Bobby le chewing-gum

une nouvelle

 

Daniel Préjean, président-directeur général des laboratoires Neurobulle, était un homme intègre et rien ne lui permettait de croire que l’éthique fût en cause lorsqu’il accepta d’offrir à Guillaume, le cousin de sa belle-sœur, un stage dans sa florissante entreprise high-tech. Guillaume était tout de même un cas. Il n’est pas nécessaire pour notre histoire de présenter son CV, car Daniel Préjean lui-même donna son assentiment sans y avoir jeté un œil. Bonnard, le sous-directeur, lui trouverait une occupation de secrétariat ou autre ; c’était là le plus délicat – trouver à ce garçon quelque chose à faire – et Bonnard était l’homme de la situation.

Guillaume trouvait tout de même le temps très long dans ces bureaux blanc cassé, où lui-même comprit que son allure négligée faisait tache. De la prise de conscience à une décision en conséquence, il y a cependant un pas que sa réfractaire juvénilité refusa de franchir. Il déambulait dans les couloirs, pour le plus grand scandale des employés mais sans que personne n’ose rien lui dire car, lorsque le directeur était présent, il louait haut et fort ses initiatives, comme il appelait les errances nonchalantes du garçon.

Les laboratoires Neurobulle étaient en étroites relations avec l’armée et le ministère de la défense et de la destruction massive en raison de ses recherches de pointe dans différents domaines du transhumanisme stratégique. Ses ingénieurs travaillaient notamment sur la genèse de neurones miroirs révolutionnaires ainsi que sur les transferts de données synaptiques vers des supports électroniques et biologiques.

On ne sait trop comment Guillaume put pénétrer un jour, sans que personne l’accompagnât, dans le laboratoire le plus « secret défense » de toute l’installation, avant que l’alarme ne retentît et que le personnel de surveillance ne se ruât sur lui. Le gardien en chef, Muzot, voyant qu’il s’agissait de Guillaume, arrêta ses hommes. Guillaume retira ses oreillettes, car il était alors en train d’écouter un MP33, et demanda aux gorilles ce qu’ils lui voulaient. Muzot s’excusa de déranger M. Guillaume mais si M. Guillaume voulait bien le suivre il le reconduirait dans les parties du laboratoire non réservées aux membres accrédités.

M. Guillaume les suivit. Lorsqu’ils eurent le dos tourné, il s’empressa de reprendre son chewing-gum, que la surprise causée par l’irruption des gorilles lui avait fait tomber de la bouche dans un pot de gelée neuromorphogénique couleur groseille dont il avait soulevé le couvercle, et se remit à le mastiquer, mais le goût que celui-ci avait pris en plongeant dans la mixture le fit aussitôt cesser ce mouvement masticatoire qui imprégnait sa salive d’une saveur répugnante.

Bonnard demandant qu’on fît passer Francis à la douche carbonique comme prévu par le protocole de sécurité, celui-ci pénétra dans le caisson où il se fit fumiger une minute ou deux. Puis Bonnard lui dit qu’il disposait de son après-midi.

Sur le chemin du retour, Guillaume jeta son chewing-gum au premier coin de rue. Du fait qu’il avait cessé de mâcher, personne ne s’était rendu compte qu’il avait un chewing-gum dans la bouche, et du fait qu’il ne souhaita pas le cracher dans les bureaux avant sa douche carbonique, personne ne sut non plus qu’il ramenait un chewing-gum du secteur « secret défense ». Et comme, enfin, il n’ouvrit pas la bouche tout au long de la procédure, car il n’avait pas l’habitude de répondre aux employés du laboratoire, et surtout pas à Bonnard, personne ne se douta de rien.

Le lendemain, Guillaume était trouvé mort dans son lit. Son cerveau, qui tripla de volume pendant la nuit, avait fracturé le crâne, créant une hémorragie fatale, et s’était répandu à l’air libre. Les médecins légistes furent incapables de déterminer la cause de l’accident.

Ce fut une terrible épreuve pour Daniel Préjean et sa belle-sœur. Bonnard comprit aussitôt que l’accident était lié à l’intrusion de Guillaume dans le secteur « secret défense » du laboratoire et décida d’en informer son directeur. Celui-ci promit à Bonnard qu’il lui ferait payer sa négligence mais lui demanda auparavant d’éclaircir les faits afin de trouver au plus vite les moyens d’écarter tous soupçons. Bonnard avait déjà demandé aux employés témoins de garder le silence ; chacun comprit, après la mort du jeune homme, que la consigne était renouvelée et renforcée.

En procédant à l’examen des vidéos ultrasecrètes du secteur confidentiel, Bonnard comprit par où les employés de la sécurité et lui-même avaient pêché. Il vit Guillaume cracher un chewing-gum dans la gelée neuromorphogénique en prolifération puis le remettre dans sa bouche. La douche carbonique n’avait pas suffi à interrompre le processus dans les particules entrées dans sa bouche, qu’il avait tenue fermée tout du long, et le processus avait été conduit à son terme au cours des heures qui suivirent. Bonnard rédigea une note demandant d’ajouter au protocole de sécurité, après la douche carbonique, un bain de bouche.

Cependant, un autre phénomène devait échapper à l’attention de Bonnard. Le chewing-gum que Guillaume avait recraché une fois sorti de l’établissement était tout imprégné des tissus neurogènes expérimentés par les laboratoires Neurobulle. Or il semblerait qu’un phénomène inattendu se soit produit alors et que la gomme ait servi de terrain propice à l’activation de réseaux de neurones, car il est indubitable qu’au cours de cet incident la conscience vint au chewing-gum.

Et avec elle, la volonté de puissance.

*

Puisque nous avons désormais affaire à un être doué de conscience et donc de personnalité, il convient de lui donner un nom. Or, pour ne pas chercher midi à quatorze heures, et comme ce chewing-gum provenait d’un paquet de chewing-gums à la menthe verte de la marque Bobby Gum, nous l’appellerons Bobby.

Selon les apparences, pour le passant qui aurait regardé sans le voir cet informe caillot verdâtre sillonné d’arabesques baveuses, Bobby n’était qu’un insignifiant spécimen de ces quelque 800.000 ou 900.000 tonnes de chewing-gum jetées en dehors d’une poubelle chaque année dans le monde. Je ne sais, lecteur, si tu trouveras ce chiffre confirmé de ton côté ; je l’ai calculé à partir d’une estimation d’un million de tonnes métriques de chewing-gum produites par l’industrie chaque année et de la proportion avancée par certains de 80 à 90 % de chewing-gums consommés qui ne sont pas jetés dans une poubelle.

Voilà donc, cher lecteur, ce qu’aurait été Bobby pour toi si tu l’avais croisé ce jour-là dans son caniveau. Marchant sur le trottoir, au moins n’aurais-tu pas craint en le voyant de te le coller à la semelle, d’où l’enlever proprement demande des efforts à peine croyables, et je me fais la réflexion que tu aurais peut-être même remercié mentalement le consommateur de ce chewing-gum pour l’avoir jeté non pas sur le chemin des gens mais le long du trottoir, où en principe personne ne marche. Le cynisme des uns doit être mis en balance avec le civisme des autres. Cela dit, je me rappelle avoir écrasé un chewing-gum dans un caniveau, ayant galamment cédé le passage à une grand-mère avec son caddie. Mais c’est une autre histoire, comme le jour où je m’assis sur une banquette de métro où quelqu’un avait écrasé son chewing-gum et où, ne connaissant pas la méthode pour sauver les textiles d’une gomme à mâcher, je perdis un jeans (il faut, me dit Marjorie entretemps, se servir d’un glaçon).

Or Bobby était un être pensant. Ses neurones se concertèrent dans un premier temps pour muter une partie d’entre eux en cellules photoréceptives et autres cellules nerveuses afin de créer une interface avec l’environnement. Je ne saurais vous dire exactement de quelle façon Bobby voyait, ni s’il distinguait un aussi large spectre de couleurs et d’ondes mécaniques que l’œil et l’oreille humains, mais toujours est-il que Bobby était aussi un être sentant.

Sentant et pensant, Bobby comprit qu’il existait. Le monde lui donna tout d’abord le vertige, et la crainte du danger lui fit prendre conscience, par l’observation de ses réflexes, qu’il était capable de déplacer son corps. Il admira la faculté de reptation qui était la sienne et qu’il pouvait contrôler. Cependant, remarquant que l’un des passants à la taille cyclopéenne qui le dépassaient à intervalle régulier, se retourna et le fixa des yeux un moment alors qu’il se mouvait, contrairement aux autres passants lorsqu’il était immobile, il jugea préférable de ne pas attirer l’attention et s’immobilisa de nouveau. Le passant reprit alors son chemin comme si de rien n’était ; ce n’était pas la première fois que ce dernier, à la psychologie duquel nous devons nous intéresser un bref instant, croyait voir quelque chose là où il n’y avait rien, comme quand il avait vu un énorme pénis en érection dans une anodine publicité pour de la crème solaire.

Bobby attendit que la rue se vide de monde, avec la nuit, pour reprendre son activité exploratoire. Un chien lui causa une extrême frayeur. Bien qu’il s’immobilisât aussitôt dès qu’il aperçut la créature approcher, celle-ci n’en avait pas moins grondé de manière terrifiante en voyant un chewing-gum se mouvoir. Après quelques instants d’immobilité de la part de Bobby, le chien poursuivit son chemin et, remis de ses émotions, Bobby poursuivit le sien.

Il ne se passa pas longtemps avant qu’il rencontre un autre spécimen de son espèce, à savoir une gomme crachée et comme incrustée dans le bitume du caniveau par une longue station et quelques écrasements sporadiques. En l’apercevant, Bobby sentit son cœur battre – façon de parler – car, depuis qu’il existait, il sentait le poids de la solitude. Ce n’est pas de l’anthropomorphisme : il ressentait vivement le fait d’être seul, même si c’est difficile à croire, et attendait donc beaucoup de cette rencontre. Or son congénère ne répondait à aucune de ses approches et sollicitations. Au bout d’un moment, il se dit qu’il était mort. Mais tous les chewing-gums étaient morts; il était seul au monde. Lorsque cette pensée tragique le pénétra, il tomba éploré sur le corps inerte et desséché d’un énième chewing-gum.

C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit. En serrant contre son cœur affligé le cadavre du chewing-gum qui aurait pu devenir son ami, Bobby fusionna avec lui. Le réseau neuronal qui lui servait de conscience contrôlait ainsi un Bobby deux fois plus grand – pas tout à fait deux fois, en réalité, car si le nouveau chewing-gum était bien de la même taille que Bobby, il se perdit un peu de masse au cours de la fusion en raison de la dépense d’énergie nécessaire.

Bobby répéta l’opération avec chaque chewing-gum qu’il rencontrait.

*

C’est ainsi que Bobby acquit rapidement une taille tout à fait anormale pour un chewing-gum. Seule la relative lenteur de sa reptation freinait quelque peu son désir inextinguible de croissance. Par ailleurs, il ne se déplaçait qu’aux heures les plus abandonnées de la nuit, quand même les rues qui ne dorment jamais sont tout de même comme somnolentes. Le jour, il se trouvait un abri, derrière des poubelles, dans des impasses non fréquentées, sous des journaux… Cela n’empêchait pas quelques surprises. Les clochards et les rats étaient sa principale préoccupation. Les rats apprirent vite à ne pas approcher de trop près car, fatigué de leur curiosité hostile, il tuait par étouffement ceux qui venaient l’examiner. Ni leurs griffes acérées ni leurs dents pointues ne pouvaient rien contre Bobby, qui n’avait qu’à se soulever et se laisser retomber sur la vermine pour que celle-ci soit ensevelie, paralysée sous sa masse et asphyxiée en quelques instants.

Quant aux clochards qui croisaient Bobby au cours de sa collecte nocturne de chewing-gums, ou qui le dérangeaient le jour car fréquentant les mêmes lieux isolés, ils n’en pouvaient croire leurs yeux. La plupart n’interprétaient cette rencontre que comme une vision nouvelle et particulièrement sinistre de delirium tremens mais certains avaient l’audace de chercher à s’assurer que Bobby n’était pas un produit de leur imagination. Avec ceux-là il procédait comme avec les rats, et la police eut bientôt sur les bras plusieurs cas non élucidés de morts de SDF par écrasement de la tête et étouffement.

Cependant, Bobby devenait trop grand pour pouvoir se cacher en plein jour. Déjà des rumeurs circulaient sur l’existence d’une mystérieuse créature semblable à celle de l’un des films de la franchise The Blob. Des sociologues éminents écrivirent des articles profonds sur les origines de cette légende urbaine.

Cela ne faisait pas les affaires de Bobby, qui se cacha désormais dans les égouts, conquis sur des hordes de rats, dont certains géants. Mais même dans ce labyrinthe nauséabond il n’était pas assuré de ne jamais rencontrer d’humains. En particulier, le personnel municipal venait l’y déranger et déplora plusieurs disparitions en quelques jours. Les syndicats firent alors mine de vouloir propager la rumeur.

Bobby haïssait l’humanité. Il avait observé que les hommes exploitent les chewing-gums pour une jouissance orale immonde avant de les recracher sans vie. Cette cruauté le révoltait. Lors de ses sorties nocturnes, désormais il ne recherchait plus seulement des chewing-gums mais aussi des noctambules, pour les assassiner. Plusieurs réussirent à lui échapper et leurs témoignages hystériques concordants nourrirent la légende urbaine. L’attitude exemplaire des médias, qui firent le silence le plus absolu sur ces faits, prévint un mouvement de panique générale. En même temps, les habitants de certains quartiers remarquèrent que les rues étaient entièrement nettoyées de chewing-gums et se félicitèrent naïvement du changement de majorité municipale. Ah, s’ils avaient su ce qui se tramait !

Bobby découvrit qu’il était doté d’un pouvoir de télékinésie : au lieu d’avoir à se rendre auprès des chewing-gums, il pouvait les faire venir à lui comme un aimant. D’abord de faible ampleur, ce pouvoir grandit prodigieusement et Bobby décida un jour d’appeler à lui tous les chewing-gums de la ville.

Il se trouvait dans les égouts quand il se concentra mentalement. Tous les chewing-gums crachés sur les trottoirs, collés contre les murs, écrasés sur les bancs publics et les sièges des trains, tout comme les rares chewing-gums jetés dans des poubelles, tous chewing-gums sortis de leur emballage, consommés et abandonnés à plusieurs kilomètres aux alentours répondirent à l’appel. Ils se décollaient et volaient dans les airs comme des balles de pistolet pour aller se fondre dans la masse de Bobby. Aucun obstacle ne les arrêtait. Corps, voitures, vitrines étaient traversés de part en part par les caillots plus ou moins secs transformés en projectiles meurtriers. Certains pénétraient les murs où ils creusaient des tunnels avec une rage de perceuses électriques, n’entendant que l’appel de Bobby. On aurait dit qu’une mitrailleuse géante avait ouvert le feu sur la ville ; les corps sautaient en l’air dans des nuages de sang, les vitrines explosaient de tous côtés, les voitures entraient les unes dans les autres, écrasaient les foules comme des troupeaux d’éléphants furibonds ou défonçaient les immeubles dans un fracas de tous les diables.

La ville était en ruine. Bobby, colossal, sortit à l’air libre en défonçant le bitume.

*

Le Président de la République Eugène Pinard avait de nouveau réuni l’état-major de l’armée.

« Madame, messieurs, il est grand temps de détruire cette chose. »

Silence. Les attaques aériennes et bombardements n’avaient eu aucun effet sur Bobby.

« J’écoute vos propositions. »

Le maréchal Dandin prit la parole :

« Monsieur le président, cette chose est un chewing-gum de plusieurs milliers de tonnes, et quand on sait combien il est difficile de se débarrasser d’un chewing-gum ordinaire… »

Tu te rappelles, cher lecteur, que j’ai donné plus haut le secret pour se débarrasser d’un chewing-gum sur du textile : un glaçon. Eh bien, le secret fut communiqué à l’état-major, qui proposa par conséquent d’attaquer Bobby au canon à glace. On déploya les troupes d’élite. Un grand nombre de ces valeureux soldats périrent au milieu du déluge de projectiles de gomme à mâcher qui pleuvaient sur eux, d’autres furent balayés par les pseudopodes que Bobby lançait à partir de son corps élastique, mais nos troupes tinrent bon et confirmèrent que Bobby était bien sensible à la glace. Elle réduisait sa taille ! Tout espoir n’était donc pas perdu. Les canons à glace ne furent cependant pas suffisants pour triompher lors de ce premier assaut, en particulier parce que Bobby se reconstituait par l’afflux de nouveaux chewing-gums, qui volaient à son secours.

La coopération internationale se mit en place sans tarder. Dans tous les pays on ramassa et brûla les chewing-gums autant qu’on put, afin d’empêcher Bobby de grandir. La production et la consommation de chewing-gums furent strictement interdites à l’échelle mondiale. Des convois de glace furent envoyés sans discontinuer vers nos ports depuis les usines frigorifiques du monde entier. Mais Bobby était un adversaire redoutable : il devenait de plus en plus difficile d’approcher les canons à glace suffisamment près. Bien que l’on ait fait le maximum pour supprimer tous les chewing-gums, il ne cessait de se déplacer, et avec lui le périmètre de son pouvoir télékinétique, pour appeler de nouveaux chewing-gums, et il parvenait à compenser les dégâts que les canons à glace lui causaient. Ses déplacements s’accompagnaient d’exodes massifs de population, et lorsqu’il traversait une ville celle-ci gardait la trace de son passage comme un champ de blé celui de la moissonneuse. Le chaos régnait sur la terre.

On décida de pilonner le chewing-gum géant à coups de missiles intercontinentaux remplis de glace mais les quantités étaient à peine suffisantes et même après des centaines et des milliers de missiles et de fusées Bobby continuait d’avancer, sans réduction notable de sa taille. Beaucoup de missiles tombaient sur des civils, mal dirigés dès le départ ou balayés dans le ciel par les tentacules de Bobby comme autant de balles de tennis par des raquettes géantes. L’Amérique ne cessa pas pour autant de le pilonner, considérant que tout ce qui pouvait être fait devait l’être – et par ailleurs ce n’était pas mauvais pour l’industrie américaine.

On congela des kilomètres de sol autour de lui mais le réchauffement climatique des décennies précédentes ne permettait pas à la glace de tenir sans être en permanence renouvelée, et Bobby s’y opposait : ses attaques faisaient fuir les escadrons cryogéniques. Tout cela ne menait à rien. Les obstacles matériels, murailles, tranchées, champs de mine et autres, n’étaient d’aucune utilité.

Eugène Pinard comprit que l’heure était grave.

« N’y aurait-il pas moyen d’amener cette chose au Pôle sud ? » demanda-t-il au maréchal Dandin.

– Je pense que c’est nous qui devrions nous rendre au Pôle sud, pour y réfléchir aux moyens de contrecarrer ce chewing-gum, » répondit le maréchal.

Le président et ses proches établirent leurs quartiers en Antarctique. Quand Bobby traversa l’océan pour aller ravager l’Amérique, les dirigeants du monde entier les rejoignirent. Bobby en Amérique avait, malgré les mesures prises, décuplé en taille. Comme au temps de la prohibition de l’alcool, les Américains avaient toléré la production clandestine de chewing-gum.

*

Dans le monde post-apocalyptique que nous décrivons, le globe est défiguré par une grosse tache verdâtre dont les mouvements imprévisibles déterminent les migrations de populations retournées à l’état nomade. Bobby est désormais grand comme l’Allemagne et, grâce à sa prodigieuse élasticité, il peut recouvrir un cinquième de la surface du globe en quelques instants, mais alors il craque, par son milieu ou par l’un des côtés, ce qui n’a d’ailleurs guère de conséquences pour sa santé. Sa masse corporelle est désormais stable car il a fusionné tous les chewing-gums disponibles sur la terre.

La civilisation sédentaire n’est possible qu’aux pôles et dans les glaciers des chaînes de montagne. Alors que les populations nomades ont très rapidement perdu les acquis de la technologie en raison de leur existence précaire, l’humanité civilisée a organisé dans l’urgence une fuite des cerveaux vers l’Antarctique pour y constituer une base de survie et développer les moyens de détruire le fléau Bobby. Ces installations sont pour la plupart souterraines, pour éviter que Bobby ne lance des pseudopodes vers l’Antarctique et les balaie. Une ceinture de canons à glace a également été établie le long des côtes septentrionales du continent.

Les scientifiques réunis dans ce dernier bastion ne pensaient qu’à une seule chose : détruire Bobby. Après quelques décennies de tâtonnements et de tentatives infructueuses d’attaque directe, on décida de mobiliser tous les moyens sur un projet de glaciation artificielle de la terre. Les scientifiques devraient modifier le climat afin de recréer une nouvelle ère de glaciation à l’échelle planétaire signant la fin de Bobby.

Pendant ce temps, les populations nomades semblaient vouées à une complète disparition à plus ou moins brève échéance. Cette situation désespérée détermina une tribu, les Gommariens, à tenter de s’assurer les bonnes grâces de Bobby. Un des leurs, une sorte de shaman post-apocalyptique, collectait diverses herbes et racines que les passages de Bobby n’avaient pas complètement détruites et s’en servait pour composer des remèdes. Il collectait notamment de la gomme : gomme de sapotillier, gomme d’acacia, gomme de guar, galbanum, oliban, opoponax…, tout ce qu’il trouvait. C’est alors qu’il eut l’idée de fabriquer du chewing-gum car les légendes de sa tribu racontaient que le grand crachat vert qui empoisonnait la terre et l’existence des hommes était parvenu à sa taille actuelle par la fusion de tous les chewing-gums terrestres ; sans doute serait-il reconnaissant aux hommes s’ils lui faisaient des offrandes de gomme à mâcher.

C’est ainsi qu’avec l’aide de toute la tribu il fabriqua de manière très artisanale une importante quantité de chewing-gum à sacrifier. Puis ils marchèrent sept semaines jusqu’à Bobby et le moment venu, en prononçant force paroles propitiatoires, ils déposèrent leur offrande non loin du bord de cette mer de chewing-gum. Bobby exulta et absorba par télékinésie la gomme à mâcher ; c’était une goutte d’eau dans l’océan de sa masse molle mais Bobby comprit que ces hommes se proposaient de fabriquer du chewing-gum pour lui et il décida de favoriser leur entreprise, ce qui lui permettrait de grandir jusqu’au jour où il pourrait lancer une attaque décisive contre les Antarctidiens. Il lancerait des milliers de pseudopodes pour défoncer le sol de l’Antarctique et faire s’écrouler le continent sur ses ennemis. Ce qu’il fallait, c’était établir une base industrielle qui produirait suffisamment de chewing-gum pour compenser les pertes de masse corporelle occasionnées par des attaques en continu contre l’Antarctique.

Sous la protection de Bobby, la tribu des Gommariens se sédentarisa, plantant des milliers d’hectares de champs de gomme et construisant des usines. Dans le même temps, les autres tribus nomades étaient réduites en esclavage pour travailler dans ces champs de gomme et ces usines. Une nouvelle civilisation vit le jour. Les Gommariens ne se posaient pas la question de savoir ce qu’il adviendrait d’eux une fois que Bobby aurait détruit les Antarctidiens : ils avaient échappé à la précarité de leur passé nomade, et cette considération suffisait à leur présent. Certains prêtres commençaient toutefois à concerter secrètement la mobilisation de quelques-uns des nouveaux moyens offerts par leur civilisation pour développer des armes contre leur dieu.

Les Gommariens ne cessaient de le pourvoir en gomme, c’est-à-dire dans la mesure où les Antarctidiens le leur permettaient, car ceux-ci s’étaient avisés, par leurs espions, de ces nouveaux développements et menèrent dès lors de continuelles opérations de sabotage contre la production de chewing-gum. Ces opérations étaient conduites par les brigades Eugène Pinard à l’efficacité redoutable, nommées en mémoire du grand homme qui avait conduit le monde libre et civilisé en Antarctique. En représailles, les Gommariens entreprirent plusieurs guerres d’invasion des territoires antarctidiens.

En d’autres termes, nous assistons à une course contre la montre entre deux projets industriels, le premier qui serait mené à bien devant détruire l’autre : le plan de glaciation des Antarctidiens contre l’industrie du chewing-gum des Gommariens. Tant que durait le conflit, Bobby grandissait et, de leur côté, les Antarctidiens étendaient les poches de glace existantes à partir des pôles et des chaînes de montagne aux neiges éternelles, ce qui accroissait les zones d’activité de la civilisation antarctidienne. De manière secrète, des émissaires des uns et des autres tentaient également des négociations pour une alliance contre Bobby.

Je pense que la civilisation antarctidienne était en bonne voie de l’emporter mais, malheureusement, un astéroïde entrant en collision avec la terre y détruisit toute vie humaine et animale. Bien que de la glace se trouvât sur l’astéroïde, elle fut en grande partie vaporisée par la friction entre les deux corps célestes avant l’impact et par l’impact lui-même, et Bobby n’en pâtit que fort peu.

*

Nous voilà donc, cher lecteur, à la seconde apocalypse de notre histoire, mais cette fois quel intérêt pourrais-tu trouver à un monde post-apocalyptique où ne subsiste aucune trace de vie humaine, seulement Bobby ?

Or il existe dans l’espace des planètes aux conditions comparables à celles de la terre et habitées par des extraterrestres peu différents de nous (mêmes causes, mêmes effets). Bobby décida de passer à l’attaque car il n’avait pas rassasié sa soif de vengeance envers tout ce qui ressemble aux hommes persécuteurs de chewing-gums.

Une caractéristique de son réseau neuronal, à la suite de sa croissance par agrégation de gomme, était la suivante. Bien que Bobby ne disposât pas d’un centre de commande comparable au cerveau des mammifères, sa conscience n’était pas également répartie dans tout le corps. Ainsi, quand une partie de lui-même se détachait, on ne se trouvait pas tout à coup en présence de deux Bobbies autonomes. L’une de ces parties était Bobby et l’autre un chewing-gum inerte. Il lui suffisait alors d’exercer son pouvoir télékinétique ou d’entrer de nouveau en contact avec cette partie inerte pour la réintégrer. Or ce n’était pas nécessairement la partie la plus volumineuse des deux qui était Bobby – un fait que les Antarctidiens, s’ils en avaient eu connaissance, aurait pu exploiter dans leur lutte pour la victoire.

C’est cette faculté qui permit à Bobby de voyager dans l’espace. Il lançait en direction des étoiles un pseudopode aussi loin que possible, jusqu’au déchirement. Lorsque ce pseudopode coupé de la masse et flottant dans l’espace était Bobby, il attirait à lui par télékinésie le chewing-gum inerte resté en arrière. Il répétait ensuite l’opération. Il arrivait quelques fois que le pseudopode envoyé en avant n’était pas Bobby et il devait donc le rappeler à lui et recommencer, mais cela n’arrivait pas souvent car Bobby disposait d’un sens interne spécial qui lui donnait à connaître quelle serait la partie qu’il occuperait après segmentation. Le voyage n’était pas des plus rapides mais Bobby avait tout son temps.

Quand on sait que la glace d’eau est le solide le plus abondant de l’univers, on se dit que ce n’était pas pour autant gagné pour Bobby. Je ne sais pas trop comment il traversa la zone glacée au-delà de Pluton et avant le vide interstellaire, mais toujours est-il qu’il y parvint, quoique diminué. C’est alors qu’il finit par se dissoudre complètement car le vide interstellaire, loin d’être vide, est en fait saturé de cristaux de glace, et le temps qu’il s’en rende compte il était trop tard…

Ainsi s’achève, ô mon lecteur, cette fable écologique.

Juin 2017

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