Poésie moderne du Soudan

Les poèmes suivants sont tirés de l’Anthology of Modern Sudanese Poetry (Office of the Cultural Counsellor, Embassy of the Democratic Republic of Sudan, Washington D.C., sans ISBN et sans date de publication, la préface étant datée de 1982), compilée et présentée par Osman Hassan Ahmed et Constance E. Berkley. Il s’agit d’une publication de l’ambassade du Soudan aux États-Unis.

La plupart des poèmes sont traduits de l’arabe en anglais, sauf ceux de quatre auteurs du Soudan du Nord (dont je n’ai retenu, parmi ces quatre, qu’un poème) et ceux des deux poètes du Soudan du Sud inclus dans l’anthologie (le Soudan du Sud est peu, voire pas du tout arabisé), dont je n’ai retenu qu’un poème (de celui des deux qui n’est pas le plus connu, mais c’est le choix qui m’était proposé qui l’a voulu).

Par conséquent, les présentes traductions françaises sont des traductions de l’original anglais dans le cas de deux poèmes (comme indiqué à côté du titre et du nom de l’auteur), et, dans tous les autres cas, des traductions à partir de la traduction anglaise de l’arabe. Pour ces dernières, il y a nécessairement un effet « téléphone arabe », ou d’entropie, entre l’arabe et le français (en vertu de la loi de la communication de Shannon).

La préface indique que ces poèmes ne suivent pas les canons de la poésie soudanaise (arabophone) classique.

*

Beauté (Beauty) par Al-Tigani Yousif Beshir (Al-Tijani Yusuf Bashir)

Nous t’avons vénérée, ô Beauté,
T’avons abandonné nos âmes par amour et dévotion.
Nous t’avons donné la vie, avons ouvert ses fontaines
Pour tes yeux.
Nous avons idolâtré la moindre de tes charmantes faiblesses
Jusqu’à ce qu’elle nous conquière et submerge.
Nous avons accompli tous les travaux possibles
Pour te rendre, ô Énigme, compréhensible.
Mais tu nous échappes toujours davantage.
Nous nous sommes efforcés de chercher pour toi des significations lointaines.
Mais tu parais toujours plus proche.

*

Petit Adam (Little Adam) par Mohammed Ahmed Mahgoub

Parfois il pleure, d’autres fois il joue
Mais clairement il se moque de tout !
Il espère, demande et recherche l’attention
Et retient sa colère et montre
Son amour. Il réclame la lune
Et faute de l’obtenir il pleure.

Cet enfant naïf
Avec ses hauts et ses bas
Son babillage et ses accalmies
Domine le monde, construit et forme.
Il gronde le chat qui s’enfuit
Mais a peur de la minuscule fourmi.
Il répand sa charité quand il aime
Et peut se montrer avaricieux quand il est fâché.
Tu es un secret dont la nature ne peut être déchiffrée
Par personne. Es-tu un diable
Ou un ange, mon enfant ?

Tu es un moule de mal et de bien,
De jalousie aussi. Tu donnes à l’oiseau
Des graines mais tourmentes l’agneau.
Ton frère, le bébé, est l’objet de ta colère
Tu l’humilies, et souffres quand il est heureux.

Tu reçois avec envie et joie
Le joli jouet, pour le montrer
Fièrement à tes amis. Mais, voilà,
Le jour n’est pas encore fini
Que le jouet est déjà cassé.

Et demain. Ah ! pour demain
Tu t’adaptes aux besoins du temps
Tu cesseras tes jeux et commenceras à apprendre
Tu veilleras tard pour étudier
Et tu subiras les ironies éternelles de la vie.

Tu ne manqueras pas de désirs, mais avec une telle peur
De ce que nos désirs mortels nous coûtent
Tu sacrifieras et souffriras et courtiseras
Et connaîtras de l’amour ce que nous avons tous connu
Et le bien et le mal en cette vie.

Puis tu oublies, mon cher enfant,
La douceur de ces désirs humains
Et vois le paradis dans une maison paisible
Où homme et femme et fils sont réunis
Tu vois l’espoir dans les enfants.

Tu écriras, ou non, des vers
Et parviendras à la gloire dans ta jeunesse
Ou bien passeras toute ta vie dans la misère ;
Tu es une image de moi-même.

Tu es une part de moi, et je suis
Ce que les générations passées ont tramé,
Tu n’es autre qu’une image d’Adam,
Où l’aube et le crépuscule prennent leur plus belle apparence ;
Ainsi les hommes sont-ils des ombres et des images.

*

Doute et Certitude (Doubt and Certainty) par Yousif M. Al-Tinay (Yusif Mustafa Al-Tinay) (original anglais)

Quelle perte et quel gâchis, aimer
Qui ne connaît l’amour !
Quelle perte et quel gâchis
Que les larmes versées pour ce qui ne les sèche point !

Puisse Dieu me pardonner ! Bien souvent
Elle fut généreuse de ses larmes.
Chaque fois que nous en voyions verser.

Elle fut par l’amour conduite à donner son doux baiser,
Et le doux nectar de ses lèvres
Étancha ma soif, quand je le bus à petites gorgées.

Elle apaisait mon cœur anxieux
Chaque fois qu’il frissonnait
De désir ardent, et ainsi le sauva.

Si mon cœur a douté de son amour pour moi
C’est la jalousie de l’amour qui le secoua.

Et l’amour est la meilleure excuse offerte
Par cela qui fut affolé de sotte jalousie.

Elle est ma bien-aimée, pour moi
…..la seule,
L’aimée que je reconnais
Par ses qualités pareilles au miel.

Mon amour pour elle grandit chaque instant,
Comme la pluie tombant d’un nuage généreux.

Mon cœur est conforté chaque fois que mes yeux
Regardent les siens
Et voient en eux une mer dont les conques diamantines
Sont inaccessibles aux plongeurs.

Ses yeux sont si profonds par ce qu’ils disent,
Le plus clair étant que l’amour
A cédé la fleur que nous cueillons.

Chacun de nous est ivre de l’amour de l’autre,
Ainsi, ni les médisants ni quoi que ce soit
Ne pourra nous dissuader.

Je suis heureux avec elle,
Comme amant et comme aimé.
Combien fortuné le cœur dont
Les sentiments n’ont pas été vains !

Alors ! comment mon cœur pourrait-il, malgré
Le bonheur dont il jouit, permettre
À ses peurs de l’assaillir encore ?

Puisse la crainte qui est la sienne – un changement chez ma bien-aimée –
Ne se réaliser jamais jusqu’à
Ce qu’il cesse de battre !

*

Pickpocket (Pick-pocket) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub

Il a faim et ne voit pas
Sa faim devenir une myriade d’yeux,
Dans chaque œil une bouche béante.

La faim l’a plongé dans la torpeur
Sa nourriture : des miettes
Tombant des tables profuses
Autour de lui tout est noir de rouille,
Enveloppé de mirage, obscurci par des nuages mouvants.

Et la souffrance ne vient pas seulement du feu
De chaque respiration,
Car la souffrance est la peine des ventres affamés
Et les miettes ne sont pas une réponse au rêve,
Mais une vague de folie.

Il halète en lasses exhalaisons à la poursuite d’un désir fou
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties, sans tenir leur promesse
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties, pour revenir peut-être encore.

Les cafés aux portes ouvertes l’ont vu souvent
Passer sans boire une tasse,
Sans prendre sa part de leurs multitudes de verres
Ni se reposer sur leurs chaises nombreuses.

Ses pas le conduisirent à une mosquée
Cherchant une planche dans l’obscurité de la nuit
Où il pourrait peut-être endormir sa peine

Il s’endort, et dans son corps las endort
Des vallées de tristesse et des montagnes de soucis
Suscitant au-delà de la ténébreuse frontière
Des trésors où irradie la nourriture,
Boissons pétillantes et miches dorées,
Ses quelques miettes devenant en rêve
Des tables couvertes des mets les plus succulents,
Son monde à présent enveloppé dans les mines les plus étincelantes
Son désert entièrement couvert par un mirage.
De lui ne reste
Que la tristesse roulée dans un burnous
Allant et venant comme un fantôme.

La nuit était calme, à part une brise fugace
Et des étoiles murmurant dans l’obscurité.
La lumière avait brisé ses chaînes
Avec son dernier souffle
Nourrie par les champs qu’elle avait nourris
Planant en lente et agréable lassitude,
La rosée convertie en feuillage dans son sein
Un oiseau regagne son nid
Pour dormir à l’intérieur du nid rempli de graines
Son bec infatigable
Au bord d’un ruisseau chantant,
Un horizon bleu dans ses ailes
Parmi l’aube parfumée de fleurs.

Et le matin revient inconscient
Une naissance à nouveau
L’homme misérable revient à la vie
Traînant sa lassitude.
Quand les flammes du matin brûlant ont mis le feu à ses pieds
Le sommeil l’appelle à nouveau depuis l’ombre
Où les jarres d’eau restent fraîches
Une tasse d’étain à leur goulot
Il eut la nostalgie de sa mère défunte il y a longtemps
Et le souvenir lui fit verser des larmes
Il s’endormit, rêves enfilés comme des lanières
Sans amis, sans amis.
Il ne pouvait rien faire qu’attendre,
Il ne pouvait rien faire que fuir.

Et le temps passa,
Son cœur regardait au loin son attente infinie
Il arriva au tombeau d’un saint homme
Où les gens se réunissaient en foule
Avec des offrandes.
Un arbre qui pousse et dont les fleurs ne fleurissent pas
Sauf avec des soupirs de tristesse
Blessure sur laquelle le blessé repose
Il marche
Sa nourriture la route sans fin
Où des foules et des foules cherchent une miette il y a longtemps perdue
Et ne trouvent que désastre.

Il eut la surprise de voir les maigres doigts de sa main grandir
Et dans son cœur rugit une jungle.

Parmi le tapage du marché et de la cohue
Il jeta sa paume émaciée
Qui tomba sur une onde hagarde.
Elle revint à lui furtivement
Tenant quelque chose qu’il ne pouvait voir
Mais qu’un passant vit bien.
Le lierre poussait sur les barreaux du tribunal
Changeant sa contenance criminelle
Sans racines
Il tomba dans la cage du tribunal
Les bras autour des barreaux de fer,
Les yeux perdus dans l’abîme ouvert.

La justice regardait de haut
La paix soit sur elle
Vêtue de robes propres, sa voix un soupir
L’air sage, tournant page après page
Léchant ses pattes
Faisant de chaque mot une épée,
Un chien à la chair galeuse, rongée
Avec des trous dans le pelage
Ses crocs dégarnis luisants
Pénétré d’une flamme féroce
Son maître le dressant à coups de pierre.

*

Le Coquillage vide (The Empty Conch) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub

J’étais debout sur les vagues de la mer rouge,
Les vagues étaient bleues, les vagues étaient vertes,
Les vagues étaient jaunes, les vagues étaient grises,
Mes yeux là-bas
………………………À l’horizon…
……………..Là-bas
………………………Les vagues étaient immobiles…
Les vagues
…..Comme un mur brisé
Dans le vide, brisant le vide.
………………………Le vide…
Entouré par des vagues pétrifiées de sable.
Où que je tourne la tête, des vagues
……………..Des vagues,

………………………Des vagues.

Et puis mes yeux me tirèrent en arrière,
Là où, à mes pieds,
Le ressac avait jeté un coquillage vide,
Des profondeurs de cette mer torrentielle,
Et des mouvements des profondeurs de laquelle il prit forme,
Et reçut la vie et se mit à ramper,
……………………….Courant le long des vagues.
……………..Puis
Il perdit le mouvement
Et la structure resta.
Mes yeux étaient là-bas
……………………….À l’horizon…
Où les vagues étaient immobiles…
Les vagues comme un mur brisé, brisant le vide.
Les vagues de sable l’avaient entouré,
Et s’étaient fossilisées sur lui.
Et moi,  je suis calme
………………………Tandis que dans mon calme
Existe un vide épuisant, et un souvenir mystérieux.

Ma vie est pleine de coquillages vides.
Et pas plus tard qu’hier j’enterrai un coquillage vide.
J’avais pris à ma vie sa forme et sa vie.
………………À présent,
Il repose sous terre…
Là-bas dans les tombes
De l’autre côté de l’horizon…
…..Suis-je un coquillage vide,
……………..Ma tombe est-elle là-bas…
Mon pays pourrait-il ne jamais voir
Ce que perçoivent les poètes
Dans le tumulte de la vie

J’ai vu un coquillage vide…
…………………….Des paroles dépourvues de sens
Sortaient de son intérieur vide
Et les gens étaient des vagues…
Autour du coquillage,
…………………….Ils faisaient silence,
…………….Admiratifs
…………………Mais jamais ne cherchant.

Naguère, même la poésie,
La poésie était un vin.
Elle ne guérit plus…
Je me souvins d’un poète arabe
Qui avait prophétisé…
Il s’était demandé, la douleur perçant sa raison :
Si je cherche le vin pur rouge sombre…
………………..Je le trouve,
Bien que manque encore
………………..L’aimée de mon âme…
……………Suis-je une pierre ?
………………..Et,
Pourrait-il voir, l’aveugle d’Al-Ma’arra1 ?

1 L’aveugle d’Al-Ma’arra : Abul Ala’ Al-Ma’arri, « l’aveugle d’Al-Ma’arra » (du nom d’une ville en Syrie), poète du onzième siècle.

*

À un visage blanc (To a White Face) par Mohammed Al-Fayturi

Est-ce parce que mon visage est noir
Et le tien blanc
Que tu m’appelles esclave
Et piétines mon humanité,
Méprises mes croyances
Et me forges des chaînes,
Bois injustement le vin de mes vignes,
Te nourris insolemment de mon blé
Et me laisses dans l’amertume ?
Portes le vêtement que je suis fatigué à tisser
Et me laisse vêtu de soupirs et de luttes ?
Tu vis dans un jardin d’Éden
Où la pierre a été taillée par mes mains
Tandis que je suis accroupi depuis longtemps dans les cavernes de la nuit
Couvert de ténèbres et par le froid glacial,
Me nourrissant comme une chèvre de ma misère,
La fumée de mon insignifiance s’élevant autour de moi.
Et quand la rivière de l’aube monte et déborde son cours,
Je réveille mes maigres moutons et les conduit aux champs
Et quand ils ont engraissé, tu te régales de leur viande
Et me jettes les entrailles et la peau.
Non, frère, non. Mes sentiments révoltés
Ne peuvent à présent être apaisés.
Hélas, je ne suis pas un hibou
Qui peut se nourrir de vers, ni un singe.
Je suis humain, ta mère et la mienne sont toutes deux d’argile
Et la lumière n’est l’aïeul d’aucun de nous.
Alors pourquoi me dénies-tu mes droits
Tandis que tu prends ton plaisir :
Combien de temps dresseras-tu la tête comme mon maître
Et baisserai-je la mienne comme ton esclave ?
Est-ce parce que ton visage est blanc
Et le mien noir ?

Et quand la mort est esclave
Et quand l’agression n’est qu’esclave
Et quand les hommes libres sont esclaves en un pays conquis
Et quand le destin est esclave
Sous l’habit de Dieu
Et quand les messages des prophètes sont fallacieux
Et les religions destinées à tromper,
De chaque sépulture de mon pays surgissent
Les morts oubliés, les esprits brisés
Qui haïssent l’humanité, et tous les ennemis de l’humanité
Déversent leur mépris sur les cieux et le destin.

*

Afrique (Africa) par Mohammed Al-Fayturi

Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton rêve noir.
Tu as dormi si longtemps, n’es-tu point lasse –
N’es-tu point fatiguée du talon du maître ?
Tu es restée couchée si longtemps sous le voile obscur de la nuit
Épuisée dans ta hutte décrépite
Délirante d’espoir jaune
Comme une femme qui de ses propres mains
Construit les ténèbres du lendemain
Affamée, mâchant ses jours
Comme le gardien paralysé du cimetière
Avec un passé nu
Et nulle gloire avec laquelle couronner l’avenir, nulle grandeur.

Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton ego noir.
Le monde est passé à côté de toi
Les étoiles ont tourné au-dessus de toi.
L’inique reconstruit ce qu’il a détruit
Et le pieux méprise ce qu’il adorait
Mais toi, tu restes où tu étais
Comme le crâne d’un naufragé mort
Et tu es comme le crâne d’un homme mort.
Je m’étonne que tes veines n’aient pas éclaté
Dans leur rire sarcastique.
Tu n’es qu’un esclave.

Que les cadavres de notre histoire ressuscitent
Que soit érigée la statue de notre haine.
Le temps est venu pour le noir
Caché jusqu’à présent aux yeux de la lumière,
Le temps est venu pour lui de défier le monde,
Le temps est venu pour lui de défier la mort.
Que le soleil s’incline devant nous,
Que la terre craigne nos voix.
Nous la remplirons de notre bonheur
Comme nous l’avons couverte de nos tristesses.
Oui, notre temps est venu, Afrique,
Notre temps est venu.

*

Un voyage (A Journey) par Mohammed Al-Fayturi

Que vois-je, ô ténèbres ?
Une caravane de bossus
Avançant péniblement dans la nuit,
Pieds nus, sans vêtements, hébétés,
Pleurant, se lamentant et priant.
Conduits par un effroyable géant
Qui sème la misère dans leurs âmes.
Un géant plein de fierté et d’orgueil
Et dont la poitrine frémit de haine et de folie.
Pleurez avec moi pour la procession des victimes
Qui remplissent l’air de leurs cris et gémissements.
C’est une ancienne pièce de théâtre
Jouée par Khafra et Mena2.
Et après des milliers d’années
Les Pharaons dominent toujours les siècles.
Pourquoi sommes-nous si immobiles ?

Que vois-je, ô larmes ?
Un palais que créa la gloire.
Sont-ce là ses murs,
Ou bien des miroirs sur les murs comme neufs.
Ô jardin du paradis dans ta grandeur
Nous t’avons perdu quand nous t’avons désiré
Et nous te désirons quand nous ne pouvons te posséder.
N’exhale point ton parfum,
L’odeur de nos huttes nous a suffoqués.
Ne danse point pour le Printemps,
Car les ténèbres de nos huttes nous ont aveuglés.

Que vois-je, ô vie ?
Ma perplexité me rend fou.
Deux tombes, l’une construite en marbre,
Dont les couleurs éblouissent les yeux,
L’autre gravée sur une pierre,
Je jure qu’on la remarque à peine.
Sur l’une le printemps est généreux
En roses et jasmins.
Sur l’autre marche l’automne,
Bénissant les maudits arbres épineux.
Malheur à toi, ô Dieu juste,
Dont les décrets font de nous un objet de dérision.
Même devant la mortalité, il existe une balance
Pour séparer le diamant de la poussière.

2 Khafra et Mena : Deux pharaons d’Égypte.

*

En un pays étrange (In a Strange Land) par Salah Ahmed Ibrahim

As-tu connu l’humiliation d’être un homme de couleur
Et vu les gens te montrer du doigt en s’écriant :
« Eh toi, le nègre noir ! »
Es-tu allé, un jour, voir les enfants enfants
Avec toute ta tendresse et ton émotion
Et au moment où tu étais sur le point de t’oublier complètement et de pleurer
Le cœur débordant,
« Comme les enfants qui jouent sont merveilleux »,
Ils te remarquèrent et se précipitèrent vers toi pour former une farandole :
« Un nègre noir, nègre noir, nègre noir ! »

As-tu connu la faim en un pays étrange
Et dormi sur le sol humide, sur la dure terre nue
La tête sur tes bras pour te protéger du maudit froid ?
Et quand tu t’en vas, tu éveilles la suspicion dans les yeux,
Percevant les murmures des gens, les yeux des femmes qui se ferment,
Et un doigt pointé ouvre la plaie dans ton cœur poignardé.
Et tu portes toujours la couleur de ta peau comme une honte
Et en ton sein se tortille le sentiment d’un être humain
Et tu pleures avec un cœur muet, suffoqué.
C’est l’humiliation que souffre le noir en un pays étrange,
Dans un pays où la mesure des gens est leur couleur.

Une semaine passa, puis deux, et j’avais faim,
J’avais faim et personne pour s’en soucier.
J’avais soif, et ils ne me donnaient rien à boire.
Et le Nil si loin, le Nil si loin.
J’étais seul, pensant à ma mère et à mes frères
Et à celui qui récite le Coran au milieu de la nuit
Dans mon pays, le lointain pays de mes amis,
Loin au-delà de la mer et du désert,
Dans mon pays, où l’étranger est respecté
Et où l’hôte est aimé
Et reçoit la dernière goutte d’eau au cœur de l’été
Et se voit offrir le dîner des enfants
Ou bien est accueilli avec un sourire s’il n’y a rien à donner.

Et je me mis à chanter avec passion – ma peine était aiguë.
Ô oiseaux migrateurs qui volez vers mon pays
Au nom de Dieu, emmenez-moi, je suis prêt,
Le destin m’a coupé les ailes
Je suis assis dans un coin, sur ma valise
Et quand l’ombre décroît je me cherche un autre coin.

Mais les oiseaux sont partis et m’ont laissé
Ils n’ont pas compris le sens de ma chanson.

*

Le Fruit et le Nectar (The Fruit and the Nectar) par Mohammed Al-Mekki Ibrahim

Une mulâtresse
Une rose imbibée de couleur
Tes yeux sont des puits profonds de khôl
Les strophes d’une berceuse s’enroulent autour de ton corps

Je suis le nectar
Tu es le fruit
Et une centaine de bourgeons mulâtres
Fleurissent dans ton sein.

Africaine
Et Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.

Celui qui t’achète vole
La fragrance des clous de girofle
À la brise du soir
Les plages à l’île
Les vagues à la mer
Et la chaleur au soleil levant.

Celui qui te possède
Gagne un baume pour les plaies
Et un chant funèbre pour consoler sa tristesse.

Celui qui t’achète
Me prend aussi.
Oserai-je renoncer à mon âme
Et abandonner la parole de Dieu ?

Qu’ils demandent les palmes fléchissantes
S’ils ont vu des sables comme les tiens
Baignés par les ondes et scintillants.

Qu’ils demandent les golfes enveloppés de mystère
Si les vierges sirènes
Même en rêve
Peuvent t’être comparées.

Qu’ils demandent les vagues d’envahisseurs
Si dans les jours de la guerre
Ils ont rencontré une rebelle comme toi.

Qu’ils demandent.
Et à l’aube chaque colombe chantera
Ta beauté en fleur.
Qu’ils demandent.
Et l’épée et la parole répondront.

Ô fruit succulent.
Ils essayèrent de boire le vin de ta vie
Jusqu’à ce que la lie soit étanchée
Au ventre de ton fût.

Ils vinrent pour profaner le sanctuaire de ton honneur
Jusqu’à ce que la débauche se déchaîne
Et les turpitudes défient le regard du jour.

Maintenant ils sont partis.
Mais le fût profond reste plein
La ronde des coupes débordantes
Et des gobelets continue.

Secoue les racines du printemps,
Et de toutes les tristesses passées
Purifie ton âme.

Tord les citadelles endormies
Pour qu’elles se réveillent,
Et garde la vision de l’avenir.

Les abeilles vont et viennent dans les prés
Et les fleurs éclosent pour toi.
L’Est est Rouge.
Et tu es vêtue de joie.

Nous allons de l’avant, tandis qu’ils restent en arrière,
Jusqu’à ce que nous rencontrions la fin.

Le sommeil capture les yeux de tes amants
Quand ils reviennent avec des fantasmes.

Pourquoi les palmiers dodelinent-ils confusément ?
Les oiseaux de la baie ne chantent-ils plus ?
Et le monde entier dort-il –
Sauf moi
Ton parfum
Et les lances croisées de tes gardes ?

Au moment où je les quitte,
Haletant, je cours vers toi
Les cheveux trempés
Les bras radieux de flammes.

Laisse la porte ouverte
Chauffe ton lit pour moi
Et asperge-toi de la fragrance du musc
Parce que, bercé dans tes bras au crépuscule,
J’ai une longue histoire à raconter.

Ô fruit succulent
Les moments d’amour sont courts.

Le jour point
La mer s’apaise
Admiratives les palmes bruissent
Le lac du palais se teint de profonds indigos
Les abeilles saturent de baisers les bourgeons de rose

Je suis rendu jeune à nouveau
Resplendissant
Drapé dans les rayons éblouissants de la nouvelle lumière.

Réfléchis-toi dans mon visage un instant
Médite profondément sur ma figure

Car je pars avec l’imminent reflux
Mais avec la marée je reviendrai
Porté par les vents
Les vagues
Et les étoiles.

Dans ma résurrection
Je reviendrai d’entre les morts.
Mon visage
Tu reconnaîtras.

Car tu as gravé mon nom
Sur le sable et les rochers.
Et en commémoration
Je suis devenu un souvenir
Luisant sur les ardoises de l’amour.

À présent je meurs
Mon envie pour l’arôme de ton corps insatisfaite
Mon désir pour le contact de ta poitrine inassouvi.

Promet-moi que tu m’inviteras encore
À la chaleur de ton sein
Et enrouleras la nuit de tes cheveux

Autour de mes bras forts
Pour que ta couleur se fonde dans la mienne
Et que nous soyons un.

Je cesse d’exister en ce monde
Je me suis absorbé en toi.
Unis-moi aux tombes des fleurs équatoriales
Attache-moi aux jours de la souffrance
Enchaîne-moi aux temps de l’esclavage
Réunis mes restes immortels
Et jette tes bras autour de mon âme.

Ô Mulâtresse
Je sens encore le parfum
Et la vigueur de ton corps
Africaine nue
Chaste Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.

*

Le Masque du chevalier (The Knight’s Mask) par Al-Nur Osman Abbakar (Noor Osman Abakar)

Cache cette beauté aux yeux du vieux magicien,
À la lune,
À ceux qui sont peinés de me voir triste,
Aux amateurs de géomancie dans les ruelles moisies de la ville
Tendeli3 est jalouse de toi.
Azat Al-Khalil4 est jalouse de toi.
Je suis jaloux de mes yeux qui te regardent –
Habillée et nue.
Avec le rebec je descends aux enfers
Trompant et blessant les gardes
Et rassemblant ta beauté cachée.
Porte une amulette
Et masque mon masque aveugle !

3 Tendelti : Ville du Soudan (glossaire de l’anthologie).

4 Azat Al-Khalil : Référence à une célèbre chanson du poète Al-Khalil à sa bien-aimée (glossaire).

*

L’Enfant chante sur le balcon (The Child Sings on the Balcony) par Al-Nur Osman Abbakar

Les profonds soupirs de ma bien-aimée en exil
Sont répandus par une guitare oubliée
Dans l’esprit de l’enfant.
Les traits de ma bien-aimée en exil
Sont un châle dans le vent
Transporté jusqu’aux branches du balcon
Par un oiseau,
Un oiseau blanc comme les ailes de la pitié.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont une guitare.
Les traits de ma bien-aimée sont un oiseau.
Dans mon cœur un flambeau du royaume
De ce matin à voir
Frotta ce qui était déchiré sur ma joue
Depuis les îles de clair-obscur de mon chemin,
Remplit les deux yeux
Des visions de deux vies séparées.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont un oiseau.
Les traits de ma bien-aimée sont une guitare.
L’enfant embrasse la guitare.
L’enfant communie avec l’oiseau.
L’enfant chante sur le balcon.

*

Le Jour où je suis né (The Day I was Born) par Morris Onek Latom (original anglais)

Naissez, vous qui devez naître après moi,
Laissez-moi vous voir, vous que j’ai laissés derrière moi dans le ventre,
Que je hais le jour où je sortis du ventre !
Je poussai un drôle de cri le jour où je sortis du ventre !
Car je rencontrai de drôles d’yeux qui me regardaient,
De drôles de mains qui tenaient ma chair douce.
Je poussai un autre drôle de cri le soir même
Car en ouvrant les yeux pour de bon
Je vis que j’avais été rejeté de mon univers.
Allongé, désespéré, j’essayais de respirer,
Ma tête me faisait mal parce que j’avais été jeté
La tête la première.

Des sons sortis de la plus grande bouche que je vis jamais
…fermèrent presque mes oreilles.
Des lumières du plus grand éclat que je vis jamais
…me rendirent presque aveugle.
Du lait du plus grand sein que je vis jamais
…força son passage dans ma bouche.
Les mains de la plus femme la plus forte que je vis jamais
…déplièrent mes jambes.
Que je hais le jour où je suis né et fus jeté hors du ventre.

Naissez, vous qui devez naître après moi
Et écoutez ce qui arriva le jour où je suis né.
Que je hais ce jour où je suis né,
Car on ne me laissa pas le temps de penser.
Le vent souffla sur ma tête et mes oreilles,
La poussière entra dans mes yeux,
Et je fus forcé de déplier les jambes
Dans l’eau chaude du bassin.
Je poussai un drôle de cri
Mais sans force pour qu’on m’écoute.
Cela se passait le jour où je suis né.

Naissez aveugles,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi garderez-vous ainsi les visions
Auxquelles vous étiez accoutumés dans le ventre.
Ne voyez pas ce qui nous rend en ce monde
Aveugles, hagards…

Naissez sourds,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi n’entendrez-vous pas
Les insultes qui blessent.
Vous ne connaîtrez pas l’histoire
De notre tribu, de notre clan…

Naissez muets,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi ne révélerez-vous à personne
Les secrets de votre esprit.
Vous ne chanterez les chansons qui sont dans votre esprit
À personne, qu’à vous-mêmes…

Naissez boiteux,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi épargnerez-vous vos jambes
Comme vous le faites dans le ventre.
Vous n’irez jamais chasser…

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