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Poésie du Malawi

Parmi les pays d’Afrique peu connus du public français, le Malawi est sans doute l’un des moins connus. Ancienne colonie britannique du Nyassaland, incluse dans la Fédération de Rhodésie (avec les actuels Zimbabwe et Zambie), le territoire est devenu indépendant en 1964. Il fut alors dirigé de manière autocratique par Kambuzu Banda (Hastings Kambuzu Banda, connu en Grande-Bretagne sous le nom de Hastings Banda et dans son pays sous celui de Kambuzu Banda) jusqu’en 1994. Leader local de l’ANC (le parti de Nelson Mandela) à la charnière des années cinquante et soixante, le « Président à vie » Kambuzu Banda adopta au plan international une ligne anticommuniste et passa des accords de coopération avec le régime d’apartheid d’Afrique du Sud ainsi qu’avec le Portugal maître du Mozambique voisin, et fut l’un des rares dirigeants africains à soutenir l’intervention américaine au Vietnam. Il ferma en même temps le pays aux influences extérieures, interdisant par exemple la télévision (qui n’a été introduite au Malawi qu’en 1996, juste avant le Bhoutan en 1999 et Tonga en 2000 ; à noter que la télé ne fut introduite en Afrique du Sud qu’en 1976, en raison de l’opposition du pouvoir afrikaner).

Du fait de ce relatif isolement, la littérature du Malawi indépendant s’est en partie développée à l’étranger. Plusieurs des poètes ici représentés ont en effet dû quitter leur pays, et le premier poème que j’ai traduit s’appelle d’ailleurs En exil.

Je me suis servi de l’anthologie de poésie anglophone The Time Traveller of Maravi: New Poetry from Malawi (Malawi Writers Union, Malawi, 2011) (Le Voyageur dans le temps venu de Maravi : Nouvelle poésie du Malawi) compilée et présentée par Sambalikagwa Mvona et Hoffman Aipira. (Maravi est le nom d’un État bantou de la région des 16e et 17e siècles.)

Les poètes représentés sont MM. Frank Chipasula (1 poème), Zangaphee Joshua Chizeze (3), Dexter Kaunda (1), Jack Mapanje (1), Felix Mnthali (2), Kwalipwina Mpina (1), Ngondolera Mwangupili (1), Anthony Nazombe (2), Willie Zingani (1), et Sambalikagwa Mvona (1).

*

En exil (In Exile) par Frank Chipasula

Ton cœur lève ses ailes
Quand l’herbe sent que tu la touches,
Les grandes échelles de la pluie tambourinent des parades militaires,
Le tonnerre rugit comme un million de lions,
Et les yeux de ton cœur sourient
Quand la pluie éventée t’apporte un arôme
De mangues dans les nouvelles du jour fanées.
Tes dents interrogent chaque crevette
Et scorpion de mer quand
L’Amérique brûle ta bouche.
Au cœur de tes cauchemars tu cherches les angéliques
Bébés dans les sataniques visages de ton peuple.
Dans la cacophonie des voix étrangères
Qui sont comme qui dirait on pourrait dire gratuites
Pour tous tu polis la tienne tu aplanis
Ta langue et luttes pour empêcher
La langue de tes enfants de fouler illicitement
Le gazon non entretenu
De ce langage chaotique. Ton visage
Est absent de ceux qui se lèvent pour te saluer.
Un mot récemment tombé dans ta langue maternelle
Arrive tard et bégayant pour dire la boutade,
Incapable de nommer les plantes qui sourient dans ton jardin.
Comme une chèvre en chaleur, tu renifles l’air
Après l’odeur familière de la fièvre jaune.
Le soleil, d’une démarche folle, s’éloigne de toi
Et te donne en été plus de lumière
Que tu n’en peux avoir l’usage, quand il met tant de temps à se coucher.
Tandis qu’en hiver il boude et te tend
Un morceau de ténèbres qui dure un siècle,
Tu scrutes le ciel en quête des corbeaux à nœud papillon blanc
Et de temps à autre tu ramasses ta coquille,
Rampes vers plus de sécurité, tes doigts de pied toujours tournés
Vers ta maison. Quand tu prononces le nom de ton pays,
Tout le monde sait que tu es un Martien
Et court chercher la plus récent mappemonde.

*

Si les si étaient des si (If Ifs Were Ifs) par Zangaphee Joshua Chizeze

Si les mauvaises herbes ne poussaient pas
Sur les crêtes de labour du paysan
Il ne les haïrait point
Mais les aimerait comme le soleil aime le jour.

Si la pierre ne restait pas à
Attendre l’orteil inattentif
Elle ne se ferait pas abreuver d’injures
Par des lèvres ondulant de colère.

Si des pustules de roche ne s’étaient pas trouvées
Sur le site de construction du promoteur
Comme un buisson sur le chemin du rhinocéros
Elles ne béeraient point, détruites à l’explosif.

Si les mangues étaient toxiques
L’inimitié ne serait point douce,
Comme l’odeur de la mort
Elles repousseraient toutes lèvres.

*

Message à M-1 (Message to M One) par Zangaphee Joshua Chizeze

Dis aux camarades
Dis-leur que
Par ici
Le fardeau
De la liberté
Chaque jour
Devient plus lourd
Dis-le leur…

Le bonheur
Est comme le brouillard
Sur une montagne ;
Il ne reste jamais longtemps
Au même endroit.

*

Discours silencieux (Silent Speech) par Zangaphee Joshua Chizeze

Une sonnerie résonne dans l’appareil ;
Quelqu’un a composé mon numéro.

Je place le combiné contre mon oreille ;
Je dis allô pour l’inviter à parler
Mais aucune voix ne répond.
Je répète plus fort allô, allô
Mais toujours aucune voix,

Je ne sais pas qui est à l’autre bout
Du fil, pourtant il y a quelqu’un,

Quelqu’un qui a fait mon numéro, mais qui sait que sa
Liberté de me parler

Et la mienne de l’écouter
Sont sous contrôle. Ce n’est pas un silence arrogant ;

Il ou elle a besoin d’exprimer
Quelque chose.

Tenant les combinés contre
Nos oreilles,

Nous attendons le moment
Où nous serons libres de parler
Peut-être demain, peut-être bien plus
Tard, mais tandis que

Nous attendons, nous sommes sûrs que ce que nous ne pouvons dire
Dit beaucoup.

*

Quand ils n’avaient pas encore voyagé (Before They Travelled) par Dexter Kaunda

Ils rient de notre ville
La trouvant trop petite
Ils rient de nos grands immeubles
Disant que ce sont des supérettes de bidonville
Ils se moquent de nos routes à quatre voies
Prétendant que ce sont seulement des voies souterraines
Les machines à laver les ont rendus paresseux
Et ils rient quand ils nous voient laver notre linge à la main,
En visitant notre musée ils n’arrêtaient pas de rire
Je ne comprenais pas pourquoi
Quand ils m’ont interrogé au sujet de notre Galerie nationale
Je ne sus que répondre.

Pourtant ils sont d’ici
Et nous avions l’habitude d’aller au zoo pieds nus
Et de porter les mêmes pantalons chaque jour à l’école
Ils ont couvert de détritus cette même ville
Et mangé avec les mains
Avant de familiariser leurs mains avec le couteau et la fourchette
Quand ils n’avaient pas encore voyagé.

*

À présent que le 11 septembre est censé définir Monsieur Civilisation Occidentale (Now that Sept. 11 Should Define Mr Western Civilisation) par Jack Mapanje

Je me rappelle le jour où j’ai été convoqué au British Council,
Au pays ; j’avais obtenu la Bourse du Commonwealth

Pour étudier à l’Université de Londres. La dame du British Council
Qui nous recevait nous déclara que, pour tirer le plus grand profit

De nos études en Grande-Bretagne métropolitaine, nous devions écouter
Attentivement ce qu’elle avait à nous dire au sujet de la civilisation ; – elle

Prononça le mot comme si c’était une sorte de châtelain dont
Nous aurions dû entendre parler à l’école de notre village il y a longtemps

Ou peut-être un gentleman en costume rayé, nœud
Papillon et chapeau melon prêt à s’asseoir à une table brillante

D’argenterie pour déguster tous les trucs délicieux que nous
N’aurions jamais espéré manger. Car la bonne dame tomba dans une transe

Mortelle et, en défense de la loi qu’elle craignait que nous
Brisions bientôt, souligna : « Si vous n’écoutez pas, vous vous trouverez

Bien embarrassés lorsque vous serez invités par les gens ‘civilisés’ ! »
C’est-à-dire là où les gens mangent avec des couteaux, des fourchettes, des cuillères ;

Boivent dans des tasses, des coupes et des verres ; pas avec les mains, ni
Avec des branches, ni dans des calebasses !

La dame nous montra ensuite comment une table civilisée devait être
Dressée, avec les assiettes minutieusement placées

Devant nous, les couteaux à droite, les fourchettes à gauche,
Couteaux et cuillères au-dessus ; quels couteaux allaient avec

Quelles fourchettes et quels mets ; comment nous devions commencer
Par les couteaux et fourchettes les plus à l’extérieur de l’assiette en allant vers

L’intérieur, pour ainsi dire. « Vider son verre comme des cow-boys
Américains ne serait pas convenable ! », souligna-t-elle. « Vous voyez ce que je

Veux dire. » Bien sûr, nous ne voyions pas du tout ce qu’elle voulait dire,
Jusqu’au moment d’être reçus au siège du British Council au

65 Davis Street, Londres, SW1, quand les règles sociales de la bonne dame
Subirent une altération radicale. Ne fûmes-nous pas en effet invités

À « faire la queue dans un des restaurants de Bond Street pour
Déjeuner » ? et là ne dûmes-nous pas prendre nos fish’n’chips

Avec les doigts, dans les cônes en papier journal du journal Evening Standard
De Londres ? Marchant jusqu’au marché aux puces de Portobello

Ce soir-là, n’avons-nous pas ri, mais ri, au point
D’en lâcher des vents, les larmes nous coulant le long des joues, voyant

Les règles de la bonne dame du British Council si désinvoltement enfreintes par
Ses potes ! C’était il y a des années, mais à présent que le 11 septembre

Définit le Marquis de la Civilisation Occidentale du Nouveau Millénaire
J’ai pensé que vous aimeriez savoir quand je fis connaissance avec le mec.

*

Mon père (My Father) par Felix Mnthali

Pour que nous puissions avoir une vie
Et une bonne vie
Il souffrit
La poussière de chrome
L’enfer des crassiers
Dans les mines de Selukwe Peak
La pitance
des multinationales américaines.

Ils pensèrent que c’était la montre
Sur laquelle ils avaient gravé son nom
Pour bons et loyaux services
Qui le faisaient sourire…
Ils ne virent jamais les Noirs
Comme des hommes doués d’ambition
Mais seulement comme une main-d’œuvre
Le long bras de leur
Destinée manifeste
La source vitale
De leurs métaux stratégiques ;
Il souriait parce qu’un jour
Un jour
Ses fils reviendraient.

*

Néocolonialisme (Neo-colonialism) par Felix Mnthali

Surtout définissez des standards
Prescrivez des valeurs
Fixez des limites : imposez des bornes

Alors – même si vous n’aviez pas de satellites
Dans l’espace
Ni d’armes de valeur –
Vous régnerez sur le monde.
Quelque chanson que vous chantiez
Ils danseront,
Quelque eau de cale que vous répandiez
Ils laperont
Et choisiront pour vous
Leurs minéraux rares
Et leurs riches forêts.

Ils viendront à vous
Avec crainte et tremblement
Car le jeu se jouera
Selon vos règles
Et donc le jeu se jouera
Seulement quand
Vous ne pouvez que gagner.

Surtout,
Prescrivez des valeurs
Et définissez des standards
Puis asseyez-vous
Pour laisser le « Tiers-Monde »
Tomber dans votre giron.

*

Mon empereur est un vampire (My Emperor is a Vampire) par Kwalipwina Mpina

1ère partie : Louange et Vénération

Ô Empereur
Chante de joie
Ton visage maternel est masqué

Mon empereur est un vampire pourvu d’un bec :
Il trace des lignes parallèles
Monte sa bicyclette
Sonne sa cloche
Seul.

Mon empereur est une ombre
Mon empereur est un lion
Mon empereur est un serpent
Mon empereur est un appas :
Attrape-le et tu es attrapé.
Mon empereur est un nuage ailé
Mon empereur est un soleil faiblement éclairé
Mon empereur est une barre de fer
Qui frappe comme l’éclair
Qui saisit comme les crabes
Qui tire vers le bas comme la gravité.
Mon empereur est un caméléon
Qui a le pouvoir
De donner et de reprendre
De marier et de séparer
De planter et de déraciner
D’user et d’abuser

Mon empereur est un vampire pourvu d’un bec.

2e partie : Larmes de crocodile

Oh mon pays
Notre peuple
Notre économie

S’en sont allés…
Puisse-t-il pousser des ailes
À nos idées
Pour qu’elles volent plus haut que les aigles
Que nos pensées
Apprennent à se reproduire vite
Comme les chromosomes
Que nos bouches
N’apprennent jamais à cracher du venin.

Que nos actions
Apprennent à pardonner et à oublier
Pour que
Notre économie
Notre peuple
Notre pays
Puissent vivre et chanter de joie.

*

La Genèse (The Genesis) par Ndongolera Mwangupili

Ndt. Un poème mêlant paléologie, paléoanthropologie et légendes africaines. Uraha est un site paléoanthropologique au Malawi où ont été retrouvés des restes humains datés de 2,4 millions d’années. Le site fait partie du lit fossilifère de Chiwondo (Chibondo dans le poème). Le « corridor des hominidés », représenté par la section malawienne de la vallée du Rift, est un corridor de migration des hominidés vers l’Afrique du Sud, selon le paléoanthropologue allemand Friedemann Schrenk (1988). Le Malawisaurus est le nom scientifique d’un dinosaure de la famille des Titanosaures (voyez, à la suite du poème, la photo de sa tête reconstituée). Chiuta est le nom de Dieu en chewa, représenté sous la forme de l’arc-en-ciel, Kyala est un autre nom de Dieu, et Kisindile et Filauli sont deux autres divinités (pour ces quatre derniers noms, je m’appuie sur le glossaire annexé à l’anthologie).

À partir d’Uraha, le long
Du corridor des hominidés, la vie se développa.
Les divinités se rassemblèrent
Au sommet de la colline de Rowonyo
Pour commémorer la genèse.

Chiuta, le Grand Arc, couvrit les collines.
Il y eut des couleurs :
Couleur de paix et couleur de vie,
Couleur d’amour et couleur d’espoir.
Les esprits flottaient et volaient
Sur le lac de lumière et de flammes.

Soudain sur le lit de Chibondo
Des chants tonitruants résonnèrent.
Des hurlements déchirèrent le ciel.
Le Malawisaurus monta
Depuis les savanes des histoires oubliées.
Les collines frissonnaient d’épouvante
Quand les dinosaures terrorisaient le monde.
Voyant l’effroi de la terre,
Kyala, le Suprême,
Se tint sur la colline sacrée en présence
De Kisindile et Filauli et prononça
Les paroles immortelles :
Que muntu soit !
Et muntu, l’homme, vit le jour.

La paix se répandit enfin sur la terre.
La lampe de la paix fut allumée
Et la lune d’amour et de joie
Se leva sur l’univers.

La chambre des histoires fut ouverte.
Les secrets des histoires furent révélés.
Un nouvel espoir germa. L’équilibre régna sur le vivant.

Malawisaurus (source : Wkpd)

*

La Mouche gardienne (The Guardian Fly) par Anthony Nazombe

Je veux chanter les louanges
De ma mouche gardienne ; les ailes croisées
Elle décolle à mon réveil
Ayant écouté mes rêves
Et suivi la salive sur ma joue.

Quand je quitte ma chambre pour la salle de bain
Ou la salle à manger
Elle vient avec moi sur mon épaule
Murmurant de temps à autre
Un conseil à mon oreille.

Elle se pose sur le savon de toilette
Tandis que l’eau coule le long de mon dos.
Elle préside à l’ingurgitation de la soupe
Et annonce le poisson à des kilomètres.

Parfois quand elle s’ennuie ferme
Elle invite des amies à participer à la garde
Mon nez et mes cheveux sont à elles
Mais je suis entraîné dans leurs disputes
Me giflant au passage.

Le soir, lasse mais satisfaite
Elle prend sa place habituelle
Brosse ses cils après la longue chasse de la journée
Et poussant un profond soupir
Me regarde tomber dans le sommeil
« Bonne nuit, ma mouche gardienne » est ma prière.

*

Présences de brume (Misty Presences) par Anthony Nazombe

J’ai entendu leur marche lente sur le gravier du chemin
Au petit matin
Présences de brume murmurant dans le vent
Par delà les rivières, au travers des labyrinthes
De maisons en boîtes d’allumettes et de bazars nocturnes,
Voyageurs venus des marges de la ville
Marquées depuis longtemps pour une démolition rapide
Mais proliférant dans des proportions vertigineuses
Jusqu’à ce qu’une haie cherche en vain à cacher la vue
Aux touristes et personnalités invitées ;
Elles ont marché dans mes rêves
Comme un convoi de guerre, chaussées de bottes au rebut
Pour nourrir des tapis roulants au cœur de la toile d’araignée.

*

Stanley rencontre Mutesa (Stanley Meets Mutesa) par David Rubadiri

Ndt. Mutesa, ou Muteesa, était le roi du Buganda. Il rencontra l’explorateur anglais Henry Morton Stanley en 1875.

J’ai trouvé sur internet une version légèrement différente de ce poème (d’où, notamment, a disparu la référence aux Masaï – à moins que je traduise de façon erronée le mot Masai, mais, le terme ne figurant pas dans le glossaire annexé à l’anthologie, je suppose qu’il n’y a pas d’ambiguïté quant au sens. Cette référence n’est d’ailleurs pas très explicite mais elle semble faire des Masaï, d’après le parallélisme de la structure du poème, un équivalent humain du vautour charognard. Les écrits de Stanley renseigneront peut-être le lecteur sur ce point.

Ce qu’ils endurèrent ;
La chaleur du jour
Le froid de la nuit
Et les moustiques qui les suivaient partout.
Telle était l’époque et
Eux se dirigeant vers un royaume.

La mince ligne lasse des porteurs
En haillons malpropres pour se couvrir ;
Les coffres pesants, cabossés
Qui tombaient sans cesse de leurs têtes rasées.
Leur tempérament turbulent
Le soleil de plomb, accablant
Avec son coucher l’espoir
Quand chaque jour les vidait de leur sueur et
Les mouches s’agglutinaient sur leurs dos fumants.
Tel était le convoi
La saison chaude commençant.

Chaque jour tombait un poney, exténué,
Laissé aux vautours dans les plaines ;
Chaque jour un squelette humain s’écroulait,
Laissé aux Masaï dans les plaines ;
Mais le convoi avançait
Son chef kaki à sa tête
Lui l’esprit qui inspire
Lui la lumière de l’espoir.

Puis vint l’après-midi pour le convoi affamé,
Un convoi fiévreux et affamé ;
Le Nil et le lac Nyanza1
Comme deux jumeaux
D’azur dans la verte campagne
Le convoi bondit en chantant
Comme des gazelles au point d’eau
Les cœurs battaient plus vite
Les fardeaux semblaient légers
Quand l’eau fraîche lapait leurs pieds douloureux.
Finie la crainte des hyènes faméliques
Seulement les récits héroïques quand
À la cour de Mutesa les feux sont allumés.
Finie la chaleur caniculaire du jour
Seulement des chants, des rires et des danses.

Le village observe caché derrière les bananeraies,
Les enfants épient depuis les haies de roseaux.
Tel fut l’accueil
Pas de femmes pour chanter la bienvenue
Ni de tam-tams pour saluer l’ambassadeur blanc ;
Seulement quelques signes de tête par des visages vieux
Et un roulement de tambour
Pour convoquer aux palabres la cour de Mutesa
Car le pays était hésitant.

La porte de roseaux s’ouvre,
On fait silence
Mais seulement un moment –
Un silence scrutateur.
Le grand roi africain s’avance
Surplombant le mince homme blanc barbu
Puis saisissant sa fine main blanche
Il parvient à murmurer
« Mtu Mweupe Karibu »
« Sois le bienvenu, homme blanc »
La porte de roseaux polis se ferme derrière eux
Et l’Occident est entré.

1 Lac Nyanza : nom swahili du lac Victoria (glossaire en annexe de l’anthologie).

*

Le Vol Sorcière d’Afrique N° 1 (African Mfiti Flight No. 1) par Willie Zingani

Bienvenue à bord
Du vol N° SDA1
Au départ de Blantyre
…Et à destination de Jubeki2.

Tenez-vous prêts pour le décollage :
Assurez-vous d’être tout nus,
N’attachez pas vos ceintures,
Les fumeurs de chigambwe3 peuvent fumer.
…Un vol de 1.500 miles
…Dure une seconde,
Le capitaine Chikanga4 et son équipage
Vous souhaitent un agréable voyage
Et un merveilleux séjour à Jubeki.
…Prenez note :
Jubeki est beaucoup trop électrifiée,
Faites attention en sautant
D’un cimetière à l’autre.
…Merci !

2 Jubeki : Johannesbourg (glossaire de l’anthologie).

3 chigambwe : tabac roulé dans des feuilles de maïs (glossaire).

4 Chikanga : nom d’un ancien sorcier célèbre en Afrique centrale (glossaire).

*

Débats parlementaires (Parliamentary Deliberations) par Sambalikagwa Mvona

Sorciers des nouveaux statuts
Ces scorpions des nouvelles législations et politiques publiques
Où hommes et femmes, vieux et jeunes
Font parade de mots de construction et destruction,

C’est un grand défi pour le parti au pouvoir, et en même temps
Une longue route sinueuse pour l’opposition.
Dans ce processus de construction de la nation
Les tempéraments entrent en lice en tant qu’Honorables Membres
Raisonnent au-delà de leur intellect, tandis
Que d’autres traitent tout cela de cirque.

Dans l’Auguste Assemblée
Le code vestimentaire tellement rigide, tellement conservateur,
Différentes coupes de costumes aux motifs différents
Aux couleurs différentes, quel que soit le temps,
Se surpassant les uns les autres de cette manière ;
Quand les débats parviennent à leur paroxysme
Le rappel au Règlement crispe l’assemblée
C’est un champ de batailles de doigts agités et de doigts pointés
Des voix répondant à des voix en houles tumultueuses
La voix de chaque membre aime être entendue
La sueur coulant sur les fronts lisses
Un langage non parlementaire imprègne l’assemblée
Comme une beuverie
Tout ça au nom de la démocratie.

Les membres du Parlement sont ici en complète servitude
Les idées éclipsées par la directive du parti
Car seuls leurs partis politiques importent ici
En tout temps, toute session, chantant les slogans de leurs
Hommes au pouvoir, mais sans la moindre conversion.

La démocratie est tolérante
Et en même temps coûteuse et chronophage
L’argument de la majorité
Est défendu par l’opposition dans un langage différent,
Avec une prononciation différente
Et chaque discours est hué par le côté opposé
Et soutenu par le sien.

À mesure que le jour avance
Le Président perd son calme,
Perd son énergie, son charisme
Deux cents discours bruyants contre
Une noble voix
Quatre cents bras acharnés contre
Deux bras conciliateurs.

Comme les nombreux rappels au Règlement
Les demandes de suspension déstabilisent
Le Président de cette Auguste Assemblée.

Mais les mauvaises années vont et viennent
Les paroles rudes vont et viennent
Les Présidents vont et viennent
Et en même temps les années se suivent et se ressemblent
Tandis que les Honorables Membres bâillent et rêvent.

Et quand on pense à l’argent et au temps
Dépensés en campagnes électorales et frais de campagne
Sur la bourse durement gagnée du contribuable
Et tout ce qui pourrait être fait
N’avez-vous point parfois le sentiment
Que les Parlements sont une insulte
Aux électeurs ?