends que les graffitis, en diverses langues, sont laissés par les visiteurs, l’un écrivant que ce monde est fumée, un autre que le refroidissement climatique (sic) annonce la fin du monde. Je décide de laisser quelques paroles à mon tour. Alors que je suis en train d’écrire, un Indien en longue chemise blanche lit à voix haute : « ablution, ablation » et trouve cela remarquable. Or, au moment où il me félicite, je n’ai encore écrit qu’« ablution, » – il a donc lu dans mes pensées. Après qu’il a continué son chemin, je termine mon graffiti.

Cherchant ensuite la sortie, je trouve l’entrée principale, par où je ne suis pas entré. Elle comporte une affiche expliquant la nature du lieu : ce n’est pas un temple mais un centre d’information de l’UNESCO sur le tabagisme.

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Le rêve décrit la vie d’un village attardé dans le passé. Après je ne sais quel accident ou maladie, un homme de ce village a été réduit à l’état de tête. Habitués à son existence, sa famille et les autres villageois prennent certes soin de lui sans rien demander en retour – car quel service pourrait rendre un homme réduit à n’être qu’une tête ? – mais montrent peu de compassion pour son état. Quand il fait chambre avec d’autres, dans un cageot aménagé posé sur un meuble, les gens se moquent de lui, disent : « À défaut de le faire, tu regardes ! » et ils éclatent de rire. D’ailleurs, la femme, dans la chambre, croit qu’il regarde et ne tolère bientôt plus sa présence. Dehors, où parfois on l’emmène pour qu’il voie du monde, car il reste un homme curieux qui n’aime pas s’ennuyer, on a voulu le placer sur l’épaule de quelqu’un, mais cette personne semble alors avoir deux têtes et les gens ne tolèrent pas cela non plus. On a également essayé de lui faire des béquilles, avec deux échelles, afin qu’il se déplace tout seul, mais c’était impraticable car il aurait fallu qu’il ait des bras pour pouvoir s’en servir. Alors il ne restait que Népoménus, un homme à tout faire, qui fut chargé de garder et de sortir l’homme-tête.

Intéressé par cette histoire extraordinaire, je me rends dans ce village afin d’y rencontrer Népoménus et l’homme-tête. Je trouve Népoménus sur le pas de sa porte alors qu’il rentre de voyage. Je l’avais prévenu de mon arrivée mais sans lui dire la véritable raison de ma visite ; il ne sait donc pas que je connais l’existence de l’homme-tête. Je le suis dans les escaliers qui conduisent à sa chambre. Là, il se débarrasse de quelques affaires sur une table encombrée de livres et de papiers puis ouvre la fenêtre et place hâtivement un objet sur le rebord, si hâtivement que l’objet tombe de l’autre côté, hors de ma vue, et je n’ai pas eu le temps de bien le voir. Je suppose qu’il s’agit de l’homme-tête, que Népoménus place sur le rebord de la fenêtre pour que ce dernier puisse regarder ce qui se passe au-dehors, se distraire du va-et-vient villageois. Je suis tout de même étonné que Népoménus l’ait sorti d’une besace : ce n’était pas l’idée que je me faisais de la tâche de sortir l’homme-tête car je ne vois pas quel plaisir il peut prendre à sortir enfermé dans un sac.

Je demande à Népoménus ce qu’est l’objet qu’il a voulu mettre sur le bord de la fenêtre. Il passe la main par l’ouverture et ramasse, sans doute sur un balconnet, une tête qu’il pose la face contre la table. Je n’en vois pas le visage, seulement des cheveux blonds et bouclés, mais la tête paraît sans vie. « On m’a demandé de rapporter ça du Pakistan », me dit Népoménus. Ce n’est donc pas l’homme-tête, seulement une tête, la tête d’un mort en parfait état de conservation. La question qui me taraude alors est comment une tête aussi blonde peut être du Pakistan. Il me revient à la mémoire des récits concernant une tribu montagnarde de là-bas où le blondisme ne serait pas rare.

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Je me rends dans une librairie dans l’intention d’acheter trois livres de poésie, qui sont les Lusiades de Camões dans une traduction en alexandrins du dix-neuvième siècle, des traductions de poésie allemande par Gérard de Nerval et des vers de Léon-Paul Fargue. Les livres que je cherche sont classés par ordre alphabétique sur un présentoir tournant. En faisant tourner le présentoir, j’oublie le livre que je cherche en premier. Me vient alors à l’esprit un autre des trois livres et je me mets à chercher celui-là, mais j’oublie aussitôt quel est cet autre livre que je cherche à la place. Le dernier des trois livres me vient alors à l’esprit, et ainsi de suite : j’oublie toujours, au moment où je le cherche, lequel des trois livres je suis en train de chercher.

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Les nids en spirale

U. me demande de l’accompagner le long de la rivière car elle veut me montrer que les oiseaux nés au printemps ont grandi et sont en train de nidifier pour la saison des amours. Nous parvenons sur un bras de la rivière où le lit est peu profond et où se trouve une colonie de colverts, surtout des femelles, en petits groupes. Dans le groupe de quatre femelles que je me mets à regarder plus attentivement, chaque femelle plonge la tête dans l’eau à tour de rôle. U. m’explique qu’elles sont en train de creuser au fond de la rivière un nid en spirale. (Comme elles sont plusieurs femelles à conduire ces travaux, on peut penser que ces nids sont partagés.)

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Dans une salle de classe, la professeure nous montre une photo de président de la République et demande ce qu’il manque sur cette photo. Je lève la main et réponds : « De la nudité », ce qui suscite des murmures en divers points de la classe et je comprends que ma réponse est peu appréciée des autres élèves, surtout ceux de sexe féminin. Les réponses se poursuivent, tournant toutes autour du thème du chapeau, ce qui me fait vaguement comprendre ma bourde ; je reprends donc la parole pour indiquer à la professeure que je croyais le jeu plus ouvert. Elle me rabroue en me reprochant de n’avoir pas écouté les consignes. Au temps pour moi ! Je pense alors à la réponse « tricorne » mais, n’étant pas sûr, garde le silence.

À la fin du cours, la professeure nous demande de nous rendre au stand monté par une équipe médicale extérieure, où nous recevrons chacun une information individuelle sur l’IVG. Hors de la classe, nous nous agglutinons donc devant une table où un médecin nous informe que nous allons être appelés par notre nom. C’est alors mon nom qu’il appelle.

Je me présente et le médecin m’invite à le suivre, avec son assistante, dans une autre pièce. Il s’assoit à une table où se trouve un appareil électronique dans de la bakélite noire et je m’assois en face de lui. Pendant les préparatifs, l’assistante me demande ce que je vais faire ce soir. Je réponds que j’ai rendez-vous avec M. B. (un professeur d’origine vietnamienne que j’ai connu dans la réalité lorsque j’étais étudiant à Nanterre) avec des membres de ma famille vivant en région parisienne. Je trouve cette question plutôt inattendue mais me demande tout de même si je ne devrais pas à mon tour m’enquérir de ce qu’eux-mêmes font ce soir, par politesse.

Le médecin, que j’ai peut-être croisé au lycée de Sèvres il y a des années (je garde cette question pour plus tard), me passe un casque d’écoute et dit que nous pouvons à présent passer aux ultrasons. Je demande quel est le rapport avec l’IVG ; c’est l’assistante qui répond, en noyant le poisson. J’ai le casque sur les oreilles et reçois dans l’une d’elles le choc d’un son perçant ; le médecin a simplement testé le fonctionnement de l’appareil et du casque mais je trouve tout de même que c’est une agression sadique. Il s’agit de tester mon ouïe aux ultrasons mais je crains qu’on ne cherche à me faire passer pour fou, que ce test ne soit en fait un test psychiatrique. Le test a commencé, trois collaboratrices de l’équipe médicale nous ont rejoints : leur fonction est de jouer une saynète en notre présence pour qu’il y ait du bruit et que le test soit ainsi plus concluant. J’entends les actrices dans la salle mais aucun ultrason dans le casque.

Au bout d’un moment, je redemande le rapport de ce test avec l’IVG (par laquelle, d’ailleurs, je ne suis pas, en tant qu’individu de sexe masculin, directement concerné au point d’avoir à recevoir une information individuelle), l’une des actrices, en tenue d’infirmière, dit : « Il est temps que celui-là fasse le plongeon » et, se plaçant derrière moi, elle pousse la chaise sur laquelle je suis assis et qui s’avère être un fauteuil roulant. Elle me promène ainsi, comme un malade, dans les couloirs pendant un moment puis me pousse vers un mur où je dois me heurter ; je comprends que c’est ce qu’elle appelle « faire le plongeon » mais, comme elle ne va pas très vite, il me suffit de lever la jambe pour qu’en touchant le mur avec le pied j’arrête le fauteuil sans me faire de mal. Elle me reconduit alors dans la salle aux ultrasons, où le test peut se poursuivre. Ce n’était qu’un avertissement.