Tagged: poésie africaine
Poésie révolutionnaire d’Afrique noire francophone (Bénin, Burkina Faso, Guinée)
Choix et présentation par Florent Boucharel
En travaillant pour ce blog à des traductions poétiques, je laissai forcément de côté un pan entier de la littérature mondiale : la littérature francophone. Avec le temps, je devins insatisfait de cette situation et finis par me décider à recueillir de la poésie francophone pour la publier sur mon blog à côté de mes traductions. Cela ne me demande certes pas autant d’effort mais cela peut permettre au lecteur de langue française de découvrir une poésie avec laquelle il n’est pas forcément familiarisé.
Je commence par de la poésie de trois pays d’Afrique noire qui ont expérimenté des régimes socialistes, le Bénin, le Burkina Faso et la Guinée (Guinée-Conakry). Les pays d’Afrique noire francophone qui, au lendemain de leur indépendance, ont constitué des régimes socialistes, soit marxistes-léninistes soit inspirés d’un « socialisme africain » cherchant à adapter la réflexion socialiste au contexte de l’Afrique, proches à la fois des régimes d’URSS et/ou de Chine populaire et du Mouvement des non-alignés, sont :
–la Guinée avec Sékou Touré (1958-1984)
–le Mali avec Modibo Keïta (1960-1968)
–le Congo-Brazzaville pendant la République populaire du Congo (1966-1992)
–le Bénin pendant la République populaire du Bénin (1975-1990)
–Madagascar pendant la République démocratique malgache (1975-1992)
–le Burkina Faso avec Thomas Sankara (1983-1987).
Les poètes représentés dans la présente série sont, pour le Bénin, Noureini Tidjani-Serpos (3 poèmes), Jérôme Carlos (1), Dossa François Agonvinon (1), Eustache Prudencio (1) et Richard Dogbeh (1), pour le Burkina Faso Babou Paulin Bamouni (3), et, pour la Guinée Sékou Touré (3 + 1 extrait).
*
Bénin
Les poèmes sont tirés de l’anthologie Poésie du Bénin (Éditions Silex, Paris, 1983) compilée et présentée par Évelyne Françoise Gonçalvès.
À la suite du titre du poème et du nom de l’auteur, j’indique entre parenthèses le nom du recueil dans lequel le texte a été publié, avec la date.
Bouffon par Noureini Tidjani-Serpos (Maïté, 1968)
Universitaire et haut-fonctionnaire international à l’Unesco, selon sa page Wkpd en français Noureini Tidjani-Serpos aurait vécu plusieurs années en exil aux « heures sombres du régime militaire ‘révolutionnaire’ ». L’article n’en dit pas davantage mais on y trouve par ailleurs que Tidjani-Serpos a enseigné à l’Université nationale du Bénin un nombre indéterminé d’années entre 1972 et 1991, c’est-à-dire pendant ledit régime.
L’introduction de l’anthologie semble indiquer que les poètes qui y figurent se sont solidarisés avec la révolution béninoise de 1972 : « D’aucuns ont alors prétendu que les Béninois étaient avant tout des essayistes, ne tenant pas compte des turbulences politiques qui marquèrent depuis toujours, de façon profonde, la vie du pays. Un certain nombre de jeunes Béninois ont pris la décision de combler un vide d’autant plus surmontable qu’à partir de 1972, il semblait que le pays se stabilisait et qu’une politique de défense, d’illustration, de revalorisation et de valorisation du patrimoine culturel national était promue. Les poèmes rassemblés dans cette anthologie portent les marques d’une véritable explosion. Des poèmes qui circulaient sous le manteau sous les régimes précédents pouvaient avoir une existence publique. [Selon cette anthologie, publiée à Paris, ce sont ainsi les régimes d’avant 1972 qui ont été des « heures sombres », et on peut penser que, même publiée à Paris, l’anthologie a reçu l’imprimatur du régime révolutionnaire béninois et que cette introduction en reflète le point de vue.] (…) Ce n’est point un hasard si le souffle poétique béninois n’a réellement pris son envol que dix ans après les indépendances [c’est-à-dire, au Bénin, en 1972, dix ans après l’indépendance de 1962 et à partir de la Révolution]. C’est qu’en l’espace de dix ans, toutes les expériences possibles et imaginables pour préserver l’ancien ordre des choses ont été tentées, épuisées. Le silence n’était plus possible. La plupart des poètes ici rassemblés participaient aux efforts discrets qui préparaient l’émergence d’un courant souhaitant impulser de profonds changements structurels. »
Cela dit, je n’ai pas plus d’informations sur les relations de Tidjani-Serpos au régime révolutionnaire béninois. J’observe cependant que ce poème, Bouffon, est une satire de la « négritude » et l’auteur fait même, afin de la rejeter, allusion à la pensée de Senghor qui avait émis l’idée que la raison était hellénique et l’émotion noire. La critique de la négritude a été un élément de la pensée révolutionnaire de différents mouvements de libération nationale, un aspect que j’évoque dans mon introduction à La Négritude dans la poésie révolutionnaire hispano-américaine (x), ainsi que dans un article pour la revue Florilège (n° 171, juin 2018), « La négritude dans la pensée révolutionnaire : Contre la négritude ». L’introduction de l’anthologie évoque également le sujet : « Sauf dans l’œuvre de précurseurs comme Richard Dogbeh et Eustache Prudencio, il y a dans tous ces poèmes l’indice d’une nette rupture avec la négritude. Les poètes béninois ont répercuté dans leurs chants les cris de divers peuples en lutte. »
À présent, place au poème.
Je précise seulement qu’en raison de la difficulté, sur WordPress, d’« alinéer » les vers (je dois procéder avec des points en début de ligne), j’ai été contraint de simplifier la présentation en limitant le nombre de renfoncements par rapport à la gauche, afin d’éviter un trop grand nombre de points sans signification de ponctuation. La remarque vaut également pour le poème suivant, ainsi que pour les poèmes Prière aux dieux et Abomey. Merci de votre compréhension.
…Je me ris de la négritude
Ce joli cheval que les forains
Vantent le long des cirques
Je me tords devant
L’hellénité de la pensée
Et la négritude de la sensation
Ma peau refuse
L’écorchure de ces plaisanteries
Au goût de confiseries poivrées
Je me ris de la négritude
Engendrant la réaction
Du Noir contre le Noir
Et je me proclame bleu, rouge orange
Jaune dans la courbure de l’arc-en-ciel
Et je m’installe
Dans l’âpreté de ma condition d’homme
Pour mieux cracher
Sur la poésie Noire
Blanche
Jaune
Et partout où l’homme est bafoué
Dans les rizières Vietnamiennes
Au seuil du canal de Suez
Sur le littoral du Bénin
Je crie dans les contorsions
Et mes contorsions
Sont Sémites
Jaunes
Noires
Séjanos [?].
Ma conscience explose
Chaque matin
Dans les graffiti ondulatoires
Du journal parlé.
*
Au Musée de l’Homme par Noureini Tidjani-Serpos (Agba’nla, 1973)
…..L’ART au Musée de l’HOMME
Le balayeur des rues devant le musée,
C’est un homme et c’était son art,
L’homme à la porte du musée
Il se fout de l’art
Il a faim le mec
Il a froid le gars
Son balais smicard
Rythmant son cauchemar.
……….Mon pote,
Il n’a rien dit, l’homme
Que tenir son BALAI.
Sortez son art du muséum
…Le musée de l’HOMME ABSTRAIT
…Le musée de l’Homme Ethnologique
Pour que vive l’homme concret
…Celui de tous les jours.
*
Scénario pour une bande dessinée par Noureini Tidjani-Serpos (Agba’nla, 1973)
…L’Indien sauvage.
Le beau cavalier blanc.
…La horde sauvage des Indiens
La belle race des conquérants du Far-West.
Le beau cavalier blanc est un pistolero
…Le méchant Indien va manger
……L’oie blanche.
Sans confession.
…Le beau cavalier arrive à temps.
……PAN ! PAN !
Les plumes volent.
…Celles du méchant Indien évidemment.
……LES INDIENS SONT TOUS MORTS.
..Le beau cavalier blanc
..A épousé la belle intrépide blanche.
…Ils eurent beaucoup d’enfants
……Qui ne furent jamais scalpés
…Et au nom du Christ ressuscité
..Parquèrent les fantômes des Indiens
……Dans les RÉSERVES
Importèrent d’Afrique des animaux zoologiques
……Et pour la mémoire des hommes
…Inventèrent la…
Littérature enfantine.
*
Salut aux armes par Jérôme Tovignon Carlos (Jérôme Carlos) (Cri de liberté : Contribution à la Révolution Dahoméenne, 1973)
Je te salue courageux Peuple de Palestine,
Je te salue dans le traquenard des balles traîtresses des faux frères,
Je te salue au cœur même de la babel
Entretenue autour de ta cause pourtant juste,
Et mon cœur vibrant sous les ressacs oppressants de mon sang coléreux,
Et mon doigt vengeur vouant aux gémonies
Tous les traîtres, tous les vomis de la grande patrie arabe,
Je t’attends, ô Peuple, sur les champs d’honneur où se lavent l’affront et la honte.
Je te salue, héroïque combattant de Palestine,
Je te salue dans l’embrasement apocalyptique des bombes meurtrières,
Je te salue à l’aube diaphane de ta victoire imminente,
Et ma voix fusant en ondées fécondes de tes hauts faits,
Et mes mains se joignant au ban d’honneur universel,
Je vous attends ô FEDAI sur les routes royales
Qui conduisent à l’assemblée des peuples dignes.
Je te salue, intrépide Peuple de Palestine,
Je te salue dans l’ardeur féline de ta foi combattante,
Je te salue au soir moribond du sionisme agonisant,
Tout drapé dans mon ample boubou blanc,
Mes doigts agrippés aux cordes sonores de ma Kora,
Mon cœur sonnant le glas de l’infernale tyrannie,
Mon être, tout mon être déployant tes oriflammes de gloire
Qui clament au vent la densité de l’Événement,
Je t’attends, ô Peuple, sur les sentes embaumées
Qui conduisent au podium des Peuples libres.
*
Prière aux dieux par Dossa François Agonvinon (Cris et Paroles, 1974)
Aujourd’hui, j’ai mangé un gâteau de blé
et puis j’ai pensé à ceux qui manquent de pain !
j’ai pensé aussi à ceux qui n’ont pas de bouche pour manger !
Aujourd’hui, j’ai marché
et puis j’ai pensé à ceux qui n’ont pas de jambes pour marcher !
J’ai vu le docker du port
porter un sac de ciment à deux mains
et puis j’ai pensé à ceux qui n’ont pas de bras
pour porter des gants de fer !
J’ai couru le Monde
et puis j’ai pensé à ceux qui ploient sous le poids des chaînes
et qui couvent dans leurs bouches des crachats amers et acides…
Et puis j’ai dit :
–Sacrés, de nos races,
ouvrez les yeux à ceux qui ne voient pas,
donnez la bouche à ceux qui n’en ont pas.
Aujourd’hui, mon frère a roulé dans un lit au luxe insolent
et puis j’ai pensé
j’ai pensé à ceux qui gisent dans la cendre
et qui croupissent sous le poids de la Misère.
Aujourd’hui, j’ai avalé une gorgée d’eau
et puis l’âme de ceux qui pressent dans leurs mains décharnées le sable chaud
et n’en récoltent que larmes,
leur âme est venue se planter sur l’écran de mes rêves
et puis j’ai dit :
– Ô Dieux de nos terres et de nos forêts,
Dieux de nos eaux et de nos montagnes,
Esprits de nos maisons et de nos champs
couvrez ces immenses couches de terres nues qui éclatent sous la flamme du
soleil parâtre, de vos cruches d’eau fertilisante,
donnez la sève aux arbres
et la fleur aux rosiers…
Et puis j’ai dit encore :
– Grands Seigneurs qui jonchez la galerie de nos sanctuaires,
Vous, forgés à l’image de ce qu’ils furent,
…VAILLANTS,
et de ce qu’ils ne sont pas,
…morts,
Vous, bénissez le ciel et la terre,
…la terre,
car la terre souffre de l’injustice des hommes.
PAROLES SOIENT FAITES !
*
Abomey par Eustache Prudencio (Violence de la Race, 1969)
Eustache Prudencio a été chef du service de presse et de la documentation à la présidence de la République ainsi qu’ambassadeur pendant le régime révolutionnaire.
Dans les ruines des palais royaux d’Abomey,
J’entends le souffle de notre brillante histoire.
Ces murs immenses que grignotent vents et pluies
Sont les poumons puissants des rois
De mon pays détruits par les Blancs
Au cours de combats inégaux injustes.
Cette place rouge de colère
Piétinée jadis par nos amazones† intrépides
S’agite encore de rage et de douleur.
Ah ! cette poussière que soulèvent les tam-tams,
Cette poussière que caressent les chants
Qu’autrefois entonnaient majestueusement
Nos illustres princes et rois
Dans les pans de leurs toges énormes,
Cette poussière qui n’est pas de la poussière
Mais la gloire de nos soldats enflammés,
Le courage de nos combattants prêts
À offrir leur tête pour défendre la cité !
Ces arbres géants témoins
De notre dignité, de notre détermination, de notre soleil
Se balancent à peine car chargés de prestige.
Ces bas-reliefs suggestifs et riches
Tracent aux flancs des murs
Les épopées de notre histoire agitée
Aux pages scintillantes d’événements
Dont le souvenir remonte des abysses
Émouvants et réconfortants de notre vie.
Chaque grain de sable chaque brindille chaque insecte
Veut être le messager fidèle qui conte
Les paillettes d’or de notre passé.
Ces oiseaux sur les toits regardent silencieusement
Le ciel et se refusent à chanter
Pour ne pas troubler le repos des rois
Car leurs esprits toujours vivants et forts
Tournent, flottent sans cesse
À l’ombre des trônes que l’autre croit vides.
Lorsque dérouté par la déchéance de mes contemporains
Écœuré par les abandons et les hontes,
Bouleversé par les voltes-faces ignominieuses,
Secoué par l’incivisme de mes concitoyens,
Je veux me refaire un cœur de lion,
Le seul temple qui me permette de me ressouvenir,
C’est bien Abomey et ses palais royaux,
Abomey, ses traditions intactes.
Veuille le ciel que mes compatriotes aillent souvent
Aux sources retremper leur patriotisme,
Ce patriotisme anémié et triste
Qu’ils traînent lamentablement sur les routes
Parsemées d’écueils de toutes sortes.
Veuille le ciel que nos rois et preux
Nous montrent le chemin de la gloire.
† Amazones : Les « Amazones du Dahomey » étaient un régiment militaire de femmes dans le royaume du Dahomey, royaume dont Abomey était la capitale.
*
Paroles par Richard Dogbeh (Rives mortelles, 1964)
Notre pays flétri se guérit pas à pas
Il voudrait installer partout des usines du savoir
…partout dans les villes partout dans les brousses
…partout où gémit un homme à sauver
Qui nous donnera un poème de fer et de béton
Nos taudis de bois et d’argile ne durent
Qui nous offrira le chapeau de tôle et les bancs et le tableau noir
Nous écrirons sur nos calebasses si nous manquons de cahier
Nous lirons dans le ciel si notre maître sait guider les chariots
Encre violette ne faut nous volerons l’indigo bleu de nos artisans
Adieu plumes gauloises nous nous appliquerons sur les roseaux du Bénin
Avant tout qui nous montera nos usines des maîtres des bancs et le tableau noir
Nous désirons avec toutes nos illusions d’enfant visiter tous les sentiers de la vie
Nos pères sont morts dans la solitude
Nous leurs fils avons soif de toute la connaissance du monde.
*
Burkina Faso
Poèmes tirés du recueil Luttes de Babou Paulin Bamouni (Éditions Silex, Paris, 1980).
Babou Paulin Bamouni (1950-1987) était directeur de la presse présidentielle et un proche collaborateur de Thomas Sankara, le « Che Guevara africain ». Il fut assassiné en même temps que ce dernier.
Je m’appelle continent
Je m’appelle le continent au front immense
Fait d’un roc massif inattaquable
Bâti sur des possibilités inestimables
Et sur tous les espoirs permis aux dieux.
Mon corps volcanique gonflé d’énergie
Fait de moi un continent doublement miné,
Aguerri aux souffrances causées par un monde perfide
Qu’il me faut d’un sursaut bien de moi
Ramener avec détermination à la raison.
Car si je suis désormais le continent de la révolte,
Je suis aussi celui qui relève les défis
Et celui qui doit à présent s’imposer
Avec des hommes dignes de ce nom
Au-devant des actes virils interdits
Aux infâmes et aux incapables,
Je suis le continent de la sagesse,
Je suis le continent de l’action
Et du courage surnaturels,
Non celui des étiquettes et des bassesses
Qui sont la pâture des lâches et
De mes ennemis héréditairement
Éduqués à ma sempiternelle détraction,
À mon humiliation et ma perte honteuse.
Je ne suis pas le continent des faux poètes,
Des faux prêtres et des faux chantres
Qui ignorent à qui ils ont bien affaire
Et de moi ne voient que danseur en transe,
Monstre béat ébranlé d’émotion et non de raison.
Je suis le continent qui bouge,
La logique qui se meut et qui défie.
De mon immensité convoitée je ferai
De moi une force terrifiante
Fendant les océans, les cieux et des cours d’eau
Déviant de leurs lits, originels.
Je suis le continent où à jamais
Les montagnes seront bientôt aplanies
Et du dessous desquelles apparaîtront
Des hommes nouveaux aux cœurs de lion,
Aux âmes et corps animés d’intégrité,
D’honnêteté et d’un amour du travail,
Pour effacer mon image de continent habité
De souffre-douleurs sans joie aux mains
D’exploiteurs et de voleurs de deniers publics.
Malheur ! Je suis le continent vendu aux inconscients,
Aux chercheurs de trésors mal acquis,
Et aux âmes mal intentionnées vomies
Par mille horizons voraces.
Je ne suis pas le continent vierge
Comme on se plaît à le dire.
Je ne suis pas le continent du folklore
Comme on se contente de le montrer
Je ne suis pas le continent de la quiétude
Comme le chantent les esprits trompeurs
Je suis le continent meurtri et endolori.
Je suis le continent-puzzle,
À des milliers de problèmes à la fois confronté
En demeurant le continent de l’unité humaine
Dans la diversité,
À un grand ensemble le temps me pousse
Pour devenir véritablement le continent
Au fronton gigantesque,
Sous lequel les siècles baisseront la tête ;
Le continent fait de roc massif
Et d’hommes nourris de grands idéaux
Dont la mise en acte me donnera
Pour des siècles et des siècles un nom
Dont l’éclat et le poids modifieront
Le cours des temps,
Les temps actuels des choses,
Les choses enfin qui m’appelleront continent.
*
Les forces de lumière
Le jour de lumière se lèvera
Sur nous et nous nous libérerons
Pour un monde nouveau ;
Nous les hommes plongés dans la nuit,
Nous les forces maîtresses de demain,
Qui avançons vers la liberté.
Nous les hommes dominés d’aujourd’hui,
Nous les forces de la lumière éternelle,
Sous le poids du monde exploiteur
Nous courbons encore l’échine.
Dans l’ignorance de nos forces vives,
Nous marchons encore sous la matraque.
La lumière du jour ne tardera plus.
Le jour libérateur s’annonce,
Et pour l’impérialisme sonne
Inexorablement le glas.
Conscience, désormais, nous prenons
De nos forces rédemptrices
Sur lesquelles nous devons à jamais compter.
Pour nous les opprimés du monde,
Pour nous les forces exploitées de la terre,
La lumière du jour est proche.
Nous qui vivons de faim
Et d’injustice quotidienne ;
Nous qui sommes nourris
D’ignorance et de domination,
Nos forces appellent la lumière,
La grande lumière du jour,
Le jour de justice et de paix
Pour instaurer un monde à nous.
Un monde d’où seront bannis
Les pleurs et les grincements de dents.
Un monde où règneront à jamais
La joie de vivre et la fraternité.
Ce monde, nos forces immenses
Demain, pour nous, le bâtiront
Pour sortir des ténèbres et de la honte
Et embrasser la lumière du jour ;
Ce jour qu’imposeront nos forces de lumière.
*
Le jugement
J’accuse !
Oui, j’accuse tout le monde,
Moi N’krumah, le fils de l’Afrique
Que vous avez tous trahi !
J’accuse tout le monde,
Moi Lumumba, le défenseur-né
De l’indivisible Afrique !
Pourlécheurs de bottes impies,
Je vous accuse de haute trahison !
Inconscients et marchands d’esclaves,
Je vous accuse tous
De cupidité et de mercantilisme !
Moi qui cherchais la grandeur,
L’honneur et la gloire de l’Afrique,
Je vous accuse tous
D’être d’ignobles personnages vendus
Aux fossoyeurs impénitents de
Notre Afrique, terre de paix !
Je vous accuse tous d’être
Des tombeaux blanchis, et
Des races-de-vipères sans nom,
Vous qui ne cherchez que
La déstabilisation du continent noir !
Je vous accuse tous
D’égoïsme ignominieux,
Vous qui ne cherchez pas
Une Afrique unie et puissante
Pour contrer les pires impérialismes !
Je vous accuse tous
De chercher à vous enrichir
Sur le dos des masses laborieuses !
Je vous accuse tous
De collaborer perfidement
Avec les plus abjects des ennemis
De l’Afrique ma mère !
Mais à cela vous êtes prévenus :
L’AFRIQUE consciente, inévitablement
De vous se vengera dans le sang.
L’Afrique des forces centrifuges
Pour vous piétiner, relèvera la tête.
L’Afrique profonde, demain
Vous videra de votre sang impur.
L’Afrique des forces nouvelles
Et pensantes, sans tarder, mettra fin
À vos manœuvres de mort et de malheur,
Pour faire de l’AFRIQUE NOUVELLE
Un continent puissant et illuminé
Qui affrontera les siècles à venir
Le front face au soleil.
*
Guinée
Poèmes tirés du livre La Révolution culturelle d’Ahmed Sékou Touré (Imprimerie nationale « Patrice Lumumba », 1969, vol. XVII des œuvres complètes de Sékou Touré).
On ne présente pas Ahmed Sékou Touré, président de la Guinée de 1958 à 1984.
Septembre 1898
Triste fin des pulsations libres
D’un empire fier et souverain ;
Triste fin d’un temps
Indélébilement inscrit dans le Temps,
Qui vit prospérer une communauté
Rayonnante de valeurs propres.
Un temps où à l’Afrique
Appartinrent en propre
La terre et le ciel,
La lumière et l’air aussi,
Toute la semence.
Notre peuple, alors maître,
Au chantier de l’authenticité,
Solidaire d’autres frères,
Conjuguait idées et actions
Pour vivre, créer et avancer
Quand par l’arbitraire
L’impérialisme avec ses canons,
Usant de l’argument de la force,
Lui confisqua l’existence et le devenir,
Polluant ses sources vives,
Se répandant en destructions et souillures.
*
Septembre 1958
Le joug partout blesse
Le vol et le viol prolifèrent
Au rythme saccadé
Du souffle maudit
De l’insolite présence.
Tout devient néant et s’étiole
Hormis la flamme déposée
Au tréfonds de l’âme commune.
Malgré la rigueur asséchante,
Germera et grandira la semence
Sur un sol pourtant rasé
Vidé de ses sources,
Au sein d’une société
Menacée d’anéantissement.
Le combat ne prit jamais fin
Car le souvenir de la liberté
Demeura l’avenir du passé.
D’intrépides pionniers s’élancèrent
À la reconquête du pouvoir
Et finalement triompha la Révolution.
*
Alpha Yaya
9 février 1911, déportation d’un héros
Et 9 février 1955, assassinat d’une héroïne,
L’immortelle CAMARA M’BALIA.
Deux faits illustrant à jamais
La cruauté d’un système.
Mais la cause qu’il bafouait
Restant juste et impérissable,
Galvanisait en le Peuple militant
L’esprit de sacrifice.
Campée dans la raison historique,
L’ardente volonté populaire
Activement incarnait toutes les forces,
Celles qui devaient enterrer
Et les imposteurs et leurs crimes,
Permettre au peuple victorieux
De recréer la vie dans l’honneur,
De réhabiliter notre œuvre
En la replaçant désormais
Au centre d’une révolution
Génératrice de paix et de progrès.
*
Révolution Guinéenne (extrait)
(…)
RÉVOLUTION sociale !
Partant du peuple,
Pour le bien du peuple,
Elle socialise les hommes
Et leurs moyens de production,
Nationalise les richesses
Du sol et du sous-sol
Afin de rendre inaliénable
Le Patrimoine domanial.
À tout développement
Assignant des buts sociaux,
Elle affirme la primauté
Du droit et des intérêts populaires,
Au peuple réserve souveraineté et pouvoir,
À l’individu : liberté, participation et sécurité,
Afin d’assurer interdépendance
Entre la « partie » et le « tout »
Qui sont l’un à l’autre,
L’un de l’autre.
RÉVOLUTION humaine !
Sachant l’homme supérieur
À toutes richesses matérielles
Dont il est, par son travail,
Le créateur et le censeur.
Des facultés intellectuelles
Elle favorise l’épanouissement,
Donnant à l’Enseignement
Et à l’éducation de l’homme
Leur sens le plus humain.
Elle garantit pour chacun
Liberté et dignité,
Dans sa vie de chaque jour
Au sein de la société
Fraternellement unie dans la solidarité.
Humanisant la société,
Elle universalise l’Être.
Et dans le chantier de l’amour
Habité par les anges,
Elle conduit l’homme.
(…)
Poésie moderne du Soudan
Les poèmes suivants sont tirés d’une Anthology of Modern Sudanese Poetry (Office of the Cultural Counsellor, Embassy of the Democratic Republic of Sudan, Washington D.C., sans ISBN et sans date de publication, la préface étant datée de 1982) réunie et présentée par Osman Hassan Ahmed et Constance E. Berkley. Il s’agit d’une publication de l’ambassade du Soudan aux États-Unis.
La plupart des poèmes sont traduits de l’arabe en anglais, sauf ceux de quatre auteurs du Soudan du Nord (dont je n’ai retenu, parmi ces quatre, qu’un poème) et ceux des deux poètes du Soudan du Sud inclus dans l’anthologie (le Soudan du Sud est peu, voire pas du tout arabisé), dont je n’ai retenu qu’un poème (de celui des deux poètes qui n’est pas le plus connu, mais c’est le choix qui m’était proposé qui l’a voulu).
Par conséquent, les présentes traductions françaises sont des traductions de l’original anglais dans le cas de deux poèmes (comme indiqué ci-dessous à côté du nom de l’auteur), et, dans tous les autres cas, des traductions à partir de la traduction anglaise de l’arabe. Pour ces dernières, il y a nécessairement un effet « téléphone arabe », ou d’entropie, entre l’arabe et le français (en vertu de la loi de la communication de Shannon). La préface indique que ces poèmes ne suivent pas les canons de la poésie soudanaise arabophone classique.
*
Beauté (Beauty) par Al-Tigani Yousif Beshir (Al-Tijani Yusuf Bashir)
Nous t’avons vénérée, ô Beauté,
T’avons abandonné nos âmes par amour et dévotion.
Nous t’avons donné la vie, avons ouvert ses fontaines
Pour tes yeux.
Nous avons idolâtré la moindre de tes charmantes faiblesses
Tant et si bien qu’elle nous ont conquis et subjugués.
Nous avons accompli tous les travaux possibles
Pour te rendre, ô Énigme, compréhensible.
Mais tu nous échappes toujours davantage.
Nous nous sommes efforcés de chercher pour toi des significations lointaines.
Mais tu parais toujours plus proche.
*
Petit Adam (Little Adam) par Mohammed Ahmed Mahgoub
Parfois il pleure, d’autres fois il joue
Mais clairement il se moque de tout !
Il espère, demande et recherche l’attention
Et retient sa colère et montre
Son amour. Il réclame la lune
Et faute de l’obtenir il pleure.
Cet enfant naïf
Avec ses hauts et ses bas
Son babillage et ses mutismes
Domine le monde, construit et forme.
Il gronde le chat, qui s’enfuit
Mais il a peur de la minuscule fourmi.
Il répand sa charité quand il aime
Et se montre avaricieux quand il est fâché.
Tu es un secret dont la nature ne peut être déchiffrée
Par personne. Es-tu un diable
Ou un ange, mon enfant ?
Tu es un moule de mal et de bien,
De jalousie aussi. Tu donnes à l’oiseau
Des graines mais tourmentes l’agneau.
Ton frère, le bébé, est l’objet de ta colère
Tu l’humilies et souffres quand il est heureux.
Tu reçois avec envie et joie
Le joli jouet, pour le montrer
Fièrement à tes amis. Mais, voilà,
Le jour n’est pas encore fini
Que le jouet est déjà cassé.
Et demain. Ah ! pour demain
Tu t’adaptes aux besoins de l’heure présente
Tu cesseras tes jeux et commenceras d’apprendre
Tu veilleras tard pour étudier
Et subiras les éternelles ironies de la vie.
Tu ne manqueras pas de désirs, mais avec une telle peur
De ce que nous coûtent nos désirs mortels
Tu sacrifieras et souffriras et courtiseras
Et connaîtras de l’amour ce que nous en avons tous connu
Et le bien et le mal en cette vie.
Puis tu oublieras, mon cher enfant,
La douceur de ces désirs humains
Et verras le paradis dans une paisible maison
Où homme, femme et fils sont réunis
Tu vois l’espoir dans les enfants.
Tu écriras, ou non, des vers
Et tu parviendras à la gloire dans ta jeunesse
Ou bien passeras toute ta vie dans la misère ;
Tu es une image de moi-même.
Tu es une part de moi et je suis
Ce que les générations passées ont tramé,
Tu n’es autre qu’une image d’Adam,
Où l’aube et le crépuscule prennent leur plus belle apparence ;
Ainsi les hommes sont-ils des ombres et des images.
*
Doute et Certitude (Doubt and Certainty) par Yousif M. Al-Tinay (Yusif Mustafa Al-Tinay) (original anglais)
Quelle perte et quel gâchis, aimer
Qui ne connaît l’amour !
Quelle perte et quel gâchis
Que les larmes versées pour ce qui ne les sèche point !
Puisse Dieu me pardonner ! Bien souvent
Elle fut généreuse de ses larmes.
Chaque fois que nous en voyions verser.
Elle fut conduite par l’amour à donner son doux baiser,
Et le doux nectar de ses lèvres
Étancha ma soif quand je le bus à petites gorgées.
Elle apaisait mon cœur anxieux
Chaque fois qu’il frissonnait
De désir ardent, et ainsi le sauva.
Si mon cœur a douté de son amour pour moi,
C’est la jalousie de l’amour qui le secoua.
Et l’amour est la meilleure excuse offerte
Par cela qui fut affolé de sotte jalousie.
Elle est ma bien-aimée, pour moi
…..la seule,
L’aimée que je reconnais
Par ses qualités pareilles au miel.
Mon amour pour elle grandit à chaque instant,
Comme la pluie tombant d’un généreux nuage.
Mon cœur est conforté chaque fois que mes yeux
Regardent les siens
Et voient en eux une mer dont les conques diamantines
Aux plongeurs sont inaccessibles.
Ses yeux sont si profonds par ce qu’ils disent,
Le plus clair étant que l’amour
A cédé la fleur que nous cueillons.
Chacun de nous est ivre de l’amour de l’autre,
Ainsi, ni les médisants ni quoi que ce soit
Ne pourra nous dissuader.
Je suis heureux avec elle,
Comme amant et comme aimé.
Combien fortuné le cœur dont
Les sentiments n’ont pas été vains !
Alors ! comment mon cœur pourrait-il, malgré
Le bonheur dont il jouit, permettre
À ses peurs de l’assaillir encore ?
Puisse la crainte qui est la sienne – un changement chez ma bien-aimée –
Ne se réaliser jamais jusqu’à
Ce qu’il cesse de battre !
*
Pickpocket (Pick-pocket) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub
Il a faim et ne voit pas
Sa faim devenir une myriade d’yeux,
Dans chaque œil une bouche béante.
La faim l’a plongé dans la torpeur
Sa nourriture : des miettes
Tombées des tables profuses
Autour de lui tout est noir de rouille,
Enveloppé de mirage, obscurci par des nuages mouvants.
Et la souffrance ne vient pas seulement du feu
De chaque respiration,
Car la souffrance est la peine des ventres affamés
Et les miettes ne sont pas une réponse au rêve
Mais une vague de folie.
Il halète en soupirs las à la poursuite d’un désir fou
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties sans tenir leur promesse
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties, pour revenir encore peut-être.
Portes ouvertes, les cafés l’ont souvent vu
Passer sans boire une tasse,
Sans prendre sa part de leurs multitudes de verres
Ni se délasser sur leurs chaises nombreuses.
Ses pas le conduisirent à une mosquée
Cherchant une planche dans l’obscurité de la nuit
Où il pourrait peut-être endormir sa peine
Il s’endort, et dans son corps las endort
Des vallées de tristesse et des montagnes de soucis
Suscitant au-delà de la ténébreuse frontière
Des trésors où la nourriture irradie,
Boissons mousseuses et miches dorées,
Ses quelques miettes devenant en rêve
Des tables couvertes de mets exquis,
Son monde enveloppé dans les plus étincelantes mines
Son désert couvert par un mirage.
De lui ne reste
Que la tristesse roulée dans un burnous
Allant et venant comme un fantôme.
La nuit était calme, à part une brise fugace
Et des étoiles murmurant dans l’obscurité.
La lumière avait brisé ses chaînes
Avec son dernier souffle
Nourrie par les champs qu’elle avait nourris
Planant en agréable et lente lassitude,
La rosée convertie en feuillage dans son sein
Un oiseau regagne son nid
Pour dormir à l’intérieur du nid rempli de graines
Son bec infatigable
Au bord d’un ruisseau chantant,
Un horizon bleu dans ses ailes
Parmi l’aube parfumée de fleurs.
Et le matin revient inconscient
Une naissance à nouveau
L’homme misérable revient à la vie
Traînant sa fatigue.
Quand les flammes du matin brûlant ont mis le feu à ses pieds
Le sommeil l’appelle encore depuis l’ombre
Où les jarres d’eau restent fraîches
Une tasse d’étain à leur goulot
Il eut la nostalgie de sa mère morte il y a longtemps
Et le souvenir lui fit verser des larmes
Il s’endormit dans des rêves entortillés comme des lanières
Sans amis, sans amis.
Il ne pouvait rien faire qu’attendre,
Il ne pouvait rien faire que fuir.
Et le temps passa,
Son cœur regardait au loin son attente infinie
Il arriva au tombeau d’un saint homme
Où les gens se réunissaient en foule
Avec des offrandes.
Un arbre qui pousse et dont les fleurs ne fleurissent pas
Sauf avec des soupirs de tristesse
Blessure sur laquelle le blessé repose
Il marche
Sa nourriture la route sans fin
Où des foules et des foules cherchent une miette il y a longtemps perdue
Et ne trouvent que désastre.
Il eut la surprise de voir les maigres doigts de sa main grandir
Et dans son cœur rugit une jungle.
Parmi le tapage de la foire et de la foule
Il jeta sa paume émaciée
Qui tomba sur une vague effrayée.
Elle revint à lui furtivement
Tenant quelque chose qu’il ne pouvait voir
Mais qu’un passant vit bien.
Le lierre poussait sur les barreaux du tribunal
Changeant sa mine criminelle
Sans racines
Il tomba dans la cage du tribunal
Les bras autour des barreaux de fer,
Les yeux perdus dans l’abîme ouvert.
De son haut la justice regardait
– La paix soit sur elle
Vêtue de robes propres, sa voix un soupir
Sage d’aspect, tournant page après page
Léchant ses pattes
Faisant de chaque mot une épée rutilante –
Un chien à la peau galeuse, rongée
Avec des trous dans le pelage
Des crocs dégarnis luisants
Vivant d’une flamme féroce
Son maître le dressant à coups de pierre.
*
Le coquillage vide (The Empty Conch) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub
J’étais debout sur les vagues de la mer rouge,
Les vagues étaient bleues, les vagues étaient vertes,
Les vagues étaient jaunes, les vagues étaient grises,
Mes yeux là-bas
………………………À l’horizon…
……………..Là-bas
………………………Les vagues étaient immobiles…
Les vagues
…..Comme un mur brisé
Dans le vide, brisant le vide.
………………………Le vide…
Entouré par des vagues pétrifiées de sable.
Où que je tourne la tête, des vagues
……………..Des vagues,
………………………Des vagues.
Et puis mes yeux me tirèrent en arrière,
Là où, à mes pieds,
Le ressac avait jeté un coquillage vide
Des profondeurs de cette mer torrentielle,
Et de leurs mouvements desquels il prit forme
Et reçut la vie et se mit à ramper,
……………………….Courant le long des vagues.
……………..Puis
Il perdit le mouvement
Et la structure resta.
Mes yeux étaient là-bas
……………………….À l’horizon…
Où les vagues étaient immobiles…
Les vagues comme un mur brisé, brisant le vide.
Les vagues de sable l’avaient entouré
Et s’étaient fossilisées sur lui.
Et moi, je suis calme
………………………Tandis que dans mon calme
Existe un vide épuisant, et un souvenir mystérieux.
Ma vie est pleine de coquillages vides.
Et pas plus tard qu’hier j’enterrai un coquillage vide.
J’avais pris à ma vie sa forme et sa vie.
………………À présent,
Il repose sous terre…
Là-bas dans les tombeaux
De l’autre côté de l’horizon…
…..Suis-je un coquillage vide,
……………..Ma tombe est-elle là-bas…
Mon pays pourrait-il ne jamais voir
Ce que voient les poètes
Dans le tumulte de la vie
J’ai vu un coquillage vide…
…………………….Des paroles dépourvues de sens
Sortaient de son intérieur vide
Et les gens étaient des vagues…
Autour du coquillage
…………………….Ils faisaient silence,
…………….Admiratifs
…………………Mais ne cherchant jamais.
Naguère, même la poésie,
La poésie était un vin.
Elle ne guérit plus…
Je me souvins d’un poète arabe
Qui avait prophétisé…
Il s’était demandé, la douleur transperçant sa raison :
Si je cherche le vin pur grenat…
………………..Je le trouve,
Bien que manque encore
………………..L’aimée de mon âme…
……………Suis-je une pierre ?
………………..Et,
Pourrait-il voir, l’aveugle d’Al-Ma’arra1 ?
1 L’aveugle d’Al-Ma’arra : Abul Ala’ Al-Ma’arri, « l’aveugle d’Al-Ma’arra » du nom d’une ville en Syrie, poète du onzième siècle.
*
À un visage blanc (To a White Face) par Mohammed Al-Fayturi
Est-ce parce que mon visage est noir
Et le tien blanc
Que tu m’appelles esclave
Et piétines mon humanité,
Méprises mes croyances
Et me forges des chaînes,
Bois injustement le vin de mes vignes,
Te nourris insolemment de mon blé
Et me laisses dans l’amertume ?
Portes le vêtement que je me suis fatigué à tisser
Et me laisses vêtu de soupirs et de luttes ?
Tu vis dans un jardin d’Éden
Où la pierre fut taillée par mes mains
Tandis que je suis accroupi depuis longtemps dans les cavernes de la nuit
Couvert de ténèbres et par le froid glacial,
Me nourrissant de ma misère comme une chèvre,
La fumée de mon insignifiance s’élevant autour de moi.
Et quand la rivière de l’aube monte et déborde son cours,
Je réveille mes maigres moutons et les conduis au pré
Et quand ils ont engraissé, tu te régales de leur viande
Et me jettes les entrailles et la peau.
Non, frère, non. Mes sentiments révoltés
Ne peuvent plus être apaisés.
Hélas, je ne suis pas un hibou
Qui peut se nourrir de vers, ni un singe.
Je suis humain, ta mère et la mienne sont toutes les deux faites d’argile
Et la lumière n’est l’aïeul d’aucun de nous deux.
Alors pourquoi me dénies-tu mes droits
Tandis que tu prends ton plaisir :
Combien de temps dresseras-tu la tête comme mon maître
Et baisserai-je la mienne comme ton esclave ?
Est-ce parce que ton visage est blanc
Et le mien noir ?
Et quand la mort est esclave
Et quand l’agression n’est qu’esclave
Et quand les hommes libres sont esclaves en un pays conquis
Et quand le destin est esclave
Sous l’habit de Dieu
Et quand les messages des prophètes sont fallacieux
Et les religions destinées à tromper,
De chaque sépulture de mon pays surgissent
Les morts oubliés, les esprits brisés
Qui haïssent l’humanité, et tous les ennemis de l’humanité
Déversent leur mépris sur les cieux et le destin.
*
Afrique (Africa) par Mohammed Al-Fayturi
Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton rêve noir.
Tu as dormi si longtemps, n’es-tu point lasse –
N’es-tu point fatiguée du talon du maître ?
Tu es restée couchée si longtemps sous le voile obscur de la nuit
Épuisée dans ta case décrépite
Délirante d’espoir jaune
Comme une femme qui de ses propres mains
Construit les ténèbres du lendemain
Affamée, mâchant ses jours
Comme le gardien paralysé du cimetière
Avec un passé nu
Et nulle gloire pour couronner l’avenir, nulle grandeur.
Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton ego noir.
Le monde est passé à côté de toi
Les étoiles ont tourné au-dessus de toi.
L’inique reconstruit ce qu’il a détruit
Et le pieux méprise ce qu’il adorait
Mais toi tu restes où tu étais
Comme le crâne d’un naufragé mort
Et tu es comme le crâne d’un homme mort.
Je m’étonne que tes veines n’aient pas éclaté
Dans leur rire sarcastique.
Tu n’es qu’une esclave.
Que les cadavres de notre histoire ressuscitent
Que soit érigée la statue de notre haine.
Le temps est venu pour le Noir
Jusqu’ici caché aux yeux de la lumière,
Le temps est venu pour lui de défier le monde,
Le temps est venu pour lui de défier la mort.
Que le soleil s’incline devant nous,
Que la terre craigne nos voix.
Nous la remplirons de notre bonheur
Comme nous l’avons couverte de nos tristesses.
Oui, notre temps est venu, Afrique,
Notre temps est venu.
*
Un voyage (A Journey) par Mohammed Al-Fayturi
Que vois-je, ô ténèbres ?
Une caravane de bossus
Avançant péniblement dans la nuit,
Pieds nus, sans vêtements, hébétés,
Pleurant, se lamentant, et priant.
Conduits par un effroyable géant
Qui sème la misère dans leurs âmes.
Un géant plein d’orgueil et de vanité
Dont la poitrine frémit de haine et de folie.
Pleurez avec moi sur la procession des victimes
Qui remplissent l’air de leurs cris et gémissements.
C’est une ancienne pièce de théâtre
Jouée par Khafra et Mena2.
Après des milliers d’années
Les Pharaons dominent toujours les siècles.
Pourquoi sommes-nous si immobiles ?
Que vois-je, ô larmes ?
Un palais que créa la gloire.
Sont-ce là ses murs
Ou bien des miroirs sur les murs comme neufs ?
Ô jardin du paradis dans ta grandeur
Nous t’avons perdu quand nous t’avons désiré
Et nous te désirons quand nous ne pouvons te posséder.
N’exhale point ton parfum,
L’odeur de nos cases nous a suffoqués.
Ne danse point pour le Printemps,
Car les ténèbres de nos cases nous ont aveuglés.
Que vois-je, ô vie ?
Ma perplexité me rend fou.
Deux tombes, l’une en marbre
Dont les couleurs éblouissent,
L’autre gravée sur une pierre,
Je jure qu’à peine on la remarque.
Sur l’une le printemps est généreux
En roses et jasmins.
Sur l’autre marche l’automne,
Bénissant les maudits arbres d’épines.
Malheur à toi, ô Dieu juste,
Dont les décrets font de nous un objet de dérision.
Même devant la mortalité, il existe une balance
Pour séparer le diamant de la poussière.
2 Khafra et Mena : Deux pharaons d’Égypte.
*
En un pays étrange (In a Strange Land) par Salah Ahmed Ibrahim
As-tu connu l’humiliation d’être un homme de couleur
Et vu les gens te montrer du doigt en criant :
« Eh toi, le nègre noir ! »
Es-tu allé voir jouer les enfants un jour
Avec toute ta tendresse et ton émotion
Et quand tu fus sur le point de t’oublier complètement et de pleurer
Le cœur débordant,
« Comme les enfants qui jouent sont merveilleux »,
Ils te remarquèrent et coururent vers toi pour former une farandole :
« Un nègre noir, nègre noir, nègre noir ! »
As-tu connu la faim en un pays étrange
Et dormi sur le sol humide, la dure terre nue
La tête sur tes bras pour te protéger du maudit froid ?
Et quand tu t’en vas, tu éveilles la suspicion dans les regards,
Percevant le murmure des gens, les yeux des femmes qui se ferment,
Et un doigt pointé ouvre la plaie dans ton cœur poignardé.
Et tu portes toujours la couleur de ta peau comme une honte
Et dans ton sein se convulse le sentiment d’un être humain
Et tu pleures avec un cœur muet, suffoqué.
C’est l’humiliation que souffre le Noir en un pays étrange,
Un pays où l’on mesure les gens à leur couleur.
Une semaine passa, puis deux, et j’avais faim,
J’avais faim et personne pour s’en soucier.
J’avais soif et ils ne me donnaient rien à boire.
Et le Nil si loin, le Nil si loin.
J’étais seul, pensant à ma mère et à mes frères
Et à celui qui récite le Coran au milieu de la nuit
Dans mon pays, le lointain pays de mes amis
Au-delà de la mer et du désert,
Dans mon pays où l’étranger est respecté
Et où l’hôte est aimé
Et reçoit la dernière goutte d’eau au cœur de l’été
Et se voit offrir le dîner des enfants
Ou bien est accueilli avec un sourire s’il n’y a rien à donner.
Et je me mis à chanter avec passion – ma peine était aiguë.
Ô oiseaux migrateurs qui volez vers mon pays
Au nom de Dieu, emmenez-moi, je suis prêt,
Le destin m’a coupé les ailes
Je suis assis dans un coin sur ma valise
Et quand l’ombre décroît je me cherche un autre coin.
Mais les oiseaux sont partis et m’ont laissé
Ils n’ont pas compris le sens de mon chant.
*
Le fruit et le nectar (The Fruit and the Nectar) par Mohammed Al-Mekki Ibrahim
Une mulâtresse
Rose imbibée de couleur
Tes yeux sont des puits profonds de khôl
Les strophes d’une berceuse s’enroulent autour de ton corps
Je suis le nectar
Tu es le fruit
Et une centaine de bourgeons mulâtres
Fleurissent dans ton sein.
Africaine
Et Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.
Celui qui t’achète vole
L’odeur des clous de girofle
À la brise du soir
Ses plages à l’île
Les vagues à la mer
Et la chaleur au soleil levant.
Celui qui te possède
Gagne un baume pour les plaies
Et un chant funèbre pour consoler sa tristesse.
Celui qui t’achète
Me prend aussi.
Oserai-je renoncer à mon âme
Et abandonner la parole de Dieu ?
Qu’ils demandent les palmes fléchissantes
S’ils ont vu des sables comme les tiens
Baignés par les ondes et scintillants.
Qu’ils demandent les golfes enveloppés de mystère
Si les vierges sirènes
Même en rêve
Peuvent t’être comparées.
Qu’ils demandent les vagues d’envahisseurs
Si dans les jours de la guerre
Ils ont rencontré une rebelle comme toi.
Qu’ils demandent.
Et à l’aube chaque tourterelle chantera
Ta beauté en fleur.
Qu’ils demandent.
Et l’épée et la parole répondront.
Ô fruit succulent.
Ils essayèrent de boire le vin de ta vie
Jusqu’à ce que la lie soit étanchée
Au ventre de ton fût.
Ils vinrent pour profaner le sanctuaire de ton honneur
Jusqu’à ce que la débauche se déchaîne
Et les turpitudes défient le regard du jour.
Maintenant ils sont partis.
Mais le fût profond reste plein
La ronde des coupes débordantes
Et des gobelets continue.
Secoue les racines du printemps,
Et de toutes les tristesses passées
Purifie ton âme.
Tord les citadelles endormies
Pour qu’elles se réveillent,
Et garde la vision de l’avenir.
Les abeilles vont et viennent dans les prés
Et les fleurs éclosent pour toi.
L’Est est Rouge.
Et tu es vêtue de joie.
Nous allons de l’avant, tandis qu’ils restent en arrière,
Jusqu’à ce que nous rencontrions la fin.
Le sommeil capture les yeux de tes amants
Quand ils reviennent avec des fantômes.
Pourquoi les palmiers dodelinent-ils confusément ?
Les oiseaux de la baie ne chantent-ils plus ?
Et le monde entier dort-il –
À part moi
Ton parfum
Et les lances croisées de tes gardes ?
Au moment où je les quitte,
Haletant, je cours vers toi
Les cheveux trempés
Les bras radieux de flammes.
Laisse la porte ouverte
Chauffe ton lit pour moi
Et asperge-toi de l’odeur du musc
Parce que, bercé dans tes bras au crépuscule,
J’ai une longue histoire à raconter.
Ô fruit succulent
Les moments d’amour sont courts.
Le jour point
La mer s’apaise
Admiratives les palmes bruissent
Le lac du palais se teint de profonds indigos
Les abeilles saturent de baisers les bourgeons de rose
Je suis jeune à nouveau
Resplendissant
Drapé dans les rayons éblouissants de la lumière nouvelle.
Réfléchis-toi dans mon visage un instant
Médite profondément sur ma figure
Car je pars avec l’imminent reflux
Mais avec la marée je reviendrai
Porté par les vents
Les vagues
Et les étoiles.
Dans ma résurrection
Je reviendrai d’entre les morts.
Mon visage
Tu reconnaîtras.
Car tu as gravé mon nom
Sur le sable et les rochers.
Et en commémoration
Je suis devenu un souvenir
Luisant sur les ardoises de l’amour.
À présent je meurs
Mon envie pour l’arôme de ton corps insatisfaite
Mon désir pour le contact de ta poitrine inassouvi.
Promets-moi que tu me convieras encore
À la chaleur de ton sein
Et enrouleras la nuit de tes cheveux
Autour de mes bras forts
Pour que ta couleur se fonde dans la mienne
Et que nous soyons un.
Je cesse d’exister en ce monde
Je me suis absorbé en toi.
Unis-moi aux tombeaux des fleurs équatoriales
Attache-moi aux jours de la souffrance
Enchaîne-moi aux temps de l’esclavage
Réunis mes restes immortels
Et jette tes bras autour de mon âme.
Ô mulâtresse
Je sens encore le parfum
Et la vigueur de ton corps
Africaine nue
Chaste Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.
*
Le masque du chevalier (The Knight’s Mask) par Al-Nur Osman Abbakar (Noor Osman Abakar)
Cache cette beauté aux yeux du vieux magicien,
À la lune,
À ceux qui sont peinés de me voir triste,
Aux amateurs de géomancie dans les ruelles moisies de la ville
Tendeli3 est jalouse de toi.
Azat Al-Khalil4 est jalouse de toi.
Je suis jaloux de mes yeux qui te regardent –
Habillée et nue.
Avec le rebec je descends aux enfers
Trompant et blessant les gardes
Et rassemblant ta beauté cachée.
Porte une amulette
Et masque mon masque aveugle !
3 Tendelti : Ville du Soudan (glossaire de l’anthologie).
4 Azat Al-Khalil : Référence à une célèbre chanson du poète Al-Khalil à sa bien-aimée (glossaire).
*
L’enfant chante sur le balcon (The Child Sings on the Balcony) par Al-Nur Osman Abbakar
Les profonds soupirs de ma bien-aimée en exil
Sont répandus par une guitare oubliée
Dans l’esprit de l’enfant.
Les traits de ma bien-aimée en exil
Sont un châle dans le vent
Transporté jusqu’aux branches du balcon
Par un oiseau,
Un oiseau blanc comme les ailes de la pitié.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont une guitare.
Les traits de ma bien-aimée sont un oiseau.
Dans mon cœur un flambeau du royaume
De ce matin à voir
Frotta ce qui était déchiré sur ma joue
Depuis les îles de clair-obscur de mon chemin,
Remplit les deux yeux
Des visions de deux vies séparées.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont un oiseau.
Les traits de ma bien-aimée sont une guitare.
L’enfant embrasse la guitare.
L’enfant communie avec l’oiseau.
L’enfant chante sur le balcon.
*
Le jour où je suis né (The Day I Was Born) par Morris Onek Latom (original anglais)
Naissez, vous qui devez naître après moi,
Laissez-moi vous voir, vous que j’ai laissés derrière moi dans le ventre,
Que je hais le jour où je suis sorti du ventre !
Je poussai un drôle de cri le jour où je sortis du ventre !
Car je rencontrai de drôles d’yeux qui me regardaient,
De drôles de mains qui tenaient ma chair douce.
Je poussai un autre drôle de cri le soir même
Car en ouvrant les yeux pour de bon
Je vis que j’avais été rejeté de mon univers.
Étendu, désespéré, j’essayais de respirer,
Ma tête me faisait mal parce que j’avais été jeté
La tête la première.
Des sons sortis de la plus grande bouche que je vis jamais
…fermèrent presque mes oreilles.
Des lumières du plus grand éclat que je vis jamais
…me rendirent presque aveugle.
Du lait du plus grand sein que je vis jamais
…força son passage dans ma bouche.
Les mains de la plus femme la plus forte que je vis jamais
…déplièrent mes jambes.
Que je hais le jour où je suis né et fus jeté hors du ventre.
Naissez, vous qui devez naître après moi
Et écoutez ce qui arriva le jour où je suis né.
Que je hais ce jour où je suis né.
Car on ne me laissa pas le temps de penser.
Le vent souffla sur ma tête et mes oreilles,
La poussière entra dans mes yeux,
Et je fus forcé de déplier les jambes
Dans l’eau chaude du bassin.
Je poussai un drôle de cri
Mais sans force pour qu’on m’écoute.
Cela se passait le jour où je suis né.
Naissez aveugles,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi garderez-vous les visions
Auxquelles vous étiez accoutumés dans le ventre.
Ne voyez pas ce qui nous rend en ce monde
Aveugles, hagards…
Naissez sourds,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi n’entendrez-vous pas
Les insultes qui blessent.
Vous ne connaîtrez pas l’histoire
De notre tribu, de notre clan…
Naissez muets,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi ne révélerez-vous à personne
Les secrets de votre esprit.
Vous ne chanterez les chansons qui sont dans votre esprit
À personne d’autre qu’à vous-mêmes…
Naissez boiteux,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi épargnerez-vous vos jambes
Comme vous le faites dans le ventre.
Vous n’irez jamais chasser…

