L’Allemand Wilhelm von Scholz (1874-1969) fut dramaturge en chef du théâtre de Stuttgart de 1916 à 1922, président de la section de poésie de l’Académie prussienne des arts de 1926 à 1928. Il fut nommé docteur honoris causa de l’Université de Heidelberg en 1944 et président de l’Association des auteurs allemands de théâtre (en RFA) en 1949. La ville de Constance, où il passa une grande partie de sa vie, remettait un prix portant son nom, le Wilhelm-von-Scholz-Preis, de 1959, année de ses quatre-vingt-cinq ans, à 1989.
Il reste aujourd’hui connu surtout pour son œuvre théâtrale, avec essentiellement des pièces à caractère historique (ainsi que de notables adaptations du dramaturge de l’âge d’or espagnol Calderón de la Barca).
Les traductions suivantes sont tirées d’un volume de ses œuvres poétiques complètes publié en 1944 par Paul List Verlag à Leipzig : Die Gedichte (Les poèmes). Les textes sont tirés de la première partie de l’ouvrage, intitulée Spiegel der Träume (Le miroir des rêves), qui, d’après la postface explicative, comprend les poèmes de la première période de l’auteur, réunis, comme souvent dans la pratique éditoriale allemande, de manière thématique plutôt qu’en suivant l’arrangement des recueils publiés. (Il est vrai que les recueils d’un poète ne comportent parfois qu’une partie seulement de son œuvre, le reste étant dispersé dans des revues et journaux.)
Wilhelm von Scholz est un poète de forme classique. Cette première période dont nos présentes traductions rendent compte se caractérise par une poésie subjective symboliste. Plus tardivement, il étendit son registre en rejoignant le mouvement « parnassien » de la ballade allemande, qui, comme nous l’avons expliqué en introduction à nos traductions d’Agnes Miegel (ici), connut un renouveau notable au début du vingtième siècle.
Portrait de Wilhelm von Scholz par Erich Büttner, 1926. (Source : Staatsgalerie Stuttgart)
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Vent et Pluie (Wind und Regen)
Seul à mon bureau, la nuit. La lampe s’est éteinte en fumant. À la lueur inégale de deux bougies je veille dans la maison silencieuse.
De l’autre côté de la fenêtre ouverte, le vent secoue la pluie de l’arbre puis souffle devant les carreaux, comme voulant me tirer de mes rêves.
Des moustiques chantent dans le halo des bougies. De temps à autre le bois craque. Les souris grignotent. Et toujours le vent et la pluie – somnolente lumière, somnolente musique – qui continuent de tisser.
Trop veillé. Irrité, sans repos j’ai beaucoup travaillé, beaucoup lu – rumine encore ; penché en arrière je regarde les flammes, veux arrêter d’écrire mais continue.
Et toujours la pluie et le vent, le bombinement des moustiques – lancinant, mais fin, aigu, rapide, et soudain comme angoissé.
Immobile, calme – enfin libre. Un désir de moins, un de plus ! Il n’y a pas grand-chose au fond là-dedans, aucun d’eux ne pèse bien lourd.
Vaine philosophie ! À quoi bon ? Elle est inutile, sert seulement de chaperon à des sentiments qui s’éteindront sans laisser de trace.
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Rêve (Traum)
Tout était si complaisamment immobile dans le vaste espace. Je faisais un rêve merveilleux quand soudain je fus tiré du sommeil au milieu de la nuit. Me remémorant ce rêve, je sus comme le début en était sombre – c’était une sensation d’âmes lointaines – et comme il se poursuivit haut en couleur ; me vint l’envie de te le raconter, tellement c’était beau. Et je me rendormis profondément, retombant dans le songe…
Le jour point. Je sais que je fis un beau rêve et que je savais ce que j’avais rêvé – mais hélas, ses couleurs ont perdu leur éclat, son monde onirique est mort ; le matin gris se répand avec un bruit d’eau courante dans la cale percée du vaisseau fantôme de mes rêves.
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Un jour vint… (Es kam ein Tag…)
Un jour vint qui voulut être plus clair que tous les autres jours. Splendissant de rayons, il monta jusqu’à son zénith. La terre était inondée de lumière. Et par une tresse invisible – invisible encore parmi tant de splendeur – il entraînait derrière lui la nuit, la plus sombre de toutes les nuits.
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Murs (Mauern)
Entre deux vieux murs, un passage délabré. Il peut être parcouru sans fin – des jours entiers. Au milieu, seules se trouvent les grilles menaçantes, serrées dans la pierre, de deux fenêtres fantomatiques.
Derrière chacun de ces murs est un royaume, rocheux, désolé, pareil au désert. Dans chacun de ces royaumes, vit sa vie nostalgique un être solitaire.
Le hasard fut touché de cette nostalgie et les conduisit chacun vers son mur, si bien qu’à travers les fenêtres grillagées ils se virent, étrangers, mélancoliques.
Ils secouent le treillis – qui, dur, inébranlable, ne les laisse point venir l’un à l’autre.
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Masque de mort (Totenmaske)
Je suis couché, enfant, dans mon berceau et – fait étrange – moi-même adulte me tiens tout près et me regarde. Un bruit de pas dans l’escalier.
La porte s’ouvre. Entre une ombre. Penchée sur le berceau et tirant des plis de son manteau le masque mortuaire d’un grand homme, elle le pose sur le visage du bambin fâché : « Voilà comme tu dois être et comme tu dois mourir ! »
Une irrépressible mélancolie s’empare de moi. Je sens ma tête s’allonger. Un son de brisement – les éclats d’un masque mortuaire comme s’ils avaient flotté dans l’air me tombent du visage dans un profond puits de brume. Un souffle libéré m’effleure, l’enfant et l’ombre disparaissent sans laisser de traces.
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Chant nocturne (Nachtgesang)
Dans l’ombre de la lune je contourne juché sur un nuage la cime de la montagne. Loin de tout peuple, dans l’espace nocturne je perçois l’extase du ciel. Une pluie tintinnabulante de poussière d’étoiles tombe dru de l’univers enténébré… Et mon nuage entre dans la lumière.
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Orage et Lune (Sturm und Mond)
La mer déferle sur l’immensité de la plage. La lune couverte par la main de sa nuée, l’orage guette sur les cailloux ruisselants d’eau. Alors il jette sur la danse de la houle la lune et son éclat frémissant à travers les nuages déchirés. –
Elle y reste suspendue. Sa lumière se brise sur les vagues.
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Dans la chapelle (In der Kapelle)
Les chemins étaient blancs, mouillés. La pluie tombait sur l’herbe de l’aître. Comme nous avons pressé le pas ! Nous voilà sur les bancs de prière ; l’intérieur de la petite chapelle est froid et sombre, humide.
Les martyrs y semblent endormis, avec leurs auréoles décolorées. Haut sur un destrier poussiéreux est juché saint Georges, le cavalier. La pluie tambourine sur les fenestrons, glougloute dans les gouttières, sur les larmiers.
Quand j’appelai vilaines bûches les intercesseurs contre les murs, tu t’irritas, me grondas et leur fit à voix basse des excuses. Ils nous regardèrent transfigurés, t’en ont récompensé.
Un bruit de serrure. Le bedeau entra pour remettre de l’huile dans la lampe éternelle. Plic ploc ! dehors la pluie tombait. À tes joues monta une légère honte, sur ton beau visage d’ange un nimbe apparut, et tu fus alors plus sainte que tous ces lutins de bois.
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Soir d’hiver (Winterabend)
Les fenêtres livides dans l’aura bleue illuminent l’obscurité de la chambre.
Tu vas les ouvrir. De la neige tombe des battants, et l’air d’hiver effleure les murs.
Dehors le bois est si blanc ; disparus, chemins, traces de roue, rails,
le banc de bouleau, les buissons, ensevelis. Des pas dans la neige crissent à travers la solitude…
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Soir (Abend)
Assis, nous regardons sans dire un mot. Le soir se répand sur les sombres prairies. Des ombres colossales sortent de la tourbe, écrasent comme des géants muets les mottes de terre à pas de loup, jusqu’au village.
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Escarpement (Steilheit)
Un château gris, le scintillement vespéral d’une lucarne, une chambre, fenêtre ouverte, à hauteur de crépuscule, avec sa tenture regardant en bas. Des lanternes suspendues étincellent, oniriques clartés dans le gris du soir.
Des essaims d’oiseaux de nuit vivant dans la tour battent rudement des ailes, agités. Et des profondeurs de la vallée montent les ténèbres autour du château, comme fumée en un poudroiement d’étoiles qui s’éprend dans la colonne d’ombre…
Taillé dans la pierre est le chemin qui devant nous serpente à travers l’abîme, et d’une lividité mate au crépuscule. Nous marchons sans nous retourner vers le château dont la silhouette s’efface.
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Chacun de nous (Wir alle)
Chacun de nous est seul en soi. En éternelle chute impondérable nous glissons en nous-mêmes comme dans la nuit. Nous nous noyons tous dans la même profondeur sans but. Est-il un repos, un recueillement ? Dans le regard vers le point d’où l’âme est tombée, une nouvelle chute sans explication.
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Dans le vent d’automne (Im Herbstwind)
Haut au-dessus de moi le vent s’empare des frondaisons. Un tourbillon de feuilles souffle sur le chemin immobile à travers les troncs obscurs qui m’entourent, pétrifiés tandis que s’agitent leurs couronnes.
Les feuilles tombent de plus en plus dru, d’un été mort couvrant le chemin, et tournoient vivement sur mes chaussures quand les tire mon pas de leur sommeil rouge.
La tempête des ramées croît. Voix dans le vent qui gémissent perdues au-dessus de ma tête et tombent dans mon oreille comme des feuilles flétries – leur bruit vole en suivant le vent dans les branches.
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Le buveur solitaire (Der einsame Zecher)
« Viens donc ! sans compagnie, fade est le vin ! »
Ainsi parlent-ils devant ma maison, sous la lune, courts avec de courtes ombres, et se moquant de moi.
« Laissez-moi seul, sur mon toit au clair de lune parmi la ramée frémissante des arbres, dans la cohorte de mes rêves ! Allez avec vos lanternes à la taverne et posez-vous sur les bancs noircis, toute la nuit faites du tapage sous les voûtes basses en jouant à la lumière de l’amadou – jusqu’au lever du soleil qui comptera les corps de cette crypte. J’ai suffisamment passé le temps de cette manière avec vous, où je crois compter parmi les plus bruyants, riant le plus, pour avoir droit de rompre avec cette habitude et de boire seul ! »
Alors leur bande en riant s’en va, traversant le pont, leurs lanternes reflétées dans l’eau, et disparaît sur le chemin serpentant le long de la colline de pins. Dans le ciel, lune immobile et nuages. Je vois encore leurs lumières, j’entends leurs rires.
À présent ils tuent les heures en jouant aux dés, comptent les points, payent, boivent, crient – et chacun met en jeu une autre vie qu’il ne connaît pas. Tous perdent, nul ne gagne hormis le tenancier, dont ils sont débiteurs. Il reste près d’eux.
La lune s’est introduite parmi les frondaisons, lentement, tamisée. Ai-je déjà tant veillé depuis que la feuillée bruissait au vent du soir ? Vaste est la nuit.
J’ai horreur des gens et de leurs affaires, tout comme du sommeil qui rend inconscient. Je veux rester dans l’instant présent même au milieu de la nuit et sentir la vie et le temps s’écouler d’heure en heure tandis que je veille, de la chaleur de minuit à la fraîcheur de l’aube.
Car alors je bois la joie de la terre dans le vin solitaire, je reçois l’oubli, une bienheureuse illusion en ce bas monde ; je peux aimer la vie plus intensément, de manière plus pénétrante, et, comme si je retrouvais un bien perdu, être pendant quelques heures de la nuit un Immortel.
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Au bord de la source (Am Brunnen)
Le pèlerin
Ici la terre offre sa fraîcheur cascadante. Comme le jour est ardent. Tends-moi ta cruche !
La porteuse d’eau
Volontiers, pèlerin !
Le pèlerin
Une arche sombre là-bas se courbe tel un pont au-dessus de la rivière des rues. Les toits brillants se massent entre les deux piliers. Dis-moi, femme, le nom de cette ville dans la vallée.
La porteuse d’eau
Elle se trouve, seigneur, à la sortie des monts et sur le bord du désert sans chemins. Les routes qui traversent les défilés s’arrêtent là. Et toutes les caravanes font d’abord halte dans cette vallée humide avant d’affronter la fournaise et les sables. C’est pourquoi son nom est la Ville du repos. Éprouve à ton tour, pèlerin, ce nom qui sonne si plaisamment. Car tu sembles avoir longtemps voyagé. D’où viens-tu ?
Le pèlerin
Ma route a souvent été la même, femme, comme si elle m’avait par le passé depuis longtemps doublé. Des noms de langues que tu n’entendis jamais et qui sont étrangères et absurdes l’une à l’autre nomment les courtes pauses que je fis. J’ai traversé des plaines qui brillaient de l’or des fruits, gravi des montagnes figées dans la glace et traversé des torrents sur des passerelles branlantes, étroites qui se balançaient au-dessus du tourbillon des eaux éternelles.
La porteuse d’eau
Oui, tes sandales sont grises de poussière, ton manteau usé par le soleil et la pluie. Ton regard est lointain, immobile, comme ne regardant plus que les choses les plus distantes.
Le pèlerin
Celui qui va toujours, son regard devient fixe. Le monde passe près de lui, en sens contraire, comme un vent tiède.
La porteuse d’eau
Et où donc allez-vous ?
Le pèlerin
Mon but s’appelle errer.
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Le roi : Fragment (Der König, Bruchstück)
Le porteur d’arc
Où allez-vous, majesté ?
Le roi
Je fuis de vous tous. Vous n’êtes que moi-même. Regarde-moi : n’éprouves-tu pas en toi le roi, quand tu te trouves en ma présence ? En servant, n’éprouves-tu point la même fierté que celle qui me porte ?
Le porteur d’arc
Oui, majesté, je l’éprouve.
Le roi
Et n’en va-t-il pas de même pour tous les nobles de ma cour ?
Le porteur d’arc
Pas autrement ! Tous sont royaux !
Le roi
Comme la lumière dans la grand-salle se réfléchit sur mille surfaces, armures, lames d’acier, rotondité de l’or des coupes, argent brillant des plateaux, depuis les grands lustres suspendus illuminant la salle, source de toute lumière, ainsi chacun ne reflète que le roi seul. Renfermé en moi-même, mû seulement par les choses, je cherche à saisir au moins une fois l’altérité. Ce gibier que nous chassons, c’est ce que je voudrais être. Je lui envie même sa mortelle angoisse en fuite devant nous, car elle m’est inconnue ! Si seulement j’étais esclave ! Car en tant que roi je suis enchaîné.
Le porteur d’arc
En tant que roi, non ! Seulement comme homme !…
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La maison dans les vignes (Im Weinberghaus)
Par la fenêtre ouverte la nuit bleue regarde avec lune et prés, ramures de vergers, formes lointaines à la lumière des chandelles, qui veille près du vin. Les baraques couvertes de feuilles sont accompagnées d’étoiles.
La maison isolée n’est qu’une salle ; son propriétaire est ici un hôte comme les autres. L’été l’ouvre parfois pour la fête et dresse au vin des bouquets de fleurs bigarrées.
La forêt touche aux fenestrons fermés de ses ombres, pour boire notre lumière, qui se réfléchit ici dans des miroirs gris et là fait pétiller des étincelles sur des cadres dorés.
L’escalier monte, balustré, jusqu’à la pièce où nous nous asseyons autour de la vieille table à manger. L’escalier grince. La servante remplit en silence les verres, qui scintillent de lune et de chandelles.
Fête mutique. Quelques paroles parfois brisent le silence, qui retombe aussitôt, comme la chute de mottes renversées sur le bruit léger de pas qui se dissipe. Encore du vin et le silence
et le bleu profond, étincelant de la nuit derrière les murs ocres de la pièce. Une pierre, jetée par une main inconnue, heurte la croisée de la fenêtre et son bruit retombe dans la nuit.
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Ndt. Dans un passage de son roman Amédée (1939), l’écrivain suisse de langue anglaise et allemande John Knitell évoque une même ambiance de commensalité mutique, dans une auberge en Suisse. Je ne sais plus quel écrivain français a vitupéré la pratique du silence entre gens réunis comme une marque d’imbécillité. Je n’ai pas l’expérience d’une telle chose, qui me paraît extraordinaire et tellement peu française en effet, mais je crois que je saurais l’apprécier : Silentium est aureum !
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Au sommet (Auf dem Gipfel)
Au milieu de la paix du monde, entouré de paysages lointains, dans la lumière grise des vallées et le bleu du ciel déchiré. Le soleil brûle à pic, haut depuis la voûte des nuages. Une brise rafraîchit sur ma poitrine la sueur de l’ascension. Je saluais la proximité du sommet depuis la crête qui s’en approche, muraille de pierre entre des profondeurs. À présent je suis en haut, sans chemin, sous la nuée.
La puissance du roc veut encore pousser vers la lumière, les vallées plonger plus profondément, et dans la concavité de l’espace se trouve le violent désir de contenir davantage de terre empilée. Mon cœur, mes pieds me portent encore. Qu’il soit un chemin ! Mais je suis en haut, sans chemin, sous les nuages.
Agnes Miegel (1879-1964) fait partie des poètes qui renouvelèrent le genre de la ballade en Allemagne au vingtième siècle. C’est d’ailleurs le pionnier de la renaissance de la ballade allemande, le poète Börries von Münchhausen (1874-1945), qui la lança dans les milieux littéraires, après qu’elle lui eut envoyé ses écrits.
Ce qu’on appelle Ballade en allemand n’est pas la même chose que la ballade comme forme poétique en français, « poème formé de strophes égales terminées par un refrain et d’un couplet final plus court appelé envoi », telle que la Ballade des pendus de François Villon. En allemand, le terme ne renvoie pas à une forme mais à un genre, un genre entendu de façon particulièrement large puisqu’une définition y voit « un poème (ou un chant) dans lequel une histoire est racontée » (ein Gedicht [oder ein Lied], in dem eine Geschichte erzählt wird) ; d’autres ajoutent que c’est généralement un poème plutôt long et que le thème en est le plus souvent tragique. Les ballades ci-dessous montrent que la longueur n’est pas forcément un critère. On pourrait définir la ballade allemande comme un poème narratif, relevant d’une esthétique impersonnelle, parnassienne. Les histoires qu’elles racontent s’appuient souvent sur des épisodes historiques, la mythologie, l’histoire sainte, les contes et légendes.
Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Wie Bernstein leuchtend auf der Lebenswaage: Gesammelte Balladen (Comme de l’ambre qui brille dans la balance de la vie : Ballades complètes) (Rautenberg im Verlagshaus Würzburg, 2002, avec une postface d’Ulf Diederichs). Les thèmes des ballades d’Agnes Miegel sont variés. Elle a notamment chanté les terres et le peuple de Prusse-Orientale (elle était née à Königsberg) ; c’est le cadre de quatre ballades ici traduites : Les femmes de Nidden, Henning Schindekopf, Duc Samo (ces deux dernières évoquant des épisodes de l’histoire des chevaliers Teutoniques) et Le sacrifice.
L’anthologie est organisée suivant des thèmes ; nous donnons nos traductions dans l’ordre où les ballades y figurent.
Agnes Miegel
(Source : Wkpd)
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Les dieux dormants(Schlafende Götter, 1953)
Ce sont les dieux dont les noms sont oubliés.
Sur des nuages d’argent, haut au-dessus des ramures et du vent, dans une pâle lumière ni jour ni crépuscule, ils trônent en silence, endormis et jeunes éternellement. Un sommeil d’airain a fermé leurs larges paupières mais leurs cœurs sont restés éveillés. Ils espèrent, écoutent si depuis les profondeurs du malheur une voix désespérée n’appelle point leur nom. Et ils attendent : ne va-t-on pas les célébrer avec gratitude, dans le plaisir et la joie, en bas sur la terre en fleurs ?
Alors se réveillera la cohorte des Immortels. Dans les salles du ciel résonnera leur rire ; couronnés de fleurs nouvellement écloses, ils descendront auréolés de leur propre éclat, enjoués et fiers, prêts à donner leur amour, miséricordieux ils tendront les bras à la vie expectante.
Les dieux sourient en rêve, comme si soufflaient sur leurs fronts les prières de cœurs timides, les bruits de l’air leur semblent un chant de prêtre, ils le respirent comme une fumée de sacrifices et le parfum du nard, leurs têtes bouclées s’enfoncent plus profondément dans le rêve.
Les nuées étincelantes sont caressées sans bruit par l’ourlet du manteau des années vagabondes, par milliers. Des étoiles éparses effleurent en chantant les pointes dorées de leurs diadèmes, filantes et chaudes, – ils ne le voient pas. Ils attendent patiemment le cri qui les réveillera pour la joie du don généreux.
Mais l’appel de la vie n’animera plus ceux qui rêvent dans le crépuscule. En bas sur la terre en fleurs, leurs derniers autels tombent en poussière. Depuis tant de siècles que les hommes ne les scandent plus, les noms des dieux dormants sont oubliés.
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Ys (Ys, 1901)
Voici ce que raconte l’ancienne légende qui parcourt la Bretagne dans la brume et se repose à l’âtre des maisons de pêcheur.
Naguère était au bord de la mer, grandiose et resplendissante dans l’éclat de ses tours d’argent, la ville d’Ys, maîtresse altière de la Bretagne, Ys opulente et merveilleuse. Au-dessus d’Ys, sur une falaise abrupte, se dressait fièrement, comme une citadelle des dieux, puissant et de tant de créneaux, le château du roi.
Le roi avait sept filles, de sept belles gemmes était sertie la couronne posée sur son front blanc. Six topazes couleur d’or mais la septième, la plus belle, un rubis étincelant, rouge sang.
Le vieux roi dit à ses filles : « Il vous est permis de jouer partout dans le château mais n’ouvrez jamais la porte couverte de pampres dans le mur du jardin ! » Et elles dansaient dans les salles froides, leurs balles volaient à travers la cour, au jardin elles tressaient des couronnes de fleurs, elles avaient oublié la porte.
Un jour, elles interrompirent leurs jeux car le chœur ample de la vie à leurs oreilles montait depuis la cité. À l’ombre des châtaigniers, elles regardèrent en bas dans la chaleur de midi, leurs paupières devinrent lourdes et elles tombèrent en un profond sommeil.
Seule la plus jeune resta éveillée. À travers la pelouse, en chantant doucement elle poussait sa balle du pied, quand elle vit dans le mur du jardin ladite porte entr’ouverte, et sa balle s’en alla rouler par l’interstice. Retroussant sa robe de satin, la jeune princesse suivit le ballon, pénétrant dans une cour silencieuse.
De grands buissons de sureau en fleur penchaient leurs blanches ombelles au-dessus d’un vieux puits de grès que scellait une pierre circulaire en marbre. La princesse chercha longtemps dans l’herbe où les grillons chantaient sa balle dorée, mais ne la trouva pas.
Soudain, de l’intérieur du puits elle entendit une voix de jeune garçon : « Princesse, ouvre-moi ! » Elle resta figée d’une douce frayeur. Et la voix redit les mêmes paroles, si suppliante que son cœur battit plus fort. Et la troisième fois que la voix parla, ce fut d’un ton de commande : « Ouvre-moi ! »
Du sang de ses mains blanches la dalle de marbre fut rougie quand la jeune fille avec peine la délogea. Alors monta des sombres profondeurs du puits, clair et froid, un panache blanc et deux bras se tendirent vers la princesse qui tremblait de peur et de plaisir et ferma les yeux à leur approche.
Ses sœurs se réveillèrent avec effroi, entendant comme un battement d’ailes de rapace. De la porte dans le mur du jardin à grand bruit un torrent se précipita, dont le déferlement couvrit leur cri d’agonie. Croissant toujours, il se jeta de la falaise comme une mer aspirant à rejoindre la mer, tandis que sur la plage les flots montaient.
Et les deux vagues géantes, mugissantes coururent impétueusement l’une vers l’autre et dans un bruit de tonnerre se rencontrèrent. Sous leur blanche écume elles engloutirent la fière maîtresse de la Bretagne, Ys l’opulente, la merveilleuse.
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La belle Agnete (Schöne Agnete, 1905)
Ndt. Il s’agit d’une évocation du conte scandinave Agnete et l’ondin, traité en littérature par les romantiques danois Baggesen, Oelenschläger, Hans Christian Andersen (« Agnete og havmanden »), de même que par Ibsen au théâtre (« La dame de la mer »).
Quand la veuve de sieur Ulrich dans l’église s’agenouilla, on entendit une chanson sur l’aître. L’orgue en-haut s’arrêta, les prêtres et les enfants de chœur s’immobilisèrent, les ouailles, vieillards, femmes, enfants, écoutèrent, la voix dehors chantait comme le rossignol :
« Chère mère, dans l’église où sonne le carillon du sacristain, chère mère, écoute chanter dehors ta fille. Car je ne peux entrer avec toi, car je ne peux m’agenouiller devant l’autel de Marie, car j’ai perdu la béatitude éternelle, car je me suis mariée avec l’ondin, noir comme la fange.
Mes enfants jouent avec les poissons du lac, mes enfants ont de la peau entre les doigts et les orteils, le soleil ne peut sécher leur habit de perles, leurs yeux ne se ferment ni dans la mort ni dans le rêve.
Chère mère, ah je t’en prie, chère mère, ah je t’en supplie, veuille prier avec les tiens pour mes enfants aux cheveux verts, veuille prier les saints et notre Dame en chaque église et devant chaque croix au bord des routes ! Chère mère, ah je t’en prie de tout mon cœur, pauvre de moi, je n’ai le droit de venir ici qu’une fois tous les sept ans.
Dis sans attendre au prêtre d’ouvrir grand les portes de l’église, que je puisse voir la lueur des cierges, que je puisse voir l’ostensoir doré, que je puisse dire à mes petits de quel éclat de soleil brille le calice ! »
La voix se tut. L’orgue repartit, les portes furent grand-ouvertes, – et pendant toute la messe une eau blanche, blanche écumait devant les portes.
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Grisélidis (Griseldis, 1901)
Ndt. L’histoire de Griselda ou Grisélidis est tirée de Boccace. Charles Perrault en fit une version dans ses Contes de ma mère l’Oye : La marquise de Sallusses ou La patience de Grisélidis. Grisélidis, bergère épousée par un prince, est le symbole de la femme patiente.
Avec des baisers, des mots d’amour elle se pendit à son cou. Il la repoussa.
« Fille du travail, qui partages ma couche, je me suis dégoûté de toi.
Mon amour a pâli comme un ruban perd sa couleur, ta voix est à présent de mon cœur haïe,
tes cheveux dorés me sont devenus odieux, ternes comme les seigles de ton père.
Ta main brune parle de travail – retourne aux champs où je te trouvai,
oublie que le roi prit pour femme une paysanne – hélas !
Avec la houe et le râteau, les semences et la charrue, oublie que ton ventre a porté un duc ! »
Ainsi parla le roi ; de Grisélidis les mains, la bouche tremblèrent.
Contre le pilier du lit en chêne elle s’appuya, frissonnante, angoissée.
De sa main libre, elle caressait le matelas, lissait le drap éclatant.
Elle regarda le roi, qui se détourna. Alors elle descendit l’escalier en silence.
La lanterne de couleurs se balançait au vent, la porte sculptée claqua contre le chambranle.
La nuit froide scintillait d’étoiles, le vent du nord souffla dans les cheveux de Grisélidis.
Le chien du garde endormi, près de la grande porte vint à sa rencontre en grognant sourdement.
Quand il la reconnut, il s’inclina et affectueusement lécha sa main glacée.
Les yeux du dogue brillaient verts dans la lumière qui ruisselait des fenêtres.
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Chronique (Chronik, 1900)
Une bergère était au pré, gardant ses moutons ; elle chantait au vent d’été, ses cheveux tombant jusqu’au sol.
De son château s’en vint le jeune prince de la contrée ; depuis le chemin avec sa suite il vit voler ses cheveux d’or.
Elle chanta une vieille romance au jeune fils du roi, qui se mit à genoux et lui offrit sa couronne.
Par tout le pays la renommée de la princesse voyagea, mais la jeune reine plus jamais ne chanta.
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Agnès Bernauer (Agnes Bernauerin, 1900)
Ndt. Agnès Bernauer est une figure historique servant de source d’inspiration à plusieurs œuvres classiques de la littérature germanique. Épousée par le futur duc Albert de Bavière malgré l’avis de la famille de ce dernier, après un procès en sorcellerie elle fut condamnée en 1435 à mourir noyée dans le Danube.
Ils chantaient près de l’âtre, la flamme s’éteignant : « Une rose est éclose ! » Quand la chanson fut finie, ils demandèrent : « Pourquoi n’as-tu pas chanté avec nous ?
Pourquoi es-tu si pâle, Agnès Bernauer ? Que regardes-tu ainsi devant toi ? » Elle parla comme en sommeil, fermant ses paupières lourdes :
« La nuit de la Saint-André, je rêvai que je me trouvais au bord du Danube. Les cieux luisaient d’un éclat sanglant et la houle rouge chantait.
Sa danse ondoyante m’apporta un diadème éclairé par les étoiles, – mais quand je le pris c’était une couronne mortuaire de romarins fanés. »
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L’épouse du meunier (Die Müllersbraut, 1920)
Les cloches sonnaient dans le beffroi quand le cortège nuptial sortit sur l’aître de l’église.
Avec son voile, sa couronne et sa robe de soie, la belle mariée marchait aux côtés du meunier.
Et quand ils arrivèrent à la porte de l’aître, trois blêmes convives les approchèrent.
Trois enfants nus, main dans la main, tirèrent la mariée par sa robe.
Et le premier parla : « Ô ma mère, enlève, enlève ton beau voile.
Enlève, enlève ta couronne de myrte ! Ton enfant pourrit parmi les pierres des champs.
Prends une pelle en main et creuse-moi une tombe au bord du cimetière.
Je repose trop près des champs où la faux et la faucille vont et viennent.
Je fus conçu là où les épis ondulent au vent et j’aurais voulu tenir la charrue.
Si j’avais vécu, dans tout le pays on n’aurait trouvé meilleur garçon de ferme ! »
Et le deuxième, une fille, parla : « Ô ma mère, descends cette rue, descends le chemin entre les champs
et la prairie jusqu’au radeau, près de l’étang ; jettes-y un filet de fines mailles,
et quand l’eau l’agitera ta fille se trouvera dedans.
Je suis née dans le pré au linge, au clair de lune, et tu me noyas comme un chaton aveugle.
Ô si j’avais vécu – dans la lumière d’été je ferais blanchir mon drap dans le pré.
Mon drap serait si blanc et lisse que nul dans le royaume ne tisserait un drap pareil.
Ô si j’avais vécu, dans tout le pays on ne trouverait de servante plus gaie ! »
Et le troisième parla : « Ô ma mère, prends ton petit enfant dans tes bras !
Quand tu me portais dans ton ventre, pleine de frayeur, le fardeau muet sentit ta misère.
Ta peur, ta honte, ta secrète détresse, je les bus avec le sang rouge de ton cœur.
Et quand tu me mis au monde en secret dans l’étable, je vis comme tu étais pâle et fatiguée.
Je fus épouvanté par cette vie lugubre et me recroquevillais dans la paille comme une bête.
Tu couvris de ta main ma bouche pleine de sanglots – alors je m’endormis. Le repos est si doux !
Chère mère, embrasse-moi, cajole-moi, je t’aime tellement ! »
Et quand le plus jeune eut ainsi parlé, la mariée, blafarde, tomba à genoux.
De sa tête elle retira la couronne de myrte, en para le premier enfant.
Elle ôta son voile des épaules, en enveloppa sa petite fille.
Et son fils et sa fille disparurent ; deux roses poussèrent à leur place.
Alors elle prit son dernier enfançon, tendre et chaud, et le berça dans ses bras.
Quand elle baisa sa petite bouche rouge, il s’envola comme une colombe – et elle tomba morte.
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Les femmes de Nidden (Die Frauen von Nidden, 1907)
Les femmes de Nidden étaient sur la plage, leurs mains brunes au-dessus des yeux, et les bateaux approchaient en hâte, des fanions noirs sur leurs mâts.
Les hommes arrimèrent les embarcations et crièrent : « La peste là-bas fait rage ! Dans la plaine de Heydekrug jusqu’à Schaaken les gens vont en linceul ! »
Les femmes dirent : « Qu’est-ce que cela fait ? La mort guette à nos propres portes, chaque jour que Dieu fait nous devons lutter pour notre vie,
la dune mouvante nous cause un assez grand souci. Dieu nous épargnera, après nous avoir frappés ! » – Mais la peste vint pendant la nuit avec les élans qui traversèrent le bras de mer à la nage.
Pendant trois jours et trois nuits, la cloche sonna flébile dans le beffroi. Au matin du quatrième jour, stridente, sa voix se brisa de détresse.
Et dans le village, des huttes, des maisons sept femmes sortirent. Elles allaient pieds nus et voûtées, en habits noirs brodés de couleurs.
Elles grimpèrent la dune raide, mirent leurs bas et leur souliers et dirent : « Dune, nous que voici sommes les derniers vivants.
Il n’y a plus de menuisier pour faire nos cercueils, plus de fils ni de petit-enfants pour nous pleurer, plus de pasteur pour tendre le calice, aucun servant n’a conservé la vie. –
Blanche dune, prête attention : les portes te sont ouvertes, tu vas entrer dans nos chambres, couvrir nos âtres, nos jardins, nos granges.
Dieu nous a oubliés, nous laisse disparaître. Tu vas hériter de sa maison abandonnée et recevoir la croix et la Bible pour tes jouets. – À présent, petite mère, ensevelis-nous !
Enveloppe-nous dans le suaire silencieux, sois notre grâce après avoir été notre malédiction. Vois, nous attendons tranquillement. » –
Et la dune vint et les recouvrit.
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Henning Schindekopf (1900)
Ndt. Ce poème et le suivant évoquent l’histoire de la Baltique au temps des chevaliers Teutoniques, qui y fondèrent un État théocratique, le Deutschordensstat (1230-1561). Il ne nous a pas semblé pertinent de multiplier les notes s’agissant de notions historiques certes assez mal connues des Français en général mais qui peuvent être aisément trouvées sur internet (toponymes, personnalités, etc.).
Henning Schindekopf (†1370) était un chevalier Teutonique de haut rang, grand maréchal de l’ordre et commandeur de Königsberg. Le poème le décrit comme étant d’origine roturière et proche des paysans, notamment à l’aide d’un leitmotiv : « Öck sülvst! » (pour « Ich selbst! », c’est-à-dire « Moi-même ! ») en dialecte bas-allemand qui rend à la fois sa volonté jamais en défaut de servir l’ordre (« Moi-même le ferait puisqu’il le faut pour l’ordre »), sa fierté (« Moi-même ait accompli cela ») et ses racines.
Pour quelques éléments historiques sur l’ordre des chevaliers Teutoniques, notamment sur sa présence en France, on pourra consulter notre essai sur « Les chevaliers Teutoniques dans le Midi », dans notre billet Gnostikon mis en ligne en 2016 (ici).
Marienburg
Autour de la citadelle des chevaliers Teutoniques grondait comme un cri de guerre le chant printanier de la Nogat, tandis que Winrich von Kniprode, le jour de Pâques, pour les frères disait la prière sur la lice. Un messager s’avança par la grande porte : « Grand maître, les autres m’envoient pour annoncer que l’ordre Teutonique s’est rendu maître du duc Kynstudt. La Lituanie est pacifiée. Celui qui impétueusement avait meurtri les flancs de sa monture de l’éperon de la sédition, le duc Kynstudt a les chaînes au pied. » Winrich dit alors : « Nous donnerons à ce barbare un profond cachot sous les eaux murmurantes. Mais dis-moi, qui mit à bas ce mangeur de chrétiens, quelle main assez calleuse pour que la morsure du loup enragé ne la déchire point ? Parle, frère Henning, quel est cet homme ? » Henning Schindekopf regarda le grand maître, Henning Schindekopf répondit : « Öck sülvst ! » [Moi-même !]
Königsberg
Dans le château de l’ordre à Königsberg, qui est maître des chevaliers et de la troupe, qui s’assied à la place d’honneur au réfectoire, avec l’armure d’acier sur ses membres de fer, front de paysan et tête rouge ? C’est le maréchal Schindekopf, le maréchal Schindekopf devant qui en silence commandeur et commissaire s’inclinent avec respect. Le grand maître Winrich Kniprode et lui dirigent le pays, conduisent l’armée. Le maréchal Schindekopf porte le bâton pacifiquement. La Prusse a connu neuf années bénies. Sur les champs que foulait la jument de Kynstudt, les semailles d’hiver à l’approche de Walpurgis ondoient haut. Dans les prairies de Werder paissent les chevaux, les troupeaux avancent au son des sonnailles, – le maréchal va lentement sur sa monture, les laboureurs chantent et son cœur chante avec eux : « C’est avec fierté que je me choisis une devise héraldique quand Winrich, mon maître, m’adouba chevalier, avec fierté que je pris alors la parole près du grand autel devant l’assemblée des frères nés gentilshommes, mais c’est avec plus de fierté encore que je me dis aujourd’hui : Qui a donné à ce pays la bannière de la paix ? Dis-le, Henning Schindekopf ! Moi-même ! »
……….
Un même cri s’entendait sur toutes les routes : « La Lituanie se soulève ! Elle nous attaque, le duc Kynstudt conduit de nouveau son peuple à la guerre, le duc Olgerd à ses côtés. Sur de bruns coursiers, armées de flèches rapides s’approchent la faim et la mort. Fuyez ! » Parmi le rougeoiement des villages incendiés, le peuple se pressait aux portes de la cité et c’étaient des centaines d’âmes qui dans la cour du château parmi les braseros apportaient leurs fléaux et leurs faux, pliant le genou devant le maréchal : « Maréchal Schindekopf, fils de paysan, tu as une fois vaincu le loup-garou mais il revient dévorer le pays, un autre est né de la même portée. Ils ont soif de sang comme des épées neuves et chantent ta mort dans leurs chants. Maréchal, quand tu iras les combattre, les paysans seront à tes côtés. »
Rudau
La nuit s’épaississait sur le champ de Rudau, les vagues de la bataille s’amenuisaient comme feu déclinant, la neige doucement tombait, blanc, lourd manteau, sur la mourante armée lituanienne. Mais le camp des chrétiens ne résonnait point du chant des soldats, de musiques triomphales. Les dignitaires de l’ordre demeuraient silencieux autour du maréchal Henning, blessé à mort. Son manteau, rouge, battait au vent, il avait le front ceint d’un bandage empourpré. En reprenant conscience il s’écria : « La bataille est-elle finie ? » Alors Winrich Kniprode, détournant les yeux : « Elle est finie. La nuit tombe. » Le mourant à mots lents demanda : « Maître, à qui appartient la victoire ? » et le vieillard : « Nous avons gagné. » Il le dit doucement. Et plus haut : « Cher Henning, regarde, des nuages de neige sont venus vers midi, couvrant la bataille d’une épaisse nuée noire. Les frères là-haut ne savent pas encore que l’ordre a bâti la paix pour toujours. La chevauchée jusque là-bas est difficile et longue. Qui préviendra Hermann von Salza1 qu’Olgerd et Kynstudt sont battus ? » « Moi-même ! »
1Hermann von Salza : Grand maître de l’ordre Teutonique jusqu’à sa mort en 1239, fondateur de l’État de l’ordre. Le grand maître Kniprode demande à Schindekopf mourant d’annoncer la victoire aux chevaliers défunts (« les frères là-haut »).
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Duc Samo (Herzog Samo, 1900)
Chant funèbre
Le chagrin a donné son bois à mon luth, des fils de larmes en ont formé les cordes, et les souvenirs ont produit le chant qu’il chantait à l’ombre des bouleaux sur cette colline de brande.
Jadis penchaient les ramures des bouleaux sur le romarin, la rue et la rose. Les sveltes filles du duc Samo allaient, maniant le fuseau et chantant, à travers les jardins, allaient aux portes donner la bienvenue à leur père rentrant avec ses fils à travers la lande dans la pourpre du soir.
Sept enfants à son époux avait donné la compagne de sa couche, sept enfants d’une amour heureuse. Des perles brunes d’ambre baisaient avec grâce la gorge rose des jeunes filles ; à travers leurs chemises de lin blanc brodées de couleurs par l’industrieuse main de leur mère le vent de la lande et le soleil d’été caressaient les cœurs des garçons, qui battaient joyeux.
Un jour ensoleillé de mai, le duc Samo demanda à ses fils qui de verts rameaux odorants de bouleau ornaient les crânes de cheval du portail : « Mes fils, aimez-vous votre vie ? » « Oui, mon père, j’aime la vie, répondit le plus âgé, autant que mon arc. » Le second répondit, « autant que ma canne à pêche. » Le troisième, « autant que mon couteau brillant. » Le quatrième, « autant que mon alezan. »
Et le duc à ses filles demanda : « Mes filles, aimez-vous votre vie ? » « Oui, mon père, j’aime la vie, répondit la première, autant que mon collier de perles, que ma ceinture d’apparat, rouge comme les fraises. » La seconde : « J’aime la vie, autant que les fleurs de mes plates-bandes. » Et la plus jeune : « J’aime la vie, autant que les enfants que j’aurai un jour ! »
Le vent froid d’automne souffla parmi les bouleaux, une lamentation se répandit à travers les terres ducales. Avec la rapidité d’une tempête de neige, dans la lande s’avançait un peuple guerrier en manteaux blancs. Couverts d’airain, leur aspect était effrayant ; contre l’acier de leurs armures frappaient sans force la flèche prussienne et la lance de saule.
Ils allaient terribles comme la grêle à travers les champs d’orge et les prés. Ils agitaient des boucliers brillants marqués d’une grande croix noire, et une grande croix sur laquelle était un homme dominait sinistrement leur troupe. Se jetant devant lui, ses guerriers dirent au duc Samo : « Cède, ô duc ! Cet homme sur la croix, cet homme nu au front sanglant, c’est l’image de ton pauvre peuple. »
Et les étrangers envoyèrent au duc des émissaires : « Duc Samo, écoute nos paroles. Incline-toi devant notre épée et notre Dieu, jure fidélité à notre vénérable chef, à l’autel de qui nous Le prions ! Il récompensera ce difficile aveu comme un chrétien récompense la foi du chrétien, comme le prince du monde un autre prince qui brise au combat son bouclier avec lui.
Sur les chevaux blancs que nous amenons, tes fils seront conduits vers l’ouest, à l’auguste cour de l’Empereur d’Allemagne. Ils danseront avec des filles de roi, s’assiéront à la table des sages conseillers de l’Empereur, iront à la messe avec des prélats.
Nos parents viendront de leurs châteaux du Rhin et de la Saale épouser tes filles blondes. Tes petits-enfants seront comtes et porteront couronne. »
Et ils dirent : « Veuille nous faire réponse demain à l’aube, duc Samo. » « Je vous répondrai, répondit le duc, quand rougira le ciel à l’est. Reposez-vous dans la paix de ma demeure, sur la paille odorante de vos chambres. »
Quand les émissaires allèrent se coucher, le duc, visage sombre, entra dans la grand-salle. Son épouse, assise près de l’âtre entourée de ses enfants et qui en le voyant avait pâli, lui dit : « Mon époux, tu nous viens en linceul ? » Plus blanc que le lin du suaire, le duc parla, tenant une coupe ciselée dans de l’ambre qui rutilait à la flamme rouge de l’âtre : « Oui, ma femme, je viens en linceul avec le douaire de ton amour, le cœur lourd et tenant la mort dans ma main. Souriante compagne de mon bonheur, ma noble joie dans les mauvais jours, penche-toi sur tes enfants et baise leurs fronts une dernière fois. Toi qui entras avec moi dans la vie, aujourd’hui tu entres avec moi dans la mort. »
La duchesse se mit à genoux : « Laisse-moi baiser ta main avec gratitude pour les joies de ces vingt années. Tout comme je te suivis heureuse à la couche nuptiale, dans la mort ce jour je te suivrai. » Et elle se tourna vers ses enfants, mais ceux-ci se détournèrent.
« Mes chers enfants, dit-elle, vous que je mis au monde dans la douleur, n’aurez-vous pas un regard pour votre mère, n’aurez-vous pas un mot d’adieu pour votre père ? »
Les enfants restaient silencieux, détournant le regard. Alors le plus âgé d’entre eux éleva la voix. Elle résonna d’un blâme profond comme le vent qui hurlait dans la cheminée : « Non, nous n’avons pas de mots d’adieu pour celui qui nous estime si peu qu’il ne veut point que nous le suivions, et qui, sa dernière heure venue, offense son épouse en reniant ceux qu’elle mit au monde et lui donna. Tous les chefs de notre vénérable peuple commandent à leurs serviteurs de mourir avec eux, font tuer les chiens qui les aimaient, poignarder les cavales qui les portaient – mais le duc Samo s’en va et nous commande de rester ! »
Ainsi parlait l’adolescent. Le duc Samo baissa le front, accablé de chagrin : « Je n’ai pas voulu blesser votre fierté, dit-il. Je pensais aux paroles pleines de joie devant la vie que vous m’avez dites un jour de mai. Cette vie de vous tant aimée, je voulais la laisser à votre jeunesse épanouie, fruit de ma semence. Car vous connaîtrez la gloire et la fortune au pays des blonds chevaliers chrétiens : vous irez à la chasse avec des arcs en or, à la pêche avec des cannes d’argent, vous porterez des poignards sertis de pierres précieuses et chevaucherez des coursiers comme des fils des dieux. Mes filles porteront des manteaux aux plis amples, comme la déesse de ces étrangers, se promèneront en de vastes jardins que colore de teintes multiples le soleil d’Occident, elles berceront des enfants de roi. »
« Jamais, dirent alors sombrement ses garçons, jamais, dirent en tremblant ses filles, il n’en sera comme vous dites ! Si cela devait être, les luths qui chanteront dans notre pays le duc Samo et son épouse verraient leurs cordes rompre en sons stridents quand on voudrait célébrer nos noms ! »
Ils se jetèrent à genoux : « Duc Samo, nous vous en conjurons ! ne nous laissez point voir mourir la vie à qui nous devons la nôtre : laissez-nous plutôt mourir ! »
Et ils s’inclinèrent et baisèrent longuement, pleins de respect, avant de boire à la coupe d’ambre, le pied de leur noble père et l’ourlet de la robe de leur mère.
Quand le ciel à l’orient se colora, les émissaires des chevaliers se levèrent et entrèrent dans la grand-salle pour recevoir la réponse du duc Samo. – Ils trouvèrent près de l’âtre froid le duc mort, morte son épouse, et morts leurs enfants, comme des graines gelées.
Quand le duc Samo mourut, quand moururent avec lui ceux qui lui étaient nés, il emportait, comme font les morts, le meilleur de son peuple dans la terre. Sur ces tombes passa la route des chevaliers, leurs forteresses furent édifiées sur les tumuli où gisent les guerriers de notre peuple.
Peu d’entre nous sont encore là pour pleurer dans les nuits de lune ceux qui sont morts, pleurer le sort du duc Samo.
Sept années on doit pleurer les morts qui furent nos amis et nos compagnes, vingt années on doit pleurer ceux qui sont nés du même sang que nous, mais un peuple doit lamenter cent ans la mort de son dernier roi.
Cela fera bientôt cent ans que dort le duc Samo. Bientôt contre le tronc de ce bouleau je briserai ma lyre. Jamais plus je ne chanterai l’histoire de la noble mort du duc Samo ; ma bouche se taira et, avec moi, le peuple qui lamentait sa mort.
Avec le nom du duc va disparaître l’idiome qui l’a pleuré.
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Le sacrifice (Das Opfer, 1920)
Le magistrat siégeait quand ils entrèrent à pas lents, crachant et ôtant leurs bonnets ; ils venaient par deux, par trois, trapus, courts, tannés par le soleil, cent hommes. Ils se rangèrent devant l’estrade et regardèrent le magistrat. Ils sentaient le sel et le vent marin, la fumée de pin et le goudron. Le magistrat taillait sa plume : « Willem Pönopp, approche, toute la Sambie2 est traversée par un cri d’indignation contre toi : Willem incite les pêcheurs à des sorcelleries païennes. Je ne suis pas un curaillon ni une vieille femme, et ne me récrie point, de surcroît le bois est rare pour les malfaisants depuis l’invasion des Suédois3 ; je t’ai fait fustiger de la baguette de bouleau, mais à présent fais-moi un rapport précis de tes diableries. »
« Monsieur le magistrat sait comme nous que les Suédois campaient devant Dirschkeim sur le Wachbudenberg jour après jour. Nous vîmes leurs feux fumer, et sur la mer leurs grands bateaux balancer, et nous nous lamentâmes. Nous courûmes à l’église et chantâmes, bouleversés. Mais Dieu et son fils Jésus ne nous ont point entendus. Le Suédois prenait notre poisson dans ses filets et se reposait, repu mais toujours avide, sur la colline. Alors nous parlâmes entre nous : ‘Il n’ose encore s’aventurer dans les terres ; mangeant du poisson comme un héron, il ne quitte la plage.’ Je leur dis : ‘Je connais quelqu’un qui sait mener le poisson. Alors les pillards bleu-jaune se débrouilleront comme ils peuvent.’ Les autres dirent : ‘Qui est-ce ?’ Ils se turent et se regardèrent, mais quand le soir fut venu nous étions cent hommes, et peu avant minuit nous allâmes sur la lande vers Rantau, conduits par Samel Suppit. Raconte, toi, Samel. »
Le vieillard fit un pas. Il avait quatre-vingt-dix ans, un corps émacié, des cheveux en bataille : « Dans le noir je reconnus l’entrée du souterrain cachée par la bruyère. Quand j’y posai le pied, mes aïeux se réveillèrent dans mon sang et bredouillèrent des mots étranges par ma bouche. Je tendis les mains et les posai sur la pierre sacrée. Puis nous jonchâmes le sable autour de rameaux de pin et scrutâmes dans l’obscurité en appelant, pour savoir si nulle femme n’observait, car, devant Celui qui remplit la lune suintante, la femme est impure.
Je jetai sur ma veste l’habit blanc, le feu de pin dardait ses langues, nous nous agenouillâmes dans le sable et je dis : ‘Ô dieu de nos pères, pour qui brûle ce feu, seigneur des eaux salées que nul nom ne nomme, Toi à qui appartient tout ce qui remue des nageoires scintillantes, Toi qui sur le chef portes le miel figé de la mer, Toi de la semence de qui proviennent ce pays et nous-mêmes, – vois, le Suédois ennemi est venu en nageant sur tes flots. En pillard il se rassasie de notre poisson. Il a suivi le saumon puissant le long des côtes au printemps. Ta faveur lui a donné le flet blanc, la morue grasse, pour lui ont bouilli les vagues de rut laiteuses du hareng argenté.
Tu as longtemps eu soif. Sur ta pierre coule à nouveau le sang fumant du jeune bouc. À nouveau nous y versons la bière et l’hydromel, porte secours à ton peuple dans le besoin qui t’implore, mets un terme aux succès du pirate altéré. Notre père, ramène le poisson sur nos côtes !’
Nous criâmes de chagrin, étendus dans le sable, et quand avec appréhension nous nous relevâmes, le vent avait tourné. La lune était claire et la brume se répandait sur la mer comme le blanc filet que jette le pêcheur – et le filet était lourd. Alors nous nous en retournâmes. Tu sais bien ce qui se passa ensuite, comme les Suédois au septième jour firent voile vers le nord. Les mouettes les suivirent telles une tempête de neige, car la mer était comme les dunes – dépouillée de toute vie. »
Le magistrat parla : « Elle l’est toujours. Demain est le Dimanche des rameaux et les greniers sont vides. Les derniers pois ont pourri, la faim frappe aux fenêtres, comme en l’an soixante nous pétrissons du bouleau dans notre pain. Vos filets, vos corbeilles, vos sacs sont vides, aucun marchand n’est venu de Königsberg depuis des semaines. Si vous ne voulez pas tout perdre avec femme et enfants, faites en sorte d’apporter du poisson et vite. Mais, Willem Pönopp et Samel Suppit – je le dis à tous les deux –, si je vous trouve sur le parvis de Sankt Lorenz ou à l’intérieur, quand bien même ce serait Vendredi saint, le jour même vous regarderez la mer depuis le gibet de Rantau. »
Dans l’église de Sankt Lorenz, le dimanche de Pâques suivant, monsieur le pasteur parlait devant vingt vieilles femmes. Les brebis galeuses n’étaient pas là, mais les bonnes ouailles non plus ; même l’orgue, ce jour-là, gardait le silence. Il n’y avait pas une barque sur la plage dans la clarté printanière, toutes les voiles étaient sorties, de Dirschkeim jusqu’à Cranz.
Elles suivaient le puissant saumon le long de la côte et leurs filets crevaient tant la pêche était bonne. Les mouettes criardes volaient en cercles lumineux, devant elles nageait le flet blanc comme le lait. Alors les fours enterrés fumèrent jour et nuit dans le pays, de longues rangées de pieux se dressaient dans le vent et séchaient sur le sable. Et puis vint la morue grasse, nombreuse comme un essaim d’abeilles. Sa graisse dégoulinait le long des bras tannés des femmes dont les tabliers paraissaient raides comme des armures d’écailles. Et puis les hommes regardèrent vers la mer. Willem Pönopp dit : « Nos éclaireurs sont partis depuis plusieurs jours, le hareng argenté s’approche d’heure en heure, bientôt nous laisserons éclater notre joie par des salves de fusil. »
Mais le hareng argenté ne revint jamais.
2Sambie : Péninsule de la mer Baltique, en Prusse-Orientale.
3L’invasion des Suédois : Schwedennot, un terme qui littéralement exprime une période de calamités due à la présence des Suédois dans le pays, pendant la guerre de Trente ans (1618-1648). Le contexte historique du poème est dévoilé par ce vers.Dans les mots « le bois est rare », le bois en question est celui du bûcher pour les hérétiques.Plus loin, « les pillards bleu-jaune » sont les soldats suédois, désignés par les couleurs de leur drapeau.