Tagged: onirisme
Journal onirique 19
Période juin-juillet 2021.
Chaque fois que la vie est touchée, elle réagit par le rêve et par les larves.
Les Anciens, qui croyaient à leurs rêves, croyaient à la valeur de signification de leurs rêves, ils ne croyaient pas aux formes rêvées. Derrière leurs rêves et par échelons les Anciens pressentaient des forces et ils plongeaient au milieu de ces forces.
Chaque rêve est un morceau de douleur à nous arraché par d’autres êtres, au hasard de la main de singe que chaque nuit ils jettent sur moi, la cendre en repos de notre moi qui n’est pas cendre mais mitraille comme le sang est de la ferraille et le moi le ferrugineux.
Trois citations d’Antonin Artaud
*
En Inde, je me rends avec plusieurs compagnons dans une immense salle de concert pour assister à je ne sais trop quelle cérémonie attirant des foules impressionnantes. Comme mes compagnons entrent par une entrée et moi par une autre, je n’espère plus les retrouver à l’intérieur vu la multitude de personnes présentes, car c’est comme s’ils se trouvaient à présent au nord de l’Inde et moi au sud.
À la fin de la cérémonie, alors que je suis la foule vers la sortie, je suis abordé par un senior indien d’apparence distinguée qui paraît comprendre mon désarroi d’être seul en pays étranger. Il m’invite à le suivre à travers une immense librairie adjacente à la salle de concert, par laquelle nous pourrons plus facilement retourner à l’air libre. Cette librairie doit être la plus grande au monde car elle a non seulement tous les livres qu’ont les librairies occidentales mais aussi ceux que ces dernières n’ont pas (les librairies occidentales proposent peu de livres en sanskrit, par exemple). Tandis que nous marchons entre les rayons, nous faisons connaissance.
Il me dit qu’il est membre du Bund, une société indienne plus ou moins rattachée à ses débuts au Second Reich allemand, d’où son nom, société par laquelle la geste de l’indépendance indienne a commencé. Il m’explique que beaucoup d’artistes de l’Inde coloniale appartenaient au Bund et refusaient d’être anoblis par l’empire britannique, qui pratiquait une politique d’anoblissement afin de se ménager des appuis locaux : les artistes du Bund refusaient car ils voulaient rester des artistes populaires, proches du peuple et de ses goûts. Ce faisant, ils invoquaient – ce que je trouve curieux – l’exemple de la politique culturelle ottomane. Fasciné de m’entretenir avec un membre d’une telle société historique, je lui dis ce qu’évoque pour moi ce Bund, que je les imagine organisant des cérémonies solennelles commémorant le souvenir des grands événements du passé ; touché par ses paroles, il me prend la main et la garde. Le fait de marcher main dans la main avec un homme m’embarrasse un peu mais compte tenu de sa bonté je n’ose retirer ma main de crainte de le froisser.
Nous continuons de traverser la librairie. Après m’avoir offert un polo de couleur kaki – en fait, il l’a commandé car ils n’avaient pas la taille XL dans cette couleur et la taille L risquait d’être trop juste –, me voyant compulser, pendant qu’il passait cette commande, de gros volumes d’un Who’s Who du sikhisme, un volume pour les Singh, un autre pour les Kaur, il m’offre un compendium du « qui est qui » dans le sikhisme contemporain. Le polo plus le livre, je me demande si cela ne dépasse pas les seuils permis par les lois anti-corruption de mon pays, puis je me rappelle que je ne suis pas concerné par ces lois.
*
À l’occasion de la sortie de son dernier film, sur la guerre d’Indochine, un réalisateur français annonce la sortie d’une série de films par lui et d’autres réalisateurs visant à dénoncer « la froideur des époques sans guerre ».
Dans son film, un soldat français offre à sa fiancée un sac appartenant à l’un de ses amis, comme lui soldat, et mort au front. Il fait ce présent à sa fiancée quand les deux sont au lit. En fouillant le sac, la fiancée s’exclame : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Pour mieux voir, elle secoue le sac sur le lit, faisant tomber un anneau dont la présence avait échappé à l’attention du soldat. Il prend l’anneau et comme, dit-il, un anneau qui a été porté au doigt a pris la forme de ce doigt, pour que sa fiancée puisse le porter il cherche à déformer le cercle de l’anneau avec une lame de couteau.
*
Je dois me rendre à une audience de jugement et m’y trouve accompagné de trois étudiants en droit censés me conseiller. Sur place on nous explique qu’un serpent très venimeux se trouve dans la salle mais que normalement tout devrait bien se passer. Nous entrons dans une salle entièrement vide, de gens comme de meubles, au milieu de laquelle se trouve le serpent. Nous nous asseyons chacun dans un coin différent de la pièce, à même le sol. Après quelques instants, c’est sur moi que le serpent jette son dévolu. Je cherche à m’en protéger à l’aide d’une couverture que je tiens devant moi, mais je vois la tête du serpent, parfois entière, parfois seulement ses yeux, qui ne cesse de chercher à me regarder par-dessus la couverture. Je n’ose faire un geste brusque pour chasser le serpent et dois supporter l’angoisse de cette épreuve. Je préfère donc me réveiller.
*
En Corée du Sud, une firme a mis au point des poupées technologiques qui peuvent servir de jouets mais combattent aussi les démons. Le petit garçon coréen de la famille où je loge possède une telle poupée, qui représente un petit garçon coréen à peu près de la taille et de l’apparence du garçon (l’originalité est découragée chez les enfants coréens, qui s’habillent et se coiffent par conséquent de la même manière). Une nuit, alors que nous regagnons nos chambres respectives en bavardant, il me dit, inquiet, que son robot n’est pas comme les autres. Je lui réponds que ce sont des jouets fabriqués à la chaîne et qu’il n’a donc rien à craindre.
Je me rends ensuite aux toilettes. Ce sont des sortes de toilettes turques, où, cependant, il ne faut pas s’accroupir mais s’agenouiller. La cuvette est obstruée par ce qui paraît être des rondelles de pomme de terre. J’urine quand même mais la couche de rondelles de pomme de terre est plus résistante que je ne le croyais et empêche l’urine de s’évacuer au fond de la cuvette. L’urine se répand tout autour. Je dois attendre d’avoir fini d’uriner pour nettoyer cette cochonnerie indigne d’un étranger invité chez une bonne famille coréenne. Quand j’ai fini, je cherche d’abord à tirer la chasse, mais, alors que ça ne provoque aucun effet sur ce plan, cela fait jaillir violemment de l’eau de plusieurs canalisations de la pièce, y compris à travers les murs, inondant les toilettes.
*
Quand un Ent se déplace dans la forêt, chacun de ses pas fait trembler les arbres aux alentours, qui ondulent au gré de sa marche, et leurs frondaisons se frottant rythmiquement les unes aux autres font un grand bruit de feuilles. Pour éviter de se trouver face à face avec l’Ent, il faut suivre les oiseaux et les autres animaux dans la direction de leur fuite.
*
J’accompagne de mauvais gré M., V. et F. dans une galerie commerciale pour des courses. Dans le parking, F. (♂), qui conduisait, ouvre le coffre de la voiture et me tend d’abord mon manteau puis un pack de six briques de lait, si bien que, pour endosser mon manteau, je suis d’abord obligé de le poser par terre pour prendre le pack, puis de poser le pack au sol pour reprendre mon manteau et l’endosser. Le fait d’avoir dû poser mon manteau par terre accroît ma mauvaise humeur et je tiens ce discours à F. : « Tu n’as pas attendu que je mette mon manteau pour me donner le pack, de crainte que je parte ayant mis mon manteau sans prendre le pack, et c’est pourquoi j’ai dû poser mon manteau par terre. » Je le blâme ensuite en termes philosophiques dont la cohérence m’échappe en écrivant ces lignes : le manteau et le pack de lait sont l’un l’objectif et l’autre le subjectif, il y avait un ordre à respecter que F. a méconnu, aveuglé par sa méfiance.
Entrant dans la galerie, nous passons d’abord devant une boutique de chaussures. V. me demande si j’ai des chaussures X (une certaine marque) et je lui réponds que non. Sa question m’irrite car elle sait, et elle sait que je sais qu’elle sait, que je n’en ai pas et n’en veux pas.
Quand nous traversons ensuite une librairie, F. me fait remarquer un rayon avec des livres d’occasion de la collection Poésie/Gallimard. Je vais regarder de quels titres il s’agit ; tandis que je m’attarde à cet examen, les autres continuent leur chemin et je me retrouve seul sans savoir comment nous pourrions nous retrouver dans la galerie commerciale.
*
Je me trouve dans une petite pizzeria où le gérant ou bien patron fait à la fois le pizzaïolo et le serveur. C’est un homme moustachu, d’âge mûr, extraverti. Un autre pizzaïolo, jeune et maigre, entre. Les deux se saluent. Ils portent chacun un tablier blanc maculé de sauce tomate. Mon pizzaïolo toise le nouveau venu et lui lance : « Ce n’est pas de la pizza, ça ! » Ce qui peut avoir deux sens. Comme le rouge de la sauce tomate de l’un n’est pas exactement le même que celui de l’autre, le premier prétend que l’autre utilise de la mauvaise sauce tomate et donc ne fait pas de bonnes pizzas. Ou bien il insinue que les taches ne sont pas de la sauce tomate mais du sang. Cette dernière interprétation n’est pas forcément tirée par les cheveux car ici les pizzaïolos sont aussi des chasseurs de fantômes, et c’est d’ailleurs pour demander son aide dans une affaire de fantômes que le jeune pizzaïolo est venu trouver son aîné.
*
Un jeune avocat, dans le bureau duquel je me trouve, doit m’aider en vue d’examens que je vais passer. Il me demande quel genre d’aide je souhaite. Question embarrassante car je pensais qu’il le savait mieux que moi. Devant mon hésitation, il propose de s’appuyer sur un manuel mais ce n’est pas ce que je souhaite car nous n’avons pas le temps de voir l’ensemble du manuel. Alors il me raconte qu’il est devenu célèbre grâce à une affaire de brevets hollandais. Son bureau, son costume indiquent l’opulence. Il parle d’ailleurs néerlandais, avec un fort accent, comme je peux m’en rendre compte au cours de la brève visite que lui rend son ancien client dans l’affaire des brevets et à laquelle j’assiste bien que cela ne me concerne en rien.
Le Néerlandais sorti, d’autres personnes entrent ; c’est un groupe qui vient trouver l’avocat pour une formation, et l’avocat donne alors sa leçon comme si je faisais moi-même partie de ce groupe et que mes attentes étaient les mêmes que celles de ces gens.
Au moment de la pause déjeuner, nous découvrons que le jeune avocat prodige habite toujours chez ses parents. Son bureau se trouve aussi chez eux. Une partie de la maison a été aménagée en cantine, séparée du jardin par une baie vitrée, où je vais manger avec le groupe de la leçon (mais nous sommes sans l’avocat). À table, au cours de la conversation, quelqu’un évoque les manières de dandy de l’avocat, la façon dont il a refait son nœud de cravate pendant la leçon, ce qui était prendre les gens de haut. On parle de son ascension fulgurante, quasiment dès qu’il eut son baccalauréat en poche.
Je dis que son domaine d’expertise est tout de même très pointu, puis demande à mes compagnons de table la raison pour laquelle ils sont venus le trouver. L’homme à côté de moi répond que c’est pour leur métier : ils doivent apprendre à vacciner les gens sans leur consentement, ce qui suppose quelques connaissances juridiques indispensables en cas de révolte. Il poursuit en racontant qu’il n’a d’ailleurs pas attendu d’avoir ces connaissances pour pratiquer, depuis des années, des vaccinations sans consentement, c’est-à-dire, dans les circonstances qu’il décrit, à l’insu des gens.
*
Dans l’appartement de T., des gens sont réunis pour une rencontre du troisième type. À mon entrée on me conduit vers la baie donnant sur l’extérieur, où l’on me dit que « le Père » vient d’arriver. S’agit-il de Dieu ? Je vois dans la nuit, à la lumière d’une lune immense, les deux assis de dos, un adulte parler avec un enfant, tandis que des créatures plus indistinctes, des sortes de femmes chauves portant des collerettes, se tiennent à distance respectueuse. – S’agit-il du Père et du Fils ?
Pour en savoir plus, je m’approche du groupe de journalistes présents pour l’occasion. Le groupe est animé par un Indien (d’Inde) ventripotent en polo bleu marine qui fait les présentations. D’abord trois Espagnols, qui saluent les autres dans leur langue. L’Indien cherche en même temps à pratiquer des attouchements sur une jeune collègue qui semble par son apparence être de la même nationalité que lui ; quand, après avoir avancé et retiré sa main plusieurs fois, il la pose sur un sein de la jeune femme, celle-ci le rabroue en allemand. Je m’éloigne.
Une invitée m’informe que quelqu’un sonne à la porte d’entrée. Je lui demande ce qu’elle attend pour aller ouvrir mais, devant son air timoré, j’y vais moi-même. À la porte, je constate qu’il n’y a aucune poignée ni rien qui permette d’ouvrir la porte depuis l’intérieur. Faut-il que je tente de passer le bout des doigts dans la rainure ? Au moment où je pose la main sur la porte, un vieil homme visiblement très excité fait irruption dans la pièce, m’obligeant à reculer – c’est la personne qui sonnait. Pensant que c’est un voisin venu se plaindre du bruit, je m’apprête à l’éclairer sur les événements très importants pour l’humanité qui sont en train de se produire dans cet appartement, mais il brandit sous mon nez du matériel de BTP pour me faire comprendre que c’est lui qui a retiré la poignée intérieure de la porte. Il me traîne au-dehors pour me montrer quelques autres travaux clandestins, à savoir plusieurs boutons électriques près de la porte, boutons dont je ne vois du reste pas comment ils pourraient permettre d’ouvrir de l’intérieur, c’est-à-dire comment ils sont censés remplacer la poignée retirée.
Alors que je me dégage des griffes du vieux fou, un grand bruit se fait entendre, comme d’une soucoupe volante. J’espère que nos visiteurs du troisième type ne sont pas déjà repartis. Voyant passer la pharmacienne, je lui demande où se trouve T. Elle m’invite à la suivre et me conduit à l’entrée de l’immeuble, où une ambulance s’apprête à recevoir T. inanimé dans un fauteuil roulant. Il a subi un choc en rapport avec la rencontre du troisième type.
Alors que nous retournons à l’appartement, je dis à la pharmacienne : « Depuis le premier jour où je vous ai vue à la pharmacie, sans le vouloir je pense souvent à vous… » Elle répond : « Ah oui, finalement. » Puis : « Mes enfants… » Ces mots mettent fin au rêve.
*
K., la femme que j’aime dans ce rêve, une femme que j’ai aimée dans la vie, un amour d’enfance, me dit qu’elle m’aime. Aussitôt je me fais la réflexion que ce n’était pas à elle de le dire, que ce n’est pas ainsi que les choses doivent se passer ; en même temps, je commence à la trouver grassouillette, à percevoir chez elle certains défauts physiques. Mais je ne veux tout de même pas mettre un terme à notre histoire. Je dois accomplir deux choses. La première est de renoncer aux autres filles, qui précisément à ce moment-là deviennent plus pressantes et ne veulent plus me laisser libres un seul moment. Sans renoncer à toutes les autres possibilités de couple, je ne peux pas former un couple avec K. La seconde est de renoncer à mes amis, à la bande que nous formons, où chacun, moi compris, semble en fait n’aspirer qu’à se détacher pour former un couple à part, et pourtant… Et pourtant, quand vient l’heure du couple à part, cela ne semble pas du tout être un choix évident.
*
Je suis soumis à l’épreuve de la castanescence, un monde végétal spongieux qui se matérialise dans la nuit d’une cellule de donjon, monde de végétation mais en même temps de chair – le terreau où pousse cette végétation luxuriante – et qui provoque une soif intense. Quand, au sortir de cette cellule, je me désaltère, la désaltération me fait marcher de travers, si bien que les habitants de ce pays où je suis étranger me prennent pour un ivrogne, alors que je n’ai bu que de l’eau.
*
À l’aéroport, dans un pays arabe du Golfe où je viens en touriste.
Mon billet d’avion comporte un code commençant par pé té lé, qui se lit comme « Pétez-les ».
Sur le chemin entre l’avion et le carrousel à bagages, je suis alpagué successivement par plusieurs représentants qui me parlent d’attractions touristiques locales dont le but est de « faire connaître l’islam » ; je les écoute et prends leurs prospectus. Dans la queue pour le contrôle des passeports, je me trouve derrière un couple de jeunes touristes français et, les entendant parler de l’une de ces attractions, je les aborde pour partager avec eux la réflexion suivante : « Si les pays musulmans font du prosélytisme religieux auprès des touristes tandis que les pays chrétiens ne le font pas de leur côté, il n’y a pas de réciprocité. » Les deux jeunes n’apprécient pas trop ma remarque. Le garçon me répond qu’il n’y a pas de pays chrétien, que la France, par exemple, est un pays séculier. Je ne lui donne pas tort, ajoutant simplement : « Du reste, si j’ai été alpagué par ces représentants pour leurs attractions prosélytes, c’est sans doute que je dois avoir l’air d’un professeur susceptible d’être intéressé par des sorties culturelles. »
Je monte dehors dans la navette qui doit me conduire à mon hôtel. La navette démarre alors que je suis en train de regarder son circuit sur la partie supérieure de la cloison, si bien que, surpris, je m’affale sur une passagère, lui présentant mes excuses et demandant en anglais si je ne lui ai pas fait mal. Elle n’a rien.
Mon hôtel se trouve au premier arrêt de la navette. C’est un arrêt en hauteur, qui surplombe l’hôtel composé de deux tours de verre viride sombre, quasi noir, jointes par une arrête commune. L’hôtel est enchâssé dans un écrin de végétation luxuriante, comme une oasis, et dans cette région désertique cette forêt de palmiers est sans doute arrosée par un important système d’irrigation. Un site magnifique.
Je m’engage dans l’escalier en pierre qui doit conduire à l’entrée mais après quelques marches l’escalier cède la place à une échelle verticale de plusieurs dizaines de mètres de hauteur le long de la façade de l’hôtel. Il me semble étonnant que l’on force le client à descendre une échelle. Le long de l’échelle pend un gros fil en plastique blanc que je suppose servir d’appui pour la main lors de la descente mais, quand je le touche, il en jaillit de l’eau et je comprends qu’il s’agit en fait d’un élément du système d’arrosage. L’échelle paraît d’ailleurs donner en contrebas sur une arrière-cour plutôt que sur une entrée. Je me suis donc égaré dans des parties réservées au personnel.
Après avoir serré le tuyau pour ne pas laisser fuir l’eau davantage, je considère ma situation : dois-je, étant en somme suspendu au-dessus du vide (ce qui habituellement me donne le vertige, bien que ce ne soit pas le cas ici – c’est un progrès), appeler à l’aide ? Si j’appelle à l’aide, des touristes empruntant l’escalier finiront bien par m’entendre et me prêteront secours, mais n’est-ce pas de nature à gâter un tant soit peu leur plaisir de touristes ? Je décide au bout du compte de m’en sortir seul et reviens donc à mon point de départ, à savoir l’arrêt de la navette.
Empruntant de nouveau l’escalier, je me colle dans les pas d’autres touristes, en regardant bien où je mets les pieds plutôt que les beautés du paysage qui se révèlent depuis l’escalier en colimaçon et dont les touristes s’ébaudissent. Je parviens enfin à l’entrée de l’hôtel, le Vihai Thai, un grand hôtel thaïlandais. L’intérieur est exotique et feutré, avec peu de va-et-vient, extrêmement à mon goût. Mais je me rends compte que j’ai laissé ma valise en haut de l’escalier.
*
Avec T. j’arrive à la garden-party de L. Quand nous la saluons, L. nous dit : « Nous sommes cent-vingt. » T. exprime sa satisfaction que ce soit « sans vin », car elle est abstème, mais nous voyons L. ressortir de son cellier avec une de ces grandes bouteilles de champagne aux noms babyloniens.
*
Le comique amoureux, quand on lui demande ce qu’il pense de son amour non partagé, répond : « Je suis un acteur comique : quand je suis ridicule, je ne suis pas ridicule. » – Avec dans le rôle de l’acteur comique Pascal Légitimus.
*
En France on ne brûle pas les livres, seulement les auteurs.
*
Je veux sortir avec ma carabine pour m’exercer au tir mais si je sors en ville avec une carabine la police m’arrêtera car il n’est pas permis de s’exercer au tir en ville. Il faudrait que j’aille à la campagne mais j’habite loin de la campagne et ne sais comment m’y rendre.
Alors je sors avec ma carabine sur le balcon. En bas passe une femme noire. Je cache aussitôt mon arme derrière la balustrade en la tenant contre mon bassin les deux bras étendus le long du corps, car quand une personne de couleur voit un Blanc avec une arme cela peut donner lieu à une enquête pour tentative de meurtre. Je reste immobile en regardant passer la femme, qui porte une minijupe. Comme elle doit gravir un talus, j’observe s’il ne va pas m’être donné de voir sous sa jupe.
Puis je me promène sur le balcon, un balcon collectif qui fait le tour de l’immeuble. Alors que tombe le soir, un voisin sort sur le balcon d’un immeuble en face et se met à chanter. C’est un chanteur noir apprécié dans le quartier, et des voisins sortent à leur tour sur leurs balcons pour mieux l’écouter. Entouré de voisins, je m’assois comme eux, ce qui est aussi un moyen de cacher ma carabine au plus grand nombre de gens possible.
Je ne me souviens pas si elle est chargée, or en cas d’enquête pour tentative de meurtre contre le chanteur noir il vaudrait mieux pour moi qu’elle ne le soit pas. J’ouvre la carabine discrètement et trouve un plomb logé dans le chargeur (c’est une carabine à plomb). Je réfléchis au moyen de retirer le plomb sans me faire remarquer car si un témoin me voit décharger une arme en présence d’une foule avec des personnes de couleur, je suis bon pour le tribunal car c’est l’indice (il y a de la jurisprudence là-dessus) que je voulais commettre un meurtre mais que la présence impromptue de la foule m’en a empêché et que j’ai alors eu peur.
*
En sortant de la bibliothèque, je croise dans les couloirs de l’université V. et un autre, qui me demandent ce qu’est le livre que j’ai sous le bras. C’est un livre sur l’histoire des Goths que je n’ai pu m’empêcher d’emprunter alors qu’il est grand temps que je me consacre entièrement à la philosophie, leur dis-je, car l’histoire est, comme l’a dit Nietzsche, une passion mauvaise et, comme l’a dit Kierkegaard, une science d’approximation seulement, une distraction, une dissipation.
Nous sortons et marchons sur une promenade ombragée d’arbres en fleur dont commencent à sortir les fruits, ce qui attire dans leurs frondaisons un grand nombre de mésanges à tête claire. Un grumeau de fruit tombant sur un de mes doigts, je tends le bras pour m’en débarrasser en secouant la main mais, plus rapide que moi, une mésange se pose sur ma main et becque le grumeau. Voyant une intention de ma part dans ce geste fortuit, une intention de la nourrir, la mésange se pose ensuite sur le livre que je tiens et me présente son bec grand ouvert pour que j’y dépose d’autres morceaux de fruit. Son attente est évidemment trompée puisque le grumeau m’était tombé dessus par hasard, aussi se met-elle à picorer le papier sur la tranche du livre, par – est-ce croyable ? – dépit et mécontentement.
*
Je suis jeté en prison avec un autre, appelons-le T. Notre cellule commune est séparée d’une autre par une vitre en plexiglas incassable à partir de la mi-hauteur du mur, si bien que l’on peut voir de l’autre côté. Les occupants de l’autre cellule sont une femme, qui vient aussitôt nous parler près de la glace, et son mari. Au cours de la conversation, je constate que la glace est mal fixée et qu’il est possible de la soulever, ce qui nous permettrait non seulement de passer à volonté d’une cellule à l’autre mais aussi (ce qui paraît moins évident au réveil) de nous évader de prison. Mais pour cela il faut que le mari soit de la partie et nous aide à soulever la vitre, trop lourde sans cela. Craignant les conséquences d’une évasion manquée, il hésite.
Nous sommes à présent dans les couloirs de la prison. Je dis : « Les deux en costard devant ! » Il s’agit de T. et du mari : leur costume cravate rendra plus douteux, pour les gardiens que nous croiserions, le fait que nous sommes des fugitifs. Le mari, là encore, est réticent car, placé devant, il a plus de chances d’être appréhendé, mais il comprend l’intérêt de cette manœuvre et s’y soumet.
Un gardien cherche à vérifier notre identité mais nous passons outre en courant. T. et moi parvenons à la sortie, et nous courons à présent dans les rues d’un village méditerranéen, le soir. Je dis qu’il nous faut trouver une maison où nous cacher pendant quelque temps, surtout lui, avec ses cinq enfants, même si quatre d’entre eux sont déjà des voleurs devant de toute façon finir en prison.
Nous débouchons, dans un crépuscule rouge pâle, sur une place de village où se trouve une famille en combinaisons de cosmonautes, y compris les enfants. Nous leur demandons d’avoir l’amabilité de nous indiquer une maison libre que nous pourrions louer. Sans parler ils indiquent du doigt en contrebas un quartier d’immeubles HLM. Un avion de chasse passe au-dessus et largue une bombe sur le quartier, puis un second avion fait de même. Le quartier est en cours de démolition (c’est pourquoi ces braves gens portent des combinaisons spatiales, afin d’éviter toutes retombées radioactives) : nous ne cherchons donc pas au bon endroit pour nous loger.
Je montre à T. une maison qui vole dans le ciel à présent nocturne, fuyant la destruction par les avions de chasse. « C’est comme dans La maison qui s’envole de Claude Roy ! », dis-je. (Ce roman pour enfants illustré est un vieux souvenir, je ne l’ai pas lu mais me souviens que c’était le n° 1 de la collection Folio Junior.)
T. et moi quittons les lieux. Nous passons devant un muret sur lequel se tortille un éléphanteau avec dessus un garçonnet thaï portant la natte de cheveux traditionnelle sur son crâne rasé. Intrigué, je m’arrête. En caressant la tête de l’éléphanteau, ma main passe un instant sous le garçonnet et je constate qu’il est en réalité d’un poids colossal (c’est une sorte de djinn) et que l’animal souffre sous lui. Je comprends alors que tout dans ce rêve n’est qu’un parc d’attractions : la prison factice où l’on s’amuse à s’évader, le spectacle de la destruction d’un quartier HLM, la maison qui vole, et la prochaine attraction nous attend, avec entre les deux ce petit éléphant, qui n’a même pas été considéré digne d’être une attraction à part entière et fait office de spectacle subalterne au milieu des attractions principales. Je suis attristé par cette exploitation sans cœur d’un animal si bouleversant.
*
Y. (♂) et moi venons d’emménager en colocation dans une péniche. Un soir, sous une pluie torrentielle, je marche le long du quai sans retrouver la péniche. Je marche jusqu’à une sorte de galerie couverte, mais ouverte aux quatre vents, où se trouvent quelques boutiques dont un marchand de hot-dogs. Ce lieu m’indique que j’ai depuis longtemps dépassé la péniche. M’y abritant de la pluie, je téléphone chez nous depuis une cabine. C’est Sophie qui répond. Une femme noire et sa fille Sophie sont également colocataires dans la péniche. Sophie me dit que la péniche est à sa place habituelle. J’ai donc dû passer sans la reconnaître à cause de la pluie et de l’obscurité.
Je décide de retourner à la station de métro, où ce rêve a commencé, non pas en revenant sur mes pas mais en prenant une péniche de transport public. Il fait jour à présent. Je monte dans la péniche et me plonge dans la lecture d’un journal. Je lis un long article sur la carrière et la vie d’un journaliste sportif célèbre qui vient de décéder, le genre de chose qu’il faut s’attendre à trouver dans un journal et pour lequel j’ai la plus grande indifférence. Dans cette péniche bondée de monde je ne peux rester assis sans rien faire, mais lire le journal est une occupation dégradante.
*
Journal onirique 17
Période : décembre 2020-janvier 2021.
*
Les enfants de bois
(Los niños de leño)
En séjour linguistique à l’étranger, je suis hébergé par une famille catholique très dévote. Il se trouve dans la famille ce qu’on appelle un « enfant de bois ». Dans le ventre de la mère, des particules du bois de la sainte croix (santo leño) où fut martyrisé le Christ se mêlent au matériel génétique des parents au cours du développement de l’embryon, qui naît « enfant de bois ». La présence d’un tel enfant dans une famille a les mêmes vertus mystiques et miraculeuses que la possession d’une relique de la sainte croix (relique qui se présente en général sous la forme de deux échardes croisées dans un reliquaire). L’enfant de bois ne peut se déplacer car il est atteint d’une sorte de lèpre éléphantiaque, provoquée par les particules du bois saint, qui lui donne une apparence à la fois chétive et monstrueuse, certains organes étant atrophiés, d’autres boursouflés.
*
Un conte picaresque
Avec N. nous quittons la ville pour mener une existence de picaros. Dans la vaste plaine, nous voyons venir vers nous une sorte de Maître Renart – un renard anthropomorphe – accompagné d’un petit chien. Les deux cherchent leur nourriture en flairant la terre. Avançant ainsi la truffe contre le sol, le chien va manifestement se cogner contre moi. Je ne cherche pas à l’éviter, pensant qu’il serait inutile de chercher à prédire sa trajectoire erratique, et je crains donc, comme c’est un animal vagabond à moitié sauvage, que le choc le mette en colère et le conduise à me mordre. Il finit en effet par me heurter mais loin de se mettre en colère, la surprise une fois passée il paraît au contraire, par son exubérance joyeuse, me témoigner une vive affection.
Maître Renart, admiratif de la réaction du chien, nous aborde. Il cherche à me faire sentir le caractère extraordinaire de cette réaction et dit que le chien a enfin trouvé l’ami qu’il cherchait. Quand je demande alors : « Mais pourquoi cherche-t-il un ami ? », N. et Maître Renart se récrient devant ce qui leur paraît être une question très incongrue. Je les interromps pour préciser ma pensée : puisque ce n’est pas un maître qu’il cherche mais un ami, s’il ne cherchait pas un ami ce pourrait être un philosophe.
En écrivant ces lignes, il me revient à l’esprit un proverbe espagnol cité par Schopenhauer : Qui n’a point de chien ne sait pas ce qu’est l’amitié. (Sur le goût de Schopenhauer pour les proverbes espagnols, il existe le livre Arturo Schopenhauer y la literatura española, 1926, de l’historien allemand Adalbert Hämel.)
*
On me lit une œuvre inédite et bizarre de fiction, dont à mon réveil je ne me souviens que de cette injure, lancée par un des personnages : « Faquin mantique ! »
*
Depuis le promontoire où je me trouve s’offre à mes yeux le magnifique paysage d’une côte inconnue qui trace ses fjords sur une mer étincelante. Bien que me trouvant sur une hauteur démesurée, je n’éprouve point de vertige. Pour me rendre sur une île, je saute du promontoire dans la mer. Je ne sais quel phénomène ralentit ma chute, qui est comme de planer et qui me permet de m’orienter, de contrôler la direction de la chute. Et je sais que l’impact avec la surface de l’eau n’aura pas le possible effet terrible qu’une chute depuis cette hauteur pourrait avoir autrement. J’entre en effet dans l’eau sans choc notable.
C’est alors que je suis brusquement accéléré, que je m’enfonce dans les profondeurs marines à grande vitesse dans un tourbillon de bulles. Il m’est impossible de faire le moindre geste pour nager vers la surface tant que cette plongée n’a point atteint sa limite, et vu la vitesse je ne vais pas tarder à me trouver dans les abysses si cela continue. Je me réveille.
*
C’est l’histoire d’une petite fille noire qui devient grande. Des seins lui ont poussé, sa mère est fière de ses seins et pour que sa fille en soit fière aussi les lui touche, avec des paroles édifiantes. Puis la fille se les touche aussi, en tirant sur les tétons.
Pendant ce temps, j’entre dans la boutique tenue par la mère mais ne peux être servi parce que la mère est avec sa fille dans l’arrière-boutique. C’est une boutique d’antiquités européennes, avec surtout beaucoup de montres des premiers temps de l’horlogerie, et c’est la première fois que je vois une boutique de ce genre tenue par des Noirs. Deux vieux Noirs habillés comme des musiciens de jazz de Harlem, des habitués du lieu, sont assis à une table dans un coin. Comme ils ont pour fonction officieuse de surveiller la boutique, je fais l’intéressé (il faut croire que je ne le suis pas vraiment). Je prends une montre antique et vais l’observer à la loupe à une autre table. Sur ce, on entend la fille noire pousser des sanglots depuis l’arrière-boutique. C’est dur de grandir.
La montre que j’observe possède sept cadrans différents, et pour l’un de ces cadrans, en fait une petite bille qui tourne sur elle-même à grande vitesse, je ne parviens pas à savoir quel temps elle indique. Je montre l’objet à G. qui se trouve avec moi. Il m’explique que cette bille est le mécanisme qui permet aux aiguilles des différents cadrans de marquer chacune son temps propre de façon exacte, mais qu’elle ne marque elle-même aucun temps en particulier.
*
Dans un cabinet médical inconnu, je suis conduit par une secrétaire vers un individu d’une rare élégance, en costume et chapeau blanc. C’est le médecin. Après m’avoir demandé de déambuler avec lui dans le jardin intérieur, il se met à raconter une histoire qu’il fait passer pour vraie et dans laquelle nous sommes tous deux protagonistes. Dans cette histoire, j’ai le rôle d’un médiocre, qu’il appelle « le gamin ». Au bout d’un moment, je l’accompagne dans un café, accessible depuis le jardin, et après que nous nous sommes assis à une table il commence à rédiger une ordonnance sur laquelle les deux médicaments qu’il me prescrit occupent une ligne et demi chacun, accompagnés de longs paragraphes, la suite de l’histoire, qu’il continue de raconter à haute voix en même temps qu’il la couche sur le papier. Quand il m’appelle gamin de nouveau, je lui dis en colère que ça suffit et me lève. Il me croit sur le point de lui asséner un coup à la tête, prend peur et appelle : « Garde ! » Je me réjouis de lui infliger cette humiliation à mon tour et lui dis : « Allez, donne-moi ça (l’ordonnance), que je me tire ! » Je lui prends l’ordonnance des mains et retourne au secrétariat.
Avant de payer, je fulmine à l’attention des secrétaires que je n’étais pas venu pour une représentation théâtrale, ce qui les mortifie. Je demande à payer la consultation mais on m’informe que la facture est envoyée directement à mon employeur. Devant ma surprise, on précise que la personne en charge du dossier, et dont le nom est dans l’ordinateur, est un certain Farnèse. Je connais en effet un Farnèse parmi les employés et m’apprête donc à partir sans plus poser de questions mais je m’aperçois alors que j’oublie mes chaussures, car je suis déchaussé. Je dois donc revenir en arrière pour les chercher, et cela m’ennuie car il se pourrait que je croise de nouveau le médecin.
*
On n’efface pas ses péchés par le temps qu’on passe à les préparer.
*
Quand on a voulu, me dit-on, épucer un certain chat dont on me parle, ce ne sont pas des puces mais des « crocodiles » et des « petits de coucou » qu’on a trouvé dans ses poils. Je suppose que « crocodiles » est une exagération et qu’il s’agissait de petits lézards.
*
Le président des États-Unis adresse à un pays allié une liste de noms qu’il déclare être ceux d’espions. Bien que les médias mondiaux se répandent en sarcasmes contre cette initiative, les autorités du pays allié font en sorte que les personnes inscrites sur cette liste perdent leur emploi, pour prétendument écarter la menace qu’elles représentent. Je me rends dans un bar où travaillait une jeune femme dont le nom figure sur la liste et qui a donc été licenciée. Le patron m’explique que ses affaires vont mal depuis ce licenciement car, bien qu’il ait toujours le même nombre d’employés, cette jeune femme travaillait pour quatre et sans son travail le travail des autres n’est rien, malgré leur bonne volonté.
*
Dans cette uchronie, la France a gardé des colonies en Afrique noire jusque dans les années soixante-dix. Je m’y trouve en visiteur et suis à la plage. Depuis la mer, je vois des façades d’immeubles révélant le bétonnage de la côte africaine aux fins de recevoir les estivaliers de la métropole. Je suis en compagnie d’un vieil homme à l’allure fringante, un Blanc avec de longues moustaches et sans une trace de gras sur le corps, ce qui, car nous sommes tous deux en slip de bain, fait de ce vieillard l’athlète et moi le mollasson (car je m’exagère à ce moment-là mon embonpoint). C’est un notable de la colonie.
Tandis que nous rejoignons la plage après avoir fait trempette, il m’explique qu’il existe dans la colonie un système d’apartheid entièrement comparable à celui de l’Afrique du Sud à la même époque mais que, comme cela n’a rien d’officiel, la communauté internationale ferme les yeux. Il regarde vers une lointaine partie de la plage, réservée aux Noirs, et dit : « J’aimerais baiser des négresses mais la grandeur de la France passe avant tout. » Je suis sceptique quant au fait que la ségrégation raciale empêche les hommes blancs de coucher avec des femmes noires s’ils le souhaitent, mais je ne dis mot. Je me fais également quelques réflexions sur l’incongruité du désir sexuel chez un vieillard, qui ne diminue pas ou pas autant que les capacités sexuelles.
Sur la plage, comme il m’adresse des remarques désobligeantes sur ma forme physique, je le jette au sol et lui plonge le visage dans le sable.
Plus tard, alors que notre groupe l’attend car il doit nous accompagner dans une excursion, je le vois passer en jeep avec sa femme, s’éloignant de notre point de rendez-vous : il nous fait faux bond, sans doute en raison du traitement que je viens de lui infliger.
*
Lors d’une fête patriotique, où je n’aurais pas imaginé me trouver à l’état de veille, je brandis avec les autres un drapeau tricolore en allant et venant dans le gymnase où cela se passe, chacun allant et venant selon son goût. Comme R. (♀) me suit des yeux depuis les gradins, je suis tout fier car c’est moi qui brandis le drapeau le plus grand. Je suis même le seul à posséder un grand drapeau, qui se distingue par la taille de tous les autres. Alors que je vais et viens en agitant mon drapeau, je sens tout à coup une pluie de débris qui me tombe dessus ; en levant les yeux, je vois que mon drapeau s’est pris dans un lustre très haut et l’a fracassé.
*
Un ami reçoit chez lui. Dans sa cuisine, il me montre une nouvelle source de revenus. À l’intérieur d’un trou pratiqué dans le sol et rempli d’eau, il verse quelques gouttes de liquide. Observant attentivement, je remarque un minuscule insecte au fond du trou. Les gouttes tombées dans l’eau sont mises à contribution par l’insecte pour se créer une sorte de carapace de globules laiteux, qui se fixent sur lui après s’être en partie dilués dans l’eau. Ainsi recouvert, l’insecte gravit la pente du trou pour en sortir. Quand il se trouve à l’air libre sur le sol de la cuisine, il se produit quelque chose d’incroyable. L’insecte projette dans tous les sens des pseudopodes qui se détachent de son corps, glissent sur le sol, grimpent aux murs quand ils les rencontrent, vont se perdre sous le mobilier, voire dans les canalisations de la robinetterie. Il projette ainsi une salve, puis une autre, puis encore une autre, et ainsi de suite, de ces sortes de spaghetti ; c’est incroyable toute la matière qui peut sortir de cet insecte minuscule. Quand cela s’arrête, mon ami n’a plus qu’à récolter la matière, pour laquelle il perçoit une rémunération au poids de la part de la compagnie qui distribue ces insectes.
Mon ami m’explique que c’est devenu courant, que de plus en plus de particuliers ont contracté avec cette société pour lui apporter régulièrement la matière ainsi récoltée. J’ai un mauvais pressentiment car il me semble que cette matière n’est pas entièrement inanimée : si l’insecte la projette hors de lui, c’est pour remplir des fonctions vitales de façon plus ou moins autonome du corps central, et, comme il s’en perd une partie par les canalisations, je ne sais quelle crainte me saisit d’un monstre en train de se former dans nos égouts de tous ces pseudopodes perdus.
*
L’histoire est d’abord un dessin animé, avec des dessins naïfs à la manière des découpages de Lotte Reiniger mais en couleur. Une princesse royale est conduite par quelques servantes en barque sur un lac pour rejoindre son amant. Sur la rive où il l’attend, ils entament une fois réunis quelques pas de danse qui témoignent de leur joie. Puis ils « s’enlèvent », comme on disait dans le temps de deux amants au mariage desquels les familles s’opposaient. Pendant la danse, la couronne d’or de la princesse est tombée mais aucun des deux n’y a fait attention. La couronne reste donc là. Sans doute à cause du « péché » de la princesse, la couronne brûle la main de quiconque veut la ramasser. C’est ainsi, plusieurs l’ayant tenté, que la couronne, saisie et rejetée immédiatement à cause de la douleur, a fini par tomber dans le lac. Le dessin animé s’arrête là.
Un groupe de Vikings dont je fais partie entend parler de la couronne ; écumant le pays en quête de richesses, nous décidons de visiter le lac pour la trouver. Montés sur une barque, nous scrutons le fond du lac et je suis celui qui la voit le premier. Nous savons, parce que le phénomène est de nous connu, que la couronne ensorcelée ne brûle pas dans l’eau mais seulement à l’air libre. Notre idée est donc d’enfermer sous l’eau la couronne dans une valise en cuir, avant de l’emporter jusqu’à un creuset dans lequel nous la jetterons, sans la toucher, pour que l’or y soit fondu. La destruction de l’objet, sa transformation en lingots mettront fin au sortilège et l’or nous appartiendra.
Je plonge dans le lac pour m’assurer que l’objet est bien la couronne. Quand je la ramasse, à moitié cachée par des plantes aquatiques, constatant, comme nous le pensions, qu’elle ne brûle point la main sous l’eau, je suis attaqué par un gnome difforme qui, vivant au fond du lac, a dû faire de la couronne son trésor. Il n’a guère plus de force qu’un enfant et je le repousse sans difficulté, malgré sa rage évidente de me voir tenir l’objet. Je remonte à la surface pour prendre la valise. Alors que j’explique avoir été attaqué, le gnome, qui m’a suivi, me saute sur le dos. Mes compagnons, dans la barque, s’exclament alors d’un ton de blâme : « Comment ! Mais tu ne l’as pas tué ? » Il s’ensuit, tandis que le gnome impuissant cherche à me noyer, une brève dispute avec mes compagnons car je leur réponds que je n’ai pas jugé nécessaire d’occire cette misérable créature. Comme ils le voient d’un mauvais œil, et que par ailleurs le gnome continue à nous gêner, je finis par dire à l’un des compagnons : « Alors passe-moi ton couteau ! » Il me tend un couteau Rambo, avec lequel j’égorge le gnome au faciès hideux et même le décapite, tranchant et sciant la chair et les os, ce qui me navre profondément.
*
Nous sommes trois gamins délinquants qui venons de nous introduire par effraction dans un appartement vide, sans idée, à vrai dire, de voler mais plutôt pour passer le temps. Tandis que nous flânons d’une pièce à l’autre dans l’appartement cossu, nous tombons, en fouillant un peu, sur des images de pédophilie. Alors que nous devenons vaguement inquiets à cette découverte, j’aperçois par la fenêtre deux adolescentes en train de fumer sur le toit d’en face. L’une d’elle me voit au moment où je les regarde et appelle immédiatement sur son téléphone portable : la conversation s’entend dans l’appartement où nous sommes car elle appelle justement l’occupant de l’appartement sur le portable de celui-ci, connecté avec le haut-parleur de son téléphone fixe.
En entendant la fille expliquer à l’homme en question que des inconnus sont chez lui et regardent ses photos, nous comprenons qu’il nous faut déguerpir. Au moment où nous allons sortir, la porte d’entrée s’ouvre à toute volée et le propriétaire des lieux, les traits déformés par la rage, fait irruption dans l’appartement ; en nous voyant, interdits, il se jette sur nous. S’ensuit une lutte où nous savons que l’issue est la vie ou la mort.
Pendant ce temps, alors que des terrassiers cherchent à déboucher une canalisation de la même tour où tout cela se passe, ils trouvent un cadavre conservé dans de la boue calcaire, comme un mort de Pompéi. C’est l’objet qui bloquait la canalisation. Alors qu’il semble y avoir un peu plus loin dans le tunnel d’autres cadavres dans le même état, on demande à l’un des terrassiers d’aller chercher la police. Ces cadavres sont des victimes de l’homme avec qui nous sommes en train de lutter.
Quand la police est mise au courant de la découverte macabre, l’un des policiers voit confirmer son hypothèse selon laquelle l’un des habitants de la tour – mais lequel ? – doit être responsable des disparitions suspectes signalées à la police. Cette tour est une tour Montparnasse qui ne comporterait pas de bureaux mais des appartements. Le policier rejoint dans le hall de la tour deux collègues en train de chercher des indices matériels. Il pense que cette recherche ne donnera rien ; il faut plutôt, selon lui, demander aux habitants de la tour s’ils ont remarqué des comportements suspects. Les quelques personnes qui passent dans le hall et auxquelles il s’adresse refusent de parler. Il se dit alors qu’il va peut-être falloir employer la manière forte, c’est-à-dire en tabasser quelques-uns au hasard. L’idée ne me semble pas mauvaise, tandis que nous sommes toujours dans une lutte à mort.
*
Parce qu’elle croit que je viens de lui faire des avances, une femme me fait savoir qu’elle accepte. À une condition : « Change de sperme. » Ce dont elle ne paraît pas douter que ce soit possible.
*
Une jeune femme s’est perdue dans les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’était une étudiante en anthropologie qui connaissait le pays, elle a donc survécu. Elle savait quelles plantes manger, de quelles autres s’abstenir. Elle savait aussi comment se faire un abri pour la nuit délimité par un fil afin d’éviter d’être emportée par les fantômes. Il ne lui reste comme séquelle de cette épreuve qu’une fièvre intermittente qu’elle soulage en prenant des cocktails de médicaments tous les jours.
*
L’origine d’une tuerie de masse
Sur un campus entièrement couvert, un étudiant dépressif, un peu à l’écart sur un banc, appelle la police pour un canular : il prétend qu’il est armé et va tirer dans la foule d’étudiants de son campus. Au cours de l’échange qui s’ensuit, l’agent de police acquiert la certitude qu’il s’agit d’un canular et l’une de ses paroles le laisse transparaître. Dégoûté de ne pas être pris au sérieux, aussi justifié que ce soit, l’étudiant en colère se lève et gesticule en criant dans le téléphone. Il dégaine même un pistolet Taser très semblable à un pistolet ordinaire, ce qui déclenche immédiatement un mouvement de panique parmi les étudiants, dûment sensibilisés à la question des fusillades de masse sur les campus.
L’étudiant comprend qu’il a fait une bêtise ; il essaie d’apaiser les gens courant de tous côtés par des gestes des bras qui se veulent rassurants mais, comme il n’a pas lâché son Taser, personne ne comprend le véritable sens de sa signalétique, ni d’ailleurs n’y prête attention autrement que pour se mettre à l’abri d’un psychopathe. Il n’a pas non plus le temps de faire grand-chose car déjà des gens lui sautent dans le dos et le jettent à terre. Il est lynché, roué de coups à mort. Un fonctionnaire de l’université, responsable de la formation des étudiants aux situations de mass shooting, entonne au garde-à-vous le chant motivationnel de son cours de sensibilisation, pour honorer les étudiants ayant mis le tireur hors d’état de nuire avant même qu’il ait pu tirer. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’on s’aperçoit que l’arme n’était qu’un Taser et qu’il y a donc eu quiproquo.
Or un autre étudiant dépressif, témoin du lynchage, jure de venger l’innocent par une tuerie de masse sur le campus, projet qu’il met à exécution après l’avoir bien préparé. Le bilan est très lourd.
*
Je suis avec H. dans le train. Comme je lis et qu’elle ne lit pas, car elle n’a pas l’habitude de lire, elle reste assise sans rien faire, silencieuse. Devant nous se trouve un carré de quatre personnes qui bavardent abondamment. H. profite d’un arrêt du train pour me parler et n’a rien d’autre à me raconter que ses griefs imaginaires à l’encontre des voyageurs du carré, dont elle a été forcée de suivre la conversation qui n’a pas été à son goût. Elle parle suffisamment fort pour être, à ce que je suppose, entendue d’eux, ce qui me plonge dans un grand embarras.
*
Nous sommes un grand nombre de personnes réunies dans un gymnase pour des primaires politiques où doit être choisi notre candidat à la mairie de Bordeaux. Je suis candidat mais N. et un autre considèrent que c’est A. qui doit être choisi, même si ce sera dans les deux cas un parachutage et même si A. n’est pas un grand orateur (ce que je me flatte d’être dans ce rêve).
La personne qui s’exprime avec N. contre moi et semble être, à son accent, d’origine bordelaise trouve que mes talents ne sont pas assez grands pour une ville comme Bordeaux mais que l’on pourrait me désigner comme candidat à Pau. Cette façon de me rabaisser, tout en prétendant reconnaître la juste mesure de mes talents et capacités, est la grossière duplicité d’une âme envieuse.
On demande à A. de tenir un discours public, afin que le choix soit confirmé par acclamation. Il se lève et se met à discourir, tandis que nous sommes, tous les autres, assis à même le sol du gymnase. Le discours d’A. ne me semble pas mauvais, bien que le débit soit un peu trop uniforme et sa voix un peu trop basse en termes de décibels. Je découvre qu’il a des choses à dire et me laisse donc convaincre qu’il ferait un bon candidat. Or, pendant qu’il discourt, N. et le Bordelais continuent de parler entre eux, sans prêter la moindre attention aux paroles d’A. Cela finit par m’exaspérer, vu surtout qu’A. ne parle pas très fort, et je leur crie de fermer leurs gueules ou de se casser (précisément dans ce langage peu châtié). Ils se lèvent alors pour quitter le gymnase. Une responsable de notre mouvement prend la parole pour blâmer ma conduite, car, dit-elle, parmi nous la liberté d’expression est respectée ; en sommant des camarades de fermer leurs gueules, j’ai contrevenu à ce principe et cherché à introduire l’autoritarisme dans notre mouvement.

