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Journal onirique 17

Période : décembre 2020-janvier 2021.

Diptyque, de Cécile Cayla Boucharel

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Les enfants de bois (los niños de leño). En séjour linguistique à l’étranger, je suis hébergé par une famille catholique très dévote. Il se trouve dans la famille ce qu’on appelle un « enfant de bois ». Dans le ventre de la mère, des particules du bois de la sainte croix (santo leño) où fut martyrisé le Christ se mêlent au matériel génétique des parents au cours du développement de l’embryon, qui naît « enfant de bois ». La présence d’un tel enfant dans une famille a les mêmes vertus mystiques et miraculeuses que la possession d’une relique de la sainte croix (relique qui se présente en général sous la forme de deux échardes croisées, dans un reliquaire). L’enfant de bois ne peut se déplacer car il est atteint d’une sorte de lèpre éléphantiaque, provoquée par les particules du bois saint, qui lui donne une apparence à la fois chétive et monstrueuse, certains organes étant atrophiés, d’autres boursouflés.

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Un conte picaresque. Avec N. nous quittons la ville pour mener une existence de picaros. Dans la vaste plaine, nous voyons venir vers nous une sorte de Maître Renart – un renard anthropomorphe – accompagné d’un petit chien. Les deux cherchent leur nourriture en flairant la terre. Avançant ainsi la truffe contre le sol, le chien va manifestement se cogner contre moi. Je ne cherche pas à l’éviter, pensant qu’il serait inutile de chercher à prédire sa trajectoire erratique, et je crains donc, comme c’est un animal vagabond à moitié sauvage, que le choc le mette en colère et le conduise à me mordre. Il finit en effet par me heurter mais loin de se mettre en colère, la surprise une fois passée il paraît au contraire, par son exubérance joyeuse, me témoigner une vive affection.

Maître Renart, admiratif de la réaction du chien, nous aborde. Il cherche à me faire sentir le caractère extraordinaire de cette réaction et dit que le chien a enfin trouvé l’ami qu’il cherchait. Quand je réagis en demandant : « Mais pourquoi cherche-t-il un ami ? », N. et Maître Renart se récrient devant ce qui leur paraît être une question très incongrue. Je les interromps pour préciser ma pensée : puisque ce n’est pas un maître qu’il cherche mais un ami, s’il ne cherchait pas un ami ce pourrait être un philosophe.

En écrivant ces lignes, il me revient à l’esprit un proverbe espagnol cité par Schopenhauer : Qui n’a point de chien ne sait pas ce qu’est l’amitié.

(Sur le goût de Schopenhauer pour les proverbes espagnols, il existe le livre Arturo Schopenhauer y la literatura española, 1926, de l’historien allemand Adalbert Hämel.)

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On me lit une œuvre inédite et bizarre de fiction, dont à mon réveil je ne me souviens que de cette injure, lancée par un des personnages : « Faquin mantique ! »

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Depuis le promontoire où je me trouve s’offre à mes yeux le magnifique paysage d’une côte inconnue qui trace ses fjords sur une mer étincelante. Bien que me trouvant sur une hauteur démesurée, je n’éprouve point de vertige. Pour me rendre sur une île, je saute du promontoire dans la mer. Je ne sais quel phénomène ralentit ma chute, qui est comme de planer et qui me permet de m’orienter, de contrôler la direction de la chute. Et je sais que l’impact avec la surface de l’eau n’aura pas le possible effet terrible qu’une chute depuis cette hauteur pourrait avoir autrement. J’entre en effet dans l’eau sans choc notable.

C’est alors que je suis brusquement accéléré, que je m’enfonce dans les profondeurs marines à grande vitesse dans un tourbillon de bulles. Il m’est impossible de faire le moindre geste pour nager vers la surface tant que cette plongée n’a point atteint sa limite, et, vu la vitesse, je ne vais pas tarder à me trouver dans les abysses si cela continue. Je me réveille.

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C’est l’histoire d’une petite fille noire qui devient grande. Des seins lui ont poussé, sa mère est fière de ses seins et pour que sa fille en soit fière aussi les lui touche, avec des paroles édifiantes. Puis la fille se les touche aussi, en tirant sur les tétons.

Pendant ce temps, j’entre dans la boutique tenue par la mère mais ne peux être servi parce que la mère est avec sa fille dans l’arrière-boutique. C’est une boutique d’antiquités européennes, avec surtout beaucoup de montres des premiers temps de l’horlogerie, et c’est la première fois que je vois une boutique de ce genre tenue par des Noirs. Deux vieux Noirs habillés comme des musiciens de jazz de Harlem, des habitués du lieu, sont assis à une table dans un coin. Comme ils ont pour fonction officieuse de surveiller la boutique, je fais l’intéressé (il faut croire que je ne le suis pas vraiment). Je prends une montre antique et vais l’observer à la loupe à une autre table. Sur ce, on entend la fille noire pousser des sanglots depuis l’arrière-boutique. C’est dur de grandir.

La montre que j’observe possède sept cadrans différents, et pour l’un de ces cadrans, en fait une petite bille qui tourne sur elle-même à grande vitesse, je ne parviens pas à savoir quel temps elle indique. Je montre l’objet à G., qui se trouve avec moi. Il m’explique que cette bille est le mécanisme qui permet aux aiguilles des différents cadrans de marquer chacune son temps propre de façon exacte, mais qu’elle ne marque elle-même aucun temps en particulier.

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Dans un cabinet médical inconnu, je suis conduit par une secrétaire vers un individu d’une rare élégance, en costume et chapeau blanc. C’est le médecin. Après m’avoir demandé de déambuler avec lui dans le jardin intérieur, il se met à raconter une histoire qu’il fait passer pour vraie et dans laquelle nous sommes tous deux protagonistes. Dans cette histoire, j’ai le rôle d’un médiocre, qu’il appelle « le gamin ». Au bout d’un moment, je l’accompagne dans un café, accessible depuis le jardin, et après que nous nous sommes assis à une table il commence à rédiger une ordonnance sur laquelle les deux médicaments qu’il me prescrit occupent une ligne et demi chacun, accompagnés de longs paragraphes, la suite de l’histoire, qu’il continue de raconter à haute voix en même temps qu’il la couche sur le papier. Quand il m’appelle gamin de nouveau, je lui dis en colère que ça suffit et me lève. Il me croit sur le point de lui asséner un coup à la tête, prend peur et appelle : « Garde ! » Je me réjouis de lui infliger, même involontairement, cette humiliation à mon tour, et lui dis : « Allez, donne-moi ça (l’ordonnance), que je me tire ! » Je lui prends l’ordonnance des mains et retourne au secrétariat.

Avant de payer, je fulmine à l’attention des secrétaires que je n’étais pas venu pour une représentation théâtrale, ce qui les mortifie. Je demande à payer la consultation mais on m’informe que la facture est envoyée directement à mon employeur. Devant ma surprise, on précise que la personne en charge du dossier, et dont le nom est dans l’ordinateur, est un certain Farnèse. Je connais en effet un Farnèse parmi les employés et m’apprête donc à partir sans plus poser de questions, mais je m’aperçois alors que j’oublie mes chaussures, car je suis déchaussé. Je dois donc revenir en arrière pour les chercher, et cela m’ennuie car il se pourrait que je croise de nouveau le médecin.

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On n’efface pas ses péchés par le temps qu’on passe à les préparer.

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Quand on a voulu, me dit-on, épucer un certain chat dont on me parle, ce ne sont pas des puces mais des « crocodiles » et des « petits de coucou » qu’on a trouvé dans ses poils. Je suppose que « crocodiles » est une exagération et qu’il s’agissait de petits lézards.

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Le président des États-Unis adresse à un pays allié une liste de noms qu’il déclare être des espions. Bien que les médias mondiaux se répandent en sarcasmes contre cette initiative, les autorités du pays allié font en sorte que les personnes inscrites sur cette liste perdent leur emploi, pour prétendument écarter la menace qu’elles représentent. Je me rends dans un bar où travaillait une jeune femme dont le nom était sur la liste et qui a donc été licenciée. Le patron m’explique que ses affaires vont mal depuis ce licenciement car, bien qu’il ait toujours le même nombre d’employés, cette jeune femme travaillait pour quatre et sans son travail le travail des autres n’est rien, malgré leur bonne volonté.

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Dans cette uchronie, la France a gardé des colonies en Afrique noire jusque dans les années soixante-dix. Je m’y trouve en visiteur et suis à la plage. Depuis la mer, je vois des façades d’immeubles révélant le bétonnage de la côte africaine pour recevoir les estivaliers de la métropole. Je suis en compagnie d’un vieil homme à l’allure fringante, un Blanc avec de longues moustaches et sans une trace de gras sur le corps, ce qui, car nous sommes tous deux en slip de bain, fait de ce vieillard l’athlète et moi le mollasson (car je m’exagère à ce moment-là mon embonpoint). C’est un notable de la colonie.

Tandis que nous rejoignons la plage après avoir fait trempette, il m’explique qu’il existe dans la colonie un système d’apartheid entièrement comparable à celui de l’Afrique du Sud à la même époque mais que, comme cela n’a rien d’officiel, la communauté internationale ferme les yeux. Il regarde vers une lointaine partie de la plage, réservée aux Noirs, et dit : « J’aimerais baiser des négresses mais la grandeur de la France passe avant tout. » Je suis sceptique quant au fait que la ségrégation raciale empêche les hommes blancs de coucher avec des femmes noires s’ils le souhaitent, mais je ne dis mot. Je me fais également quelques réflexions sur l’incongruité du désir sexuel chez un vieillard, qui ne diminue pas, ou pas autant que les capacités sexuelles.

Sur la plage, comme il m’adresse des remarques désobligeantes sur ma forme physique, je le jette au sol et lui plonge le visage dans le sable.

Plus tard, alors que notre groupe l’attend, car il doit nous accompagner dans une excursion, je le vois passer en jeep avec sa femme, s’éloignant de notre point de rendez-vous : il nous fait faux bond, sans doute en raison du traitement que je viens de lui infliger.

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Lors d’une fête patriotique, où je n’aurais pas imaginé me trouver à l’état de veille, je brandis avec les autres un drapeau tricolore en allant et venant dans le gymnase où cela se passe, chacun allant et venant selon son goût. Comme R. (♀) me suit des yeux depuis les gradins, je suis tout fier car c’est moi qui brandis le drapeau le plus grand. Je suis même le seul à posséder un grand drapeau, qui se distingue par la taille de tous les autres.

Alors que je vais et viens en agitant mon drapeau, je sens tout à coup une pluie de débris qui me tombe dessus ; en levant les yeux, je vois que mon drapeau s’est pris dans un lustre très en hauteur et l’a fracassé.

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Un ami reçoit chez lui. Dans sa cuisine, il me montre une nouvelle source de revenus. À l’intérieur d’un trou pratiqué dans le sol et rempli d’eau, il verse quelques gouttes de liquide. Observant attentivement, je remarque un minuscule insecte au fond du trou. Les gouttes tombées dans l’eau sont mises à contribution par l’insecte pour se créer une sorte de carapace de globules laiteux, qui se fixent sur lui après s’être en partie dilués dans l’eau. Ainsi recouvert, l’insecte gravit la pente du trou pour en sortir. Quand il se trouve à l’air libre sur le sol de la cuisine, il se produit quelque chose d’incroyable. L’insecte projette dans tous les sens des pseudopodes qui se détachent de son corps, glissent sur le sol, grimpent au mur quand ils les rencontrent, vont se perdre sous le mobilier, voire dans les canalisations de la robinetterie. Il projette ainsi une salve, puis une autre, puis encore une autre, et ainsi de suite, de ces sortes de spaghetti ; c’est incroyable toute la matière qui peut sortir de cet insecte minuscule. Quand cela s’arrête, mon ami n’a plus qu’à récolter la matière, pour laquelle il perçoit une rémunération au poids de la part de la compagnie qui distribue ces insectes.

Mon ami m’explique que c’est devenu courant, que de plus en plus de particuliers ont contracté avec cette société pour lui apporter régulièrement la matière ainsi récoltée. J’ai un mauvais pressentiment car il me semble que cette matière n’est pas entièrement inanimée : si l’insecte la projette hors de lui, c’est pour remplir des fonctions vitales de façon plus ou moins autonome du corps central, et, comme il s’en perd une partie par les canalisations, je ne sais quelle crainte me saisit d’un monstre en train de se former dans nos égouts de tous ces pseudopodes perdus.

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L’histoire est d’abord un dessin animé, avec des dessins naïfs à la manière des découpages de Lotte Reiniger (1899-1981) mais en couleur. Une princesse royale est conduite par quelques servantes en barque sur un lac pour rejoindre son amant. Sur la rive où il l’attend, ils entament une fois réunis quelques pas de danse qui témoignent de leur joie. Puis ils « s’enlèvent », comme on disait dans le temps de deux amants au mariage desquels les familles s’opposaient. Pendant la danse, la couronne d’or de la princesse est tombée mais aucun des deux n’y a fait attention. La couronne reste donc là. Sans doute à cause du « péché » de la princesse, la couronne brûle la main de quiconque veut la ramasser. C’est ainsi, plusieurs l’ayant tenté, que la couronne, saisie et rejetée immédiatement à cause de la douleur, a fini par tomber dans le lac. Le dessin animé s’arrête là, laissant la place à un rêve en bonne et due forme.

Un groupe de Vikings dont je fais partie a entendu parler de la couronne ; écumant le pays en quête de richesses, nous décidons de visiter le lac pour la trouver. Montés sur une barque, nous scrutons le fond du lac et je suis celui qui la voit le premier. Nous savons, parce que le phénomène est de nous connu, que la couronne ensorcelée ne brûle pas dans l’eau mais seulement à l’air libre. Notre idée est donc d’enfermer sous l’eau la couronne dans une valise en cuir, avant de l’emporter jusqu’à un creuset dans lequel nous la jetterons, sans la toucher, pour que l’or y soit fondu. La destruction de l’objet, sa transformation en lingots mettront fin au sortilège, et l’or nous appartiendra.

Je plonge dans le lac pour m’assurer que l’objet est bien la couronne. Quand je la ramasse, à moitié cachée par des plantes aquatiques, constatant, comme nous le pensions, qu’elle ne brûle point la main sous l’eau, je suis attaqué par un gnome difforme qui, vivant au fond du lac, a dû faire de la couronne son trésor. Il n’a guère plus de force qu’un enfant et je le repousse sans difficulté, malgré sa rage évidente de me voir tenir l’objet. Je remonte à la surface pour prendre la valise. Alors que j’explique avoir été attaqué, le gnome, qui m’a suivi, me saute sur le dos. Mes compagnons, dans la barque, s’exclament alors d’un ton de reproche : « Comment ! Mais tu ne l’as pas tué ? » Il s’ensuit, tandis que le gnome impuissant cherche à me noyer, une brève dispute avec mes compagnons car je leur réponds que je n’ai pas jugé nécessaire d’occire cette misérable créature. Comme ils le voient d’un mauvais œil, et que par ailleurs le gnome continue à nous gêner, je finis par dire à l’un des compagnons : « Alors passe-moi ton couteau ! » Il me tend un couteau Rambo, avec lequel j’égorge le gnome au faciès hideux, et même le décapite, tranchant et sciant la chair et les os, ce qui me navre.

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Nous sommes trois gamins délinquants qui venons de nous introduire par effraction dans un appartement vide, sans idée, à vrai dire, de voler mais plutôt pour passer le temps et par curiosité. Tandis que nous flânons d’une pièce à l’autre dans l’appartement cossu, nous tombons, en fouillant un peu, sur des images de pédophilie. Alors que nous devenons vaguement inquiets à cette découverte, j’aperçois par la fenêtre deux adolescentes en train de fumer sur le toit d’en face. L’une d’elle me voit au moment où je les regarde et appelle immédiatement sur son téléphone portable : la conversation s’entend dans l’appartement où nous sommes car elle appelle justement l’occupant de l’appartement sur le portable de celui-ci, connecté avec le haut-parleur de son téléphone fixe.

En entendant la fille expliquer à l’homme en question que des inconnus sont chez lui et regardent ses photos, nous comprenons qu’il nous faut immédiatement partir. Au moment où nous allons sortir, la porte d’entrée s’ouvre à toute volée et le propriétaire des lieux, les traits déformés par la rage, fait irruption dans l’appartement ; en nous voyant, interdits, il se jette sur nous. S’ensuit une lutte où nous savons que l’issue est la vie ou la mort.

Pendant ce temps, alors que des terrassiers cherchent à déboucher une canalisation de la même tour où tout cela se passe, ils trouvent un cadavre conservé dans de la boue calcaire, comme un mort de Pompéi. C’est l’objet qui bloquait la canalisation. Alors qu’il semble y avoir un peu plus loin dans le tunnel d’autres cadavres dans le même état, on demande à l’un des terrassiers d’aller chercher la police. Ces cadavres sont des victimes de l’homme avec qui nous sommes en train de lutter.

Quand la police est mise au courant de la découverte macabre, l’un des policiers voit confirmer son hypothèse selon laquelle l’un des habitants de la tour – mais lequel ? – doit être responsable des disparitions suspectes signalées à la police. Cette tour est une tour Montparnasse qui ne comporterait pas de bureaux mais des appartements. Le policier rejoint dans le hall de la tour deux collègues en train de chercher des indices matériels. Il pense que cette recherche ne donnera rien ; il faut plutôt, selon lui, demander aux habitants de la tour s’ils ont remarqué des comportements suspects. Les quelques personnes qui passent dans le hall et auxquelles il s’adresse refusent de parler. Il se dit alors qu’il va peut-être falloir employer la manière forte, c’est-à-dire en tabasser quelques-uns au hasard. L’idée ne me semble pas mauvaise, tandis que nous sommes toujours dans une lutte à mort.

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Parce qu’elle croit que je viens de lui faire des avances, une femme me fait savoir qu’elle accepte. À une condition : « Change de sperme. » Ce dont elle ne paraît pas douter que ce soit possible.

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Une jeune femme s’est perdue dans les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’était une étudiante en anthropologie qui connaissait le pays, elle a donc survécu. Elle savait quelles plantes manger et quelles autres éviter. Elle savait aussi comment se faire un abri pour la nuit délimité par un fil afin d’éviter d’être emportée par les fantômes. Il ne lui reste comme séquelle de cette épreuve qu’une fièvre intermittente qu’elle soulage en prenant des cocktails de médicaments tous les jours.

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L’origine d’une tuerie de masse. Sur un campus universitaire entièrement couvert, un étudiant dépressif, un peu à l’écart sur un banc, appelle la police pour un canular : il prétend qu’il est armé et va tirer dans la foule d’étudiants de son campus. Au cours de l’échange qui s’ensuit, l’agent de police acquiert la certitude qu’il s’agit d’un canular et l’une de ses paroles le laisse transparaître. Dégoûté de ne pas être pris au sérieux, aussi justifié que ce soit, l’étudiant en colère se lève et gesticule en criant dans le téléphone. Il dégaine même un pistolet Taser très semblable à un pistolet ordinaire, ce qui déclenche immédiatement un mouvement de panique parmi les étudiants, dûment sensibilisés à la question des fusillades de masse sur les campus.

L’étudiant comprend qu’il a fait une bêtise ; il essaie d’apaiser les gens courant de tous côtés par des gestes des bras qui se veulent rassurants mais, comme il n’a pas lâché son Taser, personne ne comprend le véritable sens de sa signalétique, ni d’ailleurs n’y prête attention autrement que pour se mettre à l’abri d’un psychopathe. Il n’a pas non plus le temps de faire grand-chose car déjà des gens lui sautent dans le dos et le jettent à terre. Il est lynché, roué de coups à mort. Un fonctionnaire de l’université, responsable de la formation des étudiants aux situations de mass shooting, entonne au garde-à-vous le chant motivationnel de son cours de sensibilisation, pour honorer les étudiants ayant mis le tireur hors d’état de nuire avant même qu’il ait pu tirer. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’on s’aperçoit que l’arme n’était qu’un Taser et qu’il y a donc eu quiproquo.

Or un autre étudiant dépressif, témoin du lynchage, jure de venger l’innocent par une tuerie de masse sur le campus, projet qu’il met à exécution après l’avoir bien préparé. Le bilan est très lourd.

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Je suis avec H. dans le train. Comme je lis et qu’elle ne lit pas, car elle n’a pas l’habitude de lire, elle reste assise sans rien faire, silencieuse. Devant nous se trouve un carré de quatre personnes qui bavardent abondamment. H. profite d’un arrêt du train pour me parler et n’a rien d’autre à me raconter que ses griefs imaginaires à l’encontre des voyageurs du carré, dont elle a été forcée de suivre la conversation, qui n’a pas été à son goût. Elle parle suffisamment fort pour être, à ce que je suppose, entendue d’eux, ce qui me plonge dans un grand embarras.

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Nous sommes un grand nombre de personnes réunies dans un gymnase pour des primaires politiques où doit être choisi notre candidat à la mairie de Bordeaux. Je suis candidat mais N. et un autre considèrent que c’est A. qui doit être choisi, même si ce sera dans les deux cas un parachutage et même si A. n’est pas un grand orateur (ce que je me flatte d’être, dans ce rêve, sans corroboration effective dans la réalité).

La personne qui s’exprime avec N. contre moi et semble être, à son accent, d’origine bordelaise trouve que mes talents ne sont pas assez grands pour une ville comme Bordeaux mais que l’on pourrait me désigner comme candidat à Pau. Cette façon de me rabaisser, tout en prétendant reconnaître la juste mesure de mes talents et capacités, est la grossière duplicité d’une âme envieuse.

On demande à A. de tenir un discours public, afin que le choix soit confirmé par acclamation. Il se lève et se met à discourir, tandis que nous sommes, tous les autres, assis à même le sol du gymnase. Le discours d’A. ne me semble pas mauvais, bien que le débit soit un peu trop uniforme et sa voix un peu trop basse en termes de décibels. Je découvre qu’il a des choses à dire et me laisse donc convaincre qu’il ferait un bon candidat. Or, pendant qu’il discourt, N. et le Bordelais continuent de parler entre eux, sans prêter la moindre attention aux paroles d’A. Cela finit par m’exaspérer, vu surtout qu’A. ne parle pas très fort, et je leur crie de fermer leurs gueules ou de se casser (précisément dans ce langage peu châtié). Ils se lèvent alors pour quitter le gymnase. Une responsable de notre mouvement prend la parole pour blâmer ma conduite, car, dit-elle, parmi nous la liberté d’expression est respectée ; en sommant des camarades de fermer leurs gueules, j’ai contrevenu à ce principe et cherché à introduire l’autoritarisme dans notre mouvement.