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La gravure dans le livre de cantiques et autres poèmes de Viktor Rydberg
Viktor Rydberg (1828-1895) est un des écrivains suédois les plus connus de son temps. Nous avons déjà cité son nom, dans le billet sur son compatriote Albert Ulrik Bååth (ici). Il appartenait comme ce dernier à la société littéraire Gnistan (L’étincelle), qui promouvait un renouveau du gothicisme dans les lettres suédoises. Pour quelques éléments sur le gothicisme, voyez notre billet sur Bååth.
Cette dimension gothiciste se traduit, comme chez Bååth, par des travaux historiques et philologiques. Rydberg est ainsi l’auteur d’études sur la religion scandinave et la mythologie en général, dans lesquelles il défend l’idée de la haute antiquité de l’ancienne religion scandinave. Il est également l’auteur de romans historiques. L’un d’eux, Singoalla, de 1865, histoire d’amour entre un chevalier et une gitane, a été adapté en film par le réalisateur français Christian-Jacques en 1950. Parmi ses autres romans historiques, non traduits en français à notre connaissance, sont des titres comme « Le pirate de la Baltique », « Le dernier Athénien », « L’armurier », et, parmi ses essais, « La magie au Moyen Âge », « La mythologie de nos pères », « Sibylles et Voluspa », « L’astrologie et Merlin », « Études de mythologie germanique ».
Les traductions suivantes sont tirées du volume de ses poésies dans ses œuvres complètes. Il s’agit d’une poésie classique, versifiée.
*
Épave (Spillror)
Avec les rêves du matin de la vie
il se bâtit un voilier pavoisé,
pour traverser les vagues étincelantes
au-dessus des vastes profondeurs.
Il le construisit avec ferveur,
car le clapot sur la plage
évoquait des images
de lointains pays merveilleux,
et parfois à l’ouest brillait
le mirage d’une île légendaire,
et l’on entendait une musique céleste
au-dessus de la mer bleue.
Alors il fut prêt à se lancer
sur la route rythmique des vagues,
puis il vit des éclairs zébrer le ciel
au-dessus des terres et de l’océan,
vit des nuages au sud, à l’est,
entendit au lointain
une tempête croissante de voix
et le bruit d’armes entrechoquées,
vit de sombres légions avancer
sous les éclats du tonnerre
pour mettre à bas un beau drapeau,
fouler aux pieds une noble cause.
Quand il le fallut, il abandonna,
bien que ce fût avec tristesse,
son léger voilier à son destin,
le laissa dériver sans but.
Et il entra dans le combat qui faisait rage
parmi les brisants tout le jour,
et parfois allait au-devant de la victoire,
parfois au-devant de la ruine.
Mais à présent, au crépuscule,
le voilà de nouveau sur le rivage,
sa plage ravagée par la tempête
et lui couvert de plaies.
L’horizon luit,
et des vagues sombres
laissent sur le sable
un débris ici et là
des rêves du matin de la vie,
du petit voilier détruit
qui devait, parmi les vagues étincelantes,
naviguer au-dessus des profondeurs bleues.
*
Cantate (Kantat)
À l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes à Uppsala le 6 septembre 1877
Chœur
Sortie des temps de la nuit profonde,
vers un but qui te reste caché,
Humanité ! tu vas
à travers les siècles ton chemin dans les solitudes !
Ton jour est une simple bande de lumière
qui luit pâle et faible –
au-delà d’elle c’est la pénombre,
en-deçà c’est la nuit !
Et la génération où tu marches
s’écroule dans le désert,
et tu demandes en tremblant :
Dieu tout-puissant, où conduit ma route ?
Des visions terrestres manifestent
que tout ici-bas est éphémère ;
et quand vers les hauteurs du ciel
tu tournes tes regards inquiets,
tu vois les circuits des soleils arrêtés,
et des mondes courant à leur ruine,
des constellations qui s’éteignent
dans les profonds océans d’éther.
Tu entends des voix crier :
tout est vain,
et le temps et l’espace
sont une funèbre prison infinie.
Récitatif
Pourtant, ployé sous le doute,
arrêté sur le chemin, ruminant sombrement,
tu ressaisis ta bannière
et la portes avec courage à travers le désert.
Qu’importe si l’œil interrogateur voit
des milliers de soleils balayés du firmament ?
Qu’importe si les champs d’étoiles sont moissonnés
comme du grain doré par la faux du temps ?
La pensée juste, les actes voulus par amour,
les beaux rêves, ne peuvent être par le temps détruits,
c’est une moisson à l’abri,
car elle appartient au royaume de l’éternité.
Va de l’avant, Humanité ! sois joyeuse, console-toi,
car tu possèdes l’éternité dans ton sein.
Arioso
Chaque âme que le désir enflamme
pour ce qui est noble et vrai,
dans son tréfonds possède et sent
la promesse de l’éternité.
Quand l’égoïsme est oublié,
quand en toi l’image de Dieu
se dessine toujours plus excellente,
génération après génération,
aussi vaste que soit le désert,
tu parviendras au Jourdain.
Chœur
Quand l’égoïsme est oublié,
quand en toi l’image de Dieu
se dessine toujours plus excellente,
génération après génération,
aussi vaste que soit le désert,
tu parviendras au Jourdain.
Theologia
(Ex. 17, 1 Co. 10:4)
Doutes-tu qu’attende au loin une terre promise ?
Souffres-tu de la soif et tombes-tu sans espoir sur le sable brûlant ?
Vois ! la verge de Moïse fait jaillir l’eau du rocher –
alors, en avant, à travers le désert, Israël du genre humain !
Tu possèdes encore la verge ouvrant sous ses coups la source bénie ;
le rocher – céleste prodige ! – te suit partout où tu vas.
Plie le genou devant cette onde, éprouve comme cette eau pure
te donne, en étanchant la soif, une force merveilleuse pour ton voyage !
Juris prudentia
(Ex. 19)
Comme au vent ardent du désert tourbillonnent le sable et la poussière,
ainsi marche depuis l’Horeb Israël en groupes clairsemés.
Cette foule peut-elle atteindre le Jourdain sans ordre parmi ses rangs ?
Vois ! devant le ciel se dresse le Sinaï entouré d’éclairs.
Montagne et vallée répercutent le bruit du tonnerre et la voix de la loi,
et l’écho répond « Amen ! » dans la poitrine des hommes béants,
et les groupes clairsemés se rassemblent, le droit ayant trouvé son interprète,
forment un royaume excellent, un peuple saint.
Medicina
(Nb. 21:6)
Entourant le tabernacle de la loi, s’avance à présent un peuple uni,
à travers épées et lances, en direction du Jourdain de liberté.
Mais pourquoi pâlissent les guerriers ? Pourquoi s’abaisse la bannière ?
D’insidieux serpents de fièvre ravagent les rangs de l’armée.
Où est le salut ? Voilà le salut ! Vois le signe de l’Éternel,
le serpent d’airain resplendit, enroulé autour de la verge du prophète !
Israël sauvé par le symbole guérisseur,
une génération saine et forte marche vers le but de l’humanité !
Philosophia
(Ex. 13:21, Dt. 34)
Marche, sage et belle génération, vers le but que l’Éternel nous a fixé !
Mais comment trouver son chemin parmi les mirages et dans la nuit ?
Vois, une colonne de feu montre la voie dans les ténèbres ;
c’est la lumière de la pensée qui dans l’espace nocturne éclaire le peuple.
Vois, dans la touffeur du jour une colonne de nuée avance devant nous ; mais
cette nuée est tissée d’idéaux, l’esprit de l’Éternel est en elle.
Le voyant contemple le Nébo de poésie, s’éjouissant depuis la crête des montagnes :
Salem ! c’est Salem qu’on voit au loin ! En avant ! En avant vers la patrie !
*
La gravure dans le livre de cantiques (Träsnittet i psalmboken)
Je venais de recevoir mon premier livre de cantiques,
un livre magnifique avec un fermoir en argent,
et le dimanche je courus – je n’ai rien oublié –
tout joyeux à l’église avec mon livre.
Je me rappelle comme, ce jour-là,
la rue luisait au matin,
baignée de rosée printanière,
si brillante et si propre ;
comme étaient frais et luxuriants
contre le mur de la maison
les lilas et prunus
en fleurs, si beaux.
Oh ! quelles couleurs, quels parfums, quelle lumière.
Le ciel souriait,
les gens marchaient en habits du dimanche
vers la maison du Seigneur.
La croix dorée du clocher
flamboie des flammes du soleil !
Là-haut c’est un torrent grondant
d’ondoyantes vagues de métal :
vers les lointains bleutés
l’île de Vising1
répand des notes sonores
par-dessus le lac,
lequel est un miroir
réfléchissant
les nuages, les voiliers
et les vertes montagnes.
Ding dong, ding dong !
La ville entière
prend un bain
de soleil, de parfums et de sons de cloches.
Parmi les vieux arbres, haut et sévère,
se dresse le portail de l’église,
aux armes de Svea et de Göta
taillées dans le granit,
devant lequel les groupes endimanchés se retrouvent.
Je les voyais aller de-ci de-là,
groupes familiers
les uns près des autres,
grands et petits ;
ils différaient par
le rang et l’occupation
mais la même douce
paix dominicale
était sur tous les fronts.
Depuis l’école s’avançait,
en rangs,
la gorge nue et les joues roses, un groupe de garçons2.
Je suivis la troupe qui, sérieuse
et silencieuse, s’avança
à travers les allées pavées de sépultures
entre les rangées de piliers et les bancs.
Là je vis
la lumière vaciller
sous la haute
et sombre voûte.
Mais la croix se dressait
avec sa couronne d’épines,
comme en un flot
de céleste radiance,
dans la lumière rassemblée du chœur.
Les notes de l’orgue,
le chant des fidèles
emplirent l’église de leur harmonie.
Je pris mon livre de cantiques et l’ouvrit
dans un état d’esprit recueilli,
et je vis une gravure sur bois – et je la vois encore,
fidèlement conservée dans ma mémoire.
Elle représente
le roi David
au bord du Cédron
ou du Jourdain,
il chante avec allégresse
un psaume pour l’Éternel,
les formes au loin
sont les hauteurs de Sion. –
Au point de vue de l’art, c’était une étrangeté
dans la manière de Lundström,
le vieux Lundström de Jönköping3,
quelque chose de son atelier.
Mais quelle beauté je lui trouvai !
De quelles couleurs à ce moment
mon imagination tremblante et recueillie
parait le vague arrière-plan !
Quelles prairies de saphir
et quelles montagnes bleues !
Les cordes de l’instrument de David
ont la couleur du soleil,
de la harpe jaillissent
des étincelles,
qui résonnent, qui tintent
avant de se dissiper
dans le tonnerre de l’orgue.
Au son de la harpe
j’entendis
la voix du fils couronné de Jessé.
J’entendis sa voix dans le chant des fidèles :
« Mon âme sauvée un jour ira
au céleste mont de Salem,
où les anges jouent de la harpe. »
Je vis sur la page de mon livre
les contours de la montagne
parmi les flots du soleil
se dresser dans l’azur ;
j’entendis et je vis
un essaim jubilant
d’alouettes nombreuses
voler vers de bienheureuses contrées.
Mon désir reçut des ailes
et vola, lui aussi,
parmi les alouettes
vers Sion resplendissant dans le clair éther.
Il volait au-dessus des vergers et des oliviers,
des villes et villages de Canaan,
dont les habitants processionnaient
avec des palmes, en habits de fête,
dans des allées de cèdres,
conduisant
un agneau blanc
portant une couronne d’offrande ;
à l’ouest scintillait
l’étendue de la mer,
où nageaient des vaisseaux
comme autant de cygnes.
Mais la terre s’éloignait,
Salem approchait,
dans les flots de l’air,
avec ses créneaux dorés –
avec des créneaux dorés dans l’éther limpide,
ondoyante d’innombrables drapeaux ;
là des ailes battaient sur les remparts,
là planaient des foules de bienheureux.
Et là, et là !
je la vois parfaitement ;
un cher être me fais signe,
une personne bien connue,
une forme si claire
et si pure,
cette morte qui fut,
naguère, tout pour moi.
Je me hâte pour reposer entre ses bras,
pour me blottir au chaud
contre un sein de mère,
nid d’alouette de ma nostalgie tremblante.
Mais voilà que le psaume prend fin,
l’orgue retient ses flots,
la gravure était sans couleurs, comme avant,
et je restais assis, tiré de mon rêve,
et l’église était là,
sombre et froide –
ma mère me manque
en tous lieux.
Elle était là sûrement,
tout près encore
de mon âme d’enfant,
mais invisible,
cette présence aimée,
et le cœur se glaça
dans le pauvre être sans mère
et sans ailes.
Un nuage, en passant,
répandit une ombre dehors et dedans,
crépuscule dans l’église un moment
et crépuscule dans l’esprit de l’enfant.
Quand le nuage fut passé,
aussitôt la lumière
revint en lui
comme dans la rotonde du chœur.
Je pensais à elle,
que je venais de revoir,
et sentis que nous deux
étions un.
C’étaient des saluts depuis Salem,
chaque rayon de soleil
entré dans l’église
à travers les feuilles des ormes ombrageant la fenêtre.
–
Et pendant longtemps le vieux Lundström
fut pour moi un maître incomparable :
ses gravures renfermaient
un royaume rayonnant de beauté.
Fra Giovanni !
la profondeur
que j’ai trouvée depuis lors
dans la confession de ton pinceau
me fut annoncée
par cela qu’avec joie,
enfant, je contemplais
dans les travaux de Lundström.
Et ce que je ressentis sur la tombe du vieillard,
je le ressens encore :
merci, mon ami,
mon ami d’enfance, pour ce que tu m’as donné !
1 L’île de Vising : Visingsö, sur le lac Vättern, deuxième plus grand lac de Suède, dans la province de Jönköping.
2 Un groupe de garçons : Avant de se rendre à l’église pour l’office dominical, les garçons sortent de l’école, où ils étaient réunis, sans doute pour y suivre l’instruction religieuse luthérienne.
3 Lundström de Jönköping : L’atelier de Lundström à Jönköping était une imprimerie fameuse, notamment pour ses images imprimées (kistebrev), très répandues dans le pays.
*
La nymphe des bois (Skogsrået)
Ndt. Le skogsrå est, dans le folklore suédois, un esprit féminin de la forêt qui rappelle la nymphe de la mythologie antique, laquelle frappait de « nympholepsie » les hommes qui la voyaient. Ce poème de Rydberg a été mis en musique par plusieurs compositeurs, notamment Wilhelm Peterson-Berger et Jean Sibelius.
Björn était un garçon fort et beau,
aux larges, puissantes épaules,
à la taille plus fine que les autres –
le genre qu’aiment provoquer les méchantes nymphes.
Un soir d’automne, il se rendit à une fête,
la lune brillait sur les pins et les rochers,
et le vent soufflait
avec des « hi » et des « hou »
sur les marais et les bois,
par les sapinières de la lande,
ce qui lui donna de l’agitation ;
il observe la forêt, inquiet,
regarde la voûte du ciel,
mais les arbres lui font des signes
et les étoiles clignent de l’œil :
avance, avance dans la venteuse lande aux sapins !
Il avance, obéit au sombre commandement,
il le fait à la fois volontiers et contraint ;
mais les lutins de la forêt en habits noirs
glissent avec ruse dans la bruyère
et tressent un filet de rayons de lune
et d’ombres de ramure ondoyante,
un filet frémissant
dans les broussailles
derrière les pas du marcheur,
tandis qu’il avance,
et rauquement ils rient du captif.
Dans leurs antres se réveillent le loup et le lynx,
mais Björn rêve, écoutant la chanson
qui parmi les sapins erre
et murmure, et l’appelle, et commande ;
va plus avant, plus avant dans la mystérieuse, hallucinante lande !
Soudain le vent hurlant s’arrête,
et la nuit est belle comme en été,
des tilleuls en fleur répandent leurs parfums
au bord de l’eau dormante de l’étang.
Dans l’ombre un bruit confus,
une robe claire, blanche comme la lune, ondoie,
un bras fait signe,
si doux et rond,
un sein se soulève,
une bouche soupire,
deux yeux plongent dans les tiens
et, si bleus, promettent éternelle foi,
de façon que tous souvenirs s’effacent ;
ils t’invitent au repos, à l’oubli,
t’invitent à dormir, à rêver
dans cette paix du bois de la lande dormante.
Mais celui dont le cœur fut volé par une nymphe,
jamais ne le recouvre :
son âme a la nostalgie de rêves sous la lune,
il ne peut aimer une épouse.
Les yeux si bleus dans la forêt nocturne
emportèrent son esprit loin de la terre et de la charrue,
il ne peut plus sourire
ni s’égayer comme avant,
et les années regardent chez lui depuis le seuil
sans voir ni fleurs ni enfants ;
il vieillit tristement dans la maison déserte,
et s’il attend encore quelque chose,
c’est la mort et un cercueil,
il écoute, irrémédiablement triste, le murmure des sapins de la lande.
*
Snöfrid
Ndt. Snöfrid, comme sa variante Snefrid, est un prénom féminin. Le poème a été mis en musique par plusieurs compositeurs, dont Jean Sibelius et Wilhelm Stenhammar.
Dans la pénombre du soir et le roulement de l’orage,
il entendit une voix près de la fenêtre :
« Gunnar,
les vagues moutonnent sur le lac !
Viens, je veux voir si ton cœur est ardent,
si le courage peut habiter une poitrine de garçon :
viens, berce une nymphe sur la houle !
Et si tu ne crains ni trahison ni blessure,
Gunnar,
nous irons jusqu’à l’île de ton bonheur. »
C’était Snöfrid.
Au cœur de la forêt, il l’avait vue quelquefois,
la plus belle nymphe qu’il y eût jamais ;
elle était belle de l’éclat de ses yeux bleus,
belle de ses boucles dorées autour du front.
Il sortit en hâte, elle lui prit la main,
et ils descendirent ensemble au lac…
« Snöfrid,
comme tu es belle dans ta robe d’argent ! »
La lune se levant à la lisière de la forêt
à travers les nuages brillait d’un éclat orange
sur la voile hissée au commandement de la jeune fille,
et elle mit à l’eau le bateau depuis la rive.
« Snöfrid,
nous voilà bercés par la houle, fiancée de mes rêves ! »
À côté de lui
elle est assise, écoutant les récits du vent,
contemplant rêveusement le disque de la lune ;
autour d’eux les vagues menaçantes rugissent,
autour d’eux gémissent les voix de l’orage.
Un embrun s’écrase soudain contre l’étrave,
là où se dresse un cap de terre, comme une montagne.
« Gunnar,
nous voyons de l’or au clair de lune, »
disent des trolls en forme de nains,
ils appellent, font signe depuis le sommet de la montagne :
« Viens, jeune homme, saisis ton bonheur !
Nous te libérerons des humiliations de la pauvreté !
Gunnar,
donne-nous ton âme et tu auras nos trésors ! »
L’air hurle, le lac bouillonne,
à présent le bateau va frénétiquement en avant.
« Gunnar,
la ‘chasse sauvage’ arrive d’Utgard. »
Ils viennent avec des cors, des drapeaux, des épées,
et crient leur hommage assourdissant
à la violence qui enchaîna Midgard.
« Donne-nous ton âme et, dans le monde de la mémoire,
Gunnar,
ton nom sera couvert de gloire ! »
Puis ils virent une baie où la lune versait sa lumière,
où la houle s’étalait mollement.
« Gunnar,
appelle une voix, tourne par ici ta proue !
Une cabane t’attend au milieu des bois,
une fidélité qui jamais son serment ne rompt,
tu feras ici de doux rêves, près des roseaux de la plage !
Le bras le plus aimable qui puisse étreindre,
Gunnar,
avec amour tissera la trame de ta vie ! »
Mais Snöfrid se dressa
de toute sa taille, à la proue :
« Mieux vaut la noble
pauvreté de la lutte
que le sommeil sournois
du dragon sur son or,
mieux vaut une mort raillée
pour le bien
qu’une renommée gagnée
en efforts égoïstes,
meilleure que l’étreinte
de la paix est celle du danger.
En me choisissant,
tu choisis la tempête.
Car sur les runes sévères
de la vie héroïque, on lit :
Tire l’épée contre
les géants cruels,
saigne courageusement
pour les faibles,
renonce avec joie,
ne te plains jamais,
mène le combat sans espoir
et meurs sans nom.
Telle est la véritable histoire de la vie héroïque.
Ne cherche pas l’île du bonheur ! »
Et dans les nuées
sa nymphe disparut.
Il allait à présent seul sur la solitude des vagues.
–
Gunnar ! Jeune homme !
De nombreux chemins mènent au tombeau ;
si c’est la voie du combat que tu choisis,
elle te conduira dans l’inquiétude, les épreuves, les maux,
à travers les brouillards du doute.
Las et solitaire,
qu’il combatte dans son sang, l’homme qui lève
son bouclier pour la défense des humbles de ce monde,
et plus son but est près du ciel,
plus les pas qu’il doit faire sont lourds.
Cependant, jeune homme,
si tu restes fidèle à tes rêves les plus beaux,
la nymphe, un jour, te reverra,
avec toi elle jouera comme vous jouiez dans les bois,
elle chantera pour toi une consolante chanson runique,
ouvrira pour toi,
quand au milieu des combats tu en auras la nostalgie,
le jardin fleuri des souvenirs d’enfance,
où la Norne, dans la plaine d’Idavoll4, conserve
les tablettes dorées du matin de la vie.
4 Idavoll : « Idavallen. » C’est la plaine où Asgard a été édifiée. Après le Ragnarök, les survivants de la fin du monde y trouveront les tablettes d’or où sont gravées les sagas des dieux.
*
Le bûcher de Balder (Baldersbålet)
L’innocence du monde
gît sur le bûcher consacré.
Un frisson glacial
parcourt tout ce qui respire.
Le soleil, d’un rouge de sang, se couche,
l’ombre des montagnes s’étend,
et dans la couronne du chêne
l’automne des temps murmure.
En silence, les dieux attendent
autour du livide Balder.
La nuit de glace approche,
que s’embrase le bûcher !
La voûte du ciel s’enténèbre,
Odin saisit la torche,
le visage assombri par la tristesse,
incliné sur sa poitrine.
Voici venue la fin
de toute héroïque odyssée,
du sein de l’homme ne naîtra plus
que des projets malfaisants,
le paria sera fort,
l’homme bon, dans les fers,
jusqu’à que les flammes de Surt5
se répandent sur le monde.
Comme engourdi de sommeil,
le père sage s’arrête,
la pensée du dieu rumine
d’obscures énigmes,
plonge dans les profondeurs
à la recherche de runes cachées,
guette une réponse
dans l’abîme de l’esprit.
Le père sage a-t-il trouvé
ce qu’il cherchait au loin ?
Odin penche son front apaisé
au-dessus du front de Balder,
murmure au défunt
ce qu’ignorait le Walhalla,
murmure ce dont personne
ne s’est jamais douté.
Si tu veux déchiffrer l’énigme,
une nuit va dans la forêt,
écoute la voix de l’orage
sur les landes obscurcies !
Écoute le soupir tourmenté,
écoute le cri et la plainte,
entends la confession profonde
du sein de la nature !
Un silence sacré succède
au cri de l’horreur sans répit,
et, telles des notes d’orgue,
plane dans la forêt
la plus haute conception d’Odin,
la promesse de la rédemption du monde :
les luttes de la vie ont un sens,
la plus grande chute a sa consolation.
5 Surt : Géant mythologique qui doit déclencher l’incendie de la fin du monde.
*
Une fleur (En blomma)
Elle fleurissait au pied de la croix
sur la tombe solitaire ;
à ses racines un cœur arrêté
avait donné les sucs de la vie.
Elle brillait doucement, ondoyait avec grâce,
calice baigné de larmes dans la brise nocturne :
la pâle pourpre de sa robe
auparavant s’épanouissait sur la joue d’une jeune fille.
On lisait un mystère dans le regard de cette vierge,
qui fut bientôt poussière ;
un jeune homme en trouva sur la tombe le sens,
dans le parfum de la fleur.
*
Écoute le sapin près de la maison de ta mère (Lyss till granen vid din moders hydda!)
(Proverbe finlandais)
« Aussi loin que tu sois, écoute le murmure
du sapin ombrageant la maison de ta mère ! » –
Ô saint arbre, toujours dans les atours du printemps,
qui montes, aspirant au ciel, depuis la terre,
j’ai entendu tes paroles. Déchiffrées par le cœur,
elles m’ont tiré de l’agitation sauvage de la vie
et ramené à la calme maison paternelle –
plus silencieuse qu’avant : ses habitants l’ont quittée.
Je veux m’assoir près de l’âtre solitaire
pour écouter quand, des histoires de mon enfance,
tu murmures de douces images à ma mémoire.
Mais – est-ce le vent qui en est cause ? –
j’entends le vieux sapin seulement se lamenter
et j’entends l’écho de cette lamentation dans ma mémoire.
*
D’où viens-tu et où vas-tu ? (Vadan och varthän?)
La dernière fois, quand je marchai sur cette route,
le printemps parait les bois et la lande,
le ruisseau miroitant coulait le long des fleurs,
l’air était plein du son des cloches,
et le soleil brillait à travers les nuages du matin,
et la maison au-delà du portillon était neuve.
De la porte me vint un joyeux « La paix du Seigneur ! »
En habits du dimanche, se tenait là
le jeune fermier, avec sa fiancée.
Ils me saluaient gaiement ; puis il demanda :
« D’où viens-tu et où vas-tu, voyageur ? »
Mais à présent, sur le même chemin,
le soleil se couche au milieu de lourds nuages,
le ruisseau est sombre et le ciel voilé,
les cloches sonnent dans l’étendue morne,
sur la lande souffle un vent d’automne,
et la maison au-delà du portillon est grise d’ans,
et aucun « La paix du Seigneur ! » ne me salue
bien que la porte soit ouverte comme avant ;
il en sort une foule en noir
qui s’en va vers les arbres jaunis du cimetière.
Ô voyageur, d’où viens-tu et où vas-tu ?
Je suis donc mon chemin silencieux,
j’entends le temps qui déroule sa chaîne,
il mesure la course rapide des secondes
avec un cœur battant qui doit bientôt s’arrêter,
mesure la succession des années
avec des générations marchant dans les traces les unes des autres ;
il fait descendre le câble toujours plus profond,
nœud après nœud de tombe après tombe,
pour sonder la mer de l’infini,
et cherche en vain à chaque moment
à toucher le point d’ancrage de l’éternel.
Je rêvai que je volais parmi d’innombrables soleils,
de champ d’étoiles en champ d’étoiles.
Chaque étoile, hélas, était prisonnière
du doute, des tourments et du déclin,
de toutes montaient des soupirs :
« D’où venons-nous et où conduit notre course ? »
Chaque rayon qui traverse l’espace
est un messager cherchant et demandant une réponse.
Mais la réponse à « D’où viens-tu et où vas-tu ? »
gisait oubliée dans le giron des Ténèbres muettes.
Je rêvais alors que j’avais atteint le port le plus sûr :
j’étais un enfant sur le sein de ma mère.
À la question des étoiles que je venais d’entendre,
elle me donna la réponse dans un doux baiser.
Nous nous regardions inlassablement,
toute chose, à part elle, disparaissait,
l’infinité de l’espace se referma
tout entière dans ses yeux bleus
et le temps s’arrêta : dans le regard de ma mère
je pus contempler l’éternité.
*
Nous nous reverrons (Vi ses igen)
Le soleil du printemps à l’orient brillait
quand le fils du chevalier dans le village entra.
À la porte de sa maisonnette sous le tilleul,
se trouvait une fillette aux joues roses.
Et le garçon lui dit bonjour,
lui donnant en même temps un baiser.
Ils venaient tous deux de se lever
et son baiser était frais comme le matin.
Je vais longtemps voyager, mon amie,
mais ne m’oublie pas ! Nous nous reverrons.
Ainsi parla le garçon, et il sourit, puis s’en alla. –
Elle n’oublia jamais le baiser reçu,
elle n’oublia jamais comme il était beau,
comme ses yeux brillaient avec loyauté,
avec quelle grâce, sur ses boucles ondoyantes,
son chapeau à plumes de seigneur était posé.
Elle grandit et se rappelait encore
les paroles du garçon : Nous nous reverrons.
Elle grandit, elle était joyeuse et belle,
entendit bien des prières d’amour,
bien des prétendants se déclarèrent,
mais elle disait seulement : J’ai un ami.
Et les années passèrent rapides,
mais le temps n’altéra point son espérance.
Son printemps, son été finirent ;
elle se disait, contente : Nous nous reverrons.
Elle y pensait encore à l’automne de sa vie :
Nous nous retrouverons, c’est ce qui me console.
Et au moment de mourir elle se dit encore :
Comme je suis heureuse ! Nous allons nous revoir.
*
Le tomte (Tomten)
Ndt. Le tomte est un lutin scandinave, bien connu dans toute l’Europe sous ce nom depuis Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Le lutin « domestique » est d’ailleurs connu de tous les folklores européens et ressemble par bien des aspects au lare romain (Lar familiaris). Les illustrations de Jenny Nyström pour ce poème parmi les plus connus de Rydberg, illustrations réalisées en 1881 pour le journal Ny Illustrerad Tidning en suivant des instructions du poète, sont la source de l’imagerie contemporaine mondiale des lutins du Père Noël.
Le froid de la nuit d’hiver est âpre,
les étoiles scintillent.
Dans la ferme solitaire, tout le monde dort
profondément, il est minuit.
La lune suit son cours silencieux,
la neige brille sur les sapins,
la neige brille sur le toit.
Seul le tomte veille.
Il se tient, tout gris, à la porte de la grange,
gris près d’une blanche congère,
regarde, comme il le faisait déjà il y a maints hivers,
en haut le disque de la lune,
regarde la forêt dont les sapins
entourent la ferme comme un mur sombre,
rumine, bien que ce soit en vain,
certain mystère très étrange.
Passant la main à travers barbe et cheveux,
il secoue sa petite tête, d’un chapeau couverte –
« non, ce mystère est trop profond,
non, je ne devine pas » –
et, comme à l’accoutumée, il repousse bientôt
loin de lui cette pensée qui le turlupine,
et va ranger et bricoler,
vaquer à ses occupations.
Il va dans le cellier et la remise,
vérifiant chaque serrure. –
Les vaches rêvent au clair de lune
des rêves d’été dans leurs stalles ;
oubliant harnais, fouet et rennes,
le cheval, Pålle, dans son box rêve aussi :
la mangeoire sur laquelle il se penche
est remplie de trèfle parfumé. –
Il se rend à l’enclos où sont agneaux et moutons
pour voir s’ils dorment à leur aise ;
se rend au poulailler, où le coq
est fièrement juché sur le plus haut perchoir ;
Karo le chien sur la paille de sa niche va bien,
il se réveille et frétille de la queue,
Karo reconnaît son ami le tomte,
ce sont de bons amis.
Enfin, le tomte rentre dans la maison
pour voir sa chère famille de fermiers,
il remarque depuis longtemps
qu’ils respectent son travail ;
il s’approche de la chambre des enfants
sur la pointe des pieds pour voir les petits si mignons,
n’allons pas le lui reprocher :
c’est son plus grand bonheur.
C’est ainsi qu’il les a vus, père et fils,
à travers de nombreux maillons de la lignée,
dormir comme des enfants : mais d’où
ont-ils bien pu venir jusqu’ici ?
Génération après génération,
ils ont grandi, vieilli, puis s’en sont allés – mais où ?
Le mystère qui ne se laisse percer
surgit à nouveau !
Le tomte monte au grenier de la grange :
c’est là qu’est son logis,
parmi les odeurs du foin,
près du nid d’hirondelle ;
en ce moment le nid est vide,
mais au printemps de feuilles et de fleurs
l’hirondelle reviendra,
suivie de sa jolie compagne.
Elles ont toujours des choses à raconter,
des souvenirs de voyage,
mais rien de comparable au mystère
qui trotte dans la tête du tomte.
À travers une fente dans le mur de la grange,
la lune éclaire la barbe du vieillard,
un rayon brille sur la barbe,
le tomte réfléchit.
Le bois, la campagne sont silencieux,
la vie dehors est gelée,
on entend seulement au loin
le murmure assourdi d’un torrent.
Le tomte écoute et, rêvant à demi,
croit entendre le flot du temps,
se demande où il conduit,
se demande où en est la source.
Le froid de la nuit d’hiver est âpre,
les étoiles scintillent.
Dans la ferme solitaire, tout le monde dort
profondément, jusqu’au matin.
La lune descend, en son cours silencieux,
la neige brille sur les sapins,
la neige brille sur le toit.
Seul le tomte veille.
*
La poésie de l’enfance (Barndomspoesien)
Te rappelles-tu les jours de notre enfance,
quand nous apprenions un peu du langage des oiseaux ?
Dehors c’était l’hiver ; dans la maison il faisait bon,
à notre fenêtre, tous deux nous entendîmes
une famille de corbeaux perchés sur le toit du voisin,
qui discutaient bruyamment une affaire importante.
Leurs croassements mystérieux
furent aussitôt pour nous interprétés
par Anna qui réalisait un travail d’aiguille.
Les petits corbillats, des filles,
nous apprit-elle,
ont dit à leur mère :
« Ah ! nous avons froid, Maman,
plus que tu ne crois.
Vole avec nous jusqu’à l’île où habite le vent du sud !
Là-bas nous achèterons des souliers,
de jolis souliers français,
pour protéger nos pauvres serres.
Là-bas nous réchaufferons
nos petits corps gelés
en picorant les graines des bourgeons d’œillet,
les grains de poivre ronds,
les grains de poivre boulus,
le chat souffle dans un cor d’argent6.
–
Anna, nous qui n’avons pas d’ailes, pouvons-nous
quand même aller là-bas, à l’île du vent du sud ? –
« Oui, c’est possible, de vieilles chansons le disent,
il faut trouver le chemin du lac des cygnes ;
sur la rive fleurie on y voit un bateau,
décoré d’un liseré et d’un drapeau dorés, avec d’autres ornements.
Tiré par un cygne
sur les vagues,
parmi les nénuphars il navigue tout un jour
sur le lac bleu,
jusqu’à l’île verte. –
Le son du cor d’argent est éclatant, est beau. »
Oui mais, dis-nous, quelqu’un pourra-t-il nous indiquer la route
si nous cherchons le lac des cygnes ? –
« Au cœur de la forêt, à la croisée des chemins, selon la légende,
se trouve un poteau indicateur, rendu gris par les ans et la pluie.
Si vous ne le trouvez pas, demandez aux petits oiseaux,
au chardonneret, au passereau, qui chantent dans les bois,
où sont les cinq frères et sœurs hirondelles,
si vous les trouvez,
ou bien l’homme errant de Jérusalem,
ou bien la nouvelle lune,
ou bien un nuage d’argent,
ou bien le vieux tomte du plus proche village. »
–
Ainsi parlait, dans les longues journées d’hiver,
assise avec nous près du feu de bouleau, la poésie de l’enfance,
et quand le printemps venait et les que douces brises de l’ouest
jouaient à notre fenêtre avec le lilas en boutons,
avec lui venaient un groupe de légendes d’été
chantant en chœur avec les troupes ailées
qui gentiment au nord
s’en retournaient
et, de nouveau, dans les bois, les prés et les champs
et les grandes salles de la forêt
encore fraîches d’ombre,
égayaient de chansons les monts et les vallées.
Partout où quelque chemin serpente au loin, sa courbe emmenait
le voyageur vers une prairie de légende,
un moulin solitaire près du ruisseau, un toit de mousse dans la bruyère,
le lac et la plage racontaient de nombreuses aventures,
comme le rocher au sommet de la falaise, au-dessus de la vallée,
et le feu de charbonnier avec ses braises, au fond de la sapinière. –
Ah ! du labeur quotidien
l’imagination volontiers s’envole
jusqu’aux aventures de son aurore,
elle parvient parfois
à rompre ses liens,
à revoir le merveilleux pays de l’enfance.
Cela fait bien longtemps
que nous n’y habitons plus ;
beaucoup d’années ont passé, en labeurs et vicissitudes,
et nous ont fait voir
de nouvelles générations y entrer
à petits pas hésitants et mignons.
Au-delà de ses portes,
nous avons rencontré
une poésie ayant éprouvé le poids de la vie. –
Une poésie aux ailes fatiguées
maintenant a pour travail
la photographie de la réalité.
Mais, quelques soient nos circonstances au-dehors,
à l’intérieur de ces portes la poésie est jeune et joyeuse.
La Reine, à l’intérieur, c’est la fée du chant,
le Mythe, un scalde adolescent, y est roi.
Le prince du monde de l’enfance de notre peuple
a toujours au royaume des enfants un trône et un âtre.
Puissent-ils y rester
avec leur féerie,
avec leur babillage, leur non-sens et douce folie !
Puisse-t-elle y rester,
éternellement jeune et libre,
la poésie du matin de la vie !
Il s’y trouve encore
le château dont tu te souviens,
et il y joue encore, le beau prince de légende ;
au clair de lune,
de gaze vêtue et portant couronne de fleurs,
la fée du chant y poursuit sa danse.
Comme avant, quand la neige
tourbillonne au-dessus des champs, des lacs,
les corbeaux parlent de se rendre à l’île lointaine
chercher des souliers et des grains de poivre ;
et depuis la haute tour
le chat souffle dans le cor d’argent.
[Note de l’auteur] « Les cinq frères et sœurs hirondelles ». Selon une légende déjà rapportée par Agrippa de Nettesheim, contemporain de Luther, l’hirondelle élève cinq oisillons en même temps, dont elle prend soin et qu’elle nourrit sans en favoriser aucun plus que les autres. Quand les oisillons sont suffisamment exercés à l’usage de leurs ailes, les parents font avec eux un vol d’excursion de quelques jours et dont la destination est une contrée que la légende décrit mieux que la géographie. Puis ils reviennent à leur nid, et restent dans leur pays jusqu’au grand voyage d’automne.
6 Le chat souffle dans un cor d’argent : « Katten blåser i silverhorn. » Ce vers est tiré d’une vieille chanson populaire suédoise, Le corbeau sur le toit de l’église, auquel le poème de Rydberg rend l’hommage du souvenir par plusieurs autres allusions, dont la conversation des corbeaux.
*
La véranda au bord de la mer (På verandan vid havet)
Te souviens-tu du soupir des vagues, au crépuscule, quand elles atteignaient
à la fin de leur périple une simple plage terrestre, qui n’était pas le rivage de l’éternité ?
Te souviens-tu de la lueur mélancolique des impérissables étoiles du ciel ?
Ah ! même les étoiles doivent à la fin connaître le déclin.
Te souvient-il d’un certain silence, quand tout semblait recueilli dans une nostalgie d’éternité,
la plage, le ciel et la mer, comme recueilli dans un pressentiment de Dieu ?
Castalie barbare : Poésie de Ricardo Jaimes Freyre
Le poète d’origine bolivienne Ricardo Jaimes Freyre (1868-1933) est l’un des principaux représentants du modernisme latino-américain, c’est-à-dire du mouvement poétique qui succéda au romantisme, notamment avec le symbolisme. Il est à cet égard un alter ego, moins connu en Europe, de Rubén Darío, dont il était l’ami et qui fonda avec lui en 1894 la revue séminale du modernisme poétique latino-américain, la Revista de América. Les deux se connurent en Argentine, où Jaimes Freyre vécut longtemps, acquérant la nationalité argentine.
Moderniste, Jaimes Freyre fait ainsi partie de ce même courant auquel le présent blog a déjà fait une large place avec plusieurs billets de traduction de l’un des grands représentants du modernisme espagnol, Francisco Villaespesa, dont le dernier en date est « La halte des bohémiens » ici.
Le modernisme latino-américain est une poésie encore très « eurocentrée », largement hermétique à l’influence autochtone, très attachée à ses racines hispaniques et européennes. Cet isolement par rapport aux conditions extérieures les plus immédiates ne pouvait guère durer, mais nous nous refusons à considérer ces œuvres comme le moins du monde anachroniques ; elles représentent une importante efflorescence du génie poétique européen.
Le recueil dont les poèmes suivants sont tirés s’intitule Castalia bárbara (Castalie barbare) et parut en 1899. Castalie, dans la mythologie grecque, est le nom d’une naïade qui fut transformée en fontaine dont l’eau, soit en la buvant soit en écoutant son murmure, donnait l’inspiration poétique. Cette fontaine est dite ici « barbare », non en raison, nous l’avons dit, d’emprunts à la culture américaine autochtone, mais parce qu’elle évoque, dans la section dont le titre est aussi celui du recueil, la mythologie germanique. Le reste du recueil évoque le Moyen Âge chrétien ainsi que des thèmes propres au romantisme noir, ou frénétique, et de sensibilité symboliste. Le seul sujet spécifiquement latino-américain apparaissant dans le recueil est, dans le poème traduit ci-après « Christ (I) », la figure du missionnaire en terres indiennes. Avec quinze poèmes traduits, sur les trente-huit que compte le recueil, c’est un peu moins de la moitié du livre qui est ici offerte, sans doute pour la première fois, au public francophone.
.
*
Le chemin des cygnes (El camino de los cisnes)
Vagues écumantes attachées aux crinières
des âpres coursiers des vents,
illuminées de rougeoyants éclairs
quand le tonnerre martèle sur l’enclume des monts.
Vagues écumantes qu’obscurcissent les nuages
de leurs corps déchirés et sanglants
s’estompant lentement dans les crépuscules,
yeux troubles de la nuit, entourés de mystère.
Vagues écumantes qui couvrent les amours
des monstres effroyables dans leur sein,
quand la grande voix des tempêtes entonne
son sauvage épithalame, hymne gigantesque.
Vagues écumantes jetées sur les plages
couronnées d’énormes cimes,
où elles troublent de leurs convulsifs sanglots
l’indifférent silence de la nuit des glaces.
Vagues écumantes que crève la quille
sous l’éclair des yeux du combattant
étoilant les entrailles palpitantes
du Chemin des cygnes, pour le Roi de la haute mer…
*
Le chant du mal (El canto del mal)
Loki chante dans la sombre contrée désolée
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Le Berger fait paître son énorme troupeau de glace,
qui obéit – colosses tremblants – à la voix du Berger.
Loki chante aux vents glacés qui passent
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Un brouillard épais se répand. Les vagues se brisent
sur les rochers abrupts avec un fracas sourd.
Sur leur sombre dos se berce la barque sauvage
du guerrier aux cheveux rouges, farouche, féroce.
Loki chante aux vagues rugissantes qui passent
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
Quand l’hymne de fer monte dans l’espace
et qu’à son écho répond une sinistre clameur,
et que dans la fosse, profonde et sacrée, la victime cherche
de ses bras rigides tendus l’ombre de Dieu,
Loki chante à la Mort pâle qui passe
et il y a des vapeurs de sang dans le chant de Loki.
*
Les héros (Los héroes)
Frémissant d’ardeur sanguinaire,
plongeant l’éperon dans les flancs de son destrier,
le Barbare lance au milieu du combat
son effroyable et lugubre cri de guerre.
Demi-nu, couvert de sueur et de plaies,
d’une jouissance intense palpite son cerveau,
et de son bouclier il abat l’ennemi,
vaincu déjà par l’épouvante et la douleur.
Alors surgit une étrange clarté,
l’horizon ténébreux est plongé
dans une mer de flammes écarlates,
et paraissent entre de rouges éclairs
les torses larges, les yeux sanglants
et les hirsutes chevelures blondes.
*
La mort du héros (La muerte del héroe)
Il frémit encore, se redresse et menace de l’épée,
son torse sanguinolent couvert du rouge bouclier ébréché ;
plonge ses regards dans l’ombre infinie,
et sur sa lèvre expire le chant héroïque et rude.
Les deux corbeaux silencieux, voyant de loin son agonie,
viennent tendre leurs ailes sombres au guerrier ;
la nuit de leur aile, aux yeux du guerrier resplendit comme le jour,
et vers l’impassible et pâle horizon ils s’envolent.
*
La nuit (La noche)
Agitées par le vent, les branches noires se balancent ;
le tronc, plein de crevasses, vacille sous la rude secousse,
et parmi la mousse où errent les rumeurs de la nuit
paraissent, crevant la terre, les racines du chêne.
Les nuages volent dans le ciel. Ce sont des andriagues et des chimères,
et d’énigmatiques sphinx compagnons de la fièvre,
d’effroyables unicornes et des dragons, que poursuit
la foule compacte des hydres venimeuses ;
leurs membres déchirés dans les combats silencieux
occultent de leur vol épais la face de la lune livide.
Des ombres jaillissent des fissures du vieux tronc dénudé
et se précipitent vers la forêt en convoi fantastique
sur la mousse où vont et viennent les rumeurs de la nuit,
et les racines du chêne se dressent menaçantes.
Êtres étranges revêtus de singuliers habits,
abandonnant leurs mystérieuses sépultures glacées
dans le songe épouvantable d’une nuit qui n’en finit pas…
Tandis que se combattent au ciel les dragons et les hydres,
et que leurs membres déchirés par les chocs silencieux
occultent d’un vol épais la face de la lune livide.
*
Les Elfes (Los Elfos)
Couverte de sang et de poussière, la javeline,
fichée dans le tronc d’un chêne ancien,
aux vents qui passent ploie et s’incline,
couverte de sang et de poussière, la javeline.
Les Elfes de la proche forêt obscure
cherchent le vénérable chêne sacré.
Et jouent. Et sous son propre poids ploie et s’incline,
couverte de sang et de poussière, la javeline.
De ses cris, murmures, éclats de rire
la joyeuse troupe emplit les frondaisons ;
il y a des rumeurs de fleurs et de feuilles foulées,
et cris, murmures, éclats de rire.
Parmi les arbres se cachent des ombres muettes,
dans un rayon de lune passent les fées ;
la joyeuse troupe emplit les frondaisons,
il y a des rumeurs de fleurs et de feuilles foulées.
Sur les eaux tranquilles du lac,
plus que dans le vaste ciel, brille la lune ;
là dorment les cygnes blancs d’Idunn,
au bord tranquille du lac.
Alors la ronde importune s’arrête,
la lune verse sa lumière mélancolique,
et les Elfes s’approchent du lac
et des cygnes endormis d’Idunn.
Ils se rassemblent en silence sur le chemin,
un bras sûr lance la javeline ;
il blesse le premier des cygnes endormis,
et les Elfes observent depuis le chemin.
Pour entendre le divin chant ultime,
ils ont brandi la lance du chevalier,
et ils écoutent rassemblés sur le chemin
le chant ultime, chant d’agonie ailé.
*
Les Fées (Las Hadas)
Avec leurs blonds cheveux lumineux,
dans l’ombre elles approchent. Ce sont les Fées.
À leur passage les sapins de la forêt
en geste d’offrande tendent leurs branches grinçantes.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.
Sous un arbre, au bord du marais,
gît le corps de la vierge. Son blanc visage,
son blanc visage comme un lys dans la forêt ;
endormie sur ses lèvres l’ultime prière.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.
Au loin, dans les clairières des bois,
passe en fuyant une chevauchée ténébreuse,
et ce sont des grognements ardents de meute
et des sons rauques de cors de chasse.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
viennent les Fées.
Sous l’arbre, au bord du marais,
sur le corps de la vierge inclinées
elles posent, suaves comme des fleurs que l’on baise,
leurs lèvres purpurines sur le front blanc.
Et dans les yeux éteints de la morte
alors brille un regard.
Avec leurs blonds cheveux lumineux
s’en vont les Fées.
À leur passage les sapins de la forêt
en geste d’offrande tendent leurs branches grinçantes.
Avec ses blonds cheveux lumineux
marche la vierge blanche.
*
L’épée (La espada)
La sanglante épée brisée du guerrier,
que baigne de sa rouge crinière le Coursier lumineux,
gît, couverte de poussière, ainsi qu’une idole humiliée,
qu’un ancien Dieu enseveli dans la montagne.
*
De la lointaine Thulé… (De la Thule lejana…) [I, II : complet]
I
Dans le pays du myrte et des lauriers,
ton image ornerait les portiques ;
dans le pays du myrte et des lauriers.
(Ô Pallas ! elle est ta sœur en beauté
ainsi qu’en sereine majesté de déesse ;
Ô Pallas ! elle est ta sœur en beauté.)
Le pays de la reine Fantaisie
a vu s’élever ton palais blanc et d’or ;
le pays de la reine Fantaisie.
Dans le choc des lances t’invoquaient,
Berthe… Gudrune peut-être… les guerriers
dans le choc des lances t’invoquaient.
Ils répandaient les perles de leurs manteaux
dans les fêtes mondaines, les gentilhommes ;
ils répandaient les perles de leurs manteaux.
Et de perles et d’amours entremêlées
ils tapissaient, ô reine, ton chemin ;
de perles et d’amours entremêlées.
Fleurs de lys, tes épaules, ton cou
sur les scènes royales resplendissaient ;
fleurs de lys, tes épaules, ton cou.
Une pâle foule en clameur
entourait tes parcs enchantés ;
pâle foule en clameur.
II
Tes lèvres rouges où dorment les baisers
murmurent seulement l’hymne d’amour ;
tes lèvres rouges où dorment les baisers…
Vers quel monde mystérieux et ignoré
tournes-tu l’aurore bleue de tes pupilles ?
Vers quel monde mystérieux et ignoré ?
Ô prince rêvé qui ne vient pas
de la lointaine Thulé des rêves !
Ô prince rêvé qui ne vient pas !
À sa radieuse vision parmi les ombres
tu tends des bras suaves, tremblants ;
à sa radieuse vision parmi les ombres.
Et à son contact idéal frémit
la statue marmoréenne et rose ;
à son contact idéal frémit…
La pâle nostalgie des brumes
t’enveloppe, ô triste reine exilée !
La pâle nostalgie des brumes !
*
À l’amour infini (Al infinito amor)
Tourne vers moi la caresse de tes yeux !
Mon cœur que le désir a fait frémir
brûlera comme un encens dans ton regard…
Tourne vers moi la caresse de tes yeux !
Vers ma nuit peuplée de visions
l’aurorale joie de ton regard…
Que défaille mon esprit dans tes yeux,
avec joie, lumineusement,
à l’amour infini de ton regard…
Le timbre argentin de ton rire,
mon doux rêve harmonieux, remplit
de lyrique harmonie mon oreille.
De lyrique harmonie comme le chant
du rossignol, la forêt douloureuse
où tombent les feuilles comme des larmes…
Tu ceins mon cou du lien de tes bras,
flammes éburnéennes, jaillies
de l’amoureuse fournaise de ton corps.
Que s’évanouisse le rêve de ma vie
dans le rêve de feu de tes yeux,
dans le rêve de marbre de tes bras…
*
Christ (Cristo) [I/II]
I
Épaisse forêt. Le vent souffle,
pleurant parmi les feuilles ;
le ciel est un incendie
de sanglants serpents rouges.
Avec une plainte forte et rauque
le fleuve roule dans son lit ;
parmi les sombres frondaisons
des taillis séculaires,
on perçoit le halètement farouche
des pumas et jaguars.
Et, parmi les sombres frondaisons,
la dernière lumière du jour
illumine le sauvage
village de huttes.
Un blanc crucifix à la main,
– saisi d’une joie étrange –
le missionnaire chrétien s’avance ;
et l’on devine sur son visage
la suprême foi divine
avec une vague terreur humaine.
*
Le moine peintre (El hermano pintor)
L’abbé espionne. Par la fissure
qui s’ouvre dans le mur craquelé du monastère,
il voit à l’intérieur de la cellule un in-folio jauni
avec une enluminure inachevée.
– C’est la figure dolente et mystique
d’un moine émacié en extase,
aux yeux larmoyants, les cheveux au vent,
un nimbe autour de son visage d’ascète. –
Les mains croisées sur sa poitrine,
agenouillé au bord du misérable lit,
le moine peintre semble inerte.
On dirait que, le nimbe étrange
qu’il traçait sur le vieux parchemin,
sur son front pâli le trace la Mort !
*
Crépuscule (Crepúsculo)
Le chemin sinue dans un défilé
entre rochers fracassés et broussailles infranchissables,
et sur les abruptes cimes rougeoyantes tremble
la lumière défaillante des étoiles.
Avec un rire lugubre le fleuve roule
ses eaux noires et profondes
et, dressées sur le flanc des monts,
les branches mortes font des signes moqueurs.
*
Les nuits (Las noches)
Nuit pure,
parfumée comme l’aube.
Dans le ciel clair et froid brille la lune
et sur l’océan tremble sa lumière blanche.
Les vagues, en passant, rient
d’un gigantesque rire étouffé,
et se couronnent d’étoiles blanchoyantes
les grandes cimes noires des monts.
Nuit pure,
nuit paisible,
parfumée comme l’aube.
Il flotte d’étranges rumeurs
dans le sein de la nuit muette ;
l’écho du gémissement vague
d’angoisses lointaines :
l’écho de pleurs ;
de pâles tristesses ;
l’écho de rires,
douloureux comme le désespoir.
Il flotte sous la lune
des voiles de larmes.
– Pour la suprême douleur
l’obscur tombeau glacé.
Là l’éternel Oubli convoité,
endormi sous l’aile
de la mort inviolée. – Les vaincus
des misérables luttes humaines ;
ceux qui portent dans leur sein
le cadavre de l’enthousiasme ;
ceux qui conduisent sur les mers de la Désolation
leur barque indifférente.
Des gémissements profonds
flottent dans la nuit muette.
– Le crime
qui peuple de fantômes la conscience. –
La nuit de tombeau des vivants ;
la nuit des prisons glacées ;
quand les ongles se cassent sur les murs
qu’ils teignent d’écarlate ;
quand grincent les dents
sur les boiseries qu’elles percent,
et, arrachant les fers,
éclatent les muscles.
Des cris étouffés
flottent dans la nuit muette.
– Épaisses ténèbres
qui tombent sur l’âme.
Le triomphe du Ministère enfant du Chaos
et du Néant –
Le rire convulsif
déchire les entrailles,
tandis que l’œil égaré suit
une ombre qui s’éloigne.
Terreurs étranges,
étranges visions,
qui glacent le sang dans les veines
et disloquent le corps…
Quand se réveille la colère terrible,
la colère diabolique,
elle met du feu dans les yeux
et de l’écume aux lèvres.
Il flotte dans la nuit muette
des rires et des hurlements.
La Nuit
aux yeux sans regard.
La nuit de la douleur, qui tenaille
la chair et la déchire.
La nuit de l’oubli,
sans espoir.
La nuit du doute
sans l’étoile de la prière.
La nuit du crime,
et du remords.
La funeste
nuit de plaisir, qui connaît
des matins amers.
La nuit
de la vengeance.
La nuit de la colère
impuissante, sous la blessure qui saigne.
Sanglots et rugissements
flottent dans la nuit muette,
tandis que joue au clair de lune
une joie sur chaque rayon d’argent.
*
Toujours (Siempre)
Tu ne peux savoir comme je souffre ! Toi qui as mis plus de ténèbres
dans ma nuit, une plus profonde amertume dans ma douleur !
Tu as laissé, comme une lame restée dans la blessure,
dans mon oreille la caresse douloureuse de ta voix.
Palpitante comme un baiser, voluptueuse comme un baiser ;
voix qui flatte et se plaint ; voix de rêve et de douleur…
De même que l’Océan suit le rythme occulte des astres,
mon être tout entier suit le mystérieux rythme de ta voix.
Ô tu m’appelles et tu me blesses ! Je vais à toi comme un somnambule,
les bras tendus dans l’ombre et la douleur…
Tu ne peux savoir comme je souffre ; comme accroît mon martyre,
tremblante et désolée, la caresse de ta voix.
Ô l’oubli ! Le fond obscur de la nuit de l’oubli,
où les cyprès gardent le sépulcre de la Douleur !
J’ai cherché le fond obscur de la nuit de l’oubli,
et la nuit se peuplait des échos de ta voix…


