Category: Pensées
Pensées XII
Les trois huit ? Quels trois huit ? Afin de pouvoir faire vos huit heures de bureau, je pense bien qu’il ne vous suffit pas d’un claquement de doigts pour passer de votre salon à votre lieu de travail. L’heure ou les deux heures que vous passez chaque jour en transport pour aller au travail et en revenir, c’est du temps libre ! Et, quand vous sortez du bureau et vous rendez au Monoprix pour faire vos courses en même temps que tous les autres employés qui sortent à la même heure que vous, déambulant dans des rayons surpeuplés et patientant leurs vingt minutes (au moins) aux caisses, c’est du temps libre ! Les rendez-vous chez le coiffeur, chez le dentiste, chez l’ophtalmo, chez le tailleur pour les retouches, les allers et retours au pressing, toutes les autres courses fastidieuses, les corvées de paperasse, faire la bouffe, recevoir le plombier parce que les robinets fuient, l’électricien parce que les plombs ont sauté, le peintre parce que le papier des murs se décolle, c’est du temps libre ! Les trois huit, oui, c’est beau comme un temple grec, quelle figure harmonieuse, un vrai triangle magique…
Le jeune étudiant qui, féru de littérature et de philosophie, entame des études d’économie est stupéfait par la grossièreté des hypothèses psychologiques sur lesquelles cette science développe ses raisonnements. C’est que, en tant qu’étudiant, il vit comme les classes privilégiées du passé. Lorsqu’il est enfin « émancipé » et devient un agent économique « autonome », il comprend que ces hypothèses correspondent en effet à la vie qu’il mène, et que cette psychologie médiocre et sommaire est bien la sienne.
Le plein emploi n’est imaginable qu’à condition que chaque Français possède trois voitures, cinq frigos et dix télés. Puisque c’est ridicule, la classe de loisir devrait être l’état du plus grand nombre ; ainsi l’humanité, maître de son temps, pourrait envisager, d’un esprit libre et dégagé des préoccupations matérielles (sordides), les cimes éclatantes de ses fins dernières. C’est tellement banal que je m’étonne d’avoir à le dire. Ouvrez un livre (sérieux) et vous verrez que la culture est l’ennemie du travail – c’est parce que le travail est l’ennemi de la culture.
Taylor était un visionnaire à qui l’on doit notre société d’abondance. Encore un comme lui et nous n’aurons plus besoin de « travailler à la sueur de notre front », ce qui n’arrange que les affaires des vendeurs de savonnette.
Contrairement à la dictature du prolétariat, la civilisation du temps libre est inéluctable. Mais peut-être faudra-t-il rééduquer quelques maniaques-compulsifs ?
En-dessous du bien et du mal : telle est la vie de l’homme-organisation. (A : « Dans ses relations avec autrui, il faut savoir faire preuve de finesse. » B : « Tu peux compter sur moi pour faire dans la fitness. »)
La simplicité d’esprit inspirant spontanément de la sympathie, c’est un atout majeur en politique, et sa présence à des postes clés ne saurait être niée.
Adolescents, nous regardions, mes copains et moi, des séries américaines pour adolescents. Nous voyions des personnages évoluer en milieu scolaire, et nous apprenions, entre autres choses, que leurs contrôles (leurs examens) ont systématiquement la forme de QCM. Le sentiment que cette information suscitait chez nous était que les Américains sont si demeurés qu’on ne peut les soumettre à des épreuves de rédaction, exercice beaucoup plus noble et beau et civilisé. J’ai appris entre-temps l’existence d’une science, la docimologie, dans laquelle un Français, un certain Piron, s’est même distingué, et qui est une science de l’objectivité des contrôles et des tests. J’ai aujourd’hui la certitude que la méthode américaine est la plus conforme à cette science, et que les rédactions exposent au contraire au Malheur d’avoir trop d’esprit.
Dans le domaine de la santé mentale, la notion d’exercice illégal de la médecine n’existe pas. En effet, la situation est la suivante. La formation en psychologie, et en particulier le doctorat de psychologie, relève de la faculté des sciences humaines et n’est pas médicale. De même, la psychanalyse peut être légalement pratiquée sans diplôme de médecine, ce qui s’est un temps appelé l’analyse profane (Laienanalyse) et qui est sans doute la règle plutôt que l’exception. Les psychanalystes peuvent être amenés, dans le cadre de leur pratique, à diagnostiquer des troubles mentaux. Je ne vois pas ce qui empêcherait un fonctionnaire de faire de même, vis-à-vis de ses subordonnés, par exemple : à vrai dire, rien ne s’oppose à ce qu’il agrémente ses fiches de notation de considérations psychiatriques. (Il pourrait suffire, pour que ces considérations soient dument enregistrées, qu’il ait publié une brochure aux frais de telle société psychanalytique, plus ou moins dissidente, sur la personnalité sadique-anale dans la fonction publique municipale, ou autre chose dans le genre, ou encore, pourquoi pas, qu’il fasse état d’une Selbstlaienanalyse menée à terme dans son cabinet particulier.)
La puberté commence plus tôt chez les femmes. Les pauvres collégiens mâles, dans nos écoles mixtes, sont condamnés à développer d’affreux complexes en présence de leurs camarades de classe, les collégiennes, qui les traitent de « gamins ». Il n’est pas rare de voir des collégiennes plus grandes que leurs copains, si bien que l’expression « petit copain » prend tout son sens au regard de ces différences d’horloge biologique.
Lorsque j’étais plus jeune, une phrase revenait régulièrement dans la conversation avec mes pairs : « Ceux qui en parlent le plus etc. » Je n’ai jamais su qu’en penser au juste. Et si c’était vrai ? Et si c’était vrai aussi pour notre société dans son ensemble ? Deux points. 1/ Ce n’est pas une chose de mince importance que de risquer sa vie dans l’affaire, sachant par ailleurs que le moyen le plus sûr pour sauver sa peau n’est pas même fiable à 100 %. Il me semble qu’une conclusion s’impose. (Je parle bien sûr d’une certaine maladie sexuellement transmissible et mortelle – on sait que le sida est causé, chose unique en son genre et absolument remarquable, par deux virus différents et en même temps identiques* –, maladie qui reste à ce jour incurable. Ce n’est pas peu de chose. Le moyen prophylactique pour prévenir cette maladie est donné fiable à environ 97 %, et si l’on précise parfois que l’échec de la prophylaxie est le plus souvent dû à une mauvaise manipulation, il n’en reste pas moins que, même chez un virtuose de cette manipulation, tout risque ne peut être exclu. Autrement dit, un rapport sexuel, même protégé, comporte un risque de mort. Tout cela plaide fortement pour une attitude puritaine, du moins de la part de ceux qui sont en mesure d’évaluer un risque. Le risque est assez faible mais c’est un risque de mort, sans espoir de cure, auquel s’ajoute le risque plus élevé de contracter d’autres MST. La science de l’action morale, dont John Locke a dit qu’elle était la seule science exacte avec les mathématiques, ne peut déduire, d’un tel pari, autre chose que l’abstinence.) 2/ Il fut un temps où toute femme de statut social inférieur était une proie sexuelle (cf. Maupassant et tant d’autres écrivains) : le féminisme a mis fin à ces abus. Une même conclusion s’impose. La conclusion, c’est que l’on nous vend le puritanisme sous le nom de progressisme.
[* « HIV (Human Immunodeficiency Virus) sigle du virus de l’immunodéficience humaine, qui réunit sous un même terme les deux virus identiques responsables du sida, isolé sous le nom de LAV (Lymphadenopathy Associated Virus), puis de HTLV III, puis de ARV (Acids Associated Retrovirus). » Encyclopédie des sciences, La Pochothèque, 1998]
Pour être heureux, il faut faire ce que l’on aime, mais il y a ceux qui ont la chance d’aimer ce qui rapporte beaucoup et ceux qui ont la malchance d’aimer ce qui ne rapporte rien. C’est comme en amour : à certains la flèche de Cupidon apporte la fortune, à d’autres un boulet.
Le zen est la voie du non-désir, donc de la non-activité, pour atteindre le satori, un état de conscience au-delà du moi. Dans ce sens, celui qui veut être zen n’a aucune chance d’atteindre le satori dans les tourbillons du monde : il faut vivre dans un monastère. Nous voulons être zen mais nous ne voulons pas être moines : ça ne peut pas marcher.
Chez les phoques (en zoologie), dans une horde (je ne sais pas si c’est le terme exact), l’ensemble des femelles est fécondé par une infime proportion de mâles, qui sont les seuls à avoir une activité sexuelle. Je n’ai aucune idée de la façon dont les autres se soulagent ni quelles affreuses névroses ils développent ; ils ont une vie d’eunuques, bien qu’ayant tout pour ne pas l’être. Parfois l’un d’eux se jette sur un des « mâles alpha » pour le terrasser : s’il en triomphe, il devient le possesseur de son harem. (D’autres espèces plus proches de nous, jusques et y compris chez les patriarches de la Bible, ont des mœurs assez semblables à celles de phoques de Patagonie.) La littérature d’émancipation sexuelle serait-elle le produit d’un gène, celui du phoque eunuque ?
Le solitaire passe pour un prédateur sexuel. Or il y a un passage dans Stendhal (La Chartreuse de Parme ?) où la mère du héros conseille à son fils de prendre une maîtresse pour rassurer les hommes autour de lui, en raison de leur tendance à se liguer contre les solitaires, comme si ces derniers devaient tous être de vils imprégnateurs, pour parler à l’anglaise. L’astuce, c’est qu’avoir une maîtresse endort les soupçons et que pratiquement la seule façon d’avoir toutes les femmes que l’on veut c’est de commencer par en avoir une et de le faire savoir.
La notion de célibataire prédateur joue un rôle important dans la psyché collective. Du reste, cette notion a forcément quelque réalité, ne serait-ce que parce qu’avant de trouver, selon la bonne vieille formule, chaussure à son pied, il faut avoir un peu pratiqué la chasse à la chaussure. À moins que ce soit la chaussure qui fasse tout le travail, ce qui, j’en conviens, est devenu plus courant. J’ai moi-même été le chasseur chassé, pour ma première « conquête », au collège. Plusieurs occasions m’ayant été ménagées en vain, la demoiselle prit les devants. Ce couple « officiel » dura quelques jours, au cours desquels il était apparu à l’un comme à l’autre que nous n’avions rien à nous dire en tête-à-tête, et pas grand-chose à faire non plus car elle ne prit pas les devants jusque-là. Quant à moi, j’avais obtenu mon certificat du premier degré, peut-être sans mention mais grâce à une demoiselle alors assez en vue, et je n’avais plus à craindre devoir inventer des histoires au cas où l’on me poserait des questions. J’étais sorti avec Machine et mon prestige était grand. Si cela n’était pas arrivé, je serais peut-être entré à l’ENA, car cela se prépare très tôt, mais c’était un collège de mœurs légères. (Le lycée fut à l’avenant, et c’est là où, entre autres diplômes, j’eus celui de Master of Pots, après un stage dûment complété à Amsterdam [voir ici].)
Septembre 2014
Pensées XI
Saudi Arabia: The Leisure Nation (la journée de travail de quatre heures : voir ici). Quel pays de hippies ! Bientôt, le costume-cravate sera universellement reconnu pour ce qu’il est : la livrée de ceux qui perdent leur vie à la gagner au service de hippies en djellaba, et pour ma part je suis toujours et en toute circonstance du côté des hippies.
La survivance du christianisme est un pur phénomène d’inertie.
À quoi sert un cerveau, pour le chrétien ? À lire les penseurs non chrétiens. À lire les penseurs anticléricaux. À dire que tout ce que ceux-ci ont écrit est une belle illustration du dogme vénérable. À dire que la sagesse est folie, la folie sagesse, que l’homme est libre et qu’en même temps il y a la grâce. À dire qu’il faut ignorer les voies du monde, quand c’est le monde qui ignore les chrétiens comme trop au-dessous de lui.
Le chrétien est fâché que la liberté d’expression s’exerce bien plus, c’est un fait, contre le christianisme que contre l’islam. C’est que le fanatisme fait peur et que le christianisme fait rire. Le temps est révolu où le christianisme exerçait sa terreur sans limite ; et le résultat, pour le christianisme, est manifestement négatif. Comme le dit Schopenhauer, la fin des bûchers n’a pas été heureuse pour le christianisme. Je ne vois d’autre espoir pour cette religion d’amour que de se remettre à faire peur.
Il ne faut pas rechercher l’originalité à tout prix. Manger du curé n’a rien d’original, mais c’est un excellent exercice pour l’apprenti philosophe.
J’ai dit (ici) qu’il n’est plus permis au pouvoir de s’incarner. Le hic, c’est que faire de tous ces micros et caméras qui ne vivent que de suivre les faits et gestes du pouvoir incarné (incarné comme un ongle !) ? « Des colonnes entières sont consacrées aux débats des parlements, aux intrigues des politiciens (…) Et quand vous lisez ces journaux, vous ne pensez guère au nombre incalculable d’êtres – toute l’humanité, pour ainsi dire – qui grandissent et qui meurent, qui connaissent les douleurs, qui travaillent et consomment, pensent et créent, par-delà ces quelques personnages encombrants que l’on a magnifiés jusqu’à leur faire cacher l’humanité, de leurs ombres, grossies par notre ignorance. » (Kropotkine) La réponse est que ces caméras et micros mourront de leur mort naturelle, sont déjà en train de mourir. La société de l’information (Masuda), société de l’avenir, se caractérise avant tout par le fait que les médias d’information – les médias traditionnels, médias de masse – y ont disparu. Médias : Les morts vous parlent (essai de définition).
Le mot « révolution » est mis à toutes les sauces dans les médias capitalistes, toutes tendances confondues. C’est même une notion capitaliste : la bourgeoisie a été la seule classe révolutionnaire. L’égalité bourgeoise, c’est que tout le monde est révolutionnaire, tout le monde est rebelle, tout le monde est subversif, tout le monde est transgressif, et que par ailleurs tout le monde, moyennant l’acquisition de ce produit-ci ou de ce produit-là, est un Lovelace. Je propose d’insister sur un mot qui me semble moins facilement récupérable : expropriation. C’est ce que nous demandons : l’expropriation (sans compensation). J’attends de voir comment les polygraphes des journaux pourront vanter les mérites de l’expropriation sans passer pour des jean-sucre.
L’artiste subventionné, dans notre société, est un parasite du travailleur. Le travailleur est d’ailleurs généralement certain de ne jamais rien voir de l’activité de l’artiste subventionné. Ce plaisir, au demeurant douteux, est le privilège de quelques parasites d’espèce différente, fonctionnaires de la culture et autres, dont un grand nombre de critiques d’art.
La province est sauvage. Les bourgeois y sont particulièrement petits-bourgeois, les pauvres particulièrement pauvres, les chiens particulièrement sales, la culture de masse y est particulièrement rampante, les cultures locales particulièrement vivaces et dégénérées, et la moyenne de ces outrances est particulièrement médiocre.
L’État dealer. Une personne dépendante de la drogue et condamnée pour un crime quelconque à une peine de prison, si elle était empêchée de consommer sa drogue, subirait un sevrage brutal, dont elle pourrait du reste décéder et qui serait très clairement un « traitement inhumain et dégradant » au sens de la jurisprudence humanitaire internationale. Les effets d’un tel sevrage sont en effet, dans bien des cas, beaucoup plus rudes que ceux de l’isolement carcéral, par exemple, considéré comme un traitement inhumain. Les cas de sevrages brutaux en détention étant apparemment rares, et les traitements de substitution n’étant guère fréquents non plus, en France (dans d’autres pays, la méthadone est massivement prescrite en milieu carcéral, ce qui revient à remplacer une addiction par une autre, y compris en maintenant dans certains cas les mêmes pratiques à risque, quelques drogués, dits « injecteurs invétérés », s’injectant la méthadone), alors que par ailleurs les études sociologiques montrent une forte corrélation entre toxicomanie et délinquance et/ou criminalité, ce qui implique que la population carcérale est en plus forte proportion toxicomane, il est absolument certain que les personnes dépendantes consomment de la drogue en prison. Que l’administration qui contrôle ces établissements ferme les yeux sur le phénomène est non moins certain. Même si l’on considère que cette attitude est un moindre mal, l’administration ne s’en fait pas moins complice de ce trafic. C’est une administration qui ne dit pas ce qu’elle fait, un État qui a une politique et une pratique, les deux n’étant pas identiques, un État aux pratiques occultes.
J’ai honte, je suis amer d’avoir étudié le droit administratif et perdu mon temps avec ces misérables sottises. Je me souviens par exemple d’un arrêt du Conseil d’État, plus haute juridiction administrative française, à propos duquel nous étions appelés, étudiants, à nous extasier sur l’élévation de pensée et de sentiment des magistrats. Il s’agissait d’enfin reconnaître administrativement la dignité de la personne humaine… à l’occasion du lancer de nains. Certains établissements réputés festifs amusaient en effet leurs clients en leur offrant des spectacles de lancers de nains. Bien que les nains en question fussent consentants et eussent signé des contrats exprimant ce consentement en bonne et due forme, et bien que ces lancers ne comportassent aucun risque de blessure pour les nains consentants, le juge administratif, il y a quelques années, s’opposa à cette distraction au nom de la dignité humaine. Et nous devions, étudiants, nous extasier. Or, comme nous étions des étudiants sérieux, nous étions par conséquent aussi onanistes et consommateurs de pornographie bien dégradante. Il échappait apparemment à mes congénères, néanmoins, comme à nos professeurs et à la magistrature elle-même, que cette atteinte-là à la dignité humaine est autrement plus rampante dans notre société que le lancer de nains, et que défendre la dignité humaine en dénonçant celui-ci tout en se gardant de dire le moindre mot à l’encontre de celle-là est simplement pitoyable. Le juridisme est à la pensée ce que le lancer de nains est à la littérature.
Août 2014
