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Les ovnis d’or : Poésie d’Ernesto Cardenal II
Après notre premier billet de traduction de poèmes d’Ernesto Cardenal, « La sainteté de la révolution » (ici), voici la suite de nos travaux consacrés au grand poète nicaraguayen, avec trois poèmes tirés du recueil Los ovnis de oro: Poemas indios (1988) (Les ovnis d’or : Poèmes indiens). Le titre du recueil est celui de l’un des poèmes qui s’y trouve, et que nous avons traduit ici.
Ces traductions sont également une suite à nos travaux sur la poésie des Guna du Panama et de Colombie, qui font l’objet de plusieurs billets de ce blog :
-Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama x ; dans ce billet, notre brève présentation de l’histoire et de la situation des Guna évoque déjà le poème Les ovnis d’or d’Ernesto Cardenal.
-Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala 1 et 2.
(Afin de ne pas multiplier les notes dans les présents poèmes, nous renvoyons le lecteur à la lecture de ces billets.)
Les trois poèmes qui suivent évoquent en effet les Indiens Guna. C’est une poésie documentaire, ou de témoignage, à la suite de la rencontre du poète avec ces Indiens, chez eux. Nous avons laissé les noms et mots guna tels qu’ils figurent dans l’original, bien que la transcription en vigueur aujourd’hui rompe avec l’usage antérieur : Guna au lieu de Kuna ou Cuna, Dule au lieu de Tule, etc. Par ailleurs, la même remarque qu’aux précédentes traductions des poèmes de Cardenal s’applique ici : l’agencement des vers n’a pas été respecté (faute de pouvoir le faire avec précision) et les vers commencent donc tous, ci-dessous, sur la même marge.
Un mot sur les « ovnis » du titre, au moment où le Parlement du Mexique vient de présenter au public, le 13 septembre 2023, deux corps d’« extraterrestres » momifiés. Les Guna, dont les légendes racontent que les dieux sont descendus sur la terre depuis le ciel, ont, est-il dit dans le poème, modifié leurs récits mythologiques à la lumière de l’actualité, en quelque sorte : alors qu’ils parlaient auparavant de dieux descendus sur terre dans un nuage d’or, ils disent à présent que les dieux sont descendus dans des soucoupes volantes en or, après avoir entendu parler des ovnis dans les médias waga (étrangers). (De même que les descriptions du paradis guna s’inspirent aujourd’hui de l’environnement technologique waga : « Dieu a le téléphone etc. ».) – À ce sujet, on relèvera, car ça ne manque pas de sel, que selon « les défenseurs de la théorie des anciens astronautes » (pour parler comme la série documentaire Alien Theory) les peuples anciens confrontés à des ovnis n’avaient pas le vocabulaire adéquat pour décrire ces phénomènes : ainsi, diraient ces partisans, les Guna, à l’époque de la constitution de leurs mythes, auraient parlé de nuages d’or faute de comprendre qu’il s’agissait de vaisseaux spatiaux extraterrestres, et leur adaptation du mythe suite à l’imprégnation via les médias par des hypothèses waga fondées sur les avancées technologiques serait plus conforme à la réalité des phénomènes en question.
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Photo : « Revoluciόn Dule de 1925: Hacia los 100 años » (Révolution dule de 1925 : Vers les 100 ans). Affiche trouvée sur le compte X (anciennement Twitter) du ministère de la culture du Panama, qui prépare le centenaire de la Révolution de 1925. Le drapeau porté par la femme guna sur cette affiche est celui de la République Dule fondée par les Guna à la suite de cette révolution, dans l’archipel de San Blas. Le swastika est un symbole traditionnellement commun à de nombreux peuples amérindiens. La femme porte l’habit traditionnel en mola ; on y voit entre autres un crabe stylisé comme dans le troisième poème ci-dessous.
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Nele Kantule
NELE KANTULE :
modèle d’hommes d’État et de présidents
Oui, modèle des Présidents d’Amérique
Tous les ans à l’anniversaire de sa mort
il y a des danses sur l’île d’Ustupo
Héros de la révolution indigène de 1925
contre les waga (étrangers)
Après la révolution
fondation d’écoles à Tigre
Ustupo, Ailigandi
Tikantiki, Tuipile, Playόn Chico
avec des enseignants indiens
Il créa une bibliothèque à Ustupo, à l’ombre des cocotiers
la Bibliothèque NELE KANTULE
Il acheta un bateau à moteur pour son peuple en 1931
L’Esfera [Sphère]
Il passa des accords avec le général Preston Brown
sur le travail des Indiens dans la Zone du Canal
conclut des traités avec le Président du Panama
Il défendit son peuple contre la police panaméenne
obtint des bourses pour les Indiens
à l’École des arts et à l’Institut national
En 1932 il introduisit les bureaux de vote
et demanda l’augmentation du nombre d’enseignants dans les écoles.
NELE KANTULE
en voyant une simple graine il pouvait décrire la plante entière
Il connaissait toutes les traditions et tous les chants sacrés
Il ne fut pas un partisan de la civilisation
adoptée aveuglément
ni de la position traditionaliste extrême
qui ne voulait rien des waga, mais il souhaita plutôt
assimiler de la civilisation tout ce qui peut en être bénéfique
tout en conservant ce qui a de la valeur dans la société indienne
En introduisant la civilisation
il commença par s’instruire lui-même
Les bourses visaient à former son peuple
aux métiers d’enseignant, d’artisan, de technicien agricole
Il ne prétendait pas au pouvoir politique
mais voulait servir son peuple.
À dix ans il allait avec son père chercher des plantes
au bord des rivières et dans les îles
À douze ans il commença à raconter ses rêves
À dix-sept il partit pour Rio Caíman (en Colombie)
afin d’étudier avec le vieux Nele Inayoga
D’abord, la conduite nécessaire pour être Nele :
« savoir être aimable avec les gens
et ne pas être orgueilleux »
Ensuite l’histoire ancienne des îles,
les Nele célèbres de San Blas :
Nesquesura, qui enseigna à enterrer les morts
à ne point forniquer en présence d’autrui
Il vint alors que les hommes vivaient dans le désordre,
Nesquesura
et prêcha la parole de village en village
Mago (autre grand homme) parla des assassinats
Cupna parla de l’amitié
et de savoir donner à ceux qui ont faim et soif
Tuna apprit aux hommes à faire des hamacs
Sué, connaisseur des phénomènes naturels
enseigna qu’il existe toutes sortes de fruits
Il parlait des fleuves : Olopurgandihual, Manipurgandihual
Siapurgandihual et Calipurgandihual
Les gens ne savaient pas se partager les fruits
et Sué disait qu’il faut les récolter avec ordre
les hommes se volaient les uns les autres
et c’est pourça que le vent soufflait plus fort qu’autrefois
expliquait Sué.
Taquenteba fut ingénieur et connaisseur des aliments :
gâteaux, brioches, recettes de manioc
Il parlait de la réparation des maisons
Ibelele rapporta les paroles de Dieu
les ennemis sont, disait-il :
Masalaihan (le fourmilier) et Masolototobalietl (l’iguane)
ceux qui ne croient pas en Dieu.
Ces Nele furent de très grands docteurs
envoyés par Dieu. Ils étaient très savants
connaissaient tous les remèdes
ils invitaient chez eux léopards, ocelots et jaguars pour discuter
Ils pouvaient apaiser les ouragans
Les poissons sauvages étaient amis de ces Nele
Et ces Nele réunissaient des congrès pour chanter aux gens
quand des vents violents commençaient à souffler.
Tiegun explora le monde des mauvais esprits et en parla
Sibú visita la région des morts
Salupip expliqua comment Dieu créa diverses sortes d’animaux.
Et prééminent entre tous les Nele, Ibeorgun
deux ans après Mu-osis (le Déluge)
vint Ibeorgun –
il vint pour leur enseigner à saluer, pour leur dire
que saluer est bon
que s’adresser de bonnes salutations les uns aux autres
c’est penser à Dieu
il leur montra le tabac et leur dit que cela s’appelait huar
« J’appelle le tabac huar »
et quand on le fume ou qu’il sert d’encens il s’appelle tola
(et ils ne comprenaient pas)
Il fut le premier homme à donner des noms aux Cunas
Le matin il réunissait le peuple en congrès
Il dit, Dieu m’a envoyé pour enseigner sur la terre
et il leur dit d’apprendre les chants
Absogeti-Igala, Camu-Igala, Caburrí-Igala, etc.
les chants médicinaux
que Dieu leur dit d’apprendre
Ceci est venu de la bouche de Dieu
et nous devons l’apprendre ici sur la terre
Et en ce temps-là les gens ne savaient pas dire frère
il leur dit que pour dire frère ils diraient Cargüenatdi
et pour dire sœur Om
le mari de ma tante se dit Tuc-so
et le mari de la sœur de l’épouse se dit Ambe-suhi
et le frère ou la sœur du beau-frère se dit Saca
et il leur dit de dire que là-haut dans le ciel vit Dieu
et nous l’appelons Diosayla (Papa)
et Ibeorgun dit que la terre que Dieu nous a laissée
nous l’appelons Nap-cu-na
parce que nous vivons au centre du monde
nous vivons à Kuna
Il leur dit que nous vivons à la surface de la terre
et que nous marchons debout, ucurmacque c’est-à-dire
« nous cheminons sur la terre »
Il leur enseigna les quatre sortes de fil pour faire des chemises
et les sucs de plante pour les teindre de couleurs vives
et les quatre sortes de terre pour les cruches
et que de même les gens ont différentes couleurs de peau
Il inventa l’usage de l’or pour la vaisselle et les couverts, et pour les bijoux des femmes
les anneaux dans le nez.
Et Nele Kantule apprit avec Inayoga la médecine
les plantes qui peuvent servir et celles qui ne le peuvent
la manière de les couper,
les oraisons propres à chacune
l’écorce de baila-ukka pour les maux de tête
le « beurre de lézard » pour la grippe
la coca calme la douleur
le palmier utirbe fortifie le corps
l’herbe-à-serpent sert contre les morsures de serpent
et il apprit
l’arbre qui est bon pour les plaies
la feuille qui sert à laver les yeux et à bien dessiner
le jonc pour apprendre les langues
le remède pour ne pas être saoul
et le remède pour être humble
le tronc, tacheté comme un serpent, pour
guérir la timidité avec sa femme
la racine pour guérir la folie.
Et de là il partit pour Arquía (Colombie)
où vivait le maître Orwity
pour apprendre l’histoire des anciens caciques
parce qu’il savait qu’un jour il serait Cacique des îles
– Orwity
était celui qui connaissait le mieux l’histoire des caciques
et il avait vingt disciples qui espéraient devenir neles
La formation des caciques dura trois ans
et Nele Kantule commençait à parler dans les Congrès
Ensuite il voulut connaître la civilisation moderne
et se rendit à Quibdό (Colombie)
chez le maître indien Jésus Manuel
diplômé de Cartagena
Et il fut avec lui trois ans de plus
Et pour connaître la culture d’Europe il se rendit à Socuptí (Panama)
chez le maître indien William Smith qui avait été marin
et navigué par toute l’Europe
et il étudia avec lui encore un an.
Le cours terminé, le maître lui dit
que s’il souhaitait connaître les nations d’Amérique
il fallait qu’il aille trouver Charles Aspinwal à Acandí
Et Nele se rendit au petit village d’Acandí en Colombie
le bel Acandí me revient à la mémoire ! J’y suis passé :
à l’embouchure d’un fleuve, au bord de la mer, avec des cocotiers…
Et dans la hutte de cet Aspinwal, sûrement sous les cocotiers,
face à la mer, il fut « instruit au sujet des nations d’Amérique, de l’Indépendance
et de la vie du Libertador Simon Bolivar
et du nom de tous ses généraux et de toutes ses batailles »
Il étudia là un an encore.
Enfin il fut au village de Paya (Panama)
chez le maître Nitipilele
pour peaufiner sa connaissance de la langue cuna
car ce maître savait comment avaient été créés les noms
de toutes choses sur la terre
et là il étudia encore deux ans.
Puis Nele Kantule retourna dans son village
son village Portogandi, prêt
à gouverner, Portogandi venait d’être inondé par le fleuve.
Il ne restait que six huttes
et il ordonna le déménagement du peuple sur une île (Ustupo)
C’était en 1903, et c’est sur cette île que débuta sa carrière politique.
On le fit cacique
– Le Cacique général était Inapaguiña –
Ses deux premières tâches :
développer l’agriculture
ainsi que de bonnes relations avec les autres caciques des îles
Il fit venir à Ustupo deux enseignants :
l’un d’espagnol et l’autre d’anglais
Le célèbre cacique Robinson, Charlie Robinson, ne voulait rien savoir de l’histoire des ancêtres
seulement l’histoire espagnole
Ce fut la différence avec Robinson
Parce que Nele disait :
« notre histoire est importante »
Colman devint ensuite Cacique Général, Simral
Colman, le grand Colman,
celui qui a dit : « Je souhaite que vous vous aimiez les uns les autres
que vous ne tuiez pas comme des animaux les personnes qui ont même visage
mêmes cheveux et même sang
et que vous aimiez aussi ceux qui appartiennent à d’autres races
et même vos ennemis »
et dans un autre discours :
« Nous devons défendre les mines d’or
de fer, de plomb
toutes les sortes de métaux qui se trouvent sous terre
ainsi que les poissons qui sont dans la mer
et même les insectes »
Et Colman nomma Nele Sous-Cacique (1923)
et convoqua ensuite un congrès
pour qu’il soit reconnu Cacique Général de tout San Blas.
Et Nele Kantule fut le Nele par antonomase
on l’appelait simplement Nele
ou Dr. Nele
Il connaissait les traditions cuna
mieux que tout autre Nele de San Blas
il faut recevoir ce qui est bon de la civilisation, disait-il
sans oublier les traditions cuna
Ce fut un « connaisseur du monde des rêves »
Il dicta à son secrétaire L’Histoire des Cunas
il se faisait lire les livres les plus intéressants
Il travaillait au poulailler de la communauté
quand venait son tour
Il composa des oraisons pour son peuple : « Père, je veux dormir
Père, abaisse le rideau d’or et de perles
entre les maladies et moi
Père, abaisse la moustiquaire d’argent et de perles
entre les maladies et moi »
Il guérissait les maux avec des chants et des remèdes magiques
mais aussi avec la pénicilline de la Zone du Canal
Il réprimandait les parents quand
les enfants n’allaient pas à l’école
Et les dernières paroles du Cacique à son peuple furent :
« Dix jours après ma mort vous réunirez le Congrès
pour choisir le Chef suprême qui me remplacera
Je recommande pour Cacique Général
le señor Olotebiliguiña
leader de la révolution de 1925
Qu’il maintienne mes relations avec le Gouvernement du Panama
réunisse autour de lui ceux qui parlent espagnol
c’est-à-dire les interprètes de la langue cuna
Que l’on fasse respecter la Loi 59 sur la Réserve indigène
Et tous les autres caciques de San Blas doivent être unis
comme un seul homme doivent être unis
pour défendre les droits sur la noix de coco et ses prix »
Et avant de mourir il se fit baptiser
Le missionnaire lui demanda s’il croyait en Dieu
et il répondit :
« Il existe »
– « Je te souhaite de voir Dieu »
– « Je vois mon Père qui est Dieu »
Entouré d’une eau de rêve, où pêchent les Indiens
Nele Kantule est enterré
sur un îlot-cimetière près de l’île d’Ustupo
Et il voit à présent la vision de Dieu
Cimetière paradisiaque que cet îlot de corail
Eau verte et bleue
avec les coraux au fond…
Squelettes florescents qui poussent sous les eaux
(vertes où elles sont peu profondes, bleues autrement)
comme des personnages de la résurrection. Les cocotiers chantent comme des Neles
comme des Neles chantant une chanson en cuna
Et si vous y passez en avion
vous apercevrez peut-être le grand filet immergé
– le grand filet de pêche –
et vous verrez le fond !
Tous les ans en son honneur
il y a des danses à Ustupo.
*
La terre que Dieu nous a confiée (La tierra que Dios nos entregό)
Message d’un cacique au gouvernement de Colombie
Je ne me rappelle plus son nom.
Ou peut-être que si, quelque chose comme Nekoklí,
là-bas dans le golfe d’Urabá.
Mais je me souviens de ses sables et de sa mer.
Un monde comme dans un livre de García Márquez.
Il y avait dans la forêt, dit-on, une frégate de boue.
Une frégate de pirates ou de conquistadores.
Elle pourrit et sa trace resta dans la fange.
Le plat-bord, les cloisons, la proue, la poupe, tout en boue,
comme une trace de chaussure dans la boue.
Plus rien ne restait du bois, mais peut-être encore une chaîne, quelques pièces de monnaie.
Un bateau de terre ancré sur la terre entre les nénuphars
lui-même seulement nénuphars et boue
de la boue ancrée dans la boue.
Nous n’avons pas vu ce bateau.
J’étais avec mon ami Eduardo
pour nous rendre ensemble à la terre interdite des Indiens.
Et nous y allâmes.
D’abord à cheval en longeant la mer.
Quand il n’y avait plus de chemin, en faisant entrer les chevaux dans la mer.
En faisant nager les chevaux dans la mer au milieu des grandes vagues
dans les embouchures infestées de requins.
Les chevaux hennissant entre les vagues.
Avec le risque de tomber de cheval
parmi les poissons-scies et les requins.
Ensuite à pied sur une côte sans fin.
Jusqu’à la première hutte, à la tombée de la nuit.
Près d’elle, dans le sable, une sculpture en balsa :
une avionnette.
Les Indiens !
Une fillette effrayée, avec des colliers.
De là avec un Indien à travers la forêt
écartant les branches des mains
traversant des fleuves glacés.
Jusqu’au sommeil, la nuit déjà bien avancée, dans une hutte, trempés, en hamac.
Et le jour suivant toujours plus avant dans la forêt,
jusque chez le cacique.
Dans la hutte de réunion le cacique parla :
« Qui m’aide aujourd’hui ?
Cela fait longtemps que nous luttons
mais les colons, semble-t-il, sont toujours plus nombreux.
Et cela ne nous plaît pas car c’est comme si cette terre était à eux.
Et je le dis à l’attention de tous les gens importants.
Car on ne m’aide plus et le phénomène s’accroît.
Et les hommes libres ont tout volé.
Les hommes libres viennent et disent que la terre n’est pas à nous.
Comme si le Gouvernement leur avait donné ces terres. »
J’étais triste qu’ils appellent les colons ou non-Indiens « les hommes libres ».
Seuls les hommes d’une autre race étaient donc libres ?
« Mais elles n’appartiennent pas au Gouvernement.
Dieu nous a donné de la bonne terre pour la cultiver.
De manière permanente.
Et on dirait que Dieu ne nous l’a pas donnée.
Et aujourd’hui notre tribu semble abandonnée.
Parce que les hommes libres me prennent la terre.
Et nous verrons qui m’aidera
si c’est le Gouvernement ou Dieu. »
La tribu presque tout entière était là.
Ils n’étaient déjà plus que 250.
Et je savais que la plupart étaient en outre tuberculeux.
Les hommes avec des colliers en dents de singe, de jaguar, de caïman.
« Nous n’échangerons pas la terre qui est à nous.
Nous n’abandonnerons pas cette terre où fut versé
notre sang au temps des Espagnols,
et depuis lors nous sommes ici,
et depuis le temps de nos grands-parents et ancêtres
nous vivons ici dans la tranquillité.
Mais ces derniers temps je n’ai pu être tranquille
car je dois à chaque instant parler avec Bogota
et ces messieurs les gouverneurs et le ministre du gouvernement.
Le gouverneur d’Antioquia a promis de nous aider. »
Un oiseau bleu passa.
Un toucan chanta.
Puis de nouveau la quiétude et le vert silence.
« Nous verrons s’il tient parole.
Oui, nous avons dit : nous verrons si vous tenez parole.
Car depuis tant d’années nos aïeux
ont vécu dans la tranquillité
et nous souhaitons vivre de même.
Mais, comme je l’ai dit, on dirait que cela ne nous pas été adjugé.
Ils ont abattu tous les cacaoyers et volé les bananes.
Dieu nous a dit qu’il nous donnait ici des terres
pour vivre en paix,
ainsi que les montagnes de réserve qui sont à nous
et les animaux qui y vivent
et que Dieu nous a donnés :
Pour que vous les mangiez, dit-il,
afin que vous et vos familles puissent vivre. »
Ils m’avaient posé des questions au sujet des Indiens des États-Unis,
parce que j’avais avec moi un livre en anglais d’Edmund Wilson
sur les peaux-rouges.
Et de ceux du Mexique. Et de ceux du Nicaragua.
Et ils me demandèrent combien il y en avait en Amérique. 30 millions.
Et je pensais en disant cela
combien de chants, de mythes, de mysticisme, de sagesse mystérieuse, de poésie il y avait pour l’Amérique
dans ces 30 millions.
Et c’est pourquoi nous étions avec eux dans cette forêt.
« Et maintenant on ne peut plus trouver d’animaux.
Et les fruits pour nourrir ces animaux que Dieu nous a donnés,
ils les ont abattus.
Ils ont abattu les arbres que Dieu nous a donnés,
ces arbres fruitiers qui nous servaient avant.
Quand nous tuions des animaux
paon, singe et pécari
ils servaient tous à notre corps.
Vous l’avez, vous autres, votre viande. Toutes ces prairies avec du bétail,
tous les animaux qui s’y trouvent.
Vous n’avez pas à les chercher dans la forêt. »
Dans un coin de la hutte se trouvaient ses saints,
statuettes en balsa de personnages sacrés :
êtres bienveillants, protecteurs.
Le bâton avec le serpent enroulé, pour guérir la folie.
Tout près coulait un ruisseau avec de petits poissons.
« Mais ce n’est pas le cas pour nous.
Parce que c’est ce que Dieu nous a ordonné.
Que nous allions les chercher dans la forêt où nous les trouverions.
Mais à présent on ne trouve plus ces animaux
parce que les hommes libres sont là.
Et nous devons les chercher avec beaucoup de peine, ces animaux
dont se nourrissaient les enfants.
Ces animaux sains que nous mangeons. »
Ensuite ils jouèrent pour nous de leurs flûtes.
*
Les ovnis d’or (Los ovnis de oro)
Ces villages ronds entourés par la mer !
Mulatupo :
Toute l’île un village compact de huttes,
les huttes arrivant jusqu’à l’eau
et même sur l’eau,
et qui paraissaient, en arrivant,
un village flottant sur la mer.
Des huttes avec des cocotiers.
Et la mer couleur de cou de paon.
Des poissons volants, quand nous approchions, volaient.
Moi, avec ma soutane de séminariste de Colombie.
Ils me demandent sur le quai si je suis marchand.
Ils me conduisent immédiatement à la maison du congrès.
La grande hutte carrée.
Le cacique au milieu d’un hamac
avec sa pipe rituelle.
Les femmes enveloppées dans de nombreuses couleurs,
des anneaux d’or dans les narines,
et des colliers de perles et de crocs.
Je dis que je venais pour le savoir de leurs Neles.
J’avais écrit à ce sujet dans les journaux.
L’interprète traduisait avec un bien plus grand nombre de paroles
et plus d’émotion, comme déclamant.
« Le mauvais interprète dit moins de mots que le cacique
– me dit-il –
le bon interprète dit plus de mots. »
Le cacique répondit que je pouvais rester dans l’île. Dans l’île
« Tout est gratuit. »
J’aurais un hamac et le couvert.
Si je disais : je n’aime pas le riz au poisson,
j’aime ma nourriture. J’aime mon lit :
il y a une hutte qui est comme les hôtels où nous payons.
J’avais entendu parler du système communiste
de cette nation inconnue d’Amérique centrale.
Je me sentais comme un visiteur en URSS.
Les hommes assis sur des bancs rudimentaires dans l’ombre.
Derrière, les femmes cousant à la lumière de lampes à huile pendant qu’elles écoutaient,
tissant les molas,
l’or brillant sur le visage (anneaux de nez et boucles d’oreille)
à la lumière des lampes à huile.
Molas : les corsages des femmes
orange et rouge et rose et noir et vert et jaune.
Ils lurent la liste de ceux qui travailleraient le lendemain
sur les terres communes.
Ils choisirent les nouveaux officiers de police.
Il n’y a pas d’argent.
Les noix de coco comme monnaie pour le troc.
Il y a des ministres du travail, de l’agriculture,
des transports (pour les canots),
de l’éducation,
et des fêtes.
Le cacique chantait dans le hamac.
Comme une sorte de chant grégorien.
Qui ne finit jamais.
C’était le « Chant pour guérir la folie ».
Les femmes distribuaient une boisson
tirée de grandes oules.
Chocula : faite de chocolat à la banane.
Et le repas. Une hutte,
écriteau rustique (en espagnol) :
SALLE DE SPORT – ÎLE MULATUPO
espèce de restaurant ou « club » indigène,
sol en terre, murs de bambou,
de jeunes Cunas buvant du coca-cola
– ils ne parlaient pas espagnol –
portant des colliers de dents de singe, de caïman, de cochon sauvage.
Glacières à gaz. Cuisinière à gaz,
bar de bambou et une étagère avec des boîtes de conserve.
Je mangeai dans une marmite en terre cuite du riz à la noix de coco
et des sardines frites.
Les étroites ruelles de terre
pas tout à fait un mètre de large
propres comme un hameau suisse.
Je craignais d’y jeter un mégot de cigarette.
Ruelles intriquées comme un labyrinthe.
Ils sortaient pour me voir passer,
souriants mais timides et craintifs.
Les huttes serrées occupant tout l’espace.
Mola d’une jeune femme avec un crabe stylisé.
D’autres formes, abstraites.
Une autre nuit, à un autre chef, le cacique Manibinigtiguiña,
je posais des questions au sujet de la création du monde.
Il se redressa dans son hamac :
« Quand Dieu vint au monde, il n’existait ni plantes ni animaux,
seulement les ténèbres.
Alors Dieu réfléchit
à la manière dont il laisserait une bonne terre à nos enfants.
D’abord il créa la terre, les étoiles, les fleuves, les plantes, les animaux, les jours, les nuits.
Ensuite il alla au ciel pour l’arranger aussi.
Il pensait : de quelle manière laisserai-je un ciel excellent
pour que mes enfants n’y pensent pas à la terre.
Il y créa toutes les plantes et les fleurs,
humaines, comme de jeunes femmes,
il créa ce jour-là toutes les plantes, comme des femmes.
Il créa aussi toutes sortes de bons chemins.
Les chemins se voyaient comme de l’or brillant au loin.
Pour que nos enfants empruntent ces chemins quand ils arriveraient.
Il souhaita même faire des animaux :
Afin que mes enfants connaissent un bonheur éternel,
dit-il.
Et aujourd’hui encore Dieu est dans le ciel.
Quand Dieu eut créé la terre, les étoiles, tous les satellites que l’on voit au ciel,
il nomma toutes sortes d’arbres
pour que nos enfants puissent se guérir avec ces plantes de toute infection, une aubaine.
Dieu dit aussi :
« Ils devront se souvenir de moi chaque fois qu’ils font une réunion.
En outre, en regardant le ciel, tu penseras :
C’est Dieu lui-même qui a fait cela.
Et quand tu penses, pense à moi.
Quand tu regardes les montagnes : je suis représenté dans les montagnes.
Moi-même.
Après qu’il eut créé toutes les plantes, il manquait une personne
à créer. Alors il fit l’homme.
Car l’homme, dit Dieu, doit venir s’occuper de ma création ;
je ne peux laisser les plantes seules sans l’homme.
Et ce que je dis c’est pour que cela soit enregistré sur cette bande magnétique
afin que la voix de San Blas aille dans les autres nations
et qu’elles sachent que nous avons foi en Dieu
car Dieu nous a créés. »
Dans les maisons voisines
on endort les enfants avec des maracas.
Le harpon en zig-zag dans le bleu
en raison de la réfraction.
Une eau couleur vert d’arc-en-ciel,
bleu et violet d’arc-en-ciel
iridescent.
Panier à poisson coloré comme un trésor de pirate.
Île Mulatupo !
Son bleu de cou de paon.
La mer pleine de canots pêchant.
D’autres cherchant des langoustes.
Les femmes apportant de l’eau depuis la côte.
Ainsi que de la terre, des pierres, du bois, des fruits.
À l’intérieur des terres se trouvaient leurs vergers et jardins.
L’Indien qui m’y conduisit portait des lunettes de plongée
et un fusil sous-marin, et un harpon primitif.
Il me dit, dans un jardin près du fleuve Colorado :
« Nous vivons comme Dieu voulait que nous vivions.
Ni pauvres ni riches.
Pauvres, mais sans manquer du nécessaire.
Pauvres mais pas très pauvres. Seulement un peu pauvres. »
Derrière le jardin, les cacaoyères.
Les dividendes sont en décembre.
Là j’entendis parler
d’un arbre de la connaissance
plein de fruits,
avec de l’eau et des tourbillons dans les racines
pour qu’y vivent les poissons.
Et d’un serpent tombé de l’arbre.
En fait, ils avaient de l’argent dans leurs colliers, avec les crocs,
des colliers enroulés en tours nombreux autour du cou.
Des chaînes de cheville en verroterie très serrées (pour les femmes)
qui leur affinaient les chevilles.
Les joues peintes au roucou
avec une ligne noire sur le front et le nez.
Les anneaux de nez en or coûtaient 30 dollars.
Faits par un joaillier colombien sur un bateau
Ils ne lui permettaient pas de débarquer.
Ils ne permettaient pas aux marchands de débarquer.
J’ai vu des cellules de prison.
Au nombre de trois.
Vides.
Ruelles de sable entre les joncs,
entre des murs de joncs,
cabanes de joncs et de palmes.
Et dans ces rues des fleurs.
Ils construisaient une hutte rituelle pour une fête de la puberté,
une hutte en feuilles de bananier.
Ils y boiraient de la chicha pendant quatre jours.
La fête coûta 300 dollars au père de la jeune fille.
Vert de queue de paon et bleu d’ocelle de paon.
L’île parfaitement ronde
toute l’île un village.
Et les autres îles,
villages ronds entourés par la mer.
(Des thons argentés sautent.)
Les Indiens reviennent du travail
et vont à leurs îles.
Des îlots de huttes seulement.
Des îlots de huttes et de cocotiers.
Des îlots de cocotiers seulement.
Nuages comme des orchidées.
À la surface de la mer, le ciel.
Et les bateaux à voile comme flottant parmi les nuages.
Les lents canoés sur ce miroir.
L’un d’eux conduit par deux gamines en slip.
Voiles lointaines dans l’azur :
– ailes d’aigrette élevées.
Des latrines sur la mer.
Fenêtre : derrière la fenêtre, la voile
du bateau amarré près de la maison.
Leurs souffrances commencèrent avec Colomb,
disent-ils.
Un jour ils fondèrent une république souveraine des Cunas
la République de Tulé (1925).
Ils sont socialistes depuis 2.000 ans.
Tous ensemble ils construisent les maisons de tous.
Les terres sont à toute la tribu.
Le bétail, les grands poissons sont partagés entre tous.
Parfaite harmonie interinsulaire.
Avec leur propre police
(pas tant pour eux que pour les « civilisés »).
Il n’y a pas de vols.
Si l’un d’eux volait un canot, Dieu lui en demanderait deux.
Ils ont peu de nombres. Plus de 100
s’exprime avec les cheveux :
selon le nombre, telle mèche de cheveux.
C’est pourquoi les civilisés les volent facilement.
Mais ils ne filoutent jamais entre eux.
L’entrée des marchands est interdite
sur tout l’archipel de San Blas
« Les marchands apportent le désordre. »
Ils ont seulement le droit de jeter l’ancre sur la côte
et les Cunas viennent voir leurs marchandises.
Les marchands créent aussi l’inégalité.
Les maisons de bois et de zinc sont nia nega (des maisons du diable)
parce qu’elles rompent l’égalité.
L’égalité des huttes.
Tous doivent être égaux.
En 1907 ils s’opposèrent à l’ouverture de magasins
parce que les magasins mettraient fin à l’égalité.
Aujourd’hui il existe des Magasins du peuple. Comme des Commissariats.
Mangues, bananes plantains, manioc,
tout ce qu’ils récoltent ils le partagent entre amis.
« Tous unis comme de nombreuses flèches.
Comme les flèches d’Ibelele quand il combattit les mauvais esprits. »
Ne pas fermer les portes quand quelqu’un vient.
Les ouvrir. Le laisser entrer.
Celui qui se croit savant se détruit lui-même.
Ils sont du « parti de Dieu », disent-ils.
Leurs congrès sont très fréquents,
d’hommes seulement, de femmes,
de garçons, de filles,
de garçons et de filles ensemble,
ou des assemblées générales.
La première partie est pour écouter Dieu.
Le cacique leur parle de Paba Igala
« les chemins de Dieu ».
Il répète les traditions
– peut-être depuis la préhistoire –.
Ils ne se lassent pas d’entendre la même chose.
La création du monde.
Ce que faisait l’Indien des anciens temps.
La seconde partie est pour les affaires diverses.
Nils Holmer assista à une assemblée de femmes.
Le cacique commença par leur parler du fleuve,
comment Paba l’avait créé.
Et ils devaient tous vivre en harmonie.
Il leur parla de la Norvège
où soufflent des vents violents et où les gens doivent se chauffer avec du feu
et où il y a de grands tremblements de terre et des volcans crachant des flammes.
Leurs îles étaient un paradis
sans tempêtes, tremblements de terre ni volcans en éruption
et ils devaient en être reconnaissants à Dieu.
Ils se souviennent d’un paradis d’où ils sont venus.
Le rio Tuile, au Darien.
Fleuve très beau des premiers Cunas.
C’est là que naquirent « les grands théologiens
historiens, moralistes et archéologues »
des Cunas.
Là-bas ils vivaient sans connaissances de la nature
ni du mystère de la gestation.
Ils savaient seulement s’aimer les uns les autres.
Ils connaissent Dieu depuis les commencements du monde.
Cela fait des milliers d’années que Dieu nous a créés
comme nous l’ont dit ceux qui savent,
tous les messieurs qui sont venus nous parler de Dieu n’exagèrent pas
eux aussi savent qu’ils croient en Dieu
comme l’histoire de Dieu que nos ancêtres connaissaient
il est vrai que ces messieurs sont toujours venus en prêchant
nous descendons du Piler (le premier homme)
comme le chantent ceux qui savent.
Ils sont offensés que les missionnaires disent qu’ils ne croient pas en Dieu.
Ils insistent :
Ils croyaient en Dieu avant l’arrivée des Espagnols.
Ils l’appellent Diosaila
de « Dios » en espagnol
ce qui ne veut pas dire qu’ils n’avaient pas de Dieu avant
car de « oro » [or] en espagnol vient leur mot « olo »
(et ils avaient beaucoup d’or)
et de saila
(Pérez Kantule dit à Erland Nordenskiöld, à Stockholm :
« À Stockholm, il y a une station centrale
qui apporte de l’électricité partout
cette station centrale est saila de toutes les stations plus petites »).
Le vieux Saila William Smith était le gendre du grand Nele Kantule.
Il me parla de Nele Kantule. Qu’il leur disait :
« Ce que j’ai appris de mes maîtres,
faire le bien.
Aider à améliorer la communauté.
Nous sommes tous frères. Dieu le veut ainsi. »
Il fit la révolution de 1925
et libéra sa communauté.
Il disait : « Nous ne sommes pas des animaux,
nous sommes humains, nous sommes enfants de Dieu.
Il faut nous améliorer. »
Et Saila Smith avait des peintures de l’Arbre de la Vie.
Il ne les vend pas. Elles sont sacrées.
Un arbre
et dessous une rivière.
Qui apparaît souvent dans les motifs de leurs molas.
Il me dit, dans son île :
« Tous unis comme les oiseaux d’un arbre
ils chantent tous
depuis les quatre heures du matin
ils chantent tous :
Dieu, tu me donnes des asticots,
tu me donnes toujours de bons fruits
pour vivre, c’est comme cela
que nous devons être, les hommes, tous unis,
communier, nous associer. »
Je déjeune chez le Saila
servi par la fille de Nele Kantule :
poisson cuit et bananes cuites
et séparément citron, sel et piments.
Il n’y a pas d’église parce que Dieu est partout.
« Chez nous il n’y a pas de péneti (mécréants) »
« Mon père
– au missionnaire –
vous êtes chrétiens parce que Dieu est né dans la race waga (étrangère)
et pour cette raison nous autres ne connaissons pas Jésus-Christ
mais s’il était né cuna
c’est nous qui serions les chrétiens
et de meilleurs chrétiens que vous qui versez le sang. »
Mais :
« Personne n’a vu Dieu. Nous ne savons rien de lui » (un sage cuna).
Leur salutation est :
– Igi be pinsae ? – Dios gi an pinsae.
– À quoi penses-tu ? – Je pense à Dieu.
Dans le ciel, il y a des jardins avec des noix de coco
des bananes, du cacao, des cannes à sucre
des vêtements de toutes couleurs
« du genre de ceux qui arrachent les yeux aux Indiens ».
Tout ce qui appartient aux Blancs
automobiles, bateaux, trains
appartiendra aux Indiens dans le ciel.
Beaucoup de ces choses ont déjà leurs « âmes ».
Les bateaux qui passent par le Canal de Panama
peuvent se trouver spirituellement dans le ciel
et là-bas leur appartiennent.
Le Musée de Göteborg avec sa collection cuna
pourrait bien être à eux dans le ciel
dit en riant Pérez Kantule, à Stockholm.
« Mais non !
– au missionnaire –
aller en enfer, c’est pour vous, les waga. »
Les Cunas meurent contents parce qu’ils vont au ciel.
Et les enfants, en me voyant passer : Waga !
Le soir tombe. Devant la mer
allongé contre un canot accosté
un jeune Cuna écoute sur un magnétophone
une vieille chanson cuna.
Une gamine dans son canoé seule en pleine mer
transportant de l’eau dans des calebasses.
On croirait déféquer dans un aquarium.
Sous les latrines de palmes
l’eau de cristal, presque invisible.
L’étron qui flotte. Et le sable étincelant
étincelants les minuscules fragments de coquillages
et les petits poissons zébrés (jaune et noir).
Les animaux aussi vont au ciel.
Il y a des jaguars, des chevreuils, des tapirs.
Dans les anciens temps ils l’imaginaient seulement comme un lieu de chasse.
Aujourd’hui Dieu a le téléphone.
On raconte que pour monter au ciel on prend un ascenseur.
Dans les avenues il y a des sortes de lianes qui sont les fils téléphoniques
par lesquels Dieu communique à longue distance.
(D’après les récits de ceux qui ont travaillé au Canal ou ont été marins.)
Les Neles sont sceptiques
sur ce genre de ciel.
Nele Subo dit seulement :
« C’est le lieu où les hommes vivent à nouveau. »
Et
Iguantipipi
« célèbre philosophe cuna »,
selon ce qu’il dicta :
– C’est le lieu où nous serons amis.
On l’on va bras dessus bras dessous.
Et un autre :
« Au ciel il n’y a presque pas de Blancs.
Ceux qui s’y trouvent vendent des bananes dans la rue
comme les Indiens de Pintupo au Panama. »
L’âme est comme le reflet d’un miroir
mais vivant pour toujours.
Les Neles sont ceux qui connaissent les choses de l’âme.
Dans les Actes du 3e Congrès d’Alto Bayano (août 1956)
il est écrit :
« Nous avons une race cuna
et on dit aussi que Dieu fit le monde pour que
nous vivions sur
cette terre, comme un seul groupe. »
Cocotiers, sable blanc et au-delà les récifs de corail.
Les bancs de sardines verts comme des brins d’herbe,
comme un pâturage luxuriant.
Turpana1 m’avait dit, à Panama :
Là-bas tu trouveras ce que tu aimes
une société socialiste.
Le traditionnel, ici, est le révolutionnaire
dis-je à présent sur la plage devant le récif.
Turpana a étudié à la Sorbonne.
Et il me raconte, devant l’eau verte :
Avant, ils disaient qu’Ibeorgun est venu dans un nuage d’or,
maintenant, qu’il est venu dans une soucoupe volante en or.
Mais ça ne veut pas dire qu’ils pensent que ce soit réel.
Les ethnologues ne le savent pas.
Que ça ne veut pas dire que ce soit réel pour eux.
Ils voient le ciel comme une cité de lumière, de pure lumière.
Pour cette raison ils parlent d’or,
or veut dire lumière.
Ou quand ils disent qu’Ibeorgun n’avait pas de mère,
c’est que ses idées sont éternelles.
Et qu’elles viennent du ciel.
Devant ce vert resplendissant
vu avant depuis l’avionnette,
et si transparent, vu depuis l’avionnette jusqu’au fond profond
sous la transparence verte.
Couleur verte d’yeux verts.
Jardins submergés.
Des jardins japonais sous l’eau.
Des paysages silencieux sous l’eau.
Poissons de couleurs entre les coraux.
Saila vient de racine, me dit Turpana.
Peut-être parce qu’elle représente la tradition.
Purba-binye : perdre l’esprit. (Aliénation.)
Et pour le mot convaincre ils disent : chasser la pensée.
C’était alors le meilleur Panama.
Celui du temps de Torrijos2.
Un pauvre garçon acculturé comme moi…
dit Turpana.
Leurs souffrances commencèrent avec Colomb.
Les Espagnols vendaient les belles filles 30 dollars.
Et l’Espagnol dit à Iguab : je vais travailler ça
(la mine)
et l’Indien Iguab lui répondit que l’or était à Dieu
et l’Espagnol demanda l’or à l’Indien Iguab,
Iguab était un homme qui savait ciseler l’or.
Et il ne voulut pas leur montrer les mines d’or
alors ils tuèrent l’Indien Iguab.
Ils ouvraient le ventre aux ancêtres.
Ils retirèrent ses entrailles à un enfant
et les mirent à sécher au soleil.
Les ancêtres partaient dans la forêt, sur les rivières.
Et les Espagnols les chassèrent comme des animaux.
Dans le canot, face à l’île Alunega
Alejandro Henry, sur sa poitrine une dent de tapir,
me dit : « Les hommes doivent être unis comme une seule main,
sans un retranchement. » Et :
« Je voudrais voir tous les visages sourire
dans chaque village, chaque nation. »
Ils refusèrent de vendre du sable pour le Canal
parce que : « Celui qui a créé le sable de la mer
l’a créé pour les Indiens qui étaient là avant
et pour les Indiens qui sont là maintenant
et pour ceux qui viendront après. »
Un autre jour nous nous rendîmes dans une île éloignée
pour voir le bateau englouti
que nous regardâmes avec des lunettes de plongée.
Courbines sur le pont,
la boussole couverte de corail,
des mollusques incrustés dans le bronze corrodé, les fers entartrés,
dans les profondeurs violettes.
Les objets sans ombre,
lumière diffuse flottant la même partout.
Poissons virevoltant entre les garde-corps
rayés comme des tigres ou bien tachetés.
Des animaux qui ressemblent à des pis de vache
des animaux comme des calices,
des êtres en forme de champignons,
toutes les couleurs un peu éteintes.
Des plantes couleur de vin.
Entre des lames dentées
des branches de coraux rouges-noirs aux fleurs pâles.
Des algues ondulant comme des chevelures.
Des bancs de poissons sortant des hublots.
Le gouvernail couvert d’éponges.
Le navire englouti converti en récif.
Et je leur lus le poème NELE KANTULE à Ustupo.
Rien moins qu’à Ustupo.
Là où se trouve la place Nele Kantule avec son monument
de ciment et d’azulejos de salle de bain.
Au Congrès ils écoutèrent sur un magnétophone
un enregistrement que Pérez Kantule leur envoyait de Panama :
« Si vous aviez abandonné vos traditions
vous payeriez un loyer dans vos maisons
et la majorité d’entre vous n’auraient plus de terres. »
Une société voulait construire là un hôtel Hilton.
Le traditionnel était le révolutionnaire.
Le progrès capitaliste, une régression.
Au matin les canoés d’hommes qui vont au travail.
Des garçons et des filles qui vont à l’école, sur l’autre île,
par une route,
une route-pont qu’a construite le peuple tout entier.
Il commençait à y avoir un certain capitalisme, me dit-on à Ustupo,
et c’est pourquoi certains ne voulaient plus travailler.
Mais Torrijos m’a dit : « Il n’y aura pas de Hilton. »
Pleine lune sur la mer calme comme un lac.
Sur l’eau illunée les huttes du village cuna reflétées.
À l’intérieur de ce silence
des voix d’enfants jouant et parlant en cuna.
Ombre des huttes dans l’eau laiteuse,
et l’ombre des canoés lents.
Le scintillement sur la mer
de la lune
et du village cuna.
Ils ne croient plus que les albinos soient des enfants de la lune3.
Bien se comporter
pour ne pas être laissé sur le Quai du Ciel.
Tous unis comme un seul arbre.
« Nele », bien traiter autrui,
a dit le Saila.
Ils parlent en secret de l’arbre de la vie,
l’arbre Pulu-wala (la mère qui nous donna le jour à tous)
où il y avait des plantains, des terres, de l’eau de mer et de l’eau douce
du poisson et de nombreux animaux
et au pied de l’arbre une rivière
et Olouaipilele coupa l’arbre
et il en tomba des bananes, du manioc, des ignames, du maïs
et du poisson (vivaneau, tarpon, courbine)
et la mer se forma.
– L’ouverture du sac amniotique ?
Le littoral des îles un pur cristal,
et l’on peut voir le fond de la mer.
Là-bas des pneus, plastiques, pots de chambre…
Et par-dessus les ordures, les poissons de couleurs.
1 Turpana : Le poète guna Arysteides Turpana (1943-2020), dont nous avons traduit quelques poèmes dans notre billet « Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama » (voir le lien dans l’introduction ci-dessus)..
2 Torrijos : Le « général Omar Torrijos, Leader suprême de la Révolution panaméenne (Líder Máximo de la Revolución Panameña), qui dirigea le pays officiellement ou par personne interposée de 1968 jusqu’à sa mort en 1981, [conduisant] une politique progressiste saluée par des personnalités telles que le poète et ministre sandiniste Ernesto Cardenal ou encore l’écrivain Graham Greene, et soutenue par Fidel Castro. » (Tiré de l’introduction à mes traductions de « Poésie anti-impérialiste du Panama » ici)
3 enfants de la lune : L’albinisme est notoirement répandu parmi les Guna, et la prévalence du phénomène fait du Panama le pays ayant le taux d’albinisme le plus élevé au monde. Les enfants albinos étaient considérés comme des « enfants de la lune » et mal accueillis dans la communauté. Cardenal indique ici un changement de mentalité à ce sujet chez les Guna.
Castalie barbare : Poésie de Ricardo Jaimes Freyre
Le poète d’origine bolivienne Ricardo Jaimes Freyre (1868-1933) est l’un des principaux représentants du modernisme latino-américain, c’est-à-dire du mouvement poétique qui succéda au romantisme, notamment avec le symbolisme. Il est à cet égard un alter ego, moins connu en Europe, de Rubén Darío, dont il était l’ami et qui fonda avec lui en 1894 la revue séminale du modernisme poétique latino-américain, la Revista de América. Les deux se connurent en Argentine, où Jaimes Freyre vécut longtemps, acquérant la nationalité argentine.
Moderniste, Jaimes Freyre fait ainsi partie de ce même courant auquel le présent blog a déjà fait une large place avec plusieurs billets de traduction de l’un des grands représentants du modernisme espagnol, Francisco Villaespesa, dont le dernier en date est « La halte des bohémiens » ici.
Le modernisme latino-américain est une poésie encore très « eurocentrée », largement hermétique à l’influence autochtone, très attachée à ses racines hispaniques et européennes. Cet isolement par rapport aux conditions extérieures les plus immédiates ne pouvait guère durer, mais nous nous refusons à considérer ces œuvres comme le moins du monde anachroniques ; elles représentent une importante efflorescence du génie poétique européen.
Le recueil dont les poèmes suivants sont tirés s’intitule Castalia bárbara (Castalie barbare) et parut en 1899. Castalie, dans la mythologie grecque, est le nom d’une naïade qui fut transformée en fontaine dont l’eau, soit en la buvant soit en écoutant son murmure, donnait l’inspiration poétique. Cette fontaine est dite ici « barbare », non en raison, nous l’avons dit, d’emprunts à la culture américaine autochtone, mais parce qu’elle évoque, dans la section dont le titre est aussi celui du recueil, la mythologie germanique. Le reste du recueil évoque le Moyen Âge chrétien ainsi que des thèmes propres au romantisme noir, ou frénétique, et de sensibilité symboliste. Le seul sujet spécifiquement latino-américain apparaissant dans le recueil est, dans le poème traduit ci-après « Christ (I) », la figure du missionnaire en terres indiennes. Avec quinze poèmes traduits, sur les trente-huit que compte le recueil, c’est un peu moins de la moitié du livre qui est ici offerte, sans doute pour la première fois, au public francophone.
.
*
Le chemin des cygnes (El camino de los cisnes)
Vagues écumantes attachées aux crinières
des âpres coursiers des vents,
illuminées de rougeoyants éclairs
quand le tonnerre martèle sur l’enclume des monts.
Vagues écumantes qu’obscurcissent les nuages
de leurs corps déchirés et sanglants
s’estompant lentement dans les crépuscules,
yeux troubles de la nuit, entourés de mystère.
Vagues écumantes qui couvrent les amours
des monstres effroyables dans leur sein,
quand la grande voix des tempêtes entonne
son sauvage épithalame, hymne gigantesque.
Vagues écumantes jetées sur les plages
couronnées d’énormes cimes,
où elles troublent de leurs convulsifs sanglots
l’indifférent silence de la nuit des glaces.
Vagues écumantes que crève la quille
sous l’éclair des yeux du combattant
étoilant les entrailles palpitantes
du Chemin des cygnes, pour le Roi de la haute mer…
*
Le chant du mal (El canto del mal)
Loki chante dans la sombre contrée désolée
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Le Berger fait paître son énorme troupeau de glace,
qui obéit – colosses tremblants – à la voix du Berger.
Loki chante aux vents glacés qui passent
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Un brouillard épais se répand. Les vagues se brisent
sur les rochers abrupts avec un fracas sourd.
Sur leur sombre dos se berce la barque sauvage
du guerrier aux cheveux rouges, farouche, féroce.
Loki chante aux vagues rugissantes qui passent
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Quand l’hymne de fer monte dans l’espace
et qu’à son écho répond une sinistre clameur,
et que dans la fosse, profonde et sacrée, la victime cherche
de ses bras rigides tendus l’ombre de Dieu,
Loki chante à la Mort pâle qui passe
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
*
Les héros (Los héroes)
Frémissant d’ardeur sanguinaire,
plongeant l’éperon dans les flancs de son destrier,
le Barbare lance au milieu du combat
son effroyable et lugubre cri de guerre.
Demi-nu, couvert de sueur et de plaies,
d’une jouissance intense palpite son cerveau,
et de son bouclier il abat l’ennemi,
vaincu déjà par l’épouvante et la douleur.
Alors surgit une étrange clarté,
l’horizon ténébreux est plongé
dans une mer de flammes écarlates,
et paraissent entre de rouges éclairs
les torses larges, les yeux sanglants
et les hirsutes chevelures blondes.
*
La mort du héros (La muerte del héroe)
Il frémit encore, se redresse et menace de l’épée,
son torse sanguinolent couvert du rouge bouclier ébréché ;
plonge ses regards dans l’ombre infinie,
et sur sa lèvre expire le chant héroïque et rude.
Les deux corbeaux silencieux, voyant de loin son agonie,
viennent tendre leurs ailes sombres au guerrier ;
la nuit de leur aile, aux yeux du guerrier resplendit comme le jour,
et vers l’impassible et pâle horizon ils s’envolent.
*
La nuit (La noche)
Agitées par le vent, les branches noires se balancent ;
le tronc, plein de crevasses, vacille sous la rude secousse,
et parmi la mousse où errent les rumeurs de la nuit
paraissent, crevant la terre, les racines du chêne.
Les nuages volent dans le ciel. Ce sont des andriagues et des chimères,
et d’énigmatiques sphinx compagnons de la fièvre,
d’effroyables unicornes et des dragons, que poursuit
la foule compacte des hydres venimeuses ;
leurs membres déchirés dans les combats silencieux
occultent de leur vol épais la face de la lune livide.
Des ombres jaillissent des fissures du vieux tronc dénudé
et se précipitent vers la forêt en convoi fantastique
sur la mousse où vont et viennent les rumeurs de la nuit,
et les racines du chêne se dressent menaçantes.
Êtres étranges revêtus de singuliers habits,
abandonnant leurs mystérieuses sépultures glacées
dans le songe épouvantable d’une nuit qui n’en finit pas…
Tandis que se combattent au ciel les dragons et les hydres,
et que leurs membres déchirés par les chocs silencieux
occultent d’un vol épais la face de la lune livide.
*
Les Elfes (Los Elfos)
Couverte de sang et de poussière, la javeline,
fichée dans le tronc d’un chêne ancien,
aux vents qui passent ploie et s’incline,
couverte de sang et de poussière, la javeline.
Les Elfes de la proche forêt obscure
cherchent le vénérable chêne sacré.
Et jouent. Et sous son propre poids ploie et s’incline,
couverte de sang et de poussière, la javeline.
De ses cris, murmures, éclats de rire
la joyeuse troupe emplit les frondaisons ;
il y a des rumeurs de fleurs et de feuilles foulées,
et cris, murmures, éclats de rire.
Parmi les arbres se cachent des ombres muettes,
dans un rayon de lune passent les fées ;
la joyeuse troupe emplit les frondaisons,
il y a des rumeurs de fleurs et de feuilles foulées.
Sur les eaux tranquilles du lac,
plus que dans le vaste ciel, brille la lune ;
là dorment les cygnes blancs d’Idunn,
au bord tranquille du lac.
Alors la ronde importune s’arrête,
la lune verse sa lumière mélancolique,
et les Elfes s’approchent du lac
et des cygnes endormis d’Idunn.
Ils se rassemblent en silence sur le chemin,
un bras sûr lance la javeline ;
il blesse le premier des cygnes endormis,
et les Elfes observent depuis le chemin.
Pour entendre le divin chant ultime,
ils ont brandi la lance du chevalier,
et ils écoutent rassemblés sur le chemin
le chant ultime, chant d’agonie ailé.
*
Les Fées (Las Hadas)
Avec leurs blonds cheveux lumineux,
dans l’ombre elles approchent. Ce sont les Fées.
À leur passage les sapins de la forêt
en geste d’offrande tendent leurs branches grinçantes.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.
Sous un arbre, au bord du marais,
gît le corps de la vierge. Son blanc visage,
son blanc visage comme un lys dans la forêt ;
endormie sur ses lèvres l’ultime prière.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.
Au loin, dans les clairières des bois,
passe en fuyant une chevauchée ténébreuse,
et ce sont des grognements ardents de meute
et des sons rauques de cors de chasse.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.
Sous l’arbre, au bord du marais,
sur le corps de la vierge inclinées
elles posent, suaves comme des fleurs que l’on baise,
leurs lèvres purpurines sur le front blanc.
Et dans les yeux éteints de la morte
alors brille un regard.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
s’en vont les Fées.
À leur passage les sapins de la forêt
en geste d’offrande tendent leurs branches grinçantes.
Avec ses blonds cheveux lumineux
marche la vierge blanche.
*
L’épée (La espada)
La sanglante épée brisée du guerrier,
que baigne de sa rouge crinière le Coursier lumineux,
gît, couverte de poussière, ainsi qu’une idole humiliée,
qu’un ancien Dieu enseveli dans la montagne.
*
De la lointaine Thulé… (De la Thule lejana…) [I, II : complet]
I
Dans le pays du myrte et des lauriers,
ton image ornerait les portiques ;
dans le pays du myrte et des lauriers.
(Ô Pallas ! elle est ta sœur en beauté
ainsi qu’en sereine majesté de déesse ;
Ô Pallas ! elle est ta sœur en beauté.)
Le pays de la reine Fantaisie
a vu s’élever ton palais blanc et d’or ;
le pays de la reine Fantaisie.
Dans le choc des lances t’invoquaient,
Berthe… Gudrune peut-être… les guerriers
dans le choc des lances t’invoquaient.
Ils répandaient les perles de leurs manteaux
dans les fêtes mondaines, les gentilhommes ;
ils répandaient les perles de leurs manteaux.
Et de perles et d’amours entremêlées
ils tapissaient, ô reine, ton chemin ;
de perles et d’amours entremêlées.
Fleurs de lys, tes épaules, ton cou
sur les scènes royales resplendissaient ;
fleurs de lys, tes épaules, ton cou.
Une pâle foule en clameur
entourait tes parcs enchantés ;
pâle foule en clameur.
II
Tes lèvres rouges où dorment les baisers
murmurent seulement l’hymne d’amour ;
tes lèvres rouges où dorment les baisers…
Vers quel monde mystérieux et ignoré
tournes-tu l’aurore bleue de tes pupilles ?
Vers quel monde mystérieux et ignoré ?
Ô prince rêvé qui ne vient pas
de la lointaine Thulé des rêves !
Ô prince rêvé qui ne vient pas !
À sa radieuse vision parmi les ombres
tu tends des bras suaves, tremblants ;
à sa radieuse vision parmi les ombres.
Et à son contact idéal frémit
la statue marmoréenne et rose ;
à son contact idéal frémit…
La pâle nostalgie des brumes
t’enveloppe, ô triste reine exilée !
La pâle nostalgie des brumes !
*
À l’amour infini (Al infinito amor)
Tourne vers moi la caresse de tes yeux !
Mon cœur que le désir a fait frémir
brûlera comme un encens dans ton regard…
Tourne vers moi la caresse de tes yeux !
Vers ma nuit peuplée de visions
l’aurorale joie de ton regard…
Que défaille mon esprit dans tes yeux,
avec joie, lumineusement,
à l’amour infini de ton regard…
Le timbre argentin de ton rire,
mon doux rêve harmonieux, remplit
de lyrique harmonie mon oreille.
De lyrique harmonie comme le chant
du rossignol, la forêt douloureuse
où tombent les feuilles comme des larmes…
Tu ceins mon cou du lien de tes bras,
flammes éburnéennes, jaillies
de l’amoureuse fournaise de ton corps.
Que s’évanouisse le rêve de ma vie
dans le rêve de feu de tes yeux,
dans le rêve de marbre de tes bras…
*
Christ (Cristo) [I/II]
I
Épaisse forêt. Le vent souffle,
pleurant parmi les feuilles ;
le ciel est un incendie
de sanglants serpents rouges.
Avec une plainte forte et rauque
le fleuve roule dans son lit ;
parmi les sombres frondaisons
des taillis séculaires,
on perçoit le halètement farouche
des pumas et jaguars.
Et, parmi les sombres frondaisons,
la dernière lumière du jour
illumine le sauvage
village de huttes.
Un blanc crucifix à la main,
– saisi d’une joie étrange –
le missionnaire chrétien s’avance ;
et l’on devine sur son visage
la suprême foi divine
avec une vague terreur humaine.
*
Le moine peintre (El hermano pintor)
L’abbé espionne. Par la fissure
qui s’ouvre dans le mur craquelé du monastère,
il voit à l’intérieur de la cellule un in-folio jauni
avec une enluminure inachevée.
– C’est la figure dolente et mystique
d’un moine émacié en extase,
aux yeux larmoyants, les cheveux au vent,
un nimbe autour de son visage d’ascète. –
Les mains croisées sur sa poitrine,
agenouillé au bord du misérable lit,
le moine peintre semble inerte.
On dirait que, le nimbe étrange
qu’il traçait sur le vieux parchemin,
sur son front pâli le trace la Mort !
*
Crépuscule (Crepúsculo)
Le chemin sinue dans un défilé
entre rochers fracassés et broussailles infranchissables,
et sur les abruptes cimes rougeoyantes tremble
la lumière défaillante des étoiles.
Avec un rire lugubre le fleuve roule
ses eaux noires et profondes
et, dressées sur le flanc des monts,
les branches mortes font des signes moqueurs.
*
Les nuits (Las noches)
Nuit pure,
parfumée comme l’aube.
Dans le ciel clair et froid brille la lune
et sur l’océan tremble sa lumière blanche.
Les vagues, en passant, rient
d’un gigantesque rire étouffé,
et se couronnent d’étoiles blanchoyantes
les grandes cimes noires des monts.
Nuit pure,
nuit paisible,
parfumée comme l’aube.
Il flotte d’étranges rumeurs
dans le sein de la nuit muette ;
l’écho du gémissement vague
d’angoisses lointaines :
l’écho de pleurs ;
de pâles tristesses ;
l’écho de rires,
douloureux comme le désespoir.
Il flotte sous la lune
des voiles de larmes.
– Pour la suprême douleur
l’obscur tombeau glacé.
Là l’éternel Oubli convoité,
endormi sous l’aile
de la mort inviolée. – Les vaincus
des misérables luttes humaines ;
ceux qui portent dans leur sein
le cadavre de l’enthousiasme ;
ceux qui conduisent sur les mers de la Désolation
leur barque indifférente.
Des gémissements profonds
flottent dans la nuit muette.
– Le crime
qui peuple de fantômes la conscience. –
La nuit de tombeau des vivants ;
la nuit des prisons glacées ;
quand les ongles se cassent sur les murs
qu’ils teignent d’écarlate ;
quand grincent les dents
sur les boiseries qu’elles percent,
et, arrachant les fers,
éclatent les muscles.
Des cris étouffés
flottent dans la nuit muette.
– Épaisses ténèbres
qui tombent sur l’âme.
Le triomphe du Ministère enfant du Chaos
et du Néant –
Le rire convulsif
déchire les entrailles,
tandis que l’œil égaré suit
une ombre qui s’éloigne.
Terreurs étranges,
étranges visions,
qui glacent le sang dans les veines
et disloquent le corps…
Quand se réveille la colère terrible,
la colère diabolique,
elle met du feu dans les yeux
et de l’écume aux lèvres.
Il flotte dans la nuit muette
des rires et des hurlements.
La Nuit
aux yeux sans regard.
La nuit de la douleur, qui tenaille
la chair et la déchire.
La nuit de l’oubli,
sans espoir.
La nuit du doute
sans l’étoile de la prière.
La nuit du crime,
et du remords.
La funeste
nuit de plaisir, qui connaît
des matins amers.
La nuit
de la vengeance.
La nuit de la colère
impuissante, sous la blessure qui saigne.
Sanglots et rugissements
flottent dans la nuit muette,
tandis que joue au clair de lune
une joie sur chaque rayon d’argent.
*
Toujours (Siempre)
Tu ne peux savoir comme je souffre ! Toi qui as mis plus de ténèbres
dans ma nuit, une plus profonde amertume dans ma douleur !
Tu as laissé, comme une lame restée dans la blessure,
dans mon oreille la caresse douloureuse de ta voix.
Palpitante comme un baiser, voluptueuse comme un baiser ;
voix qui flatte et se plaint ; voix de rêve et de douleur…
De même que l’Océan suit le rythme occulte des astres,
mon être tout entier suit le mystérieux rythme de ta voix.
Ô tu m’appelles et tu me blesses ! Je vais à toi comme un somnambule,
les bras tendus dans l’ombre et la douleur…
Tu ne peux savoir comme je souffre ; comme accroît mon martyre,
tremblante et désolée, la caresse de ta voix.
Ô l’oubli ! Le fond obscur de la nuit de l’oubli,
où les cyprès gardent le sépulcre de la Douleur !
J’ai cherché le fond obscur de la nuit de l’oubli,
et la nuit se peuplait des échos de ta voix…


