Category: poésie
Poésie chicano révolutionnaire: Aztlán
¡Ay te watcho, Aztlán!
La littérature chicano est la littérature des citoyens nord-américains d’origine latino et tout particulièrement mexicaine. Ces derniers étant très souvent bilingues espagnol et anglais, leur littérature l’est également. Certains poèmes font ainsi alterner les deux langues et le slang chicano va jusqu’à les mêler au sein d’expressions toutes faites (comme « ay te watcho » plus ou moins dérivé de « hasta la vista », « see you soon »).
Les traductions suivantes sont tirées de l’anthologie Canto Al Pueblo IV (1980), publiée à l’occasion du quatrième festival annuel de culture chicano Canto Al Pueblo (Chant au Peuple), qui eut lieu du 1er au 10 mai 1980 à Phoenix, Arizona.
Les poètes représentés sont : Arturo Arcángel (5 poèmes), María Arellano (1), José Antonio Burciaga (1+1), Ana Castillo (2), Rafael C. Castillo (un poème en six chants), Abelardo Delgado, également connu sous le nom de Lalo Delgado (3), Verónica Medina Ramos (1) et Jim Sagel (2). Les poètes les plus connus sont Arturo Arcángel, José Antonio Burciaga, Ana Castillo, Rafael C. Castillo, Lalo Delgado et Jim Sagel.
Les concepts politiques véhiculés par le mouvement chicano, notamment les revendications territoriales et culturelles liées à Aztlán, sont particulièrement saillantes dans les poèmes ici traduits de Rafael C. Castillo et Abelardo Delgado.
Certains poèmes ont été écrits en espagnol, d’autres en anglais. Le titre original entre parenthèses indique la langue traduite ; dans un cas, où le titre laisse planer l’ambiguïté, j’ai ajouté une note sur ce point. Comme je l’ai indiqué, il arrive que des poèmes soient écrits dans les deux langues à la fois. Il y avait alors deux possibilités : ou bien tout traduire, à la fois l’espagnol et l’anglais, en trouvant un moyen de distinguer, par exemple par des italiques, les passages de l’original dans l’une et l’autre langues, ou bien ne traduire qu’une des deux langues afin de conserver le bilinguisme du poème. C’est cette dernière solution que j’ai choisie, dans deux poèmes ; ce choix permet de conserver l’effet de l’alternance voulue par les auteurs, mais elle exige évidemment que le lecteur soit bilingue. En l’occurrence, dans les poèmes en question, j’ai traduit l’espagnol et laissé l’anglais tel que dans l’original.
Pour donner une idée de ce que donnent dans le texte original de tels poèmes bilingues, je reproduis en prélude de cette série un poème, d’ailleurs difficilement traduisible, de José Antonio Burciaga à la mémoire du peintre muraliste chicano Armando Estrella, qui fut impliqué dans les trois premiers festivals Canto Al Pueblo et mourut soudainement en janvier 1980. Artiste engagé, c’était un responsable du Partido de la Raza Unida, qui porte les revendications les plus radicales des Chicanos.
En annexe de cette série, deux photographies commentées me permettront d’ajouter quelques éléments sur le militantisme chicano tout en agrémentant visuellement ce billet.
*
Vámonos armando con estrellas par José Antonio Burciaga
You painted above me in Milwaquis
A mural in a brand new dilapidated barrio
And in Corpus I forgot your handle
But I will never forget
The rose you painted
Above my three skulls
Y de la muerte nació tu rosa
Armando EstrellaThose murals
Continue to breathe
La vida cotidiana
De tu querida Raza
But your colors
Betrayed you black T-Shirts
Armando EstrellaToday you painted
The saddest mural
Todo negro enlutado
Los colores te lloran
Y las murallas te añoranCon murales
Fuiste Armando
Tus barrios
Con Estrellas
It was all so clear
ArmandoAnd following your wishes
I will celebrate your exit
With a few beers
Just the way you wantedAy te watcho
Sabiendo que
Jamás te irás por la sombrita
Siendo Estrella
Vámonos ArmandoTu amigo
Que ya no te olvida
*
Seul et tout seul (Solo y a Solas) par Arturo Arcángel
Ndt. Arturo Arcángel est un poète colombien.
Regarde-moi
nuit
regarde-moi bien en face
déploie omnipotente
tes corbeaux de sadisme
et sur la légère luminescence de ma peau taillée
fouille avec acharnement dans mes cicatrices malades.
Regarde-moi
nuit
comme ça…
l’univers s’amuse à me congeler
et j’ai peur pour mon âme
………………..qui lutte
………………..toute seule.
Je lutte contre la lassitude
lutte contre mille offenses
lutte contre l’angoisse
Où va la paix
qui
…s’
…..échappe
……..de moi
………heure après heure
et goutte après goutte ?
Amour
béni !
Reviens, mon amour !
Jamais je ne t’ai autant aimée
que cette nuit !
Reviens mon amour !
Ouvre tes ailes et recueille-moi
sauve-moi en toi
si Dieu descend
il m’accordera le suicide…
*
Leçon 28 (Lección 28) par Arturo Arcángel
Dans cette chambre
il y a
une reine : l’angoisse
un roi : le gel
un bouffon : l’expérience
un courtisan : l’ennui
un trône : l’agonie
une fenêtre : la chimère
une porte : le suicide
et
un esclave,
un… Moi !
*
Anticipation II (Anticipo II) par Arturo Arcángel
Un jour viendra
où
le
vide
sera
l’unique présence.
Nous nous retrouverons
sous terre
– décomposés –
et
sans plus d’analyses
nous comprendrons
……………que
……………rien
……………ne
……………valait
……………la
……………peine.
*
Portrait dans un aquarium (Retrato en un acuario) par Arturo Arcángel
Avec de vieux cartons
et des cartons neufs,
avec des cartons blancs
et des cartons noirs
je vais fonder un village
sans frontières d’adobe
ni fleuves de larmes.
Un village sombre
…….et monotone
……….semblable à ma vie.
Vieux cartons
cartons neufs
cartons blancs
cartons noirs
je fonderai ce village
dans chaque maison le portrait de son maître
pour que l’on sache à quoi ressemble dieu,
sur chaque lit une rose
pour que les rêves aient l’odeur de l’amour.
Il y aura aussi une place de village
mais pas de prison
mais pas d’église
Car la liberté y prévaudra
Un sombre village en hiver
comparable à ma vie.
*
Au miroir (Al espejo) par Arturo Arcángel
Nous enfermons des poissons
dans un aquarium
et surveillons leurs nageoires
avec un plaisir malicieux dans les yeux
……….pour oublier
……….que nous sommes prisonniers
……….et n’avons ni paysage ni chemin.
Nous enfermons des oiseaux
dans quarante centimètres d’air
délimités par du fil de fer
……….pour oublier
……….que nous sommes des prisonniers
……….inutiles et restreints.
Nous enfermons le poisson.
Nous asphyxions l’oiseau.
La terre nous enferme.
*
Sans titre par María Arellano
Ndt. Poème bilingue espagnol-anglais que j’ai traduit en poème bilingue français-anglais.
Seigneur,
…je dois être folle car je n’arrive plus à comprendre
…ce voile qui me couvre.
Moi, si jeune, si vivante once, je ne suis plus.
Mais je reste là, Groping into the
……………………………..F
………………………………A
………………………………..L
………………………………….L
……………………………………I
……………………………………..N
……………………………………….G
…………………………………………dusk.
Bien que je regarde les arbres, mes amis, l’art… et
mes livres, there is a stillness to it all.
L’ordre qui rend compte, où est-il ?
Les gens que je respecte ne le trouvent pas non plus, mais eux
rient. Empty Actors. Damn them for not
knowing and STILL BEING.
Seigneur, mes amis chaque jour continuent de faire
………………………………………………ce
…………………………………………qu’ils ont à faire
…………………avec des sourires tellement beaux…
……………………………………………………………….mais comment ?
*
Rats de bibliothèque (Book Worms) par José Antonio Burciaga
L’étudiant
a labouré son esprit nocturne
en sillons réguliers de connaissance
sachant que la récolte
lui apporterait
l’abondance
S’inclinant avant
et après
chaque paragraphe
l’absorption
d’encre noire
a sanforisé
le cerveau hyper-musclé
de caillots de surdouée sagesse
et d’inoubliables futilités
Les esprits qui ont trait
l’huile de lampe des élucubrations
développent des cloques
entre leurs oreilles
à force de flagellation intellectuelle
Il s’est forgé
une mentalité stoïque
en disséquant
grenouilles
poèmes
et romans
et en apprenant dans des livres
et encore des livres
la science appliquée de la vie
au prix
d’une expérience neuve
et ce de façon à écrire d’autres livres
et des articles
et des essais…
titulaire
d’une licence
il passe un mastère
puis un doctorat
pour obtenir
sa carte de membre à vie
de l’école
sans interruption
depuis le jardin d’enfants
jusqu’à ce que la mort
l’emporte…
*
Pensées d’une nuit de fin d’été (Thoughts on a Late August Night) par Ana Castillo
je pensais…
(oui, c’est une mauvaise habitude
dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser
malgré tous mes efforts)
que les simples mots
je t’aime
ne sont pas du tout ce que l’on prétend.
je suis sûre que jadis
le simple fait de les prononcer
provoquait des guerres
assujettissait des nations
changeait l’aspect
de la carte du monde
et en général
donnait lieu à de très bons moments
entre celui ou celle qui les prononçait
et l’heureux auditeur ou auditrice.
Mais il semble à présent, du moins
à mon humble avis
et selon mon esprit
passionnément observateur,
qu’on les emploie à la place
de quelque chose d’autre…
que pour des raisons personnelles
on préfère ne pas définir ;
et qu’en fait
la signification réelle de
je t’aime
pourrait bien être :
je sais ce qui est le mieux pour toi
et donc ce qui sera le mieux
pour moi.
je t’aime…
et tu avais promis !
je t’aime… alors
où étais-tu cette nuit ?
et ainsi de suite.
Il suffit d’indiquer
en conclusion que
je t’aime
est une illusion interprétée
servant de fondement
à la confusion
des deux parties
et que si nous pouvions dire en toute sincérité
ce que
nous voulons vraiment,
ce dont avons vraiment besoin,
on verrait sans aucun doute
une réduction des statistiques
de cœurs brisés…
et même peut-être
de têtes cassées.
Mais bien sûr
comme je l’ai dit
je ne faisais que penser
alors que cette nuit de fin d’été
n’en finissait pas
et que me trouvant
seule de façon si embarrassante
sans la possibilité de l’entendre ou
de le dire
l’ironie de la situation
requérait mon attention.
Comme je l’ai dit…
je ne faisais que penser
(une mauvaise habitude dont je ne suis jamais
parvenue à me débarrasser).
*
Hiver sauvage (Invierno salvaje) par Ana Castillo
Ndt. Les quelques noms propres apparaissant dans ce poème, tels que « le John Hancock », pour John Hancock Center, indiquent que nous sommes à Chicago.
Sans être nommé, le Chicano Park de cette ville est réputé pour ses peintures murales appartenant à la culture chicano. Sur l’une d’elles, l’artiste a rendu hommage à Fidel Castro et Che Guevara parmi les figures du mouvement chicano.
Hiver Sauvage –
Tu veux nous tuer ?
………………..Tu n’auras pas
………………..cet honneur.
Les usines
nous attendent
et la voix
du contremaître
est plus
………………..forte
………………..que la tienne.
Les bureaux
de la Tour Sears
Les « Steel Mills »
et la multitude
des boutiques et des magasins
………………..nous appellent
jour après jour
nuit après nuit –
………………..et
Le souvenir de la faim
que nous avons connue
nous force à
………………..répondre.
Nous sommes les « petites machines »
qui font briller le sol
des hôpitaux
et chaque vitre du
John Hancock.
Tu crois que ta morsure
féroce qui gèle
les pieds et bleuit
les mains
………………..nous coupera
………………..le courant ?
Non, Hiver Sauvage,
………………..Non.
Même si nous nous rappelons
cette terre aride
un soleil constant
des plages blanches
………………..les palmiers qui dansaient
………………..dans la brise –
C’est un luxe
de touristes
de gouverneur
et de président
de grande compagnie.
Rien de plus qu’un
souvenir pour
………………..nous.
Alors, je t’en supplie
de la part de tous,
va-t-en, maintenant ! Va-t-en.
………………..Cesse
………………..de plaisanter.
Car quelque chose de plus grand
et menaçant
que toi
nous appelle :
………………..la vie.
*
Variation sur un thème de Dostoïevski (A Variation on a Dostoevski Theme) par Rafael C. Castillo
Note. Poème en anglais avec quelques insertions en espagnol (ainsi qu’une en français et une en allemand), que j’ai laissées non traduites. Je laisse également au lecteur le soin de se remémorer les multiples références littéraires présentes dans le texte.
Canto I
J’étais étendu le visage caché dans mes mains sales
quand la sensation d’yeux perçants me força à me redresser.
Figura fantomatique d’un Inquisiteur espagnol du XIIIe siècle,
visage obscurément noir : indistinct, vide
visage, sans contours, sans traits, sans forme.
Le visage de Méphistophélès n’a pas de forme –
Marlowe était un sacré menteur ;
« Es-tu prêt pour la sentence ? »,
demanda une voix caverneuse ;
« Qu’ai-je donc fait ? »
Je refusais d’accepter le destin kafkaïen de l’humanité ;
« Prépare ton âme et ton corps pour le Premier Cercle !!! »
« Qu’ai-je fait ? » répondis-je.
Mais à peine avait-il parlé que cela fut accompli.
Un million d’apparitions se manifestèrent ;
la Malinche perfide me montra du doigt ;
la Llorona pleura pour moi ; Ivan Karamazov baisa
mon front ; je sentis même l’Albatros autour de
mon cou.
Puis, un grand signe rouge au néon : SANS ISSUE
Soudain l’apparition encapuchonnée
se dévoila : c’était Hernán Cortez ;
le faux prophète Quetzalcoatl ;
les voix hurlantes de mes frères par centaines gémirent :
Chicanos, Mestizos, Indios, Batos Locos.
« Quel est mon destin ? », demandai-je.
« Ton destin est bien pire que celui de tes ancêtres :
c’est le verdict de ce tribunal que tes
prédécesseurs soient harcelés de schismes, que le
Nouveau Monde arrose sa terre de ta sueur, que
tes enfants soient schizoïdes, ignorants à jamais de
leur identité ; et puisse leur biculturalisme bilingue
subir en vertu du Titre IV1 de nombreuses manipulations et dégradations bureaucratiques. »
Canto II
Un million de configurations traversèrent ma route mentale
Sans contours ni forme :
Peut-être que mon crime, pour ce visiteur nocturne,
avait été une certaine hauteur envers le bavardage des Témoins de Jéhovah, ou,
peut-être, ma sensibilité prufrockienne envers l’humanité,
ou le cauchemar sartrien d’un Enfer non matériel.
C’est seulement mon imagination : un léger assoupissement
aux dimensions et revitalisations borgésiennes ;
« Toi, Emiliano Moctezuma, es accusé
d’hérésie, de trahison impie envers le Rocher
de fondation ; et d’avoir répandu les paroles de L’Être
et le Néant. »
« Qui es-tu pour me juger, toi qui es seulement
un produit du néant et de l’intangibilité ? »
répliquai-je d’un air de défi.
« Une tabula rasa », hurlai-je. « Laisse-moi me réveiller ! »
Canto III
Je me réveillai pour découvrir que mon corps transcendait
l’interprétation husserlienne : sans forme, sans visage.
Je vis les lancinantes figuras obscuras de Gregor
Samsa ; ce bâtard pendu de Smerdiakov ; et le
dirigeant Œdipe : parricide con toto.
Un autre personnage apparut : « Nous sommes les gardiens
de la critique littéraire établie, de la religion
des gens de lettres. »
« La critique littéraire n’existe pas »,
répliquai-je. « C’est un mythe terrible, à la Susan
Sontag, Contre l’interprétation. »
« Même ton peuple y a succombé ; c’est
inévitable ; ton peuple a émigré à travers
le Désert à la recherche de la Citadelle de la Raison. »
« Oui, répondis-je, c’est écrit : nos chroniqueurs
célèbrent encore l’accomplissement prochain de la prophétie. »
« Oui, nous avons les écrits de Ricardo Sánchez, Alurista,
Omar Salinas, Tino Villanueva, Nephtali De León : les
forgeurs de mythes de la poésie chicano contemporaine », répondit
la voix.
« Il est triste qu’un tel sanctuaire n’existe pas : car les rêves
insipides ne font pas la réalité. »
« Mensonges ! Mensonges ! »
« Laisse-moi t’exposer mes raisons, afin que tu saches pourquoi
un rêve comme Aztlán doit survivre. »
« Je t’écoute, mortel », railla le visiteur à la cape.
Canto IV
Alors j’argumentai ainsi :
« Avant Zeus, avant le mythe du Cyclope et du Cerbère à trois têtes, avant Hercule, avant Ulysse de Joyce, avant les centaines de falsifications, l’Omeyocán des Aztèques – le treizième ciel – constitua l’autel des poètes et des dieux : Ometechtli, Omecihuatl, Tezcatlipoca et le légendaire Tonatiuh hantent encore de leur lamentation les rues de Los Angeles et San Antonio.
C’est le pseudo-érudit occidental qui a empêché la naissance de la littérature d’Aztlán ; c’est cette institution qui viola l’esprit fertile de la créativité ; tua et subordonna style, technique, narration, scénario, mètre et caractère à des instruments caducs et préformatés de divisions bourgeoises.
Non, je ne suis pas l’avocat de l’art pour l’art [en français dans le texte] puisque je transcende les mesquines dichotomies aristotéliciennes ; je ne demande ni faveur ni attention. Je ne fais que reconnaître la respectabilité de la littérature chicano. »
« Ça suffit, imbécile. Je vais à présent démolir tes accusations ! », tonna la voix. « Tu ne peux revenir sur l’impossible : ton peuple et donc ton art sont mesquins, bas et inesthétiques. Qui a cure de la littérature de barrio, de serpents à plumes à part D.H. Lawrence, du Colibri-de-la-gauche ? Nous aussi nous utilisons la méthodologie de Georg Lukaćs à notre avantage, car c’est une épée à double tranchant. »
« Tu ne peux revenir sur la littérature chicano », répondis-je. « La création de tant de petites revues et magazines témoigne déjà du fait que le ‘géant endormi’ du cliché est un Léviathan littéraire qui s’éveille. La civilisation occidentale n’aura pas d’autre choix que de louer les travaux colossaux de ces indios qui promeuvent las letras nobles.
En tant que tels, nous sommes libres de créer », conclus-je.
L’Inquisiteur encapuchonné éclata de rire. « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, ah ah ah ah ah ah !!! »
Pourtant, dans mes rêves la réalité existe.
Canto V
Je sentis la sueur qui coulait sur mes yeux, mes membres tremblaient ; puis les rayons de soleil du matin brillèrent sur mon visage ruisselant. J’étais sous terre. « Est-il l’heure ? »
Marchant le long des couloirs de l’erreur, je me souvins que le miracle, le mystère et l’autorité ont aussi été les fondations de l’idéologie occidentale : donnez du mystère aux masses : genre, courant-de-conscience, technique, avant-garde ; donnez-leur du miracle : science-fiction, hardcore, gothique, Bellow, Mailer, Fowles, Pound ; et enfin donnez-leur de l’autorité : Welleck, Eliot, Howe, Rahv ; ce sont les scalpels de la critique littéraire ; l’aune à laquelle l’idéologie occidentale mesure Aztlán.
Canto VI
Finalement, échappant à la poigne de l’Inquisiteur ;
échappant à la sombre caverne de la critique littéraire ;
fuyant les maudites icônes du quasi-art,
je vis les instruments de la sagesse griffonnés sur les
planches : de belles et resplendissantes peintures sur un mur.
M’élevant dans la brillante lumière d’Aztlán,
je sentis la force de la sagesse toucher mon visage.
Mes yeux ne voyaient plus l’Inquisiteur espagnol encapuchonné ;
à la place, un vide d’idées : Énergie et Masse.
En bas les poètes pleurent et rédigent des éloges funèbres ;
lisibles et clairs : « Ci-gît le
poète des poètes, un monument vivant de la
littérature chicano. »
1 Titre IV : Le Titre IV de la loi sur l’enseignement supérieur de 1965 aux États-Unis, relatif aux programmes fédéraux d’aide financière.
*
Aztlán par Abelardo Delgado
[Ndt. Poème traduit de l’anglais.]
Certains ont pensé que les Aztèques étaient originaires du nord lointain, c’est-à-dire d’au-delà de l’Arizona ; d’autres ont supposé qu’ils provenaient du légendaire pays d’Aztlán, mais personne ne sait où se trouve un tel endroit. (Victor W. von Hagen, Les Aztèques)
le légendaire pays d’aztlán
foules-tu son sol aujourd’hui, chicano ?
quel est ton rôle historique
en tant que descendant direct de ces
…………………………….faiseurs de légendes, les aztèques ?
en 1168, l’an deux aztèque,
l’année de la canne à sucre – la caña –
huit cent huit ans plus tôt…
soustrais ton âge actuel et insère-toi dans
l’octocentenaire calendrier aztèque.
une seconde ? un jour ? un an ?
vingt-quatre ans ? quarante-quatre ans ?
cent deux ans ?
les aztèques savaient qui ils étaient
…………………………….en 1168.
sais-tu qui tu es en 1976 ?
leur voyage avait pour destination l’anahuac.
ton voyage va-t-il de l’anahuac vers aztlán ?
le travailleur sans papiers
……………..semble le penser.
nous le pensons.
quelque mille aztèques seulement firent le voyage.
y a-t-il aujourd’hui mille chicanos
qui veuillent… qui soient capables… qui osent… conscients de leur histoire,
accomplisseurs des anciennes légendes incomplètes ?
les aztèques étaient fiers et toujours prêts à la guerre.
notre fierté est-elle aujourd’hui diluée
et notre volonté de combattre se réduit-elle
à écrire une lettre de protestation ?
*
Le chemin le plus sûr (El camino más seguro) par Abelardo Delgado
Nous voulons aller en un lieu,
Sans avoir à nous traîner par terre,
Où
…..Le lait
……..Et le miel
Sont fleuves et lacs.
De vagues efforts
Dans l’histoire
Nous rappellent
Qu’un tel lieu n’existe pas.
L’araigneau2
……Qui ne devient pas araignée,
Qui ne tisse pas de toile,
N’attrape pas de mouches
Et meurt bientôt.
Le chemin le plus sûr
Est le plus dur,
Celui de pierre,
Celui d’asphalte,
Celui de lutte.
C’est seulement par la lutte
Que s’accomplit le destin.
C’est seulement par le rêve
……….Que nous pouvons
……………Nous confronter
À la réalité
Qui coupe
Et de sang nous vide.
Je voudrais
…..Parvenir
……..À vivre
Assez longtemps
Pour voir
Un tel lieu
Où les enfants jouent,
Où les femmes, en plus d’être aimées,
Sont respectées,
Où les hommes
Ne transforment pas leur prochain en bête,
Où les êtres humains ne sont pas une nuisance.
2 L’araigneau : L’original dit «Uvar que no crece a araña, que no teje telaraña…» et j’ai traduit d’après le contexte (araigneau, petit de l’araignée) car je suis incapable de trouver nulle part le sens de cet uvar, si ce n’est que le mot figure dans le nom scientifique d’une certaine sauterelle, et il s’agirait alors d’appeler la sauterelle à se transformer en araignée pour pouvoir vivre…
*
Quand je serai grand (When I Grow Up) par Abelardo Delgado
Quand je serai grand
Je serai un soda.
Non, non, non.
Je serai docteur
Et ferai en sorte que tout le monde aille bien.
Quand je serai grand
Je serai un gobelet en carton,
Non, non, non.
Je serai avocat
Et veillerai à ce que la justice prévale.
Quand je serai grand
je serai un arrêt-court3.
Non, non, non.
Je serai homme d’affaires
Et placerai la satisfaction
Des clients au-dessus de mes profits.
Quand je serai grand
Je serai un keystone cop4.
Non, non, non.
Je serai acteur de cinéma
Et ferai rire et pleurer
Les gens.
Quand je serai grand
Je serai un chiot de chihuahua.
Non, non, non.
Je serai vendeur
Et vendrai de l’espoir aux gens
Et les ferai payer avec de l’amour.
Quand je serai grand
Je serai une serpillière.
Non, non, non.
Je serai promoteur
Et construirai une maison pour chaque famille.
Quand je serai grand
Je serai une grande côtelette de porc.
Non, non, non.
Je serai astronaute
et voyagerai jusqu’à Mars.
Quand je serai grand
je serai une confiserie.
Non, non, non.
Je serai un homme de Dieu
Et le ferai descendre
Pour jouer avec nous.
Quand je serai grand
Je serai une sucette.
Non, non, non.
Je serai policier
Et jamais n’utiliserai un pistolet.
Quand je serai grand…
……………c’est que j’aurai grandi.
3 Arrêt-court : shortstop, une position sur le terrain de baseball.
4 Keystone cop : Référence à une série de films burlesques muets des années 1910 mettant en scène une équipe de policiers incompétents, les Keystone Cops, précurseurs de la série des Police Academy plus connus aujourd’hui.
*
Je suis du sud du Colorado (Yo soy del sur de Colorado) par Verónica Medina Ramos
Je suis du sud du Colorado
Mon père était fermier aux temps heureux
De la transhumance des brebis vers les hautes pâtures
Quand on chargeait les mules de provisions
Et qu’on allait d’étape en étape aux aboiements des chiens
Et en hélant les bêtes
Sur la route de Capulín.
Je suis du sud du Colorado
De la si belle vallée de San Luis
Dans un espace de plaines 40 acres
Semés jusqu’au ruisseau,
Entourés de peupliers, bosquets de liberté
J’ai grandi seule, seule au point de savoir parler aux pluviers.
Je me souviens des jachères de mon papa,
Que remuaient les lombrics, nourriture des poules,
Et de la crème du lait blanc que, me semble-t-il,
On ne finissait jamais.
La coutume de discipline religieuse
De ces temps purs de la jeunesse
De premières communions, confirmations et aspirations.
Je suis du sud du Colorado
Des 40 acres de terrain
De Don Félix Rivera
Mon père gagna sa fiancée en se montrant capable de conduire les chevaux
De leur mettre le harnais et debout
De conduire les bêtes et l’attelage, gaiment, en sifflant.
Les hommes, dans mes souvenirs, étaient
Tondeurs, bergers, endurants
Et spirituels, amicaux et rieurs,
Et parfois, à cause des grands froids
Ou de la mauvaise récolte ou des nombreux enfants
Ou de la sévérité de la vie, parfois,
Durs et amers.
Et les femmes, cuisinières de nourriture d’ouvriers agricoles,
Suspendaient le linge sous les fortes bourrasques qui soufflent
Dans le fond de cette vallée.
Quelle beauté que de pouvoir dans la solitude
s’arrêter, s’arrêter
Devant le pur émerveillement de la sierra enneigée
Les couleurs d’automne et de printemps pour laver
La laine des matelas
Beauté de fêtes de Noël, de palmes innombrables
Souliers blancs et neufs d’espérance.
*
Procopio par Jim Sagel
Ndt. Poème bilingue espagnol-anglais que j’ai traduit en bilingue français-anglais.
L’œuvre de Jim Sagel est considérée comme faisant partie de la littérature chicano bien que ses parents fussent des fermiers d’origine prussienne. Après avoir épousé une femme chicano et appris l’espagnol, il s’est identifié à la culture chicano.
Procopio fut toujours un garçon
…très sérieux
kept himself to school
didn’t chase after girls
…comme les autres garçons
il passait tout son temps
with his left foot planted up
against the wall of the Ag [agriculture] building
hands hitched in his pockets
parlant de ses piments
…et de ses chers petits veaux.
il fut soldat là-bas au Vietnam
et gardait toujours sur lui son petit livre de prières
que lui avait offert sa maman
didn’t mix much with the other guys
wouldn’t even smoke any dope
and every night after lights
…were long out
he’d still be mumbling softly
through the tattered pages
en rêvant à son petit potager
but after he lost his left leg
and prayer book to a Viet Cong mine
il arrêta de prier
and a month later
when they flew him back home
barely in time for his mother’s veillée funèbre
il vendit tous ses veaux
puis il vendit aussi
le terrain de sa mère
and rented a trailer in town
which he rarely leaves
except to cash
his monthly disability check
*
En couleurs (De colores) par Jim Sagel
– Ah, mon cher petit Dieu – celui de là-bas,
…parce que celui d’ici c’est un Américain !
…..dit tante Lucía
quand elle ne supporte plus
les absurdités des Mormons.
– Qui t’oblige à rester en Utah ?
…..lui demande Papa,
son unique frère.
– Tu as raison, Nito5 –
…répond-elle
– et j’ai bien envie de retourner
au pays, où ils ne me traiteraient pas
comme une étrangère, mais ici j’ai une maison
et c’est ici que mon pauvre mari a travaillé
toute sa vie
et je mourrai ici à mon tour
Mais ici
dans sa petite maison près de Provo
les gens ne parlent pas espagnol
et le Safeway ne vend pas de pozole
et il n’y a pas de messe en espagnol
et la grande affaire d’être homme
et même les affaires du ciel
se font en anglais
Mais toujours tante Lucía
en se levant le matin
prend son chapelet
et prie en mexicain son cher petit Dieu
celui de là-bas
parce que cet Américain blanc d’ici
pense qu’il commande à tout le monde
tandis qu’elle sait que son vrai Dieu
peint le ciel en couleurs
et chante pour les oiseaux en des milliers de langues.
5 Nito : Sans majuscule dans le texte (nito), c’est en fait le diminutif de hermanito, petit frère, cher frère, difficile à rendre en français (frérot étant a priori exclu). C’est aussi un prénom en tant que tel, plutôt rare, ainsi qu’un sobriquet.

Une membre des Brown Berets (Boinas Cafés), organisation chicano militante, pendant la Marche de la Reconquête (Marcha de la Reconquista) de Calexico à Sacramento, mai 1971. (Source: Notes from Aztlan)
*
Poésie précolombienne : nahuatl et quechua (Traductions de l’espagnol)
Le lecteur trouvera ici des traductions françaises depuis l’espagnol de textes tirés de deux recueils différents : (1) le recueil des poèmes de Nezahualcoyotl (1402-1472), prince de Texcoco, dans une version bilingue nahuatl-espagnol par l’universitaire mexicain Miguel León-Portilla, et (2) une anthologie de poésie quechua compilée et présentée par l’écrivain péruvien Sebastián Salazar Bondy, à savoir :
(1) Nezahualcóyotl: Poesía, Instituto Mexiquense de Cultura, 1993 ; et
(2) Poesía quechua, Galerna Arca, Buenos Aires, Montevideo, 1968.
Le prince Nezahualcoyotl est un des poètes mexicains précolombiens les plus connus, et les traductions espagnoles de Miguel León-Portilla font autorité dans le monde hispanophone. Des dix-neuf poèmes du recueil, j’en ai traduit cinq. Il existe déjà des traductions françaises faites directement à partir du nahuatl.
L’anthologie de poésie quechua de Salazar Bondy se divise en deux parties : la première présente des textes précolombiens, ou, s’agissant de l’élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, écrits au moment de la Conquête, et la seconde partie, Poésie folklorique, intègre des exemples de poésie orale contemporaine, dont Salazar Bondy suppose toutefois que l’existence est relativement ancienne. L’ensemble de ces textes ont été traduits par divers auteurs, dont certains de renom, tels que le Péruvien José María Arguedas et le Bolivien Jesús Lara. De ce recueil j’ai ici traduit seize poèmes.
Je note que deux poèmes de ce dernier recueil figurent également dans l’Antología de poesía primitiva (1979) d’Ernesto Cardenal dont je me suis servi pour mes traductions de Poèmes amérindiens (x) ; ce sont le premier et le quatrième poèmes sous la rubrique « Quechua (Pérou) », soit que Cardenal les ait trouvés dans l’anthologie de Salazar Bondy soit qu’il les ait trouvés dans les recueils utilisés par ce dernier, ou ailleurs.
*
Poésie de Nezahualcoyotl
Chant de printemps (Xopan cuicatl, Canto de primavera)
Dans la maison aux peintures,
on commence à chanter ;
entonne le chant,
répands des fleurs,
le chant réjouit.
Le chant résonne,
les grelots tintent
et nos clochettes fleuries
répondent.
Répands des fleurs,
le chant réjouit.
Sur les fleurs chante
le beau faisan,
son chant se déploie
au milieu des eaux.
Différents oiseaux rouges
lui répondent.
Le bel oiseau rouge
chante avec beauté.
Ton cœur est un livre d’images peintes,
tu es venu pour chanter,
tu fais résonner tes tambours,
tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps,
aux gens tu donnes de la joie.
Toi seul répands
les fleurs qui enivrent,
les fleurs précieuses.
Tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps,
aux gens tu donnes de la joie.
*
Réjouissez-vous (Xon ahuiyacan, Alegraos)
Réjouissez-vous des fleurs qui enivrent,
celles qui sont dans nos mains.
Que l’on se pare
de colliers de fleurs.
Nos fleurs des jours de pluie,
fleurs odorantes,
ouvrent leurs corolles.
L’oiseau vient en marchant,
il babille et chante,
il visite la maison du dieu.
C’est seulement avec nos fleurs
que nous nous réjouissons.
C’est seulement par nos chants
que se dissipe votre tristesse.
Ô seigneurs, c’est ainsi que
votre chagrin se dissipe.
C’est le Donneur de vie qui les invente,
il les a fait descendre,
l’inventeur de soi-même,
ces fleurs enchanteresses
avec lesquelles se dissipe votre chagrin.
*
Je pose la question (Niquitoa, Yo lo pregunto)
Moi, Nezahualcoyotl, je pose la question :
Se peut-il vraiment que nous vivions enracinés à la terre ?
Nous ne sommes pas sur la terre pour toujours,
seulement pour un instant.
Même le jade se brise,
même l’or se rompt,
même la plume de quetzal se déchire.
Nous ne sommes pas sur la terre pour toujours,
seulement pour un instant.
*
Je vois ce qui est secret… (Zan nic caqui itopyo…, Percibo lo secreto…)
Je vois ce qui est secret, ce qui est caché :
Ô seigneurs,
nous sommes mortels,
quatre par quatre, nous humains
devrons partir,
nous devons tous mourir sur cette terre…
Nul en jade,
nul en or ne se convertira,
nul ne restera sur la terre.
Nous irons tous là-bas,
tous autant que nous sommes.
Personne ne restera,
nous disparaîtrons tous,
comme une peinture
nous nous effacerons.
Comme une fleur
nous nous fanerons
sur cette terre.
Comme un habit en plumes de cassique,
l’oiseau précieux au cou d’hévéa,
nous nous userons
et nous rendrons chez lui.
Il est venu à nous,
la tristesse de ceux qui vivent en lui
tournoie…
Méditez cela, seigneurs,
aigles et jaguars,
même si vous étiez de jade,
même si vous étiez d’or,
vous iriez là-bas,
dans la demeure des ombres…
Nous devons disparaître,
nul ne pourra rester.
*
Tu écris avec des fleurs… (Xochitica tontlatlacuilohua…, Con flores escribes…)
Tu écris avec des fleurs, Donneur de vie,
avec des chants tu donnes des couleurs,
avec des chants tu donnes de l’ombre
à ceux qui doivent vivre sur la terre.
Puis tu détruiras les aigles et les jaguars,
nous vivons seulement dans ton livre d’images peintes1,
ici sur la terre.
D’une encre noire tu effaceras
la fratrie,
la communauté, la lignée.
Tu donnes de l’ombre à ceux qui doivent vivre sur la terre.
1 ton livre d’images peintes : C’est le sens du vers de Luis Alveláis Pozos, Notre peinture bleue s’effacera et il ne restera rien (x). « Notre peinture bleue », c’est-à-dire la peinture bleue dont nous sommes faits. Les hommes vivent dans le livre d’images peintes du Donneur de vie.
*
POÉSIE QUECHUA
Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa (Elegía a la muerte del Inca Atahualpa)
Note. «Hemos incluido allí la Elegía a la muerte del Inca Atahualpa que, si bien parece compuesta bajo el influjo de la poesía castellana, es, en opinión de calificados quechuistas, una pieza perteneciente a la etapa inmediatamente posterior a la derrota de los incas por Pizarro y su gente.» (S. Salazar Bondy) (« Nous avons inclus dans cette partie l’Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, qui, si elle semble avoir été composée sous l’influence de la poésie espagnole, est, de l’avis de quechuisants compétents, une œuvre appartenant à la période immédiatement postérieure à la défaite des Incas par Pizarre et ses hommes. »)
Quel est cet arc-en-ciel noir
qui s’élève ?
Pour l’ennemi de Cuzco effroyable flèche
jaillissante.
De toutes parts frappe une grêle sinistre.
Mon cœur pressentait
à chaque instant,
me harcelant même en rêve,
dans le sommeil,
la mouche bleue annonciatrice de la mort ;
douleur sans fin.
Le soleil pâlit, la nuit tombe
mystérieusement,
elle enlinceule Atahualpa, son corps
et son nom,
renferme la mort de l’Inca
dans le temps que dure un battement de cils.
Sa tête bien-aimée est enveloppée
par l’horrible ennemi ;
Un fleuve de sang s’avance, se répand
en deux courants.
Ses dents grinçantes déjà mordent
la tristesse barbare ;
ses yeux qui étaient comme le soleil, yeux d’Inca,
sont changés en plomb.
Le grand cœur d’Atahualpa s’est glacé.
Les larmes des hommes des Quatre Régions2
le noient.
Les nuages dans le ciel sont
devenus noirs ;
la mère lune, transie et la figure malade,
s’amenuise.
Et tous, et tous se cachent, disparaissent,
affligés.
La terre refuse de servir de sépulture
à son seigneur,
comme si elle avait honte de la dépouille
de celui qui l’aimait,
comme si elle craignait de dévorer
son défenseur.
Et les précipices tremblent pour leur maître,
entonnant des chants funèbres ;
le fleuve crie la puissance de sa douleur
en gonflant son cours.
Les larmes en torrents se joignent,
se réunissent.
Quel homme n’éclatera pas en sanglots
pour celui qui l’aimait ?
Quel enfant ne doit exister
pour son père ?
Gémissant, souffrant, le cœur blessé,
sans palmes.
Quelle colombe aimante ne donne sa vie
à son bien-aimé ?
Quel cerf sauvage, délirant et inquiet,
n’obéit à son instinct ?
Larmes de sang arrachées, arrachées
à sa joie,
miroir source de ses larmes,
dessinez son cadavre !
Baignez tous dans sa grande tendresse
votre giron.
De ses multiples et puissantes mains
les caressés,
des ailes de son cœur
les protégés,
de la toile délicate de sa poitrine
les abrités,
clament à présent
avec la dolente voix des veuves tristes.
Les nobles femmes choisies se sont inclinées,
en deuil,
le grand-prêtre a revêtu son manteau
pour le sacrifice,
tous les hommes ont défilé
vers leurs tombeaux.
La reine mère
pâtit mortellement de sa tristesse délirante ;
les ruisseaux de ses larmes se ruent
vers la dépouille jaune.
Son visage est pétrifié, immobile,
et sa bouche clame :
« Où t’es-tu perdu
loin de mes yeux,
abandonnant ce monde
à mon chagrin,
t’arrachant éternellement
de mon cœur ? »
Enrichis par l’or de la rançon,
les Espagnols,
leur horrible cœur dévoré par le pouvoir,
s’affrontent les uns les autres
avec des désirs toujours plus sombres
de bêtes enragées.
Tu leur donnas tout ce qu’ils demandèrent, tu comblas leurs vœux ;
pourtant ils t’assassinèrent.
Toi seul
satisfis ce que réclamaient leurs désirs ;
et dans la mort, à Cajamarca,
tu t’es éteins.
Le sang a quitté tes veines ;
la lumière s’est éteinte dans tes yeux ;
au fond de la plus intense étoile ton regard
est tombé.
Elle gémit, souffre, vole, devenue folle,
ton âme, colombe aimée ;
délirant, délirant, il pleure et souffre,
ton cœur aimé.
Dans le martyre de la séparation infinie,
le cœur est brisé.
Le clair et resplendissant trône d’or
et ton berceau,
les vases d’or,
ils se sont tout partagés.
Sous un empire étranger, accablés de martyres
et anéantis,
confus, égarés, la mémoire reniée,
seuls,
morte l’ombre protectrice,
nous pleurons ;
sans avoir vers qui, où nous tourner,
en proie au délire.
Ton cœur supportera-t-il,
Inca, notre vie errante,
dispersée,
cernée par les menaces de toutes parts, entre des mains étrangères,
foulée aux pieds ?
Tes yeux qui comme des flèches blessaient de bonheur,
ouvre-les ;
tes mains magnanimes,
tends-les nous ;
et, par cette vision fortifiés,
congédie-nous.
2 Quatre Régions : L’empire inca était divisé en quatre grandes provinces.
*
Poésie amoureuse et pastorale
Quel sort contraire ? (Qué suerte adversa)
Quel sort contraire nous tient éloignés l’un de l’autre, ma reine ?
Quels obstacles, ma princesse,
nous séparent ?
Ma belle fleur
de chinchircoma,
je te garderai dans l’âme et le cœur.
Tu es comme un liquide brillant,
comme le miroir des eaux.
Pourquoi ne puis-je être
auprès de toi, mon aimée ?
Ta mère hypocrite est la cause
de notre mortelle séparation ;
ton père hostile, la cause
de notre accablement.
Peut-être, ma reine, si le veut le Dieu puissant,
nous reverrons-nous et
Dieu nous unira.
Le souvenir de tes yeux riants
me plonge dans la mélancolie ;
en repensant à tes yeux joyeux,
je me sens défaillir.
Un peu, seigneur, un peu de cela !
Toi qui me condamnes à pleurer,
n’éprouves-tu donc aucune compassion ?
Aimer est une lamentation parmi les fleurs, dans chaque vallée
où je t’attends, ma beauté.
*
Comme à la prunelle de mes yeux (Como la niña de mis ojos)
Comme à la prunelle de mes yeux
je tenais ma bien-aimée.
Elle est partie
quand je la caressai le plus tendrement.
Dites-moi, je vous en prie :
où va-t-elle ?
Je suivrai la trace de ses pas
en les couvrant de baisers.
De village en village tu serpentes,
ô grandiose Rio Apurimac !
Gonfle tes eaux de mes larmes
et barre le chemin à mon aimée.
Tes ailes puissantes,
ô faucon, prête-les-moi !
En volant dans les hauteurs
je la trouverai peut-être.
Comme mes yeux les larmes,
verse la pluie, ô nuage !
Fais dévier le chemin
pour qu’il trouve ma bien-aimée.
De la pluie et de la chaleur
tandis qu’elle se repose
protège ma bien-aimée.
Ah, si j’étais un arbre !
*
Dieu du soleil (Dios del sol)
Dieu du soleil qui es au-dessus de tout,
aie pitié de moi !
Fais revenir ma compagne !
Qu’elle perde son chemin,
qu’elle retourne sur ses pas
et dans le nid douillet
doucement se couche.
Déployant
ses ailes tendres,
ma belle compagne
est partie.
Comment a-t-elle pu
m’abandonner
et, avec tout l’amour que j’ai pour elle,
m’oublier complètement !
Si j’étais nuage,
si j’étais faucon,
au nid où elle trouve son repos
je volerais, pour l’attendre,
et la protégerais
du soleil ardent,
et je lui déclarerais
l’amour de mon cœur.
Je suis allé
jusqu’aux précipices des montagnes ;
de mon unique aimée
j’ai suivi la trace ;
aux vigognes
je demandais après elle
mais n’ai pu trouvé
le moindre indice.
Où irai-je
pour l’oublier
et à mon cœur transi
rendre la paix ?
C’est impossible, je ne peux
l’oublier
et avec mon amour
je mourrai.
Même les hauts plateaux désolés
m’ont vu venir à eux,
peut-être que là-haut
je ne penserai plus à elle, me disais-je.
En vain ! Son souvenir me poursuivait
d’autant plus vivace
quand le vent jouait dans l’herbe folle.
Qu’adviendra-t-il de moi ?
Mon cœur empreint de douleur,
errant,
l’a gardée en lui.
Puisqu’il n’y a point de remède,
que vienne la mort !
que ceux qui me haïssent
se réjouissent sans plus attendre.
*
La caverne de l’horreur (La gruta del horror)
Donne-moi la bienvenue, caverne de l’horreur,
je suis ici en tant que ta victime.
Colombe profondément aimée,
je m’incline devant toi et te salue.
Que ma poitrine soit ton chevet
dans ton sommeil profond.
Ta chevelure aux boucles dorées3
abritera bientôt les vers immondes.
Tes seins blancs comme neige,
ton cher sourire,
ton cou, lys blanc,
tes yeux brillants,
ton corps bel et souple,
tout, tout est fini !
De tous côtés s’en viennent
en voletant les chouettes
et de leurs cris rauques
elles chantent ta mort.
Caverne de l’horreur, mort cruelle
qui détruis tout,
tu m’as pris ma bien-aimée ;
rends-la moi ou emporte-moi aussi !
3 Boucles dorées : Tus cabellos de rizos dorados, un trait inattendu, a priori, parmi des populations amérindiennes. Mais les témoignages des conquistadores le confirment.
*
La veuve (La viuda)
La colombe aimante et tendre
a perdu son compagnon.
Et d’un vol incertain, hébétée,
elle s’élève, va et vient.
Pleine d’inquiétude et de soucis,
elle scrute les champs,
guette, examine
les arbres, les arbustes, les branches et les ramures.
Et comme elle ne le trouve pas,
son cœur est brisé,
elle pleure nuit et jour
une fontaine, un fleuve, une mer de larmes.
Ma vie est comme celle de cette colombe
depuis le jour de la cruelle séparation
où je te perdis, ami paternel,
beau cygne, arbre fort.
Je pleure, mais
ma douleur ne diminue pas.
Mon cœur brisé
me cause souffrance et angoisse,
dans la confusion, l’accablement.
Comme je souffre
quand ton visage adoré
apparaît à mon âme
ainsi qu’une fleur, pâle et sèche.
Si je vais pleurant par les champs,
ma tristesse s’accroît
car de toi seul me parlent
les champs et la pampa, la vallée, le ravin.
Quand je suis seule,
il me semble te voir :
tu sèches mes larmes
avec des paroles tendres, affectueuses et douces.
Quand je rêve que tu vis encore
et que ta tête se pose sur l’épaule d’une autre,
la jalousie s’empare de moi,
de vives douleurs, une peine indescriptible.
Penser à toi sans cesse,
c’est tout ce que je souhaite.
Ta volonté ordonne à mon cœur :
« Souffre, pleure jusqu’à la mort ! »
Je suis une compagne fidèle,
digne de la compassion de tous,
que tous m’aident à pleurer :
les oiseaux, les animaux et les hommes.
Jusque dans la mort je suivrai
ton ombre en ce tombeau,
quand bien même s’y opposeraient les quatre éléments,
la terre, l’air, l’eau et le feu.
*
Pastorale (Pastoril)
Je voudrais un lama
dont la laine fût d’or,
brillante comme le soleil,
forte comme l’amour,
fine comme un nuage
que dissipe l’aurore.
Pour faire un quipu
où je marquerais
les lunes qui passent,
les fleurs qui meurent.
*
Ma mère m’a donné la vie (Me dio el ser mi madre)
Ma mère ma donné la vie
Hélas !
dans un nuage de pluie
Hélas !
semblable à la pluie pour pleurer
Hélas !
semblable à la pluie pour tournoyer
Hélas !
pour aller de porte en porte
Hélas !
comme une plume au vent
Hélas !
*
Poésie folklorique
Le feu que j’ai allumé (El fuego que he prendido)
Le feu que j’ai allumé dans la montagne,
l’herbe des sommets que j’ai embrasée
flambera,
jettera des flammes.
Ô regarde si la montagne jette encore des flammes !
Et si tu vois le feu, va, petite !
Avec tes larmes pures
éteins le feu ;
pleure sur l’incendie,
convertis-le en cendres avec tes larmes pures.
*
J’élève une mouche (Yo crío una mosca)
J’élève une mouche
aux ailes d’or,
j’élève une mouche
aux yeux flamboyants.
Elle porte la mort
dans ses yeux de feu,
elle porte la mort
dans ses poils dorés,
sur ses belles ailes.
Dans une bouteille verte
je l’élève ;
personne ne sait
si elle boit,
personne ne sait
si elle mange.
Elle erre la nuit
comme une étoile,
infligeant des blessures mortelles
par sa rougeoyante splendeur,
par ses yeux de feu.
Dans ses yeux de feu
elle porte l’amour,
et dans la nuit fulgure
son sang,
l’amour qu’elle a dans le cœur.
Insecte nocturne,
mouche porteuse de mort,
dans une bouteille verte
je l’élève
avec tant d’amour.
Mais, ça non,
ça non !
personne ne sait
si je lui donne à boire,
si je lui donne à manger.
*
Adieu (Despedida)
C’est aujourd’hui le jour de mon départ.
Aujourd’hui je ne partirai pas, je partirai demain.
Vous me verrez sortir jouant d’une flûte d’os de mouche,
portant une toile d’araignée comme drapeau ;
mon tambour sera un œuf de fourmi,
et mon chapeau ! mon chapeau, un nid de colibri !
*
Condor de mauvais augure (Malagüero cóndor)
Par la porte de ma maison je vois un condor voler,
faire des cercles au-dessus du village,
ce condor est trop, bien trop carnivore ;
trop, bien trop carnivore, ce condor de mauvais augure.
Or il connaît
mon destin solitaire
et ma mauvaise étoile.
Et c’est pourquoi devant la porte de ma maison
il vole et vole,
ce condor de mauvais augure,
il fait des cercles, encore des cercles,
ce condor de mauvais augure.
*
Papillon messager (Mariposa mensajera)
J’ai député un papillon,
j’ai envoyé une libellule,
pour aller voir ma mère,
pour aller voir mon père.
Le papillon est revenu,
la libellule est revenue,
me disant ta mère pleure,
me disant ton père pleure.
J’y suis allé moi-même,
je me suis déplacé moi-même,
et c’était vrai que ma mère pleurait,
et c’était vrai que mon père pleurait.
*
Avec mes cheveux longs (De mi larga cabellera)
Ma colombe au beau visage,
aux yeux d’astres, mon cher cœur,
pour toi, avec mes cheveux longs
un pont je fais construire,
avec mes longues tresses
ils sont en train de tresser un pont.
Sur ce pont je t’emmènerai
quand ton père sera courroucé,
et sur ce pont je te conduirai
quand ta mère sera en colère,
et par ce pont je partirai,
tenant ta main je partirai.
Qu’importe le courroux de ton père
et la colère de ta mère
puisque mon pont est terminé ;
mon pont est tendu et prêt,
je peux partir, m’en aller loin,
quitter ce lieu pour toujours.
*
Pas même mon père (Ni aun mi padre)
Le soleil s’est levé
avec quatre rayons lumineux
et reflétant
la lune.
Le soleil n’est pas mon père,
la lune n’est pas ma mère,
pour désunir
deux amants.
Pas même mon père,
pas même ma mère,
ne séparera
deux amants.
*
Fête des lamas (Herranza de llamas)
Note. La herranza est la cérémonie festive du marquage des lamas et autres animaux d’élevage dans les Andes.
Mon lama est un bon lama,
mon lama est beau,
son col altier, dressé,
ses oreilles comme le fruit du bananier.
Mon lama est beau,
mon lama est rapide,
ses yeux sont comme deux étoiles,
sa laine est comme de la soie.


