Tagged: poésie
Poésie moderne du Soudan
Les poèmes suivants sont tirés d’une Anthology of Modern Sudanese Poetry (Office of the Cultural Counsellor, Embassy of the Democratic Republic of Sudan, Washington D.C., sans ISBN et sans date de publication, la préface étant datée de 1982) réunie et présentée par Osman Hassan Ahmed et Constance E. Berkley. Il s’agit d’une publication de l’ambassade du Soudan aux États-Unis.
La plupart des poèmes sont traduits de l’arabe en anglais, sauf ceux de quatre auteurs du Soudan du Nord (dont je n’ai retenu, parmi ces quatre, qu’un poème) et ceux des deux poètes du Soudan du Sud inclus dans l’anthologie (le Soudan du Sud est peu, voire pas du tout arabisé), dont je n’ai retenu qu’un poème (de celui des deux poètes qui n’est pas le plus connu, mais c’est le choix qui m’était proposé qui l’a voulu).
Par conséquent, les présentes traductions françaises sont des traductions de l’original anglais dans le cas de deux poèmes (comme indiqué ci-dessous à côté du nom de l’auteur), et, dans tous les autres cas, des traductions à partir de la traduction anglaise de l’arabe. Pour ces dernières, il y a nécessairement un effet « téléphone arabe », ou d’entropie, entre l’arabe et le français (en vertu de la loi de la communication de Shannon). La préface indique que ces poèmes ne suivent pas les canons de la poésie soudanaise arabophone classique.
*
Beauté (Beauty) par Al-Tigani Yousif Beshir (Al-Tijani Yusuf Bashir)
Nous t’avons vénérée, ô Beauté,
T’avons abandonné nos âmes par amour et dévotion.
Nous t’avons donné la vie, avons ouvert ses fontaines
Pour tes yeux.
Nous avons idolâtré la moindre de tes charmantes faiblesses
Tant et si bien qu’elle nous ont conquis et subjugués.
Nous avons accompli tous les travaux possibles
Pour te rendre, ô Énigme, compréhensible.
Mais tu nous échappes toujours davantage.
Nous nous sommes efforcés de chercher pour toi des significations lointaines.
Mais tu parais toujours plus proche.
*
Petit Adam (Little Adam) par Mohammed Ahmed Mahgoub
Parfois il pleure, d’autres fois il joue
Mais clairement il se moque de tout !
Il espère, demande et recherche l’attention
Et retient sa colère et montre
Son amour. Il réclame la lune
Et faute de l’obtenir il pleure.
Cet enfant naïf
Avec ses hauts et ses bas
Son babillage et ses mutismes
Domine le monde, construit et forme.
Il gronde le chat, qui s’enfuit
Mais il a peur de la minuscule fourmi.
Il répand sa charité quand il aime
Et se montre avaricieux quand il est fâché.
Tu es un secret dont la nature ne peut être déchiffrée
Par personne. Es-tu un diable
Ou un ange, mon enfant ?
Tu es un moule de mal et de bien,
De jalousie aussi. Tu donnes à l’oiseau
Des graines mais tourmentes l’agneau.
Ton frère, le bébé, est l’objet de ta colère
Tu l’humilies et souffres quand il est heureux.
Tu reçois avec envie et joie
Le joli jouet, pour le montrer
Fièrement à tes amis. Mais, voilà,
Le jour n’est pas encore fini
Que le jouet est déjà cassé.
Et demain. Ah ! pour demain
Tu t’adaptes aux besoins de l’heure présente
Tu cesseras tes jeux et commenceras d’apprendre
Tu veilleras tard pour étudier
Et subiras les éternelles ironies de la vie.
Tu ne manqueras pas de désirs, mais avec une telle peur
De ce que nous coûtent nos désirs mortels
Tu sacrifieras et souffriras et courtiseras
Et connaîtras de l’amour ce que nous en avons tous connu
Et le bien et le mal en cette vie.
Puis tu oublieras, mon cher enfant,
La douceur de ces désirs humains
Et verras le paradis dans une paisible maison
Où homme, femme et fils sont réunis
Tu vois l’espoir dans les enfants.
Tu écriras, ou non, des vers
Et tu parviendras à la gloire dans ta jeunesse
Ou bien passeras toute ta vie dans la misère ;
Tu es une image de moi-même.
Tu es une part de moi et je suis
Ce que les générations passées ont tramé,
Tu n’es autre qu’une image d’Adam,
Où l’aube et le crépuscule prennent leur plus belle apparence ;
Ainsi les hommes sont-ils des ombres et des images.
*
Doute et Certitude (Doubt and Certainty) par Yousif M. Al-Tinay (Yusif Mustafa Al-Tinay) (original anglais)
Quelle perte et quel gâchis, aimer
Qui ne connaît l’amour !
Quelle perte et quel gâchis
Que les larmes versées pour ce qui ne les sèche point !
Puisse Dieu me pardonner ! Bien souvent
Elle fut généreuse de ses larmes.
Chaque fois que nous en voyions verser.
Elle fut conduite par l’amour à donner son doux baiser,
Et le doux nectar de ses lèvres
Étancha ma soif quand je le bus à petites gorgées.
Elle apaisait mon cœur anxieux
Chaque fois qu’il frissonnait
De désir ardent, et ainsi le sauva.
Si mon cœur a douté de son amour pour moi,
C’est la jalousie de l’amour qui le secoua.
Et l’amour est la meilleure excuse offerte
Par cela qui fut affolé de sotte jalousie.
Elle est ma bien-aimée, pour moi
…..la seule,
L’aimée que je reconnais
Par ses qualités pareilles au miel.
Mon amour pour elle grandit à chaque instant,
Comme la pluie tombant d’un généreux nuage.
Mon cœur est conforté chaque fois que mes yeux
Regardent les siens
Et voient en eux une mer dont les conques diamantines
Aux plongeurs sont inaccessibles.
Ses yeux sont si profonds par ce qu’ils disent,
Le plus clair étant que l’amour
A cédé la fleur que nous cueillons.
Chacun de nous est ivre de l’amour de l’autre,
Ainsi, ni les médisants ni quoi que ce soit
Ne pourra nous dissuader.
Je suis heureux avec elle,
Comme amant et comme aimé.
Combien fortuné le cœur dont
Les sentiments n’ont pas été vains !
Alors ! comment mon cœur pourrait-il, malgré
Le bonheur dont il jouit, permettre
À ses peurs de l’assaillir encore ?
Puisse la crainte qui est la sienne – un changement chez ma bien-aimée –
Ne se réaliser jamais jusqu’à
Ce qu’il cesse de battre !
*
Pickpocket (Pick-pocket) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub
Il a faim et ne voit pas
Sa faim devenir une myriade d’yeux,
Dans chaque œil une bouche béante.
La faim l’a plongé dans la torpeur
Sa nourriture : des miettes
Tombées des tables profuses
Autour de lui tout est noir de rouille,
Enveloppé de mirage, obscurci par des nuages mouvants.
Et la souffrance ne vient pas seulement du feu
De chaque respiration,
Car la souffrance est la peine des ventres affamés
Et les miettes ne sont pas une réponse au rêve
Mais une vague de folie.
Il halète en soupirs las à la poursuite d’un désir fou
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties sans tenir leur promesse
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties, pour revenir encore peut-être.
Portes ouvertes, les cafés l’ont souvent vu
Passer sans boire une tasse,
Sans prendre sa part de leurs multitudes de verres
Ni se délasser sur leurs chaises nombreuses.
Ses pas le conduisirent à une mosquée
Cherchant une planche dans l’obscurité de la nuit
Où il pourrait peut-être endormir sa peine
Il s’endort, et dans son corps las endort
Des vallées de tristesse et des montagnes de soucis
Suscitant au-delà de la ténébreuse frontière
Des trésors où la nourriture irradie,
Boissons mousseuses et miches dorées,
Ses quelques miettes devenant en rêve
Des tables couvertes de mets exquis,
Son monde enveloppé dans les plus étincelantes mines
Son désert couvert par un mirage.
De lui ne reste
Que la tristesse roulée dans un burnous
Allant et venant comme un fantôme.
La nuit était calme, à part une brise fugace
Et des étoiles murmurant dans l’obscurité.
La lumière avait brisé ses chaînes
Avec son dernier souffle
Nourrie par les champs qu’elle avait nourris
Planant en agréable et lente lassitude,
La rosée convertie en feuillage dans son sein
Un oiseau regagne son nid
Pour dormir à l’intérieur du nid rempli de graines
Son bec infatigable
Au bord d’un ruisseau chantant,
Un horizon bleu dans ses ailes
Parmi l’aube parfumée de fleurs.
Et le matin revient inconscient
Une naissance à nouveau
L’homme misérable revient à la vie
Traînant sa fatigue.
Quand les flammes du matin brûlant ont mis le feu à ses pieds
Le sommeil l’appelle encore depuis l’ombre
Où les jarres d’eau restent fraîches
Une tasse d’étain à leur goulot
Il eut la nostalgie de sa mère morte il y a longtemps
Et le souvenir lui fit verser des larmes
Il s’endormit dans des rêves entortillés comme des lanières
Sans amis, sans amis.
Il ne pouvait rien faire qu’attendre,
Il ne pouvait rien faire que fuir.
Et le temps passa,
Son cœur regardait au loin son attente infinie
Il arriva au tombeau d’un saint homme
Où les gens se réunissaient en foule
Avec des offrandes.
Un arbre qui pousse et dont les fleurs ne fleurissent pas
Sauf avec des soupirs de tristesse
Blessure sur laquelle le blessé repose
Il marche
Sa nourriture la route sans fin
Où des foules et des foules cherchent une miette il y a longtemps perdue
Et ne trouvent que désastre.
Il eut la surprise de voir les maigres doigts de sa main grandir
Et dans son cœur rugit une jungle.
Parmi le tapage de la foire et de la foule
Il jeta sa paume émaciée
Qui tomba sur une vague effrayée.
Elle revint à lui furtivement
Tenant quelque chose qu’il ne pouvait voir
Mais qu’un passant vit bien.
Le lierre poussait sur les barreaux du tribunal
Changeant sa mine criminelle
Sans racines
Il tomba dans la cage du tribunal
Les bras autour des barreaux de fer,
Les yeux perdus dans l’abîme ouvert.
De son haut la justice regardait
– La paix soit sur elle
Vêtue de robes propres, sa voix un soupir
Sage d’aspect, tournant page après page
Léchant ses pattes
Faisant de chaque mot une épée rutilante –
Un chien à la peau galeuse, rongée
Avec des trous dans le pelage
Des crocs dégarnis luisants
Vivant d’une flamme féroce
Son maître le dressant à coups de pierre.
*
Le coquillage vide (The Empty Conch) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub
J’étais debout sur les vagues de la mer rouge,
Les vagues étaient bleues, les vagues étaient vertes,
Les vagues étaient jaunes, les vagues étaient grises,
Mes yeux là-bas
………………………À l’horizon…
……………..Là-bas
………………………Les vagues étaient immobiles…
Les vagues
…..Comme un mur brisé
Dans le vide, brisant le vide.
………………………Le vide…
Entouré par des vagues pétrifiées de sable.
Où que je tourne la tête, des vagues
……………..Des vagues,
………………………Des vagues.
Et puis mes yeux me tirèrent en arrière,
Là où, à mes pieds,
Le ressac avait jeté un coquillage vide
Des profondeurs de cette mer torrentielle,
Et de leurs mouvements desquels il prit forme
Et reçut la vie et se mit à ramper,
……………………….Courant le long des vagues.
……………..Puis
Il perdit le mouvement
Et la structure resta.
Mes yeux étaient là-bas
……………………….À l’horizon…
Où les vagues étaient immobiles…
Les vagues comme un mur brisé, brisant le vide.
Les vagues de sable l’avaient entouré
Et s’étaient fossilisées sur lui.
Et moi, je suis calme
………………………Tandis que dans mon calme
Existe un vide épuisant, et un souvenir mystérieux.
Ma vie est pleine de coquillages vides.
Et pas plus tard qu’hier j’enterrai un coquillage vide.
J’avais pris à ma vie sa forme et sa vie.
………………À présent,
Il repose sous terre…
Là-bas dans les tombeaux
De l’autre côté de l’horizon…
…..Suis-je un coquillage vide,
……………..Ma tombe est-elle là-bas…
Mon pays pourrait-il ne jamais voir
Ce que voient les poètes
Dans le tumulte de la vie
J’ai vu un coquillage vide…
…………………….Des paroles dépourvues de sens
Sortaient de son intérieur vide
Et les gens étaient des vagues…
Autour du coquillage
…………………….Ils faisaient silence,
…………….Admiratifs
…………………Mais ne cherchant jamais.
Naguère, même la poésie,
La poésie était un vin.
Elle ne guérit plus…
Je me souvins d’un poète arabe
Qui avait prophétisé…
Il s’était demandé, la douleur transperçant sa raison :
Si je cherche le vin pur grenat…
………………..Je le trouve,
Bien que manque encore
………………..L’aimée de mon âme…
……………Suis-je une pierre ?
………………..Et,
Pourrait-il voir, l’aveugle d’Al-Ma’arra1 ?
1 L’aveugle d’Al-Ma’arra : Abul Ala’ Al-Ma’arri, « l’aveugle d’Al-Ma’arra » du nom d’une ville en Syrie, poète du onzième siècle.
*
À un visage blanc (To a White Face) par Mohammed Al-Fayturi
Est-ce parce que mon visage est noir
Et le tien blanc
Que tu m’appelles esclave
Et piétines mon humanité,
Méprises mes croyances
Et me forges des chaînes,
Bois injustement le vin de mes vignes,
Te nourris insolemment de mon blé
Et me laisses dans l’amertume ?
Portes le vêtement que je me suis fatigué à tisser
Et me laisses vêtu de soupirs et de luttes ?
Tu vis dans un jardin d’Éden
Où la pierre fut taillée par mes mains
Tandis que je suis accroupi depuis longtemps dans les cavernes de la nuit
Couvert de ténèbres et par le froid glacial,
Me nourrissant de ma misère comme une chèvre,
La fumée de mon insignifiance s’élevant autour de moi.
Et quand la rivière de l’aube monte et déborde son cours,
Je réveille mes maigres moutons et les conduis au pré
Et quand ils ont engraissé, tu te régales de leur viande
Et me jettes les entrailles et la peau.
Non, frère, non. Mes sentiments révoltés
Ne peuvent plus être apaisés.
Hélas, je ne suis pas un hibou
Qui peut se nourrir de vers, ni un singe.
Je suis humain, ta mère et la mienne sont toutes les deux faites d’argile
Et la lumière n’est l’aïeul d’aucun de nous deux.
Alors pourquoi me dénies-tu mes droits
Tandis que tu prends ton plaisir :
Combien de temps dresseras-tu la tête comme mon maître
Et baisserai-je la mienne comme ton esclave ?
Est-ce parce que ton visage est blanc
Et le mien noir ?
Et quand la mort est esclave
Et quand l’agression n’est qu’esclave
Et quand les hommes libres sont esclaves en un pays conquis
Et quand le destin est esclave
Sous l’habit de Dieu
Et quand les messages des prophètes sont fallacieux
Et les religions destinées à tromper,
De chaque sépulture de mon pays surgissent
Les morts oubliés, les esprits brisés
Qui haïssent l’humanité, et tous les ennemis de l’humanité
Déversent leur mépris sur les cieux et le destin.
*
Afrique (Africa) par Mohammed Al-Fayturi
Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton rêve noir.
Tu as dormi si longtemps, n’es-tu point lasse –
N’es-tu point fatiguée du talon du maître ?
Tu es restée couchée si longtemps sous le voile obscur de la nuit
Épuisée dans ta case décrépite
Délirante d’espoir jaune
Comme une femme qui de ses propres mains
Construit les ténèbres du lendemain
Affamée, mâchant ses jours
Comme le gardien paralysé du cimetière
Avec un passé nu
Et nulle gloire pour couronner l’avenir, nulle grandeur.
Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton ego noir.
Le monde est passé à côté de toi
Les étoiles ont tourné au-dessus de toi.
L’inique reconstruit ce qu’il a détruit
Et le pieux méprise ce qu’il adorait
Mais toi tu restes où tu étais
Comme le crâne d’un naufragé mort
Et tu es comme le crâne d’un homme mort.
Je m’étonne que tes veines n’aient pas éclaté
Dans leur rire sarcastique.
Tu n’es qu’une esclave.
Que les cadavres de notre histoire ressuscitent
Que soit érigée la statue de notre haine.
Le temps est venu pour le Noir
Jusqu’ici caché aux yeux de la lumière,
Le temps est venu pour lui de défier le monde,
Le temps est venu pour lui de défier la mort.
Que le soleil s’incline devant nous,
Que la terre craigne nos voix.
Nous la remplirons de notre bonheur
Comme nous l’avons couverte de nos tristesses.
Oui, notre temps est venu, Afrique,
Notre temps est venu.
*
Un voyage (A Journey) par Mohammed Al-Fayturi
Que vois-je, ô ténèbres ?
Une caravane de bossus
Avançant péniblement dans la nuit,
Pieds nus, sans vêtements, hébétés,
Pleurant, se lamentant, et priant.
Conduits par un effroyable géant
Qui sème la misère dans leurs âmes.
Un géant plein d’orgueil et de vanité
Dont la poitrine frémit de haine et de folie.
Pleurez avec moi sur la procession des victimes
Qui remplissent l’air de leurs cris et gémissements.
C’est une ancienne pièce de théâtre
Jouée par Khafra et Mena2.
Après des milliers d’années
Les Pharaons dominent toujours les siècles.
Pourquoi sommes-nous si immobiles ?
Que vois-je, ô larmes ?
Un palais que créa la gloire.
Sont-ce là ses murs
Ou bien des miroirs sur les murs comme neufs ?
Ô jardin du paradis dans ta grandeur
Nous t’avons perdu quand nous t’avons désiré
Et nous te désirons quand nous ne pouvons te posséder.
N’exhale point ton parfum,
L’odeur de nos cases nous a suffoqués.
Ne danse point pour le Printemps,
Car les ténèbres de nos cases nous ont aveuglés.
Que vois-je, ô vie ?
Ma perplexité me rend fou.
Deux tombes, l’une en marbre
Dont les couleurs éblouissent,
L’autre gravée sur une pierre,
Je jure qu’à peine on la remarque.
Sur l’une le printemps est généreux
En roses et jasmins.
Sur l’autre marche l’automne,
Bénissant les maudits arbres d’épines.
Malheur à toi, ô Dieu juste,
Dont les décrets font de nous un objet de dérision.
Même devant la mortalité, il existe une balance
Pour séparer le diamant de la poussière.
2 Khafra et Mena : Deux pharaons d’Égypte.
*
En un pays étrange (In a Strange Land) par Salah Ahmed Ibrahim
As-tu connu l’humiliation d’être un homme de couleur
Et vu les gens te montrer du doigt en criant :
« Eh toi, le nègre noir ! »
Es-tu allé voir jouer les enfants un jour
Avec toute ta tendresse et ton émotion
Et quand tu fus sur le point de t’oublier complètement et de pleurer
Le cœur débordant,
« Comme les enfants qui jouent sont merveilleux »,
Ils te remarquèrent et coururent vers toi pour former une farandole :
« Un nègre noir, nègre noir, nègre noir ! »
As-tu connu la faim en un pays étrange
Et dormi sur le sol humide, la dure terre nue
La tête sur tes bras pour te protéger du maudit froid ?
Et quand tu t’en vas, tu éveilles la suspicion dans les regards,
Percevant le murmure des gens, les yeux des femmes qui se ferment,
Et un doigt pointé ouvre la plaie dans ton cœur poignardé.
Et tu portes toujours la couleur de ta peau comme une honte
Et dans ton sein se convulse le sentiment d’un être humain
Et tu pleures avec un cœur muet, suffoqué.
C’est l’humiliation que souffre le Noir en un pays étrange,
Un pays où l’on mesure les gens à leur couleur.
Une semaine passa, puis deux, et j’avais faim,
J’avais faim et personne pour s’en soucier.
J’avais soif et ils ne me donnaient rien à boire.
Et le Nil si loin, le Nil si loin.
J’étais seul, pensant à ma mère et à mes frères
Et à celui qui récite le Coran au milieu de la nuit
Dans mon pays, le lointain pays de mes amis
Au-delà de la mer et du désert,
Dans mon pays où l’étranger est respecté
Et où l’hôte est aimé
Et reçoit la dernière goutte d’eau au cœur de l’été
Et se voit offrir le dîner des enfants
Ou bien est accueilli avec un sourire s’il n’y a rien à donner.
Et je me mis à chanter avec passion – ma peine était aiguë.
Ô oiseaux migrateurs qui volez vers mon pays
Au nom de Dieu, emmenez-moi, je suis prêt,
Le destin m’a coupé les ailes
Je suis assis dans un coin sur ma valise
Et quand l’ombre décroît je me cherche un autre coin.
Mais les oiseaux sont partis et m’ont laissé
Ils n’ont pas compris le sens de mon chant.
*
Le fruit et le nectar (The Fruit and the Nectar) par Mohammed Al-Mekki Ibrahim
Une mulâtresse
Rose imbibée de couleur
Tes yeux sont des puits profonds de khôl
Les strophes d’une berceuse s’enroulent autour de ton corps
Je suis le nectar
Tu es le fruit
Et une centaine de bourgeons mulâtres
Fleurissent dans ton sein.
Africaine
Et Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.
Celui qui t’achète vole
L’odeur des clous de girofle
À la brise du soir
Ses plages à l’île
Les vagues à la mer
Et la chaleur au soleil levant.
Celui qui te possède
Gagne un baume pour les plaies
Et un chant funèbre pour consoler sa tristesse.
Celui qui t’achète
Me prend aussi.
Oserai-je renoncer à mon âme
Et abandonner la parole de Dieu ?
Qu’ils demandent les palmes fléchissantes
S’ils ont vu des sables comme les tiens
Baignés par les ondes et scintillants.
Qu’ils demandent les golfes enveloppés de mystère
Si les vierges sirènes
Même en rêve
Peuvent t’être comparées.
Qu’ils demandent les vagues d’envahisseurs
Si dans les jours de la guerre
Ils ont rencontré une rebelle comme toi.
Qu’ils demandent.
Et à l’aube chaque tourterelle chantera
Ta beauté en fleur.
Qu’ils demandent.
Et l’épée et la parole répondront.
Ô fruit succulent.
Ils essayèrent de boire le vin de ta vie
Jusqu’à ce que la lie soit étanchée
Au ventre de ton fût.
Ils vinrent pour profaner le sanctuaire de ton honneur
Jusqu’à ce que la débauche se déchaîne
Et les turpitudes défient le regard du jour.
Maintenant ils sont partis.
Mais le fût profond reste plein
La ronde des coupes débordantes
Et des gobelets continue.
Secoue les racines du printemps,
Et de toutes les tristesses passées
Purifie ton âme.
Tord les citadelles endormies
Pour qu’elles se réveillent,
Et garde la vision de l’avenir.
Les abeilles vont et viennent dans les prés
Et les fleurs éclosent pour toi.
L’Est est Rouge.
Et tu es vêtue de joie.
Nous allons de l’avant, tandis qu’ils restent en arrière,
Jusqu’à ce que nous rencontrions la fin.
Le sommeil capture les yeux de tes amants
Quand ils reviennent avec des fantômes.
Pourquoi les palmiers dodelinent-ils confusément ?
Les oiseaux de la baie ne chantent-ils plus ?
Et le monde entier dort-il –
À part moi
Ton parfum
Et les lances croisées de tes gardes ?
Au moment où je les quitte,
Haletant, je cours vers toi
Les cheveux trempés
Les bras radieux de flammes.
Laisse la porte ouverte
Chauffe ton lit pour moi
Et asperge-toi de l’odeur du musc
Parce que, bercé dans tes bras au crépuscule,
J’ai une longue histoire à raconter.
Ô fruit succulent
Les moments d’amour sont courts.
Le jour point
La mer s’apaise
Admiratives les palmes bruissent
Le lac du palais se teint de profonds indigos
Les abeilles saturent de baisers les bourgeons de rose
Je suis jeune à nouveau
Resplendissant
Drapé dans les rayons éblouissants de la lumière nouvelle.
Réfléchis-toi dans mon visage un instant
Médite profondément sur ma figure
Car je pars avec l’imminent reflux
Mais avec la marée je reviendrai
Porté par les vents
Les vagues
Et les étoiles.
Dans ma résurrection
Je reviendrai d’entre les morts.
Mon visage
Tu reconnaîtras.
Car tu as gravé mon nom
Sur le sable et les rochers.
Et en commémoration
Je suis devenu un souvenir
Luisant sur les ardoises de l’amour.
À présent je meurs
Mon envie pour l’arôme de ton corps insatisfaite
Mon désir pour le contact de ta poitrine inassouvi.
Promets-moi que tu me convieras encore
À la chaleur de ton sein
Et enrouleras la nuit de tes cheveux
Autour de mes bras forts
Pour que ta couleur se fonde dans la mienne
Et que nous soyons un.
Je cesse d’exister en ce monde
Je me suis absorbé en toi.
Unis-moi aux tombeaux des fleurs équatoriales
Attache-moi aux jours de la souffrance
Enchaîne-moi aux temps de l’esclavage
Réunis mes restes immortels
Et jette tes bras autour de mon âme.
Ô mulâtresse
Je sens encore le parfum
Et la vigueur de ton corps
Africaine nue
Chaste Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.
*
Le masque du chevalier (The Knight’s Mask) par Al-Nur Osman Abbakar (Noor Osman Abakar)
Cache cette beauté aux yeux du vieux magicien,
À la lune,
À ceux qui sont peinés de me voir triste,
Aux amateurs de géomancie dans les ruelles moisies de la ville
Tendeli3 est jalouse de toi.
Azat Al-Khalil4 est jalouse de toi.
Je suis jaloux de mes yeux qui te regardent –
Habillée et nue.
Avec le rebec je descends aux enfers
Trompant et blessant les gardes
Et rassemblant ta beauté cachée.
Porte une amulette
Et masque mon masque aveugle !
3 Tendelti : Ville du Soudan (glossaire de l’anthologie).
4 Azat Al-Khalil : Référence à une célèbre chanson du poète Al-Khalil à sa bien-aimée (glossaire).
*
L’enfant chante sur le balcon (The Child Sings on the Balcony) par Al-Nur Osman Abbakar
Les profonds soupirs de ma bien-aimée en exil
Sont répandus par une guitare oubliée
Dans l’esprit de l’enfant.
Les traits de ma bien-aimée en exil
Sont un châle dans le vent
Transporté jusqu’aux branches du balcon
Par un oiseau,
Un oiseau blanc comme les ailes de la pitié.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont une guitare.
Les traits de ma bien-aimée sont un oiseau.
Dans mon cœur un flambeau du royaume
De ce matin à voir
Frotta ce qui était déchiré sur ma joue
Depuis les îles de clair-obscur de mon chemin,
Remplit les deux yeux
Des visions de deux vies séparées.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont un oiseau.
Les traits de ma bien-aimée sont une guitare.
L’enfant embrasse la guitare.
L’enfant communie avec l’oiseau.
L’enfant chante sur le balcon.
*
Le jour où je suis né (The Day I Was Born) par Morris Onek Latom (original anglais)
Naissez, vous qui devez naître après moi,
Laissez-moi vous voir, vous que j’ai laissés derrière moi dans le ventre,
Que je hais le jour où je suis sorti du ventre !
Je poussai un drôle de cri le jour où je sortis du ventre !
Car je rencontrai de drôles d’yeux qui me regardaient,
De drôles de mains qui tenaient ma chair douce.
Je poussai un autre drôle de cri le soir même
Car en ouvrant les yeux pour de bon
Je vis que j’avais été rejeté de mon univers.
Étendu, désespéré, j’essayais de respirer,
Ma tête me faisait mal parce que j’avais été jeté
La tête la première.
Des sons sortis de la plus grande bouche que je vis jamais
…fermèrent presque mes oreilles.
Des lumières du plus grand éclat que je vis jamais
…me rendirent presque aveugle.
Du lait du plus grand sein que je vis jamais
…força son passage dans ma bouche.
Les mains de la plus femme la plus forte que je vis jamais
…déplièrent mes jambes.
Que je hais le jour où je suis né et fus jeté hors du ventre.
Naissez, vous qui devez naître après moi
Et écoutez ce qui arriva le jour où je suis né.
Que je hais ce jour où je suis né.
Car on ne me laissa pas le temps de penser.
Le vent souffla sur ma tête et mes oreilles,
La poussière entra dans mes yeux,
Et je fus forcé de déplier les jambes
Dans l’eau chaude du bassin.
Je poussai un drôle de cri
Mais sans force pour qu’on m’écoute.
Cela se passait le jour où je suis né.
Naissez aveugles,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi garderez-vous les visions
Auxquelles vous étiez accoutumés dans le ventre.
Ne voyez pas ce qui nous rend en ce monde
Aveugles, hagards…
Naissez sourds,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi n’entendrez-vous pas
Les insultes qui blessent.
Vous ne connaîtrez pas l’histoire
De notre tribu, de notre clan…
Naissez muets,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi ne révélerez-vous à personne
Les secrets de votre esprit.
Vous ne chanterez les chansons qui sont dans votre esprit
À personne d’autre qu’à vous-mêmes…
Naissez boiteux,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi épargnerez-vous vos jambes
Comme vous le faites dans le ventre.
Vous n’irez jamais chasser…
Poésie des Talibans
.
Tu triomphes des superpuissances de chaque siècle. (Hamidpur, 2008)
.
Amis de la poésie, si vous vous connectez à internet depuis la France, sachez que c’est peut-être la dernière fois que vous voyez mon blog et que, quand vous chercherez à le lire plus tard, vous verrez peut-être s’afficher à la place un message d’avertissement du ministère français de l’intérieur qui vous fera comprendre que ce que vous essayez de faire est mal.
Car, avec ces traductions de poèmes des Talibans d’Afghanistan choisis dans l’anthologie Poetry of the Taliban (Hurst & Co, Londres, 2011) réunie et présentée par Alex Strick van Linschoten et Felix Kuehn, je sais, car les compilateurs de l’anthologie le disent en introduction, que je publie sur mon blog des textes tirés du site internet des Talibans. Or, dans le cadre de ce travail de traduction, je me suis vu à plusieurs reprises refuser l’accès au site des Talibans, avec à la place un message du ministère de l’intérieur. D’autres fois, j’ai pu, dans les mêmes conditions que d’habitude, y accéder, et je renonce à chercher à comprendre pourquoi, si la raison n’est pas que cette tentative de censure à tout prix de la part des autorités françaises est ridicule et vouée à l’échec. Je renonce à comprendre et note seulement qu’alors que les États-Unis sont en guerre contre les Talibans, ils les laissent s’exprimer sur l’internet américain (les Talibans ont plusieurs sites, comptes Twitter et autres, ce qui a fait polémique un moment, mais un moment seulement, et ces sites fonctionnent bel et bien aujourd’hui, j’ai pu lire des tweets, et ce sont les liens que comportent certains de ces tweets qui sont parfois bloqués pour un internaute français par le ministère français, et d’autres fois non), tandis que la France, qui s’est désengagée d’Afghanistan en 2012, continue à vouloir les censurer – avec le succès que j’ai dit, à moins qu’elle ne censure délibérément que certaines choses parmi la littérature des Talibans et d’autres non, ce qui me rassurerait pour les présentes traductions (mais je ne crois pas non plus, malheureusement, que les services de censure concernés aient une finesse suffisante pour distinguer entre différentes sortes d’écrits talibanesques).
Pourquoi ne pas suivre l’exemple de notre allié américain ? Parce que cette répression est dans l’ADN politique français. Il y a quelques années, un certain prédicateur musulman français s’attira les foudres des médias puis des pouvoirs publics (dans cet ordre-là, je pense, c’est-à-dire des médias et, en conséquence, des pouvoirs publics) pour avoir menacé les croyants de sa foi d’être transformés en porcs s’ils écoutaient de la musique profane. J’avoue ne pas comprendre le tollé. Il y a longtemps que juifs et chrétiens interprètent les nombreuses fariboles de leurs livres de manière allégorique, avec une douzaine de sens allégoriques possibles pour chaque faribole, et, en comparaison, pour ceux qui aiment les contes de fées il faut bien reconnaître que le Coran est aride comme un code juridique. Je ne vois donc pas pourquoi nos pouvoirs publics se sont sentis obligés d’interpréter de manière littérale ce propos particulier du prédicateur. Et si, au fond, ce propos se résume à demander d’arrêter d’écouter la musique de dégénérés qui passe à la radio, la question est de savoir s’il est permis en France à une quelconque autorité morale de dire une telle chose. Apparemment non, mais je ne vois pas au nom de quoi : l’État n’est pas censé être un VRP au service de l’industrie du disque, a fortiori quand c’est au détriment de la liberté d’opinion et d’expression.
Enfin, si l’on veut alléguer que la censure est justifiée en France en raison d’une population musulmane numériquement plus importante qu’aux États-Unis, et que la population musulmane est plus susceptible d’être radicalisée – en l’occurrence par de la poésie –, je demande si l’on va interdire aux musulmans de France d’apprendre l’anglais, ce qui serait le seul moyen de rendre cette censure un tant soit peu efficace. Car si j’ai pu commander l’anthologie Poetry of the Taliban sur amazon.fr, n’importe quel autre Français, chrétien ou ce que vous voudrez, le peut tout aussi facilement, sans avoir à passer par le Dark Net.
Venons-en à ces traductions, tout de même. J’ai traduit en français les traductions anglaises de l’original pachtou, langue que je ne connais pas. Traduire d’après une traduction n’est pas des plus satisfaisants, disons-le d’emblée, et c’est une première dans les travaux de ce blog, mais c’est une pratique relativement courante dans l’édition française, pour les textes écrits dans des langues rares, et même moins rares (le japonais par exemple), qui sont traduits en français par l’intermédiaire de l’anglais.
Disons d’emblée également que ces traductions anglaises ne me semblent pas très bonnes. La biographie sommaire des deux traducteurs, M. Rahmany et H. Stanikzaï, indique que l’anglais n’est pas leur langue maternelle. Or il est de bonne pratique de faire traduire des textes d’une langue quelconque dans une langue maternelle du traducteur. Quel que soit le mérite de ces traductions du pachtou vers l’anglais, certaines tournures anglaises me semblent peu correctes, et je constate par ailleurs une certaine prudence, caractéristique de celui qui s’exprime dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, et qui consiste en l’occurrence ici à coller de manière excessive au texte original, au détriment d’un style vigoureux et précis en anglais. Dans l’ensemble également, et par voie de conséquence, l’anglais de ces traductions n’est ni très littéraire ni très poétique, et je note que la biographie sommaire des traducteurs indique par ailleurs que, parmi leurs activités, il leur arrive certes de traduire, mais plutôt dans les domaines juridique et administratif.
Ces quelques défauts sont de nature à servir mon dessein car, étant plus ou moins assuré que les traducteurs ont collé au texte original, si, d’un côté, je me heurte à certains flottements du sens (qui m’ont obligé à renoncer à traduire tel ou tel poème), d’un autre côté cette caractéristique des traductions de Rahmany et Stanikzaï est de nature à minimiser l’effet « téléphone arabe » d’écart grandissant par rapport au contenu original, implicite dans le passage du pachtou à l’anglais puis au français.
Un mot sur les poèmes. Les auteurs de l’anthologie ont collecté ces textes, pour ceux publiés pendant le régime des Talibans (1996-2001), dans diverses publications écrites ou des enregistrements, et, comme je l’ai dit, sur le ou les sites internet des Talibans après la chute de leur régime. Un grand nombre de poèmes n’ont pas d’auteur identifié ; parfois le poème est anonyme, parfois seul le prénom de l’auteur est connu, parfois, peut-être, l’auteur signe d’un pseudonyme. Tous les poèmes sont écrits dans diverses formes de la poésie pachtoune classique.
*
Compagnon de tranchée (Trench Friend) par Bismillah Sahar (2000)
Que ma vie et mes biens soient sacrifiés pour toi, compagnon,
Ô mon compagnon de tranchée.
Que le sang de mon cœur soit sacrifié pour toi, compagnon,
Ô mon compagnon de tranchée.
Que je sois sacrifié pour toi – que je sois sacrifié pour ta foi,
Toi qui es à mes côtés dans la tranchée et en qui ma confiance est devenue plus forte,
Ô mon compagnon de tranchée.
Tu attaques les tanks – tu avances fièrement
Sans craindre l’artillerie ni les tanks de l’ennemi,
Ô mon compagnon de tranchée.
Sur les tempêtes de notre temps – sur les déluges de notre temps,
Qu’altièrement tu méprises, puisses-tu prévaloir, fort comme les montagnes,
Ô mon compagnon de tranchée.
Au sein des flammes – au sein des tempêtes,
Qui sont ton élément, tu gardes l’esprit du papillon et de la mer,
Ô mon compagnon de tranchée.
Dans le rugissement des tremblements de terre – dans le rugissement des tempêtes,
Les échos de ta gloire se répandent de tous côtés,
Ô mon compagnon de tranchée.
Ô mon compagnon courageux – mon compagnon de l’aube,
Puisse ton turban ne jamais tomber, ô mon compagnon coiffé du turban,
Ô mon compagnon de tranchée.
*
Je louerai ton histoire (I will be commending your history) par Mohammad Zaman Mozamil
Ô héros de Spin Boldak, je suis fier de tes exploits,
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Tu étais, en résistant à l’ennemi, comme la houle dans la tempête,
Sur lui tu lançais ton cri de guerre de tous côtés,
Ô mon compagnon, j’irai te trouver au Jour du jugement.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
L’Histoire brillait sur ton front,
Chaque province a été témoin de ton héroïsme et de ta valeur.
Ton souvenir reste avec moi et je pleure.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Tu as tout donné par amour,
Ton zèle a rendu ton nom célèbre parmi les Afghans.
J’ai hérité de ta tranchée, je me retrousse les manches.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Tu ne cessais d’attaquer l’ennemi arrogant,
Toutes les émotions de ton âme servaient ta pure motivation.
Je te vengerai, l’ennemi sera vaincu.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
Louée soit ta dignité, loué sois-tu pour avoir atteint ton but,
Tu as revêtu le linceul couleur de sang et t’es sacrifié pour le juste amour.
Moi, Mozamil, je pleure dans ton sanctuaire.
Ô Martyr Hafez Abdul Rahim, je louerai ton histoire.
*
Je veux me sacrifier pour toi, ô mon pays (May I be sacrificed for you, my homeland) par Habibi
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes hautes, hautes montagnes,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier pour toi, ô mon pays, dont chaque région est une beauté,
Chaque pierre un rubis, chaque buisson un remède.
Chacun de tes villages est une tranchée et chacun de tes fils se sacrifie pour toi,
Chacune de tes montagnes et collines est une calamité pour tes ennemis.
Je veux me sacrifier pour tes déserts de poussière et tes vertes vallées,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour toi ; je sacrifierai ma vie et mes biens pour toi,
Je te donnerai le sang de mon corps pour te rendre éclat et santé.
Je tuerai tous les ennemis de ta religion et de ta prospérité,
Je ferai de toi, petit à petit, le saint collier de l’Asie.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes ardentes tranchées,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour Helmand, ta poitrine,
Pour tes montagnes, Uruzgan, tes tranchées semblables à Kandahar,
Pour les tranchées de Zabol et les champs de bataille exaltés de Ghazni,
Pour Gurbat, Gurbat Wardak, Maïdan et Lowgar.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes fils magnanimes,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour toi tandis que mon berceau, Kunar, est vivant,
Tes fils de Paktika et Farah sont des héros,
Tes gens de Nangarhar Laghman sont couronnés de succès,
Tu as formé des fils fameux.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes ruines stériles,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour le Hindu Kush et Mahipar,
Pour Shamshad, Shah-i Kot, Spin Ghar et Tur Ghar.
Ô mon pays criblé de fossés, de tranchées !
Ton corps est Maïwand, Maïwand l’aimée d’Habibi.
Je veux me sacrifier, me sacrifier pour tes plaies brûlées,
Pour ton sein couvert de fleurs et de pins.
*
Liberté (Freedom) par Abdul Shukur Reshaad (2007)
Qu’importe de vivre à Majnoun quand Leïla est morte ?
Qu’importe un corps creux et vide quand le cœur est mort ?
Le cœur est une lampe à l’intérieur d’une structure de glaise ;
Puisse cette lampe ne point cesser de répandre sa lumière.
Quand l’oiseau est sorti de sa cage, la cage mérite d’être brisée ;
Quand le cœur est mort, la poitrine évidée doit le suivre.
La permanence de ce qui vit est impossible ;
Quand le cœur meurt, le corps doit mourir et mourra.
La liberté est le cœur à l’intérieur du corps de chaque nation ;
Sans elle meurent tant la nation que l’éternité.
*
Prière (Prayer) par Shirinzoy (2008)
Ô possesseur de la beauté et des beautés,
Je t’adresse une requête,
Je lève mes deux mains vers toi.
Je prie humblement,
Je veux être préservé de la disgrâce,
Je veux ce monde de ta main.
Mais tu sais bien, ô Dieu,
Que pour les petits, petits dieux de cette terre,
Dire la vérité est considéré péché.
Alors dis-moi ce que je dois faire :
Que dois-je faire de cette bouche que tu m’as donnée ?
Dois-je me couper la langue ou briser ma bouche ?
Lequel des deux ?
Dois-je utiliser les pierres ou la serpe ?
J’ai peur de devenir flamme et de brûler.
Le monde est devenu un enfer pour moi.
Où dois-je aller, où dois-je acheter une maison ?
Que dois-je endurer, ô mon Seigneur ?
Quel surcroît de peine dois-je porter en mon cœur ?
Tu es patient, tu les attends,
Si tu me donnes pouvoir et si je prends le contrôle,
Tu verras, en un instant,
Je tirerai vengeance de l’ennemi de l’humanité ;
Une flamme est dans mon cœur et je brûle.
Je brûle à chaque instant
Parmi les gens du feu.
Je brûle sans avoir commis de faute.
Ô mon Dieu ! Ces gens ont le pouvoir.
Ils veulent manger de la chair humaine, ô mon Dieu !
Ces baleines ont ouvert leurs gueules.
Ils mangent des hommes à cause de leur foi ;
Puissé-je être sacrifié pour toi, mon Dieu.
Accomplis ce mien désir, ô mon Dieu.
Dans ta générosité,
Sauve les bons croyants de la gueule des dragons ;
Envoie la foudre sur eux.
Ou bien fais tomber le ciel sur eux.
Humilie ces hommes qui sont comme des loups,
Humilie ces chiens dans des peaux d’homme.
Répands des roses sur le monde,
Émousse les épines pour qu’elles ne blessent point,
Donne des couleurs au monde, avec des roses.
Rends ce monde agréable et beau,
Qu’un zeste le transforme en paradis.
Donne des couleurs au monde, avec l’amour.
Loin vers l’ouest, l’est, le nord et le sud,
Je veux un monde d’amour, d’amour ;
Ma gorge est saturée par l’âcre poudre des fusils.
Rends le monde aussi doux que le sucre,
Contre les ténèbres et l’obscurité
Transforme ce monde en lumière par ta générosité.
Domine les ténèbres et apporte la lumière,
Fais descendre les étoiles du ciel parmi nous,
Envoie-nous des papillons.
Jette le choléra sur ces gens,
Leur présence m’est une torture de chaque instant :
Mon Dieu, cette souffrance ne me quitte jamais.
En ce monde insensé,
La folie a fermé ses crocs sur mon cou ;
Dans le passé c’était ce qu’il fallait attendre d’une bête sauvage,
Mais aujourd’hui les hommes mordent les hommes :
Ils ne sont point contents de leur dignité d’homme.
Par ingratitude, ils mordent le ciel.
Leur pouvoir leur a fait oublier ton pouvoir.
Le riche mord le pauvre ;
Montre-leur ton pouvoir.
Montre les feux de l’enfer
Aux scorpions de ce monde ;
Montre-leur la demeure des dragons.
Tu as tant de pouvoir,
Plus qu’un homme
Ne peut imaginer.
Ils ne peuvent le trouver bien qu’ils le cherchent.
Tu as répandu la terre comme un tapis,
Tu as élevé les cieux sans l’aide de colonnes,
Tu n’as aucun défaut.
Le monde entier n’est qu’un moustique pour toi ;
Aussi bien, si tu le veux,
Tous les Nemrod se montreront circonspects.
Mais tu ne le veux point et tu leur donnes des opportunités,
Tout ce qu’ils veulent, tu le leur donnes ;
Tu leur donnes tout le confort du paradis.
Tu leur donnes toutes choses en ce monde ;
Donner et prendre est en ton pouvoir, ô Dieu :
Ne t’irrite point de mes paroles.
Tu m’as donné cette langue
Avec laquelle à présent je demande : Qu’est-ce que tout cela, ô Dieu ?
Certains sont tellement riches,
Tandis que d’autres ne peuvent même pas avoir un linceul.
Certains nagent dans des piscines de vin,
Tandis que d’autres boivent de l’eau comme si c’était le sang de leur cœur.
Certaines lampes peuvent fonctionner avec de l’eau,
Tandis que d’autres ne peuvent s’allumer avec de l’huile et doivent être jetées.
Mon Dieu, ne t’irrite point contre moi, je te demande pardon.
Tu sais ce que tu fais, mais la raison pour laquelle je pleure, c’est que
Tes ennemis sont couverts de bienfaits.
Combien de temps puis-je être fier de ma faim ?
Je ne parle pas de moi, Dieu ;
[I don’t count being selfish in humans.] [?]
Les problèmes du monde sont
La responsabilité qui pèse sur mes épaules, ô Dieu.
Accomplis ce mien désir, ô Dieu,
Mon Dieu compatissant et miséricordieux :
Ces différences entre les hommes
Par lesquelles l’un est sur la terre et l’autre dans le ciel,
Efface-les par ton pouvoir ou bien
Prends ma conscience, mes sentiments.
Moi, Shirinzoy, je te le demande, ô Dieu,
Le Dieu de toutes beautés :
Je lève mes deux mains vers toi,
Je prie humblement.
*
Condoléances de Karzaï et Bush (Condolences of Karzai and Bush), anonyme (2008)
Karzaï :
Salut à toi, mon seigneur Bush.
À présent que tu es parti, avec qui me laisses-tu ?
Bush :
Mon esclave, mon cher Karzaï !
Ne sois pas inquiet, je te confie à Obama.
Karzaï :
Ces paroles me rendent heureux.
Dis-moi, combien de temps resterai-je ici ?
Bush :
Karzaï ! Attends un an ;
Ne viens pas avant que j’envoie quelqu’un d’autre.
Karzaï :
La vie est dure sans toi, mon chéri ;
Je partage ton chagrin ; je viens à toi.
Bush :
Quant à la mort, nous mourrons tous deux ;
Hélas, l’un après l’autre.
Karzaï :
Donne-moi ta main avant de partir ;
Tourne vers moi ton visage tandis que tu t’en vas.
Bush :
Le chagrin s’empare de moi et me submerge ;
Mon amour ! Prends soin de toi et je prendrai soin de moi.
Karzaï :
Les montagnes nous séparent ;
Adresse tes salutations à la lune diaphane et je ferai de même.
*
Je dis à Bush ! (I tell this to Bush !) par Ezatullah Zawab (2008)
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Entends mes paroles douces-amères !
Tu n’es pas Dieu et la lumière de Dieu n’est pas non plus discernable sur ton visage.
Ma montagne Shamshad ressemble à un petit mont Sinaï.
Il n’existe pas de Pharaon aujourd’hui mais tu as voulu te faire Pharaon.
Tout homme en ce monde te semble à présent un ennemi
Avec le sang de qui tu veux encore étancher ta soif.
Un poignard sanglant paraît dans ta main de nouveau.
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Tu es encore monté sur le toit ; qui regardes-tu ?
Quel village vas-tu bombarder avec de rouges missiles ?
Tous ceux que tu as tués saisiront ton col.
Comment peux-tu nier leur mort ?
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Tu assassines de nouveau les jeunes hommes en Irak pour faire pleurer leurs fiancées,
Puisses-tu être assassiné pour que tes enfants te pleurent,
Puissent ta mère, ta sœur et ta grand-mère te pleurer,
Tu as consacré ta vie au massacre d’innocents.
Tu es venu ici et as donné notre bien aux étrangers,
Qui sait pourquoi tu as fait cela ?
Quelle sorte d’amitié as-tu nouée avec nous ?
Nous sommes Afghans mais tu as donné notre terre aux étrangers.
Tu frappes les montagnes, envoies des bombes contre elles,
Tu déracines leurs pins et donnes la neige de leurs sommets aux étrangers.
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
Tu es devenu complètement fou, tu cherches la vie dans les tombeaux.
Venu de la belle cité de lumières,
Tu cherches ta vie sur nos murs calcinés.
Tu abuses et profites des pauvres,
Tu cherches ta vie dans leurs cœurs pour une poignée de dollars.
Bush ! ne t’excite pas, écoute ces quelques mots.
*
L’armée des Croisés (Crusader Army) par Barialaï Mujahed (2008)
C’est l’armée des Croisés, ils ne distinguent pas le mihrab du minbar ;
Ils sont sortis des ténèbres et ne connaissent pas la lumière.
C’est un dragon à la gueule béante, avide de chair humaine ;
C’est un fleuve de sang et nous ne distinguons plus les montagnes des vallées.
Ce sont des bêtes sauvages sorties de la forêt ;
Ils ne connaissent d’autre art que celui de la guerre.
Parmi les flammes de la poudre à canon et la fumée des bombes,
Parmi les pluies de balles, on ne reconnaît plus sa droite de sa gauche.
Les flammes tombent sur eux, tombent sur eux, ô tonnerre du ciel !
Le moudjahid dévoué ne connaît pas la mort.
La lampe éclaire le sang sur le chemin de l’indépendance ;
Un croyant ne connaît d’autre calice que celui du martyre.
Nous parviendrons à la côte dans le bateau du djihad.
Tu es musulman et ne connais d’autre armée que les ghazis† ;
Puisses-tu, Barialaï, être un héros chevauchant le fier coursier.
Un moudjahid ne reconnaît d’autre chef [que Dieu].
† ghazis : Un autre mot pour moudjahidine.
*
Poème (Poem) par Najibullah Akrami (2008)
Qui suis-je ? Que fais-je ?
Comment suis-je arrivé là ?
Il n’y a ni foyer ni amour pour moi ;
Je n’ai pas de maison, pas de patrie.
Il n’y a pas un lieu pour moi en ce monde ;
Ils ne me laissent aucun répit,
Coups de feu, odeur de poudre,
Pluies de balle ;
Où dois-je aller ?
Il n’y a pas un lieu pour moi en ce monde.
De mon père et de mon grand-père
J’ai reçu une petite maison,
Où je fus heureux,
Où ma bien-aimée et moi avons vécu.
Nous avons connu de beaux jours,
Nous étions tout l’un pour l’autre.
Mais soudain quelqu’un est venu ;
Je lui donnai l’hospitalité deux jours
Mais quand ces deux jours furent passés
L’invité était devenu l’hôte.
Il m’a dit : « Tu es venu aujourd’hui,
Prends garde à ne pas revenir demain. »
*
Les héros de l’islam (Islam’s Heroes) par Hanif (2008)
Personne, après avoir reçu le coup d’épée d’un Afghan sur la tête,
N’a pu quitter le champ de bataille.
L’épée de l’Afghan est un signe clair pour le monde entier,
Et les rouges infidèles ont fui son pays.
C’est la terre de l’islam, elle possède des héros aguerris ;
C’est pourquoi ils auraient vaincu l’ennemi sur n’importe quel terrain.
Ce pays a élevé et formé des héros de la religion,
Chacun d’eux fut placé par sa mère dans le berceau du zèle.
L’ensemble du monde musulman est fier de ses moudjahidine
Qui ont couvert de honte le nom du communisme,
Ont effacé du monde le système de Lénine ;
Ils ont été dispersés de telle façon que l’univers tout entier rit d’eux.
Apprenez l’histoire que chaque Afghan peut dire sienne :
Les Anglais sont un bon exemple de ceux qui furent expulsés.
Les Afghans savent se sacrifier pour leur honneur ;
Ils ont fait une révolution ; les félons tremblent.
Les nations sont stupéfiées par les Afghans,
Qui ont vaincu un pouvoir comme celui de Bush.
Les fils afghans n’ont pas d’équivalent, ô Ahmad Yar !
Inutile de les complimenter, ils sont victorieux partout.
*
Maison blanche (White House) par Ahmadi (2009)
Puisses-tu brûler dans les flammes, Maison blanche ;
Puisses-tu prendre feu, être réduite en cendres, Maison blanche !
Tu parais si blanche mais de noires abominations sont dans ton ventre ;
Puisses-tu n’être plus qu’un tas de décombres, Maison blanche !
Les assassins des peuples opprimés vivent en ton sein ;
Puisse leur sang te peindre en rouge, Maison blanche !
Tu es depuis longtemps le centre de la cruauté et de la barbarie ;
Puisses-tu maintenant t’écrouler sur tes fondations, Maison blanche !
Tu as privé de leur foi ceux qui aiment l’Occident ;
Puisses-tu devenir la cible de ceux qui aiment l’islam, Maison blanche !
Qu’Allah t’abatte comme il l’a fait avec Bush ;
Que le chagrin d’Obama hante tes murs, Maison blanche !
*
Je vis dans les flammes (I live in flames) par Abdul Basir Watanyar (2008)
Je vis dans les épines, comme une fleur ;
Comme un papillon, je vis dans les flammes.
Si quelqu’un t’interroge à mon sujet,
Dis-lui que je suis un Afghan vivant dans les vallées.
Je n’aime pas vivre dans les palais des autres ;
Je suis fils d’Afghans ; je vis dans une tente.
Quand je vois les plaies de mon pays,
Je soupire et je crie.
J’aimerai toujours mon pays ;
Qu’est-il arrivé aux Afghans ? Je vis dans mes pensées.
L’ennemi est venu et il est devenu notre maître.
Mon pays a été détruit ; je vis au milieu des ruines.
Mon pays pleure,
C’est pourquoi je vis dans la peine.
Qui sèchera mes larmes ?
Je suis Kaboul, vivant dans les flammes.
La lumière a quitté ma patrie,
Je tombe en morceaux, je vis dans les ténèbres.
Je suis Watanyar, en deuil de mon pays,
Je veille toutes les nuits jusqu’à l’aube.
*
Ababil (Ababeel) par Rafiq (2008)
Ndt. Ababil est le nom des oiseaux qui, dans le Coran (CV, 3), repoussèrent d’Arabie l’armée du roi abyssin Abraha.
L’automne est venu et non le printemps, ô mon pays,
Un vent brûlant et des torrents de flamme ont fondu sur toi.
Tes floraisons de désirs se sont fanées,
Des tempêtes de cruauté et de puissance se sont abattues sur toi de toutes parts.
Tu étais lasse, épuisée par la pauvreté,
Le prédateur à la gueule béante et rouge est venu t’attaquer.
Tu as vu la cruauté des gens du cru et des étrangers,
Guerres, tensions, meurtres, tueries sont tombées sur toi.
Ce monde est devenu un enfer pour toi ; tu brûles en lui,
Tu n’es pas encore mort, d’autres balles cherchent à te cribler.
Tu as fait de beaucoup de tes fils des messagers du paradis,
Satan, le tendeur de pièges, est venu de loin pour toi.
Ils t’ont rôti comme un kebab sur la braise une fois de plus,
Le pantin de Satan est venu à toi avec un nom afghan.
Ils ont fait venir l’armée de nouveau, ils ne sont pas rassasiés,
Le grand convoi, les Nemrod de ce temps sont venus à toi.
L’armée d’Abraha, avec l’arrogance de l’Occident,
Une colonne de tanks et d’éléphants, est venue à toi.
Tes vrais fils ne te donneront pas un paradis de main d’homme ;
Chef des moudjahidine, un compagnon afghan est venu à toi.
*
Le temps des dollars (The Time of the Dollars) par Zahid ul-Rahman Mukhlis (2007)
Ndt. Les aléas de la traduction donnent à ce poème l’apparence d’une parodie du Temps des cerises, ou bien celle d’un hommage à cette chanson écrite par le Communard Jean Baptiste Clément, pourquoi pas ? Une autre traduction pourrait être « l’époque du dollar » et c’est celle que j’ai retenue dans le corps du texte, mais je laisse ce titre évocateur, à l’attention de celui ou celle qui voudrait mettre le présent poème talibanesque en musique sur l’air du Temps des cerises. Le poète fait allusion à la situation de son pays, où les affidés afghans des États-Unis, payés en dollars, s’enrichissent, comme des profiteurs de guerre.
Je suis étonné par cette époque du dollar ;
Dans la pauvreté, j’ai perdu mes amis.
Ailleurs aussi les musulmans sont couverts de leur sang ;
Le monde est devenu une prison pour musulmans.
Hélas ! Quelles gens ont hérité de moi ?
Quelle vie ! c’est une mauvaise plaisanterie.
Le pauvre est insulté par le riche,
Être pauvre est une raison suffisante pour se voir mépriser.
Mukhlis dit, pour l’avenir de ce doux pays,
Mon sang fait le vœu d’aimer.
*
Vie londonienne (London Life) par Sa’eed (2008)
Il y a des nuages et de la pluie mais cela n’a pas de caractère.
Ici la vie a peu de joie ou de bonheur.
Ses bazars et magasins regorgent de marchandises,
Tout cela n’a aucune valeur.
La vie, ici, est tellement perdue dans les individus
Qu’entre frère et frère, et père et fils, il ne se trouve aucune affection.
C’est la patrie de gens dont je ne puis parler ;
Ils se tolèrent les uns les autres mais il n’y a pas d’amour.
N’attends aucun bonheur de vivre
Chez celui qui n’a pas de chaleur en son cœur.
Ces gens sont tellement emportés par la vie
Qu’ils ne trouvent pas un moment pour une affection humaine.
Leurs esprits sont excellents, leurs corps sont excellents et leur technologie est formidable
Mais il n’y a aucun mouvement d’amour dans le sang de leur cœur.
Cette vie agitée sur les épaules de la technologie
Ne leur procure aucune joie.
On y trouve de nombreux parcs avec des fleurs colorées
Mais elles n’ont pas la fraîcheur du narcisse.
Ils vont et viennent dans des costumes et autres habits bien repassés et propres
Mais ils ne sont ni propres ni purs à l’intérieur.
Jour et nuit ils ne cessent de chercher avec qui se battre ;
Ils n’ont pas d’autres compétences.
Leur savoir est si grand qu’ils peuvent pomper le pétrole au fond des océans
Mais même ce savoir ne leur donne pas bonne réputation.
Je vois leur fautes et leurs vertus de mes propres yeux mais que puis-je dire ?
Ô Sa’eed, mon cœur n’a point la patience d’endurer cela.
*
Humanité (Humanity) par Samiullah Khalid Sahak (2008)
Tout a quitté ce monde,
Redevenu vide.
Animal humain.
Humanité animalité.
Tout a quitté ce monde,
Je ne vois plus rien,
Hormis mon imagination.
L’humanité est perdue.
L’afghanité est perdue.
Notre honneur zélé s’est perdu.
Ils ne nous acceptent pas comme des êtres humains,
Ils ne nous acceptent même pas comme des animaux.
Comme ils disent,
L’homme a deux dimensions,
L’humanité et l’animalité ;
Nous sommes en dehors des deux.
Nous ne sommes pas des animaux,
Je le dis avec conviction.
Mais
Nous avons oublié l’humanité,
Et je ne sais pas quand elle reviendra.
Veuille Allah nous l’accorder
Et nous parer de ce joyau,
Le joyau de l’humanité,
Car à présent c’est seulement notre imagination.

