Category: poésie

Journal onirique 27 : The cop killer is a killer cop

Cette suite tardive à notre journal onirique (précédent numéro ici) en est sans doute aussi la dernière entrée, avant longtemps. Les rêves qui suivent datent en effet d’octobre 2022, sauf pour les deux derniers, qui sont de décembre 2022 ; autant dire que nous avons cessé de retranscrire nos rêves. Nous ne faisons donc ici que présenter le reliquat de notre journal qui n’avait pas encore été mis en ligne.

Une remarque générale, a posteriori, faute de l’avoir faite plus tôt. Puisqu’il s’agit d’un journal onirique, d’aucuns ont pu se dire, légitimement, que c’était pornographique. Or nous avons délibérément écarté de ce journal les contenus les plus sexuellement explicites de notre activité onirique, afin, justement, que ce journal ne soit pas de la pornographie. On trouvera sans doute çà et là quelques passages plus ou moins érotiques, quand le rêve dans lequel ces scènes avaient lieu imposait qu’elles figurassent dans le journal, mais, dans l’ensemble, les rêves à caractère principalement sexuel n’ont pas été retenus. Pour les passages plus ou moins érotiques restants, nous sommes également d’avis qu’une reprise de ce journal (par exemple à des fins de publication en livre) appellerait quelques autres suppressions à cet égard, surtout vers les débuts du journal où nous n’avions pas encore adopté cette politique éditoriale avec toute la détermination d’une véritable politique. – Le journal n’est donc pas fidèle de ce point de vue, cela soit dit en passant à l’attention de ceux qui, le lisant, se seraient fait la réflexion que l’auteur n’a pas, étrangement, de rêves sexuels. Ce malentendu dissipé, nous assumons pleinement cette « censure », au nom de l’idée que nous nous faisons de la littérature, une idée juste et à contre-courant de la politique des maisons d’édition occidentales contemporaines, dont l’activité n’est qu’un témoignage parmi d’autres d’une décadence irrémédiable et qui n’a de conception de l’activité littéraire que celle d’un rêve éveillé (appelé parfois autofiction).

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Octobre 2022

À la rue depuis peu, je vois au bout d’un quai de gare, couvert par une colossale structure métallique rendant le quai très sombre, un groupe de clochards auxquels je décide de me joindre. Certains sont sur assis sur le même banc, d’autres par terre. En m’approchant, je constate que plusieurs d’entre eux ne sont en fait que des têtes sans corps – des têtes vivantes. Ils paraissent accepter de faire ma connaissance mais je ne suis pas complètement rassuré par la découverte que je viens de faire sur la véritable nature de certains d’entre eux.

À un moment, l’une des têtes sur le banc se lève sur ses entrailles, que je n’avais pas vues sous elle – ou sous lui –, à la manière d’un krasseu thaïlandais ou d’un léak malais, sortes de fantômes ayant l’aspect d’une tête volante d’où pendent les intestins. Je recule, craignant qu’il ne se serve de ses entrailles comme de pattes d’araignée pour se précipiter sur moi et m’attaquer. La tête vivante se sert en effet de ses intestins pour se mouvoir mais c’est pour quitter le groupe. Elle traverse la voie ferrée et se met à escalader le mur de l’autre côté, avant de disparaître en le franchissant.

Je me tourne alors vers un jeune clochard assis par terre et l’appelle « Routledge », croyant que c’est que j’ai déchiffré sur son tee-shirt. Il me détrompe à ce sujet : sur son tee-shirt est écrit « Knapp », ce qui veut dire, m’explique-t-il, quelque chose comme de la chair à saucisse, mais en plus spécifique, dans le jargon de la boucherie. Car, avant de tout quitter pour faire la cloche, il était apprenti boucher.

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The cop killer is a killer cop

Un policier véreux pense avoir été pris en photo par un collègue dans une situation compromettante. Plus précisément, il croit se trouver, par un malheureux concours de circonstances, dans l’arrière-champ d’une photo prise par le policier, qui travaillait sur une affaire. Le soir, le policier véreux se rend donc au domicile de l’autre policier, où ce dernier vit avec sa femme, également de la police. Il les assomme tous les deux, s’empare du matériel compromettant puis met le feu à la maison de manière à faire croire à un incendie accidentel. Alors qu’il a quitté les lieux, peu après que les flammes ont commencé à se propager, une voiture de police passe par là. Son occupant, voyant de la fumée et des flammes, sort de son véhicule et se précipite vers la porte d’entrée de la maison afin de prêter assistance aux personnes en danger. Mais le policier véreux a fermé la porte à clé derrière lui, pour parer à cette éventualité. Le couple de policiers à l’intérieur de la maison ne peut donc être sauvé ; le temps que les pompiers arrivent, il est trop tard. Cependant, l’assassin a commis une erreur. Si la porte avait été fermée de l’intérieur, on aurait pu croire à un suicide, mais comme elle a été fermée de l’extérieur on sait que c’est un crime. Car la police a les moyens de savoir si une porte a été fermée à clé de l’intérieur ou de l’extérieur. (Ce qu’il faudrait lui demander pour savoir ce qu’il en est dans la réalité.)

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C’est la finale dames du tournoi de Roland-Garros ; cependant, le sol n’est pas en terre battue, c’est un sol de couleur verte comme à Wimbledon. Les sièges du public, en cuir, sont également de couleur verte mais d’une nuance plus foncée. Il y a des sièges de plain-pied avec le court, et ce sont les plus chers car on y est toujours devant les caméras. Le public est très peu nombreux pour cette finale ; surtout des femmes. Je suis assis par terre devant deux sièges de plain-pied sur un bord latéral du court, sièges occupés par deux amies dont l’une se sert de mon épaule pour appuyer ses jambes croisées et nues. Je ne vois presque rien du match, si ce n’est que, quand sert la joueuse se trouvant de notre côté, elle se trouve au milieu des jambes du public occupant les sièges de plain-pied au fond du court, ce qui me paraît tout à fait ridicule.

Quand le match est terminé, tout le monde se lève. La jeune femme qui se servait de mon épaule pour allonger ses jambes me dit que la finale hommes a lieu dans la foulée ailleurs. Les gens sortent et se dispersent dans les rues de Paris. Je perds de vue mes deux compagnes et décide de suivre un vieil ami venu avec moi, qui prétend savoir qu’il faut traverser la Seine ; d’autres personnes suivent d’ailleurs cette direction, qui n’est donc pas forcément mauvaise. Après avoir marché quelque temps, les spectateurs de Roland-Garros ont formé un groupe cohérent qui marche à peu près comme un seul homme. Je retrouve entre autres F., élégamment habillé de blanc ainsi que la plupart des autres personnes venues assister au tournoi. Je lui demande si c’est une nouveauté que le public s’habille de blanc, car je n’ai pas le souvenir que ce fût une tradition. Il refuse de dire que c’est une nouveauté, même s’il ne peut non plus prétendre que ce soit une tradition. Je réponds alors que le public s’habille de blanc, avec élégance, depuis que les joueurs s’habillent, eux, à leur guise, c’est-à-dire comme des clowns.

Nous arrivons dans une grisâtre banlieue traversée par la Seine. Le public prend position au bord du fleuve et attend ; nous attendons en fait des nageurs, nous avons fait ce chemin pour voir de la natation. Avant l’arrivée des sportifs de haut niveau, les membres d’un club local barbotent dans l’eau, principalement des femmes d’âge mûr. La pratique de la natation leur permet d’avoir des mollets bien galbés, comme je le remarque quand certaines d’entre elles sortent de l’eau, mais cette remarque reste dominée par le fondamental défaut d’attraction que représente leur qualité de secrétaires, fonctionnaires, ou autres occupations professionnelles que je leur suppose.

Fatigué d’attendre, j’entre dans la maison de Jean Cocteau, qui vit dans cette banlieue. Il va et vient sans faire attention à moi. Dans des cahiers que je feuillette, je remarque que Cocteau apprend la langue thaïlandaise. Il a même écrit le mot « porte » en thaï sur une porte près des cahiers : le mot a été gravé à la pointe brûlante sur un petit écriteau de bois apposé sur la porte. Pratiquant un peu le thaï, je lie conversation avec lui sur le sujet ; il paraît intéressé, sans doute plus, me dis-je, que si je lui avais dit que j’écris moi-même de la poésie. Mais je crains que sa motivation pour apprendre le thaï ne soit pas très pure.

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Plongeur, je m’enfonce dans les profondeurs inconnues d’une mer sombre. C’est une plongée dans l’angoisse, avec des paliers indéfinissablement inquiétants. Quand je parviens au fond de la mer, je vois des gens me tournant le dos. Entre eux et moi se trouve un poteau. Quand j’observe le groupe depuis le côté gauche du poteau, c’est une image d’épouvante : l’individu le plus proche de moi paraît être, de dos, la créature de Frankenstein. Mais quand je regarde le groupe depuis le côté droit du poteau, la sensation de peur disparaît : c’est un groupe d’écoliers en rang qui attend l’ordre d’avancer.

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Dans le dernier film de Jean-Paul B., sa femme ourdit un complot avec son amante lesbienne pour le tuer. Il rentre chez lui le soir. Sa femme est assise sur le canapé dans le salon ; il la bise au front et s’assoit à l’autre extrémité du canapé. L’amante lesbienne de sa femme arrive par derrière, un bas de nylon tendu entre les mains pour étrangler Jean-Paul. Elle lui passe le bas autour du cou et une lutte s’ensuit. Comme elle n’a pas le dessus, elle fait finalement comme si ç’avait été de sa part une plaisanterie. La lutte les a conduits tous les deux dans une pièce voisine. Jean-Paul, qui fait semblant de croire l’amante, une amie du couple, se laisse tomber à plat ventre sur un sofa, où l’amante secrète de sa femme le suit en s’étalant sur son dos, soit que les deux soient à ce point déjà familiers entre eux, soit qu’elle cherche à présent à le séduire. Or Jean-Paul, qui n’a pas été dupe de ce qui s’est passé, se relève, la femme attachée à son dos, et, sautant en l’air, se laisse retomber lourdement sur le sol, la femme sous lui. Elle meurt sur le coup.

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Un homme d’aspect respectable, corpulent, avec un début de barbe sel et poivre, en costume mais sans cravate, cueille du cannabis au bord de la route. Un motard de la police s’arrête. C’est une femme. Elle dit à l’homme qu’il est interdit de cueillir du cannabis au bord de la route. Celui-ci, ne se laissant pas démonter, répond que sa femme a le cancer, sous-entendu : il cueille du cannabis pour un usage thérapeutique. Cela ressemble à une excuse facile. Or la motarde de la police, qui connaît l’homme, sort de sa poche des papiers montrant que la femme de cet homme n’a pas le cancer. Elle le laisse partir pour cette fois, dans un accès de mansuétude qui n’est pas du tout du goût d’un groupe de personnes qui font le piquet au bord de la route avec des pancartes dénonçant la pratique illégale de la cueillette de cannabis au bord des routes.

Plusieurs militants de ce groupe, dont je fais partie à présent, décident de suivre l’homme, qu’ils supposent être un gros bonnet. Nous le prenons en filature jusqu’à sa maison, dont l’intérieur, vu depuis les fenêtres, ressemble au quartier général d’une organisation de malfaiteurs. Nous entrons et, dans une chambre occupée, chacun dégaine son pistolet, si bien que nous restons tous, militants et malfaiteurs, immobiles, menaçants et menacés, ce qui s’appelle une « impasse mexicaine ».

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Décembre 2022

Cthulhu’s plancton.

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Je regarde vers ma bibliothèque vidée de ses livres et, voyant une grosse araignée dans l’un des casiers, je m’exclame : « Elle a le corps gros comme mon poing ! » Mais je vois ensuite que la bibliothèque est en fait entièrement infestée d’araignées, dont l’une, en particulier, me fait crier : « Elle a le corps gros comme ma tête ! » Rendu passablement malade par la vue d’un tel monstre, je me trouve en train de ramper sur la terre entre d’étroites allées de buis, convaincu qu’en frôlant ces plantes je dois forcément accrocher de nombreuses toiles d’araignée sur mon passage et faire tomber sur moi leurs occupantes. Je rampe et aucune chute d’araignées ne se produit, mais l’idée en est si présente, et si révoltante, que je me réveille.

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Célimène ou Nos silences,
par Marc Andriot

Tambourins sévillans : Poésie de Francisco Villaespesa V

Dans l’Andalousie poétique de Francisco Villaespesa, voici un choix tiré d’un recueil consacré à Séville, Panderetas sevillanas, dont nous reprenons le titre pour celui du présent billet. Puis suivent un choix de poèmes d’un recueil posthume au Portugal, La quinta de las lágrimas.

Suite de nos traductions “Les nocturnes du Généralife : Poésie de F. Villaespesa IV” ici.

Un jardin sévillan par Manuel García y Rodríguez

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Tambourins sévillans
(Panderetas sevillanas, 1910)

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Âme sévillane (Alma sevillana)

Plus que le pittoresque de ton habit
et les roses qui saignent sur ta chevelure,
emperlant ses ténèbres de leur rosée,
j’aime ton âme suave de velours,

harmonieuse et légère comme ton fleuve,
claire et transparente comme ton ciel,
et qui resplendit dans les lumineux soirs d’été
avec la grâce dorée d’une asphodèle.

J’ai appris à te connaître et à aimer ton nom,
à la fois comme artiste et comme homme,
sur les lèvres parfumées d’une Andalouse

– de tous mes naufrages le havre sûr –
dont le souvenir quelques fois traverse ma vie
comme un souffle de vent dans le désert !

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Les guitares (Las guitarras)

Guitares mélancoliques d’Andalousie,
quand en terre étrangère votre son
brode dans la nostalgie de notre oreille
des arabesques de rêve et d’harmonie,

l’imagination s’envole exaltée,
cherchant dans le patio de marbre et de fleurs
le jet de la fontaine qui en perles endormi
de ses pierreries givre les œillets.

Ainsi qu’une évasure de lumière et de splendeur,
Séville illumine nos souvenirs,
et dans son radieux ciel de printemps

se dessine la silhouette de la Giralda
dans une apothéose de rouge et réséda,
comme enveloppée dans notre drapeau national !

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La Tour de l’Or (La Torre del Oro)

Haute tour scrutant les lointains,
le bouclier au bras et l’œil alerte,
janissaire de pierre qui avec ta lance
gardes la porte du harem de Séville !

La Croix était l’ennemie de ta force
mais, un matin, couverte de soleil,
la Vierge de l’Espérance te baptisa,
et tu pleuras la houri de tes rêves, morte…

Ton tambour adressa tes adieux
au proscrit errant qui ne t’oublie pas
et rêve encore, depuis l’Afrique, à tes rivages…

Alors, d’un coup de clairon grave et profond,
tu saluas l’arrivée des galères
qui apportaient à l’Espagne un Nouveau Monde !

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La Giralda

Les Califes ont ceint ta tête brune
de leur vert turban de pierreries,
dans le printemps duquel la Demi-Lune
resplendissait comme un joyau d’or.

Un architecte d’Arabie a façonné ton berceau,
et, bien que tu sois Espagnole, chrétienne et pieuse,
toujours ton âme mauresque regarde vers l’Orient
quand elle adresse au ciel ses prières.

Comme esclave dans leur temple, noble sultane,
les paladins de la Croix t’enfermèrent
et te virent pleurer humiliée à leurs pieds…

Mais, je le sais, quand on sonne les cloches,
tu soupires après la voix sainte des muezzins
et c’est en pensant à Mahomet que tu pries le Christ !

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Oued el Kébir : Le Guadalquivir (Wuad-el-Kebir)

Dans le rêve glorieux de ton cristal
tu reflétais la pompe des Califes,
et dans tes ondes les Aïchas et Jarifas
lustrèrent leurs bronzes nus triomphaux.

Par les prairies qu’émaillent les blés dorés,
tu changes tes eaux en perles et saphirs,
et à ton passage étendent leurs tapis
de velours et de soie les orangeraies.

Égrenant des kassidahs, tu traverses la plaine
et rugis en parvenant à l’Océan,
comme versant d’amères larmes

de ne point voir sur ton sein d’émeraude,
à côté de ta sœur blonde, la Tour de l’Or,
la brune nudité de la Giralda…

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Semaine Sainte II : La Solitude (Semana Santa II: La Soledad)

NdT. La majuscule s’impose aux titres de ces poèmes, la Solitude et le Chiot, car il ne s’agit pas seulement de ces notions dans les Écritures, mais aussi des fraternités de la Semaine Sainte qui sont nommées d’après telle ou telle image représentant ces notions. Ainsi, la Solitude décrit une procession de la Fraternité de la Solitude de San Lorenzo, nommée d’après la Vierge de la Solitude dans l’église de San Lorenzo, et le Chiot une procession de la Fraternité du Chiot, nommée d’après le Christ de l’Expiration, qui se trouve dans la basilique du même nom, une image populairement appelée « le Chiot » d’après le surnom du gitan qui servit de modèle à l’artiste (ce à quoi le poème de Villaespesa fait allusion).

Cherchant Jésus-Christ, Marie s’avance
le long de la rue de l’Amertume…
La pâleur de son visage transpire l’agonie
et le sang rougit ses vêtements.

La pitié des cieux lui envoie sa lumière
et les étoiles pleurent son infortune…
Des files de pénitents encapuchonnés traversent la voie,
sur les murs projetant leur ombre obscure.

Une douleur infinie remplit la nuit ;
le vent murmure des miserere ;
les cierges flaves pâlissent d’angoisse,

et l’on entend battre un lugubre et dolent tambour…
Son roulement calme et lent évoque
les coups de marteau sur les clous !

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Semaine Sainte IV : Le Chiot (El Cachorro)

Tu grinces en cherchant à t’arracher de la croix,
Christ de bronze et de flammes, de fumée et de cendre…
Tes yeux pleurent du sang au lieu de larmes,
et le noir de ta chevelure fait frissonner…

L’expression formidable de ta détresse,
au lieu de nous émouvoir, nous martyrise ;
l’angoisse de tes yeux, aveugles d’épouvante,
et la sueur de ton front hérissent toute la contrée.

L’artiste qui, ardent d’un zèle saint,
a taillé ton image dans le bois,
peut-être sous l’effet d’un maléfice,

a crucifié, comme modèle,
un gitan échappé d’une galère
ou des cachots du Saint Office.

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La veillée funèbre (El velorio)

La pitié des floraisons couvre son corps,
des couronnes de lys ceignent ses cheveux,
et l’une de ces fleurs, candide, s’incline et pleure
sur le blanc cercueil de velours.

« C’était un ange ! », gémit la mère.
Des voix douces tentent d’apaiser sa douleur…
Et, parmi couplets et danses, jusqu’à l’aube
on fête le chérubin au ciel envolé !

Au doux rythme des luths,
les castagnettes rythment de fols refrains,
certaine bouche fleurie et miraculeuse

verse tout son miel en un couplet ;
à ses allègres chants, aux côtés de la Mort,
voluptueusement danse la Vie !

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Pastora Imperio

NdT. Pastora Imperio était le nom de scène d’une danseuse de flamenco, une bailaora, de Séville. La référence, dans le poème, à « l’émeraude d’Égypte » est une allusion aux origines gitanes de la danseuse, les gitans passant pour être venus d’Égypte en Europe.

Tu as la grâce de la Giralda,
la générosité de la Tour de l’Or ;
le soleil qui torréfie les blés d’Andalousie
a fait brun le marbre de ta beauté.

La Puerta de la Carne1 t’a donné ce charme piquant ;
Triana dans ton âme a mis son âme indomptable
et l’Alcazar la royale mélancolie
d’une Arabie de rêve et de tristesse !

Quand tu danses, créant de nouveaux sortilèges,
et que tu pâlis sous tes boucles noires,
quand l’émeraude d’Égypte de tes grands yeux

brille plus mystérieusement encore,
ce n’est pas toi qui danses… Séville danse,
car Séville s’appelle Pastora Imperio !

1 Puerta de la Carne : « Porte de la viande », nom de l’une des anciennes portes ouvertes dans les murailles de Séville, et du quartier qui la jouxtait. Je n’ai pas d’informations sur les origines de ce nom, dont on peut penser qu’il provient d’activités de boucherie.

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Le patio sévillan (El patio sevillano)

Derrière la grille ouvragée aux vieilles ferrures,
voici le patio sévillan couvert de fleurs
qu’émaillent et ornementent les azulejos,
que parfume et réjouit le jet d’eau d’une fontaine.

Tout possède une vague verdeur de miroir,
idéalisant les formes et les couleurs,
et le soleil en les baisotant donne à ses reflets
des langueurs d’yeux rêveurs.

Patio des idylles sous la lune,
où les paroles elles-mêmes acquièrent
une odorante suavité de velours !

Heures d’audace et de rougissements
où l’amour a quelques fois dans les yeux
des étoiles d’argent, comme le ciel !

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Carmen la cigarière (Carmen la cigarrera)

Tapies dans l’ombre des cils,
ses pupilles obscures et sensuelles,
rapides et traîtresses, s’enfoncent comme des poignards
au tréfonds des entrailles.

À cause de ses haines, de ses colères,
les prisons se peuplent de criminels
et les tromblons retentissent dans les garrigues
sur la crête des montagnes !

Perles noires, qui enferment dans leur orient
tout le venin mortel des serpents !
Pour baiser ces yeux, je me fis assassin,

et Ceuta m’attend dans ses vieilles oubliettes !
Malheur à toi si tu croises sur ton chemin
les pupilles de Carmen la cigarière !

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Le manzanilla (La manzanilla)

Vin des amours et de la joie,
à l’odeur d’œillets et de soleil ambré,
que les brunes houris ont vendangé
dans les vignes d’or d’Andalousie !

Que les guitares t’offrent leur mélodie
à l’ombre fleurie des tonnelles ;
on te récolta dans des barriques de baisers
et l’on te vide en timbales de pierreries !

Notre chair flamboie comme les œillets
et l’âme traverse des paradis enchantés
car en goûtant les parfums qui sont dans tes douceurs

il nous semble boire, à chaque verre,
sur les lèvres de feu d’une Andalouse
tout l’or parfumé du soleil d’Espagne !

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Les baraques (Las casetas)

Sous le dais fleuri des baraques,
Andalouses brunes comme des gitanes,
coiffées de mantilles avec leurs peignes,
dansent allègrement les Sévillanes.

Elles tournent en cadence, comme des girouettes,
s’enlacent et se confondent comme des lianes,
et, avec un soupir, parfois s’immobilisent
dans la fatale mollesse des sultanes.

Arquant leurs bras, elles tournent, rapides ;
avec des rythmes de palmiers se balancent ;
il phosphore dans leurs yeux un étrange éclat,

et tandis que les guitares soupirent d’amour,
dans leurs mains trémulantes claquent
les sonores castagnettes en bois de grenadille !

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L’auberge Eritaña (La venta Eritaña)

Jardins enchanteurs et rêveurs
de l’auberge Eritaña, qui à Séville
ne s’est enivré d’amours et de manzanilla
en respirant le poison de vos fleurs ?

Les joueurs de guitare brodent avec leurs instruments
une dentelle rythmique, la séguedille,
et derrière les arabesques de la mantille
occultés, les yeux parlent d’amour.

Les castagnettes résonnent, les chants vibrent ;
le clair de lune effeuille ses fleurs d’oranger
et la brise a la saveur des baisers et du miel…

Dans un sylvestre enchantement,
parmi les chants et les coupes, les baisers et les rires,
la fête va son train jusqu’au point du jour…

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Le séducteur de Séville (El burlador de Sevilla)

NdT. El burlador de Sevilla est une des appellations de Don Juan. Ce nom apparaît dans le titre de la pièce de Tirso de Molina, El burlador de Sevilla y convidado de piedra (1630), diversement traduit en français par « L’abuseur », « Le trompeur » ou « Le séducteur de Séville et l’invité de pierre ». Les termes « abuseur » et « trompeur » sont sans doute un peu désuets aujourd’hui dans le sens d’un homme qui « abuse » de la crédulité des femmes pour obtenir leurs faveurs, autrement dit un séducteur, terme que j’ai donc préféré, même s’il n’a pas toujours en français le sens dépréciatif de burlador en espagnol, dans cette acception.

Mañara2 traverse, altier, Séville,
enveloppé dans sa longe cape incarnadine,
la main appuyée sur la garde de son épée,
et la plume de son chapeau, flottant.

Sa lame vient d’étendre un rival à ses pieds,
et les lèvres d’une veuve l’attendent
derrière la grille mauresque, sublimée
par toutes les étoiles d’un jasmin !

D’invisibles cloches sonnent leur complainte.
On entend une rumeur de pas cérémonieux,
et dans l’ombre un chien hurle, épouvanté.

Alors le séducteur voit dans la ruelle,
parmi cierges, répons et pénitents encapuchonnés,
passer devant lui son propre enterrement !

2 Mañara : Parmi ceux qui ont cherché une figure historique derrière le mythe de Don Juan, certains ont cru trouver celle du chevalier Miguel de Mañara, qui se fit moine. On retrouve le nom de Mañara dans le poème suivant. (Voyez aussi, dans le poème introductif de Campos de Castilla d’Antonio Machado, le vers « Ni un seductor Mañara, ni un Bradomín he sido ».)

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Médaillons IV : Alfredo Blanco (Medallones IV: Alfredo Blanco)

NdT. Alfredo Blanco, poète (1882-1920).

Tu es en même temps bronze et carrare,
bronze antique d’Orient, marbre latin,
et quoique moderne tu as, comme Mañara,
le sang d’un Andalou, l’âme d’un Florentin !

Je ne connais pas de parole plus fraîche et claire
que celle que tu vas chantant sur ton chemin…
Pour éclairer les nuits de ton Sahara,
qui t’a donné sa lampe d’or ? Aladin !

La souplesse des palmiers, la pâleur des olives
dans tes vergers lyriques croissent altièrement…
La vigne et l’oranger te prêtent leur saveur

et l’âme de Séville te conféra son essence,
agile et voluptueuse comme l’Arabie,
élégante et raffinée comme Florence !

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Les fleurs d’oranger (Los azahares)

Le ciel bleu brodé d’or et d’argent
semble être le manteau de la Vierge du Carmel…
Parmi les fleurs la sérénade s’effrange,
laissant sur toute chose une vague saveur de larmes.

Avec des timidités d’enfant, un chant furtif
Sur une barque errante cache sa voix…
La lune délie ses tresses dorées
et le jet de la fontaine répand en perles son enchantement.

La brise et les parfums feignent des querelles ;
le lit de la rivière murmure d’amour…
Et dans les blancs et silencieux clairs de lune,

s’offrant aux baisers des étoiles,
voilà que dénudent la délicatesse de leur blancheur,
comme les seins d’une jeune épouse, les fleurs d’oranger.

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Les oranges (Las naranjas)

Entre les vertes ramures ton or brun
évoque à ma nostalgie la peau soyeuse
d’une odalisque immobile dans la luxuriante
pénombre d’un bain agaréen parfumé.

Je respire tes fragrances avec délices,
et ma main tremble en t’ouvrant, avide,
comme si elle dénudait voluptueusement,
hors de son caftan de flammes, la fleur d’un sein.

Rompu le voile de son cloître,
l’or vif de ta douceur répand
un parfum de chairs, qui m’empoisonne…

Et dans la soif infinie de mon désir,
sur mes lèvres chaudes je te savoure,
telle que la bouche de ma brune !

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L’appel pendant la sieste (El pregόn de la siesta)

Dans l’air il se respire des torpeurs de pavot ;
les oreilles sont des ruches à bourdons ;
le lierre en rêve s’effeuille
et même le jet des fontaines dort.

L’âme fond comme de la cire ;
les pupilles sont de noirs puits d’oubli ;
la vie tout entière se dissipe en fumée,
nos sens tombent en poussière…

On traverse des souterrains… Mais tout à coup
s’effondre l’alcazar d’ombres
et la lumière du jour à nouveau nous éblouit.

Une voix cristalline, comme l’eau courante,
dans les rues assoupies annonce
le miel sanglant et frais des pastèques !

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Bailaoras en el Café Novedades de Sevilla,
par Joaquín Sorolla, 1914
Rosita, par Ignacio Zuloaga, 1913

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L’enclos des larmes
(La quinta de las lágrimas, textes de 1919)

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NdT. Ce recueil posthume consacré au Portugal tire son nom des jardins de Coimbra, la Quinta das Lágrimas.

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Le Guadania (El Guadania)

Ainsi que coule le Guadania
sous les arches du pont,
mes souvenirs s’en vont
jusqu’à la mer où ils se perdent.
(Est-il vrai que tu fus à moi
et que je t’ai perdue à jamais ?)
Tout est passé dans ma vie,
en silence et fugacement,
ainsi que coule le Guadania
sous les arches du pont.

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Nocturne sur le Tage (Nocturno sobre el Tajo)

La blancheur du clair de lune
se reflète dans le Tage…
Les hommes sont si loin,
et les étoiles sont si près
que, comme des poissons d’argent,
nous pourrions les attraper
en plongeant seulement
la coupe de nos mains dans l’onde.
Pour se cacher dans tes yeux,
l’amour ferme tes paupières,
et l’âme, pour me donner un baiser,
monte à la fleur de tes lèvres.
Ta beauté est plus blanche
que le clair de lune sur le Tage.
Les hommes sont si loin
et les étoiles sont si près !

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La légende de Don Sébastien (La leyenda de Don Sebastián)

À la conquête de l’Afrique
partit le roi Don Sébastien.
Il partit pour l’Afrique et ne revint pas,
et cela fait plus de quatre siècles.
Les vents l’ont raconté
aux vagues de la mer,
et les vagues sur les plages
n’ont plus arrêté de le gémir :
« Se battant comme un lion,
le roi Don Sébastien est mort !
Les sables du désert
lui font un linceul, un tombeau !… »
Tous confirment sa mort,
tous hormis le Portugal,
qui rêvant à son retour
n’a jamais cessé de l’attendre…
À chaque navire qui passe,
il tremble d’agitation :
« Voilà le navire triomphant
sur lequel revient Don Sébastien. »
Comme tu peux être romantique,
ô cœur du Portugal !
C’est pour cela que je t’aime tant !
Mon cœur est pareil,
il ne cesse d’espérer
quelque chose qui n’arrivera jamais !

*

Les Hiéronymites (Los Jerόnimos)

Église des Hiéronymites,
oraison pétrifiée
qui sur les bords du Tage
élèves une race au ciel…
Église des Hiéronymites,
panthéon des Lusiades,
de poètes et de guerriers,
dont la lyre et l’épée
conquirent les nouveaux mondes
sur la terre et dans les âmes.
Don Sébastien, Herculano,
Camoëns et Vasco de Gama,
Albuquerque et Jean de Dieu…
reposent pour l’éternité
sous la sphère armillaire
qui orne tes arcades.
Mais dans ce cimetière
manque l’ultime Lusiade :
Antonio Nobre, le poète
le plus triste de notre race.
Sa mère fut la Saudade
et son père la Nostalgie…
C’est le Portugal fait ïambes,
c’est le Portugal fait larmes !

*

Paço d’Arcos

Dans sa nouvelle robe,
à l’ombre d’un oranger,
sur le quai de la gare nous dit,
agitant son mouchoir, au revoir
cette belle fille
qui s’appelle Paço d’Arcos,
brune et parfumée comme
le pain à peine sorti du four.
Petite mandarine
qui dans l’or de ses quartiers
apporte fraîcheur, parfums et miel
au voyageur oppressé
par la soif, le soleil et la poussière
d’un soir de printemps…
Mouchoir qui blanchoie dans la verdure
comme pour dire : « Reviens vite,
j’attendrai ton retour
pour sécher tes larmes
et parfumer tes lèvres… »
Accorde-moi une trêve, ô Destin…
Ne pousse pas plus avant ma barque
et laisse-moi, un soir
– je ne sais quand ni comment –,
abandonnant tout,
retourner à Paço d’Arcos…
Que dans l’une de ces maisonnettes,
parmi les fleurs et les orangers,
je me retire avec mes souvenirs
pour en me souvenant
pouvoir sourire à l’Espérance
une dernière fois.

*

Le fado triste (El fado triste)

Tout ce que j’avais,
à cause de toi je l’ai perdu ;
et je ne peux plus vivre à présent
ni avec toi ni sans toi.

Avec toi car à tes côtés
il est impossible de vivre,
et sans toi car je meurs
quand je suis loin de toi !

*

Nocturnes de Lisbonne (Nocturnos de Lisboa)

Ruelles de l’Alfama,
l’Alfama et la Maurerie3,
étroites et tortueuses
comme une mauvaise vie,
où le crime et le vice
donnent rendez-vous à la misère,
avez-vous des âmes de prostituées
et le cœur d’un joueur de fado ?
Seul le clair de lune
vous rédime et vous purifie.
Dans votre silence, alors,
quatre siècles ressuscitent
et vont au pied de la cathédrale
prier à genoux
pour tant de crimes qui
vous ont laissées couvertes de sang.
Ruelles de l’Alfama,
l’Alfama et la Maurerie.
Mon âme est en lambeaux
et j’ai honte de cette vie
d’ignominie que je traîne…
N’y aura-t-il pas un joueur de fado
pour m’arracher le cœur
au coin d’une rue ?

3 L’Alfama et la Maurerie : « La Alfama y la Morería ». L’Alfama est l’ancien ghetto juif, ou juiverie, de Lisbonne et la Morería l’ancien quartier maure, dont je transpose purement et simplement la dénomination espagnole en français, bien que le mot, contrairement à « juiverie », ne soit pas attesté dans nos dictionnaires et seulement dans le nom propre de quelques lieux-dits, ce qui indique d’ailleurs d’anciens quartiers mauresques en France également.

*

Rosier de feu (Rosal de fuego)

De ce rosier que nous avons planté
un beau matin d’avril,
les roses furent pour toi,
les épines pour moi !
Et je l’arrosai de mes larmes,
le fit éclore par mes soupirs,
et c’est mon sang qui colora
ses roses de carmin…
Ce rosier que nous avons planté
un beau matin d’avril !

*

Marguerites d’argent (Margaritas de plata)

Au bord du fleuve,
cette nuit de printemps
aux feuilles d’une étoile
demande si tu m’aimes.
« Beaucoup ?… Un peu ?… Pas du tout ?… »,
murmure-t-elle d’une voix très douce…
La marguerite du ciel
s’effeuille et ne répond rien…
Puisque toi-même ne le sais pas,
que pourrait bien répondre l’étoile ?

*

La maisonnette (La casita)

La blancheur de la maisonnette
dans la verdure du jardin,
avec toutes les roses d’avril
s’ouvrant sur les balcons !
Et une petite bouche très douce
qui veut nous sourire,
comme pour dire : « Voyageur,
frappe à la porte, je t’ouvrirai ! »
Si l’amour vit en ce monde,
c’est ici qu’il doit vivre !

*

Évocations (Evocaciones)

La fontaine du souvenir
est une fontaine bien amère,
car ce sont nos larmes
qui l’ont formée dans la poitrine.
Homme altéré, en elle ne cherche pas
à étancher la soif qui te consume,
car ses eaux, au lieu de désaltérer,
augmentent la soif !