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Journal onirique 16
Période : novembre-décembre 2020.
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Le nirvâna existe-t-il ? S’il consiste en ce que l’on cesse d’exister, il n’existe pas, mais s’il n’existe pas on ne peut cesser d’exister.
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Au temps du téléphone filaire, il n’existait pas de sites internet de rencontre mais les gens n’étaient pas sans moyens pour entrer en relation avec des personnes du sexe opposé cherchant l’âme sœur.
Une amie anglaise me demande de l’aider, chez elle, à faire usage de l’un de ces services de mise en relation. Il s’agit d’une plateforme téléphonique : en composant un certain numéro, mon amie se fera mettre en relation automatiquement avec un homme inscrit dans le registre, avec lequel elle pourra discuter au téléphone et peut-être convenir d’un rendez-vous. Elle appelle en ma présence, mais au lieu que l’homme avec qui la mise en relation doit se faire réponde, il a enregistré sur sa boîte vocale un message obscène.
Mon amie raccroche. Grâce à mes compétences techniques, je sais comment obtenir le numéro du mauvais plaisant. Je demande à mon amie de bisser l’appel et, quand le message obscène redémarre, je capte les coordonnées. Puis j’appelle le numéro ; comme le signal n’est pas lié cette fois à la plateforme de rencontre, l’homme décroche. Il comprend à mon accent que je suis français et me répond en français car il est lui-même français. Je lui demande tout de même : « Do you speak French? » avant d’aller plus avant en français dans notre échange. Ce point étant réglé, je lui présente la raison de mon appel : une amie qui voulait entrer en relation avec un homme par le biais de la plateforme… Il m’interrompt pour se justifier prolixement et de manière plutôt agressive, nous accusant de ne savoir prendre une plaisanterie.
Son élocution et son discours me le font croire intelligent. Je l’interromps donc à mon tour pour lui dire que mon amie souhaite faire sa connaissance. Ça n’a pas l’air de l’étonner et il est prêt à rencontrer mon amie, laquelle écoute notre conversation sans la comprendre car elle ne parle pas français. Il me dit qu’elle ne doit pas tarder à l’appeler car il retourne bientôt en France pour quelque temps. Quand il raccroche, il me reste à convaincre mon amie que c’est l’homme qu’il lui faut.
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J’assiste à une représentation de théâtre à la télévision. Le rideau se lève sur un intérieur bourgeois du dix-neuvième siècle, le soir. On frappe de grands coups à la porte sur la droite. L’acteur Jean Carmet, en costume bourgeois, entre dans le salon par la gauche et traverse la scène pour aller ouvrir, en lançant à l’attention de celui qui continue de frapper avec force contre la porte : « Voilà ! Voilà ! »
Il ouvre : « Ah, c’est vous ! » Entre Jean-Pierre Marielle, en costume bourgeois. Avant de refermer la porte, Jean Carmet voit monter dans l’escalier un autre homme, mais Jean-Pierre Marielle le voit aussi, se précipite et pousse brutalement le nouveau venu en bas de l’escalier avant de refermer la porte lui-même.
Jean Carmet proteste : « Qu’est-ce qui vous prend ? C’était …, mon ami de trente ans ! » Jean-Pierre Marielle lui répond vivement : « Vous n’êtes donc au courant de rien ? » Jean Carmet : « Non, au courant de quoi ? » Jean-Pierre Marielle : « Suivez-moi ! »
La caméra les suit tous les deux : nous passons donc dans un film, après le théâtre filmé. Jean-Pierre Marielle conduit Jean Carmet à une fenêtre au bout d’un couloir. Dans la rue en bas, à la lumière des lampadaires, on reconnaît à leur démarche mal assurée quelques zombies, dont on entend également les grognements et râles caractéristiques. « Une invasion de vampires ! », crie Jean-Pierre Marielle devant un Jean Carmet tétanisé.
C’est alors que j’essaie à mon tour de monter à l’appartement de Jean Carmet. Dans le hall du rez-de-chaussée, je dois contourner un tas de cadavres pour atteindre l’escalier. Quand j’approche, une femme sur le haut du tas se ranime et, tournant vers moi des yeux sans pupille, ouvrant une bouche pourvue de crocs de vampire, s’apprête à m’attaquer.
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Après avoir conclu l’affaire avec la propriétaire, pour une chambre avec demi-pension dans un quartier populaire de Paris, je sors prendre l’air par une belle journée ensoleillée. Je parviens sur une place où, comme au Capitole romain de l’Antiquité, vivent des oies. Ces oies sont très débonnaires et je parviens à m’asseoir contre l’une d’elle, comme si c’était un animal domestique recherchant cette présence. Son contact est doux, apaisant. Mais soudain un mouvement brusque et brutal me fait sursauter : l’oie vient de croquer dans la glace au sirop que je tiens à la main. Je me rends d’ailleurs compte que ce sont deux oies l’une contre l’autre, car la seconde tend à son tour le cou pour happer un bout de glace. Enfin, un chat vient finir ce qui reste, et, si je me réjouis d’abord de voir un chat, il est tout crotté de diverses substances collantes dont certaines me salissent.
Mon esprit reste néanmoins occupé par le contraste entre la douceur de l’oie et sa violence au moment de happer de la nourriture. Je vois dans cette violence la marque de notre relation au monde extérieur, une violence inévitable et pourtant contraire à notre véritable nature puisque, quand nous sommes absorbés en nous-mêmes (ensimismados), nous sommes pure douceur.
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Le réveil, en Inde, d’un Grand Ancien, considéré dès son apparition par le peuple et les sanskritistes comme un avatar de tel dieu principal du panthéon hindou, est la cause directe, par la galvanisation et fanatisation de la plèbe colonisée conduite à se soulever contre l’impérialisme britannique, de la Seconde Guerre mondiale.
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Erect, la nouvelle eau de toilette pour homme.
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Le rideau se lève sur une représentation d’Henri II (sic) de Shakespeare. Le metteur en scène arrange les choses à sa sauce : Henri II est un vieux nain en costume cravate. Comme il craint pour sa vie, on le met sous une cloche de verre que l’on suspend dans les airs, ce qui fait bien rire le public.
Dans une autre partie du palais (nous ne restons donc pas sur la scène où le rideau s’est levé), le garde du corps du roi se fait poignarder par un assassin qui s’est introduit dans le palais pour tuer Henri II. Le garde du corps blessé se réfugie dans une cuisine, où l’assassin le suit. Sur la droite se trouve une table où une fillette prend une collation, accompagnée de sa gouvernante. Sans remarquer la blessure du garde du corps, la fillette s’égaye en voyant un inconnu, l’assassin, et se met à lui parler. La gouvernante, qui a pour ordre de ne jamais rien faire que ce que commande la fillette, ne bouge ni ne dit mot. Pour ne pas éveiller la suspicion, l’assassin se montre complaisant et répond aux questions de l’enfant du ton le plus bienveillant et enjoué. Ce n’est que lorsque la fillette, lassée de cet échange, se remet à sa collation que l’assassin fait les derniers pas vers le garde du corps en sang et lui assène un grand coup de poing dans la figure qui le jette à terre inconscient.
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Busing et Hexenwahn
« On appelle busing une organisation du transport scolaire visant à promouvoir la mixité sociale ou raciale au sein des établissements scolaires publics. » (Wikipédia)
Hexenwahn, traduit littéralement par ‘psychose des sorcières’ (fr.pons), est le terme décrivant en allemand les chasses aux sorcières, ou le phénomène psychologique sous-jacent, au Moyen Âge et jusqu’au dix-septième siècle (comme l’affaire des sorcières de Salem).
=> Busingwahn.
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Dans un grand magasin, au rayon des vêtements masculins où se trouve une incroyable quantité de vêtements sans goût, ce qui permet à peine de déambuler dans les étroits passages restants, un vendeur, suspectant que je ne souhaite rien acheter, me demande s’il peut m’aider. Je sors de ma veste un Walther PPK (Polizeipistol Kriminal) et l’en menace en lui répondant que j’attends quelqu’un.
Il me laisse tranquille mais reste tout de même assez près, disant à l’attention de la vendeuse à côté de lui mais en fait à mon attention et pour m’insulter : « C’est bien ma veine de tomber sur un Blues Brother », car je suis habillé d’une veste et d’un pantalon noirs. La vendeuse, une petite vieille dure de la feuille, n’a pas bien entendu sa remarque et lui demande de répéter, ce qu’il fait en haussant la voix et cette fois en me regardant. L’insulte est inqualifiable. Je décide de partir.
En remontant vers la sortie, je me doute que mon signalement a promptement été donné non seulement aux vigiles du magasin mais aussi à la police, à cause du pistolet, et je suis facilement reconnaissable en « Blues Brother ». Au moment où je vais sortir, un homme se jette sur moi pour m’immobiliser. Je parviens à sortir mon pistolet et à dégager mon bras ; je souhaite expliquer que c’est seulement par plaisanterie que j’ai braqué l’arme contre le vendeur : « C’est pour s’amuser, ça, pour s’amuser ! », « ça » étant le Walther PPK que, pour le montrer, je n’ai d’autre choix dans la présente situation que de braquer contre mon assaillant, lequel, se croyant menacé, me lâche. Ce n’était pas un vigile mais un simple particulier : mon signalement ayant dû être donné par haut-parleur dans tout le magasin, il a voulu m’arrêter lui-même. Je sors.
Pour échapper à la police, je souhaite retourner ma veste, dont l’intérieur est non pas noir mais rouge, mais il ne faudrait pas que des témoins me voient le faire car ils pourraient informer la police que le suspect qu’elle recherche a retourné sa veste et qu’il porte à présent du rouge. Or je me trouve sur le bord d’une station de taxis et les chauffeurs en attente de clients me regardent. Je traverse donc la rue, une large rue à double voie, pour m’éloigner, toujours, je le sais, sous le regard des chauffeurs de taxi.
Quand je suis parvenu de l’autre côté, un bus passe derrière moi, ce qui me laisse juste le temps de retourner ma veste et de m’engouffrer dans une station de métro sans être vu par les taxis. Je suis assez fier de mon nouveau look en rouge et noir.
Les couloirs du métro forment un vaste labyrinthe. Pour écarter les soupçons, je m’assois dans un hall au milieu de hippies qui jouent de la guitare. Au bout d’un moment, je reconnais des amis dans la foule de passagers et les aborde pour prendre un métro avec eux.
S’ensuit une longue odyssée compliquée entre différentes lignes de RER et de métro, plusieurs changements et plusieurs erreurs de direction. Les uns et les autres ayant chacun leur destination, nous ne sommes plus à la fin que deux, M. et moi, marchant dans une banlieue inconnue, ghettoïsée, pour nous rendre d’une gare à une autre gare. Craignant une agression, je menace d’une barre de fer trois passants, que ce geste nous rend immédiatement hostiles.
Nous ne nous arrêtons pas. Je crains que M. à présent ne se sépare de moi, qu’il soit sur le point d’arriver à destination tandis qu’il me reste encore un long chemin à faire. Je me dis alors que le plus simple serait de prendre un taxi, chatouillé par une légère Schadenfreude à l’idée de planter là mon compagnon de route avant qu’il ne me plante.
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Dans une petite cafétéria, minuscule même, où je suis le seul client, je suis contraint d’écouter la gérante raconter sa vie dans son téléphone portable, comme si je n’étais pas là ou bien, au choix, parce que je lui sers de public. Elle dit qu’elle vient d’arriver en France, d’emménager à Paris avec son époux dans un appartement au 66 rue des …, puis elle s’étend longuement sur un problème de voisinage pour lequel elle veut appeler la police. Qu’elle ait donné son adresse me donne envie d’aller faire un tour dans ce quartier parisien que je ne connais pas encore.
Je sors et prends un bus. Dans le bus, je trouve sur un plan que j’ai sorti de ma poche la rue des … mais ne vois pas l’arrêt. Par chance, le nom de l’arrêt porte le nom de la rue et quand la voix enregistrée dit « Rue des … » je descends. Je me trouve au début d’une rue pavillonnaire déserte, en automne, couleur rouille. Comme si je cherchais à me rendre au numéro 66, je regarde après les numéros mais n’en trouve pas. Sachant seulement que le 66 est loin, je me mets en marche.
Très vite, les pavillons laissent voir dans les dégagements entre eux des tours d’immeuble, révélant la véritable nature du quartier, puis disparaissent complètement, laissant place à ces mêmes tours. Je suis sur le point d’entrer dans la zone… Alors que je vais m’engager au milieu des barres d’immeuble, que je vais quitter définitivement la frontière pavillonnaire, la gérante de la cafétéria, dont je continue, je ne sais comment, d’entendre la conversation, ajoute un détail auquel je ne m’attendais pas : « Et comme c’est le quartier le plus pauvre de Paris… » Cette information, ajoutée à l’histoire du problème de voisinage, me donne envie de rebrousser chemin. Mais un groupe de jeunes, en train de discuter à la fenêtre de l’un d’eux sur la rue, m’a vu, et l’un se met en mouvement dans ma direction. Si je rebrousse chemin maintenant, je vais le croiser ; or j’ai dans l’idée qu’il a comme l’intention de m’aborder, d’alpaguer sur son « territoire » l’inconnu que je suis, inconnu semblant en outre, par ses codes vestimentaires, venir d’un quartier moins pauvre, une circonstance qui ne joue nullement en ma faveur.
Aussi, au lieu de faire demi-tour, je continue d’avancer. Ce faisant, je m’enfonce dans la zone. Au moment où une façade va me cacher mon poursuivant, que je continue de surveiller du coin de l’œil, je crois voir qu’il me court après.
La zone s’offre à mes yeux : c’est une cité cyclopéenne de barres d’immeuble à perte de vue en amphithéâtre autour d’une dalle immense, le tout grouillant de monde, sur la dalle comme aux balcons des façades. Dans ce grouillement désœuvré de bruyante populace, un grand nombre d’enfants en bas âge livrés à eux-mêmes, certains assis à même le sol, maussades. Je ne peux faire un pas de plus, cette fois je dois rebrousser chemin. Je croise donc mon « poursuivant », qui ne court pas, rentre simplement chez lui, et baisse les yeux après que nous nous sommes brièvement toisés du regard.
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Un jeune Norvégien et une jeune Norvégienne battent en même temps, fait singulier, le record du monde de saut à la perche dans leurs catégories respectives, lors des qualifications pour les Jeux olympiques. Leur technique est impressionnante : entre l’extrémité de la perche et la barre, leur corps s’élève avec une verticalité parfaite, dans laquelle l’intégralité de la dynamique est mobilisée pour monter, et le mouvement d’inflexion nécessaire pour franchir la barre est accompli très précisément au media quies où le corps doit retomber.
Or ces records sont d’autant plus étonnants que l’un et l’autre ont fumé du haschich avant la compétition, ce qui n’est pas connu, me semble-t-il, pour améliorer les performances sportives. Une fois l’épreuve passée, les deux Norvégiens, le garçon et la fille, ne demandent pas à leur entraîneur de leur dire ce qui peut être fait pour améliorer leur technique de saut mais à leur initiateur au haschich qu’il leur montre comment mieux utiliser le narguilé, car ils sont encore débutants et il leur a fait remarquer qu’ils s’y prenaient mal.
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Je me rends dans une réserve indienne aux États-Unis, où je suis accueilli par un groupe de jeunes gens, garçons et filles, dont une jeune femme particulièrement distinguée par sa beauté. Bien qu’ils sachent que je suis venu pour les observer en ethnologue ou documentariste, ils ne font rien. Ça devient un peu gênant. L’un d’eux se met à chanter, ou plutôt à fredonner, une chanson ; quelques autres s’y mettent aussi, mais au lieu de reprendre tous en chœur la chanson du premier, chacun fredonne un air différent, pour soi, tandis que d’autres encore continuent à ne rien faire du tout. Je me demande si la vie en réserve n’a pas complètement abruti les populations amérindiennes ou bien si c’est le reporter (à présent j’assiste à la scène en spectateur à la télévision) qui ne sait comment s’y prendre pour rendre son sujet intéressant.
Quand le reporter suit l’un des Indiens dans une salle de commande, je me dis qu’il va se passer enfin quelque chose. L’Indien tourne une vanne. On explique qu’il s’agit d’un mécanisme de régulation de la rivière qui coule dans la réserve : régulation par libération d’insectes aquatiques que viendront manger les rongeurs des terrains avoisinants.
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J’arrive à mon poste de travail en retard et chargé de toutes sortes d’affaires. Je trouve mon siège mais les bureaux et ordinateurs ont disparu. Une collègue me dit que la direction est en train de modifier nos conditions de travail. Je pose mon barda sur mon siège et m’excuse auprès des collègues présents en leur disant que je dois repartir tout de suite car j’ai un chien à chercher au chenil du poste de sécurité pour lui faire faire de l’exercice et je suis en retard. Cette histoire de chien est intéressante. On sait que la police et les agents de sécurité se servent de chiens dans leur travail ; ici le personnel, même s’il n’a rien à voir avec la sécurité, doit quand même « sortir » les chiens du poste de sécurité, s’en occuper comme les agents eux-mêmes, c’est une obligation de service. C’est d’ailleurs plutôt de la formation continue car, quand je sortirai le chien sur le périmètre de l’organisation, je devrai me comporter comme un véritable agent de sécurité et enquêter sur tout ce que je détecterais de suspect pendant la « ronde ». Nos collègues et moi n’aimons pas trop cette contrainte car nos muscles se sont atrophiés à nos postes sédentaires et nous avons bien de la peine à maîtriser les chiens, à ne pas nous laisser entraîner par eux.
Alors que je suis en retard, je ne trouve pas la veste en tweed avec laquelle je veux faire ma ronde. L’ayant cherchée en vain aux abords immédiats de mon poste de travail, j’élargis le champ de recherche à d’autres parties des bureaux. C’est alors que je croise E. et nous renouons immédiatement une relation passée en nous étreignant. Je l’entraîne vers des parties des bureaux plus éloignées encore ; plus nous nous éloignons, plus les locaux sont délabrés, mais il continue toujours d’y passer des gens, c’est irritant.
D’ailleurs, je suis en retard. Je n’ai pas retrouvé ma veste et vais donc devoir faire la ronde avec mon gilet en pseudo-cachemire malgré le froid (faire la ronde avec ma parka, qui n’est pas perdue, elle, est a priori exclu, question de style). Comme E. proteste que je l’abandonne, je lui dis : « Tu as vu où nous sommes. » Nous sommes dans une cuisine complètement en ruine ; il s’agit de lui faire comprendre que ce n’est pas le lieu. J’ajoute : « À très bientôt comme au bon vieux temps », mais je crains d’avoir raté l’occasion de renouer avec ce « bon vieux temps ». La réponse d’E. à cette dernière parole est plutôt favorable mais sera-t-elle encore dans le même état d’esprit après la ronde, pour laquelle je suis en retard ?
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Dans un journal scientifique italien, on demande un volontaire pour une expérience : il s’agit de copuler avec le singe (une guenon, je pense) Miniatrucu (en italien le « u » se prononce « ou ») qui possède, dit l’annonce, un « développement squelettal » comparable à celui d’un être humain ainsi que quelques pouvoirs télépathiques. Révolté par une telle annonce, je sens deux petites mains saisir mon avant-bras et poser ma main sur une petite tête où elles la maintiennent. C’est Miniatrucu, un petit singe roux dont la taille ne rend certainement pas possible un rapport sexuel avec un humain. Son geste me montre le besoin d’affection de l’animal, qui m’émeut et redouble ma colère contre les savants qui l’exploitent.
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Un ensemble de meurtres particulièrement barbares et non élucidés a finalement permis de mettre au jour le phénomène de LTVol, « libre transmission de volonté », par lequel les pensées homicides d’une personne envers une autre suivent cette autre personne en cherchant à se réaliser. Quand cette autre personne croise un tiers suggestionnable, ce dernier devient le véhicule des pensées homicides, qu’il mène à bien quand les circonstances le permettent. Le « possédé » reste lucide tant que le projet homicide occupe ses pensées, puis, l’acte accompli, après quelque temps il ne se souvient plus de rien. Ces crimes sont particulièrement difficiles à élucider car ils sont commis par des personnes inconnues de leurs victimes et n’ayant aucun motif pour les tuer, et dont on ne peut espérer aucun aveu puisqu’elles ne se rappellent rien.
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Je me suis laissé entraîner en boîte de nuit, où j’ai passé le plus clair de mon temps à chercher à éviter à D. (♂), que j’avais entraîné à mon tour, l’humiliation à cause d’un groupe de gays qui voulaient se servir de son bonnet comme d’une poubelle dans leur salle privée.
Quand la boîte ferme, à l’aurore, les gens se retrouvent dehors dans un pré parsemé de bosquets, en petits groupes. S., le principal responsable de ma présence ici, me demande si ça va, relativement à l’heure, car j’avais accepté de venir à condition de ne pas rentrer trop tard ; je réponds que ça va, bien que l’on ne puisse considérer qu’il ne soit pas trop tard puisque c’est la fin de la nuit.
Comme tout le monde a bu, ceux qui sont censés conduire veulent se reposer avant de prendre le volant. C’est le cas de notre conductrice. Les groupes s’assoient alors dans l’herbe. Puis il se produit un phénomène de dissolution des groupes, car des couples s’en séparent pour aller s’allonger un peu à l’écart. C’est évidemment le clou de la soirée, qui n’avait d’autre but que de permettre à chacun, venu dans un groupe, de finir en couple. Or je n’ai nullement préparé ce moment et je m’attends donc à passer plusieurs heures assis au milieu de couples allongés dans l’herbe.
Alors que les couples se forment à une vitesse de plus en plus grande, et que ma tension monte, une parfaite inconnue m’invite à venir m’allonger avec elle. Bien qu’elle soit petite, boutonneuse, habillée sans goût, en somme des plus quelconques, j’accueille sa proposition avec soulagement. (Le soulagement vient peut-être aussi du fait que la demoiselle n’est pas pire que quelconque. En fait, son sourire, pour m’aborder, ne manque nullement de charme.)
Journal onirique 15
Période : Novembre 2020.
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Dans une ville d’Allemagne ayant conservé des quartiers anciens, je marche dans une rue aux pavés disjoints d’où montent depuis les sous-sols, entre les fissures, d’épaisses vapeurs, les miasmes de fermentation des égouts. Je suis rappelé par là-même à l’évidence que même nos villes moyenâgeuses possèdent des souterrains ultramodernes pour charrier les eaux usées, et cela me conduit à la pensée que la surface construite de la planète repose non pas sur la terre ferme mais sur un immense « vide sanitaire », comme une cyclopéenne construction sur pilotis.
Nous ne touchons pas le sol naturel ; notre sol artificiel est construit sur le vide parce que nous avons besoin de laisser entre notre monde et la terre un espace où tombent nos excréments. Or nous n’avons pas élevé cette contrée stygienne sur la surface mais nous avons creusé cette dernière. Cette couche intermédiaire est un rapprochement de notre civilisation du noyau de la terre, notre civilisation qui de cette manière a réduit l’écorce terrestre, en a rongé sur une grande partie une fine pellicule, sans s’être demandé si les propriétés de cette pellicule externe n’étaient justement pas ce qui protégeait le mieux la surface de l’incandescence du noyau, et si, comme l’effilochement de la couche d’ozone, la rognure de l’écorce ne devait pas elle aussi dérégler le climat.
De retour chez moi, je trouve un cahier de cours de mes années de lycéen, dans lequel j’avais glissé des pages publicitaires tirées de magazines de l’époque. Je détecte immédiatement dans ces publicités les sex embeds qui s’y trouvent et je comprends donc que j’avais déjà conduit, ce dont je ne me souvenais pas du tout, des recherches sur la publicité subliminale (bien avant mes publications sur ce blog avec The Subliminals Series – voyez la table des matières – commencée en 2015). Je fais la supposition que c’est ma lecture de Marshall McLuhan qui me conduisit à l’époque à ces recherches puisque McLuhan préfaça l’œuvre pionnière de Wilson Bryan Key, Subliminal Seduction, en 1976, dont la lecture dans les années 2010 déclencha mes propres investigations. Puisque McLuhan avait préfacé Key, il devait avoir également parlé des sex embeds dans son Understanding Media, il devait en avoir dit un mot, même un seul petit mot, qui suffit à déterminer chez moi l’envie de conduire des recherches personnelles à l’époque. D’où les publicités dans mon cahier de lycéen.
En examinant ces publicités anciennes, je constate la relative grossièreté des techniques subliminales de l’époque. Les embeds ne sont pas difficiles à percevoir de manière consciente, on pourrait presque dire qu’ils sont à peine subliminaux, et les montrant à plusieurs connaissances je n’ai aucune peine à leur faire admettre leur présence.
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Le gode africain de Mme B.
Selon la jurisprudence du Conseil d’État, Mme B. était tout à fait fondée à faire l’acquisition en sa qualité de représentante officielle de la France d’un godemichet sur un marché traditionnel africain pour son usage personnel.
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En Thaïlande, un individu louche de nationalité française, après avoir dérobé un objet sacré de métal alchimique précieux, souhaite le revendre et me demande de l’accompagner à son rendez-vous avec un parrain de la pègre locale. Je le retrouve dans un bureau, en compagnie du parrain. Ce dernier nous dit que nous somme dans des locaux appartenant à un monastère bouddhiste et qu’un bonze doit nous rejoindre pour estimer le prix de l’objet. J’ai un très mauvais pressentiment.
Un vieux bonze ou, pour parler comme Voltaire, un talapoin (c’est ainsi qu’on appelait en France les bonzes du Siam) entre et va parler avec le voleur à l’écart dans une autre partie de la pièce. L’objet volé se trouve dans un sac en toile de la taille d’une boîte de thé. Au bout d’un moment, le mafieux et moi nous rendons compte que nous sommes seuls. Le talapoin a dû s’éclipser par une porte dérobée après avoir vengé le vol d’un objet sacré : il a transformé le voleur en objet sacré de métal alchimique, une baguette de couleur bleu-noir avec des reflets roses que nous trouvons à côté du sac en toile contenant l’objet volé.
Pour rendre son apparence au Français, j’ouvre une malle contenant des livres appartenant au monastère et demande au mafieux thaïlandais de rechercher avec moi dans les livres l’incantation qui pourrait s’avérer efficace. J’interromps au bout de quelques instants ma recherche car je suis tombé sur un grimoire exposant une doctrine bouddhiste occulte qui semble de première importance pour mieux comprendre l’histoire des religions. Il est dit dans ce livre que la transmigration passe par des vies d’épreuve et des vies de récompense, ou des mondes d’épreuve et des mondes de récompense. Le monde d’épreuve le plus redoutable est l’Enfer. Chacun de ces mondes appelle des voies de mérite différentes.
L’une de ces vies se passe dans le cœur du poisson mythologique de l’océan primordial, où les âmes vivent dans une extase mélodique. Je crois comprendre qu’il s’agit de l’un des mondes de récompense parmi les plus élevés mais il est représenté sur un dessin du grimoire au niveau inférieur des mondes d’épreuve, comme l’Enfer. Quelque chose m’échappe donc du fait de mon imparfaite compréhension de la langue. Dans cette vie-là, les âmes sont parfois tirées de leur extase pour être exposées au milieu extérieur : c’est quand le poisson pleure, et les âmes sortent du cœur par les larmes du poisson.
J’ai la vision d’un tel phénomène. Au son de sirènes d’alarme, les âmes rampent en procession le long d’un escalier de pierre depuis les profondeurs du cœur jusqu’au monde extérieur. Ce sont de maigres créatures livides aux muscles atrophiés – c’est pour cette raison qu’elles rampent – et aveugles.
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Je suis l’unique serviteur d’une vieille femme cruelle vivant seule dans une grande maison, où elle me tient confiné. Un soir qu’elle doit sortir, elle m’attache aux barreaux d’une grille servant de séparation dans le couloir de l’étage. Je reste ainsi, dans l’obscurité, le temps qu’elle est dehors ; debout, car je suis attaché par les mains à hauteur de la poitrine.
Quand la vieille rentre, au petit matin, je l’entends, après qu’elle a refermé la porte derrière elle, crier à mon attention depuis le rez-de-chaussée qu’elle va me tuer. Il ne fait aucun doute que telle est bien son intention, en raison de quelque contrariété qu’elle a reçue au cours de sa soirée. L’instinct de survie décuple alors mes forces et je parviens à me détacher de la grille et à sortir de la maison, le temps qu’elle cherche une arme pour m’assassiner.
Dehors, dans le petit jour, je vois devant moi s’ouvrir une longue rue pavillonnaire au bout de laquelle je suis certain de ne pouvoir arriver avant que la vieille, ayant découvert ma fuite, ne sorte sur le pas de sa porte et me voie courir, ce qui lui permettra de se lancer à ma poursuite (car ce doit être une sorcière aux pouvoirs surhumains). Mais je crois de nouveau mon salut possible en voyant sur la droite de cette longue avenue une rue bien plus petite dont je pourrai peut-être atteindre l’extrémité pour bifurquer et continuer de fuir en étant cette fois caché par les maisons, donc invisible à la sorcière depuis son pas de porte.
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Dans les galeries extérieures couvertes de Montparnasse, qui sont dans ce rêve un lieu de rendez-vous de la jeunesse désœuvrée, je trouve V. qui se lamente bruyamment que B., qui lui avait promis de le présenter à un célèbre bédéaste, à présent invoque une excuse – le fait que le bédéaste soit en tournée – pour reporter la rencontre sine die. V. souhaite rencontrer le bédéaste pour lui montrer une bande dessinée dont il est l’auteur et qu’il souhaite publier. Comme je ne savais pas que V. dessinait, je lui demande s’il peut me montrer son œuvre. Il sort alors de son sac à dos un chevalet avec de grandes feuilles. Chaque feuille est une planche à elle toute seule ; elles ne me paraissent pas mal dessinées et l’histoire n’est pas non plus sans intérêt, au sujet d’un personnage barbapapesque qualifié de l’amusante épithète de « ramoniaque », un jeu de mots sur « démoniaque » que je trouve bien senti.
Cependant, de ces planches à une véritable bande dessinée, l’écart reste assez grand et je continue donc de douter des capacités de V. à se faire une place dans le monde de la bande dessinée professionnelle. D’autres jeunes qui passent et voient les planches s’adressent d’ailleurs entre eux des remarques sarcastiques, mais c’est plus parce qu’ils sont étonnés que l’un d’entre eux, l’un d’entre nous, fasse quelque chose plutôt que rien. Je finis par dire à V. que ce ne n’est pas une bédé qu’il me montre car il manque les cases. « Où sont les cases ? »
Sur ce, je remarque qu’un jeune est en train de fouiller dans mon sac à dos posé sur un muret. Il ne renonce pas quand je cherche à lui retirer mon sac des mains. Une lutte s’engage entre nous, moi cherchant à lui arracher le sac, lui continuant à ouvrir les poches et à fouiller. Il me reproche de ne pas vouloir lui prêter un stylo, de feindre de n’en pas avoir. Quand je parviens à lui faire lâcher le sac, je lui dis, menaçant : « Ne t’avise pas de t’approcher une nouvelle fois. »
Je reprends mes déambulations sous les galeries avec V. et d’autres, et j’aperçois le même jeune que tout à l’heure, lui-même déambulant avec d’autres garçons, qui m’observe depuis son groupe. Je remarque alors son apparence fascinante, notamment la mèche de ses cheveux noirs qu’il rabat d’un geste séduisant, sa beauté féminine, qui me rappelle, quand de loin il me sourit, mon amour d’adolescent, la belle A.
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Avec quelques autres nous enquêtons nous-mêmes, sans faire appel à la police, sur un crime. Nous nous retrouvons dans un long couloir sombre de bureaux, le lieu du crime, où nous étions déjà quand le crime a été commis, sans qu’aucun de nous ne se fût alors aperçu de quoi que ce soit. Nous cherchons des indices.
Sur la droite, le couloir est flanqué de bureaux. La porte de certains bureaux est ouverte, par où le couloir reçoit un peu de lumière, les fenêtres donnant sur la berge arbustée d’une rivière. Nous sommes au rez-de-chaussée.
À un moment, je suis dépassé par une personne qui n’appartient pas à notre groupe. Je reconnais de dos mon grand-père Jean-Simon, décédé il y a plusieurs années, portant son cache-poussière beige. Je l’appelle : « Grand-père ! » mais il disparaît sans se retourner par une porte sur la gauche. Les autres ont vu cette apparition comme moi.
C’est alors que B., devant la porte ouverte d’un bureau, se rappelle soudain, en un flash, avoir vu le soir du crime la silhouette d’une personne inconnue dehors, guettant l’intérieur du bureau comme quelqu’un qui voudrait entrer. Comme elle jetait un second coup d’œil vers la fenêtre, la silhouette n’y était plus. Elle avait donc cru à une illusion due à la fatigue et ce souvenir lui était entièrement sorti de l’esprit jusqu’à ce moment. Nous comprenons qu’elle a vu l’assassin. Elle ne peut cependant pas le décrire, ne se rappelant qu’une silhouette.
Nous sortons pour chercher des indices dehors. Avant que nous procédions à ces recherches, je déclare que, la remémoration de B. étant survenue au moment où nous venions de voir l’apparition de mon grand-père, il s’agit sûrement d’un phénomène paranormal, et que les choses deviennent donc particulièrement intéressantes puisque nous sommes en train de mener la première enquête au monde avec des moyens paranormaux.
Le rêve comporte en outre un élément érotique car, bien que j’adresse ces paroles à l’ensemble du groupe, je me tiens face à B., qui frotte son entrejambes contre le mien tandis que je parle.
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Je sors de l’université, un bel ensemble architectural rappelant Harvard plutôt que la laideur bureaucratique d’une université française. Comme je suis étudiant, je possède un badge qui me permet d’ouvrir et fermer par contact la grille séparant les jardins intérieurs de la voie de sortie. Je passe machinalement mon badge sur la cellule photoélectrique, refermant ainsi la grille derrière mon passage alors qu’elle reste en principe toujours ouverte à cette heure du jour. Je me fais la réflexion que le prochain à passer devra rouvrir la grille, ce qu’il ne s’attendait sûrement pas à faire, et que cela pourrait donc le retarder, voire l’empêcher de passer s’il n’a pas son badge avec lui. Mais je ne retourne pas sur mes pas pour rouvrir la grille.
Je vois que le prochain passant est un livreur de repas qui s’engage dans la voie et se dirige vers la grille. Il devra donc appeler quelqu’un puisque la grille est fermée. Alors que nous marchons ainsi l’un vers l’autre, puisque je sors alors qu’il entre, il me semble le reconnaître. Je le dévisage mais ma myopie ne me permet pas de le bien distinguer avant que nous soyons près l’un de l’autre, et je reconnais alors Q., un ancien camarade de lycée, qui fait donc maintenant le livreur tandis que je suis étudiant à l’université. Je lui lance : « Ah, salut, Q. ! » mais il passe sans me répondre, avec sur les traits du visage l’expression qui l’a toujours caractérisé depuis que je le connais quand il éprouve de la honte.
Bien que je comprenne son embarras d’être surpris faisant le livreur, donc de me rendre témoin de son ratage, je n’en éprouve pas moins une certaine blessure d’amour-propre pour ce « vent » à l’occasion de mon amicale salutation. Je me dis, pour y passer du baume, qu’il a dû me saluer le premier, d’un geste que je n’ai pas vu du fait de ma myopie. Nous nous sommes donc salués dans les règles, même s’il n’a pas voulu s’arrêter pour discuter quelques instants à cause de la distance sociale existant à présent entre nous.
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Encore un rêve où je suis à la fois spectateur et personnage, passant de l’un à l’autre, sans d’ailleurs me souvenir si c’est de spectateur à personnage ou de personnage à spectateur, mais cette fois le personnage est une femme : la bassiste et chanteuse d’un groupe de musique entièrement féminin, en concert.
La musique est d’une grande beauté, le genre de musique dont je rêve parfois et que je voudrais pouvoir enregistrer (en tant qu’ancien auteur-compositeur dans la réalité de mes 16-18 ans, avec le groupe Maharajah, où j’étais, comme le personnage féminin de ce rêve, bassiste et chanteur : voyez ici ou encore la page Youtube là).
Or je me souviens en écrivant ces lignes de la mélodie d’une partie de la chanson, sur cette parole « You had it all » répétée ; mais ne sachant pas écrire la musique (j’étais compositeur sans connaître la notation musicale) et n’ayant pas non plus avec moi d’instrument musical qui me permettrait de jouer ces quelques notes avant de les écrire en tablature, je vais oublier cette mélodie dans quelques jours ou quelques heures. Elle ne me transporte d’ailleurs pas autant comme souvenir que dans le rêve.
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Je vis dans une chambre que je loue dans un immeuble miteux. Ma voisine est C., qui ne me laisse pas indifférent. Un jour que je retourne à ma chambre, j’entends C. qui sort de la sienne. Alors je prends mon temps pour chercher la clé dans ma poche, l’introduire dans la serrure, la tourner, etc., afin d’avoir l’occasion de voir C. Cependant, elle ne passe pas derrière moi pour aller emprunter l’escalier principal par où je suis arrivé mais elle sort par un escalier de service plus près de sa chambre, à l’autre bout du couloir. Je ne vois que la porte de cet escalier de service se refermer après le passage de C., que je n’ai donc même pas aperçue.
Au milieu de ma déception, je remarque qu’elle a laissé sa clé sur sa porte ; aussi décidé-je sans la moindre hésitation d’entrer chez elle.
Je trouve une chambre assez en désordre, comme de quelqu’un venant de connaître d’importants changements dans sa vie. Parmi des photos gisant sur le canapé, j’espère trouver des images érotiques de C. Les photos sont nombreuses, certaines anciennes, montrant C. à différentes époques de la vie. La seule qui pourrait passer pour érotique la représente sur un sofa, sans qu’il soit bien possible de dire si elle se pâme de volupté ou simplement somnole.
Entendant du bruit dehors, je me hâte de sortir, aussi discrètement que possible. C’est le gardien de l’immeuble, un petit vieillard claudicant. Je sais qu’il m’a vu sortir de la chambre de C. mais il ne dit rien. En ouvrant la porte de ma chambre, je l’observe du coin de l’œil et le vois retirer la clé de la porte de C. avant de repartir par l’escalier de service. Une exploration plus approfondie de la chambre de C. m’est donc impossible. Cependant, mon désir est si fort que je me retrouve à nouveau dans sa chambre, et quand elle s’en retourne et me trouve qui l’attends sur son lit, elle me sourit.
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Mon frère Paul et moi avons nos places attribuées dans le carré d’élite d’une célèbre cathédrale, un carré séparé du reste de la basilique par une grille à mi-hauteur qui s’ouvre avec une clé que chaque titulaire d’un siège dans le carré reçoit avec sa titulature. Nous sommes donc des personnes respectées, alors que nous n’avons jamais eu de liens avec l’Église ni même assisté à une messe qu’en de très rares occasions (peut-être jamais dans le cas de mon frère).
J’invite Paul à entrer avec moi dans le carré pour voir un peu nos places, même si je comprends qu’il n’entend pas occuper la sienne. Chaque place est attribuée en propre à une personne, dont le nom est marqué sur une petite plaque dorée vissée au pupitre. Seulement ils ont écorché nos noms, mon frère se retrouvant avec une plaque « Pauh Boucharel » et moi « Florl Boucharel ».
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Dans une clinique pour malades nerveux, nous sommes assis sur des chaises en cercle devant le manoir qui sert de clinique, alors que la nuit vient de tomber. Nous ne sommes éclairés que par la lumière du perron du manoir ainsi que celle de quelques fenêtres, de sorte que nous nous distinguons à peine les uns les autres. D’un côté se trouve le manoir, de l’autre les arbres du parc.
Tandis que nous sommes assis en silence, je vois le directeur de la clinique jeter un œil sur nous depuis une fenêtre à l’étage, sa silhouette se découpant un instant dans le cadre illuminé. Puis une rumeur se met à circuler parmi les patients : la femme du directeur de la clinique, elle-même gravement malade mais tenue à l’écart des autres patients, vient de mourir, lâchée par ses nerfs.
Or des patients appréhendent un inconnu dans le parc et nous l’amènent. C’est un vieil homme portant une perruque de longs cheveux blonds et une robe blanche de femme. Je comprends alors que l’épouse du directeur était la victime d’une diabolique machination de ce dernier. Elle croyait sa santé mentale ébranlée en raison d’hallucinations récurrentes dans lesquelles elle se voyait elle-même, depuis la chambre où elle vivait confinée, errer le soir dans le parc. Mais c’était en réalité le vieil homme indigne, que le directeur payait pour jouer ce rôle, en l’affublant d’une perruque et de vêtements de femme (le directeur achetait en double les habits de sa femme, si bien que le comédien portait toujours des vêtements identiques à ceux qu’elle portait elle-même en le voyant, pour rendre l’illusion plus parfaite). Ce soir-là, l’homme avait reçu pour instruction de simuler la mort, et la femme, voyant alors son double « mourir », en reçut un arrêt cardiaque.
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Dans un aéroport, j’attends avec un inspecteur de police, ainsi que plusieurs agents en civil répartis parmi la foule, un certain individu que je dois désigner à l’inspecteur. Quand je vois cet homme, je dis : « C’est lui. » L’inspecteur trouve l’individu tout à fait quelconque et s’en plaint, car cela va rendre la filature moins facile que si l’homme était remarquable à quelque point de vue.
Il l’arrête pour un contrôle d’identité, lui disant que c’est la procédure habituelle au Panama pour les ressortissants cubains, laissant entendre que c’est en raison de la nature du régime politique à Cuba, ce que je sais être faux.
Plus tard, me rendant dans un club privé, après avoir descendu les quelques marches qui conduisent au couloir donnant sur différents salons particuliers, je suis agressé devant l’un des salons par trois hommes, trois gorilles en costume qui me jettent au sol et, m’y maintenant sur le dos, cherchent à me tirer une balle dans la tête. Je parviens en luttant à les empêcher de diriger le canon du pistolet vers mon front ; j’arrive même à saisir le canon d’une main et à le tordre, rendant le pistolet inutilisable. Étonné, mais charmé, par cette performance, je ne me laisse toutefois pas distraire, et les sbires finissent par battre en retraite, non sans que j’aie dépouillé l’un de son arme.
Je me tourne alors vers l’intérieur du salon, où des hommes, eux aussi en costume cravate, sont assis sur des tapis à même le sol ou sur des poufs, en demi-cercle, à la manière des Bédouins. Comme je sais que ce sont eux qui m’ont envoyé les tueurs, je leur dis, les menaçant du pistolet, qu’ils viennent d’avoir la démonstration qu’il ne fallait pas me chercher des noises.
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Un émir du pétrole explique que lui et les siens possèdent l’intégralité du réseau de pipelines et gazoducs couvrant la Terre. Régulièrement, ils ferment tel ou tel tronçon du réseau pour des travaux de maintenance. L’émir explique que travaillent pour eux les meilleurs ingénieurs des meilleures écoles du monde entier, recevant des salaires qu’ils ne peuvent espérer recevoir nulle part ailleurs, du double au triple.


