Dans les vers qui suivent, tirés du recueil Fiamma chiusa (Flamme renfermée) de 1907, paru chez l’éditeur Nicola Zanichelli à Bologne, le poète italien Mattia Limoncelli (né en 1880), montre une philosophie pessimiste proche de celle de Giacomo Leopardi dans son Zibaldone, nourrie d’études anthropologiques darwiniennes et, selon toute apparence, lombrosistes sur le déclin des races. Ainsi que les poètes futuristes, Limoncelli semble avoir souffert des décrépitudes d’une culture fin-de-siècle moribonde, stagnante, spécifiquement dans le monde « latin », sans cependant rejoindre les tentatives de rénovation avant-gardistes des poètes autour de Marinetti. Tant les futuristes, dans leur grande majorité, que le plus traditionnel Limoncelli devaient cependant adhérer à l’essai politique de rénovation de l’Italie de la première moitié du vingtième siècle : Mattia Limoncelli fut député de 1929 à 1934.
Auteur de recueils et d’essais, il fut critique littéraire de même que critique d’art, et dirigea l’Académie des Beaux-Arts de Naples. De 1949 à 1958 il fut en outre président du « Cercle artistique polytechnique » de la même ville. (Limoncelli était originaire de Salerne, en Campanie, région dont Naples est le chef-lieu.)
Portrait de Mattia Limoncelli par Paolo Emilio Passaro, 1955. Source : MUSAP – Fondazione « Circolo Artistico Politecnico », Napoli.
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Flamme renfermée (Fiamma chiusa, 1907)
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Accablement (Sconforto)
Je sais que je suis le fils d’un peuple malade et que je porte sur la nuque le poids d’un péché
que je n’ai pas commis. Je suis le fils d’une fausse ardeur, le fils d’un art muet qui est enfant de la douleur.
Et j’ai aimé tout ce qui tombe, décline sans laisser même un signe, un vestige, une empreinte…
car je sens en moi un feu qui ne durera pas, comme un bourgeon inutile qui se fane sans mûrir ;
car mon cri douloureux, incertain passe sans être entendu, ainsi qu’une voix dans le désert ;
car je suis l’enfant de la lente ruine, de l’immense agonie de la race latine.
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Nous autres poètes d’une décadence inquiète sommes les rares symboles d’un autre âge à venir
et sur nos lèvres lentement se développe un chancelant idiome qui meurt et se dissout,
et nous mourrons avec lui, notre douleur mourra avec la parole cherchant sa perfection.
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En vain (Invano)
Si doux, Marie, comme étaient tendres alors mes chants ; pauvre amie, vois, je ne saurai plus jamais faire de tels vers.
Je créais des héros dans mes contes, créais des héros dont les tristes fronts avaient des rides que je n’avais pas encore !
Pour ma parole la lumière suffisait de ton clair visage ; elle ne suffit plus, il me faut un flot de gens assemblés…
Et je n’ai pas ces gens. Je veux la franche vérité pour emblème ; le chant qui part comme une flèche et méprise les délais.
Le vin qui pétille et ne s’évapore point, la belle et sincère ardeur, la vérité qui n’a pas encore été dite, et… je ne sais la dire !
En vain demandé-je un chant à ma vie, un port à la mer en courroux ; une parole qui ne soit accompagnée de larmes, qui ne soit de découragement.
Une religion fervente, sûre d’espérance et de douceur, une vérité qui ne soit pas nouvelle découverte de nouvelles faiblesses.
Je m’attaque à la vie qui passe, je clame : Force !… et somnole. Plus je dis qu’il faut être fort et plus je suis débile… Marie… quelque chose m’a fait vieux !
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Préraphaélites (Preraffaellite)
Mes doux rêves sont des grâces fantaisistes de triptyques flamands – des monts et d’ingénus horizons d’un bleu égal, comme en peignait le Pérugin.
Ce sont les fantômes paisibles, virginaux que sur fond d’or dans son travail silencieux portraiturait Gentile da Fabriano :
Vierges sans poitrine, extasiées en un rêve lointain, Madones créées par une légère agitation de l’imaginative, aux cheveux d’or, au pied menu, à l’œil pensif, que l’on voit une fois et qu’on ne peut oublier.
Mon rêve est la subtile beauté ignorante de ses charmes : il est cette chose délicate comme vous, madame.
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À la neige (Alla neve)
Ce sont des larmes, des rêves, ce sont des chimères qui tombent lentement, ce sont des sourires d’amour, de légers fantômes vaporeux qui furent un jour dans mon cœur. Ainsi tombe la neige lasse, au sol et sur la proche colline, blanchissant les tendres mottes, les champs, les murs et les maisons.
Pourquoi te presses-tu, blanche amie ? As-tu tellement envie de recouvrir la terre ? Cet habit immaculé demain sera dissous par un tiède rayon. Tu pares aujourd’hui d’arabesques les prés, les lauriers chevelus, mais aux premières lueurs ces drapés turgides et ce blanc manteau se déferont en larmes… comme des rêves d’amour, comme des chimères qui tombent lentement…
Tu ne sais pas tout cela, ô neige. Inconsciente, tu suis le chemin qui t’est donné, sans te lasser de venir au sol et sur la proche colline, et tu blanchis les tendres mottes, les champs, les murs et les maisons.
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Fatigue (Stanchezza)
Quand Dieu à toi pensa, si jamais il pensa à toi, il était las et ce fut ton malheur de venir à son esprit quand les maints soupirs de l’immense Nature pressaient ses flancs épuisés. – Alors tu vins à la vie, et gravée dans ton visage on lit la trace de fatigues qui ne furent pas tiennes, la morne empreinte de douleurs non souffertes… et tu vins comme l’œuvre inerte d’un génie à son déclin…
Quand dans le fébrile silence de la nuit tes chairs par les entrailles maternelles furent conçues dans la faible étreinte d’une nuit d’insomnie, elles ne furent point affermies par le désir ardent du cœur, ni ne les pressa un embrassement créateur.
Et tu vins, créature muette, le regard, comme le sourire, las, fatiguée de vie non vécue !…
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La petite maison rouge (Casetta rossa)
Petite maison rouge dans la campagne où se pressent les arbres et les haies, où le ruisseau se lamente, brille et serpente entre les bergeries… petite maison rouge dans la campagne, comme, comme sont tristes les choses que tu vois, et tu restes seule et contente parmi ces choses tristes…
Passent les fleuves, passent les orages, chaque jour est un adieu, et chaque adieu, des larmes… Passe Marie et passe mon chant, toi tu restes, seule au bord du ruisseau qui te baigne, petite maison dans la campagne.
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À une dame (Ad una signora)
Avez-vous déjà vu aux heures du soir, ami des amants, sur des flots céruléens une légère flamme de gemmes et de brillants s’éprendre ? vous prit-il alors l’envie de marcher dans cette clarté sur la plage, et regardâtes-vous, madame, l’étincellement de l’onde avec vous errer, humble et quiète, vous suivre partout ?
Ce rayonnement est mensonger, il vous enjôle : de chacun, dame crédule, de chacun cette lumière est l’amie. Quiconque se promène sur le rivage voit à cette heure une clarté fidèle lui parvenir. –
Hélas, madame ! quand je vois la scintillation de vos pupilles caressantes se mouvoir de-ci de-là, je pense au tremblant rayon agité de la lune sur la mer…
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Blonde (Bionda)
Vos chairs de jeune fille blonde ont de pâles tendresses de rose et l’on dirait qu’une vertu s’y cache laissant l’esprit pensif.
Il s’en déprend un souffle charnel, et qui le respire sent tout à coup descendre en son sein une douceur comme de suavités du Paradis :
une douceur qui décolore tout le reste, emplit toutes les voies du plaisir et fatalement suggère à l’âme de ne point vivre une heure de plus après cette heure.
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Tes pupilles (Le tue pupille)
Elles jettent de petites flammes et semblent des profondeurs marines où le soleil descend et parmi des arabesques d’algues allume de tremblantes phosphorescences de perles.
Comme un son que l’oreille croit, par son intensité variable, parfois proche et parfois lointain, tes pupilles tantôt sont si glacées qu’elles rendent vaine toute espérance,
tantôt brillent de flambants reflets qui donnent au rêve certitude et proximité, font rouvrir les bras à l’espoir ; il semble alors que l’âme éclate.
Il semble qu’éclate mon âme tout entière et que pleine de désir elle attende de mourir sur les lèvres dans un baiser ; prévenantes, tes pupilles alors lui disent : « Reste !
Reste en cette vie contente de rêver choses si douces ; davantage réjouit le baiser rêvé, non cueilli ; hormis le rêve rien ne vit. »
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Le sabbat des sylphes (La tregenda dei silfi)
Nous volons, nous volons de-ci de-là et portons nos gais regards sur les gens pitoyables, nous tissons misère et tourments pour les mortels insensés ! Nous volons de-ci de-là et tant que durera le macabre sabbat nous distillerons du flot impur les larmes les plus tendres et les pleurs les plus secrets du cœur, pour en faire une mixture perfide et des philtres fatals qui dessécheront le sang dans les veines des pâles mortels. Nous volerons de-ci de-là tant que dure le macabre sabbat.
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Absorbée dans l’ample roue du créé, la Nature aux yeux bandés oublie souvent une âme, qui reste stérile semence d’une vie tronquée sans forme ni figure. Souvent dans le livre de la vie une page reste blanche et cachée et l’esprit oublié criant en vain, dans son souffle ultime va chercher une forme, un nom, un visage qui le reçoive et apaise sa soif. Sottise ! Car la nature est sourde et ne se souvient pas de lui – il est condamné à désirer éternellement, en voletant, le but inaccessible, âme inquiète dans l’espace infini, toujours comme un désir, jamais satisfaite de cette vie qu’elle n’eut entière.
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Et nous sommes ces âmes, la nature aux yeux bandés a laissé blanches les pages de notre vie. Âmes fatiguées, nous volons de-ci de-là dans le fallacieux séjour des mortels, nous marquons les pages blanches des maux des plus tendres larmes, des pleurs avec lesquels nous tissons leur misérable vie.
Ainsi nous consolons-nous.
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Veille, ô savant ! cherche dans l’insomnie le vrai que demain nous dépouillerons ; nous te tendrons une nouvelle vérité qui annulera celle d’aujourd’hui. À la fin ton esprit sera sens dessus dessous. Sot enfant qui pâlis sur les feuillets rancis, sues et consumes la fleur de tes années en quête de nouveaux combats et puis dans le dernier crépuscule nous viendrons troubler l’heure de ton repos, nous viendrons te montrer dans l’agonie que la vérité la plus claire est un mensonge !
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Vole, presse-toi, ô cavalier, galope sur la croupe magique, rêve destriers, combats, lices, joutes et monstres belliqueux, rêve le droit de la force, rêve la mort glorieuse sur le champ d’honneur de la Patrie. Nous viendrons, quand tes paupières pensives sur les tristes mélancolies du soir se ferment, te dire que tu ne mourras point au champ d’honneur et qu’au moment où la terre natale à grands cris appellera ton épée, tu seras loin de la Patrie, et le silence étouffera tes soupirs inutiles. Oublié, par un germe facile tu trouveras la mort et la fosse commune !
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À toi, blond poète qui vas répétant les erreurs éternelles avec des larmes et des fleurs, nous viendrons aussi, dans la secrète insomnie de l’abattement. Nous te volerons les doux accents, les rimes les plus vierges : et c’est en vain que te presseront le cœur d’insatisfaits instincts de Beauté.
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Ô liées par des liens secrets, âmes nées pour l’éternelle étreinte – ô vous, créatures jumelles aux grands yeux fatals, faites pour parler le langage muet : lèvres créées pour se baiser, occultes mouvements de sympathie, pleurs, sanglots nés pour s’unir comme en rime suave, nous vous séparerons. – Quand vous parlerez ensemble, quand vous vous direz votre espoir, mouvements cachés et vœux secrets, nous soufflerons sur ces paroles et vous ne vous comprendrez plus ; nous aspergerons de fiel l’amour dans les pupilles et le sourire et le miel de la bouche : vous vous quitterez ! Vous aimerez dans les rêves et le délire des veilles secrètes, vous vous consumerez en larmes et soupirs sans vous revoir jamais.
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Pages blanches de notre vie, nous vous marquerons toutes de délire intense : pages blanches de notre vie. Nous poursuivrons notre vol jusqu’à l’orbite fébrile des étoiles, et quand le chagrin n’aura plus de larmes et la vie ne comptera plus de victimes, nous nous reposerons enfin.
Quand résonnera dans le néant l’ultime sanglot de la vaine légende de la vie et de l’homme, nous achèverons ce macabre sabbat.
Ndt. Ces « fragments » en distiques relatant une histoire d’amour et formant la troisième et dernière partie du recueil sont au nombre de quatorze. Nous traduisons ici les deux premiers.
I
Comme ces fresques rongées d’humidité qui révèlent dans leurs dessins résiduels un thème ancien
où des apparences et restes de manteaux, d’emblèmes et de rubans semblent vivre à peine sous les voiles suintants,
ainsi, aux reflets épars d’un signe, entre les scories des ruines, des décombres, vivent ces vieux épisodes
que je développe en alexandrines cadences. Elles vivent légères et joyeuses, blanches voiles latines
sur des mers de turquoise ; vivent inconsolables, ailes fatiguées d’alouettes dans l’été finissant…
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Et ce sont des habitudes de plaisantes, nymphales demeures où, dansant au bord de la mer,
vient une foule de hardies viragos les cheveux au vent, sein impollu, à peine mûr, comme
en pittoresque rêve hellénique. Ce sont de légères allusions de sourire sur des lèvres honnêtes, de brèves
fixités de pupille, des rêves amoureux qui montent lentement dans l’âme comme les suasions
d’une personne tendre, proche et très chère, toujours sentie près de soi et jamais vue.
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Naguère, joyeusement aiguë, se mêlait à l’air une réjouissance de lyre :
quand, corrects les plis du manteau, le front ceint de laurier, Anacréon chantait pour Bathylle.
Les jardins répondaient dans le bourdonnement des abeilles ; parmi le lierre, du marbre le plus blanc les Priape
licencieusement composaient en lignes dressées les extrémités. Des pampres abondants
enveloppaient d’épaisses guirlandes des nudités marmoréennes aux tétons pleins,
simulacres voués à Cérès, et c’est ainsi que passait le dernier rêve de la beauté attique.
II
Mon histoire est brève. Je suis un mélancolique amateur de choses infimes, un triste et laconique
oisif, de ceux qui regardent partout, jusqu’aux taches d’humidité, pour en extraire
une forme fantastique. Nous autres préférons voir une scène depuis les coulisses, une broderie
à revers, l’ébauche d’une vieille correspondance pour lire à travers les ratures la mobilité
de la pensée. – Mon histoire n’est pas longue à raconter ; comme les contes. C’est un léger
souffle de flammes roses. – Dans la trame toute simple de cette histoire il manque un coup inattendu
de pistolet, un solennel château légendaire, et les frissons d’une nuit avant un duel…
C’était en mes jeunes années et c’était une petite fleur de rosier thé, aux pétales de pourpre : la vie
était serrée dans le poing comme un don caché. C’étaient des rêves inquiets, un désordonné
désir, des misères imaginaires, des aspirations turbulentes, fantastiques… Mes vingt ans. –
Vingt ans, vingt farouches destriers frein rompu comme au vol d’une joute médiévale, vingt grands oiseaux
chimériques… et rester inconnu sans baisers ni sourires, et regarder dans le vide…
seul comme un habitant des bois, dans la salle à manger, pensant à de vieilles histoires en vers, à des romans…
Héros nocturnes, amants, courtoisies, une foule de belles protectrices… et rester si seul !
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Dans cette solitude apparut comme un peuplier blanc solitaire dans le désert, Narcissa, et même elle me sembla
plus belle encore. – Ses yeux avaient cette clarté d’orage sous la nuée, cette lumière funeste
des lames d’Arabie. – Noirs étaient les enroulements de sa chevelure, mal contenus par le peigne, envahissant
la plastique fugace de ce front fermé, comme un antique sanctuaire, à tout examen, fondu
dans l’argile étrange du Caprice. Le front joyeux ignorant tout : appels, outrages, affronts
du temps, ce front de déité renfermant une logique difforme qui à la fois illusionne
et dévaste. Les chairs avaient des suavités d’ivoire, et dans les lignes et les souplesses
des reins, des bras, du torse délicat il y avait des habitudes de panthère aux aguets,
des assoupissements anxieux, des somnolences de félin, interrompus de frayeurs et d’impatiences.
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Elle avait cette utile vertu de l’amiante de perdurer dans la flamme, de ne guère brûler :
audacieusement, entre le monde et la morale elle avait tracé une diagonale
qui lui octroyait l’honneur de passer pour honnête et la volupté de ne point l’être. – C’est, cette morale,
celle de la tour penchée de Pise, toujours sur le point de tomber et qui jamais ne tombe !
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Ici prendra fin le chant, et vous, Narcissa, trouverez dans mes vers vos secrètes tépidités
et d’une rime à l’autre la caresse des invitations, des baisers à pleines lèvres, le minium
de vos gencives dans le sourire ; la fureur des caresses audacieuses ou lentes ; le duvet
si doux, comme un velours végétal de fruits magnifiques, l’arôme sensuel
féminin vous ceignant, belle créole, comme une auréole vitale et protectrice
qui persuade et triomphe. Et quand vous y trouverez nos heures passées et notre paix,
troublée peut-être vous reposerez ces feuillets, et de la poitrine vous monteront, inutiles, des pleurs.
1/ Urbanité de Galatée 2/ Les toiles d’araignée 3/ Chaville-New York 4/ Port aux ladres
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Portrait du poète par Marc Andriot, 2024. Feutres noirs, mine de plomb, encre de Chine et pinceau.
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I
En accordant mon luth, je tombe dans mes bottes. Un ancien souterrain s’ouvre alors devant moi Vers un ciel étoilé, comme des papillotes Sur un pourpoint de clown en satin ou de roi.
En tournant la cheville – ou la clef – d’une corde, J’ouvre un portail de glace entre des bosquets verts Sillonnés par un même affluent qui déborde D’une vasque où des yeux d’ondine sont ouverts.
Je visite un nymphée ombreux de macles roses Et rouges dont la source étincelle elle aussi ; Cette onde est un miroir pour les cœurs et les choses Dans nos rêves, sans nom et qui vivent ici.
En exhalant un chant je vole, sans les ailes, Vers un astre où je veux plonger comme un phénix Avant de me gorger des larmes éternelles De la nuit nébuleuse, hyacinthe d’onyx.
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1/ URBANITÉ DE GALATÉE
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II Galatée
Galatée, avais-tu la moindre conscience De l’impossible amour qu’en moi tu concevrais, Et l’as-tu donc voulu, si mes doutes sont vrais ? As-tu voulu me voir frappé de pénitence ?
À la haine de tous découvert, aux coups bas ? Comment l’ai-je pu croire un seul instant, sans rire De cette folle idée en moi d’un tel empire Si, quelquefois du moins, tu ne le voulais pas ?
Je repense à ce temps de sifflantes vipères Dans les plis des rideaux, de venins, de poignards, Où je n’avais d’appui contre tant de lézards Qu’en évoquant sur l’eau de tes yeux des chimères.
Et toi vaincue, alors la meute, en sa stupeur, Aurait d’effroi pâli, replongeant dans son antre ; Et ma main sur ta tête, un bras dessus ton ventre, La déesse captive, ils seraient morts d’horreur.
Mais je n’étais pas fait pour vivre avec des bêtes, Même si tu régnais sur elles dans ce puits. Même quand ta grandeur illuminait mes nuits, Leurs grognements gênaient mes voluptés secrètes.
Je t’aimais comme on aime un horizon lointain Qui nous donne un espoir de bateaux, être libre, Comme le son qui naît lorsque la corde vibre Et vole, et nous avec, en délirant soudain…
Mon vice a fait le reste, une âme de poète. Aujourd’hui j’ai voulu te chanter à nouveau, Mais je suis écœuré par ces têtes de veau Qui m’ayant assombri te volent la vedette…
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III Ai-je tout inventé ?…
Galatée, aviez-vous même les pieds sur terre, Une des qualités que vous prêtent les gens, Quand tout le monde vit – en eut la bouche amère – Que vous aviez pour moi des sourires… urgents ?
Était-ce moi, peut-être, ignorant des usages, Qui tenais pour faveur la simple urbanité ? Étais-je, survenu de champêtres bocages, Le sot que fait siffler un long décolleté ?
Ou, si je ne suis point un céladon agreste, Était-ce, par hasard, que tout, venant de vous, Devait prendre à mes yeux une couleur céleste Intéressant de près mes rêves les plus fous ?
Et si vous me disiez bonjour, j’entendais : « J’aime Ton visage où paraît un merveilleux esprit » ? « Le temps va se couvrir » devenait « Quel poème M’écriras-tu, poète à qui le ciel sourit » ?
Ai-je tout inventé, tout lucubré, fantasque, Tout affabulé comme un gros-jean à la cour, Incapable de voir sous la poudre le masque ? Incapable de voir, aveuglé par l’amour ?
Ah que Dieu me pardonne alors cette folie d’innocent bien dupé parmi des aigrefins, Car j’ai par cet amour vidé jusqu’à la lie Une coupe du plus améthyste des vins !
Et tandis que pour eux votre magnificence Était un guéridon de plus parmi les ors, Je trouvai pour mon bois une divine essence Et fais votre statue en fondant leurs trésors.
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IV Urbanité
Galatée, en jugeant que votre urbanité, Massive, triomphale, avait un sens occulte Par moi seul déchiffrable, érotique et hanté, En cette erreur je fus le dévot d’un long culte.
Agreste céladon, j’étais comme le sot Qui, venant à la cour où les chairs se dévoilent, Croit que la porcelaine est un rustique pot Et sert à des civets que des mains rouges poêlent.
Vos fascinations blondes et de vermeil Étaient un instrument de la diplomatie Et non je ne sais quel fantastique soleil Pour l’âme solitaire en dolente autarcie.
Comme le plébéien dans le temple conduit, Admirant les seins nus de la blanche déesse Voit selon la nature et siffle, fait du bruit, Je crus que vos beautés visaient à la tendresse.
Je ne remarquai point qu’en passant près de vous Dans ce palais de jaspe, on observait en peintre Les sombres Géricault comme vos charmes fous, Et que l’on restait froid et raide comme un cintre.
Ce fut donc un malheur que, ne comprenant rien À cet ennui profond, glacé du sanctuaire, Je fus saisi d’amour et voulus votre bien, Plus qu’à ses objets d’art un vain propriétaire.
Et ces urbanités magnifiques, le chœur Des suaves tourments, échevelés et fauves, Me les alambiquait en murmures du cœur, Et je voyais vos yeux bleus comme des ciels mauves.
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V Certificat d’urbanité
Contre l’urbanité ce sauvage impétrant A commis de nombreux impairs inexcusables, De notre vénérable étiquette ignorant, Et ses rusticités semblent inépuisables.
Les faits étant connus, nous irons droit au but : Nous n’accepterons pas que notre Galatée Soit vue avec ce gueux sans jeter un grand zut, Sans que cette insolence abjecte soit matée !
– Mais enfin, messeigneurs, avez-vous oublié Que nous servons le noble esprit démocratique Et que le moindre mot peut être publié ? Modérez ce laïus trop aristocratique !
– Que faire ? Nous avons dans nos murs un serpent. – Quelle ruse a bien pu parmi nous l’introduire ? – Messieurs, c’est trop parler : ce fâcheux occupant Doit disparaître avant que le trouble n’empire…
– J’ai trop mangé, je crois que je vais défaillir… – Silence ! Nous savons quelle scélératesse Constitutionnelle a pu circonvenir La cooptation de notre alme sagesse :
Le fourbe sans scrupule avait d’un paysan La perfide cautèle, et pour longtemps encore Il nous eût abusés en parfait courtisan Si nous n’avions chez nous la nymphe qu’il adore,
Galatée, un soleil reflété par les eaux ! Car elle est, sachez-le, pour nous l’ultime épreuve : Les impétrants bien nés succèdent, mais le faux, Se révélant à tous, de ses larmes s’abreuve.
Celui qui ne sait point garder l’urbanité En présence du col de neige blanche et blonde Est démasqué, son nom flétri : « Rusticité ! » Il sort à tout jamais, seigneurs, de notre monde.
Tandis qu’en vain il rêve en fou voluptueux, Il ne s’en doute pas, le piège se referme, L’escalier sous ses pas devient tout tortueux : Le gravissant, jamais il n’en verra le terme !
Aussi ne craignez point qu’il cause quelque mal, Pour lui notre château se change en labyrinthe. Qui profane le seuil d’un pied fruste, brutal Pénètre dans sa tombe en forçant notre enceinte.
S’il restait en ce lieu, vous ne le verriez plus, Invisibilisé dans son propre blasphème. C’est désormais un mort, un fantôme de plus ! – Mais qu’en dit, monseigneur, Galatée elle-même ?
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VI Urbanité de Galatée
L’urbanité de Galatée M’a foudroyé comme l’éclair, Car je l’ai mal interprétée : Pour moi, son amour était clair !
N’eût-elle été que belle, en somme, J’aurais admiré sa beauté ; Mais sans devenir fou quel homme Pourrait voir son urbanité ?
Celui qui voyait une nymphe Jadis en était possédé : Quand on examinait sa lymphe, Le plasme était tout oxydé.
Le fou que Galatée engage En dialogue trivial Se croit élu, soupire, nage En un firmament idéal…
Son urbanité me fit croire À des faveurs, des sentiments, Et je brodai toute une histoire Sur quelques affables moments.
Quelle n’a pas été ma honte, Tous ont vu ma rusticité : Le voilà qui s’invente un conte Après un peu d’urbanité !
Alors je regagnai ma terre, Cette terre qui ne ment pas ; J’y resterai, nom d’un tonnerre ! Y passant de vie à trépas.
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VII Chant d’un rustique
Pour de Galatée être aimé D’une amour longue mais subite, Manquait à mon laïus pâmé L’urbanité d’un cénobite.
Eussé-je eu dans la gorge un chat Ou parlé comme un chien aboie, Je n’eusse, ou lançant un crachat, Moins gagné que son œil chatoie.
Je ne peux lui plaire en parlant Car je ne suis pas de son monde. Je ne sais pas être galant Comme elle sait, elle, être blonde.
Il ne sert à rien que je sois Bien vêtu, que j’use la brosse : Il faut de l’or et non des noix Pour que la filière dégrosse.
Celui qui pense qu’être beau Suffit à qui vient de banlieue, Il croit qu’on attrape un oiseau En mettant du sel sur sa queue !
J’ai de la peine et du chagrin Mais hélas, si mon œil se brouille, Je n’ai pas le mot zinzolin Qui plaise et je dis : L’eau, ça mouille…
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VIII Du fond de mon néant
Je crains que les plaisirs de l’esprit, Galatée, Ne laissent qu’amertume eux aussi derrière eux, Et que les cultiver ne rend pas plus heureux Qu’une possession terrestre convoitée.
Et le renoncement à mon amour pour vous, En pensant que serait noble ma solitude, Est en somme une longue et lente lassitude À force de lutter contre tant de dégoûts.
Et resté sans l’appui d’une âme sœur, humaine, Face à l’envahissante hostilité des sots, Je sens bien qu’être vain de l’usage des mots Ne peut jamais lever complètement la peine.
La peine d’avoir dit à cet amour va-t’en… L’avoir dit n’était-il le seul recours possible, Puisque je crus pouvoir toucher l’inaccessible, Si cet orgueil était la ruse de Satan ?
Mais si j’avais gardé cette vaine espérance En mon cœur éconduit, aurais-je plus souffert Qu’en voyant devant moi cet immense désert Qu’il me faut traverser jusqu’à la délivrance ?
Désert sans oasis où les rêves défunts Parsèment de leurs os blanchis le triste sable… À quoi bon dans ce vide affreux être capable De raisonner, avoir des sens loin des parfums ?
Galatée, entendez ce soupir, cette plainte De celui qui chantait pour vous dans son printemps ; C’est en vain qu’a coulé sur mon chagrin le temps, Même si dans l’espoir a mordu son atteinte !
J’ai vécu seul et sombre avec un souvenir. Je mourrai loin de vous que j’aurai tant aimée, Une branche de l’arbre en un puits abîmée Que la sève n’a pu près de vous retenir…
Du fond de mon néant je vois dans la lumière Vos belles frondaisons se balancer au vent, Et je coule dans l’eau glaciale en rêvant Au temps où j’aurais pu fleurir avec vous… fière.
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IX Un soir améthystin
Si, prise de regret lancinant, Galatée, Vous repensez à nous, un soir améthystin, Cherchez ceux que la vie, un sinistre destin Ont jetés sur la route inclémente, agitée.
Non, ne feuilletez pas les bottins du succès Pour y trouver mon nom et d’éclatants faits d’armes : Je n’ai d’autre butin que ma peine et mes larmes Ni d’autre légion d’honneur qu’un grand abcès.
Si vous m’avez rêvé comme je vous ai vue Dans mes songes, touchant la longue balustrade D’un grand colimaçon pailleté d’or et jade Sous des vitraux flammés, une amphore touffue,
Ne cherchez pas mon ombre ailleurs que dans les coins, Les caves où sanglote une misère noire. Et si j’avais pour vous une cape de moire, N’avisez qu’aux manteaux élimés et sans soins.
Ô si vous m’avez vu parfois en longue étreinte Vous enlacer, un chêne en la terre planté : À hauteur de visage ou d’yeux rien n’est resté, Regardez à vos pieds la luciole éteinte…
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X Une vision
Je montais l’escalier pour aller vous étreindre Devant un haut vitrail flamboyant de couleurs, En ce rêve éveillé que je voudrais vous peindre Et qui vit avec moi par toutes mes douleurs.
Et je vous embrassais dans le nimbe du verre Chatoyant de rubis, topazes, péridots, Vêtu de noir et vous de noir vêtue et claire Par vos cheveux dorés ondoyant sur le dos.
Et cet embrassement définissait mon âme Comme une éternité retrouvée entre nous ; Et je redevenais léger comme une flamme En m’oubliant, serré dans vos bras de saindoux.
Quel grand seigneur étais-je avec vous, Galatée ? Quel fut donc le secret de cet adoubement, Dont l’eau de ma mémoire à tout jamais hantée Augure le fatum de quel affrontement ?
Que vienne le moment de tirer mon épée : Je n’ai jamais douté du pouvoir de vos mains Et que d’un trait de feu la tête un jour coupée Du dragon ouvrirait enfin tous les chemins.
Qu’en votre sacré nom le rite s’accomplisse, Je ne vis que pour vous, pour vous prêt à mourir. Mon âme est dans ce rêve enluminée : ô puisse Ma parole, pour vous sauver, le retenir.
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XI Blason
Alors que j’avais cru m’élever jusqu’au trône De sa noble beauté par un puissant élan Irrésistible et fou, je montai vers l’icône, Certes, mais retombai sans atteindre son plan.
La chute me brisa, je roulai dans l’abîme De ténèbres hanté par un peuple cruel, Mes yeux pleurant du sang et tournés vers la cime Que j’avais effleurée, avide, au bord du ciel.
Nulle suggestion n’aurait pu me contraindre À suspendre mon saut vers le but de mon cœur, Et si j’ai tout perdu je ne songe à m’en plaindre : Au moins ai-je tenté de faire mon bonheur !
Plus abaissé que tous à présent, je demeure Fier de ce bond céleste et de sa triste fin. Je n’ai pas fait semblant d’ignorer la meilleure Place pour m’épargner l’échec, ç’eût été vain.
Tel que vous me voyez, paria que la foule Accable de sa haine infâme, j’ai mon sceau : Galatée a senti l’éther que son pied foule, Quand ma main s’approcha, trembler comme un roseau.
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XII Printemps
Galatée, en mes jours de sève et de feuillage, Je vis votre printemps sous le ciel éclater, Splendir dans les jardins chatoyants, miroiter Sur les lacs et conduire un céleste ramage.
J’aurais voulu tenir dans un long athanor Ces flambeaux des bontés astrales les plus pures. C’était désinventer la bise, les froidures Pour glisser en l’Éden d’un nouvel âge d’or.
Comme l’oiseau qui chante en la ramure et donne Au manteau qui l’abrite un noble enchantement, Égayant l’ombre exquise et fraîche doucement, Ce printemps m’est resté dans l’âme à mon automne.
Les saisons passeront comme elles ont passé, Ma dernière sera caduque et solitaire, Mais je me souviendrai que j’ai vu sur la terre Un printemps où l’Éden tout entier s’est versé.
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XIII Printemps (2)
Galatée, en mes jours de feuillage et de sève, Je vis votre printemps dulcifier les prés, Les bosquets, les jardins dont la brise soulève Les jade frondaisons et les chatons moirés.
Le saule chevelu me pleura sur la tête En vous voyant passer et le gai rossignol En mineur altéra son gazouillis de fête Quand au loin s’effaça votre quartz girasol.
Et mes larmes dans l’herbe, en changeantes opales Répandaient la rosée humide de mon cœur Car vous aviez des yeux d’aurores triomphales, Des alanguissements de balsamier en fleur.
De mes pleurs abreuvé, sanglotant « L’eau, ça mouille ! », Je sus qu’était fini pour moi le temps des riens… En l’automne, à présent, fuligineux et rouille, Absence et souvenir et néant sont mes biens.
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XIV Soir ianthin : Demande en mariage
Dans le soir ianthin je pense à Galatée. J’évoque son œil bleu dans le soleil couchant, Sa blondeur au moiré crépuscule, et mon chant L’appelle d’au-delà l’amplitude lactée.
Je vole dans le soir ianthin vers vos ciels, Galatée, en portant sur mon aile un message : Je viens vous proposer mon nom, un mariage. C’est un vol sérieux et des plus solennels.
Pour vous le changement sera considérable, Je ne le sais que trop, en suis bien convaincu : Un bouleversement… Moi qui n’ai point vécu, Je changerai de chaise et peut-être de table,
Mais vous ! tant de liens, ô tant d’attachements – Jamais je n’oserai vous en faire une plainte – Sont à redéfinir, sont comme un labyrinthe Soudain : un entrelacs d’impérieux serments.
Cette commotion produira bien des vagues, J’en demande pardon à ceux que vous aimez. Mais si pour mon amour loyal vous m’estimez, Apaisez dans l’hymen mes pensers noctivagues.
Dans la maturité d’échecs retentissants, Méprisé de la foule et de tous ceux qui comptent, D’aucun succès paré, nuls faits qui se racontent Avec respect parmi les aigles, les puissants,
Je viens vous demander votre main, Galatée. Car vous aviez compris, vous seule, en nos printemps, Que je ne pouvais rien, que trop de mécontents Opposeraient le fiel à ma gloire arrêtée.
Ainsi n’ai-je rien pu, mais vous saviez aussi Qu’on peut faire manger son fiel à l’hypocrite : Que l’hymen me serait une armure d’hoplite Et m’ouvrirait les droits de l’honneur. Me voici !
Ne dites pas qu’une autre aurait bien fait l’affaire : Sans manches un plastron est pour le bras cassé. Si vous m’avez voulu bellement cuirassé, Vous-même fournissiez bouclier, badelaire.
C’est par vous que je dois avoir la Toison d’or, Qui d’autre ? Sans le mot que j’attends de ta bouche Il me faut partir, loin, et quoi ? pour faire souche Parmi les haricots comme un Conquistador ?
Mon nom n’est ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre ; Si mon curriculum est ce que j’en ai dit, C’est un estoc de feu que ma dextre brandit. Mon nom n’est pas meilleur, à moins qu’il soit le vôtre.
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Si ce rappel succinct n’est que la vérité, Que suivi soit ce lied de notre épithalame ! Je pâtis de ne point vivre à votre côté, Cette langueur depuis longtemps blesse mon âme…
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XV Xanthique
Xanthique crépuscule aux larmes d’améthyste, C’est un soleil plongeant dans la pâleur du ciel, C’est un jour qui finit, tout d’or, et me voit triste, Ému de Galatée à l’horizon de sel.
C’est dans un cœur farouche, entier de solitude Un soupir continu, comme le clapotis. Que ne suis-je un nuage effumé qui s’élude Dans les immensités pleines de chuchotis ?
La Nature est un glas, le bruit humain me navre Et la Muse aux pieds nus saigne sur les cailloux. Je ne veux plus voguer en quête de mon havre. Couvrez vos deuils et morts de tintamarres fous.
Et pour chaque poème exprimé de ma plume Comme un filon de sang glacé dans un tombeau, Un nouvel ennemi me naîtra de la brume, Attendant mon trépas en affamé corbeau.
En tout homme vivant j’observe le principe D’anéantissement de mon ultime effort. Ai-je jamais haï, dur et fixe archétype, Comme je suis de tous haï, plus que la mort ?
…
Galatée, horizon, celui qui vous oublie Ne retourne jamais au port : cet exilé Voit son reflet glaçant sur le gouffre et supplie Les flots de recueillir son tourment annulé.
L’avez-vous oublié, lui passera la porte. C’est l’enfant qu’il n’a pu devenir avec vous Dans ses mains vous montrant une colombe morte Et qui vit dans son cœur, qu’il console à genoux.
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XVI Aureum Silentium
Dans mon rêve étiez-vous du vitrail descendue, Lumière de couleurs ? enlaçais-je un rayon Matérialisé de céleste sillon, Une aura dans le ciel de mon amour tendue ?
Qu’étiez-vous, entité surhumaine endossant Le fluctueux zaïmph du corps de Galatée ? Galatée, avez-vous, par le prisme enchantée, Voyagé sur cet arc de serein bondissant ?
Dans l’immobilité de l’âme reconnue Qui figea cet instant pris à l’éternité, Je ne vis plus la femme à la grande beauté Mais la route à travers le destin, continue.
Sous un vitrail et sous de ténébreux rideaux… J’aimais, et ce silence était d’or et de verre, Et je fermai les yeux sur notre sanctuaire… En les rouvrant, pourquoi ne vois-je que ton dos ?
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XVII Rossignol
Le gazon du jardin tout irroré d’opales Sentit bien que mon pied voulait prendre son vol, Voyait bien que j’avais ainsi qu’un rossignol L’instinct de vous chanter entouré de pétales.
Pour ce jour lumineux, j’étais né pour ce jour ! Cela n’a plus fini, vous n’êtes pas venue Et je ne comprends pas, la chanson continue ; Rien ne peut m’arrêter, que la mort ou l’amour.
Ce chant, si c’est l’amour, deviendra le silence De mon recueillement dans le céleste chœur Des anges, seule voix qui vaille, étant vainqueur Le charisme divin de la bénévolence.
Mais la comparaison est fautive : en son for L’oiseau ne connaît point l’oiselle qu’il évoque Tandis que de mon cœur la fortune se moque, Je chante après avoir vu passer mon trésor…
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XVIII
Ne me demandez pas de faire du cheval, Ce n’est point dans le sport que je serai célèbre. Je ne veux pas non plus aller au carnaval Car délaisser la plume invite un jour funèbre.
C’est louer vos splendeurs qui me rendra fameux ! Voilà pourquoi je n’ai d’autre choix, Galatée, Que de passer mes jours, limpides ou brumeux, À raffiner le chant sur la sainte portée.
Car je dois accomplir cette vocation Pour votre éternité d’étoile tutélaire. L’avenir bruissera de vous, de votre nom Si je peux me hisser au-dessus de la terre.
Ne me demandez pas de vous montrer la mer En voilier, en avion ou bien avec des palmes : Je ne peux la saisir qu’en chuchotant un air Immortel et doré qui me vaille les palmes !
Ne me demandez pas de valser quatre temps, Je ne l’ai pas appris ; j’en ai bien un peu honte Mais j’étais absorbé par des vols éclatants, Quand l’âme dans le ciel comme un panache monte.
Vous bâillez, je le crains… Plus que d’autres danseurs J’eusse par ce moyen pu vous tourner la tête, Mais j’avais à dompter des rythmes encenseurs : Cela m’a pris beaucoup de temps, cette conquête…
Bâillez-vous ? S’il ne faut pour lire qu’un moment, En moi j’ai dépensé bien des jours à vous plaire… Mais pour vous occuper en bel et bon amant Je manque de moyens… mieux, je ne sais rien faire.
Or si vous demandez que je poursuive ainsi, En vous laissant passer du bon temps avec d’autres, Je pense avoir du mal à permettre ceci, On a ses vanités, les miennes, vous les vôtres…
Ne me demandez pas votre immortalité Si je dois consentir à partager les grappes. Pardon mais il est dur d’être cet invité Qu’on mande pour son luth sur le bord des agapes…
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XIX
Dieu voulut que je fisse avec vous connaissance Au milieu de certains êtres nains, contrefaits Et lâchement pervers dont toute la science N’avait d’autre dessein que d’ineptes méfaits.
Et si nous étions tous sur le même navire, Ils restaient loin de vous mais j’étais fort près d’eux Et c’est par accident que vous vîtes ma lyre, Car vous ne croisiez pas ces goguelins hideux.
Le destin me plaça parmi leurs faces bêtes Par un tour singulier, se jouant des vertus Dont je faisais honneur à des esprits honnêtes Et me plaçant à bord pour des travaux obtus.
J’occupai donc la cale au-dessous des cabines Où vous étiez un astre illuminant la mer. Avait-on vent de vous, béant aux gens marines, En me poussant ainsi vers cet office amer ?
Et tout en connaissant l’ingrate destinée Des rats de l’étambot, pensait-on que mon sort M’en ferait tôt sortir par l’échelle inclinée ? Que l’important était que je montasse à bord ?
Or vous vîtes mon luth et ce trait atypique Eût donné corps aux vœux qu’on avait faits pour moi Si j’avais seulement pu croire au vent magique Qui souffla sur ce camp de nébuleux aloi…
Je quittai l’équipage à la première étape Sous les quolibets creux et jurons des lutins, Balluchon sur le dos mais mon cœur en la trappe D’amour, et vous et moi distants vers nos destins…
Que n’ai-je pu saisir que c’était un miracle ! Aucun doute qu’alors je me serais rendu Indispensable et rien n’aurait pu faire obstacle À ce que fût exact le service attendu !
Mais non, j’eusse mieux fait de sauter dans le gouffre Que de venir à vous par si vil escalier ! Et si de cet amour j’ai souffert et je souffre, Je ne monte en rampant mais viens en chevalier.
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2/ LES TOILES D’ARAIGNÉE
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XX Cirque ambulant
Emmène-moi, cirque ambulant, Dans tes brimbalantes roulottes Sous l’orage, le vent hurlant, La pluie échinant les capotes.
La lande jusqu’à l’horizon Que le tonnerre fait reluire N’offrira point de frondaison À notre cortège vampire.
Nous traverserons les déserts Allant de village en village, Les gueux regardant de travers Ce convoi de spectres sans âge.
Mais, chatoyants, nos oripeaux Attireront leur esprit croche, Nos tambourins et nos pipeaux Sauront perforer cette roche.
Ils oublieront bientôt la peur De l’ancien chasseur de vermine Qui de son fifre ensorceleur Happa la cohorte enfantine.
Enchantés par les fauves las Et riant aux tours des paillasses, Médusés ils n’entendront pas Le trouble écho des mots cocasses.
Ils ne verront pas dans les yeux De leurs enfants d’étranges transes, Les croiront simplement joyeux Quand ce sont de sourdes souffrances.
Notre sabbat est ululant, Nos rites connus des hulottes. Emmène-moi, cirque ambulant, Dans tes brimbalantes roulottes…
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XXI Je te momifierai
Si tu meurs avant moi, me laissant en ce monde Qu’en français, langue noble, on rime avec immonde, Je te momifierai, dérobée au tombeau, Pour garder avec moi ton corps si blanc et beau. Tes proches, nos amis te croiront sous la terre Mais dans mon cabinet secret et solitaire Je presserai tes mains aux flamboyants bijoux, Froisserai le drapé d’une toge aux froufrous Alabastrins gainant tes courbes onduleuses ; Et si j’entends monter des voix crépusculeuses Dénonçant comme un crime insane cet amour, Je ne reverrai plus la lumière du jour, Resterai dans l’extase auprès de ta momie, Quand bien même ces voix me taxent d’infamie. Car une rose blanche au parfum de Léthé Est ton corps qui me garde un zéphyr de l’été. La Mort n’a point de droits sur cette jouissance !
Le taricheute sait conserver notre essence : J’ai passé bien des nuits à lire les recueils De traités colligeant d’égyptiaques deuils Et cache dans ces murs un long vase canope Surmonté d’un royal faciès de boanthrope Où je déposerai tes viscères fumants Pour combler de bitume et de poix écumants Le calice immortel de ton ventre d’albâtre. J’encenserai d’un flot de volutes bleuâtre Ce puits, ce ténébreux puits de tes profondeurs. Et c’est ainsi, Philis, que toutes les splendeurs De ta chair délectable aux hubris achevées Jusqu’à mon dernier jour me seront conservées. Car je suis plus jaloux du calme sépulcral Que de tout ce qui rampe en ce monde banal.
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XXII Les toiles d’araignée
Elle est morte, je reste, errant dans mon château, Et le désir malsain de forcer son tombeau Obsède chaque jour, chaque nuit ma pensée. Car notre passion était plus insensée Et plus hallucinante et pleine de poisons, De paluds et de bois, d’extrêmes pâmoisons Qu’un carnaval de fous répandu dans les rues, Avait plus de sueur que les foules membrues… Elle était tout pour moi : ce château de seigneur Était le parme écrin de sa pâle blondeur Et je ne vivais plus qu’au fond de ses yeux safres, Comme un poisson qui meurt en d’écœurantes affres Quand on le sort de l’eau de son aquarium. Ses lèvres distillaient un puissant opium Ainsi qu’un alambic mauresque de Grenade. Sa bouche de rubis était une grenade Entrouverte où ses dents, pour orner son baiser De perles en ruisseau, ne cessaient d’iriser Sa nivéenne haleine où planait, lune blanche, Un long rêve et chantait un oiseau sur la branche. Je suis seul et me perds entre ces murs glacés, Au monde qui promeut l’oubli, je crie « Assez ! » Tel un dévot, autour de sa tombe fanée Je tourne, satellite à l’orbite acharnée. Je fuis dans le néant des chambres, des couloirs, De l’ombre où des halos couvrent les meubles noirs, Car c’est une forêt de toiles d’araignée Dans l’éclat de ces nuits mortuaires baignée…
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XXIII Les toiles d’araignée bleues
Elle est partie et moi dans mon château je reste. Hagard, j’ouvre sans but des portes dans la nuit. J’entends son pas menu d’oiseau dans chaque bruit Mais c’est une vermine immonde qui m’infeste.
Ah ! Qui dira les feux de l’œil saphiréen Quand j’enlaçais l’éclat de sa peau saumonée ? Ces feux fusaient en rais de sa tête inclinée ; Quels sanglants firmaments d’horizon léthéen !
Parfois je l’emmenais dans la crypte moisie Pour que l’édifiât ma souche de seigneur, Et j’y baisais sa bouche avec flamme et fureur : La mort est une coupe exquise d’ambroisie.
…
Que fait donc cette hache au sol, sur le parquet ? Qu’est cette tache pourpre ombrant le tapis, sèche ? Que vois-je ? Un corps sans tête ! Et la tête, revêche, Me scrute horriblement, fixe sur un piquet !
Elle ! Damnation, c’est moi qui l’ai tuée ! Je fuis dans les couloirs, traversant des rideaux De toiles d’araignée en luisants écheveaux : Cette brume opaline irrore ma suée.
Hélas, bientôt l’amas des filaments visqueux M’entrave et j’aperçois dans mon dos ma victime En hurlant accourir se venger de mon crime ; Je me débats en vain dans des nuages bleus…
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XXIV Les toiles d’araignée sanglantes
Sans doute suis-je fou puisque j’entends sa voix Qui soupire mon nom, dans la tour la plus haute. Si j’ai tué Philis, je n’avais pas le choix ; J’ai poignardé son cœur mais ce n’est point ma faute.
Elle vint avec moi vivre dans ce château, Nous nous aimions. Satan, jaloux de cette femme, Bientôt me rappela qu’était posé mon sceau Sur le pacte vouant à son culte mon âme.
Je suis fou, dans la crypte un murmure glacé Me nomme à tout moment : c’est la femme que j’aime. Le corps que, trop heureux, je tenais enlacé Dans son sommeil attend ma main sur sa main blême.
Son cœur que j’étouffai, monstrueux, dans son sang Me demande d’ouvrir le tombeau solitaire, Car cet amour était surhumain et plus grand Que la mort, cet amour n’était pas de la terre.
Je descends au caveau, candélabre à la main, Écartant devant moi les toiles d’araignée ; Leurs restes à la flamme ondoyante, en chemin, Se consument sans bruit, comme une ombre effeuillée.
J’ouvre le sarcophage et la voit se lever, Le visage pourri par des pontes de mouche, Les os nus de ses doigts en train de soulever Un couteau, qu’elle plonge en hurlant dans ma bouche.
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XXV Les toiles d’araignée fuligineuses
Satan, qui me donna ce dont j’étais avide, M’a pris le grand amour de ma vie et j’ai mal. J’avais tout mais, depuis, cette existence est vide Et là-bas il m’attend, dans l’abîme infernal.
J’avais par cet amour oublié ma nature, Mes crimes et l’horreur de la perversité. Elle donnait un sens à la fumée impure, Une explication à la lubricité.
Alors il demanda que je la sacrifie. Je n’avais pas le choix, le paraphe de sang Porte mon nom : lecteur outré, je te défie D’assigner au contrat un principe plus grand !
Je l’assassinai donc, pleurant à chaudes larmes, Et jetai démembré son beau corps dans le feu. Je voyais en lambeaux se dissoudre ses charmes, Humais fondre la graisse en lui disant adieu.
Le silence est tombé sur le château lugubre Qui fut par son babil de mésange animé. Le hibou sépulcral m’entend quand j’élucubre Et l’arantèle croît dans ce donjon fermé.
Les cieux se sont couverts d’une funèbre cendre Dont les créneaux rongés s’ombragent, noirs débris, Comme le mobilier de pourpre palissandre Et les brumes d’argent qui pendent aux lambris.
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XXVI Les toiles d’araignée champêtres
Les fleurs de lin flottaient comme des lucioles Sur les longs fils tendus de leurs tiges au vent Chuchotant, dans le pré de vert-de-gris mouvant. Le ciel fuligineux roulait des herbes folles.
Je marchais, dégouté de Philis à mon bras, Impatient d’atteindre un bosquet plein de sève Et d’ombre où je voulais, ruminant mon seul rêve, Lui fracasser la tête et puis : « Bon débarras ! »
« Pénétrons, voulez-vous, dans cet abri champêtre, Dis-je, nous y verrons peut-être un écureuil. » Elle posa le pied, sans crainte, sur le seuil Du bois enténébré de pins pour disparaître.
« Que fait là cette fosse ouverte dans le sol ? » S’interrogea Philis sur le trou que pour elle J’avais creusé, la nuit, à l’aide d’une pelle Dont j’allais me servir pour lui trancher le col.
…
Et puis, l’ayant placée en lieu sûr, sous la terre, Je vis, tout pantelant et couvert de sueur, Une arantèle blanche au bord d’une lueur Et goûtai la nature aimable, en solitaire.
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XXVII La formule
Satan dit que l’Amour est son grand ennemi. Quand Philis m’eut charmé, ce fut pour nous l’ébauche De ce pur sentiment qui bannit la débauche, Et je l’aimai beaucoup, par nos vœux affermi.
Mais Satan sut séduire à nouveau ma faiblesse : « Tu fais bien d’avoir pris pour femme un laideron, C’est en effet prudent quand on est un poltron. Prête un instant l’oreille à ma haute sagesse.
« Il est dans la montagne un très féerique lieu : Un rocher qui se fend avec un sortilège. J’en connais la formule et c’est un privilège De maintenant l’ouïr de ma bouche de feu.
« Car à l’intérieur il est une caverne Débordante d’écus cachés depuis mille ans. Tu posséderas plus que tous les icoglans Qui font, par le mépris, de ta vie un averne. »
Le lendemain, je fus avec Philis au bois Sur le funèbre mont où la broussaille accroche. Je devais immoler ma femme et sur la roche Profaner sa dépouille, en marmonnant, trois fois.
Hélas ! quand je l’eus fait, quand Philis fut bien morte Et son corps bleu souillé par mes embrassements, Piaffant je guettai d’exquis tressaillements… Mais j’attendis en vain que s’ouvre cette porte.
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XXVIII Esclave
Satan me couvrit d’or, tout le monde m’aimait, Mais sa munificence était empoisonnée ; Il est très scrupuleux, donne ce qu’il promet, Sait se montrer civil avec l’âme damnée,
Mais il cache son jeu, le ver est dans le fruit, Sa générosité se nourrit de sa haine. Le succès, le bonheur, la richesse, le bruit Sont les anneaux pesants de sa lugubre chaîne.
C’est lui qui distilla les charmes de Philis, Intelligente, belle et complètement folle. Si j’ai tranché sa gorge, une nuit, d’un long kriss, Elle m’aurait tué sans cela, mon idole !
Le Diable contrôlait son corps voluptueux, Soufflait sur les marais de son esprit fantasque ; Mes efforts pour l’aider restaient infructueux, Elle allait devenir une hideuse masque.
Elle aurait bu mon sang, délabré mon esprit, Comprachicos de l’âme et sorcière griffue. Son délire assassin partout était écrit, Les serpents le sifflaient dans sa toison touffue.
Au moindre déplaisir la prenait un démon S’exprimant par sa bouche en grondements obscènes Qui, décryptés, disaient mes géhennes prochaines, L’agonie à venir, et profanaient mon nom.
Tel était mon tribut d’esclave de Satan : Philis, Dagon femelle et Rangda, fleurs immondes, Et l’âcre népenthès qu’offre ce charlatan, C’est le crime et la mort, et l’enfer des deux mondes.
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XXIX L’appel de Satan
Satan me téléphone : « Allô ? – Il faut tuer. – Qui… ? – Philis. – Oh mon Dieu… – Pardon ? – Oui, mon bon maître ! » Je raccroche. Philis est en train de se mettre À table : « C’était qui ? » Je commence à suer.
« Un collègue », réponds-je, avec une voix blanche. – Un collègue ? dit-elle, et qu’est-ce qu’il voulait ? – Il… Mais c’est quelqu’un d’autre, en fait, qu’il appelait, Une… une erreur, un faux numéro. – Quelle tanche.
Viens manger, maintenant. – Mais… – Ça va refroidir. » Je ne pouvais dîner, car elle serait morte Avant demain, et dis : « As-tu fermé la porte Du hangar ? Je vais voir. – Si ça te fait plaisir… »
Fit-elle en allumant la télé, dégoûtée. J’allai dans le hangar marchant comme un robot, Où machinalement, monté sur l’escabot, Je pris la tronçonneuse huilée et brillantée.
Sur le seuil démarrant l’engin motorisé, Avant qu’elle eût pu dire ouf ou « Mon cœur, arrête ! » Je courus sur Philis et lui tranchai la tête Qui roula sur la table en giclant, et, grisé,
Je taillai dans ce corps des guenilles sanglantes Jusqu’à ce qu’il ne fût qu’un tas fumant de chair Exhalant des parfums méphitiques dans l’air, Et la salle à manger repeinte, avec les plantes.
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XXX Bayou
Je veux passer mes jours en un bayou lugubre Loin de tout, au milieu de nulle part, caché. Tant pis si ce marais est fiévreux, insalubre : D’un monde impertinent je me suis détaché.
Mon trou perdu, hanté par de sanglants délires, Occupera l’espace entre les bastions D’une ville sans âme et les pâles zéphires D’un bord de mer frivole aux mielleux cotillons.
La route pour se rendre à la plage languide Depuis cette cité traverse mon bayou Et rien n’est plus facile, en l’absence de guide, Que de prendre un sentier menant nul ne sait où…
Et c’est alors chez moi, dans mon bois solitaire, Que viendront les baigneurs demander leur chemin En frappant à mon huis, où l’étrange atmosphère Chiffonnera le cœur en le rendant chagrin…
J’aime le bruit que fait, le soir, la tronçonneuse Au fond de mon bayou quand j’écharpe des sots. Ce son agreste, doux laisse intacte l’yeuse : Ce sont des corps humains que je taille en morceaux.
L’eau noire, en tourbillons boueux, me les avale Ainsi que leurs autos ; un silence profond Retombe dans les bois, et quelle paix s’exhale Quand sur le marais glisse et luit le dernier rond !
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XXXI Volupté
Je mange son cadavre après l’avoir aimée : La tombe n’aura pas – il est à moi ! – ce corps. Ses voluptés de feu n’iront point chez les morts, Des sucs les dissoudront dans ma panse pâmée.
J’ai dévoré ses yeux, dont le nectar pleura Sur ma bouche le sel de larmes d’améthyste. En déchirant sa langue obscène, j’étais triste Et contemplais le verre où son sang coulera.
Ce corps qui me vidait d’âme par son délire Me remplit de sa chair sublime en ce festin. Elle qui me faisait sourire à mon destin Fera dans mes boyaux sonner son plus beau rire.
Quel est, demandez-vous, de ce friand gibier Le morceau le plus fin ? Le cerveau ? Non, ça pue. Le cœur ? Cette substance est très fade, sauf crue. Alors ? Vous n’avez qu’à vous-mêmes essayer !
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3/ CHAVILLE-NEW YORK
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XXXII Épithalame
Audrey, tes cheveux blonds ont des reflets de rose Au bout de leurs soyeux et clairs veloutements, Ainsi que sur les flots les purs envoûtements De la houle qui bat le récif et l’arrose.
Et j’aime rappeler, Audrey, tes cheveux blonds… Audrey, tes yeux de mer et d’horizon nitide Ont gardé les soleils d’une ancienne Atlantide Et quand l’étoile appelle en clignant, tu réponds.
Et j’aime rappeler, Audrey, tes yeux où perle Une larme parfois pour le cœur méconnu. Ô j’aime sur le sable où pose ton pied nu Voir baiser ce contour de l’onde qui déferle.
Et j’aime rappeler la nuit ton cœur si grand Où tu me disposas comme une porcelaine Tandis que je cherchais la pelote de laine Qui ferait pour ta main et la mienne un seul gant.
Et j’aime rappeler, Audrey, ton col de saxe, Ta joue en feu vermeil de sèvres, de biscuit… Audrey, car cet amour n’a pas été détruit, S’il tourne comme un globe ayant perdu son axe.
Audrey, tes cheveux blonds, ces rayonnements d’or, Tes yeux de diamant, ces lumières profondes Aux étincellements manifestant des mondes Et guidant mon chemin vers ton île au trésor,
Ton cœur nu dans la mer au pied des promontoires Où planent dans l’azur tant de goélands fous, Ton saxe opalescent, ton biscuit tendre et doux, Ton océan d’amour aux délirantes moires,
Et, quand tu contemplas en moi ton avenir, Cet air impérial cinglant comme la foudre Mon égoïsme inné, le réduisant en poudre, Tant de charmes qu’hélas je ne sus retenir…
J’aime les rappeler du tréfonds de mon âme ! C’est une source pure et fraîche dans les bois À laquelle, enivré de ce cristal, je bois Pour chanter notre absent et triste épithalame.
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XXXIII Confettis (et une prophétie)
Audrey, mes confettis tombent dans le silence Car ils sont mon encens pour notre souvenir : Ton image est l’idole au regard de saphir Que le jour et la nuit d’un thurible j’encense.
Avec des confettis j’adule ta beauté ; Et si j’ai des souliers énormes, un nez rouge, Un bouquet au veston giclant quand je le bouge, Des cheveux verts, c’est que l’école m’a raté.
Et la poudre de riz dont je grime ma face Rappelle d’un eunuque illuminé le teint, Mais lorsque l’arc-en-ciel de confettis atteint Ton cœur dans le naos, je me trouve à ma place.
C’est ce fantasque clown, Audrey, ce turlupin Qui maintiendra ton culte en cet âge hérétique : Je suis le grand gugusse et l’humble fanatique Qui consacre les ronds comme d’autres le pain.
Enfin, rappelle-toi la vieille prophétie : Quand les poules auront des dents, messer François Ne les plumera plus – l’affreux – comme autrefois, Elles lui croqueront sa morne calvitie !
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XXXIV Un clown
Audrey, je suis un clown, les gens ne m’aiment pas. Ils veulent à jamais m’enfermer dans un cirque, Et pour les prévenir nul talisman ni… ptyrque ; Audrey, je suis un clown, ils se parlent tout bas.
Ils voudraient que je fusse en costume à paillettes Sous les spots, eux assis dans le noir des gradins, Comme un singe montrant son cul à ces gredins Ou comme le lion faisant des galipettes.
Mais le singe est plus beau que l’essaim des voyeurs, Le lion se souvient de sa forêt natale. Et moi je n’étais pas un enfant de la balle Car je fus élevé parmi des fossoyeurs.
Je suis un fils de roi que de mauvaises fées Ravirent au berceau, le donnant à des trolls ; De là je fus vendu pour dix ou douze sols À des comprachicos aux gueuses décoiffées.
Or chez eux j’avais froid : un beau jour m’échappant, Par un cœur bon je fus recueilli, son épouse Qui n’avait point de fils me cousit une blouse. Il était croque-mort, travaillait en chantant.
C’est là que je grandis dans l’aimable ignorance. J’aurais pu devenir un honnête embaumeur N’était le sang de roi bouillonnant dans mon cœur : Je m’en allai chercher la gloire, longue errance.
Hélas, je n’avais point d’argent et point d’amis… Et quand tu m’aperçus, ton horreur insondable M’apprit en un éclair le crime abominable Que les comprachicos avaient sur moi commis.
Blessé, je me penchai sur l’eau de la rivière Et dans mon reflet vis cette difformité Qui marque mon faciès lâchement biseauté. Je suis un clown : éloigne, Audrey, cette lumière.
*
XXXV Stolons
Sous tes pieds et les miens se mêlent nos racines, Audrey : comment veux-tu que je parte sans toi ? Nous avons cru sans doute à ce je ne sais quoi Qu’on trouverait ailleurs et loin de nos glycines.
Mais nos cœurs ont été bercés par ces pommiers Et nous avons grandi sous les mêmes platanes, Et du même marché nous venaient nos bananes Et nos bonbons aussi des mêmes épiciers.
Alors, même en voguant vers l’horizon futile, Je restais attaché par tous ces fins stolons À ton cœur comme si deux de tes cheveux blonds Me retenaient, rendant tout effort inutile.
Comme si chaque geste, aussi, que tu faisais Donnait contre mon dos dans un infime espace. Car nous sommes deux fleurs d’une même terrasse Et c’est toi que sentait l’abeille que tu sais.
En un mot j’ai grandi t’imaginant ma femme Et rien n’a remplacé ce rêve fou d’enfant. Quand je ne poursuis plus, pauvre hère, le vent, C’est vers chez nous, vers toi que s’envole mon âme.
Et les stolons mêlés me parlent de tes jours. Tu tires, je bascule, et je pousse, tu butes, À défaut de danser nous peinons dans ces luttes, Et nous ne savons pas quoi dire à nos amours.
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XXXVI Que vaut la vie ?
Audrey, que vaut la vie après t’avoir aimée ? Avoir vu l’avenir coude à coude avec toi Et me retrouver seul en me disant : « Pourquoi ? » C’est une joie assez morose et comprimée.
À de certains moments, c’est vrai, je me vois grand, Je vis dans mon esprit, invente des formules, Mes affaires – qui sait ? – ne sont pas toutes nulles, Mais la mélancolie aussitôt me reprend.
Trois minutes de slow mais en boucle écoutées M’ont bâti des châteaux sur des nuages bleus Où tu me souriais, je baisais tes cheveux Et nous contemplions des aubes enchantées.
Quand je restais assis ou couché, dans le noir, Ou bien l’après-midi comme au matin, mes rêves Étaient un long replay de minutes trop brèves, Et je ne serais plus sorti sans te revoir.
Tout ce qui dure plus que trois, quatre minutes Est trop long : chaque fois, par la même chanson, Je vois notre bonheur dans un dolent frisson Du début à la fin, en d’épaisses volutes.
C’est tout notre bonheur que je vois, transfixé, En quelques souvenirs et diverses images, Comme si je l’avais écrit sur peu de pages, Ce livre d’une vie à refaire, esquissé.
Et puisque cet amour, Audrey, tient dans un livre Que je lis d’un seul trait à tout moment, vois-tu Une raison de croire à ce mot rebattu Que mon destin n’est pas de rêver mais de vivre ?
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XXXVII Disque
Ce que promet l’amour est un simple détail Quand il ne produit pas des chansons exaltées. Trois minutes de slow mais en boucle écoutées M’ont rendu schizophrène, inapte à tout travail.
Audrey, le diamant de tes yeux sur le disque A foré dans ma tête un insondable trou. Celui qui ne peut dire aux autres qu’il est fou N’a pas connu l’amour, qui consomme ce risque.
Figé sous ton regard dans la réalité, Je me trouvais assis écoutant un slow mièvre Envahi de cristaux d’iris bleu dans ma fièvre, Hallucinant vers toi sur Mars téléporté.
Pour la moindre seconde infime de prunelle, Des heures s’ensuivaient d’extase sur mon lit, Comme quand l’alambic bouillonnant accomplit La transmutation de l’or en hirondelle.
Je m’explique : un seul grain d’œillade bien placé Arrosé par un slow et la paralysie Créait dans mon cortex un limon d’ambroisie Par mon scanner interne infiniment sucé.
C’était un tourbillon au-dessus de la ville Et je ne sais alors quels étincellements De blondeur électrique avec des remuements M’envoyaient à New York, me trouvant à Chaville.
L’immense living-room où je te retrouvais Surplombait l’univers de sa sobre élégance Et nous nous enlacions presque avec nonchalance. Arrivait quelque chose et moi je te sauvais.
Cette inspiration un peu trop absorbante Était l’arrière-plan où je vivais, perdu Pour ce monde tombé dans l’océan, fondu Dans le ciel expansif de ta voix contraignante.
Tout cela se passait à l’abri des regards, Comme si mon amour et sa béatitude M’avaient fait accoucher de cette solitude Qui ne me quitte plus dans mes dépits hagards.
Je tremble… Tant d’amour et puis cet ectoplasme ! Tant de beauté réelle, et pour cause d’abus Du délire ce tas gluant, pâle et confus Qui râle en me voyant, secoué par un spasme !
Tant de rêves pour voir à la fin sur le sol De ma chambre un fœtus inhumain se morfondre, Dont je ne sais s’il va se boursoufler ou fondre Et que nul n’oserait garder dans du formol !
Tant d’électricité dans tes cheveux d’étoiles, Tant de ciel dans tes yeux, de roses dans ta main, Et quand je me remets dans ma peau d’être humain Est-ce toi qui ce monstre affligeant me dévoiles ?
Alors je te le dis, le vrai but de l’amour N’est pas de prolonger nos misères terrestres Mais de faire courir aux retraites sylvestres Et de faire chanter des hymnes chaque jour…
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XXXVIII Chaville-New York
Reconduit à New York, me trouvant à Chaville, Chaque fois que tes yeux dans mon antre évoqués Comme des gratte-ciels aux reflets disloqués Sur les eaux scintillaient dans le soir vibratile,
Audrey, je nous voyais en surcouple idéal Suprêmement glamour et si photogénique Que le monde pleurait de bonheur, en panique, Goûtant un vent sacré d’Olympe nivéal.
Comme de nouveaux dieux descendus sur la terre Pour de roses draper la lèpre de l’humain ; Dont la beauté parfaite en se donnant la main, Souriant, décuplait leur céleste lumière.
Une déesse, un dieu qui s’aiment d’amour vrai : Quelle Grèce de songe a connu cette idylle ? Reconduit à New York en marchant à Chaville, Et je trouvais au monde un air de Viroflay.
Un air de Manhattan, de diamant de lune, Et puis de Vélizy, de platanes, de pont Ferroviaire en fleur… Audrey, quel Hellespont A reçu de ses dieux une telle fortune ?
Un air de Central Park avec des gens, des chiens En laisse comme ici, des arbres hauts, des brises Et toutes les beautés par les Muses promises Dans une vie entière avec toi, tous les biens…
Un air de bien se plaire avec nous, dans nos rues. Et le monde avait l’air à sa place chez nous. C’était avant le temps des chagrins un peu fous : Audrey, je nous voyais beaux de nos âmes nues.
Où suis-je ? Quels déserts sans fin parcourt mon cœur Depuis que j’ai tendu vers les urnes sacrées Des mains ivres de nuit, dunes désespérées Dont le sable recouvre un dieu mort au bonheur ?…
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XXXIX Vous ne connaissez pas ma blonde
Vous ne connaissez pas ma blonde Dont le regard est ma prison, Car votre prison c’est le monde, Moi je me perds à la maison.
Vous dire, à vous, comme je l’aime Est difficile : vous savez Tout. Je vais essayer quand même, Sans chercher ce que vous avez.
Lorsque ce fut de l’eau de roche Pour tous deux que nous nous aimions, Aller au-delà sans reproche Était ce que nous présumions.
Pour moi cet au-delà sublime, La vie avec elle ou mourir, C’était nous deux ou bien l’abîme, Elle ou mourir en un soupir.
Et mon corps devenu carpette Pour préserver ses pieds du froid. Mon âme en dehors de ma tête Et passée en or à son doigt.
C’était un long épithalame Au bord de la mer, tendre et clair : « Voulez-vous devenir ma femme ? À nous deux une seule chair ?
« Et que la fin en soit le terme Et que cette vie ait pour nous Le sens d’un rideau qui se ferme Sur mon abandon à genoux ? »
Et qu’en dehors de cette unique, Seule avenue, il ne soit rien ; Que hors du circuit fatidique Cessent tous les maux, tout le bien.
C’était que je vive pour elle, C’était qu’elle soit tout pour moi… Elle n’a pas été mon aile, Elle n’a pas été ma loi :
Il aurait paru fort étrange Que si jeunes nous fussions plus Que des « copains », moi de cet ange, Elle de cet olibrius.
Et c’est ainsi que je l’ai vue Comme du sable dans la main Couler, se perdre, dépourvue D’inhérence, sur le chemin.
Et désormais ma vie insane S’écoule en futile langueur, Repensant à la diaphane Et blanche aura de sa blondeur.
Mais je sais que dans la folie De mon cœur elle vit un jour, Plus grand que la mélancolie, Ce que nous réservait l’amour.
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XL Ma blonde au bord de la mer
Nous étions au bord de la mer, Elle assise sur la colline, Moi sous ses yeux d’aigue-marine, Moins sur la terre que dans l’air.
Elle était au bord de ces ondes, Moi sur le rivage d’azur De ses yeux : sous un ciel si pur, Nous traversions de vastes mondes.
En moi que voyait-elle, au bord De cet espace sans limites ? Des goélands aux longues fuites ? Un navire ancré dans le port ?
Ce jour je n’étais plus le même Car je voyais un avenir Que n’altèrerait point vieillir. La mer lui disait que je l’aime.
Et la brise, qu’elle m’aimait… Hélas ! je parcours solitaire Le chemin que nous devions faire Ensemble si Dieu l’affirmait.
Qu’a-t-il manqué, dans cette idylle, Pour que le destin s’accomplît, Pour que son bonheur m’établît En mon royaume dans notre île ?
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XLI Ces mots
Notre amour n’a duré que le temps d’un poème, Que le temps d’un voyage à l’autre bout du temps. Il n’a duré qu’un monde, et fermé ses battants, Était déjà fini quand je lui dis « Je t’aime ».
Ma voix, en le disant pour sauver nos vaisseaux, Sonna comme l’airain d’une cloche fêlée, Et je vis de la honte à sa peine mêlée, Nos navires couler dans le gouffre des eaux.
« Je t’aime »… Quand chacun savait perdu le songe, Que nous avions jeté la clef au fond d’un puits Et que nous retournions à l’abandon des nuits Sans rêves dans le noir qui fustige, qui ronge.
Ces mots, quand le silence était seul indiqué, Quand il aurait fallu se quitter sans rien dire, Je ne sais si l’on peut rien concevoir de pire Et me suis pour ces mots tellement critiqué…
Le contretemps fit-il ma bouche mensongère Ou bien était-ce un blâme et mon cœur ulcéré Voulait-il découvrir son amour altéré : « Je t’aime et ne sais pas quel diable t’exaspère » ?
Dieu sait ce qui pouvait accomplir ce bonheur, Moins de réserve ou plus de respect, je l’ignore ; Quelle corruption manquait, quelle ellébore, Ou quelle gravité, quel serment sur l’honneur…
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4/ PORT AUX LADRES
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XLII Port aux ladres
Débarqué dans ce port depuis la nef des gnomes, Où ma taille parut, à la réflexion, Bien peu conciliable avec leurs quelques paumes, Je vis partout le vice et la corruption.
Et jusque dans la chambre où m’assit mon pécule, Les relents d’un exil ignoble, empoisonnant, Pénétraient, par le bruit, ainsi qu’un tentacule De kraken sur le pont d’un brick tourbillonnant.
Cette réclusion que demandait mon âme Était pour la canaille une offense, un affront : Elle eût voulu me voir à son sabbat infâme, Ne pouvant tolérer halte à ce qui corrompt.
Le flétrissant contact avec ces moisissures M’eût un temps délesté de mes chagrins amers, Mais un jour j’eusse vu grêlé de bouffissures Mon visage et j’aurais ri d’un rire pervers.
Je vécus enfermé, luttant contre le soufre Exhalé, vert brouillard, par les pores des murs Depuis les pestilents ferments noirs de ce gouffre Et les ricanements vils, hoqueteux, impurs…
…
Je vous écris depuis ce galetas qui sombre Dans le naufrage lent d’informes quais maudits, Prisonnier résolu d’un ergastule sombre Assiégé par le pus de l’immense taudis.
Le vaisseau que j’attends pour voguer vers ma terre N’abordera jamais ce port infectieux. Je contemple sans voir, inerte et solitaire, Des éructations de charbon dans les cieux…
(ii)
Pouvais-je par les toits courir jusqu’aux marais Ceinturant la cité du côté de la terre, M’y bâtir un radeau de joncs ou de balais Et fuir vers les vallons au bout de l’estuaire ?
Les toits étaient hantés de félins monstrueux Que des chauves-souris dévoraient ou l’inverse… La Lune aurait versé son phlegme phosphoreux Sur ma fuite, la Nuit sur ma tête une herse.
Et si j’avais franchi ces obstacles géants, Le rempart dominant la poix du marécage, Où flottaient des boas aux noirs gosiers béants, Était l’antre de chiens infectés par la rage.
Ah, je les maudissais, les gnomes de la nef Qui m’avaient exilé dans cette horrible caque ! N’existait-il donc point de canal ou de bief Par où discrètement s’éclipser, un cloaque ?
Rien ! nul écoulement ne vidangeait ce puits, Les pays alentour eussent été malades. Condamné, je passais de nidoreuses nuits À méditer la mort de l’âme à tous les stades.
…
J’écris depuis la chambre où je vis en reclus Et voyant sur le sol couler depuis la porte Une humeur et du sang lépreux, fétides glus : C’est l’hôtelier qui veut me parler, que je sorte…
*
XLIII Sérénade
Elle avait des cheveux de lilas au soleil D’avril et son sourire était celui d’un ange Ou de fleurs d’oranger qui cachent une orange Ou d’un feuillage épais donnant un fruit vermeil.
Et quand on la voyait si belle à sa fenêtre, Il fallait qu’on ouvrît l’étui du luth doré Pour céans en soupirs à ce lys adoré S’épancher aux accords que la fièvre fait naître.
C’est ainsi que mon luth croisant sous son balcon Un violon rival, un soir de mai propice, Je fis de sa ruelle une fatale lice Où mourut par mon fer un fils de l’Hélicon.
Et les pieds dans le sang je déclamai pour elle, Des râles d’agonie offrant la basse au chant. D’aucuns, je sais, voudront m’appeler un méchant, Ma voix fut ce jour-là vraiment célestielle.
Je vis tomber d’en-haut l’échelle de satin : Cet ange pour l’aimer me prêtait ses ailettes ! Je laissai sur le mur des traces violettes, Tel que j’eusse marché tout droit vers un butin.
Elle se tenait roide au seuil bleu de l’alcôve Et j’allais la presser, fougueux, contre mon sein Quand retentit le chœur en bas : « À l’assassin ! » Mais ce n’était qu’un rêve et la morale est sauve.
*
XLIV
Philis aurait voulu qu’un soir je l’enlevasse Et vers je ne sais quelle étonnante oasis De ce monde vulgaire et sot je la sauvasse Pour qu’elle ne vît plus que des danses d’ibis.
C’est depuis cet échec m’ayant couvert de honte Que ponctuellement je m’affuble en émir, Quand le sang rubicond à mes pommettes monte, Quand m’accable, cuisant, ce triste souvenir.
Je me grime en celui qui l’aurait satisfaite, Aurait su l’emporter en convoi de chameaux Jusqu’aux palmiers ombreux où l’attendait la fête Des sabres, des youyous et des cupidonneaux.
Celui qui, l’enfermant sous la tente de chèvre Dont les eunuques noirs aux alfanges d’argent Gardent le seuil sacré, l’aurait, folle de fièvre, Couverte de colliers de perles, diligent.
Depuis ce fiasco je ne suis plus le même, Non, je suis possédé par l’émir Abdoullah ! Je l’aimais plus que tout, plus que tout, et je l’aime ; Que n’aurais-je pas fait pour elle, pour elle… Ah !
J’aurais mis mes trésors à ses pieds de gazelle, Jeté mon bisht au vent et volé dans les airs, Ingurgité du sable et des cailloux pour elle, Et tué, s’il fallait, pour la prendre aux enfers.
J’aurais fendu la lune, en aurais fait des perles Irrorant l’arc-en-ciel divin de ses yeux bleus Pour en semer sa gorge, au flûté chant des merles… Hélas ! je n’étais point cet émir fabuleux.
J’étais ce que je suis, et ce monde vulgaire Est plus fort que mon chant fleuri qu’il n’entend pas. Pour que je l’enlevasse, il eût fallu me taire Et que vers son balcon au moins je fisse un pas…
Ô ce monde est scurrile et ma lyre impuissante : Si j’étais un vrai barde, en entendant ma voix Elle s’envolerait comme un pigeon, absente, Et seule trouverait mon antre dans les bois.
Je n’ai pas le pouvoir de lui donner un monde Qui soit aussi bon qu’elle, aussi beau, sans défaut, Pas le pouvoir de rendre heureuse, un peu, ma blonde… Mais l’émir Abdoullah sait bien ce qu’il lui faut !
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XLV Iram
Dans le désert de sable et de sel d’Arabie, Iram l’étincelante élevait ses piliers Vers des ciels de turquoise éblouis, par milliers, La catastrophe encore à venir, insubie.
Ce monde est un désert où le mirage ancien D’un faste colossal erre tel un fantôme : Au-dessus de la poudre aride et grise, un dôme Parfois paraît, cité par l’œil magicien.
Et le monumental témoignage oblitère Ce qui rampe aujourd’hui sur les parvis sacrés. Cette apparition, de ses halos moirés, Foudroyants, jette bas le tumulte vulgaire.
Iram ! ouvre à mes yeux les vantaux de tes murs, Que je pénètre enfin ta gloire, bouche bée ; Dans le sable où tortille et luit le scarabée, Fais jaillir à torrents les cours d’eau les plus purs ;
Recueille les frissons d’une âme vagabonde Dans tes bains tamisés par les grains du vitrail, Iram, puisque ton nom, ta légende d’émail Me donnent le dégoût et la haine du monde !
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XLVI Archéologie
Des tombeaux sont cachés dans le désert poudreux. À qui surmontera l’étendue ennemie Pour dans son sarcophage enlacer la momie Sera conféré l’or, la mort, ou d’être heureux.
Car la reine des sphinx hante ces bandelettes. À celui qui vient pur elle donnera l’or. Celui qui vient chercher cupide son trésor Sera décapité par les gardiens squelettes.
Celui qui s’est perdu connaîtra le bonheur ? Ses larmes couleront sur la croûte de sable Que posa le simoun sur sa joue, implacable. À son front montera l’uræus tentateur.
Pour ce fou va danser la reine aux colliers glauques, Ses longs yeux de saphir par le khôl charbonnés, Un pas mélopéen aux gestes surannés, Les murs réverbérant des gémissements rauques.
Mais quand, admiratif, il lui tendra la main, D’abord elle rira, sardonique, cruelle, Puis lui prendra le cœur avec une truelle : De lui ne restera qu’un jaune parchemin…
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XLVII Vitrail arabe
Ce fut d’abord l’écho des pas dans la kasbah À l’ombre des hauts murs d’un bossu labyrinthe, Une forme passant, humaine, en djellabah, L’arrêt devant la porte étroite, vert absinthe.
La courette, où chantait dans sa vasque de stuc Le jet diamantin d’une eau grêle et perlée, Rêvait parmi les bris de son émail caduc Avec le palmier nain, la pourpre giroflée.
Là-haut semblait nous suivre un grand moucharabieh Dans le silence austère et cuivré du bois pâle. Vers le loisir fugace et lent du narghileh À l’étage mon hôte ouvrit pour moi la salle
Et j’entrai dans la nuit d’un récif corallin Où poudroyaient en points de changeantes lumières Des irisations de zaïmph zinzolin, Les flocons d’un vitrail sur des tapis berbères.
*
XLVIII Purdah
Personne n’a le droit de contempler ma femme : Le regard est souillure, est miasme, est mauvais œil. Si mon fils est en elle, un souffle corrompt l’âme, Un rien peut transmuer son entraille en cercueil.
Une émanation impure de pupille Change en bouffon celui qui devait être roi ; Et si, dans sa matrice, invisible est ma fille, Ce rayon détermine une femme sans loi.
Portez sur des objets hideux vos yeux lubriques, Vous dont l’âme salie a pour terme l’Enfer : Votre damnation aux relents sulfuriques Par leurs fibres empeste immuablement l’air.
Ma femme est comme un lac dont les eaux sont si claires Que le moindre nuage altère ses couleurs. Craignez de charrier vos faisceaux délétères Sur la plus délicate et sensible des fleurs !
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XLIX Je ne pouvais passer un jour sans Valérie (2)
(i)
Je ne pouvais passer un jour sans Valérie. Ce qui me fascinait le plus ? Sa connerie.
(ii)
Je ne pouvais passer un jour sans Valéry Ou sans un film de Bond avec Sean Connery.
« Je ne pouvais passer un jour sans Valérie (1) » se trouve dans le recueil Fatma va sur Vénus (ici).
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L Zandj baudelairien
À la mémoire de Cruz e Sousa
Au Brésil émeraude et jaune, tropical, Un esclave affranchi convoque les milices Du Roi des aulnes, noir, et l’Arlequin spectral Déchaîne sur son front des baves de supplices.
Il couvre de son sang de brûlants parchemins. Mordu dans le château des flambeaux écarlates, C’est un vampire zandj qui hante les chemins Des Jivaros coupeurs de têtes, acrobates.
Et les nuits où la lune est pleine, un hurlement Déchire l’horizon quand un zaïmph d’opales, Flottant sur son faciès voluptueux, dément, Dans les airs vole et pleure au son mat des crotales.
Alors, si l’anguleux flacon étincelant Répand de chauds parfums kaléidoscopiques Autour de ses lauriers de sertao sanglant, Il chante des harems, des couvents, des tropiques.
La lune poudre d’or cette ombre en son palais Immense sur la mer, cithare déchaînée ; Couvre de diamants, de floraisons, de laits Aigres le cygne éteint sur l’onde hallucinée.
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LI Poète noir au bord de l’océan
À la mémoire de Juan Sánchez Lamouth
Sur le débarcadère au bout de l’horizon, Des cargos il venait entendre les sirènes Et son cœur généreux se figeait à ces thrènes Faisant des cachalots la funèbre oraison.
Dans l’ouzo d’un vieux port de lointaine Marseille De Noirs émancipés dans des costumes blancs, Il voyait des poissons d’iridium en bancs, Des châteaux de corail et de nacre vermeille,
Et pleurait, saluant les ombres des marins Naufragés en cherchant dans ses poches trouées Des passes pour ouvrir aux âmes rabrouées Les jardins sur le sable ombreux des fonds marins.
Il eût bien voulu croire aux lendemains qui chantent Mais son présent déjà chantait, sans lui payer Ses factures de gaz, son tabac, son loyer Et lui chantait au nez : Surlendemains démentent.
Les roses dans ses mains devenaient plus grenat Mais devenaient aussi tristement plus épines… Devenaient des ronciers, mais plus incarnadines Comme un ruban autour d’un œuf en chocolat.
Poète noir au bord de l’océan tragique Qui dévore tous ceux qui l’aiment sur les vents, Ses navires sombraient dans les sables mouvants D’un quai rongé d’iode et de sel nostalgique.
Avec tout l’horizon pour frontière d’embruns Et le dédale obscur d’un quartier de lanternes Pour toute Castalie, et ses louches tavernes Pour seul aréopage et cercle de tribuns.
Son chant a sillonné la mer et les tempêtes Pour dire la saga verte de l’oiseau bleu Dans les halliers que frise une brise de Dieu, L’oiseau qui fait son nid de perles sur les crêtes.
*
LII Le rossignol noir du Pacifique
À la mémoire de Gaspar Octavio Hernández
Parce qu’il composait assis sous les palmiers Des odes à la mer que l’horizon fait luire, Les sirènes souvent venaient pour le conduire À l’alcazar marin ombré de balsamiers.
Et dans le grand salon de perles, de phosphores À la lumière glauque, il goûtait l’entretien De la tête coupée et blonde de l’ancien Conquistador Vasco, parmi les madrépores.
Le paladin rêvait toujours d’Eldorado, Confondu par moments avec l’Estrémadure Dont il avait quitté la terre agreste et dure ; Sa voix alors tremblait en un lent crescendo.
Et Gaspar attentif enflaconnait ses larmes Que dans un athanor de mauresque sorcier Il alambiquerait en sûr artificier Dans le château féerique au blason de ses armes.
Et c’est ainsi qu’un peuple épris de son drapeau Écouta dans les nuits de longue plage brune Chanter ce rossignol amoureux de la Lune Sans voir, ou voyant bien, la couleur de sa peau.
Mais la misère avait au sein nourri ce barde Et mis dans sa poitrine une effroyable toux. L’oiseau quitta son bois, le laissant aux hiboux, Sur le dos d’un Pégase au milieu de sa harde :
Dieu voulut que l’enfant des Muses vînt au ciel En cortège imposant de chevaux du Parnasse, Et ce fils couronné de la reine Candace Fut reçu par Orphée au séjour éternel.
*
LIII La rose parme et la rose saumon
Je cueillis pour Philis une rose saumon À l’entraînante odeur de pomme, volatile. « M’aimez-vous ? » demandai-je, elle répondit : « Non… Insister, mon ami, serait bien inutile. »
Je changeai donc, voici : j’offre une rose parme, Au parfum de melon. « M’aimez-vous, ô Philis ? » « Même si je vous trouve un tant soit peu de charme, Non, mon ami, je n’aime à jamais que les lys… »
*
LIV L’émir et le dragon
Quand l’émir Abdoullah entre dans la caverne Une torche à la main, son bisht étincelant, Croyez-vous que vivra le dragon insolent Qui fait dans le Hedjaz ce que fit l’Hydre à Lerne ?
Entendez-le siffler, le reptile écailleux Qui par les naseaux souffle un soufre méphitique ! Pensez-vous que l’émir un instant tremble ou tique Devant l’œil d’ombre et d’or du monstre sinueux ?
Il tire son alfange au damas de Cordoue Et criant le saint nom du Très-Haut il atteint La griffe qui se lance à l’assaut et la teint De sang : le serpent hurle en sa mare de boue.
Car l’émir est venu délivrer la bégum Blonde de Beylerbey au cou de neige blanche Dont le regard de glace en icebergs s’épanche Comme un nuage bleu saphir d’uranium.
Elle est là, convulsée au milieu des cascades D’eau pure que la bête a fait jaillir des murs Pour sa beauté de lys dans ces gouffres obscurs Et des trésors de peaux, de perles et de jades.
Ayez pitié pour lui, pour le pauvre dragon Qui ne put résister à son instinct de brute, Enlevant sa Philis, l’unique, pour sa chute À l’émir Abdoullah, irascible faucon.
*
LV La bégum blonde
Seul un puissant émir au mandat surhumain, Armé du cangiar damasquiné du Caire, De l’alfange d’acier, réfulgent cimeterre, Et du pistolet d’or scintillant dans sa main
Peut approcher les yeux profonds comme un abysse D’océan pacifique immense et rayonnant De Fatma la bégum blonde : seul en tenant Devant soi le nazar boncuk bleu pour auspice !
Fatma, quel bathyscaphe incompressible peut Plonger dans ton regard de cénote électrique Sans déborder le cœur du naute chimérique Qui tombe dans l’abîme en croyant qu’il se meut ?
Que la glace antarctique et l’eau luminescente De tes yeux de méduse indigo de cristal M’enclosent à jamais dans le prisme fatal D’un éternel sommeil de verre, ô très-puissante !
Car je vois dans ces nuits de corail, d’arc-en-ciel Le foyer des rayons les plus purs de la sphère Étoilée, en donnant à l’amour qui confère La foi le nom de saint et providentiel.
Perle blonde irisée aux baisers de l’aurore, Viens, entre dans mon bisht, nue et les yeux fermés ! À tes pieds je répands mes lys les plus charmés Et presse mes lauriers sur tes mains que j’adore.
*
LVI Odyssée
Philis, tes yeux d’azur sont une eau de jouvence Fraîche où mon cœur blessé de soleil veut nager, Sont un océan bleu dans lequel veut plonger Mon âme pour au fond cueillir l’adolescence…
Tes yeux d’or et d’azur sont ma terre et mon ciel, Sont l’étoile des jours ivres de clarté chaude Où la vague a le soir des lueurs d’émeraude, Le sable à tes pieds chante, et le vent et le sel.
Je ne sais quels oiseaux d’îles indifférentes À mes rêves marins y volent dans la brise Ni pourquoi l’horizon quand la lune l’irise Semble toujours si loin de mes mains délirantes.
Ô tes yeux sans limite et clairs au matin froid Sont l’horizon fatal, un orbe inaccessible : Tu tends à mon destin un amour impossible Avec une clef d’or pour l’Ulysse qui croit.
L’odyssée infinie où me lance la houle Quand je vois dans tes yeux ce chemin sur la mer ! S’il n’est de havre au bout de la route de l’air, Ô fais que mon vaisseau dans la tempête coule !
Mais si je dois toucher au port, à mon salut, Alors ferme les yeux en me donnant ta bouche : Qu’un arc-en-ciel de lune en silence me couche Dans un sommeil de fleurs, l’oubli de ce qui fut.
*
LVII Fantaisie
Les cocotiers, Philis, des îles bienheureuses Nous attendent au bord de nappes de zircon ! Leur ombre est un taillis de feuilles plantureuses, Nous verrons des couchers de soleil au balcon.
Partons, voici ma main : cinq doigts avec des ongles, Une paume avec quatre ou cinq lignes, des poils Sur son dos – pas de quoi pourtant parler de jongles –, Sortant d’une manchette aux seyants passepoils.
Tu courras nue à l’eau lustrale d’améthyste Le soir, foulant la dune informe des orteils. Quand pour rien quelquefois tu te sentiras triste, Je t’apprendrai les noms des plus lointains soleils.
Je te jouerai du luth chaque jour où tu bronzes, Ton airain épousé par le sable en rêvant. Tes seins ressembleront à deux têtes de bonzes Et je ne saurai mieux t’effleurer que le vent.
Oui, non, ô c’est l’amour qui tourmente mes plumes Depuis que j’ai jeté les yeux sur tes stolons. Irons-nous gambader sur un sommet de brumes Pour écouter les cris des cerfs, baveux et longs ?
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LVIII Sirène
Tu courras nue à l’eau dorée, améthystine Et je croirai te voir en ondine glisser Parmi des tourbillons de mauves et plisser Le manteau de la mer de faille adamantine.
Dans ce blond crépuscule inspiré des nabis, Je verrai soulever tant de perles ta queue, Tant de nacre et d’argent, que je la dirai bleue Malgré l’effet sanglant des squames de rubis.
Et je défaillirai sur le sable fulgide, Je soupirerai seul sur la dune lilas, Écoutant l’horizon t’appeler dans ses bras, Ses bras cyclopéens de méduse turgide.
Vers ton destin alors sans moi tu partiras, Et les écailles d’or de la mer en silence Recouvriront tes feux de leur calme indolence Quand à mes yeux mouillés, Philis, tu t’en iras…
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LIX Odelette au progrès
Merci toi, dieu des snobs, pour le bruit et l’ordure, Le bruit qui nous permet d’oublier notre esprit, L’ordure qui tapisse à la fin la nature Que nous n’avons jamais aimée. Ah mais le bruit !
Merci de nous conduire à la mort en légumes Suicidés par la force : il le faut bien, aussi ! Nous pouvons végéter en parfaits apostumes Sur un lit d’hôpital sans le moindre souci :
Qui nous amènerait à notre apothéose Dans ces conditions si ce n’est donc autrui ? Et nous savons enfin, ce n’est point peu de chose, C’est même le bienfait le plus grand d’aujourd’hui,
Que tout le monde ira, corps et biens, tout le monde Au paradis après la mort, c’est épatant ! Là-bas règne une joie immuable, rotonde. On se demande bien d’ailleurs ce qu’on attend !
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LX Le ptyx
Du chaos d’outre-espace est entrée une armée De monstres globuleux, immense et surarmée, Dans notre galaxie avec tant de robots Pour nous anéantir que je n’ai pas les mots… Et la Terre pâlit sentant venir la foudre Dont le moindre photon la réduirait en poudre. Seul un ptyx, bibelot sonore iduméen Béni par un gourou mafflu mallarméen, Aboli talisman, peut renvoyer chez elles Ces hordes de démons antimatérielles. Hélas, Paul Valéry, le disciple très sûr, Dit que sauver le monde est un fox-trot impur Et que la Poésie a bien d’autres – la vraie – Parques à fouetter dans la cyprèseraie Du cimetière mar… atchoum, pardon, marin De Sète dans l’Hérault et qu’à son grand chagrin Il ne peut accéder à l’instante prière De confesser le lieu secret, le reliquaire Où le ptyx est gardé.
Car c’est un puits sans fond Dont la clef quand la touche un homme aussitôt fond Et la porte ne s’ouvre, à demi, qu’en présence D’une poule aux œufs d’or et de Philis en transe Et le seau ne descend qu’au son diamantin De la corne volée en forêt un matin À la licorne blanche, et comme, pour le reste, Ce puits, dans un maquis de broussailles agreste, N’a vraiment pas de fond on y pénètre en vain À moins de faire appel à certain haut devin Qu’un coup de dés hélas envoya dans les limbes Avec son gui magique et ses parme corymbes. De plus, à la vitesse où vont nos ennemis, Afin de réunir ces biens il n’est permis De disposer de plus de quatorze ou quinze heures Et les dunes, du moins les plus extérieures, Sont à cent mille jours avec Pégase, à moins D’occire le dragon du krak des talapoins En espérant trouver dedans la draconite – La rouge car la bleue est de la dynamite Qui vous fera mourir – donnant l’ubiquité Auprès de quoi le ptyx manque de nouveauté.
Ayant ainsi parlé, Paul Valéry, sublime, Car le vent se levait se jeta dans l’abîme.
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LXI Légende
La légende raconte, à moins que ce fût vrai, Qu’un paladin errant, sauvant une princesse, L’épousa, car son œil épanchait divin rai, Mais que l’hymen en fit une effroyable ogresse.
Si bien qu’il crut avoir épousé le dragon Qu’il avait de son glaive occis dans la caverne, Que c’était diablerie, herbe de sandragon, Et s’en alla quérir un mage en sa taverne.
L’enchanteur attendait en fumant dans un coin ; Ayant bu de bon vin et mangé force neules, Il expliqua combien la femme met de soin À se faire épouser, car les hommes sont veules.
Notre chevalier sut que c’est par intérêt Que son amie avait trouvé le monstre infâme : Pour s’en faire affranchir, ce qui ne manquerait De susciter l’amour en trop langoureuse âme.
Un homme fait veut bien braver griffe d’airain, Il est mou près d’un pied doté d’ongles de moire, Ne peut rien contre un œil d’éclatant saphistrin, Même ayant défié la gueule de feu noire.
Et c’est bien la raison que les contes d’antan Ne vont point au-delà du jour de l’hyménée : Car ce sont des poisons dévotes de Satan Qui forment nos bambins près de la cheminée…
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LXII
M’avez-vous donc souri comme on fait au paillasse Que l’on voit arriver dans sa roulotte en bois Et dont on se promet un moment bien cocasse En dehors du train-train – c’est permis quelquefois – ?
Je comprends maintenant ! Mon luth en bandoulière Vous séduisit de loin sur la plus haute tour D’où vous m’aperceviez trottant dans la poussière Du chemin. « Il nous vient là-bas un troubadour ! »
Cependant je venais au château pour les comptes Des cens dus au seigneur par les gueux du pays Et m’étonnai beaucoup – matière à grands mécomptes – Des grâces dont je fus couvert, yeux ébahis.
Le luth dont je voulais égayer dans ma chambre Les moments de repos entre deux parchemins, Son image créa dans votre penser l’ambre Et l’encens, l’huile et l’or, et vous battiez des mains.
Pensant à l’instrument, vous oubliâtes l’homme, Dont le cœur n’a battu que pour vous de ce jour. Votre soif de plaisirs m’a carbonisé comme Un brasier. « Il nous vient là-bas un troubadour ! »
Avec effusion donnant la bienvenue Au scribe éberlué que j’étais, sur le seuil, Je crus que vous pourriez plus tard me bailler nue Vos appas : j’étais sot, gueux et bouffi d’orgueil.
Cette profusion de grâces insolite Eût fait extravaguer le plus rude convers Et le greffier se vit aigle, roi, sybarite ; En fit-il, inspiré, quelques passables vers ?
Or quand, les comptes clos, on lui bailla sa paye, Il s’en alla blanchi d’un éternel amour. Sur le bord des créneaux que l’azur ensoleille, Soupirez… « Il nous vient là-bas un troubadour ! »