Analyses

Saudi Arabia: The Leisure Nation

(Si je donne à ce texte un titre anglais, c’est qu’au cas où j’aurais voulu choisir le titre français Arabie Saoudite, nation de loisir, la référence à la leisure class, de Thorstein Veblen, n’aurait pas été franchement évidente ; un tel titre aurait évoqué davantage un parc de loisir, et ce n’est pas le message que je veux faire passer. Ce n’est pas ma faute si la France est devenue une province insignifiante, et si ce qu’elle produit, en dehors de la gastronomie et des sacs en peau, a désormais un intérêt purement local.)

Ce n’est pas seulement l’État-Providence saoudien qui fait de cette nation une nation de loisir. Ce ne sont pas seulement son éducation gratuite pour tous (avec le versement de bourses à tous les étudiants), ses soins médicaux et hospitaliers gratuits pour tous, ses crédits au logement (publics) pour tous, qui en font une nation de loisir.

Que ce soit une nation de loisir est l’évidence même. Avec un PIB par habitant élevé, l’essentiel du travail productif y est assuré par des étrangers : des expatriés occidentaux pour faire les hommes-organisations, et des Africains et Pakistanais pour les tâches subalternes. Les citoyens saoudiens reçoivent tous, au terme de leurs études (au cas où ils décident d’y mettre un terme), un emploi dans l’administration publique ou les entreprises nationales, où la journée de travail est de quatre heures (de dix heures à quatorze heures).

Les projets architecturaux du pays, la Mecca Clock Tower, qui surplombe la Kaaba et envoie des rayons lasers dans l’infini de l’espace (photos), la Kingdom Tower, dont les fondations, au centre d’une cité nouvelle, sont en train d’être posées et qui dépassera 1000 mètres de hauteur, ses infrastructures de transport à la fois monumentales et hyper-futuristes, sont un pied-de-nez à la « civilisation invisible » (Yoneji Masuda) qui a bel et bien vu le jour en Occident et qui est plutôt une civilisation d’hommes invisibles. L’homme-organisation occidental est la machine de l’économie saoudienne. C’est son hypocrisie à lui : une philosophie hédoniste et une vie de robot. Elle serait excusable si le confort moderne avait nécessairement pour prix cette déshumanisation, mais le cas de l’Arabie Saoudite dément une telle croyance : les Saoudiens bénéficient de tout le confort moderne, l’otium en plus.

Ce que je viens de décrire est certes en train d’évoluer. Les autorités saoudiennes souhaitent voir les nationaux travailler dans l’économie privée. C’est ce qui s’appelle la « saoudisation » de l’économie. Mais les jeunes Saoudiens répugnent à devenir des hommes-organisations ! Les brillants universitaires (étrangers) parlent déjà de « mentalité rentière » (comme si eux-mêmes travaillaient ! Quand on me demande à quoi j’occupe mon temps libre, ce que sont mes loisirs, je réponds : « Je fais de la recherche »). Comme l’économie privée ne peut absorber suffisamment de ces jeunes, on a créé en 2012 des allocations chômages ­– en 2012 seulement ! L’Arabie Saoudite est un tel État-Providence que le concept même de chômage n’y avait jusqu’alors aucun sens. Or ces allocations ne sont rien d’autre qu’un revenu assuré pour quiconque n’est même plus requis de faire ses quatre heures de travail (ou de présence) quotidiennes dans les bureaux climatisés de l’administration.

En conclusion, ne soyez pas trop jaloux, même si c’est dur.

(Si vous voulez en savoir plus sur le statut des femmes ou la situation des immigrés éthiopiens, allumez votre télé ou allez sur n’importe quel site d’information grand public. Ma spécialité, ce sont les informations qu’on ne trouve pas, ou pas facilement, ailleurs à cause du côté province que j’évoquais au premier paragraphe.) (2.7.14)

Makkah Clock Tower (2)

Mekka_Tower

***

Suède : Quand la pédopornographie était légale

La pédopornographie a été légale en Suède de 1971 à 1980. Les boutiques spécialisées offraient au public diverses revues pédophiles, lesquelles, comme tout ce qui est publié en Suède, étaient référencées à la Bibliothèque nationale, où elles se trouvent encore et pouvaient jusqu’à très récemment être consultées sur demande.

Je serais curieux de savoir comment les autorités, comment les services de l’État suédois raisonnaient sur l’organisation de ce marché, si tant est qu’il soit jamais arrivé que quelqu’un raisonnât là-dessus. Une loi de mœurs d’un caractère assez général avait été abrogée, et, comme, selon les conceptions juridiques en cours, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé, rien ne s’opposait plus à ce commerce. Mais entre ce fait et celui que l’administration demande des enquêtes et des rapports sur un milieu si glauque, c’est peut-être un pas qu’il ne faut pas s’attendre à la voir franchir.

Il existait certes, au sein d’associations d’émancipation subventionnée, des groupes de réflexion sur la sexualité et le consentement de l’enfant, l’inceste, etc. On saura peut-être un jour comment, de son côté, l’administration suédoise répondait ou eût répondu à des questions telles que celles-ci : Qui sont les enfants exposés (on ne disait certainement pas qu’ils étaient exploités, puisque c’était légal) dans ces revues ? Sont-ils payés ? Est-ce dans le respect de la législation sur le travail des enfants ? Leurs parents sont-ils au courant ? Est-ce que ce sont les parents qui sont payés et, si oui, comment s’assurer que l’enfant a consenti ? Si un enfant consent à un rapport sexuel que ses parents désapprouvent, et que la loi lui donne raison, est-ce à dire que les enfants n’ont plus un statut de mineurs et que ce sont des personnes autonomes ? Pourquoi les parents subviendraient-ils, dans ce cas, à leurs besoins ? La famille a-t-elle encore un sens ?

Cela s’est passé en Suède, juste après la fin du règne de vingt-trois ans du premier ministre Tage Erlander (son successeur était du même parti), une longévité que seul un empereur zaïrois ne lui envierait point. Je ne sais pas si nos commentateurs considèrent que la longévité de Mobutu témoignait d’un fort consensus national, mais c’est en tout cas ce qu’ils assurent au sujet de ce pays scandinave. (4.2.12)

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