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Documents. Cartel Aguilar et Pétrole pour le Reich : Le Mexique et l’Axe

Dans notre série Documents, voici notre traduction française de deux textes sur le thème « Le Mexique dans la stratégie de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale », recueillis à des fins de documentation en 2009 et que nous traduisons pour le public francophone.

Les informations présentées sont en réalité tirées d’un seul et même livre, Los nazis en México (Ed. Debate, 2007), du journaliste mexicain Juan Alberto Cedillo, un livre qui valut à son auteur le prix 2007 du livre de reportage dans son pays. Le texte de la première partie est un extrait du livre lui-même, en libre accès sur internet ; le second, un compte rendu par l’agence de presse EFE.

Les sources de Cedillo sont en grande partie, notamment pour ce qui a trait au trafic de drogue, les services de renseignement nord-américains, documents rendus publics en 1985. Il n’est pas besoin de rappeler que ces sources ne sont pas forcément dignes de foi, surtout en temps de guerre. Il s’agit cependant des premières lumières jetées sur un sujet et elles peuvent donc être intéressantes au moins pour indiquer qu’il existe un sujet, si ce n’est pas une pure et simple fabrication.

En l’occurrence, il s’agit de deux sujets : (1) celui d’une opération d’« empoisonnement » des États-Unis par les stupéfiants via la frontière mexicaine, opération conduite par de hauts fonctionnaires mexicains à l’instigation du Troisième Reich allemand et du Japon pendant la guerre, et qui serait de fait le premier « cartel » mexicain, et (2) les moyens mis en œuvre par le Troisième Reich pour garantir son approvisionnement en pétrole mexicain malgré l’entrée en guerre des États-Unis. D’où un plan en deux parties :

I/ Le cartel Aguilar dans la Seconde Guerre mondiale
II/ Le Führer et les émirs aztèques

Le corps du texte de ces deux parties est, nous l’avons dit, la traduction de sources en langue espagnole. Les notes sont du traducteur, soit entre crochets [ ] dans le corps du texte pour de courtes indications, soit en notes numérotées à la fin de chaque partie pour de plus longs développements. Certaines de ces notes expriment notre scepticisme quant à la plausibilité de certaines affirmations, en l’occurrence sur le cartel Aguilar et le trafic de drogue.

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I/ Le Cartel Aguilar pendant la Seconde Guerre mondiale

Source

Jusqu’aux commencements de la Seconde Guerre mondiale, le trafic d’opium, de marijuana et d’héroïne en direction des États-Unis s’était maintenu à des niveaux stables, mais il connut à la fin des années trente un accroissement considérable. Le Reich allemand et le Japon décidèrent en effet de « droguer » le sud du pays, en se servant des routes ouvertes par les Chinois et consolidées par les Mexicains qui s’étaient lancés dans ce commerce illicite.

Les résultats de cette opération ne furent pas longs à se faire connaître : le Trésor états-unien estima par exemple que la production d’opium mexicaine en 1943 se montait à 60 tonnes, trois fois plus qu’en 1942. Mais l’accroissement de la production ne se limitait pas à la résine d’opium. Le représentant du Trésor au Mexique, H. S. Creighton, souligna « le grand nombre de saisies réalisées par les douanes des États-Unis à la frontière, ce qui indique une augmentation de la disponibilité d’opium et de marijuana au Mexique ». Les agents des stupéfiants indiquaient quant à eux que l’opium saisi dans la ville d’El Paso était « de qualité supérieure ».

Il ne fait pas le moindre doute que ce boom de la drogue était le résultat d’un travail conduit par les agents allemands et japonais dont le but était d’utiliser les drogues en vue d’« affaiblir le moral » des soldats et marines stationnés dans les bases navales sur la côte du Pacifique. Le narcotrafic formait partie d’une opération de grande ampleur ayant pour but de saboter la production d’armement. Les alliés allemands aux États-Unis volaient des pièces nécessaires aux machines, freinant ainsi l’industrie de guerre nord-américaine ; il y eut même des cas où ils vidèrent ou brûlèrent des usines entières.

La stratégie des pays de l’Axe fut conduite pendant plusieurs années de manière lente, exacte et souterraine. C’est au cours des dernières années de la décennie 1930 que se fit le travail de préparation1, et l’afflux de stupéfiants commença au début des années quarante. La presse mexicaine rapporta pendant les premiers mois de 1939 un accroissement du trafic de drogue à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, principalement dans la localité de Naco, dans l’État de Sonora. Le 8 avril de la même année, la première page du journal El Porvenir (L’Avenir) rapportait : « Le Japon et l’Allemagne cherchent à empoisonner la jeunesse des États-Unis avec de l’opium. Ils font passer la drogue par notre pays. Plusieurs contrebandiers ont été arrêtés ces derniers mois à Douglas, Arizona. »

Non seulement la presse mexicaine parlait de ce qui était en train de se passer, mais l’« opération secrète » fut également découverte par les autorités mexicaines, en particulier les services du procureur général de la République, qui dénoncèrent l’existence d’ « un plan entre l’Allemagne et le Japon pour introduire des stupéfiants aux États-Unis avec l’objectif de débiliter les jeunes hommes de ce pays ». Le cartel nazi fut identifié par les services de renseignement états-uniens, qui indiquèrent qu’il s’agissait d’« une organisation de sabotage et d’espionnage » conduite par des militaires et politiciens mexicains ; selon ces rapports, il s’agissait de recueillir des informations sur les mouvements militaires états-uniens et les navires du golfe du Mexique et du Pacifique.

Bien que ce soit étrange à considérer, les rapports envoyés à Washington par les agents états-uniens au Mexique ont peut-être toujours la même valeur aujourd’hui qu’à l’époque où ils furent rédigés. Les informations relatives aux membres de ce premier cartel de narcotrafic et surtout au modus operandi de celui-ci conservent en effet une grande importance puisque nous parlons en l’occurrence de la naissance des cartels contemporains. Ce travail devrait pouvoir nous aider à déchiffrer un élément clé du trafic de drogue actuel, à savoir l’infiltration des cercles de la haute politique par les cartels.

Un rapport rédigé le 4 janvier 1942 expose aux autorités états-uniennes « la pénétration de forces étrangères dans la politique mexicaine ». Le document, envoyé par un agent du renseignement naval identifié seulement par les initiales O.N.I. affirme que les chefs de ce groupe qui faisait entrer de la drogue aux États-Unis était dirigés par le général Francisco J. Aguilar, un militaire qui conduisit des opérations de contrebande durant toute sa carrière2.

Le rapport précisait : « Une organisation d’espionnage et de sabotage travaille depuis quelque temps pour les Nazis et les Japonais sous la direction du général Francisco Aguilar. Ses principaux assistants sont les chefs d’un trafic illégal de drogues et de groupes de contrebande. Lui-même contrôle les espions et agitateurs qui travaillent pour les groupes nazis et nippons. Aguilar semble avoir été préparé pour cette tâche pendant une longue période. »

C’est durant son second séjour à Washington comme attaché militaire, vers 1933, que le général commença ses activités de contrebande ; c’était en effet l’époque de la prohibition de l’alcool et du tabac aux États-Unis3. Ces activités furent dénoncées longtemps après, devant le Président Adolfo López Mateos [Président de 1958 à 1964], par un des supérieurs d’Aguilar à Washington, le général José Beltrán M., qui révéla les lieux et dates des opérations d’achat et de vente, ainsi que les points de dépôt et de livraison.

Entre 1935 et 1938, Aguilar fut ministre plénipotentiaire de l’ambassade mexicaine au Japon. Ce fut durant ces années qu’il établit des relations avec le gouvernement de ce pays, des liens qui le conduisirent par la suite à collaborer avec les services de renseignement des pays de l’Axe.

Sur le front politique du premier cartel mexicain, le gouverneur de San Luis Potosí, Gonzalo N. Santos, joua un rôle fondamental. C’est ce politicien ambitieux, que les agents états-uniens qualifiaient d’« assassin notoire, qui tua de ses propres mains des étudiants et des femmes », qui tenait les tenailles avec Aguilar. Participait également au cartel Donato Bravo Izquierdo, ex-gouverneur de Puebla, « associé au trafic de drogue depuis qu’il occupa ce poste », selon le rapport à Washington. Gonzalo N. Santos et lui avaient acquis pour leurs activités illicites une grande expérience dans les milieux diplomatiques et politiques.

Les rapports envoyés à Washington affirment que ces trois personnalités « s’entendirent sur le projet d’introduire de la drogue aux États-Unis ». Le renseignement naval s’aventurait même à décrire les activités de chacun d’eux : tandis qu’Aguilar était à la tête de la contrebande et N. Santos à la tête des relations politiques, Bravo Izquierdo était chargé de blanchir l’argent généré par le trafic de drogue. Pour mener à bien cette tâche, l’ex-gouverneur de Puebla s’appuyait sur un homme d’origine syrienne nommé Habed, « qui fut pendant de nombreuses années le banquier de toute l’activité de narcotrafic ».

L’organisation dirigée par le général ne se contentait pas de trafiquer de la drogue. En réalité, le premier cartel mexicain était le plus grand réseau d’espionnage au service des agents de la Gestapo et de l’Abwehr [ce n’est pas une affirmation anodine]. Aguilar, N. Santos et Bravo parvinrent à placer des espions jusque dans les équipes du Président Manuel Ávila Camacho. Ce réseau était chargé d’informer sur les activités au Mexique des agents des nations alliées et de dissimuler les actions des espions allemands et japonais, en particulier celles relatives au trafic de matières premières – lesquelles étaient envoyées à l’industrie militaire allemande pour la fabrication d’explosifs – et à la vente d’hydrocarbures.

Le premier cartel mexicain prépara même des plans pour voler les puits de pétrole américains au cas où le conflit en cours le rendrait nécessaire. Un rapport confidentiel remis au Président Lázaro Cardenas par les services de renseignement soulignait que « la possibilité d’un sabotage de la production de pétrole est des plus sérieuses ». Ce document précisait que les agents allemands avaient des alliés parmi les fonctionnaires « travaillant pour Petróleos Mexicanos, tant dans l’administration que dans les raffineries et sur les sites d’extraction. Il y travaille de nombreux employés et techniciens nazis, dont les activités doivent faire l’objet d’enquêtes. »

Conrad Eckerle, un important agent allemand faisant partie du projet du cartel, fut identifié dans un rapport envoyé au Département d’État comme le responsable du centre d’opérations allemand chargé de droguer les États-Unis. Le bunker se situait dans un établissement commercial appelé La Germania, au 2 rue Ayuntamiento. Eckerle, qui avait été officier de la marine allemande, fut envoyé au Mexique par l’ambassade nazie à Washington. Sa principale mission, avant qu’il se vît confier le trafic de drogue, fut d’organiser le parti et de conduire des actes de sabotage. Le groupe dirigé par Aguilar, N. Santos et Bravo maintint des contacts étroits avec lui.

Le modus operandi du réseau constitué d’Allemands et de fonctionnaires mexicains était présenté de la manière suivante par les agents du Département d’État : « Ils ont fait de la vente illicite d’héroïne une activité quotidienne. La drogue est apportée depuis Hambourg jusqu’à Veracruz par le vapeur allemand Orinoco. Ensuite, elle est envoyée à la ville de Puebla dans des voitures conduites par des messagers personnels [« mensajeros personales » : quèsaco ?]. Elle passe par Mexico de San Lui Potosí et Laredo. »

L’agent des stups M. Monroy envoya à Washington le document suivant, montrant que le gouverneur de Veracruz [et ministre fédéral de l’intérieur] Miguel Alemán Valdés participait aux activités du cartel. Les renseignements de Monroy s’appuient sur le témoignage de l’un de ses informateurs, Luis R. León Avendaño, qui travailla dans la Garde côtière mexicaine sur l’Atlantique. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, un grand yacht privé sous drapeau des États-Unis et de nom Blue Eagle se conduisait de manière suspecte près de Veracruz. Interrogé, le capitaine répondit de manière évasive. En arraisonnant le yacht, les autorités mexicaines trouvèrent un chargement d’opium et de morphine [on observera au passage que ces substances, en particulier la morphine, étaient employées en médecine et faisaient donc aussi l’objet d’un commerce licite, ce qui pourrait éventuellement expliquer la démarche du gouverneur Alemán qui va suivre]. Elles arrêtèrent le bateau et le conduisirent au port. Quelques heures plus tard, le gouverneur de Veracruz, qui deviendrait plus tard Président du Mexique [de 1946 à 1952], Miguel Alemán, se rendit aux bureaux de la Garde côtière et demanda que le bateau fût rendu à son capitaine. Sa demande fut rejetée car il n’avait pas l’autorité pour la formuler. Deux jours plus tard, des ordres arrivèrent de Mexico et le bateau fut rendu. Il poursuivit son voyage vers une destination inconnue. »

Un autre gouverneur qui bénéficia de l’argent généré par le trafic de drogue fut Maximino Ávila Camacho, gouverneur de Puebla et ami intime de Gonzalo N. Santos.

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Notes du traducteur sur la partie I

1 Pourquoi, nous permettra-t-on de demander, préparer un empoisonnement des États-Unis dès la fin des années trente, alors que les États-Unis ne sont pas entrés en guerre avant Pearl Harbor en décembre 1941, c’est-à-dire quelque deux ans plus tard ? Et si l’afflux de drogue commença bel et bien au début des années quarante, comme l’auteur l’écrit (en un autre endroit, les deux étant cités ici, le texte parle même pour cet afflux des « premiers mois de 1939 », c’est-à-dire un an avant la fin de la décennie !), pourquoi cette hostilité en acte envers un pays non belligérant ? Et pourquoi, s’il est avéré, un tel machiavélisme du régime hitlérien empoisonnant les États-Unis avant leur entrée en guerre n’est-il pas davantage connu ? La presse mexicaine ou une certaine presse au Mexique (voyez ce qui est rapporté du journal El Porvenir) faisait état d’actes hostiles de l’Allemagne et du Japon envers les États-Unis au moment où ceux-ci étaient non belligérants. Quelle réaction ces accusations graves et, au cas où elles étaient fausses, diffamatoires, ont-elles suscité dans les chancelleries allemande et japonaise ? Ce qui manque dans cette présentation, c’est l’explication d’une telle conduite de la part des pays de l’Axe car, encore une fois, l’intérêt à agir contre des soldats (selon l’auteur les premiers visés par ce trafic : « le but était d’utiliser les drogues en vue d’affaiblir le moral des soldats et marines stationnés dans les bases navales sur la côte du Pacifique ») stationnés dans des bases militaires d’un pays non belligérant n’est pas du tout évident, tandis qu’on voit bien pourquoi on chercherait à les viser si c’étaient des soldats ennemis.

2 Francisco Javier Aguilar González avait participé à la Révolution mexicaine dans l’armée de Pancho Villa. Après le Japon de 1935 à août 1938, il fut ambassadeur du Mexique en France, auprès du régime de Vichy, de décembre 1940 à 1942. Il se trouvait donc en France, est-il permis de penser, pendant une grande partie des activités imputées par les services de renseignement états-uniens au cartel qu’il était censé diriger. Il aurait eu pour tout organiser sur place, au Mexique, les mois d’août 1938 à décembre 1940 et ne pouvait vraisemblablement, en tant qu’ambassadeur en France, suivre la suite des opérations que de loin.

3 1933, date « vers » laquelle (« hacia 1933 ») Aguilar aurait fait son second séjour à Washington, séjour qui vit le début de ses activités de contrebande, est aussi la date où fut mis fin à la politique de prohibition de l’alcool aux États-Unis. Quant à la prohibition du tabac, dans quinze États de ce même pays, elle avait entièrement pris fin en 1927. On ne voit donc pas très bien comment un séjour d’Aguilar aux États-Unis en 1933 peut être intellectuellement rattaché aux trafics auxquels ces politiques avaient donné lieu : il était trop tard pour commencer à s’en mêler.

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Miguel Alemán Valdés

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II / Le Führer et les émirs aztèques

Source

Adolf Hitler utilisa du pétrole mexicain pour sa guerre éclair (Blitzkrieg) en Europe, en s’appuyant sur un réseau clandestin de fonctionnaires du gouvernement mexicain, selon un nouveau livre du journaliste Juan Alberto Cedillo.

« Les Nazis au Mexique », récompensé par le prix 2007 du livre de reportage, révèle que du pétrole mexicain fut livré en Allemagne en secret au début de la Seconde Guerre mondiale, sous la présidence de Manuel Ávila Camacho (1940-1946).

Le journaliste, collaborateur de l’Agence EFE à Monterrey, a mené pendant une dizaine d’années des recherches dans les archives secrètes déclassifiées par le Département d’État nord-américain en 1985, les Archives nationales mexicaines, ainsi que les registres du Secrétariat de la défense nationale du Mexique (Sedena).

Selon Cedillo, quand le Président Lázaro Cardenas (1934-1940) expropria [nationalisa] l’industrie pétrolière [en 1938], l’Allemagne et l’Italie furent les deux seuls pays à continuer d’acheter du pétrole au Mexique, les autres clients souverains adoptant à l’encontre de cette mesure une politique de boycott.

Durant le mandat d’Ávila Camacho, les États-Unis étant engagés dans la guerre, le commerce de pétrole entre le Mexique et l’Allemagne devint clandestin, dirigé par un réseau d’agents allemands et de fonctionnaires mexicains4.

Le pétrole mexicain était déterminant dans la stratégie de Blitzkrieg allemande. Avant la sortie de Cardenas [c’est-à-dire avant l’élection de son successeur, Ávila Camacho, en 1940], Hitler avait envoyé au Mexique des agents de haut niveau pour en assurer la fourniture. Parmi eux se trouvait Hans Werner, un milliardaire suisse, l’homme le plus riche du monde en son temps5, et Hilda Krüger6, une espionne qui eut dans son réseau des fonctionnaires très proches du Président Ávila Camacho.

D’après l’enquête conduite par Cedillo, Hilda Krüger établit une relation sentimentale avec le ministre de l’intérieur et gouverneur de Veracruz, Miguel Alemán, qui allait devenir Président du Mexique de 1946 à 1952.

Le frère du Président Manuel Ávila Camacho, Maximino, intégra le réseau de fourniture de pétrole à l’Allemagne, ainsi que plusieurs autres gouverneurs du pays, assure également le journaliste dans son livre. [On a vu en I qu’il serait également impliqué dans le trafic de drogue du cartel.]

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Notes du traducteur sur la partie II

4 Il faut donc comprendre qu’au début de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’entrée des États-Unis dans le conflit, l’Allemagne et l’Italie achetaient du pétrole au Mexique de manière tout à fait officielle, comme par le passé, et que ce n’est qu’avec l’entrée des États-Unis dans le conflit et, faut-il supposer sans doute, des pressions de ces derniers sur le Mexique, que le commerce officiel de pétrole entre le Mexique et les pays de l’Axe cessa, et que commença alors un commerce clandestin, au nez et à la barde des États-Unis belligérants.

5 Nous n’avons pu trouver aucune information sur cette personnalité à partir des éléments fournis. Il est vrai que le nom Hans Werner, s’il est d’ailleurs complet, ne facilite pas une recherche sur internet, tant, s’agissant de deux prénoms très communs, il y a de résultats. En précisant la recherche autour du Mexique, on n’obtient guère non plus de résultats pertinents. Cette absence de résultats a quelque chose d’étonnant, s’agissant d’une personne qui passait selon le présent article pour l’homme le plus riche de son temps.

6 Hilda Krüger est le nom de scène mexicain d’Hilde Krüger, qui avait d’abord joué dans une quinzaine de films en Allemagne à partir de 1934. L’auteur dont nous citons et discutons ici le livre, Juan Alberto Cedillo, lui a par ailleurs consacré un ouvrage entier, Hilda Krüger: Vida y obra de una espía nazi en México (Hilda Krüger : Vie et œuvre d’une espionne nazie au Mexique, 2016).

Cedillo a également continué d’écrire sur les relations du Mexique avec les pays de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, avec un México, ¿socio estratégico del Tercer Reich? (Mexique, allié stratégique du Troisième Reich ? 2023), dont la présentation indique un gros plan sur les relations entre Adolf Hitler et Lázaro Cardenas (une approche assez neuve et pour le moins inattendue dans la mesure où Cardenas faisait de l’antifascisme un de ses chevaux de bataille). Cedillo a par ailleurs continué d’écrire sur les cartels mexicains : Las guerras ocultas del narco (Les guerres occultes du narcotrafic, 2018).

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Pour des éléments sur la pénétration du fascisme italien et du national-socialisme allemand au Mexique dans les années trente, voyez notre essai « De D’Annunzio, du fascisme et de la Révolution mexicaine » ici.

De D’Annunzio, du fascisme et de la Révolution mexicaine

I/ D’Annunzio et le fascisme
II/ D’Annunzio et la Révolution mexicaine (le fascisme italien et la Révolution mexicaine)

Gabriele D’Annunzio (Source: Encyclopédie Larousse en ligne)

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I
D’Annunzio et le fascisme

D’aucuns, dont j’ignore s’ils écrivent aussi sous leur vrai nom, affirment que, s’il fut un enthousiaste du fascisme à ses débuts, D’Annunzio (1863-1938), l’un des écrivains les plus lus de son temps, s’en distança par la suite, se rendant compte, d’après ces gens, de la nature foncièrement mauvaise du régime fasciste en le voyant pratiqué. Bref, il ne savait pas ce que cela donnerait, mais il le vit par la suite, comme nous le voyons tous aujourd’hui, tous, c’est-à-dire ceux qui ne savent pas comment concilier publiquement leur goût pour l’œuvre de ce grand écrivain et poète avec la franche admission de son fascisme invétéré. Il n’y a qu’à ouvrir la page Wikipédia en français sur D’Annunzio pour trouver cette fausseté. Cette page commence en effet ainsi : « Gabriele D’Annunzio, ou d’Annunzio, prince de Montenevoso, est un écrivain italien, né à Pescara le 12 mars 1863 et mort à Gardone Riviera le 1er mars 1938. Héros de la Première Guerre mondiale, il soutient le fascisme à ses débuts et s’en éloigne par la suite. »

Or rien n’est plus faux que D’Annunzio prît ses distances avec le fascisme. S’il prit ses distances avec les affaires du pays, c’est en raison des infirmités de son grand âge. La preuve en est dans les lettres que le poète adressa peu avant sa mort à Mussolini, lettres qui réitèrent le soutien du poète au Duce et continuent d’exprimer l’enthousiasme des commencements.

Voici ce qu’il écrit à propos de la conquête d’Éthiopie (1936) :

Mon cher Compagnon, qui m’es plus cher que jamais.

Tu as sans nul doute senti combien je t’étais proche en ces journées marquées par ton héroïsme vrai, suprême et serein.

Tout ce qu’il y a de meilleur en mon art, tout ce qui aspire à la grandeur, se dressait en moi, du plus profond de mon être, dans l’espoir de sculpter ta haute figure quand toi seul, contre les intrigues des vieillards, la fausseté des hypocrites, les peurs des âmes épuisées, tu défendais ta patrie, ma patrie, l’Italie, l’Italie, l’Italie, seul et à visage découvert.

Elle te sied, la parole de Dante. Du sépulcre ardent, l’ombre de Farinata s’est levée. À visage découvert.

Je t’ai admiré et je t’admire en chacun de tes actes, en chacune de tes paroles. Tu t’es montré et te montres égal au destin que tu rends toi-même invaincu et immuable, tel une loi, tel un décret – ordre qui n’est point nouveau mais éternel.

Tu ne sais pas encore que j’ai commencé à traduire ton extraordinaire discours au peuple d’Irpino dans le latin des Commentaires avec un peu du mordant de Salluste.

Dans sa nudité, ce latin, mieux que la plus pénétrante analyse, révèle l’esprit de ton éloquence. Je voudrais qu’il fût imprimé en exergue à un volume de tes discours.

O Compagnon, ne va pas te salir en t’adressant au puant cloaque de Genève [la Société des Nations].

Sois inébranlable en comprimant ton hilarité, l’âme sereine.

Je t’embrasse. Et je te demande la faveur de mourir pour ta Cause qui est mienne et celle du Génie latin indomptable. Chargé d’ans, recru de solitude, je veux enfin mourir pour la neuve et antique Italie. Ma foi qui ne vacilla pas m’a fait mériter ce prix.

Et (1937) :

Mon cher et grand compagnon, toujours plus grand, il y a trop longtemps que nous ne nous rencontrons pas, ne nous voyons ni ne nous parlons. Dans cet intervalle a surgi dans ta vie le plus haut des événements. Après tant de batailles, tant de victoires, tant de volonté et de heurts, tu as vraiment accompli ce qui, dans l’histoire des grands hommes n’est presque jamais accompli. Tu as créé ton Mythe.

Je t’ai écrit naguère un mot dénué de sens : « N’oses-tu pas, sur ta lancée, chanter les Chants d’Outre-Mer ? »

Pardonne-moi ce mot. Ta cavalcade dévorante et conquérante est au-delà de toute entreprise d’Outre-Mer. Dans toute l’histoire des Conquistadores, jamais on n’en vit aucun – avec ses seuls moyens d’homme – créer son Mythe éternel comme toi.

« Inventeur de mythologies », c’est ainsi que me nommait hier l’obscur philologue Evelino Leonardi qui est bien de ce monde-ci. Un poète plus subtil de France m’appelle, lui, « sourcier de mythes » en alliant aux mythes la mystérieuse faculté de qui découvre les eaux souterraines.

Parmi tant d’insignes bienfaits, tu m’as donné celui de voir un homme vivant créer son Mythe immuable.

Dans sa course, ton cheval a dessiné l’extrême confin de ta Conquête africaine. Course infatigable – auprès d’elle celle de Mazeppa est un jeu d’enfants – course qui, à jamais, a tracé le contour de la Conquête nouvelle…

Pardonne-moi. Peut-être me permettras-tu d’écrire ce Prodige, armé de la plus acérée de mes plumes lyriques. Aujourd’hui je ne veux ni ne puis mêler le sacré au profane.

Je vais t’envoyer deux messagers de mon amour le plus profond : Gian Carlo Maroni et Leopoldo Barduzzi. Ils te parleront du Vittoriale [propriété de D’Annunzio], de la nécessité de le sauver, des moyens à adopter pour l’arracher aux griffes d’héritiers avides et cyniques et le rendre à sa sérénité monumentale.

Le Vittoriale est à toi.

C’est d’ici que partirent vers toi les premières grandes prophéties de ta grandeur et de ta gloire. D’ici partirent les premières paroles dignes de ton destin. N’oublie pas cette beauté, cette vérité, ce courage.

Cher Compagnon, toujours plus cher, je te recommande tout mon idéal et je t’embrasse, l’âme élargie comme celle, sous le soleil désert, du nouvel Empereur d’Éthiopie.

Dans cette lettre, D’Annunzio rappelle qu’il fut l’un des premiers « prophètes » de la grandeur de Mussolini et de son mouvement.

L’éditeur de la correspondance ajoute cette note : « Le ‘subtil poète de France’ est Jean Cocteau qui, en 1932, avait envoyé au Poète son Essai de critique indirecte avec la dédicace : ‘À Gabriele D’Annunzio, sourcier du mythe, chercheur d’or, mage astrologue, oracle, son ami J. C.’ » (p. 224)

Toujours sur le même sujet et, en particulier sur le Négus, le fameux Ras Tafari, qu’il caricature en « fantoche poilu perché au sommet de sa cloche plissée », D’Annunzio écrit également à Mussolini (1er mars 1936) :

(…) Qu’aujourd’hui chaque cartouche d’Italie vaille un homme mort.

Tout entière, l’Éthiopie au rude relief doit inexorablement devenir un haut plateau de la culture latine.

Sois loué, toi qui es parvenu à insuffler à notre race, trop longtemps inerte, la volonté de mener à bien cette tâche. Sois loué, toi qui mènes à leur terme tant de siècles exempts de gloire guerrière et les fais s’accomplir dans la splendeur de cet assaut et de cette conquête.

Aujourd’hui, pour toi, la nation va chercher son souffle au plus profond. Tout est vivant, tout respire. Tout possède ce don fatal. Je sais que désormais le destin même de cette nation puissante possède bronches et plèvre pour ce souffle.

Pourquoi l’allure de Sélassié m’inspire-t-elle une telle hilarité ? La barbe paraît l’encadrer comme un chromo de café de province.

C’est vrai ; j’ai toujours honoré et célébré la vertu du sang. Mais de quelle solennelle origine pourrait bien venir le sang de ce fantoche poilu perché au sommet de sa cloche plissée ? Il n’est pas de figure de rhétorique plus vide que ce manteau en forme de cône.

L’Éthiopie est romaine depuis des temps immémoriaux, comme la Gaule de César, comme la Dacie de Trajan, comme l’Afrique de Scipion.

Après des siècles d’expérience, la diplomatie a enfin acquis le vrai sens historique, celui qui est profond et que ne peut écarter nulle domination. Quelle imbécillité, plus ou moins antique, peut donc aller se confier au pouvoir universel d’un ministre novice, dont les architectes sont le coiffeur, le tailleur et le chapelier et qui, par hasard ou vice, se nomme M. Anthony Eden ?

Combien je m’amuse à ce théâtre de marionnettes grinçantes ! En vérité, dans leur rigidité, les pantalons britanniques ne le cèdent en rien à la cloche style Salomon du velu Hailé Sélassié.

Et lorsque l’Italie, sur la question éthiopienne, quitta la Société des Nations, D’Annunzio félicita immédiatement le Duce en ces termes (13 décembre 1937) :

Tu sais que depuis cinq ans environ j’attendais de toi, avec une inébranlable confiance, l’acte que tu viens d’accomplir. Beaucoup en ont été émerveillés jusqu’à l’ivresse, mais nul, comme moi, n’a été frappé au plus profond de son cœur par une sorte de révélation surnaturelle. C’est bien souvent que j’ai représenté ton mythe, dans sa pureté mystique, ce mythe qui a dessiné ton visage. Je t’ai décrit, t’en souvient-il ? – galopant sur les rives de l’Océan et montant des plages africaines aux hauteurs rocheuses d’Addis-Abeda. Mais ce que tu viens soudain de faire, cet acte immense – dépasse toute attente et tout autre prodige espéré. Tu as imposé ton jour à toutes les incertitudes du destin, tu as vaincu toutes les hésitations de l’homme. Tu n’as rien à redouter, tu n’as plus rien à redouter. Jamais victoire ne fut si pleine. Concède-moi l’orgueil de l’avoir prévue et annoncée. Ce soir, je me tais et t’embrasse comme je ne le fis jamais.

Source : Correspondance D’Annunzio-Mussolini, Ed. Buchet/Castel, 1974 (traduit de l’italien par Paul Jean Franceschini, avec la collaboration des professeurs Renzo De Felice et Emilio Mariano), dont le compilateur titre la dernière partie du recueil, celle des lettres écrites entre décembre 1934 et la mort de D’Annunzio en mars 1938, « Un podagre dévot du Duce ».

C’est en fasciste non repenti que D’Annunzio s’éteignit le 1er mars 1938, recevant des funérailles nationales du régime fasciste.

Qu’il se fût éloigné du fascisme est donc une fausseté. Qu’il s’opposât, en revanche, au rapprochement de l’Italie fasciste avec l’Allemagne nationale-socialiste, est certain. Après avoir lu les lettres ci-dessus, il convient de souligner que l’opposition à un tel rapprochement ne pouvait pas signifier pour D’Annunzio un alignement sur la Société des Nations (le « puant cloaque de Genève ») ou une alliance avec l’Angleterre (qui serait une « imbécillité »), c’est parfaitement clair. D’Annunzio préconisait donc une forme d’isolement européen pour le régime fasciste.

C’est là que l’intérêt du poète pour l’Amérique latine, dans le sens d’une alliance en faveur de la latinité, prend tout son sens.

D’Annunzio fit tout ce qu’il put pour saboter l’alliance entre l’Italie fasciste et le Troisième Reich, en raison de son irrédentisme et de sa germanophobie. L’irrédentisme italien était en effet dirigé contre un Empire largement perçu comme germanique – le Saint Empire germanique –, c’est-à-dire comme une machine germanique à broyer les peuples. (Le jeune Hitler considérait quant à lui l’Empire des Habsbourg, l’Empire austro-hongrois, comme une machine à broyer le peuple allemand. Ces divergences d’appréciation tiennent sans doute, au-delà des œillères propres à chaque nationalisme, à une constitution despotique, au sens de Montesquieu, qui ne pouvait satisfaire personne. – Pour être tout à fait précis, Montesquieu ne décrivait pas les monarchies européennes de son temps comme despotiques mais comme modérées ; le despotisme ne se trouvait selon lui qu’en Orient. Or il n’est pas impossible que l’Empire multi-ethnique austro-hongrois ait parcouru en quelques décennies un chemin qui le rapprochait de la constitution despotique telle que décrite par Montesquieu pour l’Empire ottoman lui-même multi-ethnique ; ou bien la monarchie même « modérée » décrite par Montesquieu ne pouvait tout simplement plus, au vingtième siècle, répondre aux aspirations des peuples européens.)

On ne s’étonne pas de trouver des attaques contre D’Annunzio sous la plume d’auteurs völkisch. L’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels, fondateur de l’Ordo Novi Templi (ONT) et du mouvement ariosophique, lui consacre plusieurs passages de sa revue Ostara. Lanz reproche à D’Annunzio son irrédentisme, moins d’un point de vue nationaliste qu’impérialiste : l’irrédentisme est de ce point de vue une forme de division débilitante de peuples de culture. Durant l’occupation irrédentiste de Fiume par D’Annunzio et les Arditi à la fin de la Première Guerre mondiale, D’Annunzio reçut d’ailleurs des encouragements tant de Gramsci que de Lénine, et son entourage lui conseilla de s’aligner purement et simplement sur le modèle de la jeune république des Soviets, ce qu’il refusa cependant. Lanz voit également en D’Annunzio un type racial inférieur. Il lui reproche l’usage lucratif et intéressé qu’il ferait de sa carrière littéraire. À cette occasion, Lanz dit que D’Annunzio est juif (un juif polonais dont le véritable nom serait Rappaport) ; il ne cite aucune source à l’appui d’une telle allégation et il est permis de penser qu’il s’agît d’un moyen facile de discréditer l’écrivain auprès d’un public antisémite.

Sans doute Lanz n’avait-t-il pas lu les œuvres de D’Annunzio ; s’il l’avait fait, il aurait trouvé d’autres arguments contre lui. Le roman Il Piacere, traduit en français sous le titre L’enfant de volupté (un titre précieux pour un original brut : « Le plaisir »), est l’histoire d’un homme qui cause involontairement la mort de sa maîtresse en criant pendant l’orgasme le nom de sa maîtresse précédente ; c’est le clou du roman.

Que D’Annunzio ne se soit jamais éloigné du fascisme est un fait établi. Qu’il s’en serait éloigné par la suite, en voyant le régime mussolinien devenir pendant la guerre un satellite du Troisième Reich allemand, n’est pas impossible, mais ceci relève de l’histoire-fiction : « Si D’Annunzio avait vécu jusque-là… »

*

II
D’Annunzio et la Révolution mexicaine

a/ Le fascisme italo-américain
b/ D’Annunzio et le Mexique

a/ Le fascisme italo-américain

Un point commun de nombreux pays américains de l’entre-deux-guerres était la présence d’une population immigrée italienne, dans des proportions plus ou moins importantes. En 1927, les Italiens représentaient, en tenant compte également de leurs enfants nés en Amérique, 6 % de la population des États-Unis, 6 % également de celle du Brésil, entre 40 et 50 % en Argentine et Uruguay.

Avec l’arrivée au pouvoir de Mussolini, l’émigration italienne prit fin, notamment en raison des nouvelles opportunités économiques créées dans le pays par le régime fasciste. Cette renaissance italienne, le pays passant en quelques années du statut de « nation prolétaire » (Corradi) à celui de nouveau pays développé, ne manqua pas d’exercer sur les criollos (Blancs) italiens d’Amérique latine un intérêt croissant pour le fascisme. C’est ainsi que furent créées dans les communautés italiennes de différents pays américains des institutions typiquement fascistes, telles que les Fasci, organes militants, le Dopolavoro, organisations de loisir, la Befana fascista, caisse d’aide sociale, etc.

L’Italie de Mussolini noua des relations diplomatiques avec les États latino-américains, dont certains se montrèrent particulièrement intéressés par les idées nouvelles du fascisme, notamment le corporatisme économique1. Au plan culturel, le Duce insistait sur le concept de « latinité » pour étayer l’idée d’une communauté hispano-italique unissant l’Italie et l’Amérique latine. Dans ce cadre, le régime soulignait l’italianité de Christophe Colomb et d’Amerigo Vespucci, le « césarisme » de Simon Bolivar, et cherchait également à contrecarrer le pan-hispanisme des intellectuels espagnols liés au camp nationaliste durant la guerre civile d’Espagne, la latinité fasciste étant présentée par le régime italien comme un mouvement moderniste, l’hispanisme au contraire comme une idéologie réactionnaire.

Cette diplomatie active, aidée par les communautés italiennes nationales, fit que, lorsque l’Italie fut sanctionnée par la Société des Nations après son invasion de l’Éthiopie, certains pays latino-américains, l’Équateur, le Pérou, refusèrent d’appliquer ces sanctions, ce qui contribua à les faire lever.

Les choses commencèrent à changer avec la guerre et la pression des États-Unis sur les pays latino-américains. Ces pressions avaient en fait commencé dès avant la guerre, les États-Unis demandant à ses voisins de réduire les activités fascistes sur leurs territoires ; sans doute considéraient-ils ces activités comme une forme d’ingérence contraire à l’immuable Doctrine Monroe. Quand les hostilités furent déclarées, les pays d’Amérique latine rejoignirent les Alliés l’un après l’autre (l’Argentine au tout dernier moment et sans doute en vue de faciliter son projet d’exfiltration de personnalités allemandes et italiennes). C’est donc à un renversement de politique des pays latino-américains que donna lieu l’entrée en guerre des États-Unis. (Dans certains cas, le renversement de tendance, de la part de dirigeants inspirés du fascisme, précéda l’entrée en guerre. Au Brésil, l’Estado Novo [État nouveau] de Gétulio Vargas, au pouvoir depuis 1930, fut édifié en 1937 sur des principes fascistes, notamment le corporatisme, et Vargas aurait même demandé à faire partie du Pacte Anti-Komintern, sans résultat ; mais dès 1938 il « lusophonisait » l’ensemble de la presse et de l’enseignement au Brésil, mettant un terme aux activités des organisations fascistes italiennes ou italo-brésiliennes dans le pays.)

(Sources diverses, dont la principale : Fascisti in Sud America, a cura di Eugenia Scarzanella, Casa Editrice Le Lettere, Firenze, 2005)

b/ D’Annunzio et le Mexique

Contrairement à nombre d’autres pays d’Amérique latine, le Mexique comptait fort peu d’immigrés italiens. Qui plus est, le président Cárdenas, au pouvoir depuis 1935, donna au pays une orientation nettement anti-fasciste.

À côté des institutions fascistes italiennes qui se développèrent au Mexique sur le modèle des autres pays latino-américains, là comme ailleurs plusieurs mouvements autonomes philofascistes virent également le jour :

–les Chemises Dorées (Camisas Doradas), membres de l’Action Révolutionnaire Mexicaniste (Acciόn Revolucionaria Mexicanista, ACR), appuyées par l’ex-« Maximato » Elías Calles (prédécesseur de Cárdenas à la présidence du pays), responsables de deux tentatives de coup d’État contre Cárdenas, tentatives soutenues par l’Union nationale des vétérans de la Révolution (Uniόn Nacional de Veteranos de la Revoluciόn, UNVR), et dont le leader, le général Nicolás Rodríguez Carrasco, ancien compagnon d’armes de Pancho Villa (il donna à son mouvement le nom des troupes d’élite de Pancho Villa, los Dorados) fut déporté aux États-Unis ;

–un mouvement autour du général Saturnino Cedillo, acteur de la Révolution mexicaine, gouverneur de San Luis Potosí, également auteur d’une tentative de coup d’État en 1938 ;

–un autre mouvement autour du général Román Yocupicio Valenzuela, acteur de la Révolution mexicaine, gouverneur de l’État de Sonora, d’origine indigène2 ;

–l’Action populaire mexicaine (Acciόn Popular Méxicana) de l’écrivain Rubén Salazar Mallén ;

–le Mouvement nationaliste mexicain (Movimiento Nacionalista Mexicano) ;

–le Mouvement des étudiants nationalistes (Movimiento de los Estudiantes Nacionalistas) ;

–la revue Timόn de l’écrivain José Vasconcelos3, ancien ministre de la culture de 1921 à 1923 pendant la présidence d’Álvaro Obregόn, puis candidat d’opposition aux élections présidentielles en 1929, qui, refusant le résultat de l’élection en raison des fraudes électorales qu’il dénonça, tenta l’insurrection armée avant de s’exiler un temps aux États-Unis et en France ;

–l’Union nationale synarchiste (Uniόn Nacional Sinarchista) ;

–le Parti national de salut public (Partido Nacional de Salvaciόn Pública), fondé par plusieurs anciens généraux et colonels de la Révolution mexicaine (Bernardino Mena Brito, Francisco Coss, Adolfo Leόn Osorio, qui fut surnommé « le tribun de la Révolution »…) ; etc.

Tous ces mouvements et personnalités furent plus ou moins liés aux pouvoirs italien et/ou allemand, y compris par des liens financiers. On voit que des acteurs de la Révolution mexicaine (Carrasco, Cedillo, Yocupicio…), désenchantés par le régime, le dénonçaient. L’un des griefs était notamment, sous la présidence de Cárdenas, que ce dernier trahissait l’« agrarisme » de la Révolution mexicaine pour des idées collectivistes d’origine marxiste.

C’est dans ce contexte que D’Annunzio assuma le haut patronage de la Société italo-mexicaine (Società Italo-Messicana) créée en 1923 par le régime fasciste. (Source : article Bajo el signo del Littorio: La comunidad italiana en México y el fascismo 1924-1941, par Franco Savarino)

Durant l’occupation de Fiume en 1919-1920, D’Annunzio avait ajouté aux thèmes irrédentistes (nationalistes) celui de la révolution anti-bourgeoise. C’est cette dernière tendance qui lui fit recevoir l’hommage de Gramsci et de Lénine, même si ces derniers fermaient alors les yeux sur la mystique nationaliste de D’Annunzio. D’un autre côté, ce mélange de révolution anti-bourgeoise et de nationalisme en conduit certains à parler, pour le coup de Fiume, de « première expérience fasciste » (avant la prise du pouvoir par Mussolini en 1922).

Le fait que D’Annunzio ait accepté le patronage de la Société italo-mexicaine semble indiquer (cela reste à démontrer) qu’il connaissait la culture et l’histoire du Mexique, et, que dans sa propre pensée révolutionnaire, il avait peut-être médité l’exemple de la Révolution mexicaine. De sorte que, si l’on admet que D’Annunzio eut une quelconque influence sur le développement intellectuel du fascisme (ce qui est le point de vue adopté par la page Wikipédia italienne sur lui : «Come figura politica lasciò un segno nella sua epoca ed è considerato un importante precursore nonché ispiratore del fascismo italiano.»), il se pourrait que la Révolution mexicaine ait joué un rôle dans le développement du fascisme par ce biais, compte tenu également du fait que nombre de vétérans de cette révolution devinrent par la suite sympathisants du fascisme italien.

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1 La Constitution de style totalitaire, et notamment corporatiste, en vigueur au Paraguay entre 1940 et 1967, adoptée sous la présidence du général Estigarribia et inspirée du fascisme italien, peut être considérée comme la Constitution fasciste la plus durable de l’histoire mondiale (si on laisse de côté les Constitutions de l’Estado Novo portugais et du franquisme espagnol, qui ne sont pas à proprement parler du fascisme pour certains).

2 Le général Yocupicio, gouverneur de l’État de Sonora de 1937 à 1939, semble être aujourd’hui encore une figure importante aux yeux des Indiens Seri, ou Conca’ac, comme en témoigne le récit suivant, qui parle d’une pacification des relations entre cette communauté indigène et les autorités de l’État mexicain pendant son gouvernorat.

Punta Chueca: Socaiix

En aquellos tiempos, cuando trabajaba como gobernador de la comunidad conca’ac el señor Chico Romero, acordό la paz entre conca’ac y mexicanos con el general Yocupicio, quien por medio del señor Chico Romero y su compañero Antonio Herrera, apoyό a la comunidad conca’ac; por eso el general es inolvidable para nosotros.

Una forma de terminar la guerra fue que los conca’ac mayores y menores comenzaran a estudiar para aprender a leer y escribir. Algunos de los que estudiaron fueron los que fundaron el pueblo en que vivimos y que se llama Punta Chueca.

El general Yocupicio, junto con el asesor del gobernador Luis Thompson y su hermano Roberto, apoyaron con muchas cosas y trabajos a la comunidad.

Los que iniciaron el pueblo se dedicaban a pescar caguama y pescado por el consumo familiar; vivían en Santa Rosa, después vinieron a Punta Chueca y Campo Ona. Así se quedaron trabajando hasta formar el pueblo; después vinieron gentes de otros lugares a quedarse en Punta Chueca, propiciando también la construcciόn de los primeros caminos que se hicieron, cortando mezquites, cactos y todo lo que encontraban a su paso.

En esos tiempos la pesca se hacía con dinamita o anzuelo y arpones de varilla, para los tiburones grandes. Algunos de los fundadores del pueblo aún viven, por ello podemos encontrar a hombres que perdieron dedos de la mano, al explotarles la dinamita antes de tiempo.

Así se formό la comunidad Punta Chueca, un pequeño poblado que ahora es conocido por artesanal, histόrico y pesquero, que naciό gracias al esfuerzo de las personas, sin apoyo del gobierno.

Estamos muy agradecidos con nuestros antepasados que fundaron esta comunidad, ahora sus descendientes vivimos felices y libres en nuestro territorio donde nacimos, crecimos y queremos morir.

Historias de los conca’ac, Consejo Nacional de Fomento Educativo Conafe, 2006, pp. 91-2

3 On a vu D’Annunzio, dans ses lettres, louer Mussolini pour les faits d’armes de l’Italie en Éthiopie. D’Annunzio exaltait – classiquement pour un nationaliste – la valeur guerrière dans le fascisme, au service de la gloire (ou de la gloriole) nationale.

Il n’est pas inintéressant d’observer qu’un autre intellectuel ici nommé, le Mexicain José Vasconcelos, adopte à ce sujet un point de vue diamétralement opposé, à savoir que l’esprit militaire du fascisme serait étranger à l’italianité, ce dit non point au discrédit de celle-ci mais plutôt de celui-là. Cela est affirmé cependant sur le mode hypothétique, à savoir, même si les Italiens ne possédaient pas l’esprit militaire, il faut admettre que « toute culture supérieure tend à dépasser le complexe belliciste » (toda cultura superior tiende a superar el complejo bélico) – complexe dont les lettres emphatiques de D’Annunzio à Mussolini sont au contraire une expression débridée.

Está hoy de moda hacer burla de los desplantes del dictador Mussolini, que no corresponden a la realidad de su naciόn, pero aun suponiendo que al italiano le falte lo que se llama espíritu militar, esto mismo es ya una recomendaciόn si se atiende a que toda cultura superior tiende a superar el complejo bélico, y si los italianos han conseguido esto último, con eso bastaría para colocarlos a la cabeza de la civilizaciόn; pero es un hecho, además, que en todos los όrdenes, desde la poesía del Dante a la bomba atόmica de Fermi, en dos mil años de historia, no hay un momento en que Italia no haya sobresalido a la par de los más adelantados, cuando no por encima de ellos, en ciencia y en arte, en política y en religiosidad.

José Vasconcelos, La flama. Los de arriba en la Revoluciόn. Historia y Tragedia, 4a ed. 1960, p. 324

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Pour compléter cette lecture, on peut consulter également :

–sur Vasconcelos, mon billet Literatura latinoamericana comprometida… a la derecha (espagnol et anglais) (ici) ;

–une bibliographie d’ouvrages d’Amerikanistik publiés dans l’Italie fasciste (ainsi que dans le Troisième Reich) (ici).