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L’école des gueux & La Légion d’honneur au cabaret: Dizains
L’école des chiens
Le grand mot, c’est l’école : elle sauve le monde,
C’est-à-dire un régime absurde et mensonger.
Tout ce que Henri-IV a vu de plus immonde
Est digne que les gueux brûlent de l’hommager.
L’école nous démontre, avec exactitude,
L’éclatant bien-fondé de notre servitude,
À nous que la banlieue a dûment abrutis.
Et quand nous prétendons tout de même au mérite,
On sourit : ce n’est pas l’école décrépite
Des faubourgs que louange un chœur de tous partis !
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L’école des gueux
L’école qui promet à qui ne sera rien
Qu’il vivra néanmoins, afin que sa marmaille
Lui survive au néant, au plan aérien
Du rêve opiacé de celui qui travaille,
C’est le salut du gueux, n’est-ce pas ? Il l’attend
De ces préaux rongés où, fixe, l’on entend
Son criaillement rauque, et des salles de classe
Où jamais ne viendront à lui des héritiers ;
Car ils ne vivent pas dans les mêmes quartiers,
Destinés par essence aux honneurs de leur classe.
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L’école des esclaves
Lycée Paul «Elle est fière d’être facile» Éluard
La libération de la femme à l’école,
À moins que la maison ne soit Louis-le-Grand,
La sauve de l’ennui, qui bourrèle, étiole :
Elle est fière d’avoir un don exhilarant.
Qu’en profitent donc bien les héritiers lubriques,
Car il est loin le temps des femmes hystériques.
Un héritier, c’est qui ? C’est celui qui, né près
D’une école de choix, n’a besoin d’aucun maître :
Les beaux corps libérés dont il va se repaître,
Nul ne manque d’apprendre à goûter leurs attraits.
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École obligatoire
Clochard, tu fus aussi, comme nous, à l’école !
Elle est obligatoire, et la loi c’est la loi.
En payant à l’État j’ai payé ton obole,
L’école n’a pas su faire un savant de toi.
Dis-nous, si tu comprends encore langue humaine,
Le malheur qu’eût été pour ta psyché malsaine
De ne point fréquenter les bancs d’un institut ;
Que te manquerait-il, épave à la dérive,
Qui seul en rendant l’âme échoueras sur la rive,
Si tu ne l’avais fait ? – Mais l’ivrogne se tut.
*
La Muse et l’Académicien au cabaret
À la mémoire de la Légion d’honneur de Raoul Ponchon
Que me chantes-tu donc la sagesse de boire,
Quand ton meilleur ami, Ponchon, c’est Richepin ?
Quoi ! sans douter, tu veux à nous gueux faire croire
Que ta conception ignore un tel copain ?
On ne perd pas son temps, même dans l’infamie,
Va ! quand notre compère est de l’Académie.
C’est ce que nous apprend ta Légion d’honneur.
Tout est faux dans tes vers, et pas que la césure ;
Le cabaret conduit au néant la roture,
Mais aux panthéons toi, grand embobelineur !
*
La Légion d’honneur au cabaret
La sagesse, ô Ponchon, est-elle en la bouteille
Ou dans le fait d’avoir des amis bien placés ?
Est-elle, chevalier, dans le jus de la treille
Ou les mots que l’on dit sous les murs lambrissés ?
L’un n’empêche pas l’autre ? Eh quoi ! jamais « la dive »
De forces pour monter ou s’étayer ne prive
Ceux qui chantent en chœur, légère, ta chanson
Assurant les profits d’une classe zélée ?
Mais ne servis-tu pas du temps où l’Assemblée
Interdisait l’absinthe, ô loyal échanson ?
*
La Muse au fast-food
Que telle effervescence à l’extrait de coca,
Ô chevalier Ponchon, le vin a moins d’amorce.
Au palais, par l’ahan que l’arcane appliqua,
Si tu pouvais savoir le bien qu’un burger force,
Et les ketchups vermeils, tu t’avouerais vaincu !
Mais mort empunaisé jadis, tu n’as vécu
Assez pour voir pousser comme des amanites
Les fast-foods au milieu des bouchons purulents,
Dont le touriste fuit les antiques relents,
Mais les Français aussi, pourtant, ces sybarites.
