Tagged: onirisme
Journal onirique 8
Période avril-mai 2020. Suite et fin de mon journal onirique de confinement. (Je commence après ce billet mon journal onirique de déconfinement.)
*
Dans un avion au départ de Paris et à destination d’Addis-Abeba en Éthiopie, le personnel de bord tente de refouler un passager car il n’y a plus de place. Le passager en question, un Éthiopien en manteau, proteste et insiste pour avoir une place sur le vol. Il avise un siège libre, côté hublot, près d’une femme blanche, et demande à s’asseoir là. La place est censée être occupée mais son occupant ne s’est pas présenté jusqu’à présent à l’embarquement. Devant l’insistance de l’homme, le personnel de bord accepte de la lui laisser.
Il s’assoit sans quitter son manteau. Il s’agit d’un long manteau d’une coupe spéciale, descendant jusqu’aux pieds et les couvrant, mais quand l’homme s’assoit nous voyons l’un de ses pieds, un pied de bouc qu’il prend vite soin de cacher à nouveau sous le manteau en repliant la jambe.
L’« homme » entame la conversation avec sa voisine, qui lui dit être l’épouse du nouvel ambassadeur de France en Éthiopie et que la place à côté d’elle devait être occupée par son mari. Or l’Éthiopien aux pieds de bouc est le dirigeant d’un culte politico-religieux secret et vient de faire assassiner le nouvel ambassadeur. Il a de surcroît prémédité l’enlèvement de la femme une fois l’avion parvenu à destination.
*
Pendant l’Occupation, un officier allemand claque des mains de manière délibérée près d’une oreille de Jean-Paul Sartre, rendant le philosophe à moitié sourd de cette oreille. Une Française témoin de cet acte ose blâmer l’officier, et pour cet héroïsme se fait aimer de Sartre. Mais sa liberté pour soi ne peut être liberté pour autrui que si une deuxième femme rend possible que leur liberté pour eux soit aussi liberté pour elle, et ainsi de suite. On démontre par-là que l’amour dans la philosophie de L’être et le néant (1943) est d’essence polygame.
[Entre le moment où j’ai fait ce rêve et le moment où je le publie, j’ai relu le court texte de L’existentialisme est un humanisme, tiré d’une conférence de 1945, dans lequel j’ai trouvé ceci : « si je veux, fait plus individuel, me marier, avoir des enfants, même si ce mariage dépend uniquement de ma situation, ou de ma passion, ou de mon désir, par là j’engage non seulement moi-même, mais l’humanité tout entière sur la voie de la monogamie. »]
*
Le rien, en se faisant rien, s’exprime en « naninomènes », un mélange de grammaire et de phénomène.
*
Il existe un objet qui ne se laisse percevoir que lorsque l’esprit est momentanément hors de lui : lorsque la personne recouvre ses esprits, retrouve son assiette normale de sujet pensant, l’objet se dérobe à nouveau. C’est un objet qui ne se laisse appréhender par aucun point de vue subjectif.
*
Avec deux compagnons, je dois traverser une partie de la ville de Limoges. Or celle-ci paraît construite en étages, de telle sorte que nous devons entre autres descendre les escaliers d’un restaurant, sans nous y arrêter, depuis la terrasse du toit jusqu’au rez-de-chaussée pour en sortir au niveau de la rue qui sert d’entrée et de sortie aux clients. Le restaurant est magnifique, avec des boiseries d’ébène rutilantes et, sur l’escalier qui va du rez-de-chaussée à l’étage, un tapis ornemental à dominante rouge, de type persan. Les clients sont d’une élégance rare, une élégance de muscadins, portant des vestons violets ou caca d’oie et des cravates à motifs floraux ou paisley ; le plus étonnant est que ce sont des employés de bureau du quartier, les traders de Limoges, et leur élégance contraste singulièrement avec l’uniforme de ce genre de professions ailleurs. La scène me réchauffe le cœur. C’est moi qui vais au-devant de mes deux compagnons en descendant, et je m’aide d’une canne d’aveugle pour tâter les marches devant moi. Un client, afin de m’aider, se lève de table et saisit le bout de la canne pour la poser aux endroits qui conviennent. C’est un homme âgé, de la même élégance muscadine que les autres, avec un veston vert.
*
Sèche terre. Je demande à un enfant qui parle de terre sèche (une terre qu’il convient de verser, pour la faire fonctionner, dans une imprimante 3D en forme de grande amphore en cristal bleu remplie d’un liquide laiteux) si l’on peut dire « sèche terre » au lieu de « terre sèche ». Il me répond que non. Je lui demande alors s’il n’est jamais possible d’apposer un adjectif devant le nom qu’il qualifie plutôt qu’à la suite. Il me répond que si. Je lui dis qu’en effet l’ordre habituel entre un nom et un adjectif peut être inversé pour produire certains effets stylistiques, notamment en poésie.
*
Je porte un sweat-shirt blanc illustré d’une photo tirée du film Buffet froid (un film que je n’ai jamais vu dans la réalité ; la scène représentée est donc un pur produit de mon imagination). Dans cette scène, Gérard Depardieu est entré dans un bus au dépôt et, assis à la place du conducteur, menace avec un pistolet deux agents de la compagnie entrés après lui, et surpris de le trouver là, pour qu’ils le conduisent quelque part en bus. Comme les deux agents cherchent à le dissuader, il en tue un d’une balle dans la tête. L’autre, incarné par Jean Carmet, est obligé d’obtempérer. Ce sweat-shirt me fut acheté par ma mère lorsque j’étais enfant ; je le porte depuis plus de trente ans. À l’époque où ma mère l’avait acheté, le film en question paraissait violent mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui car le niveau de violence n’a cessé de s’élever dans les films.
*
Une métaphore de la poésie. Le doringboom, littéralement « arbre d’épines » en afrikaans, est un arbre qui, dans ce rêve, ne porte jamais de fruits. Un poète colle une photo de son visage sur une photo grand format de doringboom, dans les méandres des grosses branches noueuses, comme si c’était un fruit de l’arbre. Puis il retouche la photo de son visage en y ajoutant un nez de clown et une perruque verte ébouriffée.
[Sans doute convient-il de préciser que doringboom est réellement le nom afrikaans d’un arbre et même de plusieurs, qui doivent se ressembler : le Scolopia zeyheri, le Chaetacme aristata et le Vachellia eriolaba (acacia à girafe).]
*
Dans un débat de philosophie auquel je participe, un des autres débatteurs parle de « présence d’absence » (une notion qui se trouve peut-être dans Sartre). Comme je m’élève contre cette expression, le philosophe donne un exemple de la légitimité de son usage : dans le cas d’une personne votant par procuration, on peut parler de présence d’absence. Je demande la parole pour déconstruire cet exemple entièrement mais le philosophe en question est aussi le modérateur du débat et dit que c’est à présent au tour du troisième participant de s’exprimer. Nous sommes en effet trois à débattre : les deux sont assis à une table d’un côté de la rue et moi de l’autre côté de la rue, assis dans un fauteuil roulant électrique. Tandis que le troisième s’exprime – et son intervention consiste à dire qu’à son âge avancé il n’en peut plus de travailler, et que c’est pareil pour sa femme, tous deux étant professeurs de philosophie –, en attendant de reprendre la parole je vais et viens dans le fauteuil roulant le long de mon côté de la rue, tandis que des voitures circulent. Sur ce, je suis attaqué par une guêpe que je ne parviens pas à chasser tant elle est insistante, et je dois alors me réveiller de crainte d’être piqué.
*
Une araignée géante, plus grande et plus grosse qu’un homme, tente de fracasser la baie vitrée du rez-de-chaussée pour entrer dans la maison où je me trouve avec un ami. Je suis dans l’escalier, en hauteur, quand je découvre ce qui se passe : l’araignée est si grosse qu’elle occupe toute la baie vitrée, c’est un monstre aux dimensions incroyables. Or elle parvient à briser la baie, et entre. Mon ami, qui se trouve au rez-de-chaussée, lui fait directement face.
Mais depuis le moment où l’araignée géante est entrée, tout se passe comme dans un film d’horreur : quand il s’agit de s’en prendre aux héros du film, les monstres les plus effrayants sont lents, maladroits et ne feraient pas de mal à une mouche. C’est ce qui se passe : mon ami et moi sommes parfaitement tranquilles, en dépit non seulement de l’araignée monstrueuse qui lui fait face et ne l’attaque pas mais aussi, pour agrémenter la scène, de deux panthères noires dont l’une monte les escaliers à ma rencontre. Mon ami me lance une paire de ciseaux en me disant de couper quelques poils. J’attrape les ciseaux au vol et c’est bien là le seul moment où j’ai (un peu) peur dans ce cauchemar : peur de me blesser en attrapant les ciseaux. Mais je les attrape sans me blesser. Je demande à mon ami de quels poils il veut parler, même si je crois comprendre qu’il veut des poils de la panthère qui continue de monter vers moi ou bien s’est immobilisée le temps que je lui coupe une touffe de poils. Mon ami se ravise et me demande de lui renvoyer la paire de ciseaux car il souhaite maintenant s’en servir contre l’araignée, qui ne semble toujours pas décidée à l’attaquer. Vous parlez d’un cauchemar…
*
Je parle de mon journal onirique à H. D’après mes calculs, en divisant le nombre de mots des documents Word où je saisis ce journal par 250, j’ai rédigé, lui dis-je, quelque 140 pages d’imprimerie de rêves. Elle trouve que ce n’est pas mal. Je m’attendais à une expression plus flatteuse et me réveille.
En écrivant ces lignes, je me demande si ce n’est pas déjà le plus long journal onirique publié de l’histoire du monde (sur un blog il s’agit bien d’une publication). Je pense que c’est le cas. Et je ne compte pas m’arrêter là.
*
Sur une route dégagée de montagne entre des prairies vert émeraude qui montent vers les sommets, un conducteur est obligé de stopper son véhicule en voyant devant lui une voiture à l’arrêt au milieu de la route. Il sort pour savoir ce qui se passe. Si le paysage rappelle la Suisse, ce monsieur, je ne sais trop comment ni pourquoi, rappelle également la Suisse : c’est le genre de personne qu’on aimerait voir s’arrêter si l’on était en difficulté au milieu de nulle part, un homme mûr avec une moustache et des cheveux gris, de petite taille et plutôt corpulent, en chemise à manches courtes. Il voit une femme courir dans la prairie, selon toute apparence fuyant loin de la voiture. Alors que le bon Suisse pense appeler la police, un homme qui se tenait devant le véhicule arrêté et qu’il n’avait pas remarqué jusque-là entre dans la voiture en claquant violemment la portière derrière lui.
Nous savons, par une scène précédente que je n’ai pas décrite, que cet homme et cette femme forment un couple et que lui est un homme jaloux qui tourmente sa femme au sujet de liaisons supposées. On imagine donc aisément ce qui s’est passé sur la route entre les deux : la femme conduisait et, se sentant menacée par son mari faisant à côté d’elle une crise de jalousie, elle a stoppé net la voiture et pris la fuite vers les sommets alpestres, telle que la vit le bon Suisse.
Or, une fois le mari retourné à l’intérieur de la voiture, celle-ci s’anime et cherche visiblement à mettre fin aux jours du mari jaloux. Tout d’abord, elle le culbute de l’avant vers l’arrière en abaissant soudainement les sièges, puis elle cherche à l’écraser entre les sièges avant, redressés, et les sièges arrière, en les poussant contre lui ; elle exécute ce mouvement à plusieurs reprises, écartant et resserrant les sièges sur sa proie. Elle paraît même chercher à concentrer toute sa masse interne sur l’homme pour le réduire en bouillie. Le bon Suisse est abasourdi.
Au bout d’un moment, l’intérieur de la voiture s’immobilise à nouveau. L’homme est durement éprouvé mais toujours conscient. Une vitre de portière s’abaisse. Le bon Suisse conseille alors à l’homme de sortir par la vitre baissée : à ce moment, j’imagine, puisque c’est la voiture elle-même qui a ouvert la vitre et que nous venons de voir quelles étaient ses intentions, qu’elle prémédite de couper l’homme en deux quand il tentera de passer par l’ouverture, en remontant la vitre à la vitesse de l’éclair comme une guillotine ascendante. L’homme pense sans doute à la même chose car, au lieu de ramper hors de la voiture, il bondit à travers l’ouverture, se retrouvant au dehors indemne (sans d’ailleurs que la voiture ait tenté de le « guillotiner », la fenêtre restant abaissée ; peut-être a-t-il été trop rapide pour elle).
Le bon Suisse propose à l’homme de le conduire à l’hôpital. Ce dernier accepte et ils se retrouvent tous deux dans la voiture du Suisse. Celui-ci dit à son passager qu’il l’emmène à l’hôpital le plus proche, l’hôpital de … ; en son for intérieur, le bon Suisse n’est pas certain que l’homme, un Français, ait toute confiance dans la pratique médicale de ce petit hôpital helvétique. L’autre confirme immédiatement cette impression en demandant si le personnel de l’hôpital est compétent. Le Suisse essaie de le rassurer : le personnel est très compétent pour tout ce qui n’est pas maladie rare, et les blessures subies par le mari jaloux sont courantes, bien que, ajoute le Suisse, « ce qui vient de se passer, ça, ce n’est pas du tout courant ».
*
Je suis journaliste et me rends chez un couple de Français pour qu’ils me parlent de la maladie d’Alzheimer. C’est un couple de personnes d’âge mûr mais dont ni le mari ni la femme ne souffre de la maladie. Je suis reçu dans leur salon ; l’entretien est filmé.
La femme commence en évoquant la perruche en cage qu’on achète pour distraire un malade d’Alzheimer, lequel finit par manger régulièrement les granules alimentaires de la perruche, les prenant pour sa propre nourriture.
Puis l’homme évoque un certain homme politique français bien connu dans les années passées, avec lequel il travaillait. Il raconte que cet homme politique était frappé d’Alzheimer tandis qu’il était encore au pouvoir mais que seuls ses proches collaborateurs en étaient informés : la vérité restait cachée aux Français. Aux réunions importantes, nationales comme internationales, cet homme politique avait fini, à cause de son état, par ne plus jamais arriver à l’heure, se présentant parfois deux heures plus tard, invoquant de piteuses excuses, comme le fait d’avoir perdu son chemin. En mon for intérieur, je me demande si ce politicien ne faisait pas croire à son entourage qu’il était atteint d’Alzheimer pour cacher une double vie, des maîtresses dont les rendez-vous galants auraient été la véritable cause de ses retards. Toujours est-il que le monsieur est intarissable sur les embarras causés par l’Alzheimer de cet homme politique, tant et si bien que je finis par quitter les lieux pendant sa péroraison.
On voit alors que le salon est en réalité un décor de plateau télé, d’où je sors. Le plateau est désert mais le monsieur continue de parler, sa femme à côté de lui.
*
« Vide » est un superlatif. Le mot donne à connaître comme maximal, entier le manque présent dans tout être en soi ; par conséquent, on ne peut dire d’un en-soi qu’il est vide sans lui donner par le fait la prééminence sur tout autre en-soi qui ne serait pas ainsi qualifié. C’est une illustration de la validité de la logique hégélienne : en dressant une liste d’en-soi, je ne peux exprimer la position subalterne de l’un par rapport à l’autre en y ajoutant un adjectif car cette qualification renchérirait cet en-soi par des lettres et des syllabes supplémentaires, et le subalterne prendrait par le fait même d’être qualifié de subalterne une valeur supérieure à ce qui lui est supérieur. C’est pourquoi le véritable philosophe refuse de qualifier les en-soi. Il existe ainsi deux raisons de repousser la suggestion d’ajouter à un en-soi dans une liste d’en-soi le qualificatif de « vide » en vue de subordonner cet en-soi au sein de la liste : d’une part, « vide » est un superlatif et non un restrictif (c’est même le contraire d’un restrictif), et, d’autre part, un qualificatif quel qu’il soit renchérit l’en-soi.
*
En entrant dans une administration, je trouve une sorte d’antichambre occupée par plusieurs personnes et, au-delà, un grand espace vide au fond duquel se trouvent les bureaux d’accueil du public. Les gens présents dans l’antichambre discutent entre eux debout. Je reste derrière eux, pensant qu’il s’agit de la queue pour les bureaux. Au bout d’un moment, je comprends mon erreur : ces gens ne font nullement la queue et je décide donc d’entrer car d’autres personnes arrivées après moi font mine de passer. Je traverse le grand espace d’un pas rapide, talonné par un couple qui a sans doute l’intention de me dépasser pour être reçu avant moi. Quand j’arrive devant les deux bureaux au fond du grand espace, je constate qu’ils ne sont pas occupés et m’immobilise ; l’homme et la femme que j’avais à mes semelles me dépassent et s’introduisent derrière les bureaux : ce sont les deux fonctionnaires qui doivent recevoir le public. Tandis qu’ils s’installent, je réalise que je n’ai aucune raison d’être là, aucune demande à formuler, aucune démarche à effectuer. Je fais semblant de regarder les titres de quelques livres dans une bibliothèque à ma droite puis rebrousse chemin le plus discrètement possible.
En sortant du bâtiment, je suis approché par une créature de petite taille que je ne parviens pas à bien percevoir en la regardant de face ; il faut que je trouve le bon angle, obliquement, pour réussir à en composer une image mentale complète. Entièrement couvert par un manteau et un chapeau de type occidental qui lui donnent cependant l’apparence, impossible à méconnaître, d’un « masque » des cérémonies magiques traditionnelles d’Afrique noire, c’est un enfant africain qui me dit collecter de l’argent pour les enfants d’un pays d’Afrique dont le nom, tel qu’il le prononce, m’est inconnu. Je lui demande s’il parle du Burkina Faso et il le confirme par un éclat de joie (sans doute simulé). Quand je dis alors que je vais lui donner de l’argent, en mettant la main à ma poche intérieure, il est aussitôt entouré par un groupe d’autres Africains, petits et grands, ce qui me fait craindre que tous me demandent de l’argent à leur tour. Je donne au « masque » un billet de dix euros. Il me remercie, les autres me remercient, d’autres passants africains dans la rue (une rue qui pourrait à présent passer pour une place de village africain, avec un sol en terre battue et des baobabs au large tronc) me remercient, à l’instar d’une nounou conduisant une poussette devant elle. Je suis rassuré quant à ma crainte mais me demande également si le petit « masque » n’est pas exploité, si ce n’est pas de la mendicité déguisée. Avec le sentiment honteux d’avoir été joué, mais aussi d’avoir ainsi permis à une indigne exploitation de prospérer, je retourne dans le bâtiment administratif dont je suis sorti, bien que je n’aie toujours rien à y faire.
*
Le tarot de Lovecraft
Lorsqu’on place les cartes l’une à côté de l’autre pour former une surface rectangulaire selon des instructions précises, au centre de cette surface figure alors un cercle dont le périmètre est divisé par des nombres cabalistiques. Comme le bouton gradué d’un coffre-fort, ce dispositif permet, avec le bon code, d’ouvrir une porte sur des mondes parallèles d’où peuvent être invoquées des créatures surnaturelles.
Journal onirique 7
Période mars-avril 2020. (Suite de mon journal onirique de confinement.)
Les initiales des prénoms ont été randomisées par des jets de dés.
« le coefficient métaphysique du citron » (Jean-Paul Sartre, L’être et le néant)
*
Une amie est dans la neige jusqu’au cou, c’est-à-dire que la neige doit avoir environ 1,60 mètre de profondeur à l’endroit où elle se tient. Or elle se tient au bord d’un dénivelé abrupt, où la neige recouvre un trou de 5 à 10 mètres bien qu’en surface rien n’y paraisse : comme la surface de la mer est égale à elle-même quelle que soit la profondeur qu’elle couvre, la couche de neige est étale aussi loin que porte le regard. Nous connaissons toutefois la présence de ce trou et savons que notre amie tomberait dedans si elle avançait ne serait-ce que d’un pas. Les autres membres du groupe considèrent donc que l’endroit est dangereux, mais je ne partage pas leur point de vue et, pour montrer qu’il n’existe aucun danger, je saute dans la neige à l’emplacement du trou.
M’enfonçant dans la neige, qui résiste à peine, je ne suis soudain plus aussi sûr de moi, car ce qui m’apparaît au contraire de plus en plus clairement tandis que je m’enfonce, c’est que je vais tomber jusqu’au fond du trou et qu’une fois au fond je n’aurai aucun moyen de remonter à la surface car la neige n’offre aucune prise tout en n’opposant pas la moindre force à la gravitation : je vais donc mourir étouffé sous la neige, qui se referme sur le tunnel que je creuse en m’enfonçant.
Je me réveille donc pour ne pas me voir mourir. En écrivant ces lignes, je comprends que cette folie m’avait paru sans danger parce que j’imaginais que je pourrais nager dans la neige comme dans l’eau et donc remonter à la surface en nageant.
*
Fanric the London Charismatic : c’est le nom de scène d’un artiste dont le spectacle consiste à faire monter sur scène des personnes du public pour les étrangler. Certains meurent, et, parmi ceux auxquels il laisse la vie, quelques-uns perdent la parole à tout jamais.
*
Pour me rendre à un concert en plein air dans une région de France qui m’est entièrement inconnue, je loue une chambre d’hôtel dans un village de cette contrée reculée. Avant d’aller au concert, je dîne au restaurant de l’hôtel. Au moment de payer les 12,40€ de l’addition, je ne trouve dans mon portefeuille que des billets de monnaies étrangères. Je prends un temps fou à chercher des euros (car j’ai bien cru en voir au moment où j’ouvrais mon portefeuille), tout en maugréant contre la paperasse inutile que j’ai accumulée. La serveuse qui attend est d’une extrême patience, mais ma recherche est vaine. J’avise N. qui se trouve dans le même hôtel et le prie de me prêter de l’argent, ce qu’il accepte ; il me donne 13 euros, incluant un pourboire, et j’obtiens également de lui un billet de 50 pour la soirée.
Je paye la serveuse et lui demande de bien vouloir m’appeler un taxi car le concert doit avoir lieu dans un autre village ou dans la campagne avoisinante. Elle me répond qu’il n’y a pas de taxi et que je vais devoir m’y rendre à pied. Devant l’effet de cette complication inattendue, elle me dit qu’elle veut bien m’accompagner au concert. J’accepte de grand cœur.
Nous sortons. C’est le soir et le village est très animé, beaucoup de monde est assis aux terrasses des cafés et l’on entend de la musique un peu partout. Nous sommes comme deux amoureux qui se promènent au milieu d’une fête villageoise et, ainsi transformés, nous décidons au bout d’un moment de retourner à ma chambre. Or ce n’est pas gagné car la demoiselle se métamorphose aussitôt en petit insecte noir que je ne dois pas perdre de vue et qu’il me faut même guider, comme un chien de berger guide des moutons, car l’insecte a tendance à aller de droite et de gauche plutôt que tout droit vers l’hôtel. Qui plus est, je dois éviter que l’insecte se fasse piétiner par la foule. J’y parviens plutôt bien jusqu’au moment où l’insecte entre dans une boutique de souvenirs, ouverte cette nuit-là, et où deux vieilles tenancières menacent de l’écraser. Je suis obligé de m’opposer à leurs tentatives, passant à leurs yeux pour un fou furieux, tout en cherchant à faire sortir l’insecte de la boutique tandis que les deux vieilles s’en prennent à moi. Dans cette situation confuse et dangereuse, l’insecte déploie ses ailes et s’envole ; on dirait à présent un cousin noir ayant sur le ventre une lumière comme de luciole. Je parviens à l’engager de nouveau dans la rue, où il rétracte ses ailes et reprend son chemin au sol sous sa précédente apparence d’insecte rampant.
Nous arrivons devant l’hôtel, où la porte de ma chambre se trouve directement sur la rue, et croyant voir l’insecte, de plus en plus minuscule, se glisser sous la porte, j’ouvre et referme aussitôt celle-ci après être à mon tour entré. Toutefois, dans la chambre, je ne vois pas l’insecte, et mes recherches ne donnent rien. Réalisant que j’ai perdu sa trace, je reste apathique, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte : c’est elle, à nouveau sous forme humaine. Elle est triste que je ne sois pas allé la trouver dans sa chambre ; tout en lui présentant des excuses, je lui fais remarquer que nous avions convenu d’aller dans la mienne.
Je me retrouve étendu sur elle, à savoir, sur son dos nu, et pour me donner des forces (comme si je n’avais pas déjà dîné) je commence par manger – dans cette position – un gros hamburger rustique garni de frites. (Les frites sont dans le hamburger lui-même, comme dans les excellents kebabs-baguettes que prépare dans la réalité, qui dépasse parfois la fiction, la boulangère d’origine maghrébine de mon quartier.) Soit parce que j’ai une faim de loup, soit pour en finir au plus vite, je dévore le burger dans la plus grande précipitation, faisant tomber des frites un peu partout, en particulier sur les cheveux blonds et les épaules de la demoiselle, qui cherche par conséquent à me modérer : « Vas-y doucement ! »
*
En utilisant une gazinière de cuisine, je remarque un dysfonctionnement : quand je ferme le gaz d’une certaine plaque avec le bouton tournant, cela allume en même temps le gaz d’une autre plaque, que je suis alors obligé de fermer à son tour. Jusque-là rien de bien grave. Seulement, la fois suivante le problème est plus aigu : quand je ferme le gaz de la même plaque, le gaz de l’autre s’allume et le bouton pour fermer le gaz de celle-ci est à présent lui-même situé dans les flammes du gaz, donc inaccessible à la main. Je demande son aide à S. Avec un sécateur, il coupe un fil gainé qui dépasse de la gazinière de quelques centimètres, réduisant sa taille. Cela suffit à couper le gaz, mais la gazinière nécessite de toute façon une réparation et je vais être obligé de faire venir un technicien. L’ampleur des travaux à venir (c’est mon ressenti dans le rêve mais il n’est pas guère différent de ce que serait mon ressenti réel devant une situation de ce genre) m’accable.
*
Les autorités saisissent l’occasion d’une invasion extraterrestre supposée (supposée car les aliens se cacheraient parmi nous) pour suspendre indéfiniment les libertés publiques. Qui plus est, les moindre amendes policières et judiciaires sont désormais assorties de privation complète de tous les droits. C’est ce que j’apprends chez le buraliste, la patronne parlant avec un client d’un décret gouvernemental d’application immédiate venant d’être pris. Au lieu de faire l’achat pour lequel je venais, je ressors discrètement, en espérant que personne ne m’a remarqué. Parce que je viens d’être condamné à une amende, je n’ai d’autre choix que d’entrer en clandestinité.
*
Un certain compte Twitter anonyme annonce et suit tous les déplacements, officiels et privés, du président de la République française, avec un grand nombre d’informations et de détails concernant notamment les itinéraires. Je suis un des nombreux abonnés de ce compte, ce qui me cause une inquiétude permanente parce que, selon la rumeur et même des déclarations plus ou moins officielles du côté français, il s’agit d’un compte russe, alimenté par des hackers à la solde du pouvoir russe et cherchant à déstabiliser la France ; plus précisément, il s’agirait d’une conspiration visant à permettre, par les informations publiées, à tout individu mécontent et déterminé d’assassiner le président français. Il est donc à craindre que les autorités françaises cherchent à s’en prendre aux abonnés de ce compte.
Un jour, tandis que le compte Twitter suit en direct un bain de foule du président, il annonce que ce dernier vient de quitter avec son épouse le trajet officiel et que, ce faisant, il est sorti du dispositif de protection prévu, n’étant plus suivi que par deux gardes du corps. Le compte indique l’endroit précis où cela se passe et invite ceux de ses abonnés qui habitent le quartier à se rendre sur place sans tarder, avant que le président ne regagne le trajet officiel. Comme j’habite à deux pas, je sors ; quand j’arrive à l’endroit indiqué, le président a repris le parcours officiel et se trouve donc de nouveau placé sous protection maximale.
*
Scènes de la vie de l’écrivain espagnol Miguel de Unamuno.
Un Unamuno vieillissant écrit dans son journal qu’il a refusé pour la première fois une invitation sexuelle. Cette scène entache mon estime pour l’écrivain et, au-delà, pour l’ensemble des hommes de lettres, qui profiteraient de leur succès et notoriété pour s’accorder toutes les gratifications de la chair. Non, je le confesse, sans une pointe d’envie, j’y vois une trahison de la vie de l’esprit qu’ils sont censés mener, et leur activité m’apparaît soudain comme une simple fraude. Mais passons.
Unamuno se rend ensuite à son club de boursicoteurs, où il sait devoir trouver un nouveau voisin à lui, un certain Sprandel, auquel il souhaite parler d’un mur mitoyen qui, faute d’entente, pourrait valoir un procès à Don Miguel, ce qu’il souhaite éviter. Voyant que Sprandel, déjà sur place et que Don Miguel identifie dès son entrée au club, ne se mêle à aucun des groupes de boursicoteurs présents, se contentant de donner des ordres d’achat et de vente solitairement depuis son banc, et visiblement sans beaucoup d’entrain, Unamuno se dit : « Voilà un homme à mon goût. » Il le salue et aborde sans tarder le sujet du mur mitoyen mais se fait rembarrer ; le nouveau voisin entend aller jusqu’aux extrémités.
Tandis que Don Miguel rumine cette déconvenue dans un coin du club, un inconnu se présente à lui. Cet homme, le père de l’une de ses étudiantes, tient à la main une copie d’examen de sa fille annotée par le professeur Unamuno ; le père objecte au contenu de ces annotations, qu’il trouve insultantes. Il semblerait en effet que le professeur y ait exprimé son goût (déplacé) pour la jeune femme. Loin de chercher à s’expliquer, encore moins à s’excuser, Don Miguel déclare simplement être prêt à se battre en duel avec le père de l’étudiante. L’autre n’insiste pas et se retire, tout en affirmant qu’il ne laisserait pas insulter sa fille plus longtemps, ce qui signifie sans doute qu’il l’empêchera désormais de suivre les cours du célèbre professeur.
(Je suis désolé, pour les admirateurs d’Unamuno, qu’il incarne le personnage central de ce rêve à charge contre les célébrités littéraires. Le seul livre, je l’avoue, que j’ai lu de lui, En torno al casticismo, m’a paru excellent.)
*
La police est désormais assurée par des drones d’aspect sphérique, armés et équipés d’ordinateurs et de vocalisateurs, les rach-ID. À mon réveil, je développe l’acronyme : « robot d’approche en communauté habitée – identification détaillée ». L’identification de personnes par le drone est dite détaillée car le drone possède un logiciel de reconnaissance faciale ainsi que toutes les bases de données utiles. Il peut procéder à l’arrestation de personnes grâce à son équipement : Taser, fléchettes somnifères (comme celles qu’utilisent les zoologues pour endormir des animaux sauvages), filet… En cas de fuite en véhicule, il peut se cramponner sur le toit et indiquer sa localisation à une brigade d’intervention qui prendra le relais ; s’il se fait détacher du véhicule, voire détruire, il peut libérer sur la carrosserie un gaz, un gel ou une peinture qui prend en charge cette fonction d’émission et géolocalisation, c’est-à-dire qui possède des propriétés électroniques.
*
Comme il m’est arrivé de le rêver déjà plusieurs fois, je me retrouve la bouche pleine de rognures d’ongle (a priori mes propres rognures d’ongle, bien qu’il y ait beaucoup plus de rognures que mes doigts n’en peuvent fournir), et je suis donc obligé de les cracher. Or cracher ne permet pas de me débarrasser de toutes les rognures, certaines restant collées au palais, sur la langue, etc.
Je ne me ronge pas les ongles dans la réalité ni ne me les suis jamais rongés, une pratique qui passe pour un symptôme d’anxiété. Les rognures que je mâche en rêve ne sont en rien différentes de celles que je « récolte » – pour les mettre à la poubelle – quand je me coupe les ongles au coupe-ongles.
« C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté ou, si l’on préfère, l’angoisse est le mode d’être de la liberté comme conscience d’être, c’est dans l’angoisse que la liberté est dans son être en question pour elle-même. » (Sartre, L’être et le néant)
*
Je me rends chez une amie récente dont je ne sais rien encore mais avec qui j’espère beaucoup devenir plus intime. Elle habite, depuis la mort de son père, qui fut un politicien connu, le manoir d’un oncle musicien avec ce dernier. Ce jour-là, l’oncle musicien, à qui je suis présenté, vient de composer une curieuse chanson qui se joue sur les deux cordes les plus aiguës de la guitare et dans la partie la plus aiguë du manche, et qui n’est pas sans un certain charme irréel, envoûtant. Il l’a composée pour sa jeune nièce, car j’apprends seulement maintenant (tant je suis ignorant de la culture pop de mon époque) qu’elle est une personnalité réputée du monde de la chanson, connue en particulier pour son titre Le Grand Zaddok, qu’elle chante en portant une sorte de casque antique et une robe blanche qui lui donnent l’apparence d’une prêtresse barbare. Or je découvre que ce titre est bel et bien une référence cryptique à un culte ancien, secret et criminel dont elle est la dernière grande prêtresse en date, ce que, naturellement, le grand public ignore. De nombreux députés sont membres de ce culte.
*
Au terme d’une soirée, je cherche à rentrer en banlieue à vélo. Sur le chemin, je suis abordé par une bande de jeunes noirs aux intentions clairement malveillantes. Leur groupe me contraint à rouler à la vitesse où ils marchent, et l’un d’eux en particulier est chargé de me faire réagir à ses questions agressives de la manière plus ou moins offensante qui les « contraindra » à m’attaquer et dépouiller. Or je ne me dépars pas de ma civilité coutumière, tout en faisant preuve d’une froide fermeté. Le porte-parole – appelons-le comme cela – cherche à mettre la main sur le guidon de mon vélo mais je l’en empêche en la lui saisissant, si bien, vu qu’il ne me la retire pas, que nous nous tenons à présent la main comme deux amis. Les autres peuvent penser, dans le clair-obscur de la nuit urbaine, qu’il tient le vélo. Je sens sa disposition d’esprit changer envers moi. Il continue son interrogatoire absurde mais de façon moins agressive. Puis il dit à ses camarades : « Il n’a rien sur lui », ce qui n’est pas vrai puisque mon portefeuille est dans la poche intérieure de mon blouson ; je comprends qu’il cherche à les faire renoncer et deviens optimiste quant à l’issue de la rencontre. Au croisement suivant, le groupe bifurque sans un mot, me laissant aller mon chemin. Le porte-parole, dont la mine était au début férocement menaçante, m’adresse un franc sourire enfantin.
Poursuivant mon chemin, je découvre que la rue que je pensais emprunter est barrée, ce qui rend un détour inévitable. Or ce détour est susceptible de me faire croiser à nouveau la bande qui vient de me lâcher et je ne m’attends pas à un heureux dénouement au cas où ils me reverraient, bien au contraire. Je rebrousse donc chemin et me retrouve à mon point de départ.
Lors de ma deuxième tentative, je tourne en rond, n’ayant plus une idée claire du trajet, et me retrouve encore une fois à l’endroit d’où je suis parti.
Je retente une troisième fois. L’aube paraît. Dans une certaine rue fameuse où les noctambules sont encore en nombre considérable et où je dois par conséquent mettre le pied à terre, les habitants sont à présent sortis de leurs lits et se livrent à une tradition locale : depuis leurs fenêtres et balcons de part et d’autre de la rue, ils versent des seaux d’eau sur la tête des passants. Je reçois une, puis deux, puis trois fois de l’eau sur la tête : c’est chaque fois un filet d’eau plutôt qu’un seau plein, cela fait partie de leur jeu. Car j’ai été repéré et pris pour cible en particulier. Quelqu’un me lance, depuis son balcon : « Tu es sorti sans ta cagoule ? », sous-entendu : une cagoule m’aurait été bien utile dans la présente situation. Les voisins, ainsi que les passants, éclatent de rire. Je maugrée à part moi mais suffisamment fort pour être entendu : « Ils m’en auront fait voir, les connards. » (Ce qui décrit d’ailleurs plus l’ensemble de ma nuit que le seul présent épisode.) Cette réaction, alors que dans la tradition qui s’exprime ici tout le monde est censé garder sa bonne humeur, jette un froid et j’avance sans plus recevoir d’eau sur la tête. Mais alors que j’arrive enfin au bout de la rue, j’en prends un plein seau.
*
Au retour du printemps, j’observe les bambous sur mon balcon. Je vois une coccinelle qui va et vient dans le vide : elle se sert en fait de fils d’araignée invisibles. Elle avance parfois sur le fil et parfois sous le fil, c’est-à-dire suspendue à lui par toutes ses pattes, sans paraître être aucunement gênée par cette dernière position. Je cherche l’araignée tisseuse de cette toile invisible et la trouve sur le terreau. C’est une araignée noire ayant sur elle quatre ou cinq minuscules araignées grises, ses petits. Quand elle s’aperçoit que je l’observe, elle s’enfonce horizontalement, comme une voiture qui se gare en marche arrière, sous quelques mousses pour couvrir la partie postérieure de son corps où se tiennent les araigneaux et, n’ayant plus que la partie antérieure et la tête découvertes, se tient prête à la défense.
*
Un professeur ressemblant à un ranger du bush australien nous explique, lors d’une session en plein air, que les Anglais ne sauraient être tenus pour responsables des violences commises contre le peuple maori en Nouvelle-Zélande car ces violences se seraient produites au cours d’une phase, inévitable dans les rencontres entre peuples, où « seules parlent les armes ». Il affirme que ce schéma ne fut surmonté qu’avec l’apparition historique d’un certain type d’homme, et que ce type d’homme va nous apparaître à présent sous la forme du premier individu qui se présentera à notre droite. Nous regardons et n’avons pas longtemps à attendre avant de voir marcher vers nous un cow-boy américain qui s’avère, une fois qu’il est arrivé suffisamment près de nous pour que nous le reconnaissions, n’être autre que John Wayne. Il y a donc dans la lutte des cow-boys et des Indiens au Far-West un caractère singulier – lequel m’échappe en tant que tel – qui ferait de ces violences l’augure d’une nouvelle ère de l’humanité.
Je me lève et, faisant mine de saluer John Wayne, lui retire son pistolet du holster pour l’en menacer. Ce geste me semble nécessaire pour que le nouvel homme s’accomplisse. John Wayne prétend avancer pour me reprendre son pistolet mais je lui montre que je suis sérieux en libérant le cran de sûreté. Or je vois à présent qu’il possède un second pistolet à la ceinture et pourrait donc, comme dans les westerns, le dégainer et me tirer dessus plus vite que je ne pourrais moi-même faire feu avec une arme déjà braquée sur lui, mais il ne paraît pas oser le faire. Il pourrait également me provoquer en duel.
Sur ce, pris d’un besoin pressant, je dois me rendre aux toilettes à reculons, gardant John Wayne devant le pistolet et lui demandant de me suivre. Une fois dans les toilettes, je lui dis, tout en urinant – et pour lui parler, alors qu’il est resté de l’autre côté de la porte fermée, je dois me tenir perpendiculairement à la cuvette et non face à elle – de ne pas chercher à faire le malin, sinon je lui tire dessus à travers la porte. Je me réveille alors pour me rendre aux toilettes.
*
Aux États-Unis, je découvre l’existence d’un programme fédéral secret, validé secrètement par la Cour suprême, d’euthanasie pour les seules personnes de race noire.
*
Le président des États-Unis possède un droit de cuissage sur chaque tournage de film X réalisé sur le territoire américain, c’est-à-dire qu’il peut prendre du bon temps sans payer avec n’importe laquelle des actrices de son choix embauchées sur le tournage.
*
Je demande à une amie des nouvelles de T., une amie commune. Elle m’apprend que T. est allée vivre dans un archipel tout près de la côte nord de l’Australie, un archipel qui, à ma grande surprise, est encore à ce jour une possession ultramarine du Portugal. La seule chose que je sache du nord de l’Australie étant qu’il possède un climat tropical, contrairement au reste du pays plus tempéré, je lui demande si T. ne souffre pas trop du climat. Elle me répond d’une manière évasive, qui confirme cependant mon intuition car elle évoque des possibilités d’excursion au Japon : il existe en effet un train reliant l’Australie au Japon en passant par ces îles. Dans ma représentation, ce train est aérien, sur un pont au-dessus de l’océan. Je lui demande ensuite pourquoi T. est allée vivre là-bas et elle me rappelle l’attachement de longue date de T. à l’outre-mer.
Je me transporte alors à Tahiti, où, dans ce rêve, vit mon ami M. avec ses frères et ses parents. Je le trouve sur son domaine et, avec lui, un grand nombre de ses proches et amis, dont plusieurs ne me sont pas connus. Parmi les gens que je salue sans les connaître, il en est dont j’apprends qu’il est chanteur d’un groupe de rock engagé pour une grande fête que donne M. ce jour-là, à laquelle je suis un peu en avance. Une foule immense ne tarde pas en effet à affluer, et le groupe de musiciens se met à jouer sur une plateforme au sommet d’une structure métallique de quelque 30 mètres de haut, sous un ciel bleu turquoise. À un moment, le chanteur se jette dans le vide ; il est reçu par un filet un peu en-dessous, mais continue de tomber dans un deuxième filet encore un peu en-dessous, et ainsi de suite jusqu’à une balançoire (une escarpolette) en bas de la structure. En fait, c’est une femme qui est reçue par l’escarpolette, une belle femme en tenue de carnaval brésilien et qui se balance face au public. Je lui fais directement face, assis sur un confortable fauteuil en cuir (alors que nous sommes à l’extérieur), la nuit est tombée entre-temps, pendant la chute du chanteur, et la femme sur l’escarpolette me sourit en se balançant. Les gens autour de moi, dont M., sont assis par terre. Je réalise que la femme doit sauter dans le public afin de mettre un terme à la longue chute depuis la plateforme, et les sourires qu’elle m’adresse laissent entendre que c’est moi qui dois la recevoir. Je fais celui qui ne comprend pas, me tourne vers M. pour gagner du temps, lui demandant le sens de cette cérémonie, et entre-temps la femme saute un peu à côté de nous, dans les bras de quelqu’un d’autre. Le concert continue. J’ai le sentiment d’avoir fait faux bond à ceux qui attendaient quelque chose de moi, mais M. est à ce sujet d’une louable discrétion. Je m’étonne également d’occuper un fauteuil alors que lui-même, chez lui, est assis par terre, ou parfois sur le bras gauche du fauteuil que j’occupe, et cela me confirme dans l’idée qu’il est entendu que je doive jouer un rôle central, qui me reste inconnu et que je ne peux que conjecturer, dans ces réjouissances.
Quelques instants plus tard, la belle inconnue reparaît devant nous et, avisant celui qui l’a reçue dans ses bras et est ensuite retourné s’assoir, à gauche derrière moi, l’injurie, des larmes aux yeux, se plaignant de ce que ce n’était pas à lui de la recevoir dans ses bras. Alors je me dresse du fauteuil et la soulève, puis, comme si je m’étais dédoublé, je me vois disparaître avec ce beau fardeau derrière une plaque de tôle ondulée servant à délimiter la « salle » de concert du reste du terrain.
*
En Angleterre, une civilisation ancienne inconnue jusqu’à ce jour vient d’être découverte. Dans la religion de cette civilisation, les morts, ou leurs âmes, occupent une goutte d’huile. (Je vois des gouttes d’huile en suspension dans lesquelles se trouvent des personnes assises en lotus.) Quand on allumait une certaine sorte de lampe à huile, fonctionnant avec un goutte-à-goutte, sur des autels consacrés, les âmes des morts « parfumaient » le monde.

