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Poésie révolutionnaire du Suriname

Je ne sais s’il existe au monde un pays plus étrange que le Suriname (capitale : Paramaribo). Pays à la population principalement noire, qui parle néerlandais, en Amérique du Sud. À quoi l’on peut ajouter que c’est le seul pays d’Amérique marqué par les cartographes de l’islam, en raison d’une proportion de Musulmans estimée entre 15 et 20 %, l’islam ayant été importé là par les travailleurs malais venus des Indes néerlandaises, l’actuelle Indonésie.

Ancienne colonie des Pays-Bas, comme quelques îles-confettis caribéennes, le pays, voisin de la Guyane française, n’est devenu indépendant qu’en 1975. Sa langue officielle est le néerlandais mais la population pratique aussi – surtout les Afro-Surinamiens – le sranan ou sranantongo, créole national. Plusieurs des poèmes qui suivent ont été écrits dans cette langue et je les ai traduits depuis une version en néerlandais.

L’histoire du pays depuis l’indépendance est marquée par un coup d’État en 1980 et une dictature militaire jusqu’en 1991. L’ex-dictateur Desi Bouterse fut reconduit à la tête du pays en 2010 à la suite d’élections libres (la population ne semblait donc pas trop lui en vouloir). Le régime militaire qu’il dirigea établit des relations avec Cuba, avant de s’en distancier au moment de l’intervention de l’armée nord-américaine à la Grenade (événement que je relate brièvement en introduction à la Poésie révolutionnaire de la Grenade ici). En tant que président démocratiquement élu, il conduisit une politique internationale « bolivarienne », cherchant l’appui des États qui suivent cette orientation. Le contexte posé, je ne voudrais pas que l’on comprenne le titre de ce billet, à savoir l’expression de poésie révolutionnaire, autrement que comme désignant une sensibilité révolutionnaire, car je n’ai pas vraiment cherché à savoir si l’engagement des uns et des autres reflétait bien ce qualificatif. Parmi les poètes que j’ai traduits, certains, comme Eddy Pinas et Trudi Guda, ont soutenu le coup d’État et le régime militaire, d’autres en ont été les victimes, comme Jozef Slagveer, qui fut éliminé physiquement, après avoir été, cependant, le porte-parole civil de la junte, c’est-à-dire qu’il en était devenu un dissident.

Les poèmes sont tirés de l’anthologie Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne) compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les poètes sont : Eugène Rellum (trois poèmes), Johanna Schouten-Elsenhout (2), Henri Frans de Ziel connu sous le nom de plume Trefossa (3), Kwame Dandillo (2), Shrinivási (1), Orlando Emanuels (2), Bernardo Ashetu (1), Michaël Slory (3), Rudi Kross (2), Eddy Pinas (1), Trudi Guda (3), Jozef Slagveer (2), Dorothee Wong Loi Sing (1) et André Pakosie (1). Sur ces vingt-sept poèmes, dix-huit ont été écrits en néerlandais, neuf en sranan.

*

Négritude (Negerschap) par Eugène Rellum

La négritude
est vanille en fleur
haut dans les arbres de la forêt ;
sur une vaste étendue
l’odeur s’en répand,
forçant chacun
à la chercher des yeux
autour de soi.

Elle m’enveloppe
dans des pensées chaudes, parfumées,
je lui trouve plus de saveur
qu’au plus riche banquet.

Elle m’est source
de fierté :
c’est mon drapeau,
mon poing,
mon soleil.

*

Franchissement (Doorbraak) par Eugène Rellum

Quand viendront les crues
les rivières gonfleront
comme les belles poitrines
des femmes de Kaiman-Kondre.

Alors mon bateau
enfin pourra se rendre là

les bancs de boue
ferment à présent tout accès.

Quand viendront les crues
j’espère voguer
sur la crête de la vague de tête
pour
accompagné du tambour apinti
porter le message
depuis longtemps murmuré
mais encore incompris.

*

La grenouille noire (De zwarte kikker) par Eugène Rellum

Il aimait être avec eux
dans la mare de boue ;
ils étaient gris sale,
il était noir ;
ils disaient :
pas de problème, aucun souci,
nous sommes tous
des grenouilles dans la boue.

Mais certains ne pouvaient
s’empêcher
de remplir l’air
toute la nuit,
et parfois tout le jour,
de leur chant de grenouille ainsi :
nikker…
nikkerrr…
krrr…1

1 Le chant des grenouilles est ici rendu par le mot nikker, anglicisme qui signifie nègre dans un sens péjoratif. Le mot désigne également, de manière plus ancienne, une sorte d’ondin, un esprit malfaisant des eaux.

*

Mon rêve (original en sranan : Mi tren, néerl. Mijn droom) par Johanna Shouten-Elsenhout

Entends ma voix
crier comme une mouette
derrière les rochers.
Mon cœur bat dans une angoisse mortelle.
Je cherche un endroit pour me cacher
où vive l’amour.
Je vole comme un oiseau de paradis
dans la tempête
au-dessus des hautes montagnes.
Les rapides de la rivière m’entendent appeler.
Mon corps tourne et vire de-ci de-là.
Seul le ciel voit
mon tourment.
Ô mon pays, mon buisson de roses,
mon nid !
Quand soudain la mort m’atteint
dans mon rêve.

*

Kodyo (original en sranan) par Johanna Schouten-Elsenhout

Je n’en peux plus,
terre-mère,
de ce que je vois.
Je ne veux plus
entendre d’histoires
qui me fendent le cœur.

Je n’en peux plus
de mes errances affamées
parmi l’abondance
qui n’a qu’une prière à donner :
Pardonne-moi,
mon Dieu,
les pauvres ne sont point voraces.

Je n’en peux plus,
Maisa2,
du poisson des pauvres au temps de l’esclavage
qui nage tous les jours dans mon sang.

Je n’en peux plus,
tambours apinti,
de danser cachée
pour ne pas perdre courage.
Je ne le fais plus.

Je veux vivre à la lumière du jour
en libre citoyenne.

Entendez-le ô gens
pour que
je puisse être moi-même.

2 Maisa : Terre-mère.

*

terre-mère (sranan : gronmama, néerl. : grondmoeder) par Trefossa

je ne suis pas moi
tant que mon sang
n’est par toi possédé
dans toutes les veines de mon corps.

je ne suis pas moi
tant que mes racines
ne descendent, poussent,
ma terre-mère, jusqu’à ton cœur.

je ne suis pas moi
tant qu’il ne m’est donné
de conserver, porter ton image
dans mon âme.

je ne suis pas moi
tant que je ne l’ai pas crié
de joie ou de peine
par ma voix.

*

Granaki (original sranan) par Trefossa

la rivière coule
au bord du débarcadère de mon cœur,
la nuit tombe
mais ce soir
les lampes brilleront.

sur mon ponton
les lanternes brilleront aussi
pour montrer
les coins pourris,
afin que les pieds suivent
les endroits secs.

Viendras-tu ce soir,
Granaki ?

car si tu ne viens pas,
à nouveau je devrai
marcher sur les pierres et les souches,
marcher et chercher
des ponts cachés
pour arriver jusqu’à
ton seuil.

*

indépendance (sranan : srefidensi, néerl. : zelfstandigheid) par Trefossa

connais-tu la force
des nombreux siècles
derrière toi
qui poussent tes descendants
vers les nombreux siècles
à venir ?

peuple,
toi qui lèches le miel des mensonges
au point que tes chromosomes eux-mêmes en sont pleins,
quel en sera le bénéfice
à la fin ?

après les mois
qui terminent l’année
d’autres commencent
qui tendront l’oreille
à l’appel de quelque chose de nouveau.

peuple,
lave-toi
avant qu’un nouveau serment sacré
passe tes lèvres.

peuple,
lave-toi
pour qu’une société nouvelle
remplisse la terre
– à craquer –
d’un avenir rouge.

*

L’Histoire se répète (titre en français dans l’original néerlandais) par Kwame Dandillo

Avec la peau du serpent sacré
tu as fait une ceinture
pour ton pantalon.
Avec le bois de mon kapokier
tu as fait une batte de base-ball
et tu m’as interdit
de servir mes dieux.
Tu as fait sauter mes montagnes saintes
à la dynamite
et au-dessus de mes lieux consacrés
tu as franchi le mur du son.
Et tu as donné mes dieux à des musées.

Oui, je t’ai laissé faire tout cela.
Mais à présent, avec le bois
de tes bancs d’église
je fais mon tambour et ses maillets.
Et du bronze fondu de tes cloches
je forge des fers pour ma sagaie.
Autour de tes autels dansent à présent mes chants de guerre.
Qu’ils osent un peu l’interdire !
Mon peuple appelle en kromanti le winti3.
Nous sommes libres de te rendre la pareille
ou… d’y renoncer par décence.

3 Kromanti et winti : Dans la religion afro-surinamienne du winti, où ce terme désigne l’esprit surnaturel, le kromanti est un langage rituel secret.

*

Paramaribo (original néerlandais) par Kwame Dandillo

Perdu je marche
le long de tes belles avenues
et vois les taudis
comme une série de trous
dans une dentition parfaitement blanche

Les gens déambulent en sueur
sous un soleil de plomb
et je me demande très étonné
pourquoi ils rient,
où trouvent-ils la force
de continuer
alors que la température grimpe
et que tout ce qui vit halète

Je sens un besoin de liberté
me prendre à la gorge

Pardonnez-moi si
dans mon désespoir j’en viens à penser
qu’œil pour œil dent pour dent
doit être la loi de tout pays
où des foules de pauvres paradent sans fin
entre les limousines
de leurs nouveaux maîtres

*

Deháti (original néerlandais ; le titre signifie « villageois » selon l’anthologie) par Shrinivási

Balayé
depuis la fange
et de la bouse de vache
aux talons
j’ai franchi le seuil
de la Ville.

Je professais une foi nouvelle
de Caritas
Justitia.
Mais les patriciens
jamais ne rompirent le pain
avec un paria.

Alors je suis retourné
à la paille
des étables
étranger
et repoussé
parmi mes propres gens.

*

Agriculteur (Landbouwer) par Orlando Emanuels

Dis-leur
que je
ne veux pas
mourir
Le champ
est planté
jusqu’au toit
de padi contre la faim
Bientôt
mes mains vont
éclore
dans le champ de boue
Déjà le riz
et la révolution
pierres angulaires
sont nés de notre sang
tandis que le convoi de coolies
trace encore
des sillons
dans le bran
Dis-leur
que je
ne veux pas
mourir
Dis-leur

*

Processus (Proces) par Orlando Emanuels

Voilà qu’avec
les années
mes cheveux grisonnent
mes pas et mes pensées
vont plus souvent le long de l’herbe et des fleurs
voilà que dans un dialogue de silence
j’apprends à mieux comprendre les choses
cela me va d’aller
seul
sous des étoiles amies
peut-être ai-je trop cherché
trop loin
et je n’ai rien trouvé que je
pusse garder comme saint
la seule chose qui reste
est l’amitié
je deviens plus sage
avec les ans

*

Asamar (original en néerl.) par Bernardo Ashetu

Pourquoi aucun profit, Asamar ?
Je t’ai donné les plus belles bananes.
Tu es restée dehors tout le jour.
Tu as parcouru la ville caniculaire,
tu as crié et cherché querelle
alors que tes paniers étaient jaunes des
plus belles bananes que je t’avais données pour
les vendre avec profit.
Maintenant te voilà de retour, pâle,
fatiguée, tu t’assois sur une pierre
les yeux vers le jour qui se retire
au crépuscule. Tu n’as rien vendu.
Tu restes indifférente, insatisfaite et
apathique. Tu veux mourir mais tu sais
que demain encore le jour
reviendra avec l’insoutenable
rayonnement de son cœur.

*

Orfeu negro (original en sranan) par Michaël Slory

Je chanterai
pour faire venir
le soleil
quand les étoiles seront effacées
du ciel.
Je chanterai
dans des nuages orange,
pagnes tachetés de violet,
de noir, qui ne pourront rester
quand mon soleil se lèvera ;
un message jaune
à ceux qui sont encore couchés dans leurs campements,
tous les aveugles de sommeil…
Je chanterai
pour faire monter
le soleil
de l’eau
si infiniment vaste,
jusqu’à ce que vous sortiez
pour écouter
le récit qui sourd
de mon cœur :
quelques gouttes de soleil du matin.

*

Nous les nègres (sranan : Wi nengre, néerl. : Wij negers) par Michaël Slory

Ô nègres !
Quand nous regardons derrière nous
pour voir ce qui s’est passé
nous nous
recroquevillons : « Oublie. »
Mais quand je me suis retourné
j’ai vu la mer
avancer à pas chancelants vers les racines des palétuviers,
dans l’écume blanche,
longue, longue larme,
et je murmurai en moi-même :
Ô nègres !
Comment devons-nous regarder
dans le miroir
de l’Histoire, sombre, si sombre ?

*

À Djewal Persad (Gi Dyewal Persad / Voor Djewal Persad) par Michaël Slory

Tu es rose,
tes habits sont roses
comme la lueur de l’aurore sur les plates-bandes de haricots,
humides mais seulement de rosée.
Un clair soleil du matin
illumine
tout ton corps.
La Holi4
joue de son tambour
jusqu’au soir.
Mon dos est bleu
encore, les cicatrices
ne veulent pas disparaître.
Mais nous verrons bien.

4 Holi : Il s’agit du festival hindou connu sous ce nom, également appelé fête des couleurs, où les gens se jettent de l’eau colorée. Il existe au Suriname une communauté indienne relativement importante, dont le poète Shrinivási (supra) est un représentant. Michaël Slory, Afro-Surinamien, donc descendant d’esclaves, décrit ici une participation à la fête des couleurs, supposant poétiquement que l’aspersion d’eau colorée fera peut-être disparaître les traces des coups subis par ses ancêtres.

*

Les bombardements ont repris sur le Nord-Vietnam (Bombardementen op Noord-Vietnam hervat) par Rudi Kross

31 janvier 1966 : ce poing
sur le journal en train déjà de s’oxyder
ressemble au mien, mais les
masures sont brûlées, je vois les os blancs
entre les plis de la peau et entre
les lignes de la première page.

Cette cicatrice
je l’ai reçue du vieux couteau
trop grand pour le désespérément
maigre pain à l’eau sur la table,
mais trop petit pour le corps de

– voyez comme son nom tombe
entre les couteaux de bambou de ces lignes –
Lyndon Baines Johnson, U.S.A.

Tout comme le nom Quang Ngai paraît soudain
sous ma plume comme s’il
avait toujours été là :

dans la province de Quang Ngai
le millionième cadavre montre son rictus
à la terre entre les éclats d’obus dispersés,
les cratères, les rats des marais
mais surtout les avions de chasse supersoniques abattus
et les corps en parachute qui fument le sol.

lequel de nous, poursuivi
par un bombardier
comme un mauvais rêve, est tombé
et fut détruit en même temps qu’une usinee d’armement ?

ou bien, est-ce toi
qui fus jeté comme un sac d’ordures
d’une hauteur de 2.000 pieds
sur la province de Quang Ngai
depuis un hélicoptère LD-7
de la Bell Corporation ?

Pour pouvoir te couvrir avec
la batterie antiaérienne je n’ai pas besoin
de voyager loin, Nguyen
la ligne de front est vaste comme le monde
nous passons à l’attaque

*

Lamento pour Hugo Olijfveld le 19 juin 1967 (Lamento voor Hugo Olijfveld op 19 juni 1967) par Rudi Kross

NdT. Hugo Olijfveld, mort à la date indiquée dans un accident de voiture à Amsterdam, était secrétaire de l’Union « Notre Suriname » (Vereniging Ons Suriname, VOS), organisation militant pour l’indépendance nationale.

Où tu te posas et puis disparus
la lumière s’est allumée au-dessus des carreaux de la salle d’attente
dans le djebel du Sinaï
sur la traîtrise des sables mouvants où amis
nous avons louvoyé en route vers notre pays,
entre des tanks fumants pleins d’huile et de crânes
à présent tourne non-stop la roue crevée de la voiture d’Amsterdam
avec laquelle tu es resté sur ce champ de bataille.

Vivant comme si seule ta mort pouvait nous faire vivre.

Tirés de notre trou par les mêmes balles
nous avons respiré ton nom de bouche en bouche :
pourquoi ne t’es-tu réveillé, pourquoi n’as-tu pas continué.
Combien de temps va durer le long moment
où nous demanderons entre nos dents pétrifiées :
Hugo, que devons-nous faire de nos mains
qui t’ont salué, toi et le policier
qui rédigea le rapport sur ta dernière manœuvre temporelle

dans un pays où seules les eaux souterraines
font écho à ton propre pays ?

Peux-tu entendre tes propres chutes d’eau
dans ce sol étranger où se colle ton oreille ?
Plus silencieux que jamais tu répondras qu’on s’y habitue
comme nous apprenons à le faire avec
ce premier impact de mortier dans nos positions
qui s’étendent d’Ismaïlia à Wanica jusqu’au Vietnam.

Aucune loi ne dit que tout le monde doit mourir en héros ;
on peut mourir de manière neutre dans un fossé en Hollande
pour que d’autres meurent en héros
Il fallait toujours te trouver entre les mots
et les mots qui t’appellent de ta mort
ricochent détruits vers nous depuis ce terrible tombeau
comme une tranchée perdue ;
mots dans un auditorium ingrat,
mots comme des guêpes de juin desséchées dans une morte saison
mots autour de ta tombe qui s’enfonce entre les cyprès
et mots entre de plus étranges encore peupliers du Canada
et les fleurs que nous avons louées pour ta couronne.
Sur le fer sans soudure de ta mort s’étiolent
les mots avec lesquels les amis mourants et blessés
s’aimaient sur les champs de bataille.

Nous apprenons à travailler en silence comme toi
quand tu étais encore parmi nous.

*

Hollandais synthétique (Synthetische Nederlander) par Eddy Pinas

produit d’importation d’Occident
libre de droits d’entrée
assujetti à la redevance statistique et KLM
droit de commercialisation exclusif TVA
copyright
La Haye
1863
moi synthétique ambulant
fabriqué sous licence
en 1954
à Paramaribo (la vieille)
bientôt
importations limitées – ou interdiction –
à prévoir

*

Sans titre (original néerlandais) par Trudi Guda

Si nos bouches
n’étaient pas fermées,
si nos héros
n’étaient pas oubliés,
tu vivrais encore.

Tu accorderais doucement
ta guitare sur la montagne,
tu savourerais les saisons et les récoltes.

Nous entendrions
le vent
à tous les coins de rue,
comme Gudu-Gudu Thijm5,
enfant et oracle,
tu rirais encore.

À présent
je plante
un frangipanier
sur une tombe.

5 Gudu-Gudu Thijm : Selon l’anthologie, il s’agit de « L.E. Thijm, chanteur de rue surinamien (1891-1966) ».

*

Sans titre (original néerlandais) par Trudi Guda

Où le sable
se répand
dans la mer,
ligne fragile
de bois et de galets,
où les mangroves égratignent l’air
où le rivage reflète
le vol
des oiseaux

C’est là que nous vivons.

Quand la végétation
s’ébouriffe
en couleurs,
sauvages entourent la forêt
de mourantes odeurs
de bois, d’humidité
bronze vert-de-grisé, fougères.

Cette forêt est la seule terre.
Entrons.

Quand la végétation parade,
paon
sur les collines,
fantasques se meuvent
les arbres peau-de-serpent et les cèdres,

le bruit de la pluie
parmi les montagnes
voix rauque,
dans les terres comme
sur la côte,
le souffle d’un continent.

C’est
la seule terre.

Entrons.

Tout ici est à sa place,
les rivières, les forêts, les marais,
tels qu’ils sont.

*

L’heure du chien (Uur van de hond) par Trudi Guda

Entre des vies fissurées
se trouve ma maison
Mon chien galeux maraude
et ne hurle plus
quand un voyageur s’affaisse
et de ses mains froides
tâtonne contre les murs
Sans dire au revoir un mort est emporté

Inlassablement mon chien pleure
pour du Pain.
Large, grinçante, sa gueule peigne l’air
Nous buvons de l’eau
où se décomposent des cadavres

Nous sommes lépreux et aveugles
Parfois le vent apporte encore
aux enfants un peu de santé
Mais la peste meurtrit l’air
avant que le Pain
soit trouvé

Découragé mon chien demande de la lumière.

*

in memoriam dr hendrik verwoerd (in memoriam doctor hendrik verwoerd, original en néerl.) par Jozef Slagveer

au commencement était la blancheur
et le blanc était avec dieu
et le blanc était dieu
tel fut le commencement avec dieu

toutes choses furent créées par les blancs
et sans les blancs rien n’eût été
de ce qui fut créé

dans le blanc était la vie
et cette vie un nègre ne l’a pas
le nègre vint au monde
et le monde ne l’accepta pas

un homme apparut
(un élu de dieu)
son nom était verwoerd
il venait comme témoin
pour témoigner du blanc

il était la lumière véritable
qui éclaire chaque blanc sud-africain
il vint en afrique du sud
l’afrique du sud qui fut créée par lui
et pourtant les nègres ne le reconnurent point

mais à tous ceux
qui le reçurent
à ceux qui crurent en son nom
il donna la richesse et la faculté
d’être des enfants de dieu
ils ne sont pas nés du sang
ni des passions de la chair
(comme les noirs)
ils sont nés de dieu

la parole s’est faite chair
et a vécu parmi nous
nous avons contemplé sa gloire
une gloire
que reçut l’enfant unique d’afrique du sud
pleine de grâce et de vérité

nous avons écouté verwoerd témoigner
quand il proclama
celui qui est devant moi
est derrière moi
(et le nègre était devant lui)

de verwoerd nous avons tous reçu
la plénitude radieuse
grâces sur grâces
il nous a donné une nouvelle loi
une loi d’apartheid

personne n’a jamais vu dieu
le dieu enfant unique
pas même verwoerd (peut-être)
mais il l’a entendu –
et témoigne avec des mots de chair

*

averse (sranan : sibibusi, néerl. : plensregen) par Jozef Slagveer

averse viens
et lave notre corps

averse viens
libère notre esprit

mettons de nouveaux habits
averse viens

travaillons pour un nouveau Suriname
averse viens

soyons nous-mêmes
averse viens

viens, averse
lave-nous
de la pensée esclave
lave le chemin
averse
viens
fais le Suriname beau !

*

Avertissement (Waarschuwing) par Dorothee Wong Loi Sing 

Pour Ro et Jeanette

Attention ! je ne suis pas une poétesse
je suis l’instigatrice intentionnelle
des cloques de votre cul.
Faites place à l’inondation de mots
quand la digue en moi sera percée
car je vous emporterai,
tel est mon but.

Ne cherchez pas dans mon poème
des signes extérieurs de compassion
cherchez-les dans l’effet des informations
sur mon esprit réceptif
quand dans le journal encore une fois des corps démembrés
gisent dans les rues de Palestine,
quand à la télé des ventres affamés
d’enfants du tiers-monde gonflent à nouveau
une tique s’accroche à ma gorge
Vietnam, avez-vous oublié ?
J’étais dans une plantation de riz du village
les maisons de bois partaient en fumée
les grenades déchiraient les corps en lambeaux
et les survivants étaient mis de côté
pour servir plus tard de cibles à l’entraînement.
Cris angoissés de mères et d’enfants
malédictions désespérées dans leur dernier souffle,
un enfançon qui ne comprenait pas était là
à regarder jusqu’à ce que le sang jaillît
des flancs de sa mère
et j’étais là, je cherchais mon père, ma mère
non, je n’étais pas là,
c’était dans le journal.
Informatif et d’actualité dit-on
à quoi bon
être tous les jours la victime ou,
si vous préférez, l’assassin
dans une identification avec le bien et le mal.
Cessez de participer :
ne regardez plus la télé
ne lisez plus les journaux
mais surtout :
écrivez des lettres de protestation
au consulat
de la poésie.

*

Sans titre (original néerlandais) par André Pakosie

NdT. André Pakosie est un représentant de la communauté des Noirs marrons du Suriname. Il a fondé aux Pays-Bas un centre de documentation sur la culture marronne, la fondation (stichting) Sabanapeti.

un moment encore
un moment encore et il n’y aura plus de chanson

un moment encore
un moment encore et il ne pourra plus y avoir de joie
la lumière va se cacher derrière les arbres
il fera noir

un moment encore
un moment encore et il n’y aura plus de rire
la bouche et les dents vont oublier de s’occuper du ventre
les sourcils vont trembler

un moment encore
et les joues seront fatiguées
la bouche ne pourra plus s’ouvrir

un moment encore et le cou refusera de porter la tête
songez-y
les choses vont mal tourner
des choses effrayantes vont se produire

les dents et la langue vont se battre
les dents et la langue vont se battre

Poésie des Jindyworobaks (Australie)

Ces traductions font suite à mon billet Poésie aborigène d’Australie – révolutionnaire (x), un grand succès de ce blog en termes de fréquentation, présentant des poètes aborigènes contemporains de langue anglaise.

Les Jindyworobaks sont un mouvement littéraire australien, actif des années trente aux années cinquante. Ce sont des auteurs blancs qui, dans leur souhait de rendre la littérature australienne moins dépendante de ses racines anglaises, donc moins « coloniale » – car cette sujétion coloniale devait tendre à l’imitation, au maniérisme, à l’inauthentique –, chercha en particulier à faire fonds sur la culture aborigène, d’ailleurs encore assez mal connue à l’époque. Cette démarche fut largement ignorée par les uns et mal comprise par les autres : on reprocha notamment à ces auteurs de chercher à rendre les lettres australiennes plus authentiques à l’aide d’une culture d’emprunt. Par ailleurs, dans le contexte politique des années trente, cette affirmation culturelle se doublant, via les contacts de ce groupe avec l’essayiste Percy Reginald Stephensen, d’une volonté « nationaliste » de mettre fin au statut de dominion de l’Australie, devait faire basculer l’entreprise du « mauvais côté » de l’histoire au moment où la Grande-Bretagne cherchait à mobiliser l’ensemble de ses dominions dans la guerre contre l’Axe.

Outre les publications respectives de ses principaux auteurs, le mouvement publia de 1938 à 1953 des Jindyworobak Anthologies.

Le nom Jindyworobak est un mot aborigène signifiant « contact, jonction », le mouvement cherchant, pour la première fois dans l’histoire des lettres, un contact avec la culture aborigène, façonnée par l’environnement australien et donc authentique dans sa relation à cet environnement. La pensée Jindyworobak présente également les linéaments d’une conscience écologique : les poèmes de Ian Mudie sur le phénix australien qui n’existe pas et ne peut donc renaître de ses cendres ou sur les hommes blancs qui « tuent toute la nature » aborigène (slay all our wilderness) en sont un exemple poignant.

Les auteurs ici traduits sont : Rex Ingamells, l’initiateur du mouvement, avec cinq poèmes (plus exactement, trois poèmes et deux extraits), Ian Mudie (9 poèmes), William Hart-Smith (2 poèmes) et Roland Robinson (3 poèmes). Les textes sont tirés d’une anthologie consacrée au mouvement par Brian Elliott : The Jindyworobaks, University of Queensland Press, 1979.

Drapeau aborigène surimposé à la carte de l’Australie. Ce drapeau a un statut officiel dans le pays depuis 1995.

*

Beauté mélancolique (Forlorn Beauty) par Rex Ingamells

Ô j’ai vu dans l’aube un sommet flamboyant
au bout d’une mer de sable. Il était seul,
et nu de tout sauf de couleur ; nuls bosquets
ne couvraient ses flancs d’un manteau broussailleux.
Pelé par les vents du désert, par des soleils intenses dépouillé
des plus tendres dons de la Nature, il semblait méditer tristement,
comme s’il savait que sa beauté ne pourrait jamais
apporter aucune joie, à tout jamais puissante et mélancolique.
Rien d’autre dans ce vaste espace solitaire
ne transpirait la Beauté ; et je regardais émerveillé,
en songeant qu’ici même elle régnait encore ;
en songeant que, son esclave fervent, avec une grâce à toute épreuve
ce sommet dans l’aube flamboyait depuis des siècles,
et flamboyait en ce jour, et flamboierait jusqu’à la fin des temps.

*

Ngathungi par Rex Ingamells

Cet ossement, dont la chair qui l’entourait a été
mangée par mon ennemi,
je le couvre de graisse animale, de cheveux d’homme
et d’argile prise entre les racines d’un arbre de la rivière.

Puis je l’applique solidement
au fémur d’un kangourou
avant de le mettre au feu, pour que l’homme que je hais,
ne faisant qu’une seule âme avec lui, meure aussi.

Il crache et crépite dans le feu ;
il craque et s’effrite en fragments noirs.
On ne dira jamais plus son nom,
et je garderai la joie de mon acte pour moi seul.

*

L’aube dans le désert (Desert Dawn) par Rex Ingamells

C’est un fantôme qui marche avant de naître.
Il vient comme une promesse tenue.
L’avoir connu, c’est aspirer du cœur et des yeux
au long silence,
au long, long silence
sous la lumière des étoiles dans le désert venteux,
en attendant le lever du soleil.

*

Fragment tiré de Le peuple gangrené (From The Gangrened People) par Rex Ingamells

NdT. Je traduis en entier le fragment tel qu’il figure dans l’anthologie (le reste du poème a été laissé de côté par l’éditeur de l’anthologie lui-même).

Ceux qui voudraient que les poètes se réjouissent
dans les temps présents
ne sont point dévots de la beauté ;
ils craignent la page vraie,
incitent les fous à chanter
pour une maigre pitance
de peur qu’ils mordent
pour rien.

Je ne souhaite aucune louange
pour mon amour de la beauté
de la part de ceux
qui n’aiment point la beauté :
les hochements condescendants de la tête
tandis que la main signe un chèque
m’ont convaincu
que la beauté demande
le meurtre.

*

Tiré du poème Uluru : Une apostrophe au Mont Ayers (Extracts from Uluru: An Apostrophe to Ayers Rock) par Rex Ingamells

NdT. Même remarque que pour le précédent poème. / Uluru est le nom aborigène de l’Ayers Rock, Atila celui du Mont Conner et Katatjuta celui des monts Olga.

Uluru des aigles, entre
Atila, montagne au sommet plat,
et les trente piliers agglomérés de Katatjuta…

J’ai connu l’aurore
comme un unisson éclatant d’oiseaux célébrant
la magnificence du Mont, Uluru ;
J’ai vu le Soleil
dans son voile de tresses protéger son visage
de l’étincellement vespéral du Mont, Uluru ;

J’ai vu la nuit
telle une radiance de lune, les cigales chantant
l’étonnante histoire du Mont, Uluru.

Sûrement j’ai prouvé l’élision du Temps,
suis allé plus loin que la distance pour boire aux sources de la merveille !

Bosquets après bosquets, d’acacias et d’eucalyptus,
Sommets après sommets, vallées après vallées…
La multitude des collines de sable traversent la distance :
le spinifex salé,
spinifex bleu,
buissons bleus, buissons de sel,
la multitude des collines de sable…

Lézard et serpent
murmurent sur l’étendue,
murmurent près des pierres et des brindilles, ou ne font
pas le moindre bruit…

Les casuarinas paradent sur la plaine de sable rouge
dans le midi lourd de canicule…

Des myriades d’herbe argentée
forment un brouillard sur la terre à la lumière de la lune.

Ce ne serait pas assez de marcher,
les pieds douloureux, mille kilomètres vers toi, Uluru,
Montagne, Uluru, sur les arides et dures
étendues de sable et de cailloux, crêtes et vallées,
parmi les buis de sel, buissons bleus, spinifex, acacias,
casuarinas,
sous le bleu impassible.

L’arrivée n’est pas seulement physique : c’est
l’acte du rêve dans le sanctuaire intérieur,
avec le soleil et les étoiles, le soleil et les étoiles,
lune après lune,
bâton messager et amulette,
puits naturel et dune.

L’approche, Uluru, doit
se faire avec des yeux clairs pour embrasser
les grands contours rouges ou le noir rempart d’étoiles,
ainsi qu’avec un esprit fervent pour faire
l’incroyable voyage qui reste
encore à faire
au-delà de la vue, du toucher et de l’ouïe.

L’approche, Uluru, doit
se faire depuis un Passé si lointain
que l’Homme n’est qu’un périlleux rêve de la Nature,
instinct de l’Être,
et soleils et tempêtes battent furieusement
un vaste, inébranlable diprotodon de pierre.

L’approche doit être dénuée de tout Savoir, hormis
de ce qui vaut la peine.

Ici le wallaroo a sauté par-dessus
l’amas de cailloux sur la face occidentale ;
ici le soleil frappe et les âges passent ;
ici la lune est
un chasseur armé de brillants woomera, lance et boomerang,
foulant les escarpements où à l’aube du monde les vents chantaient
les mêmes chansons qu’à présent,
entonnant d’imposants corroborees du Temps du Rêve
ici, vaste Mont,
à travers tes grottes et tes arbres pressés.

En sortant de l’une de tes Cavernes peintes,
je sus que j’étais pour toujours une part de toi,
fortifié par l’ocre, le charbon et l’argile,
par des éternités d’ocre, de charbon et d’argile,
pour entrer dans ton obscurité bigarrée d’Être hors du temps –
hier, aujourd’hui et chaque jour à venir
un éternel acte de rêver dans ton cœur, Uluru.

Quand je sortis de l’une de tes Cavernes peintes,
toi et l’aigle vous éleviez ensemble
dans le bleu ardent ;
et, dans ton ombre ondoyante, Uluru, je connus
la force vitale qui sourd solitaire
de ta prodigieuse quiétude de pierre.

*

Une vision dans la rue (Street Vision) par Ian Mudie

Par une nuit de brume la brousse est revenue
dans les rues de la ville, j’ai vu
un reflet de jeune eucalyptus, un tronc rugueux d’acacia noir
et les tortillons des broussailles ; là devant moi
le casuarina en deuil des morts, morts il y a longtemps,
les gommiers rouges près de la rivière
éclipsaient la lumière des néons et laissaient l’éclat
de la lune descendre le long de la brume, illuminant
de blanc les eucalyptus disparus jadis.

Cette nuit de brume, la brousse est revenue
dans les rues de la ville, j’ai vu
les yaccas pointés vers les étoiles, près du lieu
où dort le grand kangourou, qui ne rêve plus du
boomerang et de la lance ; cette nuit j’entendis
la chouette mopoke annoncer les heures où
seul un rêve existait avant la tour de l’horloge. – Et puis
la brousse repartit ; un arbre anglais
s’affalait sans vie sur la place détrempée.

*

Terre (Earth) par Ian Mudie

La terre est notre feu, notre nourriture, notre beauté,
de la terre vient la matière de notre esprit ;
toutes les choses que nous aimons sont de la terre,
la terre nous façonne, de la terre
nous naissons, et de la terre
nous recevons le savoir.

Nous mangeons et ce que nous mangeons est de la terre,
nous buvons et la saveur du vin
est faite de terre.

N’est-il pas bon d’aimer
la terre que nous connaissons ? La vigne qui pousse
sous l’eucalyptus fait un vin d’une saveur
étrangère aux crus du nord.

La terre est ainsi notre sang ;
allons-nous déformer notre esprit
comme s’il vivait d’une terre allogène ?
La terre dans notre sang.
Notre terre.
Cette terre.

*

Sois en colère (Have Anger) par Ian Mudie

Pleure pour eux, pleure pour les totems perdus,
pour les tribus vaincues par le destructeur –
effacées sous les roues de sa soif
du profit qui ne profite pas à ta virilité.
Pleure pour elles, les maisons des morts incendiées,
et là où tes domaines tribaux contiennent du gypse
fais-en des casques de deuil pour la terre veuve.
Pleure mais ne laisse pas tes larmes être faiblesse,
garde-les de la pitié et de l’apitoiement sur soi
et des larmes qui ne sont ni d’un homme ni d’une femme
mais de monstres créés en toi par des dieux étrangers.
Pleure mais laisse à tes larmes la colère,
le puissant désir des hommes et des femmes
de tuer les choses qui les détruiraient.
Sois en colère, une forte colère qui démantibule,
un colère qui brandit la lance, l’affirmation et le bâton,
contre les destructeurs de totems, contre les assassins de nos cœurs,
contre la conforme docilité d’autres dieux.
Sois en colère contre ceux qui,
jetant nos dieux aux ténèbres,
brisant les amulettes,
arrachant les arbres totémiques,
nous tuent toute la nature.

*

Si c’est trahison (If this be treason) par Ian Mudie

Note de l’éditeur : « Ce poème se réfère à l’internement d’un groupe d’écrivains associés à P.R. Stephensen et au Mouvement Australia First. » (Voyez mon introduction à ce billet.)

Alors c’est trahir quand l’amour de notre terre
fortifie nos cœurs et y circule
à chaque heure du jour ?
Alors c’est trahir quand notre esprit
ne se meut qu’au gré des vents natals,
quand nous rêvons d’unité
et de la haute vocation de notre pays,
quand nous voulons voir
un avenir national
triompher dans nos chants,
quand nous voulons être
les serviteurs volontaires
du rêve de l’Australie ?

Si c’est trahison, que tout arbre alors
tombe sous la hache, que toutes les fleurs courageuses
se fanent en félonne disgrâce.
Si c’est trahison, alors la terre elle-même
outrage l’État,
et chaque brindille, chaque pierre
conspire au renversement de l’ordre établi,
l’assassinat est en gestation
dans chaque waratah, le sabotage des acacias
couve sur chaque vallon doré.

Si l’amour du pays est une lâche trahison,
que le soleil devienne noir et solide la mer.

*

Il n’existe pas de Phoenix Australis (No Phoenix Australis) par Ian Mudie

NdT. Un poème qui prend une résonance singulière après les mégafeux de 2019-2020 en Australie.

L’immobilité frissonne, un murmure métallique
traverse les feuilles tournées vers le soleil,
les oiseaux béent dans la pénombre suffocante,
une tornade court à travers la clairière,
emportant les feuilles mortes et la poussière chaude,
puis disparaît, poursuivant sa course au loin, ou bien soudain expire.
Un oiseau appelle, puis se tait, et loin sur la route
un cheval bouge dans le mirage, puis s’immobilise.
Un camion passe, cahotant, geignant et pétaradant,
puis la poussière en suspension dérive parmi les branches,
se répand, se pose et disparaît.

Et toi, le meurtrier à la boîte d’allumettes,
Prométhée nain,
les branches nues et noires pointeront des doigts accusateurs.
Souviens-toi qu’il n’y a pas de phénix
dans notre mythologie.

*

Un jour, peut-être au printemps (One day, perhaps in spring) par Ian Mudie

Ne faites pas de lois pour nous, ne brandissez pas le doigt contre nous,
ne nous dites pas ce que nous devons faire ou ce que nous devons penser,
les vêtements que nous devons porter ou la manière dont nous devrions parler,
car nous n’agissons selon ce qui vous semble bon que tant
que cela nous convient. Aujourd’hui, demain,
ou peut-être le jour d’après,
nous brûlerons vos dictionnaires, déchirerons vos manuels
et utiliserons vos éditoriaux à des fins sans élévation ;
car nous sommes le peuple, nous sommes la marée de l’humanité,
et de temps à autre nous tournons à droite ou tournons à gauche
sans que personne nous ait dit de le faire,
nous, le peuple méprisé, la racaille, les non-intellectuels,
et vous n’êtes alors plus que des chefs sans cortège, n’allant nulle part
– éditorialistes, politiciens, « gens biens », boss de syndicat,
planificateurs, agitateurs, boss de syndicat, pacifistes, va-t-en-guerre,
pédants, professeurs, présidents de ci ou ça ou autre chose,
vous qui recevez votre commission pour nous organiser,
qui enflez vos profits ou vos égos en marchant à notre tête,
tous les chefs autoproclamés, qui jacassez à tue-tête –
vous vous retrouvez soudain sur une branche sans arbre ;
et vous découvrez que nous ne vous écoutons pas,
que nous ne parlons pas la même langue que vous,
et que nous n’irons pas où vous voulez nous voir.
Les plans que vous avez tirés pour l’avenir
sont réduits en miettes, nos poings ayant frappé,
et vos poteaux indicateurs servent de petit bois pour le feu.
Alors, si vous nous voyez aller quelque part où nous ne devrions pas
– ou quelque part où vous ne pensez pas que nous devrions aller –
ne restez pas plantés devant nous comme des agents de la circulation à leur poste,
la main levée pour nous arrêter ou nous demandant
de détourner notre marche dans une rue adjacente. N’essayez pas.
Nous ne vous verrons même pas. Nous
ne saurons même pas que vous êtes là ; nous irons tout droit.
Et un matin quand vous vous lèverez comme d’habitude
plus personne ne lira vos journaux,
n’écoutera vos radios, n’obéira à vos lois ;
il n’y aura personne pour préserver le statu quo, combattre vos guerres,
maintenir la paix pour vous ou mener à terme vos révolutions
– absolument personne.
Nous serons tous allés pêcher, ou bien au pub,
ou bien nous serons restés dans nos jardins ou dans nos lits.
Vous découvrirez
que nous n’avons accepté de bâtir vos villes,
de pointer à vos horodateurs, d’écouter vos discours
et de vous aider à renverser ou à soutenir des gouvernements
que parce que nous ne pouvions être forcés à tout changer,
n’ayant jamais eu assez d’énergie pour vous dire d’aller au diable,
et parce qu’après tout un cirque c’est amusant un moment,
surtout quand la direction pense qu’on est
un des clowns ou peut-être une otarie du spectacle.
Mais ce matin-là le soleil brillera,
ou bien il aura plu ou autre chose,
et nous poserons simplement nos outils et laisserons votre civilisation
rouler dans un coin poussiéreux comme des copeaux de métal,
et nous ferons ce que nous voudrons.

Alors vous vous rendrez peut-être compte
que nous, la racaille, le peuple, la tourbe que vous avez méprisée,
ne vous écoutions pas,
n’écoutions pas,
pendant des milliers d’années
n’écoutions pas.

*

Le héron bleu (The Blue Crane) par Ian Mudie

Je ne suis pas le poète de la solidarité entre les hommes,
je ne chante pas la fraternité universelle
ni l’unité de toute l’humanité
d’un bout à l’autre du monde
– je chante seulement la solitude,
la secrète solitude intime
que chacun serre heureux contre son cœur.

Je ne suis pas une grue brolga grégaire,
ni un étourneau ou un moineau volant en essaim,
je suis seulement un inélégant héron bleu
qui maraude dans la vase au bord des étangs,
le long des barrages ombragés d’arbres,
ou pêche des pensées
dans des marécages où personne d’autre ne semble vivre,
si ce n’est mon reflet fantomatique froissé par les herbes.

*

Intrus (Intruder) par Ian Mudie

Quand je marche,
je ne sais pas
quel ancien sol sacré
mon pied profane peut-être
ou bien si mes pas me conduisent
sur les lieux où un héros légendaire perdit son sang
ou versa le sang d’autrui
ou donna le feu à l’homme
dans le lointain temps du rêve.

Vénérables Anciens disparus
de la tribu morte il y a longtemps,
pardonnez
ma violation du tabou,
mon intrusion non cicatrisée ;
n’envoyez pas
un détachement de justiciers
hanter mes rêves.

Vous comprenez sûrement
que ma conscience
est déjà bien assez
contrite.

*

Vengeur (Avenger) par William Hart-Smith

C’est celui qui hier encore avait un nom,
cette présence dans la nuit qui m’effraie.
Ce sont ses yeux qui regardent
à travers les branches qui se balancent ;
ce sont ses pieds
qui foulent doucement les feuilles parmi les pierres,
brisant un bout de bois, un fragile bout de bois,
fragile comme un os.

C’est celui qui n’est pas encore enterré,
dont le corps n’a pas encore été emporté,
dont le souffle est dans les feuilles de tous les arbres.

Bien qu’il soit enveloppé d’écorces et lié par des joncs,
que ses yeux soient caves et ne voient plus,
que sa bouche soit muette,
bien que ses membres soient comme le joint d’un bâton de jet
que nul sans le rompre ne peut plier,
il marche la nuit
et je n’ose dormir.

Je voudrais trouver la paix dans la caverne,
trouver dans ma solitude la paix
du feu à mes pieds,
mais je suis plein de peur.

Ses lances étaient vraies,
mais mon bouclier fut rapide comme un oiseau plongeant,
rapide comme la lance qui frappa quand vacilla son bouclier,
vacilla comme les ailes d’un oiseau frappé en plein vol.

J’entends son fort soupir
dans les feuilles du bois.
Son souffle est dans le feu qui saute à mes pieds
et ses yeux regardent depuis les braises rougeoyantes.
J’ai peur de lui.

Je n’ose dormir,
je n’ose fermer les yeux,
croyant le voir partout dans l’obscurité.
Je n’ose me lever
et marcher dans l’obscurité.

Quand je me tourne de côté,
tout mon dos est froid à cause de la peur ;
Quand je me remets sur le dos,
ses yeux me scrutent à travers les branches qui se balancent.

C’est comme si la nuit ne devait jamais finir,
comme s’il avait lié la nuit avec des joncs
pour qu’elle ne puisse s’échapper.

*

28 avril 1770 (April 28th, 1770) par William Hart-Smith

NdT. Le 28 avril 1770, le capitaine Cook aborda sur le continent australien. Le poète évoque à la première personne les impressions d’un Aborigène au cours de cette rencontre.

Comme mon père avant moi
je me tenais debout laissant mes membres réclamer l’immobilité des arbres
tandis que les vagues se jetaient avec force à mes pieds,
ma lance levée pour frapper.

Je combattis mon étonnement
et le maintins silencieux et calme
tandis que je tenais ma lance prête à frapper les poissons,
rapides ombres dans le tumulte d’écume.

Je combattis ma peur,
lui parlant comme je me parle à moi-même,
et ne voulus pas non plus lever mon regard une autre fois,
quand Cela s’approcha flottant sur les eaux.

Et quand nous vîmes qu’ils étaient blancs de peau,
la peur nous envahit et nous courûmes nous cacher loin d’eux,
qui vinrent et prirent nos lances,
qui laissaient sur le sable blanc des empreintes sans orteils,
qui nous appelaient et nous faisaient signe
puis s’en allèrent, et que nous n’avons plus jamais revus.

Avant que Cela fût venu qui les portait,
avant que cette chose nouvelle se produisît,
le jour succédait à la nuit sans question,
la marée succédait à la marée, la vague à la vague,
se brisant à mes pieds,
et je faisais dire à la voix des vagues ce qu’elles voulaient.

Mais à présent elles posent la question,
tournent et retournent la question,
brisent la question
et me rapportent complète encore
la question, qui est également dans le vent,
dans les voix murmurantes de la nuit,
dans les yeux de tous ceux qui les ont vus venir et repartir.

*

Nalul le borgne parle (One Eyed Nalul Speaks) par Roland Robinson

NdT. Dans ce poème et les suivants, le poète retranscrit les paroles d’Aborigènes qu’il a recueillies.

Écoute, homme blanc, même si tu es venu ici,
amenant du bétail, construisant des parcs à bestiaux, des maisons,
ce n’est pas ton pays. Chaque point d’eau,
chaque plaine, rivière, rocher, billabong est notre rêve
et a toujours appartenu à mon peuple depuis le Temps du Rêve.

*

L’enfant qui n’avait pas de père (The child who had no father) par Roland Robinson

Raconté par Fred Biggs

Avant que l’homme blanc arrive
avec ses moutons,
les plaines étaient couvertes de
toutes sortes de fleurs.

Deux sœurs partaient marcher
tous les matins parmi
les fleurs, à la recherche
de nourriture.

Au temps où ces sœurs marchaient
parmi les fleurs,
il n’y avait aucun homme
dans le monde entier.

Un soir, alors que l’une des sœurs
marchait ainsi,
elle vit une fleur et se baissa
pour la cueillir.

À l’intérieur, la fleur ressemblait
au visage d’un enfant.
Elle prit deux morceaux d’écorce
et posa la fleur

entre les deux, au pied
d’un tronc à terre. Elle n’y pensa
plus et continua de marcher
parmi les fleurs.

Le soir suivant, cette sœur
retourna sur les lieux. « Oh, cette fleur
a de plus en plus
le visage d’un enfant. »

Elle prit une fourrure d’opossum
pour en envelopper
la fleur, puis laissa celle-ci
de nouveau sous l’arbre.

Le soir suivant, quand cette sœur
revint pour voir
la fleur, elle trouva un bébé
qui dormait.

Elle découvrit que ses seins avaient du lait.
Alors chaque soir
elle partait à travers les fleurs
nourrir le bébé.

Sa sœur vit
que ses seins étaient formés.
« Oh, tu dois avoir un bébé. »
« Oui. » « Où est-il ? »

« Là-bas parmi les fleurs. »
Les sœurs y allèrent
et trouvèrent l’enfant, qu’elles emmenèrent
dans leur grotte.

Cet enfant devint un homme
intelligent et sage.
Ensuite il monta
au ciel.

Et chaque fois que j’entends
les hommes blancs prêcher,
cette histoire me revient
à l’esprit. Cet enfant

était comme Jésus, il est venu
au monde
sans père. Il fut
formé d’une fleur.

Cette femme toucha cette fleur.
Si elle n’avait pas
cueilli cette fleur, rien de tout cela
n’aurait pu se produire.

*

Jarrangulli par Roland Robinson

NdT. Je me suis servi d’une version en ligne car je trouvais dans le texte de l’anthologie quelques incohérences.

Raconté par Percy Mumbulla

Entends ce lézard chanter,
c’est Jarrangulli.
Il chante pour qu’il pleuve.
Il est dans un trou en haut de cet arbre.
Il veut que la pluie remplisse ce trou
et le couvre lui.
Cette eau lui durera jusqu’à
ce que passe la sécheresse.

Il fait sec quand il chante,
Jarrangulli.
Dès qu’il commence à chanter,
Jarrangulli,
il est sûr d’apporter la pluie.

Ce compère, c’est le vrai lézard de pluie.
Il est pareil aux cacatoès noirs,
ce sont les compères qu’il faut pour la pluie.

Son venin est mortel. C’est
Jarrangulli.
Il te mordra pour sûr.
Si tu grimpes à cet arbre et passe ta main
au-dessus de ce trou, il te mordra pour sûr.
Il est noir avec des raies blanches.
Jarrangulli.
Il chante pour qu’il pleuve.