Category: Littérature
Poésie indigène contemporaine d’Équateur (révolutionnaire)
Après ma série sur le mouvement tzantique de la poésie équatorienne (ici), mouvement qui tire son nom de la culture des Indiens Jivaros, ou Shuar, d’Amazonie, je cherchai à savoir s’il existait, traduite en espagnol, de la poésie indigène shuar.
Mes recherches m’ont conduit au recueil Ñawpa pachamanta purik rimaykuna, Antiguas palabras andantes (Casa de la Cultura Ecuatoriana, 2016) (Anciennes paroles vivantes) réuni par la poétesse de langue quechua Lucila Lema Otavalo. Il s’agit d’une édition bilingue de poètes indigènes contemporains d’Équateur.
Parmi les textes de ce recueil, j’ai ici traduit huit poèmes de la poétesse shuar Raquel Antun. Les autres auteurs sont des poètes de langue quechua : Lucila Lema Otavalo (5 poèmes), Segundo Wiñachi (1), Manuel Paza (4), Achik Lema (3) et Yolanda Pazmiño (2).
J’ai traduit les poèmes à partir de leur traduction en espagnol. Il n’est pas indiqué dans le recueil qui est responsable de ces traductions espagnoles ; peut-être chacun a-t-il lui-même traduit ses textes.
*
Natem par Raquel Antun
Note. Une note de bas de page explique que le mot natem est le nom shuar de l’ayahuasca, « plante sacrée que l’on ingère pour obtenir des visions ». Sur ce mot ayahuasca, voir Americanismos I.
Des milliers de lumières allumées
Diverses formes : boas, couleuvres, tigres, aigles
c’était le monde des esprits Arutam,
et je tremblais : froid ! froid !
tu m’attendais,
épiant mes rêves
ton coup de griffe me donna le pouvoir
je te vis, te suivis, marchai jusqu’à toi, tu me reniflas, m’étreignis,
tu léchas mon visage, me mordis
J’étais la tigresse Yampinkia !
J’avais mangé du NATEM !
*
Appel au guerrier (Mankantiniun untsuamu, Llamado al guerrero) par Raquel Antun
De doux murmures s’entendaient au loin dans la bouche de la caverne, mon grand-père disait que c’était l’appel de la grotte au guerrier pour éprouver sa valeur.
*
Petite souris (Katipich’, Ratoncita) par Raquel Antun
Tu m’appris à enfanter, moi si grande et qui ne pouvais le faire.
Tous mes semis d’arachides t’appartiennent ; mange, nourris ta famille, et je ferai de même avec la mienne.
Nous continuerons de naître et de grandir grâce à toi, petite souris du potager aux arachides.
*
Femme tabac (Nua tsankram, Mujer tabaco) par Raquel Antun
Au clair de lune, tu souffles sur son ventre et elle commence à être femme.
Par tes chants sacrés tu demandes à Nunkui qu’elle soit comblée de santé, prospérité, richesse.
La fille rêve des rêves de grandeur et prospérité.
Elle rêve de poules et de chiens.
Elle rêve de montagnes et de vallées.
Elle rêve de Nunkui la terre mère.
C’est la célébration de la femme tabac !
*
Chant sacré (Anent, Canto sagrado) par Raquel Antun
Je chante quand le soleil meurt,
Ces rayons de mort insufflent de l’amour dans ma mélodie et le miracle de l’amour survient, de fines vibrations parviennent au cœur de l’aimé et insufflent la passion dans son âme.
Mon chant va jusqu’à toi et t’enveloppe de couleurs ; comme l’anaconda enveloppé en toi cheminera mon chant sacré et tu ne pourras m’oublier, je te serai toujours présente, mon bien-aimé.
*
Jaguars dans le ciel (Yampinkia nayaimpiniam, Jaguares en el cielo) par Raquel Antun
Et les jaguars monteront au ciel, transformés en étoiles.
Quand tout à coup le ciel rugit, c’est eux, à qui manque la chaleur de la terre.
Les jaguars mangent de la poussière d’étoiles, ce sont mes aïeux, qui guident mes rêves.
*
Shaman (Uwishin, Shaman) par Raquel Antun
Et sous sa longue chevelure noire il s’immergea et put respirer sous l’eau. Il alla au royaume des Tsunki pour vivre comme eux.
Il découvrit que le royaume de l’eau est merveilleux, ils lui apprirent à soigner les malades, à calmer leurs douleurs.
Il reçut des Tsunki leur pouvoir, le pouvoir qui se trouve dans la parole et dans la salive.
Il devint shaman.
*
Époque de pénurie (Naitiak, Época de escasez) par Raquel Antun
Beaucoup de pluie, de froid, de brouillard, dans la forêt tout est triste. Les grenouilles chantent croa, croa ! Les tigres errent, les perroquets volent dans les hauteurs avec leurs typiques crac, crac ! Les agoutis et les pacas, les cochons sauvages, les cerfs, tous cherchent de la nourriture mais ne la trouvent pas. C’est l’époque de Naitiak, où la nourriture se fait rare et où les animaux connaissent la faim. Tous attendent avec impatience l’arrivée d’Uwi et avec lui l’époque de l’abondance.
*
Les morts (Wañushkakuna, Los muertos) par Lucila Lema Otavalo
Les morts ne sont pas sous terre. Ils peuvent diviser le temps en deux parties : parfois ils viennent, mangent du miel et des oranges douces ; là-bas dans l’autre vie ils parlent avec les esprits qu’ils aiment, dit ma mère, qui m’embrasse encore.
*
Arrayán par Lucila Lema Otavalo
Là où pour d’autres il n’y a rien, vivent, dit-on, les esprits apus qu’aime une personne. Ce doit être pour cela que dans ces terres urbaines je te rencontre, père antique, et te nomme. Je viens avec la pluie ; j’apporte de l’eau et des fruits pour tes racines infinies. Un colibri en est témoin.
*
Nous attendons (Shuyanchik, Esperamos) par Lucila Lema Otavalo
– Notre Père qui es aux cieux –,
nous avons besoin de toi ici, maintenant.
Sur l’antique domaine de notre terre
où nous avons laissé les fleurs se faner
et où notre chemin a voulu s’effacer.
Nous t’attendons ici ;
où tout l’amour s’était fait
chanson triste.
Nous t’attendons maintenant :
où vivent les yeux des nouveau-nés
et l’odeur des mûres sauvages.
Nous t’attendons, père :
où s’immobilise la lune,
ma grand-mère.
*
Amour (Kuyay, Amor) par Lucila Lema Otavalo
Il aime ses colliers
et la magie de les enlever,
sous la spirale infinie de la nuit.
Elle aime ses cils,
où s’enroule son cœur ; et des colibris dansent
quand s’allume le soleil.
*
N’aie pas peur (Ama Manllaychu, No temas) par Lucila Lema Otavalo
Cet astre approche. Les colibris battent des ailes. Mon cœur fait plus de bruit que la cascade. Avec tes lèvres j’irriguerai la terre. Que sur nous joue le vent. N’aie pas peur : ma mère dit que même les montagnes s’aiment.
*
Questions au condor (Malkuta Tapuy, Pregunta al cóndor) par Segundo Wiñachi
Puissant condor, si c’est pécher pardonne-moi ces questions
Qui avant toi a foulé cette terre, vécu sur cette terre ?
Qui a fait présent de cette source ?
Qui a créé ce grain originel appelé maïs ?
Qui a créé cet arc-en-ciel ?
Qui a fait ce sang ?
Qui a bâti ces montagnes qui sont comme des cabanes d’où monte de la fumée ?
Qui a apporté, d’où viennent ces souris, quelle est leur origine ?
Pourquoi cette lagune s’appelle-t-elle Yawarcocha1 ?
Pourquoi ces précipices sont-ils si profonds ?
Pourquoi ce fleuve est-il un courant impétueux ?
Cascade horizontale,
Où va-t-il, où se perd-il, quelle est sa fin ?
Puissant condor, ton bec fut mon refuge
Quand les barbus voulurent m’anéantir
Tu es le seul à savoir comment se passa la création.
Et pourquoi sommes-nous aujourd’hui malades du smog pestilentiel ?
Ô puissant condor, avant que tu ne t’éteignes
Conte-moi les secrets
De ta sagesse, de ton pouvoir
Pour les transmettre à la génération future
Si tu disparais, je n’aurai plus personne à qui le demander
Quand je serai mort peut-être irai-je dans l’infinitude du ciel
Où de nombreux êtres vivent en volant comme toi.
1 Yawarcocha : ou Yahuarcocha, lac situé dans la province d’Imbabura. Il fut, avant l’arrivée des Espagnols, le lieu d’une bataille entre Incas et Otavalos, d’où son nom quechua qui signifie « mer de sang ».
*
Fille maïs (Sara wawalla, Niña maíz) par Manuel Paza
Cela me fait de la peine de te voir triste, enfant
visage souillé, cheveux au vent, emmêlés.
Regard immuable !
Tu vas par ces rues sans empreintes,
…mais tu ne pleures pas.
Reviens !
Cette faim n’est ni à toi ni à moi.
Elle va s’éteindre.
Lève-toi ! Le passé de l’éternel retour est ici.
D’autres mangent aux banquets de ta sueur ;
toi, du travail quotidien tu goûtes seulement l’odeur
de ce qui fut autrefois notre nourriture.
Tu es fille de ces terres, du rêve maternel,
de l’amour de la Terre Mère,
essence des ancêtres.
Les petites mains peau épi
blanchies par tant de travail…
Je te regarde, tu es là,
présente, mais tu n’existes pas.
Tu vas et viens, seule
avec ton chien abandonné.
Où est ta famille ?
Où est ton pays ?
Tu rêves de joie à l’horizon
et les rues ne te disent mot.
Ton regard se perd au coin de la rue.
L’horizon est au-delà du soleil !
Là-bas sur la montagne sacrée.
Tu t’interroges sur ton passé, mais
si cet autre mange ce qui est à moi et à toi !
Il n’y a pas de présent.
Silencieux le regard,
innocentes tes lèvres.
Aujourd’hui je te revois,
tu marches jusqu’aux étoiles
au-delà des montagnes sacrées.
Cours ! Ne laisse pas
les bourreaux d’outre-mer t’attraper.
Ne laisse pas la faim t’anéantir.
Le maïs est à toi,
le passé et le présent aussi,
le souvenir est à nous et l’avenir aussi.
*
Petite herbe des prés (Urku ukshaku, Pajita de páramo) par Manuel Paza
Note. Paja de páramo, Calamagrostis effusa.
Sylvestre petite herbe des prés
douce et tendre petite herbe
tu te maintiens entre les pluies torrentielles
dans l’obscurité de la brume.
Là, tu pousses à jamais avec les couleurs de la Terre Mère
pour que toujours existe la graine de l’eau.
Moi aussi, je suis comme ça
bien que les Blancs dans leur ignorance m’insultent,
ma langue quechua
je l’ai toujours parlée avec amour en tout lieu.
Pour que mon identité,
ma personnalité d’Indien,
soit comme l’arbre luxuriant.
Pourquoi devrais-je avoir honte ?
Si tu es ma mère
ma vie
mon tout.
Petite herbe des prés
nous serons pour toujours les couleurs de la Terre Mère.
Pour qu’à nouveau fleurissent la langue et les rêves de l’Indien.
*
Je pense (Yuyani, Pienso) par Manuel Paza
Il faut que tu aimes cet argile,
née à la source de l’ayllu2,
que tu portes sur tes mains
dans l’essence de la peau indienne.
Il faut que tu aimes le sable
à la folie,
sinon
n’entame pas ce chemin,
ce serait en vain.
La glaise dont tu es
construite
est le miracle.
La brise sacrée
de tes cellules indiennes,
souvenir des temps passés,
creuset forgé dans
l’ayllu.
Il faut que tu aimes le temps
avec lequel tu fus engendrée.
Sinon
ne prétends pas toucher
le certain.
Il ne t’appartient pas.
2 ayllu : la communauté familiale étendue, communauté de travail, dans le communisme inca.
*
Maudit soit le jour où ils sont venus (Kikinpa shamuyka millaymi kashkami, Maldita su llegada) par Manuel Paza
Pourquoi ?
Ils ont tué soixante-dix millions d’êtres humains d’Abya Yala3.
Pourquoi ?
Ils ont livré au feu nos connaissances sacrées et millénaires.
Pourquoi ?
Ils ont assassiné les savants et les savantes, nos vivantes bibliothèques.
Ils ont violé, outragé nos aïeules, pour que naisse le métis bâtard qui nous tue à son tour.
Ils ont pillé les temples sacrés et millénaires, uniquement pour rassasier leur appétit vorace et malade.
Pourquoi ?
Ils mentent, volent, assassinent, violent, et nous prennent la nourriture dans notre propre maison.
Hypocrites !
Vous nous avez poignardés dans le dos.
Puis
vous avez établi
le colonialisme sur nos peuples, pour célébrer la « rencontre de deux mondes » et fêter comme Caïn la mort de son propre frère.
À présent,
vous nous accusez d’être attardés, sous-développés, sauvages…
sachant que nous ne sommes pas vous.
Sachant que grâce au vol, au pillage, à l’agression que vous avez commis contre nos peuples, vous vivez comme des rois.
Soyez maudits !
Vous blessez notre sourire.
3 Abya Yala : « Abya Yala est le nom choisi en 1992 par les nations indigènes d’Amérique pour désigner l’Amérique, au lieu qu’elle soit nommée d’après Amerigo Vespucci. L’expression Abya Yala vient de la langue des Gunas, peuple indigène du Panama qui utilise cette expression pour nommer l’Amérique. … Le leader indigène aymara Takir Mamani a proposé que tous les peuples indigènes des Amériques nomment ainsi leurs terres d’origine et utilisent cette dénomination dans leurs documents et leurs déclarations orales. » (Wkpd)
*
Petite Maman Achiku (Achiku mamaku, Achikumamita) par Achik Lema
J’ouvris les yeux et tu étais là,
Petite Maman Achiku,
Amie depuis toujours,
Source de bonheur
Tu es la mère de ma mère
Je t’ai connue,
Comme si le temps ne passait pas,
Éternellement identique
Peau gercée, natte de sol tissée
Tes dents sont parties
Comme preuve de la profération de préservatrices
paroles de sagesse.
Cheveux argentés, mains calleuses
Monde infini, femme de souvenirs
Tu fus sacrifice, tu es poésie
Et bientôt tu seras libre vent…
*
Mien (Ñukapak, Mío) par Achik Lema
J’explore ton corps avec les mots
Je cherche quelque chose que je n’atteins pas
J’imagine seulement, ta silhouette dissimulée
Une douleur charnelle qui se proclame.
J’ai connu ton mystère le plus caché
Perçu ton aspiration la plus profonde
Goûté à ton plus délicieux souvenir
J’ai senti tes rêves fugaces.
Je me suis immergée en toi, imprégnée de toi
Nectar interdit, alcool de contrebande
Et mon âme tient en trois mots
Je t’aime.
*
Tu me dépouilleras (Shuwakrinki, Me despojarás) par Achik Lema
Tu me dépouilleras de mes terres, comme leur seigneur.
Tu m’enlèveras mes atours, comme s’ils n’étaient pas attestés.
Tu seras maître y compris de mes pas et de mes larmes
Mais jamais de mon instinct d’Indienne
Jamais de mon identité indigène
Jamais de ma pensée quechua
Tu seras maître de tout sauf de moi-même.
*
Femme forte Transito Amaguaña (Sinchi warmi Transito Amaguaña, Mujer fuerte Transitó Amaguaña) par Yolanda Pazmiño
Note. Transito Amaguaña (1909-2009) est une militante d’Équateur, cofondatrice en 1944, avec d’autres membres indigènes du parti communiste, de la Fédération équatorienne des indigènes (Federación ecuatoriana de Indios, FEI).
Maman Transito Amaguaña
grandes enjambées comme l’eau vive
courant de toute part
En suivant le sentier escarpé
Nous sommes davantage pieds
Que racine
La vie a fleuri
Nous sommes des êtres forts
En suivant nos ancêtres
Pour la terre pour la vie
Les rébellions
Pour une vie pleine
Une vie en communion
Avec nos forêts
Pour notre culture
Pour notre langue
Nous suivons ton cri
La voix forte
Comme un ouragan
Déborde
Annonçant le passage
Lève-toi réveille-toi
Allons à la délivrance
Te regardant aller à pied
Nous sommes à présent cela
Nous sommes ici nous sommes un seul corps
Ils n’étoufferont pas tes idéaux
Femme forte, VIVE TRANSITÓ AMAGUAÑA !
*
Voix de l’oiseau (Wakay, Voz del ave) par Yolanda Pazmiño
Au matin la voix de l’oiseau
Sautille et danse autour
D’innombrables couleurs
Qui se confondent avec les fleurs
Au soleil, brillant
Comme le miroir des eaux
Tandis qu’il vole en liberté.
Poésie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC)
La guérilla des FARC a signé un accord de paix avec le gouvernement colombien en septembre 2016 et constitué un parti politique en août 2017. L’accord de paix fut salué notamment par les États-Unis, qui maintiennent toutefois les FARC sur leur liste d’organisations terroristes, où ils les placèrent au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 ; il ne faut pas voir là, je pense, un lien dans l’esprit des services d’espionnage nord-américains, c’était juste l’occasion de mettre leur liste à jour…
Comme le nouveau parti des FARC est souvent attaqué par ses détracteurs pour les années de violence, il est pertinent de citer l’article Wkpd FARC à ce sujet : « Pour les Nations unies, les guérillas colombiennes seraient responsables de 12 % des assassinats de civils perpétrés dans le cadre du conflit armé, les paramilitaires de 80 % et les forces gouvernementales des 8 % restants. » (La source étant l’Inter Press Service, commentant un document de la Cour pénale internationale.) Or les paramilitaires ont agi dans certains cas comme le véritable bras armé du gouvernement.
Pour cette série de traductions, j’ai sélectionné des poèmes publiés sur un site internet des FARC :
https://resistencia-colombia.org/cultura/articulos
Seuls deux poèmes de la poétesse guérillera Gabriela Méndez (le deuxième et le troisième) sont tirés d’une autre source internet (présentant son recueil Balada para Piel de Luna).
*
Je commence par la traduction d’une chanson, Vamos a construir futuro (Construisons l’avenir), visiblement écrite après l’accord de paix bien que je n’aie aucune information sur la date de composition, l’auteur ni l’interprète. La chanson se trouve sur le site des FARC déjà mentionné et a été posté sur YouTube par un représentant des FARC. J’invite mon lecteur à se laisser charmer par cet air entraînant et la voix délicate de la chanteuse pour se mettre dans l’ambiance :
J’ai transcrit les paroles à l’oreille, elles ne sont disponibles nulle part sur internet. Il est par conséquent possible que je me sois trompé ici et là ; toute indication à ce sujet est la bienvenue ! Pour el pueblo unido a las barras, je m’appuie sur une définition du dictionnaire de l’Académie espagnole, pour lequel le mot barra peut avoir, en Colombie et dans quelques autres pays américains, le sens d’un « ensemble de supporteurs d’un parti politique » (conjunto de seguidores de un partido político), et j’ai donc traduit la phrase par « le peuple uni aux partis », dans l’idée qu’il s’agit d’exprimer la nouvelle attitude électorale des FARC après l’accord de paix.
Vamos a construir futuro
Estribillo:
Caminemos todos de frente
Vamos con pasos muy seguros
Aquí todos somos iguales
Vamos a construir futuroCaminemos…
Mirame mi pueblo de frente
Ve que no somos diferentes
Conoce cual es mi esencia
Que no es la de la violencia
Nuestra lucha es muy consciente
Manque seamos combatientes
Nuestra esencia es el amor
Vamos por un país mejorCaminemos…
Hoy queremos una nación
Donde no hayan injusticias
Que se acabe la corrupción
Que no reine más la policía
Luchemos con la convicción
De que ésto puede cambiar
El pueblo unido a las barras (?)
Vamos a construir la paz
la paz, la paz, la pazCaminemos…
Caminemos…
Vamos a construir futuro
Construisons l’avenir
Refrain :
Marchons tous de front
Allons d’un pas très sûr
Ici nous sommes tous égaux
Construisons l’avenir
Marchons…
Regarde-moi en face mon peuple
Et vois que nous ne sommes pas différents
Apprends à connaître mon essence
Qui n’est pas celle de la violence
Notre lutte est très consciente
Bien que nous soyons des combattants
Notre essence est l’amour
Allons vers un pays meilleur
Marchons…
Aujourd’hui nous voulons une nation
Où il n’y ait plus d’injustices
Que cesse la corruption
Que prenne fin le règne de la police
Luttons avec la conviction
Que les choses peuvent changer
Le peuple uni aux partis
Construisons la paix
la paix, la paix, la paix
Marchons…
Marchons…
Construisons l’avenir
*
Chroniques des montagnes 1 : Balistique gravitationnelle (Crónicas de las montañas 1: Balística gravitacional) par María Gabriela Méndez (2016) (les dates données sont celles de la publication sur le site resistencia-colombia.org)
La peur
à l’entrée de l’estomac
est un poids égal
ou équivalent
à celui des espérances tombées,
des rêves non réalisés,
de la vie obstinée qui s’acharne,
des souvenirs heureux
qui sont un tourment.
Le claquement sec
des projectiles
concentre dans nos viscères
le poids insoutenable
de la mort qui tressaille,
qui respire,
qui habite notre ventre.
*
Rêve (Sueño) par María Gabriela Méndez
Cette nuit j’ai rêvé d’un pays libre
– mais pas libre de la liberté
de mourir de faim –,
souverain
– et pas souverainement exploité –,
Cette nuit j’ai rêvé d’enfants souriants
car ils allaient à l’école,
bien nourris.
Toutes les nuits je rêve à des champs verts
où naît l’espérance
et germent les semences d’une vie de dignité.
Toujours j’ai rêvé de parvenir à la vieillesse
satisfaite et paisible
contemplant dans le miroir
mes rides bien méritées
dans la lutte du peuple.
*
Pays à la dérive (País sin rumbo) par María Gabriela Méndez
À la Colombie et ses 40 et quelques millions d’angoisses quotidiennes
Parmi les ruines de mille guerres
et les épaves naufragées du souvenir
mon pays flotte à la dérive
dans la haute mer de l’oubli.
Chaque jour des centaines d’habitants
étouffent dans leurs peurs
ou leur propre sang,
chaque nuit des cris stridents
déchirent les rideaux du crépuscule,
et mon pays navigue sans direction
comme un cerf-volant à la ficelle cassée,
vers les frontières de l’incertain.
*
Guérillera, commandant… (Guerrillera, comandante…) par Daniel militant PC3 (2014)
Je m’étonne en pensant au parfum qu’imprime dans ma vie la moindre de tes accolades…
de camarade, de commandant, et pleines de profond amour.
Et peut-être que cette accolade chaque fois filtre à travers les fissures de ma peau
car c’est la montagne qui m’embrasse de toute son ampleur,
c’est la tendresse de la guérillera et la force de la femme qui a déplacé la terre sous ses pieds…
qui a fait les rivières se déplacer par ses mains et qui fait que chaque matin possède une saveur nouvelle.
Je m’étonne en pensant à l’élan que la moindre de tes paroles donne à ma vie…
tes paroles de camarade, de commandant, pleines de raison profonde.
Et peut-être que les mots ne s’écoulent pas, que les mots me construisent,
car c’est le peuple avec toute sa sagesse qui me parle
et qui permet à cette lumière d’atteindre la frondaison des arbres qui la garde.
Je m’étonne en écrivant ceci, avec le désir fervent de partager la marche,
de partager le matin, la rivière, les arbres, la terre, la vie, le bois humide…
l’insurrection…
Ayant pour point de départ cette terre où je vis
et comme tranchée permanente tes yeux de guérillera, de commandant…
*
Les nuits et les jours (Noches y días) par Jaime Sucre (2012)
Pour rêver de toi il me fallait la nuit,
Pour penser à toi il me faudra des jours :
Nuit tranquille de montagne pour rêver à ton sourire ;
Nuit étoilée de montagne pour te rêver dans chaque astre ;
Nuit obscure et froide pour te sentir près de moi et rêver à la chaleur de ta présence ;
Nuit tranquille de montagne, de sommeil profond,
Avec ton regard innocent de rêves à construire ;
Nuit pour te désirer, t’embrasser et te caresser ;
Nuit éternelle pour toi et moi ;
Nuit infinie pour me reposer avec ta voix de belle guerrière ;
Nuit fraîche de montagne pour rêver que tu rêves de moi et vouloir que tu veuilles de moi.
Jours d’ères cosmiques pour penser à chaque instant à toi ;
Jours radieux comme ta présence ;
Jours ensoleillés brillant comme l’espérance qui nous accueille ;
Jours frais comme le doux contact de tes lèvres délicates ;
Jours clairs comme le sacrifice conscient que joyeuse et bienveillante tu offres à un peuple dans le besoin ;
Jours de marches prolongées qui me convoquent à tes côtés avec une urgence de révolution ;
Jours pour penser à toi,
Nuit pour rêver de toi,
T’aimer bolivariennement,
T’aimer passionnément.
*
Ils ne sont pas morts (Ellos no murieron) par Guillermo León Montilla (2009)
Écrit en l’honneur des camarades Róldan, Mosser, Ramón, Néstor, María Eugenia et Diana, tombés au combat dans le disctrict d’Arenosa, commune d’Aracataca, Magdalena, le 24 avril 2008.
Ils ont marqué l’avenir de leur marche,
les traces de leurs pas ont ouvert un chemin de dignité,
la Nevada les garde en sa mémoire,
elle n’oubliera jamais leur nécessité
de dames et gentilshommes consacrés au service du peuple,
à la cause de l’avenir,
à l’aspiration de rendre les autres heureux,
sans plus, seulement servir et défendre les faibles,
ce fut leur cause et leur crime,
pour elle ils arrosèrent l’herbe de leur sang ,
le jardin des lendemains
qui sera multicolore et vert comme l’espoir,
c’est pour elle qu’ils ne se rendirent pas, préférant mourir
pour continuer à vivre comme vivent les héros,
dans la mémoire du peuple pour lequel ils vécurent
……………………………………..et combattirent.
Pour elle et toujours pour cette cause
on continuera de les voir et de les entendre
sur les pistes et les chemins,
dans les forêts, les prairies et les montagnes ;
ils seront là dans la cabane de l’Indien,
dans son ventre vide et son corps nu,
dans sa bourse à coca et ses feuilles de coca1, dans sa chevelure dépeignée ;
ils seront dans les pauvres des champs
qui sèment et ressèment
pour continuer à butiner le pollen des fleurs,
l’air pur et frais de la campagne sacrée ;
ils seront dans les sans-abris,
dans les déplacés et le peuple peuple ;
ils vivront comme ils vivent et continueront de vivre,
bien qu’ils soient tombés un 24 avril,
un sinistre 24 de froid hiver montagnard,
de pleine lune, ou plutôt je ne me souviens pas,
mais ce qui est sûr c’est que je lis sur leurs visages
qu’ils sont partis en riant, en riant…
Ils ne sont pas morts !
1 dans sa bourse à coca et ses feuilles de coca : en su poporo y su hayo, sur ces termes, voyez Americanismos 5.
*
En ton honneur je chante : À Sonia, prisonnière de l’Empire (A tu decoro canto: A Sonia, prisionera del imperio) par Jesús Santrich (2008)
Depuis le sous-sol de mon âme,
depuis la tour de guet de mes espérances,
depuis les racines de ma foi en tes pures causes populaires
je te professe mon amour :
amour de poudrière et d’obus
pour ton courage de combattante,
camarade !
amie !
Dans le bosquet vert et les champs
j’écoute le vol de ton rire
et de ta voix sœur
de la voix des forêts
et de l’éclair
et de l’acier…, ta voix
Canon fumant d’idées
dans la tranchée des convictions
tire…
défie…
harangue…
triomphe de la distance,
des infamies…
et des barreaux,
depuis tes libres mains paysannes,
guérilleras.
Ton nom de feu,
amie,
a pour moi la saveur de la liberté des peuples,
camarade ;
c’est pourquoi je chante pour toi depuis les tranchées
c’est pourquoi je chante pour toi sur les barricades ;
je chante en ton honneur
qui me devient blé,
eau
et pain
germant de tes seins.
Je chante à ta peine devant la tristesse d’autrui,
je chante à ton agreste présence emprisonnée.
Avec le regard du soleil
et le souffle de la lune
je te livre mon amour sans condition,
mon inébranlable credo en tes raisons
tandis que
contre l’infamie de l’Empire
je chante…,
prenant la voix de ta rébellion,
ô ma vaillante guérillera,
ma camarade ;
c’est pour la rédemption des pauvres
que je te déclame
et te chante.
*
Pétroglyphe (Petroglifo) par Jesús Santrich (2008)
Sourds sont nos esprits
Aux paroles du pétroglyphe
L’antique pensée
Dans la taille granitique
De l’esthète du silex
Défendues
Elles sont pour nous le mystère de l’inconnu.
Mémoire pétrée
du Tepuremene
Blason magique
d’Amalicava
Qui dans le sillon des gravures
Coule
Synthétisant le lit de rivière des siècles
Symbole et rocher
Qui peut-être résume
La théogonie de la communion
En mode de soleil et de lune
De jaguars et d’anacondas
De suprêmes Orénoques éternisés
De pérennes essences amazoniennes.
Sourds sont nos esprits
Aux paroles du pétroglyphe
Quelle tristesse !
Nos esprits sont sourds
Devant la parole taillée
Faite de temps et de pensée…,
Devant le signe formé
Dans la permanence
De la roche
Dans le moule de pierre
Du fantastique royal
Que garde le vestige
Des millénaires hiers…,
Latence figurée
De l’origine ;
La chronique méso-indienne
De l’âme,
Aux rupestres symboles :
Et quels chants nous doivent-ils chanter
Sinon
Ceux de l’homme
Qui aime la terre ?
Une parabole d’étoiles
Un miracle du vent ;
Même au déclin
Du possible authentique
Le poème communautaire du Nous
Imprégnant d’espoir la vie
Et l’heureux destin
De la race humaine.
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Le feu des invisibles (El fuego de los invisibles), anonyme (2007)
Là-bas, à l’intérieur des terres,
Sous l’hyperbole du bombardier
Le tonnerre éclate
Entonnant le chant sauvage
Des kalachnikovs,
Là dans la verdure parsemée
De lauriers fleuris,
D’explosions et de fusées,
Où l’anacardier fièrement élève
Son puissant bras armé…
Là où le Black Hawk
Qui vomissait furibond du feu
À présent tousse en vacillant et fuit
Laissant un sillage noir,
Bafoué par les balles insurgées…
Là, frère,
Où arde la flamme de Bolivar,
Les invisibles résistent,
Les insurgés de Manuel2,
Enveloppés dans la fumée de l’oubli
De la poudrière empestant le vent.
Si la solidarité porte sur ses ailes
Le message de la victoire des peuples
Qui a donné l’ordre de la tuer ?
Quel Torquemada l’a envoyée aux Enfers
Alors qu’elle est principe de révolution et de liberté ?
Nous aimons la solidarité du peuple simple
Qui donne tout ce qu’il a : à savoir, son affection,
Qui est provision et feu moral.
Les luttes des peuples interpellent
Les frères aux chroniques rebelles
Et solidaires,
Car aujourd’hui au sommet de l’État
Ils méprisent l’insurrection armée
Et ne jouent que dans la voie électorale ;
Ils vont jusqu’à feindre de boiter
Croyant se préserver ainsi contre l’Empire.
Ils ne sont point solidaires ni ne laissent autrui l’être
Et se taisent devant la criminelle aide militaire
Des gringos au tyran.
La solidarité est le condor des Andes,
Esprit protecteur volant plus haut
Que les mesquins intérêts d’État
De l’incompréhensible égoïste soleil
Qui souhaite seulement voir tourner autour de lui
Le captif amour des peuples.
Là où le rideau de plomb et de lumière
A stoppé l’avancée en masse de la troupe
Et l’a forcée à se disperser sans direction dans la forêt,
On entend le cri blessé de Guevara :
« Il ne suffit pas de souhaiter le succès à l’agressé,
Il faut courir le même sort que lui ;
L’accompagner vers la victoire ou la mort. »
Le feu des invisibles, frère,
Est le feu de tous.
Rien ne nous arrêtera si le peuple nous aime.
Le triomphe des invisibles et bien-aimés
Sera comme une étincelle dans le pré desséché
De l’hémisphère de l’espoir.
Écoute comme retentit sa puissante artillerie
De Grande Patrie et Socialisme3 !
2 Manuel : Manuel Marulanda (1930-2008), fondateur et commandant en chef des FARC.
3 Grande Patrie et Socialisme : C’est le programme des FARC. La « grande patrie » dénomme l’ensemble de l’Amérique hispanique au sein d’un projet fédérateur.




